Journée des #autrices d’#Occitanie à #Toulouse, deuxième édition! #8mars #femmes #féminisme 2026

Le 28 mars denier, nous avons eu la joie de nous rassembler entre autrices et créatrices d’#Occitanie dans le magnifique cadre de l’Ostal d’Occiania afin de métisser nos créations.

Du mitan de cette belle journée festive à la nuit se sont succédés hommages, conférences, lectures, chants, danses, sans oublier les régalades concoctées par Nadira et l’association Amazul: car tout comme l’an passé nous avions convié des sœurs kurdes et ukraininennes, cette année ce sont les femmes berbères qui étaient à l’honneur -et aussi « mes » créatrices allemandes de Worpswede, puisque j’ai, après avoir lu des poèmes et proses dédié.es à des Tarnaises célèbres, projeté la vidéo de l’extrait de ma pièce « Becoming Paula », toujours dans cette perspective des passerelles et des métissages entre les racines qui me sont chères…

« Les anciens parlaient peu, mais chaque mot portait loin. »

Marcelle Delpastre

Voici quelques photos et liens pour retrouver la sororité joyeuse de cette journée!

Et si vous ne les connaissez pas, je vous invite à découvrir les plumes de Marcelle Delpastre et Marie Rouanet, auxquelles nous avons rendu hommage; de la grande ethno historienne Isaure Gratacos, qui nous a parlé de l’extraordinaire statut des femmes des Pyrénées; de la dynamique Maud Séguier, autrice du premier livre en occitan sur le de la douce et talentueuse poétesse Tresià Pambrun; de la formidable Martine Boudet, co organisatrice de la rencontre et autrice de nombreux ouvrages sur notre terroir et sur les femmes. Mais aussi les performances dansées de la merveilleuse Juliana Marin et les chants de notre troubaïritz Estella Du Val

Un tout grand merci à Florence Ginisty d’avoir porté ce projet à bout de bras, à La Tuta d’Oc pour sa présence précieuse, et à ma chère éditrice (bientôt…) des éditions Reclams pour avoir elle aussi chapeauté notre événement et pour avoir présenté la vidéo d’annonce en avant-première de la formidable anthologie féminine occitane « Ten-te fièra! Sois fière! » qui sortira sous peu et qui étrenne les talents féminins de notre belle Occitanie, de la poésie à la photographie en passant par la peinture, la sculpture…

Merci aussi aux techniciens qui étaient présents et qui ont assuré les captations et diffusions! En particulier à Manu de radio Ter et à Guilhem!

Et voilà justement quelques podcast!

Playlist de Radio Ter: quatre podcasts réalisés à partir des enregistrements de l’après midi

Rencontres à l’Ostal d’Occitània by RADIO TER | Mixcloud

Ma petite voix rhénano tarnaise est à retrouver dans le dernier, vers la minute 17.

Mais il faut tout écouter!

Extraits de mes lectures:

« Passerelles entre le Tarn, l’Occitanie et l’Allemagne autour des femmes invisibilisées »

L’Occitanienne

Tes mémoires, Léontine,

chantent murmure du

Thoré et pierres des châteaux :

Hauterive, Aguts, Gaïx, places-fortes

de tes rêveries.

François-René te respecta

en votre rencontre à Cauterets, mais

romantisa votre histoire

en acmé de mystère…

Ton dernier soupir sur marronniers

du Jardin Royal à Toulouse et

cet aveu : l’imagination

plus forte que le cœur…

Ta petite-filhotte te rendit

grandeur et honora ton nom :

l’Occitanienne.

Près de Castres, sur les rives du Thoré, se dresse depuis le 13e siècle le château d’Hauterive, qui hébergea les famille de Montfort et d’Hautpoul. Léontine de Villeneuve y a vécu une jeunesse heureuse en compagnie de sa sœur Émilie, évoquée plus haut… Dans ses Mémoires d’outre-tombe, Chateaubriand évoque brièvement sa relation avec une jeune aristocrate toulousaine qu’il nomme l’Occitanienne. La jeune fille, qui vouait une admiration littéraire exaltée à l’écrivain, avait entretenu une longue correspondance avec lui. Dans ses propres Mémoires, Léontine, devenue Comtesse de Castelbajac, évoquera avec brio histoire et paysages du Tarn… Sa petite-fille publiera le récit de son échange épistolaire avec Chateaubriand et rétablira des vérités.

https://fr.wikipedia.org/wiki/L%27Occitanienne_ou_le_Dernier_Amour_de_Chateaubriand

*

La comtesse et la muse

Source: Gallica

D’une fuite princière à travers

l’Europe tu écrivis

un roman à succès,

toi, la Précieuse dite « petite muse d’Albi » …

Enfant, je marchais, ignorante,

dans la rue qui ne portait que

ton nom. Fièrement, ton prénom,

Antoinette, caracole à présent

en dignité retrouvée.

L’Orangerie rêveuse de ton

château abrite les flonflons des mariages.

Au XVIIe siècle, le beau château de Saliès tient salon sur les arts, la science ou la littérature autour de sa châtelaine, Antoinette de Salvan de Saliès (une rue et une école d’Albi portent son nom). Cette avant-gardiste « féministe » prônait l’égalité des sexes et reste connue sous le nom de « La Viguière d’Alby » grâce à son roman à succès La Comtesse d’Isembourg (1678). Traduit et diffusé jusqu’à Paris, il relatait le chagrin amoureux d’une comtesse allemande en retraite dans un couvent albigeois. Mais le château, dans la famille d’Aragon depuis plus de quatre siècles, a également vu grandir l’un des plus célèbres Résistants tarnais, Charles d’Aragon (1911-1986), qui en avait fait son fief. Aujourd’hui, le domaine abrite toujours une somptueuse orangerie réaménagée en salle de réception pour événements. https://www.grand-albigeois.fr/…/quand-notre…/

L’enthousiasme de Maud Seguier, et mes cheveux multicolores au premier plan

Tes callas m’ont adoubée citoyenne

Ma mamie Marie-Louise avec sa première arrière-petite-fille…

Ta tresse en couronne, ton eau de Cologne à la lavande, ta pommade rosa. Ta poupée, seule rescapée de la grande inondation de 1930. Germaine, Marie-Louise et Mado, trois sœurs au cœur de Castres, quand le siècle était beau : robes longues et dentelles, organdi et chapeaux illuminent vos photos sépia. Tu étais la cadette, et la plus volontaire, je crois.

Tu m’as appris mes prières et la bonté. Tu avais fait consacrer ma médaille de baptême à l’Immaculée Conception de Blois et c’est à toi que je dois ma foi de charbonnière. Luis Mariano, ton idole, nos chasses aux escargots, tous les Alice et les Comtesse de Ségur que tu m’offrais, et un jour, les rires de tes amies dans le bus vers Lourdes. À la mort d’Albert tu as coupé ta tresse et commencé à faire des pèlerinages. Tes cartes postales, emplies de fautes et de tendresse, messagères de ta vie simple et droite.

Je garde au cœur la saveur caramélisée de tes tartes aux pommes et tes immenses paniers d’osier emplis d’Oreillettes et parfois d’un gâteau de ménage débordant de fruits confits.

Marie-Louise, tes callas m’ont adoubée citoyenne. Chaque soir je m’endors lovée sous ton couvre-lit au crochet, ton missel repose dans ma table de nuit.

Marie-Louise NAVAR, sans profession.

Elle est née le 14 juin 1908 à Castres, chemin de Bisséous (rue Saint Louis), est décédée le 22 décembre 1987 dans la même localité, à l’âge de 79 ans. Elle est la fille légitime de Marius Baptiste NAVAR (1871 1926), âgé de 36 ans, et de Mélanie LANDES (~ 1876 > 1931), âgée de 32 ans environ.

Albert Pierre Louis et Marie-Louise se sont mariés le 10 février 1931 à Castres. Ils ont tous deux 22 ans. Leur union a duré 40 ans et 11 mois.

Tas callas m’an adobada ciutadana

Mes grands-parents Albert et Marie-Louise vendant leur miel au marché de #Castres, avec Sabinette!

Ta trena en corona, ton aiga de Colònia a la lavanda, ta pomada rosa. Ta monaca, sola salvada de l’aigat grand de 1930. Germaine, Maria-Luïsa e Mado, tres sòrres al còr de Castras, quand lo sègle èra polit : raubas longas e dentèlas, organdí e capèls illuminan vòstras fòtos sèpia. Èras la cabdèta, e la mai volontària, cresi.

M’as ensenhat mas pregàrias e la bontat. Aviás fach consacrar ma medalha de baptisme a l’Immaculada Concepcion de Bles e es tieu que devi ma fe de carbonièra. Luis Mariano, ton idòla, nòstras caças dels cagaròls, totes los Alice e las Comtessa de Segur que m’ofrissiás, e un jorn, los rires de tas amigas dins lo bus cap a Lorda.

A la mòrt d’Albert as copada ta trena e as començat a far de pelegrinatges. Tas cartas postalas, emplenadas de fautas e de tendresa, messatgièras de ta vida simpla e dreita.

Gardi al còr la sabor caramelizada de tas tartas als pomas e tos immenses panièrs de vim emplenats d’Aurelhetas e de còps d’una còca de mainatge vessant de fruches confits.

Maria-Luïsa, tas callas m’an adobada ciutadana. Cada ser m’endormissi acoconada jos ton cobrilèit crochetat.

Lien vers l’extrait de ma pièce Becoming Paula:

https://theses.fr/s412963

Les biographies des intervenantes:

La soirée endiablée et les danses et chants, quand virevolte Nadira…

Pour écouter encore Isaure Gratacos, à l’occasion d’une autre conférence:

https://podcast.ausha.co/…/10-isaure-gratacos-le-statut…

La très dynamique Isaure Gratacos et ses lunettes rouges, avec Juliana Marin au premier plan

Lien vers les travaux de Martine Boudet:

https://www.occitanielivre.fr/annuaire/boudet-martine

Mon texte autour de Marcelle Delpastre -à retrouver dans la seconde émission de radio Radio Occitania:

https://lespoetes.site/emmission/emission2026.html (Cliquer sur le haut parleur au-dessus de la photo où je suis avec le poète et animateur de l’émission Christian Saint-Paul pour écouter)

Photo créditée sur le blog d’Avenir Occitanisme

La terre ne ment pas. Elle garde tout. Elle sait ce que nous oublions.

Au travers de cette phrase nous entendons l’idée fondamentale de Marcelle DELPASTRE : la terre comme mémoire vivante. Cette tette qui n’est pas seulement un sol, mais une archive sensible, presque une conscience. L’humain passe, la terre demeure — et se souvient.

Marcela DELPASTRE (1925–1998) demeure une figure majeure de la littérature occitane contemporaine, profondément enracinée dans la terre limousine où elle a passé l’essentiel de sa vie. Elle était née en Corrèze, à Germont, petit hameau de la commune de Chamberet, et a grandi dans un univers rural qui marquera définitivement son œuvre et sa sensibilité. Après des études à Brive-la-Gaillarde puis à Limoges, où elle travaillera sur l’esthétique durant son passage à l’école des Beaux-Arts, elle choisit pourtant de revenir vivre à la ferme familiale en 1945, assumant pleinement une vie paysanne.

Marcelle avait été élevée dans deux langues, parlant occitan avec sa mère et français avec son père, et elle a aussi écrit dans ces deux idiomes. Alors qu’elle menait cette vie de labeurs qu’est le quotidien paysan, elle promenait toujours avec elle des carnets où elle notait de la poésie. Peu à peu, elle a commencé à publier dans des revues, à se faire connaître dans le milieu littéraire limousin, avant de se rendre compte de la disparition progressive des traditions séculaires…et du parler local.

J’écris comme on travaille la terre : lentement, avec ce qu’on a.

Dans cette magnifique mise en abyme on découvre l’écriture comme geste paysan, avec cette idée d’une création humble, patiente, incarnée, loin de toute posture intellectuelle abstraite. Son rapport à la terre, absolument central, montre que cette terre n’est pas un simple décor : elle est vivante, presque pensante. Les cycles agricoles deviennent une manière de penser le temps et l’existence. Le travail paysan est décrit avec précision, mais aussi avec une forme de gravité presque sacrée. Je pense souvent aux tableaux de Millet en lisant les textes de Marcelle, qui elle aussi, comme Francis Jammes, raconte les jours simples « de l’angelus de l’aube à l’angelus du soir ».

Marcelle a donc commencé à collecter des contes et des proverbes tout en commençant à écrire dans cet occitan limousin, en particulier, à partir de 1963, pour la revue Lemouzy, s’attachant à préserver et transmettre une culture en voie de disparition. Son œuvre mêle ainsi poésie, prose, ethnographie et réflexion philosophique. Elle recueille avec soin les récits, croyances et traditions populaires de sa région, qu’elle restitue dans une langue à la fois simple et profondément poétique, tout en développant sa propre cosmologie littéraire.

Nous sommes faits de la même nuit que les bêtes et les étoiles.

Parmi ses livres les plus connus figure Los Saumes pagans, recueil inspiré par les cycles de la nature et les rites anciens, ainsi que ses chroniques paysannes où elle décrit avec précision le quotidien rural. Son écriture, traversée par une spiritualité singulière, interroge le lien entre l’humain, la terre et le sacré. Elle réinvente une sorte de liturgie enracinée dans la nature.

Longtemps restée discrète et éloignée des milieux littéraires parisiens, elle a été redécouverte et reconnue tardivement, notamment grâce à l’intérêt croissant pour les langues régionales, jusqu’à être invitée par Bernard Pivot pour Bouillon de culture ; c’est à cette occasion qu’elle découvrira, bien tardivement, Paris.

Aujourd’hui, Marcelle DELPASTRE est considérée comme une voix essentielle de la mémoire occitane. Son l’œuvre contribue à faire entendre la richesse et la profondeur d’un monde rural en transformation.

Les anciens parlaient peu, mais chaque mot portait loin.

La voix de Marcelle porte haut et loin les beautés de notre Occitanie et de nos racines paysannes.

Lien vers les travaux de la fabuleuse danseuse, doctorante, créatrice Juliana Marin:

https://cv.hal.science/marin-taborda-juliana

https://crisol.parisnanterre.fr/index.php/crisol/fr/article/view/814

https://www.instagram.com/julianamarinartist/

Lien vers les merveilleuses éditions Reclams, avec l’annonce de la grandiose anthologie d’autrices occitanes qui sera bientôt à retrouver! – voir plus bas

https://reclams.org/fr/

Anne-Pierre Darrées, présidente de l’Escòla Gaston Febus et responsable des éditions Reclams.

Lien vers le livre de Maud Seguier:

Lien vers la poésie de Tresià Pambrun:

Lien vers l’anthologie Ten-te fièra! Sois fière!, dont nous avons pu voir la très belle bande-annonce….

Pour entendre Estella Du Val chanter son hymne « Chocolatine »:

https://www.instagram.com/estella_du_val_diodoryza/

Être femme et écrire: conférence donnée à Bram. #écriture #femmes #féminisme #droitsdesfemmes #8mars

Texte de la conférence donnée à la médiathèque de Bram le 7 mars 2026 à l’occasion de la Journée internationale des droits des femmes.

Les liens vers les sites et les travaux de mes consœurs autrices sont à retrouver en bas du texte.

Vous adorerez découvrir Justine T. Annezo, Simona Boni, Cécile Boucharel, Jocelyne Chaillou Dubly, Michèle Fontecave, Sabine Genty, Régine Ha Minh Tu, Lucienne Kaminski, Lorelei Martin et Marie-Claire Touya!

https://ccplm.bibli.fr/

Merci à la formidable équipe de la médiathèque d’avoir accueilli nos voix croisées lors de cette magnifique journée, merci à Stéphanie, Anne, Gaëlle et Fantille! Quel bonheur ce fut que de découvrir les parcours et mots de ces autrices d’Occitanie aux plumes flamboyantes, sensibles, colorées et chaleureuses, entre les diverses lectures et présentations, nos partages, et la table ronde merveilleusement animée par la dynamique Justine et toute ensoleillée par la gouaille joyeuse de Simona! Merci à vous toutes, et à très bientôt!

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Saviez-vous que la toute première trace humaine de ce que l’on peut nommer « littérature » a été laissée non pas par Homère, comme on le dit souvent, mais par une femme ? En effet, il y a plus de 4000 ans , environ 2300 ans avant notre ère, la princesse sumérienne Endehuanna, qui vivait dans la cité d’Ur située au sud de l’Irak, au cœur de la Mésopotamie, a croisé poésie, textes spirituels et écrits traitant du pouvoir avant de disparaître totalement de l’histoire de la littérature, ayant pourtant accompli un geste absolument inédit, puisqu’elle signait ses textes et parlait d’elle à la première personne.

Source: Wikipédia

Pourtant, malgré cette place fondatrice, elle disparaît donc presque totalement des récits littéraires transmis au fil des siècles. Comme tant d’autres créatrices après elle, sa voix a été peu à peu effacée. Et cette invisibilisation se retrouve dans tous les domaines de la création féminine, en peinture, sculpture, musique, littérature. Je feuilletais récemment un imposant dictionnaire dédié aux « Tarnais célèbres » et j’y ai compté moins d’une dizaine de femmes… Un peu à l’image donc de ces musées qui, depuis quelques années, se rendent compte du nombre dérisoire d’œuvres de femmes exposées en leurs murs…

C’est précisément ce que nous voulons explorer aujourd’hui, ce fait sociétal qui, pendant des millénaires, a produit un effacement de la mémoire de tant femmes créatrices, et ce même dans les siècles récents ; ces empêchements divers, ces entraves à l’accès au savoir et aux places de pouvoir ont ainsi réduit toute une moitié de l’humanité à la portion congrue et conduisent, encore aujourd’hui, dans certains pays, à l’enfermement des femmes dans la seule sphère domestique.

Malgré tout, elles furent nombreuses, à travers le monde, les autrices qui osèrent parler, écrire, coucher sur le papier leurs envies et leurs indignations, leurs révoltes et leurs rêves. Ce geste d’écrire, pour une femme, représente à lui seul une immense obstination, le symbole d’une émancipation dans un univers dominé par les pouvoirs masculins et dans lequel les petites filles, bien souvent, n’apprenaient ni à lire, ni à écrire. Il est indéniable que les structures socioéconomiques et les contraintes du monde artistique ont entravé, au fil des siècles, la création littéraire féminine, la réduisant souvent à l’oralité et au monde domestique

Pourtant, des voix fortes nous parviennent encore, à travers les siècles et les continents, des voix claires et percutantes, démontrant la puissance de ce dire féminin qui a osé braver tabous, silences et interdictions pour s’émanciper. Car écrire, pour une femme, a longtemps été un geste d’obstination. Dans des sociétés où les fillettes n’avaient souvent pas accès à l’éducation et où la parole publique appartenait presque exclusivement aux hommes, prendre la plume relevait déjà d’un acte de courage. Ainsi, écrire devenait non seulement un acte créateur, mais une rébellion contre l’ordre établi.

En cette veille de la journée internationale du droit des femmes, je souhaitais aussi rendre hommage à celles qui nous ont précédées sur ce chemin tortueux de l’écriture entravée. D’ailleurs, nombre de mes premiers émois littéraires furent provoqués par des femmes, de ma chère Comtesse de Ségur dont je dévorais les ouvrages à la britannique Enid Blyton qui nous enchantait avec ses « Club des cinq », en passant par l’américaine Caroline Quine et par son héroïne de la série des « Alice » ! Plus tard, ce sont encore des femmes que j’ai lues encore et encore, parcourant toute l’œuvre de la romancière sino-belge Han Suyin, défaillant d’émotion en découvrant les sœurs Brontë à 15 ans, puis plongeant dans les œuvres de Jane Austen, de Nancy Huston, d’Isabel Allende, de Christa Wolf, sans oublier mes très prolixes Agata Christie et Camilla Läckberg, parce que j’adore aussi les policiers !Bon, n’allez pas croire que je ne lise que des plumes féminines bien sûr, j’ai aussi défailli en lisant Dostoïevski et Paul Auster !!

Mais je voulais donc juste évoquer la mémoire de quelques femmes qui ont ouvert la voie aux autrices que nous sommes par leurs courages et leurs engagements divers et qui ont marqué mes lectures…

Dans la Grèce antique, la poétesse Sapho s’est distinguée par le raffinement de sa poésie qui n’avait d’égale que l’enthousiasme de ses envies et désirs de femme libre et affranchie des conventions.

https://www.historia.fr/personnages-historiques/biographies/qui-etait-sappho-figure-de-lantiquite-et-pionniere-de-la-poesie-2078363

En Chine impériale, la poétesse Li Qingzhao, (李清照), qui vécut à l’époque de la dynastie Song, est considérée comme une immense chantre de la poésie. Ses textes, souvent dédiés à son époux, célèbrent l’amour, mais aussi la mémoire et la solitude, puisqu’elle fut confrontée au deuil et l’exil, trouvant ainsi refuge dans les mots.

« La nuit dernière, la pluie était fine et le vent violent, 

Un profond sommeil n’a pas dispersé un reste d’ivresse. 

Je demande à ma servante d’enrouler le rideau, 

Elle me dit que le pommier d’amour est comme avant. 

En es-tu sûre ? 

En es-tu sûre ? 

C’est obligé : quand le vent prospère, le rouge s’efface. »

      Li Qingzhao, Sur l’air « Comme un rêve » (in J. Pimpaneau, Anthologie de la littérature chinoise, Picquier Poche, 2019, p. 590)

http://www.ventdusoir-poesie.fr/li-qingzhao-premiers-poemes.htm#po66

http://www.ventdusoir-poesie.fr/li-qingzhao.htm

Par Gisling — Travail personnel, CC BY 3.0, https://commons.wikimedia.org/w/index.php?curid=5188039
Li Qingzhao statue in Li Qingzhao Memorial, Jinan

Au XIIᵉ siècle, dans un monastère du Rhin, l’abbesse Hildegard von Bingen a composé des traités sur la médecine et la nature, tout en couchant sur le papier sur ses visions mystiques et en composant aussi une musique sérielle intemporelle. Dans un univers monastique et sociétal dominé par la gent masculine, cette femme poly talentueuse n’a pas hésité à interpeller les Puissants pour défendre ses idées. Si vous ne la connaissez pas et que vous intéressez aussi aux médecines douces, je vous engage à creuser un peu car ses textes autour du soin sont passionnants !

https://essentiels.bnf.fr/fr/focus/2b09b95b-4394-44bc-b2d2-c6025fdde653-hildegarde-bingen

https://www.radiofrance.fr/francemusique/hildegard-von-bingen-10-petites-choses-que-vous-ne-savez-peut-etre-pas-sur-la-compositrice-du-12e-siecle-9454012

Au XVIIᵉ siècle, une autre religieuse, Sœur Juana Inés de la Cruz, se démarqua en rédigeant sa première œuvre littéraire dès l’âge de huit ans ! Cette enfant prodige née à Mexico racontera dans son autobiographie qu’elle avait appris à lire à trois ans et qu’elle avait fomenté le projet de se déguiser en homme pour avoir le droit d’étudier à l’université. Poétesse et dramaturge, elle renoncera au monde pour se consacrer à l’écriture.

Dans l’Angleterre victorienne, les sœurs Charlotte et Emily Brontë furent deux météores de la littérature anglaise, affrontant des conditions sociales difficiles et réussissant à imaginer des mondes extraordinaires malgré un profond isolement. Pour publier leurs poèmes et romans, elles iront jusqu’à adopter des pseudonymes masculins, une pratique somme toute très courante, puisque cette ruse permettait le graal de la publication… Ces autrices ne sublimeront pas seulement les landes du Yorkshire mais toute la condition humaine qu’elles dépeignent avec un immense talent. Que ce soit dans Jane Eyre ou dans Les Hauts de Hurlevent, leurs héroïnes luttent, elles aussi, pour s’affranchir des conventions.

Toujours au XIXᵉ siècle, mais en France, notre George Sand doit elle aussi adopter un prénom masculin ; pour circuler plus librement, elle porte même parfois des vêtements d’homme, elle aussi, à l’instar de la peintresse Rosa Bonheur.  Mère louve, amoureuse passionnée, écologiste avant l’heure puisqu’elle défendra ardemment la forêt de Fontainebleau, elle nous livre une vision singulière d’une société encore très sclérosée quant aux droits des femmes.

Au XXᵉ siècle, d’autres voix de femmes exceptionnelles vont fracasser les silences et les dépoussiérer les habitudes. Simone de Beauvoir analyse dans Le Deuxième Sexe les mécanismes qui ont longtemps enfermé les femmes dans ce rôle secondaire d’esclaves, osant un couple et une vie libres, refusant la maternité.

https://enseignants.lumni.fr/fiche-media/00000001142/simone-de-beauvoir-et-le-feminisme.html

La jeune étoile Françoise Sagan détonnera dans un univers encore très bien-pensant par sa gouaille insolente et ses frasques.

https://www.radiofrance.fr/franceculture/podcasts/toute-une-vie/francoise-sagan-1935-2004-feministe-involontaire-7175570

En Allemagne, Rose Ausländer, survivante de la Shoah, écrit une poésie intimiste et lumineuse. Alors qu’elle est adulée outre-Rhin et très connue sur le plan international, ses milliers de poèmes sont encore presqu’inconnus en France : oui, il est toujours bien difficile de se faire une place en littérature, et Rose Ausländer demeure aujourd’hui encore dans l’ombre de son célèbre compatriote de la Bucovine, Paul Celan.

https://creg.univ-tlse2.fr/accueil/parutions/rose-auslander-une-grande-voix-juive-de-la-bucovine

https://sabineaussenac.blog/tag/rose-auslander/

Aux États-Unis, deux grandes voix afro descendantes ont aussi thématisé à travers leurs poésies, romans et pièces des vies profondément blessées par les inégalités raciales et sociales. Maya Angelou et Toni Morrison ont ainsi œuvré de façon intersectionnelle pour les droits des femmes et contre le racisme.

« (…)

Maintenant vous comprenez bien
Pourquoi je ne courbe pas la tête.
Je ne crie pas, je ne saute pas partout
Et je n’ai pas besoin de parler vraiment fort.
Quand vous me voyez passer
ça devrait vous emplir de fierté.
Je dis,
C’est dans le claquement de mes talons,
La galbe de ma chevelure,
La paume de mes mains,
Le besoin de mes bontés.
Car je suis une femme
Phénoménalement.
Femme phénoménale,
C’est ce que je suis.
« 

Extrait de Femme phénoménale

Maya Angélou , https://www.ernestmag.fr/2022/03/21/35960/

Et je ne peux pas ne pas évoquer la mémoire et les engagements forts de la merveilleuse Vénus Khoury-Ghata, cette immense poétesse libanaise qui vient de nous quitter.

https://information.tv5monde.com/terriennes/prix-venus-khoury-ghata-2020-celebrer-les-femmes-poetes-36766

D’autres femmes encore ont payé de leur vie ou presque leurs velléités de création et d’accès au savoir, comme la jeune pakistanaise Malala, figure emblématique de millions de fillettes, de jeunes filles et de femmes encore emmurées, à tous les sens du terme, dans leur condition de d’infériorité éternelle.

À travers les siècles, ces femmes ont donc écrit de la poésie, des romans, des essais, des mémoires, du théâtre, de la philosophie, envers et contre tout et contre tous, se gaussant des carcans et des interdits, et c’est bien ce vecteur des mots qui leur a permis de s’affranchir de leur condition de soumission et de dépendance. Ces héroïnes ont souvent usé de stratagèmes divers pour arriver à leur fin et pour prétendre enfin poser leur parole sur des tablettes d’argiles, sur des parchemins, en des gazettes ou sur des livres imprimés, perdant jusqu’à leur nom pour accéder à cette diffusion de leur être ; elles demeurent, ces rares voix, pour démontrer la perte immense, inimaginable, effroyable que signifie cet assourdissant silence des autres voix, des millions de voix jamais advenues car silenciées, puisqu’invisibles dans leur condition d’êtres humaines de second ordre et empêchées de toute velléité créatrice.

Nous sommes vraiment au cœur de la question qui nous réunit aujourd’hui : que signifie, au fond, cet acte d’écrire quand on est une femme, aujourd’hui, en 2026 ? Avons-nous réussi à vaincre tous les obstacles, ou existe-t-il encore des difficultés évidentes ou des angles morts qui nous mettraient des bâtons dans les roues ? Avant de vous passer la parole, je voudrais revenir sur mon parcours personnel que j’ai longtemps considéré comme celui d’une « écri-vaine du dimanche », ayant du mal à me prendre au sérieux malgré mon désir si profond d’écrire.

Mon propre parcours a été un chemin sinueux, parfois entravé, toujours habité par le désir de dire. Je me souviens de l’éblouissement de ma rencontre avec le premier livre que j’ai lu seule, « Suzy sur la glace », d’un écrivain danois qui, lui, avait pris un pseudonyme féminin ! Et j’avais écrit dans l’une de mes toutes premières rédactions que je voulais que mon nom s’écrive en lettres d’or sur les livres, comme celui de l’un de mes auteurs favoris, Hans Christian Andersen. Plus tard, ce sont des poèmes que nous échangions avec mon amie Marie-Claude, devenue elle aussi autrice et éditrice, griffonnant nos vers sur des bouts de papiers durant les cours de maths. Il était tellement évident que je passerais ma vie à écrire. C’est du moins ce que je pensais, rêvant d’une école de journalisme, ou de partir faire des cours d’écriture créative dans quelque fac américaine…

Mais j’étais mineure au moment de mon bac, j’avais 17 ans et mon père, qui n’avait de cesse que de me voir à Normale Sup, m’expédia en hypokhâgne, où je m’étiolais de chagrin, me muant en ado rebelle alors que j’avais été jusque là une intello modèle… De rage, je me mis en couple avec un ouvrier cégétiste, pour faire la nique à mon conseiller général RPR de père, puis me mariais à 19 ans… Et ce fut la fin des livres, ou du moins des rêves. J’étais passée d’un carcan à l’autre. « On » n’avait pas le bac et me reprochait mon statut d’étudiante, c’était Pol Pot, on préférait m’initier au tissage et à la poterie et on m’obligea à passer des concours ; je réussis à rater le concours d’instit et celui de prof de lycée pro mais, à 23 ans, j’ai réussi le CAPES d’allemand.

Et la vie passa par-là, merveilleuse et terrible, avec son lot de désenchantements et de compromissions. Je continuais à écrire, mais me cantonnais plutôt à d’indigestes dissertations au sujet de livres que je n’avais même pas le temps de lire, entre les enfants, les cours à préparer, ma vie d’épouse, m’obstinant à m’inscrire au concours de l’agrégation bien souvent. J’appelais cela mon « footing intellectuel »… Il y eut bien un mémoire de maîtrise très engagé au sujet des mouvements alternatifs allemands, et une ou deux inscriptions en thèse, mais la vie me rattrapait toujours, entre divorces, remariages, merveilleux enfants à chérir… J’écrivais toujours énormément mais me cantonnais à la sphère personnelle, en une sorte d’autofiction avant l’heure, entre journaux intimes et longues et sans doute bien indigestes lettres d’amour ou de rupture…

Une rencontre cependant fut fondatrice : celle de Rose Ausländer, dont je vous ai parlé tantôt, en 1995 ; cette année-là, j’avais commencé un DEA en littérature comparée et réussi à faire un beau mémoire sur Yvonne de Galais, l’héroïne du Grand Meaulnes, juste avant de faire la connaissance de mon second époux. Vous devinez la suite, le DEA passa aux oubliettes. Rose cependant ne me quitta plus, et c’est en 2005 que je pus enfin lui consacrer un mémoire abouti et soutenu lors d’un DEA de germanistique. J’étais, à cette époque, plongée au cœur d’une effroyable tourmente économique, car j’ai traversé dix bonnes années de désert social, confrontée aux affres d’un second divorce, houleux et international, et aux dizaines de milliers de dettes laissées par un très vilain futur ex-mari.

Certes, j’étais enseignante titulaire depuis 20 ans et gagnais fort honorablement ma vie, mais trop, justement, pour bénéficier d’aides sociales, et je me heurtais donc aux mêmes difficultés que les autres victimes de la classe moyenne surendettée. Je menais une vie complètement schizophrénique, travaillant, passant ma vie dans les tribunaux entre le divorce et les dettes, passant des concours -j’ai même tenté l’ENA et la magistrature- tout en mangeant grâce aux colis alimentaires. Mes écrits n’étaient que combats, lettres, demandes d’aides, de bourses, de subventions…

Tout cela finit par payer, grâce encore une fois à quelques belles rencontres, -mais c’est une autre histoire !-et je sortis la tête hors de l’eau, délivrée de ce fardeau avec un effacement des dettes de mon ex tandis qu’il était enfin rattrapé par la justice et condamné à payer de lourds arriérés de pension. Au passage, j’avais perdu 25 kilos, gagné en assurance en ma vie de femme enfin libre, et je tentais même, naïve et obstinée que j’étais, un dernier couple qui s’effondra, lui aussi.

Et c’est au cœur de cette dernière tourmente, le 30 avril 2008, que je trébuchais sur un forum de poésie et sur un magnifique texte d’un poète du Maghreb. Cette date marqua le retour immédiat, tonitruant et cacophonique et définitif des mots.

Ils se bousculèrent au portillon, en une ribambelle festive, colorée et désordonnée : cela commença par des poèmes, par des dizaines, puis des centaines de poèmes, d’abord sur ce forum, puis sous forme de recueils ou dans des revues. S’y adjoignirent des dizaines de nouvelles puisqu’ayant gardé le goût des concours, je me mis ardemment à l’œuvre, caressant toujours l’espoir d’une reconnaissance par mes pairs… Et puis deux romans, dont l’un, Free d’Hommes, est d’ailleurs une grande fable inversée consacrée aux droits des femmes, et une pièce de théâtre ! Au gré des ans, ma plume sans doute s’affina, je remportais de nombreux prix, et pus aussi partager avec une joie infinie de très belles émotions grâce aux réseaux sociaux. Que vous dire au sujet de mes rêves d’édition, si ce n’est que j’ai continué de lancer mes bouteilles à la mer – j’avais, somme toute, l’habitude… – , démarchant grandes et petites maisons, toujours en vain. Au fil des ans, je compris, avec lucidité, qu’il était tout de même plus facile de se faire éditer en vivant à Lutèce et en ayant quelques relations, qui plus est en étant une jeune étoile montante de la scène slam, qu’en étant une vieille prof à lunettes vivant au fin fond de l’Occitanie ! Mais je suis mauvaise langue 😊

Cependant, là aussi, il y eut de magnifiques rencontres. Souvent provoquées, bien sûr ! J’ai oublié de vous dire que je m’étais aussi auto proclamée « journaliste participative », donc blogueuse, et qu’Anne Sinclair avait repéré ma plume sur un forum, m’embauchant donc au Huffington Post. C’est ainsi que courus aussi les festivals en tant que blogueuse et que je pus avec grand bonheur interviewer de très belles personnes, comme Ariane Ascaride, Sandrine Bonaire ou le merveilleux chanteur et poète acadien Zachary Richard, chantre de la francophonie, devenu un ami, ou l’acteur Pierre Santini dont je suis proche aussi. Un jour, sur un marché de Auch où je vivais, je fis la connaissance de Roger Grenier, un délicieux vieux monsieur qui avait été l’un des pères fondateurs de Gallimard. Nous échangeâmes moults courriers et mails, il adorait mes écrits, mais « Grande Maison » refusa mes textes au prétexte que les nouvelles que Roger leur avait présentées étaient trop auto centrées. Dommage, c’était avant la mode de l’auto-fiction 😊

https://www.huffingtonpost.fr/actualites/article/le-fil-d-ariane_6585.html

Peu à peu, j’ai, comme disaient mes élèves, mes élèves adorés, pris la confiance. Je me suis mise à écrire aussi en allemand, à traduire aussi certains de mes textes, et puis j’ai lancé, au culot toujours,  un grand projet autour de Rose Ausländer, toujours elle ; cela m’a amenée sur ses traces à travers l’Europe, et son découvreur et éditeur allemand est devenu un ami et m’a demandé d’écrire un essai à son sujet. Et c’est ainsi que je décrochais mon premier « vrai » contrat d’édition en 2022, aux éditions du Bord de l’Eau, et, dans la foulée, une très belle bourse franco-allemande pour faire une magnifique tournée littéraire et musicale en Allemagne.

En parallèle, en 2021, une amie professeure, qui venait de réussir son HDR, vint toquer à ma porte pour me proposer d’être sa (vieille !) doctorante, pour enfin faire cette thèse qui me trottait dans la tête depuis mes 20 ans, quand, juste après ma maîtrise, j’avais renoncé à faire une thèse sur le cinéma allemand. Mon amie connaissait mon intérêt pour le féminisme (j’avais écrit de très nombreux textes à ce sujet) et mon goût pour l’art, et c’est ainsi qu’est née l’idée de ce doctorat consacré à trois créatrices du village d’artiste de Worpswede, où je croise études de genre, histoire de l’art et germanistique en travaillant qui plus est en « recherche création », en intégrant donc mes propres écrits et créations scéniques à la thèse.

Enfin, toujours au fil de rencontres et d’amitiés, j’ai pu voir aboutir récemment un projet que je menais depuis quelques mois autour du Tarn et de mes origines paysannes paternelles : j’ai pu signer un deuxième vrai contrat d’édition avec une belle maison bilingue et je suis en train de terminer la traduction vers l’occitan de tout un recueil de poèmes et de prose en hommage, donc, au Tarn ! Le livre devrait paraître pour la rentrée littéraire 2026 aux éditions Reclams…

Les projets sont toujours là, et j’ai toujours cette boulimie d’écriture qui ne me quitte pas puisque j’ai l’impression d’avoir une vie entière à rattraper, ce qui sera bien entendu impossible. Mais il y a vraiment encore des centaines de sujets qui dorment dans ma tête, tout comme des milliers de mots dorment dans mes tiroirs et dans mon ordinateur ! Ne plus me taire. Lever la tête, Relever la tête. Dire, me dire, et aussi proclamer que je suis, oui,  écrivain, une vraie, une autrice, plus juste une écri-vaine du dimanche. Le dire, même si, comme c’est souvent le cas pour les écrivains, je ne reçois pratiquement aucune reconnaissance de la part de certains membres de ma famille, même si les quolibets sont encore là, tapis au coin de ma tête, ceux qui se moquaient de la petite franco-allemande en la nommant « Hitler » ou ceux qui, plus tard, me rabâchaient « qu’est-ce que tu as à encore parler de la Shoah ? », ceux qui traitaient la grosse petite fille mal dans sa peu de « bouboule », même si le syndrome de l’imposteuse jaillit souvent, très souvent, puisque, somme toute, je ne suis ni vraiment universitaire, ni journaliste, ni autrice de best-seller, ni poétesse publiée dans de grandes maisons d’éditions « à la mode », car ma poésie n’est pas assez contemporaine…

Mais je crois que, comme vous, chères autrices réunies en ce jour, je ne me tairai plus !

Celle qui dit

J’aurais aimé pétrir une argile torride

Et de mes mains déesses créer de terre aride

Formes femmes fantasmes modelés tel destins

J’aurais été Camille aux côtés de Rodin

J’aurais aimé de mes yeux parcourir la planète

En devenir le chantre des gens et des bêtes

D’un objectif rageur capturer injustices

Ou simplement merveilles en beautés de solstices

J’aurais aimé devenir une toile infinie

Où mille couleurs d’intense seraient devenues vie

Tournesols ou marines ors flamands et sanguines

Ma peinture au soleil sentirait mandarine

J’aurais aimé danser en tutu de p’tit rat

Gracieuse ballerine merveilleuse Coppélia

Mon lac des cygnes aurait couleur d’immense

Isadora Duncan serait entrée en transes

J’aurais aimé vibrer au clavier tempéré

De cent accords divins de maîtres inachevés

Devenir concertiste adulée une artiste

Mes mains si assurées se feraient cantatrices

Mais je ne sais qu’écrire balbutier radoter

Raconter murmurer ravagée de pensées

Les mots me bouleversent l’émotion me décrit

Au clair de toutes lunes je suis celle qui dit.

**

J’écrirai quoiqu’on dise des milliers de poèmes

Pour le vent emporté et les voix des ancêtres

Pour la terre abîmée des pourquoi des peut-être

Pour nos cœurs en faillite et nos âmes en fracas

Pour ce moine qui doute et ce père au combat

Pour l’enfant que je fus toute emplie de soleils

Pour mes chants parsemés de coraux et de dunes

Pour ma vie tourmentée par d’illisibles runes

Pour la loi aveuglée qui fait la sourde oreille

Pour mes mains au charbon et mes sens en prière

Pour ces gueux assoiffés demandant mise en bière

Pour ce pré aux jonquilles où attend ma maison

Pour ces pages à écrire comme autant d’oraisons

Pour l’amour qui frémit comme un ciel de Bohême

J’écrirai quoiqu’on dise des milliers de poèmes.

Les liens vers les merveilleuses autrices rencontrées à Bram! Justine, Simona, Cécile, Jocelyne, Michèle, Sabine, Régine, Lucienne, Lorelei, Marie-Claire, mes belles, passionnées, douces, fortes, obstinées, glorieuses, modestes, enthousiasmantes amies autrices, je vous embrasse♥

https://www.lesfantastiques.org/entrepreneuses/justine/

https://www.instagram.com/ju.t.annezo/

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Les trois Grâces:), de droite à gauche Simona, Justine et …Sabine (qui devrait refaire son henné!)

https://www.simonaboni.com/

https://www.ladepeche.fr/2025/01/25/portrait-simona-boni-mon-avenir-cetait-la-france-12465343.php

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https://www.ladepeche.fr/2022/07/02/patrimoine-de-pays-decouverte-des-amphibiens-10411039.php

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https://www.thebookedition.com/fr/18200_jocelyne-chaillou-dubly

https://www.mollat.com/livres/93785/jocelyne-chaillou-dubly-allegro-forte

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https://www.instagram.com/michelefontecave/

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https://www.instagram.com/sabinegenty/

https://sabine-ecrivain-biographe.jimdofree.com/mon-histoire/

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Régine s’accompagnant à la guitare, Stéphanie, responsable de la médiathèque, l’aidant avec le micro, après une lecture bouleversante de l’un de ses textes…

https://encresvives.wixsite.com/michelcosem/encres-vives-2

https://www.instagram.com/reginehaminhtu/

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https://www.ladepeche.fr/2024/01/02/notre-correspondante-lucienne-kaminski-sort-son-premier-polar-11672956.php

*https://loreleimartin.fr/

Lorelei en lecture de son émouvante réécriture autour du Journal d’Anne Frank, et Thomas, stagiaire très concentré!

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https://www.instagram.com/marieclairetouya/?hl=fr

Comme autant d’arcs-en-ciel

(Cette nouvelle raconte aussi un beau parcours de femme… Elle avait remporté le premier prix lors du concours de nouvelles du CROUS Occitanie en 2018…)

Quelques ombres déjà passent, furtives, derrière les persiennes. L’air est chargé du parfum des tilleuls, les oiseaux font du parc Monceau l’antichambre du paradis ; l’aube va poindre et ils la colorent de mille chants…

Devant moi, sur le lit, la boîte cabossée déborde ; depuis minuit, fébrile, je m’y promène pour m’y ancrer avant mon envol… Je parcours tendrement les pages jaunies, je croise les regards malicieux et dignes, j’entends les voix chères qui se sont tues depuis si longtemps…

Je me souviens.

Des sourires moqueurs de mes camarades quand j’arrivais en classe, vêtue de tenues démodées, parfois un peu reprisées, mais toujours propres.

Des repas à la cantine, quand tous les élèves, en ces années où l’on ne parlait pas encore de laïcité et d’autres cultures, se moquaient de moi parce que je ne mangeais pas le jambon ou les rôtis de porc.

Je me souviens.

Des sombres coursives de notre HLM avec vue sur « la plage ». C’est ainsi que maman, toujours si drôle, avait surnommé le parking dont des voitures elle faisait des navires et où les trois arbres jaunis devenaient des parasols. Au loin, le lac de la Reynerie miroitait comme la mer brillante de notre Alger natale. Maman chantait toujours, et papa souriait.

Je me souviens.

De ces années où il rentrait fourbu des chantiers à l’autre bout de la France, après des mois d’absence, le dos cassé et les mains calleuses. J’entendais les mots « foyer », et les mots « solitude », et parfois il revenait avec quelques surprises de ces villes lointaines où les contremaîtres aboyaient et où la grue dominait des rangées d’immeubles hideux que papa devait construire. Un soir, alors que son sac bleu, celui que nous rapportions depuis le bateau qui nous ramenait au pays, débordait de linge sale et de nuits tristes, il en tira, triomphant, un bon morceau de Saint-Nectaire et une petite cloche que les Auvergnats mettent au cou des belles Laitières : il venait de passer plusieurs semaines au foyer Sonacotra de Clermont-Ferrand la noire, pour construire la « Muraille de Chine », une grande barre d’immeubles qui dominerait les Volcans. Nous dégustâmes le fromage en rêvant à ces paysages devinés depuis la Micheline qui l’avait ramené vers la ville rose, et le lendemain, quand j’osais apporter la petite cloche à l’école, toute fière de mon cadeau, les autres me l’arrachèrent en me traitant de « grosse vache ».

Je me souviens.

De maman qui rentrait le soir avec le 148, bien avant que le métro ne traverse Garonne. Elle ployait sous le joug des toilettes qu’elle avait récurées au Florida, le beau café sous les arcades, et puis chaque matin elle se levait aux aurores pour aller faire d’autres ménages dans des bureaux, loin du centre-ville, avant de revenir, alors que son corps entier quémandait du repos, pour nettoyer de fond en comble notre modeste appartement et nous préparer des tajines aux parfums de soleil. Jamais elle n’a manqué une réunion de parents d’élèves. Elle arrivait, élégante dans ses tailleurs sombres, le visage poudré, rayonnante et douce comme les autres mamans, qui rarement la saluaient. Pourtant, seul son teint un peu bronzé et sa chevelure d’ébène racontaient aux autres que ses ancêtres n’étaient pas des Gaulois, mais de fiers berbères dont elle avait hérité l’azur de ses yeux tendres. En ces années, le voile n’était que rarement porté par les femmes des futurs « quartiers », elles arboraient fièrement le henné flamboyant de leurs ancêtres et de beaux visages fardés.

Je me souviens.

Du collège et de mes professeurs étonnés quand je récitais les fables et résolvais des équations, toujours en tête de classe. De mes premières amies, Anne la douce qui adorait venir manger des loukoums et des cornes de gazelle quand nous revenions de l’école, de Françoise la malicieuse qui essayait d’apprendre quelques mots d’arabe pour impressionner mon grand frère aux yeux de braise. De ce chef d’établissement qui me convoqua dans son bureau pour m’inciter, plus tard, à tenter une classe préparatoire. Et aussi de nos premières manifestations, quand nous quittions le lycée Fermat pour courir au Capitole en hurlant avec les étudiants du Mirail « Touche pas à mon pote ! »

Je me souviens.

Des larmes de mes parents quand je partis pour Paris qui m’accueillit avec ses grisailles et ses haines. De ces couloirs de métro pleins de tristesse et de honte, de ce premier hiver parisien passé à pleurer dans le clair-obscur lugubre de ma chambre de bonne, quand aucun camarade de Normale ne m’adressait la parole, bien avant qu’un directeur éclairé n’instaure des « classes préparatoires » spéciales pour intégrer des jeunes « issus de l’immigration ». Je marchais dans cette ville lumière, envahie par la nuit de ma solitude, et je lisais, j’espérais, je grandissais. Un jour je poussai la porte d’un local politique, et pris ma carte, sur un coup de tête.

Je me souviens.

Des rires de l’Assemblée quand je prononçais, des années plus tard, mon premier discours. Nous étions peu nombreuses, et j’étais la seule députée au patronyme étranger. Les journalistes aussi furent impitoyables. Je n’étais interrogée qu’au sujet de mes tenues ou de mes origines, alors que je sortais de l’ENA et que j’officiais dans un énorme cabinet d’avocats. Là-bas, à Toulouse, maman pleurait en me regardant à la télévision, et dépoussiérait amoureusement ma chambre, y rangeant par ordre alphabétique tous les romans qui avaient fait de moi une femme libre.

Je me souviens.

Des youyous lors de mon mariage avec mon fiancé tout intimidé. Non, il ne s’était pas converti à l’Islam, les barbus ne faisaient pas encore la loi dans les cités, nous nous étions simplement envolés pour le bled pour une deuxième cérémonie, après notre union dans la magnifique salle des Illustres. Dominique, un ami, m’avait longuement serrée dans ses bras après avoir prononcé son discours. Il avait cité Voltaire et le poète Jahili, et parlé de fraternité et de fierté. Nous avions ensuite fait nos photos sur la croix de mon beau Capitole, et pensé à papa qui aurait été si heureux de me voir aimée.

Je me souviens.

Des pleurs de nos enfants quand l’Histoire se répéta, quand eux aussi furent martyrisés par des camarades dès l’école primaire, à cause de leur nom et de la carrière de leur maman. De l’accueil différent dans les collèges et lycées catholiques, comble de l’ironie pour mes idées laïques qui se heurtaient aux murs de l’incompréhension, dans une république soudain envahie par des intolérances nouvelles. De mon fils qui, alors que nous l’avions élevé dans cette ouverture républicaine, prit un jour le parti de renouer follement avec ses origines en pratiquant du jour au lendemain un Islam des ténèbres. Du jour où il partit en Syrie après avoir renié tout ce qui nous était de plus cher. Des hurlements de douleur de ma mère en apprenant qu’il avait été tué après avoir égorgé des enfants et des femmes. De ma décision de ne pas sombrer, malgré tout.

Je me souviens.

De ces mois haletants où chaque jour était combat, des mains serrées en des petits matins frileux aux quatre coins de l’Hexagone. De tous ces meetings, de ces discours passionnés, de ces débats houleux, de ces haines insensées et de ces rancœurs ancestrales. De ces millions de femmes qui se mirent à y croire, de ces maires convaincus, de ces signatures comme autant d’arcs-en-ciel, de ces applaudissements sans fin, de ces sourires aux parfums de victoire.

Je me souviens.

De mes professeurs qui m’avaient fait promettre de ne jamais abandonner la littérature. De ces vieilles dames, veuves d’anciens combattants, qui m’avaient fait jurer de ne jamais abandonner la mémoire des combats. De ces enfants au teint pâle qui, dans leur chambre stérile, m’ont dessiné des anges et des étoiles en m’envoyant des bisous à travers leur bulle. De ces filles de banlieue qui, même après avoir été violées, étaient revenues dans leur immeuble en mini-jupe et sans leur voile, et qui m’avaient serrée dans leurs bras fragiles de victimes et de combattantes.

Hier soir, vers 19 h 45, mon conseiller m’a demandé de le suivre. L’écran géant a montré le « camembert » et le visage pixellisé du nouveau président de la République. La place de la Bastille était noire de monde, et je sais que la Place du Capitole vibrait, elle aussi, d’espérances et de joies.

Un cri immense a déchiré la foule tandis que l’écran s’animait et que mon visage apparaissait, comme c’était le cas dans des millions de foyers guettant devant leur téléviseur.

Le commentateur de la première chaîne hurlait, lui aussi, et gesticulait comme un fou : « Zohra M’Barki – Lambert! On y est ! Pour la première fois, une femme vient d’être élue Présidente de la République en France ! »

Le réveil sonne.

Je me souviens que je suis française, et si fière d’être une femme. Je me souviens que je dois tout à l’école de la République, et à mes parents qui aimaient tant la France qui ne les aimait pas.

Je referme la boîte et me penche à l’embrasure de la fenêtre, respirant une dernière fois le parfum de la nuit.

Au Sorbet d’Amour #féminicides #violencesconjugales

Cette nouvelle a été remarquée au concours de nouvelles George Sand 2021, dont le thème était « Grain de sable ». Elle sera d’ailleurs publiée dans le recueil dédié.

http://www.concours-georgesand.fr/

88 femmes. En 2021, au premier octobre, 88 femmes ont été tuées, en France, par leur compagnon ou ex-compagnon. Poignardées, égorgées, brûlées vives, défenestrées, étranglées, tuées au fusil… et ce malgré le désir de nos gouvernants de faire des violences conjugales et des féminicides une « grande cause nationale »! En 2019, leur nombre s’élevait à 146, en 2020, à 90.

https://information.tv5monde.com/video/feminicides-combien-de-femmes-tuees-dans-le-monde

Je ne compte plus les textes que j’ai écrits sur ce sujet, depuis des années, dans des médias français ou étrangers. C’est insupportable. Ignoble, indécent, indicible, de voir que systématiquement, chaque jour, dans le monde, une moitié de l’humanité, sciemment, tue l’autre.

Cette nouvelle est dédiée à la mémoire de toutes ces femmes disparues. Ne les oublions pas. Engageons-nous afin que cesse cette barbarie.

Peut être une image de une personne ou plus et texte qui dit ’15:15 Instagram NOUS SOMMES LE 30/ 30/09 2021 DEPUIS 1ER JANVIER, EN FRANCE 88 FEMMES ONT ÉTÉ TUÉES PAR LEUR CONJOINT OU EX-CONJOINT 102 FÉMINICIDES EN 2020. #OnNeLesOubliePas NOUSTOUTES. ORG 5512 J'aime noustoutesorg Mercredi 29 septembre à Denain (59), Jennifer (24ans) été tuée par son compagnon devant leurs 4 enfants de moins de 5ans. C'est le 88ème féminicide de l'année. @emmanuelmacron l'entourage était au courant mais rien n'a été fait. Permettez-’

Elle en avait le tournis : les mille saveurs virevoltaient autour d’elle, l’enveloppant dans ce nuage de goûts, de textures et de parfums, comme une antichambre de Noël. Bien sûr, certaines appellations rappelaient la douceur familière de l’enfance, quand on plongeait dans le petit pot de vanille-fraise qui rappelait à la fois la cantine et les jolies petits cuillères plates et l’été, quand on avait le droit de prendre une glace à côté du jukebox, dans le petit café du village… D’autres étaient nettement plus improbables, comme ce mariage citron-basilic des plus audacieux !

Aïcha sourit en déchiffrant cette carte qu’elle connaissait pourtant par cœur, et finit par commander « son » mélange fétiche : un onctueux festival de caramel à la fleur de sel et de chocolat mâtiné de piment d’Espelette… La jeune femme associait à ces rencontres son propre parcours de vie, puisque la fleur de sel la ramenait à sa chère Méditerranée, tout comme le caramel lui évoquait à la fois les confidences de ses cousines durant leurs séances d’épilation, avant le hammam, et les fous-rires de sa mère et de ses tantes lors des préparations des gâteaux de l’Aïd ; tandis que le chocolat symbolisait sa rencontre avec la France, ses marchés de Noël et ses gourmandises. Enfin, le choc pétillant du piment la ramenait à sa découverte de cette Aquitaine qu’elle considérait à présent comme sienne, entre langueurs océanes et sommets sauvages des Pyrénées.

Elle sourit au jeune vendeur en prenant son double cornet, et se retourna en humant l’air du bassin qui venait soudain fouetter d’iode les coulis sucrés ; elle marcha à pas lents vers la jetée d’Eyrac, observant le miroitement de l’eau et des voiles, se souvenant de ses toutes premières vacances arcachonnaises dans la famille de sa camarade de classe qui l’avait prise sous son aile. Lucie, toute en blondeur et en gentillesse, avait accueilli son amie au sein de la bourgeoisie bordelaise, la faisant passer, au gré des après-midis de jeux, de la grisaille de la petite échoppe modeste que ses parents louaient vers la gare Saint-Jean aux ors des Chartrons et aux fastes des Quinconces, avant de la guider un jour vers le sommet du Pyla : bouche-bée, Aïcha avait su, en découvrant l’infini des camaïeux marins depuis le haut de la dune, que sa place était ici, en écho aux dunes dont lui parlaient ses grands-parents quand ils rentraient du bled…

L’amitié indéfectible des fillettes avait grandi au fil des années, et c’est d’ailleurs Lucie qui avait présenté Damien à Aïcha : tous trois préparaient la Magistrature, et, longtemps, ils avaient plaisanté sur leurs futures destinées, se voyant respectivement procureure, juge et avocate. Soudain, une poigne de fer s’abattit sur l’épaule dénudée de la jeune femme. Perdue dans ses pensées, elle n’avait pas vu le coupé rouge criard qui venait de se garer sur le boulevard de la plage, ni l’homme au luxueux costume qui en jaillissait…

Elle sursauta, faillit lâcher son cornet qui éclaboussa son bras de gouttelettes colorées. Elle savait déjà qui s’apprêtait à lui murmurer des menaces au creux du cou, au vu et au nez des passants qui croyaient voir dans cette scène les retrouvailles de deux amoureux. La voix de Damien sifflait de haine, son souffle court haletait contre la peau ambrée d’Aïcha :

  • Dis-donc, espèce de salope, tu crois que j’ai pas vu ton petit manège avec le vendeur ? On dirait que ça ne te suffit plus de te taper tous les avocats du barreau de Bordeaux ? Sale pute, je te donne dix minutes pour revenir à ta voiture et pour rentrer.

La jeune femme se retourna, offrant son visage à la pommette gauche légèrement tuméfiée au regard de son agresseur, et le darda d’un œil sombre, sans ciller.

  • Non, Damien, c’est fini. Si tu m’as suivie depuis le palais, tu sais déjà que j’ai une petite valise dans le coffre. Hier soir, c’était la scène de trop. Je suis venue pour me reposer chez les parents de Lucie mais ce matin, avant de me rendre à mon cabinet, j’ai déposé plainte. Il n’y aura pas de retour en arrière.

Damien poussa un long hurlement de bête blessée et lui assena une gifle violente, la faisant tituber. Il s’était décomposé et proférait force insultes et menaces, sans se rendre compte qu’un attroupement s’était formé autour d’eux et qu’une caméra de surveillance enregistrait toute la scène. Lorsqu’un policier municipal arriva pour le ceinturer, il se débattit comme un beau diable, criant qu’il était magistrat, que ça ne se passerait pas comme ça, et qu’Aïcha était à lui, à lui, cette salope d’Arabe venue manger le pain des Français, on leur tendait la main et ils vous prenaient le bras, pauvre France, toutes des salopes, ces bonnes femmes !

Incrédule devant la violence de son discours confus, le policier menotta Damien et demanda à la jeune femme si elle avait besoin d’aide. Elle le rassura en lui expliquant qu’elle était elle-même « de la partie », que tout se règlerait donc bientôt au tribunal, et qu’une consœur avocate se chargerait de la demande de réquisition pour avoir les images de vidéosurveillance. Elle accepta en revanche que le policier se charge de prendre les coordonnées des témoins de la scène, un couple et une bande d’adolescents encore sous le choc de ce qu’ils venaient de voir. Puis, à pas lents, tremblante mais déterminée, la jeune femme marcha vers la jetée…

Jamais elle n’aurait cru qu’un jour, elle se retrouverait dans cette situation ; en recevant le premier baiser de Damien, juste devant le Sorbet d’Amour où les tourtereaux étaient allés se sustenter après une merveilleuse après-midi à la plage, blottie entre les bras rassurants et encore un peu ensablés du jeune homme, Aïcha avait su qu’il était l’homme de sa vie. Tout était allé très vite, et en quelques mois un beau mariage avait scellé les chemins du jeune magistrat et de l’avocate. Au fil des ans, Aïcha s’était ensuite spécialisée dans la défense de femmes en proie à des violences conjugales, assistant, désarmée, à une montée en puissance des féminicides aux quatre coins de l’Hexagone, en écho à une situation mondiale où, depuis des siècles, une moitié de l’humanité étranglait, vitriolait, égorgeait, brûlait vive, démembrait l’autre moitié, s’en prenant aussi souvent aux enfants pour « punir » une femme infidèle…

Était-ce son investissement passionné dans ce travail devenu mission qui avait peu à peu agacé son compagnon ? L’amoureux transi s’était mué en un tyran domestique portant haut la verve patriarcale, découvrant au fil des mois un caractère sombre, possessif, engluant la jeune femme dans l’enfer d’une jalousie maladive, et lui reprochant en parallèle de plus en plus souvent ses origines étrangères. Le juge s’était en effet rapproché d’un groupe de magistrats ne cachant pas leurs sympathies pour un certain parti d’extrême-droite, et Aïcha avait vu son époux refuser ouvertement de fréquenter sa belle-famille tout en sombrant dans une véritable paranoïa amoureuse. Damien était allé jusqu’à placer un traceur sur son portable… Le pire, c’était que la jeune avocate n’osait se confier à personne, puisque Damien conservait avec brio son vernis social, en bon pervers narcissique qui se respectait ; il était capable de l’humilier des heures durant lorsqu’ils étaient en tête à tête avant de jouer les gentlemen dans un dîner…

Elle avait reçu sa première gifle un soir, en rentrant très tard d’une audience au cours de laquelle elle avait défendu les intérêts des parents de Myriam, une jeune libraire que son mari avait poignardée de douze coups de couteaux au pied de son immeuble, à l’heure de la sortie des classes, devant leurs trois enfants. Encore choquée par les propos tenus par le coupable, qui ne faisait montre d’aucun remords, elle n’avait pas vu tout de suite le regard fou de Damien, qui l’attendait, le visage en feu, un verre de whisky à la main. Il la frappa en pleine face, et le coup, d’une violence inouïe, la projeta au sol. C’est aussi ce soir-là que les premières insultes racistes s’étaient mêlées aux accusations sans fondement.

Ne dit-on pas que les cordonniers sont les plus mal chaussés et que l’amour rend aveugle ? Aïcha, tout en sachant pertinemment qu’une femme battue doit partir dès le premier coup, se contenta de monter dans son bureau et d’y pleurer toute la nuit, effondrée, incapable de faire le deuil de l’homme aimant qui lui avait promis monts et merveilles dès leur premier baiser au goût exquis de caramel et de pistache… Elle avait bien senti, depuis plusieurs semaines, qu’un grain de sable était venu enrayer la belle harmonie de leur couple, avec cette jalousie s’infiltrant insidieusement dans les propos de Damien, mais jamais elle n’aurait imaginé pouvoir se retrouver dans la même situation que ces femmes qui échouaient dans son cabinet affublées de lunettes noires pour cacher leurs cocards… En revoyant les instants solaires et parfaits de leur rencontre, puis les éclats festifs de ce mariage d’amour, en songeant aux innombrables cornets de glace partagés devant leur glacier fétiche, elle n’avait pu se résoudre à partir et avait décidé de donner une deuxième chance à Damien.

Et puis tout s’était enchaîné, en une infernale double contrainte paradoxale, entre les journées passées à soutenir les « survivantes », comme elle les appelait, ces guerrières qui avaient trouvé le courage de fuir les violences, ou encore les familles de celles qui, hélas, avaient été défenestrées ou tuées à bout portant malgré d’innombrables plaintes, et ces soirées au domicile conjugal devenu prison où elle espérait toujours que Damien recouvrerait la raison et cesserait de la rabaisser, de la rabrouer et de la frapper…

Elle n’arrivait ni à renoncer à son attachement envers Damien, ni à avouer à ses parents (si fiers de sa réussite et du « beau mariage » de leur aînée, leur Aïcha adorée tellement bien intégrée dans cette France qu’ils avaient choisie et toujours respectée…) que son union battait de l’aile et qu’elle allait sans doute devoir quitter son grand appartement dont les vitrages donnaient sur le Miroir d’Eau. Car somme toute, elle ne le savait que trop bien, ce sont toujours les femmes qui partent, dans l’urgence, lorsque la situation est devenue inextricable, après les tentatives de plaintes avortées, les audiences ordonnant des mesures d’éloignement non respectées, ces femmes qui, parfois, souvent même, finissent pourtant par être abattues comme du bétail à quelques encablures des commissariats… Même Lucie ignorait tout de ses difficultés.

En fait, Aïcha avait honte, honte de sa propre faiblesse, honte de son aveuglement, honte de l’échec de ce mariage, honte de la jalousie maladive et des dérives racistes de cet époux qui, aux yeux de tous, passait pour un mari exemplaire et pour un magistrat intègre. Elle s’était laissée enfermer dans le cercle vicieux des coups et des excuses, des roses et des insultes, acceptant l’inacceptable, se traînant vers la salle de bains avec un visage en sang, cachant ses bleus sous sa robe d’avocate et son désarroi sous l’apparence de la normalité. Elle était devenue l’une de ces créatures apeurées et fragiles, dérivant entre mauvaise foi et mal-être, levant dérisoirement les bras pour protéger un visage, esquivant des chaises qui volent. Aïcha, la belle Bordelaise d’origine algérienne, Aïcha la forte, Aïcha la princesse des dunes, Aïcha la ténor du Barreau était devenue une femme battue.

Mais la semaine précédente, elle avait reçu la sœur de Sandy à son cabinet, et elle avait écouté le récit de la descente aux enfers de cette jeune coiffeuse de Mérignac. Son ex-compagnon, père de l’un de ses deux enfants, avait d’abord enlevé ces derniers à l’école, incendiant ensuite la voiture dans laquelle il les avait attachés. Sans les endormir. Il avait filmé la scène et s’était rendu au salon de coiffure, juste après la fermeture. Là, après avoir montré la vidéo à Sandy, dans un « direct » sur un réseau social, il lui avait fait boire des produits hautement toxiques avant de l’achever d’une trentaine de coups de couteau. Prévenue par des internautes, la police était arrivée pour voir l’homme se tirer une balle dans la tête. Aïcha, portée par la rage et le désespoir, avait mis ensuite plusieurs jours avant d’oser franchir le pas et d’enfin reprendre sa propre vie en mains…

En arrivant au bout de la jetée, la jeune femme se retourna pour embrasser l’autre face d’Arcachon. Si elle était une inconditionnelle des plaisirs de la plage, des eaux salines du Bassin et de « sa » dune, elle éprouvait aussi un profond attachement pour la Ville d’Hiver qui profilait sa silhouette de Belle endormie sur fond de verts sombres et d’entêtante odeur de térébenthine… Elle songea à tout ce passé virevoltant d’ombrelles et de crinolines, à ces élégantes d’autrefois qui venaient aux Bains tout en soignant leur phtisie grâce à ces effluves de pins, ce passé qui, dans le Bassin, se confrontait si joliment au présent et à ses modernités, quand les vêtements fluos des surfeurs venaient illuminer le ressac au gré des déferlantes… Et pourtant, aujourd’hui comme hier, une constante dominait le quotidien : les femmes continuaient à mourir sous les coups de leurs compagnons.

Aïcha sourit, malgré cette pensée terrible, malgré les souvenirs des drames familiaux que la presse osait enfin dire « féminicides », en voyant passer un jeune couple enlacé. Elle sourit au souvenir de ce qu’elle avait finalement osé faire, la veille, après le coup de pied que Damien lui avait assené dans le dos alors qu’elle ne s’y attendait absolument pas, penchée sur une rose qui avait éclos durant sa journée au palais. La jeune femme avait fait face à son mari en lui disant d’une voix forte que ce coup était le coup de trop, et qu’elle allait partir. Il lui avait alors décroché un direct à la mâchoire, manquant de lui fracasser la pommette, mais elle n’avait pas baissé les yeux. Tandis que Damien avait mangé le repas qu’elle lui avait malgré tout préparé, elle avait mentalement pris congé de leur appartement, caressant les boiseries de la bibliothèque, arrosant les vases de la terrasse ouverte sur Garonne avant de préparer sa valise. Lucie, avec laquelle elle avait pu le soir-même échanger sincèrement, lui avait proposé de venir se réfugier à la Villa Hortense, chez ses parents, et, même si elle savait que le combat ne faisait que commencer, Aïcha se sentait à nouveau libre, forte et fière. Elle savait déjà ce qu’elle ferait de ce premier jour de liberté ; elle irait gravir sa dune après avoir mangé une glace, et, assise au sommet de son toit du monde, elle ferait glisser quelques grains de sable tendres et mordorés entre ses mains, comme un chapelet que l’on récite, en se répétant tel un mantra la devise du premier jour du reste de sa vie, celle que la thérapeute faisait réciter aux femmes battues du groupe de parole qu’elle avait pour la première fois visité l’avant-veille :

« Je suis dune, immense et fière ; et je suis sable aussi, microcosme dans le macrocosme. Je suis pérenne et mouvante à la fois. Je suis femme, océan et éternité. Nul ne peut m’enlever ma dignité, nul ne peut entraver ma liberté. »

Plusieurs mois avaient passé. Après une belle journée estivale, Lucie et Aïcha avaient dégusté leurs glaces en pouffant comme des collégiennes, se poussant du coude au passage des beaux surfeurs aux allures de beach boys californiens et oubliant, quelques heures durant, leurs réalités de juristes… Aïcha avait emménagé dans une adorable maison nichée dans la verdure, au pied du Parc Mauresque, et s’était peu à peu reconstruite, entre séances de thérapie et promenades vivifiantes. Elle avait créé une association et était plus engagée que jamais aux côtés des victimes de violences, et elle projetait aussi de faire un grand voyage vers l’Algérie en compagnie de ses parents, son « voyage des fiertés », comme elle l’appelait : le temps était venu de créer des passerelles entre ses deux cultures. Damien avait interdiction de s’approcher de sa future ex-épouse, et Lucie savait déjà que le parquet demanderait une peine exemplaire à son encontre.

En fermant les contrevents de ses fenêtres ouvrant vers les pins, Aïcha crut apercevoir une ombre se profilant le long de la rangée d’hortensias. Quelque promeneur égaré, peut-être… Elle éteignit la lampe du salon et s’apprêtait à monter dans sa chambre lorsqu’une main glacée la saisit à la gorge. Elle sentit en même temps une lame pointue effleurer son bas-ventre et sut, immédiatement, qu’elle ne survivrait pas. Elle percevait la rage froide et la détermination de Damien dont elle avait reconnu le parfum coûteux et l’haleine chargée d’alcool.

  • Cette fois, salope, chienne, tu ne t’échapperas pas. Tu es à moi, tu entends, et c’est moi qui décide si tu as le droit de vivre ou de mourir !, hurla le magistrat, dans le silence de la maisonnette isolée.

Aïcha ne tenta pas de résister. Elle vit défiler, en un éclair, les prénoms des centaines de femmes tuées au cours des dernières années, elle repensa aux beaux visages placardés sur les tee-shirts des marches blanches, et elle bénit le ciel de n’avoir pas eu d’enfant avec Damien. Elle ne laisserait pas d’orphelin à ce monstre…

Elle se prépara mentalement à sentir l’acier glacé déchirer ses entrailles, eut une douce pensée pour ses parents, ses amis, sa chère Lucie. Elle battait l’air de sa main gauche, tentant maladroitement avec la droite de desserrer l’étreinte qui lui broyait le cou, lorsqu’en une fraction de seconde elle se souvint de ses boîtes à sables, trésors amassés depuis l’enfance, renfermant qui un peu de sable du Sahara, qui une poignée du sable clair de Sète… Mue par une volonté surhumaine, elle réussit à pivoter et se saisit d’une de ces boîtes dont elle projeta vivement le contenu en direction de Damien. Son bourreau, coupé net dans une insulte où il la traitait de « sale bougnou… », s’étouffant soudain avec du sable dans la trachée, hurlant de douleur de par tous ces petits grains de mica et de quartz, soudain aussi abrasifs que de l’émeri, lui rayant la cornée, s’insinuant entre la paupière et l’œil, la lâcha en allant trébucher sur le tapis tissé à la main par la grand-mère kabyle d’Aïcha. Mais il tenait encore son couteau, et c’est sur ce dernier qu’il vint s’empaler de tout son long.

Toute cette scène s’était déroulée en quelques fractions de secondes, même si Aïcha avait eu l’impression de voir sa vie entière défiler… La jeune femme se pencha sur le corps inerte de Damien ; le silence de la nuit arcachonnaise fut déchiré par le cri d’une effraie et Aïcha, retournant son agresseur, comprit à la vue de la plaie béante de la carotide que son cauchemar était terminé. Elle composa le 17. Puis elle attrapa la boîte bleue sur les étagères, celle où, petite fille, à l’époque où ce n’était pas encore interdit, elle avait avec Lucie déposé une poignée de sable de leur dune. La boîte ouvragée qui avait contenu le sable du Sahara était, elle vide.

Aïcha ouvrit la fenêtre et inspira l’air chargé d’embruns, du parfum des pins et de la liberté.

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Dune du Pilat. Crédits Sabine Aussenac

Les femmes tuées se prénomment : 88 🕯Jennifer87 🕯Adeline86 🕯Willinelle 85 🕯Léa 84 🕯🥀83 🕯Ginette82 🕯🥀81 🕯 Hamana80 🕯🥀79 🕯Ivana78 🕯Carole77 🕯Clara76 🕯Lili75 🕯🥀74 🕯🥀73 🕯🥀72 🕯Lauréna71 🕯🥀70 🕯🥀69 🕯🥀68 🕯Sylvie67 🕯Bouchra66 🕯Lætitia 65 🕯Delphine64 🕯Doriane63 🕯🥀62 🕯Françoise 61 🕯Daniela60 🕯 Augustine59 🕯Grabrielle58 🕯Sandra57 🕯Rachel56 🕯Sarah55 🕯Cécilia 54 🕯🥀53 🕯Jocelyne 52 🕯Angélique 51 🕯Karine50 🕯🥀49 🕯Doris48 🕯Jennifer 47 🕯Christiane 46 🕯Aurélie 45 🕯Odile44 🕯Mezgebe 43 🕯Stéphanie 42 🕯Claire 41 🕯Coralie40 🕯Dominique39 🕯Chahinez38 🕯Haby37 🕯🥀 36 🕯🥀 35 🕯Meriyam34 🕯 Rose May 33 🕯Germaine 32 🕯Gloria 31 🕯Céline 30 🕯Aurélie 29 🕯Louiza28🕯Nadia27🕯Jani 26🕯Marie-Jeanne25🕯🥀24🕯Pascale23🕯Magali22🕯Peggy 21🕯Annick 20🕯Amélie 19🕯Sandrine18🕯Geneviève 17🕯Alisha 16🕯Jeannette15🕯Fatima 14🕯Stella 13🕯Muriel12🕯Stéphanie11🕯Martine10🕯Iraida 9🕯Laura8🕯Caroline 7🕯Rabia6🕯Saliha 5🕯Isabelle4🕯Rosa Reyes 3🕯Annie 2🕯Laura 1🕯Ashley (prénoms trouvés sur une page Facebook dédiée :

https://www.facebook.com/feminicide/)

https://sisyphe.org/spip.php?article4497

https://www.huffingtonpost.fr/sabine-aussenac/tes-enfants-tu-ne-tueras-point_b_1687939.html

PS: j’ai situé la nouvelle dans la merveilleuse ville d’Arcachon et j’y évoque un célèbre glacier…

Puella sum!#Notre-Dame #liberté #LGBT #pompiers #femmes #prixlittéraire #nouvelles

Ce texte a obtenu le premier « prix d’encouragement » au concours George Sand 2019.

http://www.concours-georgesand.fr/

Prix d’encouragement : 6 textes ont été distingués par le jury pour leur intérêt et leur qualité d’écriture.
Ils seront publiés par l’Harmattan dans le recueil 2019 « Il aurait suffi de presque rien» :

Texte 1 : Sabine AUSSENAC : Puella sum »

Paris, an de grâce 1255

Bertille leva les yeux, enchantée par le soleil du midi. Adossée au lourd portail, elle prit une profonde inspiration. Après une matinée passée à manier le taillant dans la pénombre du transept, elle eut soudain l’impression de se retrouver au bord de l’océan, chez elle, toute grisée d’enthousiasme. Des mouettes tournoyaient d’ailleurs non loin de l’immense chantier, poussant leurs cris familiers qui se perdaient dans le vacarme de la foule assemblée sur le parvis. Tout le petit peuple de Paris se croisait, se parlait, se regardait bruyamment dans ce savant désordre de la Cour des Miracles, tandis que la cathédrale, paisible vaisseau en partance pour l’éternité, s’élevait, année après année, siècle après siècle…

Bertille resserra les pans de sa chemise autour de sa poitrine, vérifiant que le bandage était bien en place, et repensa avec émotion au calme qui régnait dans son petit village breton… C’est là qu’elle avait appris à tailler le granit auprès de Jehan, son père : elle le suivait en cachette, délégant la garde des moutons à sa sœur, et observait, cachée dans les genêts, le moindre de ses gestes. Un soir, alors qu’elle n’avait pas huit ans, elle revint dans leur modeste maison battue par la grève nantie d’une roche polie, taillée et sculptée d’un ange aux ailes joliment déployées ; Jehan comprit que si le ciel ne leur avait donné ce fils qu’il espérait tant, c’était sans doute que Bertille suffirait à le remplacer ; il lui avait tout appris, lui transmettant son fabuleux savoir.

Lorsque l’architecte Jean de Chelles avait appelé les plus grands artisans du royaume afin de poursuivre la construction de Notre-Dame de Paris, Bertille n’avait pas eu à insister beaucoup : en dépit des craintes de sa mère, elle coupa ses longues tresses blondes à la diable et banda sa jeune poitrine en en étau si serré que bien malin eût été celui qui aurait pu deviner qu’elle n’était point un garçon… Au village, on raconta qu’elle était partie au couvent, et seul Martin, le fils du forgeron, son promis de toujours, était au courant de ce secret. C’est ainsi que la jeune fille secondait son père vaillamment, maniant le burin et la gouge et marquant parfois la pierre de quelque signe lapidaire, fière de lui apposer sa marque de tâcheron et de poser son empreinte féminine dans l’Histoire, elle qui aurait eu normalement sa place auprès du foyer ou aux champs… Chaque coup de maillet lui semblait faire sonner sa liberté à toute volée.

Dans la pénombre de la nef, lorsque résonnaient matines à travers les mille églises de Paris, Bertille avait, le matin même, gravé l’inscription en latin que lui avait apprise le jeune abbé qui parfois prenait les apprentis sous son aile, leur montrant durant sa pause enluminures et phrases en latin dans son immense bible … « Puella sum !» (« Je suis une fille ! »), avait-elle patiemment gravé dans le cœur tendre de la pierre située juste à l’embrasure de la montée vers la « forêt », la charpente si majestueusement entrelacée par les habiles fustiers… Elle y avait ensuite enchâssé un deuxième éclat de roche, scellant ainsi son secret. Seule Notre-Dame connaissait la vérité.

Son père l’attendait dans la loge réservée aux tailleurs de pierre, c’est là qu’il œuvrait depuis l’aube à la taille d’un énorme bloc destiné à consolider le pourtour de la rosace qui serait bientôt achevée. Soudain, une main de fer saisit Bertille au collet, tandis qu’un méchant murmure lui glissait à l’oreille de se taire. En reconnaissant le regard cruel du chanoine, elle se sentit prise au piège, tenta en vain de se débattre mais se retrouva très vite entravée dans l’une des allées du transept. On l’avait percée à jour, lui dit le prêtre de sa voix doucereuse et pleine de fiel, et le sort réservé aux pècheresses de son acabit serait terrible : on la jugerait comme une sorcière, puisqu’elle avait bravé la loi des hommes et celle de Dieu en se prétendant un homme. Au moment où la main avide du prélat allait se saisir du sein blanc qu’il avait commencé à frôler, tel un fauve jouant avec sa proie, en défaisant le bandage de Bertille, le lourd vantail s’abattit avec fracas et Jehan entra dans la cathédrale déserte en hurlant qu’il fallait lâcher sa fille. Lorsqu’il abattit son maillet sur la tête du démon déguisé en prêtre, le soleil dardant les vitraux de la rosace enveloppa la pierre d’un faisceau purpurin.

La chevauchée à travers Brocéliande, les bras ouverts de Martin qui l’attendait au village, les récits émerveillés de son père quand il rentra, des années plus tard, pour raconter la beauté des tours et du jubé, et puis une vie de femme simple, de la paille aux pourceaux, des langes de ses quinze enfançons aux toilettes des morts : rien ne put jamais effacer de la mémoire de Bertille le goût salé de la liberté et de la création… Il aurait suffi de presque rien pour que son rêve s’accomplisse, et, si ce dernier s’était brisé en chemin, le « Puella sum » en témoignerait néanmoins au fil des siècles : ainsi, dans la famille Letailleur, la légende dirait qu’une jeune fille déguisée en homme avait construit Notre-Dame, et que la preuve de cette incroyable imposture dormait sous le vaisseau de pierre…

Paris, 15 avril 2019

Sarah soulève délicatement le cadre et regarde la photo, comme elle le fait tous les soirs lorsque sonnent les vêpres… Le petit appartement coquet de la rue du Cloître-Notre-Dame est baigné de la belle lumière annonçant le crépuscule, et Sarah se souvient de cette dernière messe, après laquelle elle avait renoncé à ses vœux. Jamais elle n’avait regretté ce choix et elle sourit en regardant son Simon, si beau sur leur photo de mariage, à peine moins décharné que lorsqu’elle l’avait aimé au premier regard au Lutétia, mais resplendissant de joie : il avait fait partie des rares rescapés d’Auschwitz et, ayant survécu par miracle, s’était juré d’être heureux. La petite moniale bretonne avait définitivement quitté son passé et embrassé la foi juive avant de seconder Simon dans leur atelier du Sentier, à quelques encablures de Notre-Dame… C’est sur le parvis qu’ils avaient échangé leur premier et chaste baiser ; plus tard, Simon avait insisté pour que leurs futurs enfants se nomment « Letailleur » et pas « Zylberstein » : « On ne sait jamais », disait-il, pensif…

Soudain, une odeur âcre de brûlé saisit Sarah à la gorge. Au même moment, une immense clameur s’élève depuis la rue. Inquiète, la vieille dame écarte les voilages avant d’ouvrir précipitamment sa fenêtre : elle porte une main à son visage et blêmit, se cramponnant à la croisée. Ce qu’elle découvre à quelques mètres de son bel immeuble haussmannien est inimaginable, insupportable : Notre-Dame est en feu. D’immenses flammes lèchent l’horizon obscurci par un panache de fumée orangée, et Sarah manque défaillir en constatant que l’incendie semble d’une violence extrême. Son portable vibre, elle découvre le texto de son petit-fils, Roméo, laconique : « Je pars au feu. Je t’aime, mammig ! », puis elle reçoit un appel de son fils Jean qui devait venir manger et qui lui annonce, totalement paniqué, qu’il arrivera plus tôt que prévu : il s’inquiète, lui conseillant de fermer ses fenêtres. Sarah s’exécute, épouvantée par le spectacle dantesque qui se joue sous les yeux de centaines de badauds, et se dirige vers la chambre de Roméo pour fermer ses persiennes.

Voilà un mois que le jeune homme, désespéré, s’est réfugié chez sa grand-mère, ne supportant plus les disputes quotidiennes avec son père. Ce dernier l’avait élevé seul, son épouse étant morte en couches, et avait essayé de lui transmettre à la fois le goût de l’aventure de leurs ancêtres bretons et la solidité et l’histoire de leur lignée juive ; mais au fil des années, un fossé infranchissable s’était élevé entre un père de plus en plus rigoriste, ancré dans des certitudes et des bien-pensances et un fils de plus en plus enclin à la fronde et aux extrémismes… Jean, médiéviste passionné, professeur à la Sorbonne, ne vit que pour la quête exaltée de cette pierre gravée par une mystérieuse ancêtre dont il se raconte qu’elle aurait construit Notre-Dame. Il a embrassé la foi catholique et sa propre mère le traite parfois de « grenouille de bénitier », se moquant de ses engagements radicaux et de ses « manifs pour tous »… C’est bien là que le bât blesse entre les deux Letailleur, le père réprouvant les fréquentations du fils qui passe beaucoup de temps à écumer les bars du Marais…

Car Roméo, d’après Jean, a d’étranges relations : infatigable chantre des droits LGBT, athée, il milite à l’extrême-gauche et ne supporte plus les regards obliques de son père envers ses amis. Pompier de Paris, il commence aussi à souffrir au sein de sa caserne, subissant quolibets et railleries… Il n’a parlé à personne de son projet, se contentant de noircir les pages d’un journal qu’il a caché dans le bureau de la chambre où il s’est réfugié, chez sa grand-mère. Qu’il est difficile de faire partager à ses proches ce que l’on ressent lorsque l’on ne se comprend pas soi-même, lorsque depuis l’enfance on est tiraillé non seulement entre deux religions, deux appartenances, mais aussi entre deux sexes… Certes, le jeune homme trouve du réconfort auprès d’associations, mais il ne sait pas s’il aura réellement le courage d’aller au bout de son envie de transformation. Et pourtant il en est comme consumé de l’intérieur, brûlant de devenir « une » autre . Il a même choisi un prénom : Roméo deviendra Juliette.

Jean, sa sacoche sous le bras, était justement en train de remonter le boulevard Montebello, flânant au gré des stands de bouquinistes, lorsqu’il a aperçu l’impensable. Son église, son pilier, sa clé de voûte, l’alpha et l’oméga de sa vie est en feu ! Éperdu, il pousse un cri d’horreur, à l’instar des passants qui, ébahis, ne peuvent détacher leurs regards du brasier. Jean, courant presque vers l’appartement de sa mère, se souvient de cette autre course effrénée, lorsqu’il avait joué à cache-cache avec les CRS des heures durant, à l’époque où il était encore de gauche et écumait le Boul’Mich au gré des manifs… Il n’avait dû son salut qu’à la gouaille fraternelle du Cardinal Marty, admonestant les policiers de son accent rocailleux après avoir abrité les jeunes manifestants dans la sacristie… « Eh bé ma caniche, c’était moins une, vous avez failli finir dans le panier à salade ! », leur répétait-il, jovial, après le départ des CRS. Passant devant un groupe de jeunes gens agenouillés au pied de la Fontaine Saint-Michel, qui, en larmes, chantent des cantiques à Marie, Jean implore intérieurement l’intercession de son cher Cardinal, lui demandant de sauver leur cathédrale…

Partout, on s’agite, les hommes semblent des fourmis désorientées grouillant en tous sens après un coup de pied dans leur fourmilière. Paris brûle-t-il à nouveau ? Car quand Notre-Dame se consume, c’est Paris tout entier, c’est la France même qui sont touchés : Jean croise des regards épouvantés, des visages défaits, des sanglots inconsolables ; il assiste au ballet des hommes du feu, songeant soudain à son fils, l’espérant assis dans l’appartement douillet de Sarah, n’osant imaginer son Roméo aux prises avec cet enfer ; on se bouscule, on hurle, on s’enlace, on détourne le regard avant de revenir, comme aimanté par la terreur, le déposer comme une colombe impuissante sur le toit embrasé de Notre-Dame qui semble n’être plus que flammes, tandis que de fragiles marionnettes que l’on devine désemparées tentent d’arroser le brasier…

Jean arrive enfin, à bout de souffle, sur le palier de sa mère qui lui ouvre en lui jetant un regard éploré et lui murmure d’une voix tremblante que Roméo est au feu. Il s’effondre sur le vieux fauteuil de son père avant de remarquer deux silhouettes familières qui se détachent dans l’embrasure de la fenêtre : Fatima, l’amie de toujours, l’ancienne couturière de l’atelier, et Roger, son époux, viennent d’arriver de La Courneuve pour soutenir Sarah. Jean se relève pour les embrasser et les remercier de leur présence, puis ils se tiennent là, silencieux, face à ce ciel de Paris qui embrase le crépuscule. Et c’est un seul et unique cri que poussent, à 19 h 45, Sarah, l’ancienne moniale convertie au judaïsme, Fatima, la musulmane voilée, Roger, le communiste pratiquant et athée et Jean, le fervent catholique, en voyant tomber la flèche terrassée. Et c’est une seule et même prière que murmurent les lèvres de ceux qui croient au ciel et de celui qui n’y croit pas, afin que survive la mémoire des pierres : en un seul élan consolatum, kaddish, salâtu-l-janâza et foi en l’Homme s’élèvent en miroir des opaques fumées et des télévisions, pleureuses de cette chorégie internationale, puisque le monde entier est venu au chevet de « Sa » Dame. Jean, terrassé par l’inquiétude, se détourne alors pour se réfugier dans la chambre de Roméo.

C’est là qu’il s’empare d’un cahier posé sur le bureau. D’une belle écriture ronde, son fils a calligraphié sur la couverture deux mots précédés d’une enluminure : « Puella sum »…  Et Jean, la gorge serrée, commence à découvrir son fils…

Roméo a la gorge tellement nouée qu’il peine à respirer. L’incendie ne semble plus du tout maîtrisable, et les pompiers, débordés, se battent contre des moulins, affrontant des colonnes de flammes, évitant la lave du plomb fondu, regardant, horrifiés, la légende des siècles s’évanouir en fumée. « Il faut sauver les tours ! », a hurlé le capitaine en encourageant ses hommes qui ressemblent à des Lilliputiens aux prises avec un dragon, et personne, en cette nuit apocalyptique, ne pense à se moquer des longs cheveux de Roméo et de son allure féline. Vers minuit, il est même le héros de la soirée, puisque c’est lui qui vient de prêter main forte à l’abbé Fournier, l’aumônier des pompiers de Paris, l’aidant à arroser le foyer et sauvant ainsi in extrémis de précieuses reliques et certains trésors de la cathédrale. Toute une rangée de camarades a applaudi Roméo lorsqu’il est sorti, chancelant, portant la Sainte Couronne, et lui, l’anarchiste, le bouffeur de curé toujours prêt à en découdre avec son père, s’est surpris à pleurer à chaudes larmes sous son casque… Mais à peine les reliques mises à l’abri, il est retourné au feu, qui, loin d’être circonscrit, menace à présent la nef et le transept…

C’est étrange. Plus le feu gagne du terrain, dévorant la charpente malgré le poids des siècles, insatiable contempteur du Beau, plus Roméo reprend confiance en lui et en la vie, lui qui, hier encore, ne savait s’il trouverait le courage de sa transition ou s’il devait se jeter dans la Seine depuis le Pont Mirabeau… Ce combat qu’il mène depuis des années envers lui-même et contre la société a en effet pâle allure face à ce duel titanesque entre les Hommes et les éléments : oui, Roméo veut devenir une fille, mais cette nuit n’est plus celle des destinées particulières, elle est celle du fatum qui broie et élève les êtres, celle de l’ultime lutte contre le démon du Mal, et les hommes sont bien peu de choses face à la puissance maléfique de ce feu carnassier, outrageant la Chanson du Royaume de France devenu République… Le jeune homme se sent plus que jamais dépositaire d’une puissance du Bien, et prêt à tous les sacrifices, bien décidé à « sauver ou périr »… Et, tenant sa lance comme Saint-Michel tenait son glaive face au dragon, actionnant l’eau lustrale et salvatrice comme Saint-Pierre faisant résonner ses clés, se promettant que son nouveau corps deviendrait le temple de son âme comme le demandait Saint-Augustin, Roméo ne sauve pas seulement Notre-Dame, mais toutes les Lumières du pays de France et toutes les prières venues s’y réfugier au fil des millénaires.

Vers quatre heures du matin, le feu ayant grandement diminué d’intensité, Roméo s’approche de la Rosace auréolée de l’or des dernières flammes, découvrant à l’abri d’une voussure une pierre descellée sous l’effet de la chaleur ; intrigué, il se penche vers la roche roussie et déchiffre, incrédule, la légende de la famille Letailleur : « Puella sum » C’est bien ce qui a été gravé d’une main ferme et habile sur la surface lapidaire par cette ancêtre dont le souvenir a perduré, de génération en génération, narrant la mémoire des simples, des humbles, des petites gens qui ont fait toute la trame de la Grande Histoire, et rappelant surtout le courage et l’audace de cette femme ayant bravé les conventions.  Bouleversé, Roméo enlève son casque malgré le danger et attrape le téléphone au fond de sa combinaison. Il photographie la pierre avant de retourner vers son combat, espérant que cet endroit serait préservé et loué à sa juste valeur.

C’est seulement vers dix heures que le jeune homme rentrera chez sa grand-mère, épuisé, mais heureux. Il aurait suffi de presque rien, titreront les médias, pour que Notre-Dame périsse entièrement, et, sans la vaillance et le combat des soldats du feu, la cathédrale aurait pu connaître une fin terrible. Roméo sourira à la capitale hébétée, il sourira à la Seine, langoureuse et apaisée après tous ces fracas nocturnes, il sourira aux passants étonnés de voir un jeune homme au visage maculé de suie semblant pourtant auréolé par la grâce, il sourira en entendant les sons familiers du petit matin parisien, toute cette vie revenue malgré le drame, car Paris et la France toujours se relèvent, outragés, brisés, martyrisés, mais libérés ! Il sonnera chez Sarah, les bras chargés de croissants, pour faire un pied de nez à la nuit blanche et à la mort noire, et en montrant, des larmes d’émotion dans les yeux, la photo de l’inscription à son père qui lui ouvrira la porte, il entendra la voix douce de Jean l’accueillir avec une infinie tendresse :

  • Bonjour, ma Juliette ! Puella es ! *

Le cri de joie poussé par Jean en voyant la pierre gravée résonnera dans toute l’Île de la Cité et même jusqu’au sourire de Bertille, sa chère ancêtre…

Et Sarah, époussetant sa photo de mariage quelque peu noircie par les scories, reposant le journal de son petit-fils sur son bureau, regardera le soleil se lever sur Notre-Dame presque déjà ressuscitée.

*(« Tu es une fille »)

**

Un autre texte lauréat du concours George Sand:

Hommage à Elisabeth Taylor

Liz, ma Liz…

Ses yeux violets, sa bouche ardente, son sourire à réveiller les morts.

Liz, ma Liz, pour moi tu seras toujours la plus passionnée des filles du Docteur March, la rebelle, l’indomptable. Tes colères et tes combats, tes amours, l’ultime retour vers ton Richard, tu étais Hollywood à toi toute seule.

J’ai su, en te regardant, que moi aussi, j’aimerais…

Oui, tu étais la quintessence de la femme, les empereurs à tes pieds, égérie de tous les toits brûlants, dominant même les géants.

Liz Taylor et James Dean sur le tournage de "Géant".
Avec James Dean sur le tournage de « Giants »

J’ai grandi avec vous, mes monstres de l’Actor’s studio, et quand de ce côté de l’Atlantique, la télé nous montrait encore la série des « Gendarmes » (mais les Rois Maudits, aussi, c’est vrai), elle avait aussi la décence de nous présenter, aux heures de grande écoute et sans passer par des abonnements supplémentaires, tous les merveilleux films de Minelli et autres Capra. Petite fille encore, je savais déjà que tu étais, Liz, la vie, la vraie, malgré l’opacité de cet écran de cinéma et des rediffusions de l’ORTF. Tu m’as fait montré l’autre côté du miroir: merci.

Mon film préféré? The Sandpiper, entre mille : celui où tu incarnes cette femme, artiste peintre, qui vit librement dans les collines au-dessus de Big Sur, en Californie ; tu y élèves ton fils, en toute liberté, sans contraintes, et tu vas vivre une passion extrême avec le pasteur qui dirige l’internat où les autorités t’obligent à placer ton enfant.

Certes, cette pimbêche d’Eva-Marie Saint aura le dessus, avec ses cols fermés et ses twin sets. Mais tu as gagné, ma Liz : toi et Richard vous serez roulés dans le sable du Pacifique comme dans la célèbre scène de « Tant qu’il y aura des hommes », vous aurez aimé, vous aurez vécu.

Libres.

Tu as demandé que l’on prie pour toi sur Twitter. Ne t’inquiète pas, Liz : Saint-Pierre a déjà craqué pour ton regard violet : il t’a sans doute déroulé le tapis rouge.

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(article publié le 23 mars 2011 sur le net, dans le défunt « Post » et dans le « Journal des lecteurs » de Sud-Ouest…

http://lecteurs.blogs.sudouest.fr/archive/2011/03/24/liz-ma-liz.html)

Adieu l’Annie: hommage à Annie Girardot

Rien, ou presque, dans les médias…

Huit ans hier qu’Annie nous a quittés…

J’avais envie de reposter ce texte, paru dans « Le Post » quelques jours après sa mort…

Sa voix, gouailleuse, enjouée, vive.

Son regard, franc, direct, chaleureux. Sa force, son courage, son humour, sa simplicité: une femme française

Annie va nous manquer, même si nous la savions déjà un peu partie. Elle nous manquera comme nous manquent ces amis très chers qui ne sont plus: on pouvait compter sur eux, ils nous écoutaient, ils nous distrayaient…

Elle était loin, si loin du star system. On l’a vu hier encore, devant l’église Saint-Roch…. La rue était là, oui, à ses obsèques, mais pas les starlettes. Nos jeunes actrices repulpées, nos bimbos cannoises, nos exports vers les States, celles qui, pourtant, doivent tout à des femmes de la trempe d’Annie Girardot, ont tout simplement boudé la cérémonie, comme on boycotterait les Césars.

Mais la rue, la France d’en bas, celle qui autrefois se pressait sur les sièges en bois des petits cinémas de quartier, celle qui a grandi avec Annie, était venue en masse. Annie est partie emportée par la foule, qui l’a tant aimée.

Je dois l’avouer : je n’ai pas toujours aimé Annie. « On » m’avait dit, lorsque j’étais enfant, que ce n’était pas quelqu’un de « comme il faut ». C’est que c’était important, autrefois, d’être quelqu’un de « bien », de savoir se tenir, de rester « une dame ». « On » m’avait dit que cette voix éraillée agaçait, que ces cheveux coupés à la diable manquaient de classe, et puis elle n’était même pas maquillée.

Ma liberté est ensuite passée par Annie.

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Avoir le droit de trouver normal qu’une femme superbe soit nue dans un lit, comme dans Dillinger est mort, avoir le droit de manifester, comme dans Mourir d’Aimer, avoir le droit de travailler, comme dans Docteur Françoise Gailland…Un jour, oui, j’ai décidé que je deviendrai comme elle : spontanée et non plus compassée, drôle et non plus coincée, directe, et, surtout, libre.

Libre, toujours. Libre de parler, de rire, de s’engager, de se tromper, libre de choisir, libre de partir. Je l’ai aimée dans tous ses rôles, du plus modeste au plus clinquant, mais elle restera toujours, pour moi, Gabrielle Russier, l’héroïne de Mourir d’aimer. Ce film là, c’est notre petit secret. Et elle y incarne, magistralement, une femme au cœur pur: ce qu’elle est restée, toujours.

Bien sûr, elle était déjà un peu partie. Somme toute, sa maladie nous permettra de passer rapidement par certaines étapes du deuil. Le déni, nous l’avions déjà ressenti, en nous demandant comment cette injustice était possible…De quel droit la maladie pouvait-elle priver cette merveilleuse actrice de sa mémoire ? La colère, là aussi, nous l’avons déjà passée, avec Annie, d’ailleurs, en la voyant rire, et surtout pleurer aux Césars, bouleversante de générosité. Oui, elle nous avait manqué, oui, nous étions en colère contre ce système qui se permet d’oublier ses propres enfants du paradis.

https://youtu.be/AUwDFzGV80E

Il va nous rester le souvenir, un souvenir tendre, apaisé, émerveillé, d’une femme formidable, qui disparaît le lendemain d’une cérémonie des Césars, comme dans un dernier pied de nez à ceux qui l’avait humiliée par l’oubli, mais aussi à quelques jours du huit mars, de la Journée internationale de la Femme.

Merci, Annie. Tu nous manqueras, mais grâce à toi, nous sommes devenues ce que nous sommes.

 

 

 

Comme autant d’arcs-en-ciel #fraternité #paix #vivreensemble #femmes

Comme autant d’arcs-en-ciel

 

Quelques ombres déjà passent, furtives, derrière les persiennes. L’air est chargé du parfum des tilleuls, les oiseaux font du parc Monceau l’antichambre du paradis ; l’aube va poindre et ils la colorent de mille chants…

Devant moi, sur le lit, la boîte cabossée déborde ; depuis minuit, fébrile, je m’y promène pour m’y ancrer avant mon envol… Je parcours tendrement les pages jaunies, je croise les regards malicieux et dignes, j’entends les voix chères qui se sont tues depuis si longtemps…

Je me souviens.

Des sourires moqueurs de mes camarades quand j’arrivais en classe, vêtue de tenues démodées, parfois un peu reprisées, mais toujours propres.

Des repas à la cantine, quand tous les élèves, en ces années où l’on ne parlait pas encore de laïcité et d’autres cultures, se moquaient de moi parce que je ne mangeais pas le jambon ou les rôtis de porc.

Je me souviens.

Des sombres coursives de notre HLM avec vue sur « la plage ». C’est ainsi que maman, toujours si drôle, avait surnommé le parking dont des voitures elle faisait des navires et où les trois arbres jaunis devenaient des parasols. Au loin, le lac de la Reynerie miroitait comme la mer brillante de notre Alger natale. Maman chantait toujours, et papa souriait.

Je me souviens.

De ces années où il rentrait fourbu des chantiers à l’autre bout de la France, après des mois d’absence, le dos cassé et les mains calleuses. J’entendais les mots « foyer », et les mots « solitude », et parfois il revenait avec quelques surprises de ces villes lointaines où les contremaîtres aboyaient et où la grue dominait des rangées d’immeubles hideux que papa devait construire. Un soir, alors que son sac bleu, celui que nous rapportions depuis le bateau qui nous ramenait au pays, débordait de linge sale et de nuits tristes, il en tira, triomphant, un bon morceau de Saint-Nectaire et une petite cloche que les Auvergnats mettent au cou des belles Laitières : il venait de passer plusieurs semaines au foyer Sonacotra de Clermont-Ferrand la noire, pour construire la « Muraille de Chine », une grande barre d’immeubles qui dominerait les Volcans. Nous dégustâmes le fromage en rêvant à ces paysages devinés depuis la Micheline qui l’avait ramené vers la ville rose, et le lendemain, quand j’osais apporter la petite cloche à l’école, toute fière de mon cadeau, les autres me l’arrachèrent en me traitant de « grosse vache ».

Je me souviens.

De maman qui rentrait le soir avec le 148, bien avant que le métro ne traverse Garonne. Elle ployait sous le joug des toilettes qu’elle avait récurées au Florida, le beau café sous les arcades, et puis chaque matin elle se levait aux aurores pour aller faire d’autres ménages dans des bureaux, loin du centre-ville, avant de revenir, alors que son corps entier quémandait du repos, pour nettoyer de fond en comble notre modeste appartement et nous préparer des tajines aux parfums de soleil. Jamais elle n’a manqué une réunion de parents d’élèves. Elle arrivait, élégante dans ses tailleurs sombres, le visage poudré, rayonnante et douce comme les autres mamans, qui rarement la saluaient. Pourtant, seul son teint un peu bronzé et sa chevelure d’ébène racontaient aux autres que ses ancêtres n’étaient pas des Gaulois, mais de fiers berbères dont elle avait hérité l’azur de ses yeux tendres. En ces années, le voile n’était que rarement porté par les femmes des futurs « quartiers », elles arboraient fièrement le henné flamboyant de leurs ancêtres et de beaux visages fardés.

Je me souviens.

Du collège et de mes professeurs étonnés quand je récitais les fables et résolvais des équations, toujours en tête de classe. De mes premières amies, Anne la douce qui adorait venir manger des loukoums et des cornes de gazelle quand nous revenions de l’école, de Françoise la malicieuse qui essayait d’apprendre quelques mots d’arabe pour impressionner mon grand frère aux yeux de braise. De ce chef d’établissement qui me convoqua dans son bureau pour m’inciter, plus tard, à tenter une classe préparatoire. Et aussi de nos premières manifestations, quand nous quittions le lycée Fermat pour courir au Capitole en hurlant avec les étudiants du Mirail « Touche pas à mon pote ! »

Je me souviens.

Des larmes de mes parents quand je partis pour Paris qui m’accueillit avec ses grisailles et ses haines. De ces couloirs de métro pleins de tristesse et de honte, de ce premier hiver parisien passé à pleurer dans le clair-obscur lugubre de ma chambre de bonne, quand aucun camarade de Normale ne m’adressait la parole, bien avant qu’un directeur éclairé n’instaure des « classes préparatoires » spéciales pour intégrer des jeunes « issus de l’immigration ». Je marchais dans cette ville lumière, envahie par la nuit de ma solitude, et je lisais, j’espérais, je grandissais. Un jour je poussai la porte d’un local politique, et pris ma carte, sur un coup de tête.

Je me souviens.

Des rires de l’Assemblée quand je prononçais, des années plus tard, mon premier discours. Nous étions peu nombreuses, et j’étais la seule députée au patronyme étranger. Les journalistes aussi furent impitoyables. Je n’étais interrogée qu’au sujet de mes tenues ou de mes origines, alors que je sortais de l’ENA et que j’officiais dans un énorme cabinet d’avocats. Là-bas, à Toulouse, maman pleurait en me regardant à la télévision, et dépoussiérait amoureusement ma chambre, y rangeant par ordre alphabétique tous les romans qui avaient fait de moi une femme libre.

Je me souviens.

Des youyous lors de mon mariage avec mon fiancé tout intimidé. Non, il ne s’était pas converti à l’Islam, les barbus ne faisaient pas encore la loi dans les cités, nous nous étions simplement envolés pour le bled pour une deuxième cérémonie, après notre union dans la magnifique salle des Illustres. Dominique, un ami, m’avait longuement serrée dans ses bras après avoir prononcé son discours. Il avait cité Voltaire et le poète Jahili, et parlé de fraternité et de fierté. Nous avions ensuite fait nos photos sur la croix de mon beau Capitole, et pensé à papa qui aurait été si heureux de me voir aimée.

Je me souviens.

Des pleurs de nos enfants quand l’Histoire se répéta, quand eux aussi furent martyrisés par des camarades dès l’école primaire, à cause de leur nom et de la carrière de leur maman. De l’accueil différent dans les collèges et lycées catholiques, comble de l’ironie pour mes idées laïques qui se heurtaient aux murs de l’incompréhension, dans une république soudain envahie par des intolérances nouvelles. De mon fils qui, alors que nous l’avions élevé dans cette ouverture républicaine, prit un jour le parti de renouer follement avec ses origines en pratiquant du jour au lendemain un Islam des ténèbres. Du jour où il partit en Syrie après avoir renié tout ce qui nous était de plus cher. Des hurlements de douleur de ma mère en apprenant qu’il avait été tué après avoir égorgé des enfants et des femmes. De ma décision de ne pas sombrer, malgré tout.

Je me souviens.

De ces mois haletants où chaque jour était combat, des mains serrées en des petits matins frileux aux quatre coins de l’Hexagone. De tous ces meetings, de ces discours passionnés, de ces débats houleux, de ces haines insensées et de ces rancœurs ancestrales. De ces millions de femmes qui se mirent à y croire, de ces maires convaincus, de ces signatures comme autant d’arcs-en-ciel, de ces applaudissements sans fin, de ces sourires aux parfums de victoire.

Je me souviens.

De mes professeurs qui m’avaient fait promettre de ne jamais abandonner la littérature. De ces vieilles dames, veuves d’anciens combattants, qui m’avaient fait jurer de ne jamais abandonner la mémoire des combats. De ces enfants au teint pâle qui, dans leur chambre stérile, m’ont dessiné des anges et des étoiles en m’envoyant des bisous à travers leur bulle. De ces filles de banlieue qui, même après avoir été violées, étaient revenues dans leur immeuble en mini-jupe et sans leur voile, et qui m’avaient serrée dans leurs bras fragiles de victimes et de combattantes.

Hier soir, vers 19 h 45, mon conseiller m’a demandé de le suivre. L’écran géant a montré le « camembert » et le visage pixellisé du nouveau président de la République. La place de la Bastille était noire de monde, et je sais que la Place du Capitole vibrait, elle aussi, d’espérances et de joies.

Un cri immense a déchiré la foule tandis que l’écran s’animait et que mon visage apparaissait, comme c’était le cas dans des millions de foyers guettant devant leur téléviseur.

Le commentateur de la première chaîne hurlait, lui aussi, et gesticulait comme un fou : « Zohra M’Barki – Lambert! On y est ! Pour la première fois, une femme vient d’être élue Présidente de la République en France ! »

Le réveil sonne.

Je me souviens que je suis française, et si fière d’être une femme. Je me souviens que je dois tout à l’école de la République, et à mes parents qui aimaient tant la France qui ne les aimait pas.

Je referme la boîte et me penche à l’embrasure de la fenêtre, respirant une dernière fois le parfum de la nuit.

(Cette nouvelle a remporté le premier prix du concours de nouvelles du CROUS Occitanie en 2018…)

 

Et si… Happy birthday…!! #Noël #femme

Et si…

 

Il faisait chaud, tellement chaud.

L’éponge imbibée de vinaigre que venait de lui tendre une des soldates n’avait en rien étanché sa soif.

Elle jeta un coup d’œil rapide à sa main droite, sa bague avait été arrachée par le clou… Dommage, eut-elle encore la force de penser, c’est Jeanne qui la lui avait offerte…

Elle se souvint des derniers moments où elles avaient ri, toutes ensemble.

Elles avaient partagé le pain et le vin et même dansé un peu…

Jusqu’à ce que la treizième convive arrive, gâchant un peu l’ambiance. Pierrette n’avait pas voulu croire à cette histoire de reniement. Sacrée Pierrette, tellement solide, tellement fragile, pourtant…

Elle ferma les yeux. Toutes ces années… Tant de souvenirs, et pourtant, ces 33 années étaient passées si vite…

Tout se mêlait dans son esprit, depuis ses disputes avec les marchandes du temple, du haut de son adolescence houleuse, aux belles jarres de vin de Cana, en passant par l’eau lustrale du Jourdain, quand les douces mains de Jeanne l’avaient baptisée…

Elles en avaient parcouru, des chemins, avec ses amies, la courageuse Mathilde, la belle Marcia… Que de fous-rires, aussi, comme lorsqu’elles avaient marché sur l’eau, que de solitudes, pourtant, que de doutes, de tentations, de combats… Sa vie de femme mise au ban, malgré les tendresses de Jean de Magdala, toujours prêt à vouloir la frôler en prétextant quelques lavages de pied…

Marie lui avait aussi si souvent parlé de la première nuit, la nuit de l’étoile… Elle la connaissait par cœur, l’histoire de l’errance à travers Bethléem, de la paille de cette grange, de l’âne et du bœuf, des trois Reines Mages et de leurs encens…

Elle soupira.

Elle aurait aimé rester encore un peu ici-bas, mais elle savait que son temps était compté.

« Mère, mère, pourquoi m’as-tu abandonnée ? » gémit-elle soudain, envahie par une faiblesse somme toute bien humaine…

Soudain, une des deux larronnes se mit à chanter. Une belle mélopée, venue tout droit du pays des dattes et du miel.

Alors, elle aussi se redressa sur sa croix.

L’heure était proche. Elle avait une humanité à sauver. Ce n’était pas le moment de flancher. Elle regarda une dernière fois cette terre qu’elle aimait tant, sourit à Marie, agenouillée devant elle, puis s’abandonna à sa destinée, guidée par l’étoile, comme le jour de sa naissance.

***

 

http://pourainsidire.canalblog.com/archives/2007/10/12/6503528.html

j_sus

Il me faudrait mille ans…

Bigăr Waterfall Caras Severin, Roumanie

https://www.youtube.com/watch?list=UUFdl9eVjbA5839cwS_CSYWA&v=AtCBE6UiQs0

Il me faudrait mille ans.

Pour rester une enfant et devenir adulte, pour vivre intensément et être catapulte, pour savoir la douceur d’un couchant apaisé, découvrir la Toscane ou avoir mes bébés.
Comment faire le tour de cette vie immense, comment trouver le temps des danses et décadences, être mère et amante, lire Dante, prendre tous ces trains et les avions qui chantent ?

Frissonner au matin lorsque le jour poudroie, marcher en toute neige et ne pas avoir froid, savoir faire du feu et les tartes aux groseilles, comprendre le chinois et le vol des abeilles ; jouer du clavecin, et puis du violon en un bal en Irlande, découvrir les sonates et rester la rockeuse de diamants, hésiter entre arpèges et soirées de défonce. Comment apprivoiser cet infini qui gronde, ce tsunami du temps, cette mort par seconde ?

Il me faudrait mille ans.

Pour lire tous les livres, parler les langues anciennes, me faire ballerine et me mettre en cuisine, pour aller au Pérou ou aux confins des mondes, pour aimer tous ces hommes au regard d’amadou, ou bien un seul amour que je rendrais si fou.

Je ne veux renoncer à l’appétit intense, je suis celle qui dit et qui vibre et qui danse, je me veux courtisane et amie et infante, je ne veux pas choisir.
Quand je ferme les yeux parfois je revois ces rayons de lumière où dansaient si graciles les infinies poussières. Je me sens particule élémentaire, de ma propre existence à peine locataire. « Si Dieu me prête vie » me disait ma grand-mère…Si Dieu me prête vie je n’aurais pas assez de ce temps dévolu pour aimer assez bien tous mes frères ici bas, et l’indienne en sari et le clochard d’en bas, pour adopter chinoise jetée aux détritus, pour élever mes enfants au regard ingénu, pour aider mes amis en chaque coin de rue.

Comment trouver la route ? Eviter nos déroutes ? Est-ce que j’aime Brahms ? Pourquoi dois-je choisir entre Bach et Johnny, pourquoi ne puis-je être Janis et Dame de Fer, mettre un jour un tailleur le lendemain pattes d’eph ? Pourquoi choisir la route et grandes découvertes plutôt que coin du feu et cultiver ma vigne ?
Quand aurai-je le choix ? Je me voudrais sereine et vraiment accomplie, je ne suis que vilaine aux sabots d’infinis, jamais en paix des braves, toujours dans la bravade et l’éternel regret…

Il me faudrait mille ans.

Pour donner naissance et allaiter bébés, pour écrire mes livres et ne pas renoncer. Découvrir Mexico et tous les Béguinages, adorer les Buddhas et prier en couvent, et puis manifester et taguer le réel, m’engager me mouiller me retrousser les manches, aider les sans papiers scier les vieilles branches, goûter tous mes fantasmes, oser en rire enfin, et revoir tous les films et relire tout Proust.

Parcourir la Bretagne aller à Compostelle, construire ce chalet et restaurer la grange, planter les ipomées élaguer ce vieux chêne apprendre à faire la sauce et rester mince toujours. Pour aller en Floride et aussi à Big Sur, écouter l’opéra mais danser sur les Stones, pour ne pas oublier la jeune fille en fleur qui jamais ne voulait perdre sa vie à la gagner, pour l’enfant que j’étais si tendre et si fragile, pour la femme accomplie qui choisit ses amants, pour l’aïeule à venir qui fera confitures, ou plutôt comme Maude saura parfum de neige…

La liberté d’une île. Le désert des tartares. Les grandes pyramides. Les lagons les Grands Lacs le Mont Blanc et les chutes, ma vie me bouscule comme en Niagara, et je roule aveuglée par mes rêves en défaite ne pouvant renoncer à ce sens de la fête. Mon rêve familier me hante en comète explosive, c’est celui d’une pièce inconnue découverte en mes murs, et je crie et je chante en découvrant heureuse comme une constellation, nouvelle Belletégueuse, et je parcours la pièce en m’y rêvant joyeuse…Au matin de ce rêve récurrent et magique, je me vis en futur et me sais à venir.

Il me faudra mille ans.

Pour enfin parcourir les couleurs de la terre, connaître les musées et les peintres et leurs cieux. Pour oser m’envoler sans parcours ni repère, pour faire les bons choix en agaçant les Dieux, pour ne plus regretter, pour enfin m’apaiser, pour te surprendre un jour quand tu auras grandi et aller à nos noces en robe d’organdi, pour en rire avec toi en nos folies ultimes, pour aller tout de go aux confins des ultimes, pour devenir sérieuse et ne plus m’affoler, pour me faire hirondelle comme on construit l’été. J’apprendrai la patience.

J’aurai mille impudences mais serai respectée, on lira mes intenses et je serai aimée. J’aurai droit à la plage sans me sentir coupable, et tous les murs brisés de forteresse ancienne auront capitulé devant un amour vrai.

Ce sera mon noël et mon temps des cerises, ma cité de la joie bruissera de cigales, tu m’attendras debout en aimant mes silences et ne m’accuseras pas de te faire une offense.

Il y aura les voyages et le retour au port, et l’odeur des vendanges en éternel retour, et les mots ribambelles et les cœurs paradis : séculaire et légère, elle sera l’heure exquise.

Sabine Aussenac.

http://www.sabineaussenac.com/

 

Tes enfants et ta femme tu ne tueras point…

Tes enfants et ta femme tu ne tueras point…

 

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« Un couple et ses deux enfants âgés de 6 ans et 10 mois ont été retrouvés morts lundi soir à Neuville-aux-Bois, près d’Orléans, dans le Loiret. D’après une source judiciaire, la famille a été retrouvée décédée à son domicile par les gendarmes qui avaient reçu un coup de fil inquiétant.(…)

Le père de famille âgé de 26 ans, aurait égorgé à l’arme blanche sa femme et ses enfants. Il aurait ensuite prévenu les forces de l’ordre de son acte avant de se donner la mort en se tranchant le cou avec une scie circulaire dans la cave de l’immeuble. Une enquête a été ouverte pour élucider les circonstances de ce drame, dont le motif reste pour le moment encore inconnu. La famille, et particulièrement la mère, était bien connue des services sociaux de la ville. »

La Dépêche 

« Les gendarmes se sont aussitôt rendus sur place. (…)

Sur le canapé du salon, sous des couvertures, ils découvrent les corps sans vie des deux enfants -une petite fille de 10 mois et un garçonnet de six ans- allongés de part et d’autre de celui de leur mère.

Les enquêteurs constatent alors que les deux enfants ont été égorgés, comme leur mère, âgée de 27 ans, qui a reçu aussi de nombreux coups de couteau sur le reste du corps.

« Ces coups laissent supposer qu’il y a pu y avoir lutte », note Alain Leroux, procureur de la République adjoint d’Orléans, pour qui « beaucoup de questions se posent sur l’enchaînement des faits ».

« On ne sait pas dans quel ordre les victimes ont été tuées », ajoute le magistrat : les enfants ont peut-être été tués dans leur lit pendant qu’ils dormaient, puis déplacés pour cette « mise en scène », avance-t-il. Les autopsies, pratiquées à Tours mardi et mercredi, permettront peut-être de lever ces incertitudes, indique-t-il.

 Le père de famille n’avait pas d’antécédents psychiatriques connus, mais le magistrat n’exclut pas la possibilité d’une dépression. Il était connu des services de gendarmerie pour des problèmes de stupéfiants (du cannabis a été découvert à côté de lui), mais pas pour des violences, ni sur sa femme, ni sur ses enfants.

« La toxicologie permettra de savoir s’il a agi sous l’emprise des stupéfiants ou de l’alcool », a relevé le procureur adjoint d’Orléans pour qui « la piste du drame familial est privilégiée », même si « les autres pistes criminelles doivent aussi être vérifiées »

Paris-Normandie

 

Et voilà. Comme d’hab. On emploie le conditionnel, que nos chers médias aiment associer à ces fameux « drames familiaux » que nul n’ose appeler INFANTICIDES, MEURTRES, CRIMES, FÉMINICIDES, voire même « génocide », au vu de l’accumulation mondiale de ces crimes DE MASSE envers les femmes et les enfants, de la part d’une partie de l’humanité envers deux autres…

Bien sûr. Le gars appelle les gendarmes et se dénonce, mais alors même qu’on le retrouve suicidé à la scie circulaire en ayant laissé les cadavres soigneusement alignés comme pour une soirée télé sur le canapé, notre canard local ose écrire « aurait égorgé » !

Avant d’en rajouter une couche en osant immédiatement ensuite incriminer la mère, pourtant victime et décédée : elle aurait été « connue des services sociaux » !

Ce n’est pas la première fois que la Dépêche se range du côté des tueurs…Je me souviens en particulier du suicide d’un habitant d’une petite ville pyrénéenne où j’enseignais en 2014. L’homme avait froidement abattu l’un de nos élèves, un collégien de 12 ans, et sa mère, avant de se suicider. Je vous laisse apprécier la partialité du journal qui pleurait presque son cher « adjoint disparu» et n’eut pas un mot de compassion pour la femme assassinée :

« La population de Mercenac , son maire en premier, a encore du mal à réaliser le drame qui s’est déroulé lundi avec la mort de trois personnes au hameau de Pointis.

Raymond Coumes, maire de Mercenac et conseiller général, est encore bouleversé par le drame qui s’est déroulé dans sa commune avant-hier. Un habitant, Guy Reich, a tué son fils et sa compagne avec un fusil, avant de retourner l’arme contre lui. «Cela touche deux familles très anciennes de la commune. Guy Reich avait une formation de comptable et avait travaillé à Saint-Girons et Toulouse. Il avait été aussi à la municipalité comme adjoint chargé du budget, durant trois mandats, y compris avec mon prédécesseur. C’était un homme méthodique, méticuleux. L’informatique, ce n’était pas pour lui, il était plutôt conservateur et rédigeait le budget au crayon. C’était quelqu’un de très calme, presque austère, réservé. À part la chasse qu’il pratiquait, il aimait beaucoup le rugby. Il avait joué autrefois à Prat et à Saint-Girons. Il s’intéressait aussi beaucoup aux faits de société. Jamais on aurait pensé qu’il puisse faire pareille chose. Parfois il pouvait sortir de sa réserve et dire ce qu’il avait à dire, même sèchement. Mais ce qu’il s’est passé relève plutôt d’un coup de folie. Il faisait peut-être une grosse dépression. Peut-être prenait-il des traitements. Ce n’est pas un acte prémédité ; il adorait son fils et s’entendait bien avec sa compagne. Il s’agissait peut-être d’une forte déprime intériorisée. En tout cas dans le village tout le monde se sent concerné. C’est ainsi dans les petites communes comme la nôtre. Et moi je suis bouleversé.» À l’école de Caumont où allait le fils de Guy Reich, une cellule psychologique a été mise en place pour les écoliers, les copains d’école du jeune disparu, qui eux aussi subissent le choc. »

http://www.ladepeche.fr/article/2014/02/12/1816247-mercenac-le-village-encore-sous-le-choc.html

Cette empathie avec le meurtrier est tout simplement répugnante, comme sont scandaleuses l’appellation répétée de « drame familial » par les médias, responsables de cette omerta médiatique, et l’inertie des gouvernants face à tous ces crimes.

Et dans le drame survenu cette semaine dans le Loiret la justice aussi laisse entendre, avec ces flous terribles, cette incertitude liée aux « présomptions d’innocence » et/ou aux suspicions de toxicomanie. Là non plus, le lecteur n’entendra pas énoncer clairement dès le lendemain du drame :

« Un père a tué sa femme et ses enfants, simplement parce qu’ils étaient sa femme et ses enfants. »

Combien de meurtres y aura-t-il encore, dans notre belle France paternaliste et masculiniste, avant que médias et justice osent appeler un chat un chat, nommer féminicide et infanticide ces crimes qui se répètent, semaine après semaine, depuis des années ? Combien de cadavres de femmes et d’enfants égorgés, pendus, découpés à la machette –lire plus bas- , brûlés vifs –lire dans le lien vers mon ancien texte dans Le Post- aurons-nous à déplorer avant que les pouvoirs publics enfin daignent légiférer en faveur des victimes, par exemple en intégrant des la prévention obligatoire à des programmes scolaires ou prénuptiaux, en réformant les services sociaux, en osant enfin protéger les centaines de femmes battues, tuées par leurs compagnons, et leurs enfants innocents ?

La seule année 2015 aura offert son lot d’horreurs :

http://www.ladepeche.fr/article/2015/12/12/2236858-drame-familial-pere-tue-femme-fils-avant-suicider.html

« La piste du «drame familial» était largement privilégiée même si les autres hypothèses étaient explorées, a confirmé le procureur Patrice Michel. On s’orientait ainsi vers un scénario simple selon lequel le père de famille aurait assassiné son épouse et son fils avant de se donner la mort. »

http://www.ladepeche.fr/article/2015/12/07/2232980-lyon-il-tue-sa-femme-et-ses-quatre-enfants.html

« Il s’agissait de la mère de famille et de quatre des cinq enfants du couple, âgés de 6 mois, 18 mois, 3 ans et 7 ans.

Les victimes ont toutes reçu «des coups de couteau», a précisé une source judiciaire. Selon une première information livrée par les pompiers, sur la base de premières constatations, les enfants ont été «étouffés» et la mère portait des traces de coupures. »

http://www.leparisien.fr/faits-divers/nord-cinq-membres-d-une-meme-famille-retrouves-morts-21-10-2015-5207021.php

« Nord : surendetté, il tue sa femme et ses trois enfants et se suicide. »

http://www.charentelibre.fr/2015/08/19/evry-il-tue-sa-femme-a-la-machette-devant-ses-enfants,2012992.php

« L’homme, âgé d’une cinquantaine d’années a alors attrapé une machette et a porté des coups à plusieurs reprises sur le corps de son épouse. Malgré les tentatives de l’aînée pour le calmer.

Il lui a alors tranché les pieds et une main. Et même si l’une des filles du couple a appelé les secours, la mère a succombé à son arrivée à l’hôpital. »

http://archives.nicematin.com/cannes/ii-tue-sa-femme-apres-une-dispute-conjugale-a-cannes.2285840.html

« Une femme de 39 ans est décédée ce lundi midi dans une résidence du boulevard Carnot, à Cannes.

La victime a succombé à ses blessures après avoir été battue par son mari à la suite d’une dispute conjugale.

C’est ce dernier qui a alerté la police. Il a été immédiatement interpellé, et placé en garde à vue.

Elle est la dixième femme à mourir de violences conjugales depuis le début de l’année dans les Alpes-Maritimes. »

(Je précise que la presse censure les 20 coups de couteau…)

Je pourrais continuer cette litanie des barbaries sans nom qui se produisent si régulièrement dans notre pays des lumières que plus personne ne s’y intéresse, n’en parle, n’agit. C’est vrai que nul ne s’émeut vraiment non plus du sort des SDF qui meurent de froid, des rats qui pullulent à Calais, des enfants hurlant sous les bombes syriennes ou se noyant en mer Égée…

Mais les crimes commis par des pères, des maris, des compagnons, des fiancés…se passent au sein même de nos familles, derrière le paravent douillet d’une villa, chez nos voisins, chez « Monsieur et Madame tout le monde », et je suis certaine que si c’était l’inverse, si ce n’était pas une femme qui mourrait tous les trois jours sous les coups de son compagnon, mais un homme sous les coups d’une femme, ou si c’était des mères qui tuaient de façon violente leurs enfants, là, la presse en ferait des gorges chaudes, tout comme cela été le cas pour les infanticides commis à l’encontre des bébés congelés –bizarrement, là, le terme « infanticide » a été maintes fois prononcé…- le pays serait en émoi, on parlerait de Médée, des mères tueuses, ou des femmes castratrices qui tueraient leurs époux…

Nous sommes, nous tous, nous toutes, responsables d’un terrible état de fait qui lie ces « drames familiaux » à une indifférence scandaleuse, à une acceptation, à une normalisation de l’horreur. Tout comme on accepte le viol comme faisant partie intégrante des risques encourus par une femme lorsqu’elle ose porter un décolleté trop aguicheur ou se promener dans une rue après minuit, tout comme d’autres pays ont si longtemps accepté les vitriolages de femmes coupables d’adultères ou simplement de refus amoureux, nous acceptons ces assassinats dont plus personne, même pas la presse, ne s’émeut, et pour la prévention desquels les gouvernants ne mettent presque rien en place.

Certes, on note quelques rares avancées, comme des boîtiers permettant aux femmes de joindre directement la police, ou comme la loi qui autorise à présent les femmes à rester au domicile dont on éloigne le conjoint violent…Mais où est l’éducation qui devrait être mise en place d’ès les petites classes, au nom de l’égalité hommes-femmes, pour apprendre aux enfants que les plus forts n’ont pas le droit de frapper les plus faibles ?

Où est la visite qui devrait être obligatoire avant toute une union, comme le sont par exemple les tests HIV, qui ferait rencontrer un psychiatre, un psychologue, un avocat, bref, des instances chargées d’expliquer aux futurs époux que « on ne tue pas sa femme et ses enfants » ?

Où est la campagne de prévention contre les violences commises par les pères à l’encontre des enfants, par ces pères qui s’arrogent le droit de vie et de mort sur leur nichée comme des Pater Familias d’autrefois, dès lors qu’ils voient leur échapper une compagne qu’ils vont punir de la plus atroce des façons, tuant leurs enfants, la chair de leur chair, pour les dissuader de recouvrer la liberté ?

Aujourd’hui j’entendais dans les médias un homme politique défendre un projet de loi au sujet du casque que tous les cyclistes devraient porter. C’est bien, j’approuve ce projet, même si il est liberticide, cela sauverait les quelques 150 vies qui sont détruites chaque année et éviterait d’innombrables traumatismes crâniens souvent irréversibles.

Mais pourquoi aucun homme, aucune femme politique n’ont-ils encore jamais déposé de projet de loi visant à protéger le bien vivant de notre nation, à savoir les femmes et les enfants ?

J’ai personnellement alerté deux gouvernements au sujet de cette question, et j’ai obtenu des jolies lettres en retour, l’une signée d’un chef de cabinet sarkozyste, l’autre par NVB lorsqu’elle était encore aux droits des femmes.

Dont acte.

Et la suite ?

Combien faudra-t-il encore de décès avant que les pouvoirs publics n’agissent ?

Rappel de différents textes :

« Ce ne sont pas des « drames familiaux », non, ce sont des crimes, des crimes barbares, d’un autre âge, ce sont des survivances d’un temps où l’Homme, l’époux, le père, avait droit de vie et de mort sur les siens.

Il faut que cela cesse. Il faut que notre pays ose dire l’impensable, ose qualifier la barbarie, la définir, et la punir en conséquence. Et, surtout, la PREVENIR.

– Il conviendrait ensuite de réfléchir au vote d’une loi réellement efficace, visant à prévenir ce genre de crime, rendant obligatoire plusieurs garde-fous :

  • - Obligation pour les professeurs des écoles, dès les classes de maternelle, puis par les professeurs de collège et de lycée d’intégrer dans leurs cours, en interdisciplinarité, des leçons de morale spécialement destinées aux garçons, mais impliquant aussi les filles, car les mères aussi éduquent leurs fils…Ces cours expliciteraient, de façon simple, mais radicale, le caractère sacré de la vie d’autrui, spécialement d’une compagne et de ses enfants.

De cette manière, dès le plus jeune âge, les jeunes garçons, puis les adolescents apprendraient qu’on EST un mari et un père, mais que l’on n’A pas de droit sur autrui, spécialement sur femme et enfants. Cette différence entre l’ « être père » et l’ « avoir un pouvoir » me paraît fondamentale.

Cette instruction civique devrait bien entendu être répercutée dans les programmes et les manuels.

  • Obligation d’un entretien préalable au mariage ou au PACS avec un psychologue répétant ce qui peut paraître si absurdement évident, mais qui ne l’est plus : « Tu ne tueras ni ta compagne, ni vos futurs enfants. »
  • Obligation similaire en cas de grossesse, en parallèle à l’accompagnement de santé, d’un entretien du père avec un psychologue, visant à lui faire comprendre le caractère sacré de la vie de ce futur bébé.

On a bien rendu obligatoire les tests HIV avant le mariage, pourquoi alors ne pas rendre obligatoire un entretien avec un professionnel de santé expliquant que dans un aucun cas, on ne possède le droit de tuer sa compagne et ses enfants ? Les chiffres sont là :

En France, les femmes meurent davantage des coups de leurs compagnons que du SIDA. Et leurs enfants, ces dernières années, meurent aussi.

– Il conviendrait en parallèle de mettre en place une campagne de communication au long cours, reprenant les grandes lignes de celle déjà existante, mais insistant aussi sur les meurtres des enfants par leurs parents –j’emploie ce générique par politesse, et j’entends déjà les lourdes allusions aux bébés congelés…Mais attention, Messieurs : pour UNE Véronique Cougault, pour UNE Médée, combien d’enfants pendus, tués par balle, asphyxiés par leur papa…Les chiffres…Les terribles chiffres sont là…

Cette campagne de communication devrait être mise en place au long cours, durant de longues années, jusqu’à ce que les Français, les hommes, les papas aient intégré cette évidence :

ON NE TUE PAS SA FAMILLE. Même si on est très, très très fâché…

– Enfin, je pense que nos intellectuels, philosophes et autres sociologues feraient bien d’abandonner un peu les thématiques rabâchées de l’anorexie, de la résilience, du divorce, des addictions…, pour consacrer réellement leur énergie à tenter de décrypter ce phénomène de violence des maris et des pères envers leurs compagnes et enfants. On en parle si bien, des « nouveaux pères », certains philosophes en ont même fait leurs choux gras…

Mais de ces « drames familiaux », non, personne ne parle. On détourne pudiquement le regard, laissant à la populace le soin d’acheter Détective ou France-Soir, s’indignant un instant, avant de songer au prochain match des Bleus ou à ce petit ensemble…

Ces quelques réflexions paraîtront peut-être ridicules, dépassées, naïves ou « anti-mecs ».

Mais il n’en est rien.

Je pense sérieusement que notre pays doit à présent, au vu de ce drame atroce, arrivant après le terrible assassinat de la famille Dupont de Ligonnes, mais surtout après des dizaines d’autres faits divers, après des dizaines de crimes barbares commis par des hommes envers leurs compagnes, qu’ils abattent, vitriolent, étranglent impunément, et/ou envers leurs enfants, prendre conscience qu’il ne s’agit pas de simples faits divers, mais d’un problème grave et ontologique endeuillant les forces vives de la nation et notre dignité d’humains.

 Sus à la banalisation de la barbarie.

Agissons.

Réfléchissons.

Mettons en place des commissions, des groupes de travail, des solutions.

Madame la future Présidente de la République, ou Monsieur le futur Président de la République, je souhaiterais que cette thématique, ainsi que la mise en place du projet de loi que j’ai évoqué, comptent parmi vos priorités.

Mesdames et Messieurs les Politiques, je vous ai livré une ébauche de réflexion, à froid, après le crime atroce envers ces trois jeunes enfants.

De grâce, prenez le temps de réfléchir à cette lettre.

 

Sabine Aussenac, maman, professeur, écrivain. »

« Notre pays a touché le fond de l’horreur en ce jour où, il y a quelques mois, quelque part en France, un homme a de sang froid tué sa compagne pour, semble-t-il, une banale histoire de jalousie, avant d’aller asperger sa voiture d’essence et de s’y immoler. Et surtout avant de faire griller, brûler vifs, entendant leurs hurlements, ses trois enfants âgés de quatre, six et onze ans. L’aîné, par miracle, survivra peut-être, mais les médecins ne peuvent encore se prononcer. Oui, il y a eu des témoins, impuissants.

 

Sincèrement, je pensais qu’il ne pouvait exister pire horreur que celle vécue par la jeune Laëtitia, violée, dépecée, démembrée…

 

Si, c’est possible, donc. En France, en 2012, à l’heure où les prix Nobels sont décernés à des chercheurs arrivant à sonder l’univers, un papa peut, de sang-froid, faire un barbecue avec la chair de sa chair. Cette semaine à nouveau, l’impensable est arrivé… Et je dis: stop. Et je dis: ça suffit!

 

J’en appelle solennellement à vous, nos politiques, et à tous les pouvoirs publics.

 

J’en appelle aussi au pays tout entier, femmes et hommes, afin que nous nous arrêtions un moment sur ce qui ne me paraît plus décemment convenable de nommer, avec cette atroce pudeur qui me fait vomir, un drame familial.

 

Il suffit. Il suffit de voir, chaque jour ou presque, une femme mourir sous les coups de son compagnon, ou ex-compagnon. Il suffit d’entendre parler de ces milliers de femmes violées, comme si nous vivions en guerre, et que quelque peuplade veuille souiller leur honneur.

 

Et surtout, surtout, de grâce, il suffit de voir chaque mois, ou presque, des hommes prendre qui un fusil, qui une corde, qui un couteau, afin d’aller simplement, comme on part à la chasse, abattre leur progéniture comme s’il s’agissait de gibier non protégé.

 

Car ôtez-moi d’un doute, les jeunes lapereaux, et les marcassins, et les bébés grives, ils sont bien protégés, eux, n’est-ce pas ? »

 

Il n’empêche que nos pouvoirs publics n’ont toujours rien entrepris, alors que les solutions que j’avais proposées seraient aisées à mettre en place : éduquer, éduquer nos enfants et nos adolescents, les garçons comme les filles ; convoquer solennellement les futurs époux ou « pacsés » devant un psychologue et un juriste, qui leur expliqueraient et martèleraient l’évidence : on ne tue pas sa femme et ses enfants ; former des assistants sociaux spécialisés et repérer, dans les écoles, les entreprises, les enfants et les femmes en difficulté, les mettre à l’abri en cas de menaces avérées ou possibles…

 

Quand descendrons-nous dans la rue, nous, femmes de France, pour que cesse le massacre ?

 

« … égorger vos fils, vos compagnes… »

 

Allons ! Enfants de la Patrie !

Le jour de gloire est arrivé !

Contre nous de la tyrannie,

L’étendard sanglant est levé ! (Bis)

Entendez-vous dans les campagnes

Mugir ces féroces soldats ?

Ils viennent jusque dans vos bras

Égorger vos fils, vos compagnes

Aux armes, citoyens !

 

Car voilà un pays dont l’hymne national se retourne contre lui-même. Les Français égorgent leurs compagnes, poignardent leurs enfants, les font brûler vifs dans des voitures, les étouffent, les pendent.

 

L’Inde est à nos portes. Nous aussi sommes violées, assassinées, mutilées. Alors agissons, ensemble, enfin. »

« J’avais, par deux textes, alertés Messieurs Sarkozy et Madame la Ministre du droit des femmes ; on m’a répondu, oui, que des mesures étaient prises. Mais cela ne suffit pas. La preuve en est cette terrifiante montée en puissance du masculinisme et de ces pater familias qui, dès lors qu’une compagne se refuse à eux, s’arrogent droit de vie et de mort sur cette dernière et, surtout, sur les enfants, afin de punir la mère dans ce qu’elle a de plus cher.

 

Il suffit.

 

En France, la plupart du temps, chaque mois ou presque, ce n’est ni un orage, ni une bombe, ni un missile qui tue : ce sont simplement des hommes, de bons pères de famille, qui, dans une sorte de djihad masculiniste, ont décidé d’exterminer toute forme de vie.

 

Monsieur Hollande : je compte sur vous. »