Hommage à Rose Ausländer, la poétesse de #Düsseldorf , et passerelles artistiques! #RoseAusländer #judaïsme #poésie #125 ans #PaulaModersohnBecker #ClaraRilkeWesthoff

Ce fut un beau moment, un moment intense, à la hauteur de la personnalité du « Rossignol de la Bucovine », aussi souvent nommée la « Poétesse de ¨Düsseldorf ».

Rose Ausländer, née le 11 mai 1901 à Czernowitz, aujourd’hui située en Ukraine, a été dignement fêtée à l’occasion du 125 ème anniversaire de sa naissance, en divers lieux de Düsseldorf, ville partenaire de Toulouse.

Un colloque organisé en collaboration entre la Rose Ausländer Gesellschaft et l’Université Heinrich Heine a réuni de grandes voix internationales pour évoquer la mémoire et les œuvres de cette autrice prolifique dont les milliers de poèmes continuent à être lus et appris par des enfants, travaillés et commentés par des étudiants, postés sur les réseaux sociaux et traduits dans de multiples langues.

https://www.germanistik.hhu.de/detailansicht-news/125-jahre-rose-auslaender

https://www.germanistik.hhu.de/fileadmin/redaktion/Fakultaeten/Philosophische_Fakultaet/Germanistik/Literaturwissenschaft_-_Oesterhelt/RoseAusl%C3%A4nder_Programmplakat.pdf

Des universitaires venus entre autres d’Israël, d’Italie et… de France, dont Jacques Lajarrige, de l’UT2J de Toulouse, et moi-même, ont été accueillis le 10 mai à la Maison Gerhard Hauptmann par l’infatigable Helmut Braun, le découvreur, l’ami et l’éditeur de Rose Ausländer, avant d’assister, dans le cadre d’un riche programme entourant le colloque et ouvert à tout public, à une pièce de théâtre relatant la vie de l’écrivaine.

https://wortkino.de/repertoire/rose-ausl%C3%A4nder
Barbara Mergenthaler, sur la scène de la GHH

Se sont ensuite succédé pendant trois jours des conférences passionnantes et richement documentées, sous la houlette de Frau Doktor Anja Oesterhelt, tandis que fut projeté à la bibliothèque KAP 1 un magnifique film en présence de la réalisatrice : Rose Ausländer – Der Traum lebt mein Leben zu Ende.

https://medienzentralen.de/medium/der-traum-lebt-mein-leben-zu-ende/410ff5ac-a336-4637-a75e-e02518f9e930/index

Les deux moments phare de cette commémoration auront été cet instant de recueillement devant la tombe de Rose Ausländer, au Nordfriedhof, tombe régulièrement fleurie par la municipalité de la ville qui avait déposé une gerbe, et surtout une superbe cérémonie au Nordpark, devant le buste de la poétesse, avec un discours émouvant d’Angelique Tracik, responsable du pole culturel de la municipalité de Düsseldorf.

Angelique Tracik et Helmut Braun devant le buste de Rose Ausländer au Nordpark

https://drive.google.com/file/d/1nJKPl0UbWnRWUyth3PEsmMJeegqOjJRn/view?usp=sharing

Cliquer sur le lien ci-dessus pour voir la vidéo du discours.

Ces hommages se sont terminés en beauté devant une assistance nombreuse, lorsque Helmut Braun est revenu sur la biographie de Rose Ausländer et a fait entendre la voix si particulière de la poétesse avec des extraits d’un CD dans le cadre majestueux de la Maison Heinrich Heine, avant une lecture du premier chapitre du roman (en cours d’écriture) que je consacre à Rose Ausländer, dont je suis aussi l’une des traductrices…

La voix de la poétesse est aussi à retrouver ici:
https://www.lyrikline.org/es/poemas/bukowina-i-545

https://www.lyrikline.org/es/poemas/meine-nachtigall-547

https://www.duesseldorf.de/medienportal/pressedienst-einzelansicht/pld/heinrich-heine-institut-erinnert-an-rose-auslaender

« Rose Ausländer würde am 11. Mai 2026 ihren 125. Geburtstag feiern. Mit einer Lesung am Mittwoch, 13. Mai, um 19 Uhr begeht das Heinrich-Heine-Institut den Geburtstag der Schriftstellerin. Veranstaltungsort ist das Heinrich-Heine-Institut, Bilker Straße 12-14.

Sabine Aussenac liest im Rahmen der Veranstaltung aus ihrem biografischen Roman über Rose Ausländer. Darin verknüpft sie kunstvoll die Lebensgeschichte der Dichterin mit der Geschichte ihrer Familie. Ausgangsort ist die Kaiserswerther Straße, die am Nordpark mit dem Rose Ausländer-Denkmal nach Kaiserswerth führt, dem zeitweiligen Wohnort Aussenacs. Ihr Text ist fiktional und doch lebensnah. Helmut Braun erzählt die Biografie aus dem Erleben mit der Poetin, die er zehn Jahre lang jeden Freitag besuchte – etwa fünfhundertmal. « Ich war ihr Sekretär, war ihr Herausgeber und ihr Gesprächspartner, welcher ihre Biografie erforschte. Im Laufe der Jahre entstanden Vertrauen und Zuneigung. »

1977 las Rose Ausländer im Bett liegend ihre Gedichte. Mit dunkler, harter Stimme, in der das ganze Leben und ihre östliche Heimat mitschwang. Im Rahmen der Veranstaltung erklingen dabei entstandene Aufnahmen. »

Notre rencontre à la Maison Heinrich Heine

Pour en savoir plus sur ce projet de roman, un lien vers un autre blog, une interview de Deutschlandfunk Kultur de 2023 et un autre extrait, lu devant le Rhin…

https://avecmavalisedesoieroseauslander.home.blog

https://www.deutschlandfunkkultur.de/rose-auslaender-roman-resilienz-aussenac-100.html

Et voici enfin ma communication, en lien avec mon sujet de thèse et deux des créatrices de Worpswede. Je l’ai présentée en allemand mais j’en ai fait une version française. Désolée de la façon étrange et un peu anarchique dont les poèmes s’agencent ici sur le blog… Une version audio et vidéo est en cours de création, à suivre! La version allemande sera mise en ligne sur mon blog allemand…

Regards croisés entre l‘œuvre poétique de Rose Ausländer et les créations de Paula Modersohn-Becker et Clara Rilke-Westhoff : chiasmes sensibles entre trois voix de femmes

Farben I    


Ich werde nicht müde anzuschauen
die schönen Körper
weiße schwarze gelbe  


Bin müde
anzuhören
die hässliche Rede
über die schönen Körper

 Ist dein Gedanke schwarz
gelb oder weiß  

Ich möchte ihn malen
als Regenbogenleib

Meine Palette liebt alle Farben[1]  
Couleurs I  

 
Je ne me lasse pas de regarder
les beaux corps blancs
noirs jaunes

 Suis lasse
d’entendre
le vilain discours
au sujet des beaux corps

Ta pensée est-elle noire
jaune ou blanche  

Je voudrais la peindre
comme incarnation de l’arc-en-ciel


Ma palette aime toutes les couleurs

Cette communication prendra la forme d’un montage, à la croisée de la recherche et de la création. Loin de se poser en tant qu’ekphrasis de l’œuvre de Rose Ausländer, elle souhaite jeter des ponts entre le verbe de la poétesse et d’autres élans créateurs que je considère comme particulièrement prégnants dans l’univers des arts.

C’est grâce à Jacques Lajarrige que j’ai fait la connaissance des textes de Rose Ausländer dans les années 90, avant d’écrire un mémoire sur son lien à la judéité en 2005, puis de lui consacrer un essai en 2022 et, aujourd’hui, de rédiger un roman à son sujet et, parallèlement, de la traduire.  Entre temps, je suis aussi devenue moi-même poétesse et ai inscrit une thèse autour de la colonie d’artistes de Worpswede et de trois de ses créatrices, Paula Modersohn-Becker, Clara Rilke-Westhoff et Martha Vogeler ; j’y croise histoire de l’art, études de genre, germanistique en plaçant l’enjeu de l’émancipation par l’art et l’invisibilisation muséale des artistes femmes au cœur de ma démarche : c’est ainsi qu’a germé cette idée d’un regard multiple et de cette hybridation des arts. Ma présentation se propose donc de faire dialoguer des poèmes de Rose Ausländer avec des œuvres de Paula Modersohn-Becker et de Clara Rilke-Westhoff.

Les deux amies, Paula Becker et Clara Westhoff, à Worpswede

Ces trois voix majeures, issues d’horizons différents mais proches par certaines lignes de force comme la modernité, l’exil ou la marginalité esthétique, se rencontrent autour d’un même carrefour artistique entre le verbe, la toile et la forme modelée et/ou sculptée. En effet, le simple regard, déjà, de Rose Ausländer sur les paysages, les villes ou les ambiances est celui d’une peintre, souvent proche de l’impressionnisme : touche par touche, elle dessine un paysage en y retrouvant là un trait de lumière, ici un pan de couleur, faisant de nombre de ses poèmes un véritable tableau.

Tableau de Otto Modersohn représentant sa femme Paula en train de peindre… Paula Modersohn-Becker im Garten malend, 1901

Rose Ausländer a développé une sensibilité profonde à l’art et ce dans différents domaines, que ce soit la musique, la peinture, la danse… Nul doute que l’imprégnation profonde de l’enfant solaire qu’elle fut par le bouillonnement artistique de Czernowitz a modelé cette destinée toute bordée de chants, de couleurs et danses… Ce leitmotiv artistique transparaît dans de très nombreux poèmes évoquant tableaux et grands maîtres, et la poétesse a consacré nombre de ses voyages à travers l’Europe à visiter des musées, comme Le Louvre qu’elle avait vu en 1957 avec Celan, ou le Prado, en Espagne où elle a découvert Goya (elle forgera même l’adjectif « goyaschwarz »), sans oublier un voyage en Provence où elle s’éblouira devant Cézanne – d’où son « cezanneblau » -, et ses visites au MOMA, documentées par des notes dans un carnet, en 1968… De nombreux articles ont d’ores et déjà documenté ces liens forts entre art et poésie, comme par exemple « „Durch Bilder gehen“. Rose Ausländers Malergedichte. Ein Werkstattbericht aus der Arbeit am Nachlass » de Harald Vogel, ou encore « Rose Ausländer dans l’atelier des peintres », dans lequel Jacques Lajarrige revient sur les mises en perspectives osmotiques entre ces regards croisés.

Paula Modersohn-Becker, en miroir inversé de cette démarche picturale d’une poétesse, a produit énormément d’écrits autour de sa propre démarche artistique puisqu’elle est aussi l’autrice d’une œuvre littéraire dense, composée d’un journal monumental, de lettres et de de réflexions essayistiques profondes autour des arts.

«Ich sah heute eine Ausstellung altjapanischer Malereien und Skulpturen.

Die große innere Merkwürdigkeit, die diese Dinge haben! Mir scheint unsere Kunst noch viel zu konventionell. Sie drückt sehr mangelhaft jene Regungen aus, die unser Inneres durchziehen. Das scheint mir in der altjapanischen Kunst mehr gelöst. Der Ausdruck des Nächtlichen, des Grauenhaften, des Lieblichen, Weiblichen, des Koketten, alles dies scheint mir auf eine kindlichere, treffendere Weise gelöst zu sein als wir es tun würden. Auf das Hauptsächliche das Gewicht legen!! …(…)

Und nun komme ich zu der anderen Erkenntnis, die mir gestern in der Rue Lafitte kam: dieses Schaffen aus dem Moment heraus, was die Franzosen in so hohem Maße besitzen. Es ist ihnen einerlei, ob es gerade ein Bild wird, was sie schaffen, und ob das Publikum sie immer versteht. Die Hauptsache ist ihnen, daß es Kunst ist[2]. »

Quant à Clara Rilke-Westhoff, elle n’est pas en reste non plus, comme en témoignent un goût prononcé pour la spiritualité, ou encore nombre de courriers passionnés et poétiques comme cet extrait d’une lettre à son époux :

„(…) es sieht ein ruhiger Winterhimmel durch ihre kahlen Ranken. Heute Morgen standen viele Goldbäume leer. Es war eine so kalte Nacht, (…) und der Mond glitzerte auf gereiften Ranken und Gestrüpp[3].“

Rainer Maria Rilke, justement, à la fois proche de Clara Westhoff et de Paula Modersohn-Becker et présent plus tard dans l’horizon poétique de Rose Ausländer, constitue un autre point de convergence entre leurs trois univers.
Il incarne toutefois une tension fondamentale, révélatrice d’une histoire littéraire et artistique qui a durablement privilégié certaines voix au détriment d’autres, notamment féminines.

Portrait de Rainer Maria Rilke par Paula Modersohn-Becker

Car ces trois créatrices ont entre autres aussi en commun d’avoir été, chacune à leur manière, partiellement invisibilisées. Rose Ausländer après la césure de la Shoah, durant sa période de mutisme poétique, avec son auto invisibilisation lié à son traumatisme. Paula Modersohn-Becker lors de la période du nazisme, puis dans les milieux de l’art hors champ germanique jusqu’à sa reconnaissance internationale, et Clara Rilke-Westhoff…encore aujourd’hui.

(Pour en savoir plus sur la période de silence de Rose Ausländer:

https://hal.science/hal-04268815v1 )

C’est en sens que j’ai voulu tracer des lignes de force entre leurs œuvres, ces chiasmes sensibles mettant en lumière des échos entre les mots ausländeriens et les réalisations des deux créatrices.

Paula Modersohn-Becker (1876–1907) incarne aujourd’hui la rupture picturale, puisqu’elle est considérée comme une pionnière de la modernité avec la simplification des formes réduites à leur essence, s’appuyant sur l’intensité d’une intériorité et proposant un cheminement autour de la thématique d’une maternité archaïque. Dans ses toiles le corps apparaît comme massif, frontal, parfois presque hiératique. Sa palette s’organise aussi sur des tons plutôt sombres et avec une texture épaissie, quasi charnelle.

Kniende Mutter mit Kind an der Brust, 1907 (Mère allaitante et agenouillée), PMB

Clara Rilke-Westhoff (1878–1954), travaille la matière dans une tension entre tradition et modernité. Le monde a oublié en grande partie l’existence artistique de celle qui fut l’épouse du poète, et qui est encore aujourd’hui dans son ombre. Le corps sculpté est ramassé, intériorisé, presque silencieux. Elle peindra, en seconde partie de vie, des paysages apaisés et silencieux.

Rose Ausländer héritera pour sa part d’un monde déjà fracturé : celui de l’exil, de la Shoah, de la perte de langue. Dans la poésie ausländerienne le corps disparaît comme forme visible, mais devient corps de langue, traversé par la mémoire et la blessure. Son langage épuré, réduit à l’os, semble en contrepoint des corps incarnés in situ par Modersohn-Becker et Rilke-Westhoff, dans une sorte d’Eucharistie inversée.

Le fil conducteur entre ces trois œuvres s’articule ainsi entre une image de corps visible en peinture, passant par le corps sculpté tangible au corps invisible de la poésie, participant à une déconstruction progressive du regard classique vers plus de densité, de vérité intérieure. Exister, au-delà de l’Invisible. Donner à voir, dépasser l’aveuglement.

Sculpture de verre sise sur le Weyerberg, à Worpswede

Cette déambulation synesthésique pourrait se diviser en trois actes fondateurs si l’on compare l’aesthesis des trois parcours artistiques :

 ** Apparaître et s’incarner en explorant les formes d’émergence du sujet : visage, corps, et matière. Chez Paula Modersohn-Becker comme chez Clara Westhoff, il s’agit d’arracher la figure à la représentation décorative pour lui donner densité et présence.
Les poèmes de Rose Ausländer entrent en résonance avec ce geste, en faisant du langage lui-même un lieu d’incarnation.

** Se retirer et se souvenir : ce deuxième mouvement est celui du retrait et de l’invisible. On y observe une fermeture progressive des formes : visages intériorisés, corps retenus, parole fragmentée. Ce retrait ne relève pas d’une absence, mais d’une transformation : ce qui a été historiquement invisibilisé devient ici une esthétique de l’intériorité et du silence.

** Créer, puis simplement être, exister : ce dernier mouvement conduit vers la trace comme présence ontologique. Après la perte et la mémoire, le sujet se reconfigure dans l’acte de création. La poésie ausländerienne affirme alors une forme d’existence minimale, où le souffle, la voix et le présent deviennent les derniers lieux de résistance.

L’enjeu ici n’est pas de commenter des œuvres, mais de les mettre en présence, afin de faire apparaître ce qui circule entre elles : une même recherche de densité, de retrait et d’intériorité. Il ne s’agit pas d’une progression narrative, mais d’un cheminement sensible, qui interroge les modalités d’émergence d’une voix — et, plus largement, d’une présence — dans un contexte d’effacement puis d’ancrage. Dans ce dispositif, la lecture des poèmes de Rose Ausländer ne vise pas à illustrer les œuvres, mais à en déplacer le regard. Inversement, les images ne viennent pas éclairer les textes, mais leur offrir un espace de résonance.

J’ai choisi de taire à présent ma propre voix afin de laisser se déployer une expérience d’écoute et de regard, où le silence joue un rôle structurant.

Je vous propose donc d’entrer dans ce montage comme dans une traversée.

(Les traductions des poèmes sont de moi.)


[1] Ausländer, R. (1984). „Farben I“, in Gedichte und Prosa 1966-1975; Gesammelte Werke in acht Bänden, Band 3. Fischer. p.89.

[2] Modersohn-Becker, P. (1979), Paula Modersohn-Becker in Briefen und Tagebüchern. Hrsg. von Günter Busch und Liselotte von Reinken. Fischer. S. 399-400

[3] Rilke-Westhoff, C. (1900). in Bohlmann-Modersohn, M. (2015). Clara Rilke-Westhoff Eine Biografie. Btb-Verlag. S. 85.

Paris II

Paula Modersohn-Becker, Selbstbildnis vor Fensterausblick auf Pariser Häuser, 1900 (Autoportrait à la fenêtre sur les toits parisiens)

Paris II

Wo die Luft flimmerndes Silber
im Regen und Sonnennebel
die Gassen aus bunten Stimmungen


Wo Poesie eine Kapelle eine Kathedrale,
wenn du Legenden suchst
geh zu ihren Fenstern


Gleichmütig fällt die Zeit
in die Seine
heftet sich behutsam an Gemäuer
das alternd schön ist
Wo Springbrunnenmünder
singen mit Lust


Wo der Riese
aus Filigranstäbchen
gehäkelt
die Küsse in Seitengassen
umarmt
wirklich verrückt wie er
Paris festhält
und verschenkt

Ausländer, R. (1984). „Paris II“, in Gedichte 1980-1982; Gesammelte Werke in acht Bänden, Band 2. S. 354.

Là où l’air est argent scintillant

sous la pluie et en brume ensoleillée

les ruelles en clameurs colorées

Où Poésie est une chapelle une cathédrale

si tu cherches des légendes

va vers leurs vitraux

Impassible tombe le temps

dans la Seine

se tient précautionneusement empierré

en belle vieillesse

Là où des bouches fontaines

chantent avec entrain

Où la géante

tricotée

de fins filigranes

enlace

les baisers en ruelles adjacentes

c’est vraiment fou

comme elle soutient Paris

et le couvre de cadeaux

Offener Brief an Italien

Porträtbüste von Paula Modersohn-Becker von Clara Rilke-Westhoff, 1908 (Buste de Paula Modersohn-Becker par Clara Rilke-Westhoff)

Italien

mein Land der Terrassen und Trauben

von Sonne geliebt

deine Haut ist blau wie die Blume

die der Dichter sich einst

an die Stirn steckte

In deine Geschichte taste ich mich

von Marmor zu Marmor

aus brüchigen Schichten schäle ich Glanz

höre den Pulsschlag deiner Paläste

durch deine Portale betret ich die sieben Dante-Himmel

Vivaldi hat meinen Traum vertont

Bei Leonardo lernte ich fliegen

Ich frage Raffael nach der sanftesten Madonna

Michelangelo nach dem mächtigsten Mann

Mein Italien

ich schreibe dir aus Amerika

daß ich dir huldige

Ich huldige deinen Ruinen im Blau

deinen traumäugigen Bettlerkindern

deinen gesprächigen armen sanften singenden stolzen Menschen

der unerschöpflich dich liebenden Sonne im Blau


Ausländer, R. (1981). „Offener Brief an Italien“, in Im Atemhaus wohnen. Fischer. S. 28.

Mon Rossignol

Ma mère fut un jour une biche
Les yeux mordorés
la grâce
lui étaient restés de sa vie de biche

Elle se tenait là
mi ange mi humaine –
au milieu était ma mère
Lorsque je lui demandais ce qu’elle aurait aimé devenir
elle répondait : un rossignol

Maintenant elle est un rossignol
nuit après nuit je l’entends
dans le jardin de mon rêve sans sommeil

Elle chante la Sion des ancêtres
elle chante la vieille Autriche
elle chante les monts et les bois de hêtres
de la Bucovine
ce sont des berceuses que
nuit après nuit me chante
mon rossignol
dans le jardin de mon rêve sans sommeil

Meine Nachtigall

Selbstbildnis am 6 Hochzeitstag, 1906, Paula Modersohn-Becker (Autoportrait au sixième anniversaire de mariage)

Meine Mutter war einmal ein Reh

Die goldbraunen Augen

die Anmut

blieben ihr aus der Rehzeit

Hier war sie

halb Engel halb Mensch –

die Mitte war Mutter

Als ich sie fragte was sie gern geworden wäre

sagte sie: eine Nachtigall

Jetzt ist sie eine Nachtigall

Nacht um Nacht höre ich sie

im Garten meines schlaflosen Traumes

Sie singt das Zion der Ahnen

sie singt das alte Österreich

sie singt die Berge und Buchenwälder

der Bukowina

Wiegenlieder

singt mir Nacht um Nacht

meine Nachtigallim Garten meines schlaflosen Traumes


Ausländer, R. (1965). „Meine Nachtigall“, in Blinder Sommer. Fischer. S. 98.

Rilke

Büste von Rainer Maria Rilke, von Clara Rilke-Westhoff, 1936 (Buste de Rilke par Clara Rilke-Westhoff)

Holt ihn wieder zurück
jenen
der mit Göttern sprach
wie mit seinesglei

Ekstatisch
elegisch
heiter
atmete er
das Leben
und seine
Wandlungen
ins Gedicht


Rilke

Ramenez-le
celui
qui parlait avec les Dieux
comme avec ses semblables

Extatique
élégiaque
joyeux
il inspirait
la vie
et ses
méandres
dans le poème

Ausländer, R. (1984). „Rilke“, in Gedichte 1980-1982, op. cit., S. 316.

Stillleben I

Stillleben mit Blattpflanze und Eierbecher, 1905, PMB (Nature morte avec plante et coquetier)

Chrysanthemen
im Sarg der Vase

 Stilles Sterben
Fäulnis

Das Wasser ist blind
die Blumen träumen nicht mehr

Die Trauben häuten sich
der Sonnenschein fault

Nur die Uhr lebt
und verzehrt die Zeit


Ausländer, R. (1984). „Stillleben I“, in Gedichte 1957-1965; Gesammelte Werke in acht Bänden, Band 2. S 287.

Verlust                                                                Perte

Meinen Namen verloren                                                   Ton nom perdu

im Dunkel                                                                         dans le noir

Der Tag                                                                          Le jour

ist tot                                                                       est mort

Ich sammle                                                            je rassemble

die Tränen der Ahnen                                          les larmes des ancêtres

schreibe sie                                                          les écris

auf die Klagemauer                                            sur le Mur des lamentations

Den Namen such ich                                         Je cherche le nom

der mir nicht gehört                                        qui m‘appartient

dem ich gehöre                                               auquel j‘appartiens

Ich suche                                                     Je cherche

den auferstandenen Tag                           le jour ressuscité

den verlornen Tempel                             le Temple perdu

Portrait de Eka Yayen, 1901, Clara Rilke-Westhoff

Nachtzauber

Mond über Landschaft, um 1906, PMB (Lune au-dessus de paysage)

Der Mond errötet

Kühle durchweht die Nacht

Am Himmel

Zauberstrahlen aus Kristall

Ein Poem

besucht den Dichter

Ein stiller Gott

schenkt Schlaf

eine verirrte Lerche

singt im Traum

auch Fische singen mit

denn es ist Brauch

in solcher Nacht

Unmögliches zu tun


Ausländer, R. (1998) „Nachtzauber“, in  Regenwörter. Gedichte. Hg. v. Helmut Braun. Reclam. S. 5

Magie nocturne  


 La lune rougit

de la fraîcheur souffle à travers la nuit

 Au ciel

des éclats magiques en cristal


Un poème

rend visite au poète  



Un Dieu silencieux

offre du sommeil

une alouette désorientée

chante en rêve

et des poissons chantent en même temps

car il est de coutume en une telle nuit

d’accomplir l’impossible  

Ein Lied erfinden                         Inventer un chant

Ein Lied                                                                       erfinden
heisst
geborenwerden
und tapfer singen
von Geburt zu Geburt  
Inventer
un chant
signifie
être mis au monde
et courageusement chanter
d’une naissance à l’autre  
Liegende Mutter mit Kind II, 1906, PMB (Mère couchée avec enfant)

Un #haïku pour les #Bibas: ronde poétique autour du monde #7octobre #paix

En hommage à la famille Bibas, symbole des massacres du 7 octobre 2023, nous organisons une « ronde poétique » en proposant une traduction d’un haïku dans le plus de langues possibles. Le texte initial (de Sabine Aussenac) et les premières traductions dans diverses langues sont d’ores et déjà à retrouver ici.
Nous invitions les poétesses et poètes du monde entier à nous écrire pour nous proposer leurs traductions du haïku, en donnant leur nom et leur lieu de résidence. Les textes seront rajoutés au fil de leurs réceptions. 

Lorsque nous aurons réuni suffisamment de traductions, nous ferons aussi une création digitale audiovisuelle et organiserons un relai sous la forme d’une ou plusieurs émissions de radio.

Cette démarche s’inscrit dans un Devoir de Mémoire et se veut aussi appel à la PAIX; nous pensons à tous les enfants juifs morts dans le massacre, mais aussi à tous les enfants palestiniens disparus. 

Cet événement est répertorié sur le site du « Printemps des Poètes ».

( permalien à retrouver prochainement)

Notre souhait est de faire voler le souvenir de la famille Bibas tout autour du monde, en envol de partages, afin de transcender les haines…

Le haïku:

Terreur absolue
leurs rousseurs nos espérances
tous les trois sont morts

En anglais, traduction par moi-même:

Absolutely scared
their red flammes image of hope
and now they are dead

En allemand, traduction par moi-même:

Die schreckliche Angst
rote Haare der Hoffnung
und nun sind sie tot

En russe, par Evelyne Amoursky, grande traductrice de nombreux auteurs russes, et mon amie grâce à un beau réseau social:

Беспредельный ужас

их рыжесть — наша надежда

мертвы все трое

https://www.racontemoilaterre.com/livre/9782940701599-la-sonate-a-kreutzer-a-qui-la-faute-romance-sans-paroles-le-prelude-de-chopin-leon-tolstoi-sophie-tolstoi/

Parce que nos sensibilités sont multiples, voici une autre version du haïku, traduit en russe toujours par mon cher ami Pierre Lochak, mathématicien et philosophe:

Абсолютный ужас

их рыжеволосость — надежды наши

все трое умерли

Et en hébreu, aussi traduit par Pierre Lochak:

אימה מוחלטת

הג’ינג’יות שלהם תקוותינו

שלושתם מתים

https://fr.wikipedia.org/wiki/Pierre_Lochak

En malgache, traduit par ma chère amie Angéline Ranaivoarinosy:

‘Ndrisy fa maty

Tandra fanantenana

nihorohoro

https://www.instagram.com/ranaivoarinosy/

En tamazight et en arabe, traduit par le merveilleux poète Mohamed Farid Zalhoud, rencontré en 2008 sur le forum Oasisdesartistes, grâce auquel j’ai retrouvé la poésie:

ⵜⴰⵡⴷⴰ ⵜⴰⵎⴳⴷⵓⵍⵜ

ⵜⴰⵣⵓⵖⵉ ⵏⵙⵏ ⴰⵏⴰⵔⵓⵣ ⵏⵖ

ⴰⴼⵓⴹⵏ ⴰⴽⴽⵯ ⵙ ⴽⵕⴰⴹ

رعب مطلق

نمشهم رجاؤنا

كلهم الثلاثة ماتوا

https://fr.wikipedia.org/wiki/Mohamed_Farid_Zalhoud

En chinois, par la talentueuse doctorante en histoire et créatrice digitale Wanling Xu:

极度的恐惧

他们火焰般的头发,是我们的希望

如今三人皆陨落

En danois, traduit par le magnifique compositeur Anders Nordentoft, qui a aussi consacré une de ses œuvres à Rose Ausländer et que j’ai le bonheur de connaître grâce à Facebook:

Fuldstændig angst

deres røde flamme var et billede på håb

og nu er de døde

https://www.wisemusicclassical.com/composer/1138/Anders-Nordentoft/

En occitan, traduit par mon ami Bernard Vernières, docteur ès lettres et professeur de lettres et d’occitan:

 Terror absoluda

lors rojors esperança nòstra

totes tres son mòrts…

https://www.ladepeche.fr/article/2010/01/05/748877-lavaur-decouvrir-les-pays-occitans-avec-bernard-vernieres.html

En yoruba, l’une des langues les plus parlées en Afrique puisqu’elle est parlée au Bénin, le pays du traducteur, mon ami le grand poète Victor Hountondji, mais aussi au Nigéria:

Ìbẹ̀rù pátápátá 

Irun pupa wọn, ìrètí wa, 

Gbogbo àwọn mẹ́tẹ̀ẹ̀ta ti kú

https://www.editions-harmattan.fr/catalogue/auteur/victor-mawuton-hountondji/23631?srsltid=AfmBOord5CcsdFZLB5-QROWXvo13y6USSjE-pXBjYOHOqWjLoiiRhL8U

En pular (peul), traduit par Ousmane Mballo, brillant doctorant en philosophie:

Bone

Boɗowol maɓɓe woni ɗaminare men

Kamɓe tato fof ɓe maayi

En vietnamien, traduit par ma chère amie FB ThuNguyen Ton Nu:

Quá sợ hãi ngọn lửa đỏ của họ

hình ảnh của hy vọng và bây giờ

chúng đã chết

En italien, traduit par Enzo Santese, écrivain, poète et critique d’art, rencontré aussi via FB:

Orrore vero

nei loro tratti sogni

tutti tre morti

En italien toujours, traduit par l’une de mes plus chères amies « virtuelles », mais pas que, celle que je nomme ma « fée », O.D.F:

Pure terrore

La loro lentiggine, la nostra speranza

Tutti tre sono morti

En mooré, la langue principale du Burkina Faso, traduit par mon cher ami Jean-Paul Wendpuiiré Kedrebeogo, enseignant et chercheur en philosophie:

Rabeem kãsenga

B zoobdã ra yãagda ne tõnd tẽebo

La b tãabã maana kaalem

En alsacien, traduit par un philosophe, traducteur et écrivain de talent, mon ami Marc Chaudeur:

Schrecklichi Angst

Rote Hoor vun d’r Hoffnung

un jetzt sin se tot

Marc Chaudeur nous propose aussi une traduction en danois:

Skrækkelig raedsel

Håbets rød har 

og nu er de døde

Rose Ausländer aux Cahiers de Colette #rencontrelittéraire #Paris #librairie

Comme elle aurait été heureuse, ma Rose, de revoir Paris! En 1939, déjà, si peu de temps avant la canonnade, elle avait rendu visite à la ville lumière. Et lors de son grand tour d’Europe de 1957, son séjour parisien, avec sa rencontre avec Paul Celan, avait fait partie de ses dates clefs…

Quelle fierté pour moi que d’être reçue dans l’antre de Colette, dans cette librairie phare, adresse incontournable de tout lecteur parisien qui se respecte…

http://www.lescahiersdecolette.com/

Merci à cette grande dame des lettres parisiennes de son accueil, et des sourires de Nicolas et Thomas – Thomas qui vient du Sud-Ouest, lui aussi ! – . La rencontre, présentée par Antoine Spire, le directeur de la collection Judaïsmes, qui héberge mon essai, a permis de mettre en perspective quelques-uns des thèmes développés par l’ouvrage et de mettre en avant la personnalité de cette poétesse encore trop peu lue en France, malgré les remarquables travaux universitaires qui lui ont été consacrés.

Ce fut un régal que de répondre à ses questions autour du livre, puisque Antoine Spire, l’une des voix de France Culture, est bien entendu plus qu’à l’aise dans l’exercice ! J’ai pu compter aussi sur le précieux soutien du préfacier, Laurent Cassagnau, de l’ENS Lyon, qui a eu la gentillesse de nous apporter ses pertinentes réflexions.

Merci encore aux amis qui sont venus nous écouter parler de Rose…

Et comme il n’y a pas de hasard, c’est bien le sourire d’Anne Frank qui a veillé sur cette rencontre, puisque juste avant le début de la conférence j’ai enfin découvert le Jardin d’Anne, non loin de la librairie et du mahJ… Anne grâce à laquelle « tout a commencé », lorsque j’avais découvert, enfant, à la lecture de son Journal, que mon deuxième pays, l’Allemagne, avait abrité l’Indicible…

Voici quelques photos qui ont immortalisé l’événement aux Cahiers de Colette, et les liens vers les vidéos mises en ligne. Merci à Sarah et Julie, les photographes ! (Les photos sont en libre accès FB)

Pour aller plus loin, deux articles de Laurent Cassagnau au sujet de Rose Ausländer:

« Rose Ausländer et la poésie américaine » in Etudes germaniques 58 (2003) 2, p.211-232

« Mémoire et souvenir: à propos de Schnee im Dezember de Rose Ausländer » in Rose Ausländer. Lectures d’une oeuvre (sous la dir. de J. Lajarrige et M.-H. Quéval), Nantes: Editions du Temps, 2005, pp. 101-115

https://sortir.telerama.fr/paris/lieux/boutiques/les-cahiers-de-colette,25231.php

https://fr.wikipedia.org/wiki/Antoine_Spire

#GivePeaceAChance #acrostiche pour la #paix, un projet de Walter Pobaschnig

Quel honneur m’a fait Walter Pobaschnig en m’invitant à rédiger un acrostiche autour de la paix sur son superbe blog littéraire autrichien (Literatur outdoors – Worte sind Wege) autour du projet #GivePeaceAChance!

Je vous invite à découvrir son travail et les centaines de rendez-vous littéraires et artistiques sous la forme d’interviews poétiques, de textes divers et de superbes photos !

https://literaturoutdoors.com/

Son « Insta » vous fera rêver aussi:

https://www.instagram.com/w_pobaschnig/?hl=fr

Voici le lien vers mon texte, rédigé en deux langues :

Und diese Chiffre

**

Gestern die Rosen, ruhig und sanft,

im Garten fast fliegend

vor Freude und Glanz. Heute kahle

Erde, die Gräber so viel,

**

Puppen so einsam, in Ruinen

erstarrt, als seien die Kinder

auf einmal verschwunden.

Chöre des Schweigens walten durch verwüstete Wiesen.

Entfernte Gegend, Zypresse und Zitronenduft…

**

Auch das Meer blutet, Fische fressend Kinderleichen,

**

Chaos, Schreie, man floh vor Krieg und

Hunger und nun ertrinkt die Hoffnung im Morgenrot.

An allen Ecken der Welt eine einzige

Nation des Leidens und diese

Chiffre: Frieden, die Urantwort,

Erbe, Zukunft und Traum: Give Peace A Chance!

***

***

Et cette clef

**

Garder, autrefois, les roses calmes et tendres,

imaginer au jardin leur

vol en allégresse et éclat. Aujourd’hui terre brûlée

envahie de tombes si nombreuses,

**

poupées si esseulées dans les ruines,

en état de sidération, comme si les enfants

avaient disparu tout d’un coup.

Chorégies du silence parcourant des prairies dévastées.

En terres lointaines cyprès et parfums de citrons… Là

**

aussi, la mer saigne, poissons dévorant des cadavres d’enfants,

**

chaos, cris, on a fui la guerre et la faim :

horizon rougi d’une aurore où l’espérance se noie.

Alliance des nations en souffrance

nichées en chaque coin du monde, et cette

clef : paix, ontologique réponse, héritage

en avenir et en rêves : Give Peace A Chance !

Comme un grand cœur battant #hommage #ruedesRosiers #attentat #Paris

Comme un grand cœur battant

Un parfum de strudel et des pains au pavot,

Des enfants en kippa qui rient aux hirondelles,

Chaque femme qui passe pourrait être Rachel,

Casque d’Or elle aussi aimait y parler haut…

La plaque en yiddish de la rue des Rosiers, réalisée par l’artiste hongrois Sebestyén Fiumei. (Crédit : Sebestyén Fiumei)

Il y a là des échoppes, on se tient par la main,

Le Marais n’est pas loin, arc-en-ciel en Paris !

Quand le rabbin traverse les touristes sourient :

Les mémoires apaisées caracolent en demains.

La nuit y fut profonde, on partit au Vel d’Hiv,

Souvenirs et souffrances si longtemps furent vives…

Et puis en plein soleil, terrassant innocences,

Peste brune à nouveau frappa aveuglément.

Mais la rue des Rosiers comme un grand cœur battant

Est debout fièrement en son berceau de France.

https://france3-regions.francetvinfo.fr/paris-ile-de-france/paris/attentat-de-la-rue-des-rosiers-un-hommage-national-rendu-aux-victimes-de-l-attentat-2594076.html

https://www.parislenezenlair.fr/actualites/item/987-petite-histoire-de-la-rue-des-rosiers.html

À la Une

Rose Ausländer, une grande voix juive de la Bucovine #essai #poésie #judaïsme #RoseAusländer #Allemagne #Ukraine

https://www.editionsbdl.com/produit/rose-auslander/

Enfin! Mon essai est sorti, tout bleu comme un ciel d’été enrobé du cercle stellaire! Merci à Jean-Luc Veyssy et aux éditions du Bord de l’Eau d’accueillir Rose et ses poèmes, et d’avoir permis l’existence de cet ouvrage passerelle entre poésie et judéité. Merci à Antoine Spire, le directeur de la superbe collection Judaïsme, pour son accompagnement, et à Laurent Cassagnau de l’ENS Lyon pour sa très belle préface. Voici la présentation de l’éditeur:

« Rose Ausländer, dont les poèmes sont traduits dans le monde entier, fait partie des figures majeures de la littérature allemande du vingtième siècle. Sa voix demeure pourtant quasi ignorée en France en dehors de cercles universitaires, alors même que son ami et compatriote Paul Celan la portait en haute estime et qu’elle est considérée comme l’une des grandes poétesses de la Shoah, au même titre que Nelly Sachs. C’est cette injustice que Sabine Aussenac a voulu réparer en retraçant les flamboyances culturelles de Czernowitz, la « petite Vienne » de la Bucovine, avant de fixer les béances du ghetto, de la Shoah et de l’exil, jusqu’à la renaissance en poésie de Rose Ausländer. Et c’est bien autour de cette césure fondamentale du génocide et de la problématique de la judéité que se noue le lien passionné de la poétesse à son public allemand, en miroir du rapport intime et universel la liant à son peuple et à sa religion. Lire cette poésie, c’est aussi se sentir transporté aux confins de la Mitteleuropa ou dans le staccato de l’exil new yorkais avant de se recueillir dans l’atmosphère épurée et stellaire de la langue-souffle d’une poétesse dont la voix ne vous quittera plus. »

J’ai voulu, en écrivant ce texte qui est aussi l’antichambre du roman que j’espère un jour publier autour de Rose, faire découvrir cette femme exceptionnelle et ses milliers de poèmes à un vaste lectorat francophone, tout en articulant ma recherche autour des liens entre sa poésie et le judaïsme.

La voix de Rose bouleversera les âmes sensibles à la poésie; son destin saura aiguiser la curiosité des passionnés d’Histoire; sa langue émerveillera les germanophiles; sa résilience, miroir d’une époque, inspirera tous les exilés, tous les opprimés; son courage devant la guerre, lors de la Shoah et face à la maladie forcera l’admiration de tous.

Et chacun de ses textes, petite lumière en écho aux étoiles qu’elle aimait tant, nous offre en quelque sorte la possibilité de devenir un Mensch… Mon essai, en effet, s’inscrit aussi dans une lutte incessante contre l’antisémitisme.

Enfin, n’oublions pas que Czernowitz, capitale de la Bucovine, se situe aujourd’hui en Ukraine… Lire Rose, c’est aussi dire non à toutes les guerres!

N’hésitez pas à me contacter via le formulaire de ce blog si vous souhaitez acquérir un ouvrage dédicacé. 

Un dernier appel à destination de l’édition: Helmut Braun, le découvreur, l’ami et le légataire de Rose Ausländer, devenu aussi un proche collaborateur, m’a chargée de traduire certains recueils de Rose… Nous sommes donc à la recherche d’un accueil en poésie….

https://www.lyrikline.org/de/gedichte/noch-bist-du-da-555

Noch bist du da

Wirf deine Angst
in die Luft

Bald
ist deine Zeit um
bald
wächst der Himmel
unter dem Gras
fallen deine Träume
ins Nirgends

Noch
duftet die Nelke
singt die Drossel
noch darfst du lieben
Worte verschenken
noch bist du da

Sei was du bist
Gib was du hast

Pour le moment tu es encore là

Jette ta peur
en l’air

Bientôt
ton temps sera passé
bientôt
le ciel poussera
sous l’herbe
tes rêves tomberont
dans le Néant

Pour le moment encore
l’oeillet embaume
la grive chante
pour le moment encore
tu as la chance d’aimer
d’offrir des mots
pour le moment tu es encore là

Sois ce que tu es
Donne ce que tu as

https://avecmavalisedesoieroseauslander.home.blog/2019/05/11/avec-la-valise-de-soie-un-voyage-sur-les-traces-de-rose-auslander/

sabine-aussenac-dichtung.blogspot.com

Son Vercors, son pays, son ancre à tout jamais #Alpes #Isère #JacquesLamoure #nature

Son Vercors, son pays, son ancre à tout jamais

**

Comme en traits enfiévrés ses idées se consument

Par ces encres aux contours en lavis irisés,

Où tels torrents fougueux mille vies en musées

Semblent un écho cascade à sa maison aux runes.

**

Il y a là un grand aigle rappelant les montagnes,

Des visages en des troncs qui dansent tarentelle ;

C’est une tour de livres devenant autant d’ailes,

Et ces herbes douceurs quand la mort bat campagne…

**

Son Vercors, son pays, son ancre à tout jamais

Où nature et culture en symbiose il disait,

Il en chantait les gens et les bêtes et les pierres,

**

Par cent photos jaunies, par tant objets glanés,

Pour les vies de ses humbles, envol d’éternité :

Jacques Lamoure et ses encres nous emportent en lumières.

***

Bravo aux plumes lauréates de ce superbe concours et merci aux organisatrices d’avoir retenu mon texte pour le magnifique recueil!

J’ai eu beaucoup de plaisir à découvrir la personnalité extraordinaire de Jacques Lamoure.

Je vous engage à cliquer sur les liens, en particulier sur les deux premiers!

https://france3-regions.francetvinfo.fr/auvergne-rhone-alpes/villard-lans-entrons-insolite-maison-musee-jacques-lamoure-549658.html

https://www.vercors-tv.com/1998-La-maison-musee-de-Jacques-Lamoure_v1058.html

https://www.ledauphine.com/culture-loisirs/2021/12/03/un-concours-de-poesies-autour-de-jacques-lamoure

https://www.villarddelans-correnconenvercors.com/offres/maison-du-patrimoine-villard-de-lans-fr-3286940/

Torero et Juliette #nouvelle #confinement #corrida #Shakespeare #RoméoetJuliette #tragédie #passion #Gascogne #Avignon #théâtre

Sculptures taurines à Auch, crédits Sabine Aussenac

Le cercle de silence se rompt et, peu à peu, les participants se saluent et commencent à discuter de plus en plus bruyamment de la suite de la manifestation. Les immenses pancartes ornées du slogan « Feria si, Corrida no ! » ou représentant des taureaux à l’agonie peints à grand renfort de tons rouge sang, portées à bout de bras par toute la faune habituelle des défilés de cet acabit, semblent défier la douceur des collines gersoises ; des sarouels colorés dansent sur l’asphalte, disputent les prix de l’originalité aux dreadlocks savamment noués en chignon, tandis que des enfants en sandales courent presque nus dans l’air pourtant encore frisquet de ce lundi de Pâques.

Juliette s’ennuie à mourir, regarde son portable toutes les cinq minutes, guette le moment où elle s’échappera en prétextant le train de Toulouse et son bac à réviser. Elle jette des regards désespérés vers sa mère pour implorer un départ vers la gare, mais Capucine, dont les longs cheveux teints au henné virevoltent au gré du vent léger d’avril, est en train de s’épancher avec virulence devant les micros de France-Bleu et de Sud-Ouest :

  • Nous ne lâcherons rien et organiserons nos cercles de silence et nos défilés jusqu’à ce que les pouvoirs publics fassent cesser ces pratiques d’un autre âge qui défigurent la dignité de notre patrimoine culturel ! La corrida de Pâques à Aignan est une insulte à l’âme de la Gascogne !

Juliette lève les yeux au ciel, exaspérée par ce discours anti-corrida qu’elle entend depuis des années, tout comme les vitupérations maternelles à l’encontre du nucléaire, du WiFi, du foie gras, bref, de tout ce qui touche à la nature, à la pollution, à la défense des animaux… Marcher, contester, batailler, contrer, défendre, accuser, sa mère est la Jane Fonda du Gers, et Juliette est fatiguée ; elle se remémore tous ces dimanches passés à défiler depuis son plus jeune âge, se demandant si son penchant pour la littérature n’aurait pas pris sa source dans tous ces moments d’ennui intense durant lesquels elle repensait avec désir et nostalgie au livre qu’elle brûlait d’envie de continuer à son retour à la ferme. C’est là que Nurcia, la compagne de sa mère, l’attendait avec un bol de chocolat fumant pour la réconforter. Et plus Capucine insistait pour que Juliette reprenne un jour la petite exploitation d’agriculture raisonnée, plus la jeune fille cultivait son goût pour les lettres, la philosophie et le théâtre, aspirant à la vie citadine, rêvant de Paris ou de New York. Et puis Juliette a envie de plats en sauce et de maquillage, de se sentir femme et de croquer la vie. Sus aux graines, au quinoa et aux manifs, elle n’en peut plus, elle rêve de normalité et ne supporte plus les idées si tranchées de Capucine. D’ailleurs Juliette adore le foie gras et se demande si elle ne pourrait pas désobéir aux injonctions maternelles et voir une corrida en Provence, en juillet, pour se forger sa propre opinion.

Auch, crédits Sabine Aussenac

Soudain, une giboulée déchire le ciel vallonné de nuages. Capucine daigne faire un signe à sa fille en lui montrant le parvis de la cathédrale Sainte-Marie. Juliette se réfugie sous le vantail en attendant la fin de l’averse et le sac que sa mère est allée chercher dans sa voiture (heureuse concession qu’elle daigne faire à la modernité, enfin presque, au vu de la Citroën couverte d’autocollants…), avant de dévaler l’Escalier Monumental en souriant gaiement à la statue de d’Artagnan qui veille sur la Gascogne. Enfin, à elle la vraie vie, la vie estudiantine et toulousaine ! Et surtout les répétitions du club-théâtre, à l’internat, en vue du spectacle de Shakespeare qu’elle jouera l’été prochain en Avignon…

Roméo se faufile dans la foule compacte qui piétine, impatiente, attendant l’ouverture des arènes. Arles brille déjà de son soleil d’un jaune strident, en cette belle journée pascale où les aficionados vont célébrer la mémoire de Manolete. Il se réjouit pour son père, organisateur de cette manifestation attendue depuis des mois par des milliers de passionnés, et se demande s’il sera à la hauteur des espérances paternelles, n’osant se comparer aux prestigieuses têtes d’affiche comme Manzanares, El Juli, Juan Bautista, Ponce, à tous ces immenses toreros ou aux nouvelles stars du Rejoneo, Léa Vicens ou Leonardo Hernandez…C’est aujourd’hui que le jeune novillero va confirmer son « Alternative »pour acquérir le grade de Matador de toros: la corrida, Roméo est né avec, il était encore dans le giron maternel lorsqu’il a entendu le public crier « olé » pour la première fois et a grandi avec les monstres sacrés de la ganaderia de son grand-père, fasciné par la puissance des dieux de jais et par la grâce virevoltante de son parrain Laurent, le frère de son père, lorsqu’il faisait vibrer l’arène de ses passes fabuleuses.

Roméo sait que cette investiture baptismale lui ouvrira les portes d’une carrière internationale, et il se sent à la fois fier et terriblement malheureux. Comment va-t-il trouver le temps de se consacrer à son amour des planches en toréant au niveau international ? Le jeune homme n’a encore parlé à personne de l’escapade qu’il a prévue pour juillet, lorsqu’il ira passer quelques jours en Avignon… Il sait qu’il devra braver tout un mundillo pour réussir à prendre la poudre d’escampette et qu’il se fera sûrement traiter de pueblerino par son père… Et pourtant, la passion qu’il nourrit pour la tauromachie n’a d’égale que l’engouement qu’il a pour le théâtre. Depuis son enfance passée aux Saintes-Maries, il sait qu’il ne pourra jamais choisir, tant sa mère, une merveilleuse actrice qui avait abandonné la Comédie-Française pour se consacrer à sa famille, l’a bercé de tirades, l’amenant chaque été en Avignon avant de rejoindre son époux dans leur mas d’été au hameau de Montaigu, près de Manosque. Roméo doit son prénom à la fois à Shakespeare et aux terres de ses arrière-grands-parents, et a grandi dans ce double amour qui lui semble aujourd’hui si douloureusement inconciliable, entre cigales et taureaux, arènes et estrades, dans cette Provence aux lavandes folles qui fait les femmes belles, les hommes transis et les corridas de feu.

Il arrive devant les palcos et salue les monosabios qui l’accueillent en l’acclamant déjà. Il sort ses zapatillas de son sac et contemple la Taleguilla comme on voit le soleil se lever au-dessus de la mer. Cette journée sera son aube, et de lumière, comme son habit. Roméo sourit. Aujourd’hui il n’est plus l’acteur ; il va être sacré torero.

Avignon, source Wikipedia

 Le train est bondé, mais Juliette n’en a cure. Elle n’a même plus envie de lire, regarde avec une impatience enfantine le paysage qui peu à peu perd ses rondeurs et ses verdeurs pour naître en estive provençale.  Enfin, son rêve s’accomplit ! Juliette la petite Gersoise sera Juliette de Vérone, et elle sourit de bonheur tout en frémissant de trac. Demain soir, elle montera sur la scène ouverte du Palais des Papes, et du haut de ses seize ans elle défiera le ciel. Sa mère l’a accompagnée jusqu’en gare de Nîmes avant de filer vers la Lozère où l’attendent ses amis zadistes, pour préparer une énorme manifestation anti-corrida prévue en Arles. Juliette doit dormir dans un centre d’accueil avec des jeunes de toute la France et se réjouit de ces heures qui seront exclusivement consacrées à la scène. Sa mère la rejoindra le lendemain avec Nurcia, puisque les deux femmes mobiliseront toute la ZAD pour le off et viendront jouer « Le sang du matador » …

Roméo découvre la gare d’Avignon et n’est plus qu’un jeune homme épris de théâtre, un festivalier heureux. Il réussit à ne pas trop penser à la déception de son père et au visage fermé de son grand-père lors de son départ. C’est d’ailleurs Laurent qui l’a emmené au train, détendant l’atmosphère avec de belles anecdotes sur des corridas d’antan. Laurent est intarissable, qu’il soit au volant de sa jeep ou de son fauteuil roulant. Comme il aime à le répéter aux novices ébahis de le voir fouler l’arène avec celui qu’il surnomme affectueusement son « 4X4 » : « Encorné un jour, passionné toujours ! »…

Sur le parvis de la gare, une lumière éblouissante cueille le jeune homme dans ses rêveries, et c’est le nez en l’air, pour tenter de distinguer les pierres tutélaires de la cité papale, qu’il heurte vivement une très jeune fille qui, elle aussi, s’évertue en vain à scruter l’horizon. Elle se retrouve dans ses bras et pouffe de rire devant le visage cramoisi de l’inconnu.

  • Juliette, dit-elle en se dégageant et en tentant de recouvrer l’équilibre.
  • Roméo, pour vous servir, rétorque-t-il.

Est-ce la blondeur incandescente de Juliette, ou la flamme andalouse qui consume soudain les yeux de Roméo ? Ou peut-être ce souffle du mistral qui hante le Palais des Papes, ou simplement l’été, si doux, si bruyant, si indécent, débordant de peaux nues et de rires… Juliette et Roméo ne se quittent plus d’une semelle, ils se frôlent, ils se cherchent, ils s’épient, même au milieu de la cohue festivalière, aimantés comme deux âmes très anciennes qui se seraient reconnues. L’air semble chargé de parfums de garrigues, on a couru vers les fontaines pour s’asperger au milieu de la fournaise, on a léché des glaces multicolores et bu des mojitos, on a parlé d’Anouilh et de Vilar, de Gérard Philipe et de Shakespeare, on a murmuré sous la lune et souri sur les gradins ; Juliette a raconté la ZAD et les manifs, Roméo le sable brûlant et sa passion pour les taureaux, ils ont ri aux larmes en se découvrant issus de familles aussi opposées ; le Gers la Provence l’arène la classe prépa à venir le quinoa la ganaderia le traje de luces Shakespeare Paris on a tout mélangé, avant de s’embrasser et de s’endormir, enlacés sur les berges. Juliette a lové sa candeur au creux des bras rassurants de Roméo, sa bouche au goût d’abricot a murmuré « je t’aime », et le Rhône veille sur les futurs amants.

Juliette salue le public debout qui l’acclame, certains pleurent, d’autres hurlent. Roméo tremble, il a senti que cette scène était le premier jour du reste de leur vie. Soudain une tornade rousse s’élance vers les loges, et Roméo comprend que la mère de Juliette est arrivée. Elle porte encore sa pancarte anti-corrida, la pièce du off vient sans doute de se terminer. Roméo frappe à la porte de la loge, c’est Capucine qui lui ouvre, tandis que Juliette est tendrement démaquillée par Nurcia.  Un cri de colère retentit. Capucine a aussitôt reconnu le visage qui orne les affiches du Grand Sud et trône fièrement sur les sites de corrida qu’elle parcourt pour les spammer d’insultes…

  • Roméo Montaigu ! Que faites-vous ici ? Vous êtes envoyé par votre famille pour porter plainte contre notre petite compagnie ? Ne vous avisez pas de me toucher, je ne serai pas docile comme les animaux que vous torturez, et mes camarades de la ZAD m’attendent Place des Carmes !
  • Maman, s’interpose Juliette, ne sois pas ridicule ! Je te présente Roméo, un ami très cher, qui fait lui aussi du théâtre, et… avec qui je vais partir demain pour Arles, pour la suite des vacances. Laisse la corrida en dehors de tout ça !

Roméo couve Juliette du regard, et est fier du courage de sa belle qui ose affronter le courroux maternel. Nurcia tente d’apaiser Capucine, mais le ton monte, Juliette n’est pas majeure, c’est un détournement de mineures, ça ne se passera pas comme ça, il n’est pas dans son fief de toreros machos, ici c’est elle qui décide qui sa fille fréquente, elle était d’accord pour Avignon, mais là c’est terminé, tu m’entends, Juliette, c’est terminé, demain tu rentres avec nous à la ZAD et puis à la ferme, de toute façon tu as la khâgne à préparer, Mademoiselle en a oublié ses livres, c’est ça ?

Roméo invoque sa mère, actrice, le hameau ancestral des Montaigu qu’il voudrait faire connaître à la jeune fille, et puis le code d’honneur, le Pundonor des toreros, et enfin son père qui les attend au pied du Palais des Papes. Juliette pleure, effondrée devant la violence verbale de sa mère dont les valeurs « de gauche » se sont soudain muées en frilosité petite-bourgeoise lorsqu’il s’agit de virginité perdue ou de liberté d’aimer ; c’est Pol Pot au Palais des Papes, Juliette se lève et s’enfuit, jetant un dernier regard désespéré à Roméo et lui soufflant qu’ils se parleront sur Facebook.

On toque à la porte de la loge que Juliette a claquée, et un Laurent souriant fait rouler son fauteuil roulant, suivi par un homme de belle prestance qui s’exclame :

  • C’est ici que tu te caches, mon fils ? Nous t’attendons pour te ramener en Arles, tu sais que tu dois toréer demain soir, il faudrait rentrer te reposer…

Il aperçoit alors Capucine et blêmit en reconnaissant la passionaria qui a déjà défilé maintes fois sous les fenêtres du mas et devant les arènes, à la tête de cortèges haineux. Il ne comprend soudain plus rien, interroge son fils du regard, mais déjà Capucine passe devant lui et lui crache au visage en murmurant un « hijo de puta » du plus bel effet avant de courir pour rattraper Juliette. Nurcia esquisse de vagues excuses et se précipite à sa suite. Roméo se tait, il fait nuit soudain, et le Rhône au loin charrie de lourds chagrins.

Arles, crédits L.Roux

La Feria du Riz bat son plein, en Arles où coule aussi le Rhône d’éblouissants orages éclatent au gré des courses camarguaises et des concerts des peñas.Roméo a parlé toute la nuit avec Juliette sur Facebook et par sms, voilà près de deux mois qu’ils ne se quittent pas, malgré la distance. Laurent a promis au jeune homme d’aller accueillir Juliette car lui-même sera déjà dans l’arène pour la corrida concours, et c’est Nurcia, la douce complice, qui conduira sa belle-fille jusqu’en Arles, puisque le rythme de la prépa n’est pas encore trop soutenu en ce début d’automne. Capucine n’en saura rien, occupée par les préparatifs des vendanges et par son engagement pour les Migrants du centre d’accueil de Condom. Roméo veut que Juliette le voie toréer avant qu’elle ne s’engage avec lui plus avant, il sait que sa propre certitude sera confirmée par cette nouvelle communion, il a l’intuition que l’émerveillement ressenti en voyant Juliette jouer se produira à nouveau, cette fois dans l’autre sens. Son père l’a mis en garde contre les femmes qui se jettent parfois entre les toreros et leur passion, mais Roméo a confiance en celle dont les lèvres brasier le brûlent comme un soleil madrilène.

Il est là, agenouillé devant la porte du toril, rêvant sa porta galoya. Le public, silencieux comme à l’aube des temps, retient son souffle, sachant le péril que cette suertepeut représenter quand le taureau impatient et gaillard va jaillir comme un aigle hors du nid. Le jeune homme a pensé à sa mère, comme au début de chaque corrida, à son beau sourire qui lui semble le protéger toujours. Il porte son fétiche, le chaleco brodé de ses mains juste avant qu’elle ne s’évade de sa longue maladie. La porte s’ouvre et le ballet des passes et des acclamations du public commence ; Roméo danse et le taureau le suit, on se sait plus qui mène l’autre, l’osmose est totale entre celui qui croit au ciel et celui qui piétine la terre de Camargue depuis sa naissance jusqu’à l’encierro, le public ondule de plaisir à chaque envolée de muleta et le souffle taurin se mêle aux parfums chauds du ruedo.

Tauromachies, tableau de Catherine Dhomps
https://www.catherine-dhomps.com/

Mais Roméo pense aussi à sa belle, à sa Juliette dont il reverra la blondeur dans quelques heures, il pense trop et n’agit plus assez ,soudain il est saisi comme d’un vertige, et en ce millionième de seconde où son corps vibrant de matador et son esprit épris d’amour ne font plus un mais se scindent en deux entités opposées, son redoutable adversaire prend l’avantage : ce qui devait être la remate de Roméo que tous surnomment déjà le Diestro d’Arles devient une esquive maladroite, l’homme tombe, la bête se relève, les gradins hurlent et soudain le sang éclabousse le sable sous l’aigre sueur de la peur ancestrale de l’homme devant la bête, et les revisteros crient dans leur micro que Roméo vient de mourir encorné, nouveau Manolete, en cette année de jubilée, tant la violence de la charge semble avoir été fatale. Un homme à terre semble de phosphore et de sang, le traje de luces devient rouge et le public pousse une obsédante plainte tandis que dans le palco le président Montaigu a porté la main à son cœur.

Une radio locale chante la douceur de l’été finissant, Juliette fredonne distraitement en admirant les berges du Rhône, elle aperçoit déjà les arènes ; Nurcia tente de se frayer un chemin pour rejoindre la place où Laurent les attendra, mais le boulevard des Lices est fermé en raison du bandido annoncé à grands renforts de panneaux, la foule déjà se presse pour ce moment fort du Riz. Soudain la musique s’interrompt et un journaliste qui semble à fois surexcité et abasourdi annonce une édition spéciale :

  • Nous interrompons notre programme pour une terrible nouvelle qui endeuille la féria du Riz et tout l’univers de la Tauromachie. Roméo Montaigu, le jeune matador que le public surnommait déjà le Diestro d’Arles, vient de subir une charge extrêmement violente et aurait succombé à ses blessures. Son père, le président Montaigu, a quitté la loge pour rejoindre l’arène. Je rends l’antenne et vous tiendrai informés.

Nurcia pile au moment où Juliette saute de la voiture en hurlant de douleur. La jeune fille a roulé sur le trottoir mais se relève aussitôt, hagarde, foudroyée par son propre orage, et Nurcia se lance à sa poursuite, mais en vain, Juliette la devance en maudissant sa mère et ses interdictions stupides qui l’auront empêchée de revoir son amour, d’être auprès de lui en ce jour, en maudissant les dieux qui lui ont volé sa vie, Juliette ne court plus, elle vole, elle s’envole, elle saute les barrières sous les yeux médusés des badauds et n’a cure de la bronca qui s’élève et lui crie de revenir sur le bas-côté, Juliette veut aller aux arènes, par le plus court chemin, et puis elle entend le bruit sourd d’un martèlement de pas lourds et dans l’atroce lumière de midi elle imagine les grands tonneaux de sang de son bien aimé encorné et elle lève la tête pour voir dans le contre-jour ce qu’elle ne sait pas être l’abrivado, mais qu’elle devine d’une puissance infinie, et sourit en se jetant vers ce qu’elle espère la mort, l’âme en joie, car plus rien ne la retient sans Roméo.

Nurcia rattrape Juliette juste une seconde trop tard, elle lui évite d’être piétinée mais pas d’être encornée en plein cœur. La jeune fille meurt sur le coup, en prononçant le nom de Roméo dans son souffle juvénile et pur, le soleil soudain sur Arles endeuillée semble une orange folle.

À l’hôpital, dans une morgue froide, dans l’odeur de l’éther qui aurait dû être celle de l’amour, Roméo est assis près de Juliette. Celui que les journalistes avaient enterré trop vite a certes été grièvement blessé à la cuisse et a perdu énormément de sang, touché à une artère, mais semble porté par une force surhumaine. Il embrasse, bouleversé et mutique, le visage intact de celle qu’il aurait voulu chérir à jamais.

Capucine, venue du Gers dans sa voiture aux autocollants délavés et ridicules, ne sait que fixer le jeune homme et son père d’un regard vide et dénué à présent de toute haine et de toute passion. Le suicide de sa fille, terrassée par son mal d’amour, met un terme à tous ses combats. Depuis les tréfonds de son chagrin, Capucine endosse la part de responsabilité qui lui revient en cette terrible méprise.  Montaigu se tient devant le corps de Juliette, dans la lumière blafarde, et tente de raisonner son fils en lui promettant qu’il n’exigera plus jamais rien de lui, qu’il comprendrait que sa carrière de matador s’arrête. Au mot « corrida », Capucine s’évanouit dans les bras de Nurcia. Elle ne voit pas Roméo qui quitte la pièce, empreint d’une colère froide, repoussant même la main tendue de Laurent, déterminé à sauver l’honneur de sa Juliette fauchée en pleine innocence par le destin que les Grecs déjà savaient impitoyable, ce destin qui fait des hommes les marionnettes d’un sort qui les broie tout en les transcendant.

Parc de Bagnères de Luchon, crédits Sabine Aussenac
« Le baiser à la Source » de Couteillai
http://locavac-luchon-cure-ski.over-blog.com/article-promenade-a-travers-les-statues-de-la-ville-de-luchon-43959328.html

Il est à nouveau dans l’arène. Il a endossé le traje de luces de son grand-père et n’écoute pas ses muscles bandés de douleur, sourd à ce corps qu’il méprise, devenu indifférent à tout ce qui n’est pas le souvenir de Juliette, de ces heures si ténues passées avec celle qui lui fut, l’espace d’une journée, une terre à construire, un monde à découvrir. Il se souvient soudain de Keats et de ses phalènes, du vers que Juliette lui avait récité avant de monter sur scène :

Je rêve que nous sommes des papillons n’ayant à vivre que trois jours d’été. Avec vous, ces trois jours d’été seraient plus plaisants que cinquante années d’une vie ordinaire.

Ils n’ont même pas eu trois jours, mais qu’importe, ils auront partagé une intensité que Roméo ne pourra plus ressentir nulle part, sauf peut-être en ce moment qu’il va donner à Juliette et aux aficionados en ultime offrande. Il sent sa présence, toute la candeur de sa bienveillance, et c’est elle qu’il salue en s’inclinant devant le public stupéfait d’avoir retrouvé si vite son dieu des arènes. Puis il attend. Il lève les yeux vers son père, statue de Commandeur debout dans la loge, il devine plus qu’il ne voit les larmes du président. Car le père et le fils connaissent l’issue de ce combat des chefs. Roméo sait que les hombres ne le porteront pas triomphalement au sortir de l’arène.

Mais l’heure n’est pas à la tristesse, au contraire. Le jeune homme salue le public en souriant, il va lui offrir la plus belle des corridas, la corrida de l’amour et du cœur, la corrida qui lie les hommes aux taureaux comme Éros est lié à Thanatos, car c’est ainsi que va la vie, magnifique et cruelle, atroce et sublime, aussi sublime que le soleil qui envahit Arles comme un homme aime une femme, aussi sublime que cette femme et cet homme qui se sont aimés envers et contre tous, sublime comme ce taureau qui est un bravo, comme son matador.

Roméo meurt, les yeux tournés vers ce soleil aussi doré que les cheveux clairs de sa Juliette, encorné par la puissance de l’onyx taurin qu’il a appelée de ses vœux pour rejoindre son âme sœur.

Debout, le public pleurera son nouveau Manolete, tandis que le Rhône impassible chantera, longtemps encore, l’histoire merveilleuse et terrible du toréro et de sa Juliette.

« C’est une paix bien morne que ce matin nous apporte.

Le soleil, de douleur, ne se montre pas.

Partons, allons parler encore de ces tristes événements.

D’aucuns seront punis, d’autres pardonnés.

Ah, jamais il n’y eut d’histoire plus tragique

Que celle de Juliette et de son Roméo! »

Shakespeare

(Ce texte a été écrit pour le Prix Hemingway il y a quelques années…)

https://fr.wikipedia.org/wiki/Prix_international_Hemingway

Puella sum!#Notre-Dame #liberté #LGBT #pompiers #femmes #prixlittéraire #nouvelles

Ce texte a obtenu le premier « prix d’encouragement » au concours George Sand 2019.

http://www.concours-georgesand.fr/

Prix d’encouragement : 6 textes ont été distingués par le jury pour leur intérêt et leur qualité d’écriture.
Ils seront publiés par l’Harmattan dans le recueil 2019 « Il aurait suffi de presque rien» :

Texte 1 : Sabine AUSSENAC : Puella sum »

Paris, an de grâce 1255

Bertille leva les yeux, enchantée par le soleil du midi. Adossée au lourd portail, elle prit une profonde inspiration. Après une matinée passée à manier le taillant dans la pénombre du transept, elle eut soudain l’impression de se retrouver au bord de l’océan, chez elle, toute grisée d’enthousiasme. Des mouettes tournoyaient d’ailleurs non loin de l’immense chantier, poussant leurs cris familiers qui se perdaient dans le vacarme de la foule assemblée sur le parvis. Tout le petit peuple de Paris se croisait, se parlait, se regardait bruyamment dans ce savant désordre de la Cour des Miracles, tandis que la cathédrale, paisible vaisseau en partance pour l’éternité, s’élevait, année après année, siècle après siècle…

Bertille resserra les pans de sa chemise autour de sa poitrine, vérifiant que le bandage était bien en place, et repensa avec émotion au calme qui régnait dans son petit village breton… C’est là qu’elle avait appris à tailler le granit auprès de Jehan, son père : elle le suivait en cachette, délégant la garde des moutons à sa sœur, et observait, cachée dans les genêts, le moindre de ses gestes. Un soir, alors qu’elle n’avait pas huit ans, elle revint dans leur modeste maison battue par la grève nantie d’une roche polie, taillée et sculptée d’un ange aux ailes joliment déployées ; Jehan comprit que si le ciel ne leur avait donné ce fils qu’il espérait tant, c’était sans doute que Bertille suffirait à le remplacer ; il lui avait tout appris, lui transmettant son fabuleux savoir.

Lorsque l’architecte Jean de Chelles avait appelé les plus grands artisans du royaume afin de poursuivre la construction de Notre-Dame de Paris, Bertille n’avait pas eu à insister beaucoup : en dépit des craintes de sa mère, elle coupa ses longues tresses blondes à la diable et banda sa jeune poitrine en en étau si serré que bien malin eût été celui qui aurait pu deviner qu’elle n’était point un garçon… Au village, on raconta qu’elle était partie au couvent, et seul Martin, le fils du forgeron, son promis de toujours, était au courant de ce secret. C’est ainsi que la jeune fille secondait son père vaillamment, maniant le burin et la gouge et marquant parfois la pierre de quelque signe lapidaire, fière de lui apposer sa marque de tâcheron et de poser son empreinte féminine dans l’Histoire, elle qui aurait eu normalement sa place auprès du foyer ou aux champs… Chaque coup de maillet lui semblait faire sonner sa liberté à toute volée.

Dans la pénombre de la nef, lorsque résonnaient matines à travers les mille églises de Paris, Bertille avait, le matin même, gravé l’inscription en latin que lui avait apprise le jeune abbé qui parfois prenait les apprentis sous son aile, leur montrant durant sa pause enluminures et phrases en latin dans son immense bible … « Puella sum !» (« Je suis une fille ! »), avait-elle patiemment gravé dans le cœur tendre de la pierre située juste à l’embrasure de la montée vers la « forêt », la charpente si majestueusement entrelacée par les habiles fustiers… Elle y avait ensuite enchâssé un deuxième éclat de roche, scellant ainsi son secret. Seule Notre-Dame connaissait la vérité.

Son père l’attendait dans la loge réservée aux tailleurs de pierre, c’est là qu’il œuvrait depuis l’aube à la taille d’un énorme bloc destiné à consolider le pourtour de la rosace qui serait bientôt achevée. Soudain, une main de fer saisit Bertille au collet, tandis qu’un méchant murmure lui glissait à l’oreille de se taire. En reconnaissant le regard cruel du chanoine, elle se sentit prise au piège, tenta en vain de se débattre mais se retrouva très vite entravée dans l’une des allées du transept. On l’avait percée à jour, lui dit le prêtre de sa voix doucereuse et pleine de fiel, et le sort réservé aux pècheresses de son acabit serait terrible : on la jugerait comme une sorcière, puisqu’elle avait bravé la loi des hommes et celle de Dieu en se prétendant un homme. Au moment où la main avide du prélat allait se saisir du sein blanc qu’il avait commencé à frôler, tel un fauve jouant avec sa proie, en défaisant le bandage de Bertille, le lourd vantail s’abattit avec fracas et Jehan entra dans la cathédrale déserte en hurlant qu’il fallait lâcher sa fille. Lorsqu’il abattit son maillet sur la tête du démon déguisé en prêtre, le soleil dardant les vitraux de la rosace enveloppa la pierre d’un faisceau purpurin.

La chevauchée à travers Brocéliande, les bras ouverts de Martin qui l’attendait au village, les récits émerveillés de son père quand il rentra, des années plus tard, pour raconter la beauté des tours et du jubé, et puis une vie de femme simple, de la paille aux pourceaux, des langes de ses quinze enfançons aux toilettes des morts : rien ne put jamais effacer de la mémoire de Bertille le goût salé de la liberté et de la création… Il aurait suffi de presque rien pour que son rêve s’accomplisse, et, si ce dernier s’était brisé en chemin, le « Puella sum » en témoignerait néanmoins au fil des siècles : ainsi, dans la famille Letailleur, la légende dirait qu’une jeune fille déguisée en homme avait construit Notre-Dame, et que la preuve de cette incroyable imposture dormait sous le vaisseau de pierre…

Paris, 15 avril 2019

Sarah soulève délicatement le cadre et regarde la photo, comme elle le fait tous les soirs lorsque sonnent les vêpres… Le petit appartement coquet de la rue du Cloître-Notre-Dame est baigné de la belle lumière annonçant le crépuscule, et Sarah se souvient de cette dernière messe, après laquelle elle avait renoncé à ses vœux. Jamais elle n’avait regretté ce choix et elle sourit en regardant son Simon, si beau sur leur photo de mariage, à peine moins décharné que lorsqu’elle l’avait aimé au premier regard au Lutétia, mais resplendissant de joie : il avait fait partie des rares rescapés d’Auschwitz et, ayant survécu par miracle, s’était juré d’être heureux. La petite moniale bretonne avait définitivement quitté son passé et embrassé la foi juive avant de seconder Simon dans leur atelier du Sentier, à quelques encablures de Notre-Dame… C’est sur le parvis qu’ils avaient échangé leur premier et chaste baiser ; plus tard, Simon avait insisté pour que leurs futurs enfants se nomment « Letailleur » et pas « Zylberstein » : « On ne sait jamais », disait-il, pensif…

Soudain, une odeur âcre de brûlé saisit Sarah à la gorge. Au même moment, une immense clameur s’élève depuis la rue. Inquiète, la vieille dame écarte les voilages avant d’ouvrir précipitamment sa fenêtre : elle porte une main à son visage et blêmit, se cramponnant à la croisée. Ce qu’elle découvre à quelques mètres de son bel immeuble haussmannien est inimaginable, insupportable : Notre-Dame est en feu. D’immenses flammes lèchent l’horizon obscurci par un panache de fumée orangée, et Sarah manque défaillir en constatant que l’incendie semble d’une violence extrême. Son portable vibre, elle découvre le texto de son petit-fils, Roméo, laconique : « Je pars au feu. Je t’aime, mammig ! », puis elle reçoit un appel de son fils Jean qui devait venir manger et qui lui annonce, totalement paniqué, qu’il arrivera plus tôt que prévu : il s’inquiète, lui conseillant de fermer ses fenêtres. Sarah s’exécute, épouvantée par le spectacle dantesque qui se joue sous les yeux de centaines de badauds, et se dirige vers la chambre de Roméo pour fermer ses persiennes.

Voilà un mois que le jeune homme, désespéré, s’est réfugié chez sa grand-mère, ne supportant plus les disputes quotidiennes avec son père. Ce dernier l’avait élevé seul, son épouse étant morte en couches, et avait essayé de lui transmettre à la fois le goût de l’aventure de leurs ancêtres bretons et la solidité et l’histoire de leur lignée juive ; mais au fil des années, un fossé infranchissable s’était élevé entre un père de plus en plus rigoriste, ancré dans des certitudes et des bien-pensances et un fils de plus en plus enclin à la fronde et aux extrémismes… Jean, médiéviste passionné, professeur à la Sorbonne, ne vit que pour la quête exaltée de cette pierre gravée par une mystérieuse ancêtre dont il se raconte qu’elle aurait construit Notre-Dame. Il a embrassé la foi catholique et sa propre mère le traite parfois de « grenouille de bénitier », se moquant de ses engagements radicaux et de ses « manifs pour tous »… C’est bien là que le bât blesse entre les deux Letailleur, le père réprouvant les fréquentations du fils qui passe beaucoup de temps à écumer les bars du Marais…

Car Roméo, d’après Jean, a d’étranges relations : infatigable chantre des droits LGBT, athée, il milite à l’extrême-gauche et ne supporte plus les regards obliques de son père envers ses amis. Pompier de Paris, il commence aussi à souffrir au sein de sa caserne, subissant quolibets et railleries… Il n’a parlé à personne de son projet, se contentant de noircir les pages d’un journal qu’il a caché dans le bureau de la chambre où il s’est réfugié, chez sa grand-mère. Qu’il est difficile de faire partager à ses proches ce que l’on ressent lorsque l’on ne se comprend pas soi-même, lorsque depuis l’enfance on est tiraillé non seulement entre deux religions, deux appartenances, mais aussi entre deux sexes… Certes, le jeune homme trouve du réconfort auprès d’associations, mais il ne sait pas s’il aura réellement le courage d’aller au bout de son envie de transformation. Et pourtant il en est comme consumé de l’intérieur, brûlant de devenir « une » autre . Il a même choisi un prénom : Roméo deviendra Juliette.

Jean, sa sacoche sous le bras, était justement en train de remonter le boulevard Montebello, flânant au gré des stands de bouquinistes, lorsqu’il a aperçu l’impensable. Son église, son pilier, sa clé de voûte, l’alpha et l’oméga de sa vie est en feu ! Éperdu, il pousse un cri d’horreur, à l’instar des passants qui, ébahis, ne peuvent détacher leurs regards du brasier. Jean, courant presque vers l’appartement de sa mère, se souvient de cette autre course effrénée, lorsqu’il avait joué à cache-cache avec les CRS des heures durant, à l’époque où il était encore de gauche et écumait le Boul’Mich au gré des manifs… Il n’avait dû son salut qu’à la gouaille fraternelle du Cardinal Marty, admonestant les policiers de son accent rocailleux après avoir abrité les jeunes manifestants dans la sacristie… « Eh bé ma caniche, c’était moins une, vous avez failli finir dans le panier à salade ! », leur répétait-il, jovial, après le départ des CRS. Passant devant un groupe de jeunes gens agenouillés au pied de la Fontaine Saint-Michel, qui, en larmes, chantent des cantiques à Marie, Jean implore intérieurement l’intercession de son cher Cardinal, lui demandant de sauver leur cathédrale…

Partout, on s’agite, les hommes semblent des fourmis désorientées grouillant en tous sens après un coup de pied dans leur fourmilière. Paris brûle-t-il à nouveau ? Car quand Notre-Dame se consume, c’est Paris tout entier, c’est la France même qui sont touchés : Jean croise des regards épouvantés, des visages défaits, des sanglots inconsolables ; il assiste au ballet des hommes du feu, songeant soudain à son fils, l’espérant assis dans l’appartement douillet de Sarah, n’osant imaginer son Roméo aux prises avec cet enfer ; on se bouscule, on hurle, on s’enlace, on détourne le regard avant de revenir, comme aimanté par la terreur, le déposer comme une colombe impuissante sur le toit embrasé de Notre-Dame qui semble n’être plus que flammes, tandis que de fragiles marionnettes que l’on devine désemparées tentent d’arroser le brasier…

Jean arrive enfin, à bout de souffle, sur le palier de sa mère qui lui ouvre en lui jetant un regard éploré et lui murmure d’une voix tremblante que Roméo est au feu. Il s’effondre sur le vieux fauteuil de son père avant de remarquer deux silhouettes familières qui se détachent dans l’embrasure de la fenêtre : Fatima, l’amie de toujours, l’ancienne couturière de l’atelier, et Roger, son époux, viennent d’arriver de La Courneuve pour soutenir Sarah. Jean se relève pour les embrasser et les remercier de leur présence, puis ils se tiennent là, silencieux, face à ce ciel de Paris qui embrase le crépuscule. Et c’est un seul et unique cri que poussent, à 19 h 45, Sarah, l’ancienne moniale convertie au judaïsme, Fatima, la musulmane voilée, Roger, le communiste pratiquant et athée et Jean, le fervent catholique, en voyant tomber la flèche terrassée. Et c’est une seule et même prière que murmurent les lèvres de ceux qui croient au ciel et de celui qui n’y croit pas, afin que survive la mémoire des pierres : en un seul élan consolatum, kaddish, salâtu-l-janâza et foi en l’Homme s’élèvent en miroir des opaques fumées et des télévisions, pleureuses de cette chorégie internationale, puisque le monde entier est venu au chevet de « Sa » Dame. Jean, terrassé par l’inquiétude, se détourne alors pour se réfugier dans la chambre de Roméo.

C’est là qu’il s’empare d’un cahier posé sur le bureau. D’une belle écriture ronde, son fils a calligraphié sur la couverture deux mots précédés d’une enluminure : « Puella sum »…  Et Jean, la gorge serrée, commence à découvrir son fils…

Roméo a la gorge tellement nouée qu’il peine à respirer. L’incendie ne semble plus du tout maîtrisable, et les pompiers, débordés, se battent contre des moulins, affrontant des colonnes de flammes, évitant la lave du plomb fondu, regardant, horrifiés, la légende des siècles s’évanouir en fumée. « Il faut sauver les tours ! », a hurlé le capitaine en encourageant ses hommes qui ressemblent à des Lilliputiens aux prises avec un dragon, et personne, en cette nuit apocalyptique, ne pense à se moquer des longs cheveux de Roméo et de son allure féline. Vers minuit, il est même le héros de la soirée, puisque c’est lui qui vient de prêter main forte à l’abbé Fournier, l’aumônier des pompiers de Paris, l’aidant à arroser le foyer et sauvant ainsi in extrémis de précieuses reliques et certains trésors de la cathédrale. Toute une rangée de camarades a applaudi Roméo lorsqu’il est sorti, chancelant, portant la Sainte Couronne, et lui, l’anarchiste, le bouffeur de curé toujours prêt à en découdre avec son père, s’est surpris à pleurer à chaudes larmes sous son casque… Mais à peine les reliques mises à l’abri, il est retourné au feu, qui, loin d’être circonscrit, menace à présent la nef et le transept…

C’est étrange. Plus le feu gagne du terrain, dévorant la charpente malgré le poids des siècles, insatiable contempteur du Beau, plus Roméo reprend confiance en lui et en la vie, lui qui, hier encore, ne savait s’il trouverait le courage de sa transition ou s’il devait se jeter dans la Seine depuis le Pont Mirabeau… Ce combat qu’il mène depuis des années envers lui-même et contre la société a en effet pâle allure face à ce duel titanesque entre les Hommes et les éléments : oui, Roméo veut devenir une fille, mais cette nuit n’est plus celle des destinées particulières, elle est celle du fatum qui broie et élève les êtres, celle de l’ultime lutte contre le démon du Mal, et les hommes sont bien peu de choses face à la puissance maléfique de ce feu carnassier, outrageant la Chanson du Royaume de France devenu République… Le jeune homme se sent plus que jamais dépositaire d’une puissance du Bien, et prêt à tous les sacrifices, bien décidé à « sauver ou périr »… Et, tenant sa lance comme Saint-Michel tenait son glaive face au dragon, actionnant l’eau lustrale et salvatrice comme Saint-Pierre faisant résonner ses clés, se promettant que son nouveau corps deviendrait le temple de son âme comme le demandait Saint-Augustin, Roméo ne sauve pas seulement Notre-Dame, mais toutes les Lumières du pays de France et toutes les prières venues s’y réfugier au fil des millénaires.

Vers quatre heures du matin, le feu ayant grandement diminué d’intensité, Roméo s’approche de la Rosace auréolée de l’or des dernières flammes, découvrant à l’abri d’une voussure une pierre descellée sous l’effet de la chaleur ; intrigué, il se penche vers la roche roussie et déchiffre, incrédule, la légende de la famille Letailleur : « Puella sum » C’est bien ce qui a été gravé d’une main ferme et habile sur la surface lapidaire par cette ancêtre dont le souvenir a perduré, de génération en génération, narrant la mémoire des simples, des humbles, des petites gens qui ont fait toute la trame de la Grande Histoire, et rappelant surtout le courage et l’audace de cette femme ayant bravé les conventions.  Bouleversé, Roméo enlève son casque malgré le danger et attrape le téléphone au fond de sa combinaison. Il photographie la pierre avant de retourner vers son combat, espérant que cet endroit serait préservé et loué à sa juste valeur.

C’est seulement vers dix heures que le jeune homme rentrera chez sa grand-mère, épuisé, mais heureux. Il aurait suffi de presque rien, titreront les médias, pour que Notre-Dame périsse entièrement, et, sans la vaillance et le combat des soldats du feu, la cathédrale aurait pu connaître une fin terrible. Roméo sourira à la capitale hébétée, il sourira à la Seine, langoureuse et apaisée après tous ces fracas nocturnes, il sourira aux passants étonnés de voir un jeune homme au visage maculé de suie semblant pourtant auréolé par la grâce, il sourira en entendant les sons familiers du petit matin parisien, toute cette vie revenue malgré le drame, car Paris et la France toujours se relèvent, outragés, brisés, martyrisés, mais libérés ! Il sonnera chez Sarah, les bras chargés de croissants, pour faire un pied de nez à la nuit blanche et à la mort noire, et en montrant, des larmes d’émotion dans les yeux, la photo de l’inscription à son père qui lui ouvrira la porte, il entendra la voix douce de Jean l’accueillir avec une infinie tendresse :

  • Bonjour, ma Juliette ! Puella es ! *

Le cri de joie poussé par Jean en voyant la pierre gravée résonnera dans toute l’Île de la Cité et même jusqu’au sourire de Bertille, sa chère ancêtre…

Et Sarah, époussetant sa photo de mariage quelque peu noircie par les scories, reposant le journal de son petit-fils sur son bureau, regardera le soleil se lever sur Notre-Dame presque déjà ressuscitée.

*(« Tu es une fille »)

**

Un autre texte lauréat du concours George Sand:

Européenne…#fêtedel’Europe #9mai #paix #réconciliation

Quelle connerie la guerre

Qu’es-tu devenue maintenant

Sous cette pluie de fer

De feu d’acier de sang (Rappelle-toi Barbara, Prévert)

Souvent, je l’imagine, ma maman. Le visage défiguré par la terreur, les mains agrippées à celles de sa propre mère tentant sans doute de faire un rempart de son corps à ceux de ses quatre enfants, dans le vacarme assourdissant des bombardements. Encore aujourd’hui, ma mère tressaille en entendant un avion survoler l’azur de son petit paradis tarnais. Elle est pourtant bien loin de sa Rhénanie natale, et bien de l’eau a coulé dans le Rhin depuis ces années où, petite fille aux nattes blondes et aux yeux si clairs, elle espérait le retour de son père parti sur le front russe en tremblant sous les bombes des Alliés, son ventre criant famine quand elle cherchait des épluchures de pommes de terre pour les dévorer.

Ma mère, Gesche, et son jeune frère, mon oncle Peter

Mon père, lui, n’a de la guerre presque que des souvenirs joyeux. Ils n’étaient pas bien malheureux, son grand-frère et lui, dans le petit village de la campagne tarnaise depuis lequel mon grand-père français aidait les Maquisards, cachant des armes sous les tuiles et continuant sans doute à déguster les cochonnailles préparées par ma grand-mère

J’ai grandi entre les récits de ces deux enfances si différentes, écartelée parfois dans ma propre mémoire, tandis qu’à l’école des petites pestes écervelées de mon école de filles me surnommaient « Hitler », quand les métissages n’étaient pas encore à la mode et que les familles respectives de nos parents, de nos courageux parents, apprenaient à se connaître et à dépasser les brûlures de l’Histoire.

Point n’est besoin d’avoir épluché les ouvrages de psycho généalogie pour comprendre que deux sangs différents couleront toujours dans mes veines, et que je suis l’humble produit d’une fabuleuse réconciliation. Toujours retentiront en moi les sirènes qui épouvantaient ma mère, mais aussi les clameurs d’allégresse de la libération de Toulouse. Et je porte encore les griffures des petits doigts des millions d’enfants sacrifiés dans les chambres à gaz, l’empreinte de la Shoah s’étant inscrite dans ma culpabilité d’enfant de la troisième génération comme un tatouage au bras d’un prisonnier…

Je sens aussi le froid mordant de l’Ukraine bleuir les lèvres de ce grand-père allemand que j’ai chéri plus que tout au monde. Et j’entends d’autre part aux vacances la voix claire encore de mon oncle français me rapporter les récits de la fin de la guerre…

Alors quand des élèves soupirent en m’entendant leur demander ce que l’Europe signifie pour eux, quand certains ne savent pas qu’il y a eu une autre guerre sur notre continent depuis la fin de la deuxième guerre mondiale, quand je les sens indifférents aux mots paix, mémoire, patrie, réconciliation, Europe, mon sang mêlé ne fait qu’un tour. Car cette année, à Toulouse, au lendemain de ce 8 mai où le monde entier commémore de concert la fin des années de barbarie et de violences, nous inaugurerons le 9 mai, journée de l’Europe, cette semaine de l’Europe qui fêtera les 65 ans (**voir note)de la déclaration de Robert Schuman. Et il me semble capital de sensibiliser les jeunes à l’importance de notre Union Européenne, symbole du pouvoir de la Paix. Je ne veux pas aujourd’hui polémiquer autour de la crise, de la dette grecque, de la pseudo nouvelle hégémonie de l’Allemagne, d’éventuelles sorties de l’Euro. Je tairai les innombrables critiques des eurosceptiques et des empêcheurs de construire en rond, et puis les phrases perfides de ceux qui, encore aujourd’hui, me disent parfois que « dans le sud-ouest, il est encore difficile de pardonner, c’est pour cela que l’allemand est en perte de vitesse… »

Non, je voudrais m’incliner devant ceux qui ont su, malgré les outrages et les horreurs, redonner du sens à la fraternité et au pardon, osant faire du paysage dévasté de nos contrées européennes un nouveau tableau de prospérité et de partages.

La noce, 9 août 1959: à la petite chapelle de Saint-Hippolyte, dans le Tarn.

Je voudrais remercier mes quatre grands-parents d’avoir osé se réunir à la table d’un mariage en août 1959, quelques années à peine après que la botte de l’occupant nazi a dévasté notre pays, pour festoyer ensemble malgré les millions de victimes, pour s’assoir ensemble sur les bancs d’une petite chapelle et dans un hôtel de ville, osant ainsi faire partie des pionniers de l’esprit européen. Mon grand-père allemand dans son hameau tarnais ; et une tablée familiale avec mes grands-parents français…

L’image contient peut-être : 1 personne, assis, arbre et plein air
Pique-nique européen dans les sixties: mes deux-grands-pères, l’allemand, Erich, avec le béret, et Albert, mon père et, de dos, mon oncle Peter

Je voudrais remercier nos parents qui nous ont élevés avec bon sens et respect des traditions, nous permettant de grandir dans la richesse de deux cultures, dans le bilinguisme et l’ouverture d’esprit, entre foie gras et pâtisseries allemandes, entre Goethe et Hugo, nous prouvant chaque jour que leur choix avait été le bon, puisque leur couple a lui aussi résisté à l’usure du temps, comme le couple franco-allemand, toujours et encore « le moteur de l’Europe ». Ainsi je me sens Tarnaise, Toulousaine, française, mais aussi Rhénane, allemande, et, encore et toujours, européenne.

Dans le jardin de mes grands-parents allemands à Duisbourg

J’ai l’Europe chevillée au corps et au cœur, de l’Hymne à la joie au jingle de l’Eurovision, des discours de Schuman aux libertés de l’espace Schengen, petite occitane rêveuse et blondinette en « Dirndl », et, surtout, avec la certitude que la paix durable n’est le fruit que des combats, de ces combats des Grands qui signent les traités et prononcent les discours, mais aussi de ces millions de combats quotidiens des humbles qui osent la fraternisation et qui se retroussent les manches pour que plus jamais ne retentisse l’alarme.

Faites que jamais ne revienne

Le temps du sang et de la haine

Car il y a des gens que j’aime

A Göttingen, à Göttingen.

Je m’incline ainsi ici devant ces milliers de collègues qui, de part et d’autre du Rhin, ont organisé tant d’échanges scolaires bien avant les superbes organisations actuelles et qui, depuis des décennies, ont permis aux enfants de nos deux pays de découvrir le pays de l’Autre !

Vive la paix, vive l’Europe, et vive le couple franco-allemand !

Curriculum vitae…

Rhénane :

Pour les étés de mon enfance

Bercés par une Lorelei

Parce que née de forêts sombres

Et bordée par les frères Grimm

Je me sens Romy et Marlène

Et n’oublierai jamais la neige

Rémoise :

Pour un froid matin de janvier

Parce que l’Ange au sourire

A veillé sur ma naissance

Pour mille bulles de bonheur

Et par les vitraux de Chagall

Je pétille toujours en Champagne

Carolopolitaine :

Pour cinq années en cœur d’Ardennes

Et mes premiers pas en forêt

Pour Arthur et pour Verlaine

Et les arcades en Place Ducale

Rimbaud mon père en émotion

M’illumine en éternité

Albigeoise :

Pour le vaisseau de briques rouges

Qui grimpe à l’assaut du ciel bleu

Pour les démons d’un peintre fol

Et ses débauches en Moulin Rouge

Enfance tendre en bord de Tarn

D’une inaliénable Aliénor

Tarnaise :

Pour tous mes aïeuls hérétiques

Sidobre et chaos granitiques

Parce que Jaurès et Lapeyrouse

Alliance des pastels et des ors

Arc-en-ciel farouche de l’Autan

Montagne Noire ma promesse

Occitane :

De Montségur en Pays Basque

De la Dordogne en aube d’Espagne

Piments d’Espelette ou garigues

De d’Artagnan au Roi Henri

Le bonheur est dans tous les prés

De ma Gascogne ensoleillée

Toulousaine :

Pour les millions de toits roses

Et pour l’eau verte du canal

Sœur de Claude et d’Esclarmonde

Le Capitole me magnétise

Il m’est ancre et Terre promise

Garonne me porte en océan

Bruxelloise :

Pour deux années en terre de Flandres

Grâce à la Wallonie que j’aime

Parce que Béguinage et Meuse

Pour Bleus de Delft et mer d’Ostende

En ma Grand Place illuminée

Belgique est ma troisième patrie

Européenne :

Pour Voltaire Goethe et Schiller

Pour oublier tous les charniers

Les enfants blonds de Göttingen

Me sourient malgré les martyrs

Je suis née presqu’en outre-Rhin

Lili Marleen et Marianne

Universelle :

Pour les mots qui me portent aux frères

Par la poésie qui libère

Parce que j’aime la vie et la terre

Et que jamais ne désespère

Pour parler toutes les langues

Et vous donner d’universel.

Mon grand-père allemand au hameau de la Provinquière, là où il avait acheté une maison non loin de celle de mes grands-parents français

Pour aller plus loin dans le récit binational, cette fresque dans les deux langues au gré de mes blogs, et vous excuserez l’absence des photos, elles sont souvent disparu lors de la fermeture par Le Monde de tous les blogs-lecteurs…

https://sabineaussenac.blog/2016/02/26/de-lorelei-a-marianne-duisbourg-le-18-juillet-1958/