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Rose Ausländer, une grande voix juive de la Bucovine #essai #poésie #judaïsme #RoseAusländer #Allemagne #Ukraine

https://www.editionsbdl.com/produit/rose-auslander/

Enfin! Mon essai est sorti, tout bleu comme un ciel d’été enrobé du cercle stellaire! Merci à Jean-Luc Veyssy et aux éditions du Bord de l’Eau d’accueillir Rose et ses poèmes, et d’avoir permis l’existence de cet ouvrage passerelle entre poésie et judéité. Merci à Antoine Spire, le directeur de la superbe collection Judaïsme, pour son accompagnement, et à Laurent Cassagnau de l’ENS Lyon pour sa très belle préface. Voici la présentation de l’éditeur:

« Rose Ausländer, dont les poèmes sont traduits dans le monde entier, fait partie des figures majeures de la littérature allemande du vingtième siècle. Sa voix demeure pourtant quasi ignorée en France en dehors de cercles universitaires, alors même que son ami et compatriote Paul Celan la portait en haute estime et qu’elle est considérée comme l’une des grandes poétesses de la Shoah, au même titre que Nelly Sachs. C’est cette injustice que Sabine Aussenac a voulu réparer en retraçant les flamboyances culturelles de Czernowitz, la « petite Vienne » de la Bucovine, avant de fixer les béances du ghetto, de la Shoah et de l’exil, jusqu’à la renaissance en poésie de Rose Ausländer. Et c’est bien autour de cette césure fondamentale du génocide et de la problématique de la judéité que se noue le lien passionné de la poétesse à son public allemand, en miroir du rapport intime et universel la liant à son peuple et à sa religion. Lire cette poésie, c’est aussi se sentir transporté aux confins de la Mitteleuropa ou dans le staccato de l’exil new yorkais avant de se recueillir dans l’atmosphère épurée et stellaire de la langue-souffle d’une poétesse dont la voix ne vous quittera plus. »

J’ai voulu, en écrivant ce texte qui est aussi l’antichambre du roman que j’espère un jour publier autour de Rose, faire découvrir cette femme exceptionnelle et ses milliers de poèmes à un vaste lectorat francophone, tout en articulant ma recherche autour des liens entre sa poésie et le judaïsme.

La voix de Rose bouleversera les âmes sensibles à la poésie; son destin saura aiguiser la curiosité des passionnés d’Histoire; sa langue émerveillera les germanophiles; sa résilience, miroir d’une époque, inspirera tous les exilés, tous les opprimés; son courage devant la guerre, lors de la Shoah et face à la maladie forcera l’admiration de tous.

Et chacun de ses textes, petite lumière en écho aux étoiles qu’elle aimait tant, nous offre en quelque sorte la possibilité de devenir un Mensch… Mon essai, en effet, s’inscrit aussi dans une lutte incessante contre l’antisémitisme.

Enfin, n’oublions pas que Czernowitz, capitale de la Bucovine, se situe aujourd’hui en Ukraine… Lire Rose, c’est aussi dire non à toutes les guerres!

N’hésitez pas à me contacter via le formulaire de ce blog si vous souhaitez acquérir un ouvrage dédicacé. Je me tiens bien sûr à la disposition des librairies qui souhaiteraient organiser une rencontre, une séance de signatures, une lecture… Ce serait tout aussi passionant de pouvoir parler de Rose dans une bibliothèque ou une médiathèque, afin de sensibiliser les jeunes publics et les adolescents… Enfin, si des associations communautaires souhaitaient me recevoir pour parler de cet ouvrage, Rose et moi en serions ravies!

Un dernier appel à destination de l’édition: Helmut Braun, le découvreur, l’ami et le légataire de Rose Ausländer, devenu aussi un proche collaborateur, m’a chargée de traduire certains recueils de Rose… Nous sommes donc à la recherche d’un accueil en poésie….

https://www.lyrikline.org/de/gedichte/noch-bist-du-da-555

Noch bist du da

Wirf deine Angst
in die Luft

Bald
ist deine Zeit um
bald
wächst der Himmel
unter dem Gras
fallen deine Träume
ins Nirgends

Noch
duftet die Nelke
singt die Drossel
noch darfst du lieben
Worte verschenken
noch bist du da

Sei was du bist
Gib was du hast

Pour le moment tu es encore là

Jette ta peur
en l’air

Bientôt
ton temps sera passé
bientôt
le ciel poussera
sous l’herbe
tes rêves tomberont
dans le Néant

Pour le moment encore
l’oeillet embaume
la grive chante
pour le moment encore
tu as la chance d’aimer
d’offrir des mots
pour le moment tu es encore là

Sois ce que tu es
Donne ce que tu as

https://avecmavalisedesoieroseauslander.home.blog/2019/05/11/avec-la-valise-de-soie-un-voyage-sur-les-traces-de-rose-auslander/

 

La lettre de Jacques… Bonne #SaintValentin!

Ce texte avait, il y a quelques années, remporté le concours de nouvelles de la ville de Brive sous le titre « La robe orange ».

La lettre de Jacques

« Quelques mots, encore suffisamment à chaud, pour te dire combien cette soirée-nuit me fut agréable, flatteuse, inquiétante… »

La lettre de Jacques est toujours dans le tiroir de ma table de nuit. Les soirs de pleine lune ou de grande solitude, je la touche du bout de l’âme, comme on caresse un chat qui ronronne…Je la connais par cœur, elle me dit à la fois que je ne peux être aimée, mais que je le serai un jour, elle m’est souffrance et espérance.

Jacques était, est toujours d’ailleurs, le guitariste et accompagnateur d’un poète de mes amis. C’était une de ces nuits d’hiver où l’on a envie de faire fondre la neige, où le printemps frappe furieusement aux vitres embuées. J’avais mis ma robe orange, celle qui sent déjà l’été, elle respire comme une nuit de la musique, elle flamboie comme un feu au parfum de sanguine. J’ai couru dans Toulouse pour rallier ce petit estaminet où se donnait une soirée « poésie et érotisme », et j’ai découvert Jacques, timide et tendre, un peu le faire valoir de mon ami, son double et son miroir…Il y avait surtout des personnes âgées, un peu choquées, mais faisant mine de ne pas l’être, et mon farceur et très coquin de Yannis jouait avec le feu du verbe et des chairs, en corps à corps poétique, son regard aiguisé fouillant les corps devenus temples de l’âme et des mots.

Lors de notre première rencontre, je m’étais immédiatement interdit tout sentiment et toute attirance pour ce baladin incroyablement charismatique, séducteur impénitent, depuis peu en couple avec une non moins sulfureuse artiste. Ce soir là, il rayonnait de son aura habituelle, mais je n’avais d’yeux que pour ce Jacques, dont l’allure simple et dégingandée et le visage de Bee Gees me bouleversaient, tout comme sa voix, son jeu et ses regards. Puis nous nous assîmes pour partager une pizza, et je me souviens surtout du moment où Jacques me regarda dans les yeux et m’assura, si sérieusement, comme j’avais demandé du miel sur ma pizza quatro, que puisque l’on me surnommait« Bienchen », petite abeille, en allemand, je devais piquer les cœurs…

« Je garderai le souvenir de ton élégance colorée, de la finesse de ton esprit, de l’acuité de ton humour, de la tension palpable de ton émotion vibrante et d’une forme de détresse désespérée et polie… »

La nuit était bien entamée, déjà arrosée au Tariquet et toute bruissante de mots, et nous n’avions, tous les trois, aucune envie de nous quitter. Ils me raccompagnèrent, puis montèrent boire un dernier verre dans mon petit appartement du quartier des Demoiselles. C’était une de ces nuits valise où s’entassent tous les vêtements d’une vie, on les plie soigneusement, on les déplie, on se demande si on les amène en vacances ou si on les laisse au placard…Une de ces nuits compartiment de train, lorsque se retrouvent en huis clos délicieusement obscur, rythmé par quelques arrêts et crissements de frein,-« Mesdames et messieurs, notre train est arrivé en gare des Aubrais »- des passagers qui parleront jusqu’au petit matin, lorsqu’une gare parisienne avalera dans son anonymat les confidences nocturnes…

J’étais meurtrie, je venais de vivre une terrible expérience d’abandon, cumulée à celle d’un deuxième divorce difficile. Je faisais ma forte, ma Wonder Woman, ma cheftaine toujours prête à remonter le camp, ma working girl d’avant le onze septembre, celle qui croyait encore à l’Amérique. Je riais, mais en même temps j’expliquais que je ne voulais plus jamais aimer. Yannis, lui, le don juan du Lauragais, souriait de son air de Chat Murr et nous observait, Jacques et moi, comme un chercheur analyse ses souris blanches. Nous devenions un laboratoire expérimental. Jacques et moi étions visiblement en train de vivre un coup de foudre, et Yannis, libertin impénitent, nous titillait afin de nous voir passer à l’acte.

Mais Jacques vivait en couple. Et n’avait en aucune façon l’intention de déroger à ses règles d’engagement. Quant à moi, partagée entre mes meurtrissures et l’émerveillement de la découverte, j’osais lui avouer au fil de la nuit qu’il me plaisait, beaucoup, mais que je ne croyais plus du tout possible qu’un homme me rendre heureuse. Je me sentais comme une midinette en vêtements gothiques. Mon cœur guimauve battait soudain très fort, alors que j’étais certaine de l’avoir enfermé dans un cercueil plombé.

                « Sache aussi que ta ‘déclaration’ a arrosé un narcissisme incertain qui s’en est trouvé quelque peu renfloué.

Éloigne de toi que ton comportement ait pu me choquer. J’ai trouvé extrêmement touchante cette parole sans détour et indifférente aux convenances. »

L’aube approchait. Il y eut des vers et des rires, des fou rires et des frôlements, des airs de jazz très tendres et comme une dernière danse, peu à peu l’espace se rétrécissait et nos barrières tombaient, Yannis s’éclipsa pour téléphoner et nous laisser en proie à l’ultime tentation, je pouvais sentir battre le cœur de Jacques comme battent les cœurs des statues des « Visiteurs du soir », mais seuls nos regards s’embrassèrent, s’embrasèrent.

                « Un rien peut-être te sépare-t-il d’autre chose et du commencement d’une histoire différente, dans laquelle le sourire, les matins légers et les nuits incandescentes auraient leur place…Tu vois, ce qui est arrivé hier prouve que tout est possible. Le fait que, pour diverses raisons, je ne sois pas disponible, ne me contredit pas et n’y change rien.

Ne vis surtout pas cette soirée comme un nouvel échec ou le sombre d’une triste continuité. Garde le souvenir d’une rencontre riche et belle qui ne présage que du meilleur pour toi… »

J’ai écouté Jacques. Le petit soldat s’est remis en route, malgré le plomb tout fondu. Il  y a eu les guimauves et les meurtrissures, et ces petits matins légers et ces nuits incandescentes jetées en pâture aux acheteurs, il y a eu les appels d’offre sur le net et les rencontres d’infortune, et les perles aux cochons avec des mots cristal au milieu du souffre, et les blessures, les mensonges, les trahisons. Savoir séparer le sublime du sordide, oser vivre, tout simplement…

Et je garde la lettre de Jacques. Là, tout près de mon baldaquin et du ciel de lit étoilé, et dans mon cœur, qui dégouline toujours comme du chocolat chaud sur des profiteroles, prêt à être dégusté, dévoré, aimé.

« Je sais la facilité de cette parole mais aies confiance. Tu as des trésors à offrir. Tu es une femme éminemment précieuse, charmante, lucide, drôle…Va ton chemin et fais mentir les pensées qui te font souffrir et ceux qui te les ont mises en tête. »

Comme j’aimerais qu’il ait raison. Comme j’aimerais qu’il y ait un paradis, chantait Julos Beaucarne après la mort de sa femme tuée par un homme devenu fou. Où sont les Jacques ? Plus le temps passe, plus ils se font rares, tantôt aigris par des vies sombres, tantôt veules, tantôt nostalgiques… Et tous ces Jacques gays, ces Jacques mariés, ces Jacques ventripotents, tristes, inaccessibles, ces fantômes ou fantoches…

Le matin nous surprit dans sa lumière de réalité retrouvée, comme un projecteur plaque un voleur contre un mur. Nous avions volé cette nuit, elle nous avait appartenu, précieuse, unique, hors du temps. Très fiers d’avoir résisté aux appels à la lubricité de notre cher poète, nous nous regardions, émus, en pleine conscience, comme les survivants d’un crash aérien, liés à jamais par un fatum implacable. Dans ma petite cuisine illuminée d’un beau soleil d’hiver, nous nous prîmes en photo, un « pola » d’antan pour égayer les routes. Le jour s’était levé et avec lui la certitude que la nuit nous avait été champ de blé, comme dans la chanson de Fugain. C’était une belle histoire.

Je n’ai jamais reçu les photos. Je n’ai jamais revu Jacques. Les mots, eux, m’ont rattrapée et aimée, je le dois aussi à Yannis et à ses vers contagieux. Il semblerait que le virus de la poésie se transmette plus facilement que la maladie d’amour.

« J’ai demandé à Yannis d’effacer les photos, car je n’ai pas envie d’entretenir un leurre affectif quelconque que je sais ne pas être capable d’assumer.

Un jour, très proche je te le souhaite, la photo se fera avec un autre et nul ne sera alors besoin d’utiliser un flash pour trouver la lumière. Il te suffira d’ouvrir les yeux. »

….

Je t’aime

Je le dis dans l’air fragile des aubes

Je le dis à l’arc-en-ciel décoloré

Je le dis devant le bonheur calcifié

Je le dis dans la nuit aux étoiles muettes

Je le dis aux silences

Je le dis à l’inconnu qui tremble au portail rouillé de sa vie

Je le dis à mes enfants chaque matin en faisant ma salutation au soleil

Je le dis à mes amis, les intimes, les nouveaux, les éternels

Je le dis au tournesol et au sapin, à la tourterelle et aux ennuis

Je n’attends pas que le vent m’en rapporte l’écho

Je le dis comme un chiffre

Je le dis comme un cadeau

Je le dis comme une grâce

Je le dis même si l’on me trouve ridicule

Je le dis comme un printemps contre l’éternel hiver des mondes

Je le dis comme un soleil

Je le dis comme une merveille

Je le dis comme l’alpha et l’Omega de ma survie:

Je t’aime.

**********

دوستت دارم.

میگویم: در نازک هوای شفاف صبح گاهی

میگویم: به رنگین کمان شسته شده از رنگ

میگویم: به شادکامی از دست رفته

میگویم: در سکوت ستاره ای شبانگاهی

میگویم: حتا اگر کسی نخواهد گوش کند

میگویم: به غریبی که پشت میله های زندان زندگی میلرزد

میگویم: به فرزندانم، هر بامداد، با سلام روشن خورشید

میگویم: به دوستانم، دوستان دیروزیم، امروزیم، ابدیم

میگویم: به گلهای آفتاب گردان، به درختان صنوبر

میگویم: به قمری های غمگین، به تپشهای مضطرب قلبم

میگویم: بی آنکه از باد انتظار پژواکی داشته باشم

میگویم: همچون کلامی رمزآلود

میگویم: همچون سوغاتی از راه دور

میگویم: همچون رحمتی نابهنگام

میگویم: حتا اگر به من بخندند، مسخره ام کنند

میگویم: همچون بهاری که به مصاف زمستان جاوید زمین میرود

میگویم: همچون خورشیدی که میدرخشد

میگویم: همچون لذتی جان بخش

میگویم: چون این کلام الفبای زندگی من است، دلیل زنده ماندنم:

دوستت دارم.

Traduit par Hossein Mansouri

***

Ich liebe Dich

Ich sage es in der dünnen Luft des Morgens.

Ich sage es vor dem verwaschenen Regenbogen.

Ich sage es vor dem verkalkten Glück.

Ich sage es in der sternenstillen Nacht.

Ich sage es auch, wenn niemand mir zuhört.

Ich sage es dem Fremden, der so einsam am Lebensgitter zittert.

Ich sage es meinen Kindern, jeden Morgen beim Sonnengruss.

Ich sage es meinen Freunden, den urigen, den neuen, den ewigen.

Ich sage es der Sonnenblume und der Tanne,

der Turteltaube und den Sorgen.

Ich erwarte nicht,

dass der Wind es mir als Echo zurückbringt.

Ich sage es wie eine Chiffre.

Ich sage es wie ein Geschenk.

Ich sage es wie eine Gnade.

Ich sage es auch, wenn man mich lächerlich und skurril findet.

Ich sage es wie ein Frühling gegen den ewigen Winter der Welt.

Ich sage es wie eine Sonne,

ich sage es wie eine Wonne.

Ich sage es, weil es für mich

ein Alpha und Omega des Überlebens bedeutet:

„Ich liebe Dich. »

***

La première nuit avec toi

La première nuit avec toi- a été belle.

Catamaran sur vagues inconnues,

île et tabou, se

cogner à tous les angles, en sourire pourtant: le chemin

est long.

La première nuit avec toi- a fait du bien.

Soudain sentir le monde entier, une respiration

après le temps-poussière. Manger rouille et pierres,

repas du deuil. Et maintenant se dire:

glace à la lavande et jus de tournesols.

La première nuit avec toi- a été douce.

Se regarder et se toucher, papillons

aux chants légers, livre d’heures sans soucis.

Elle avait disparu: la peur.

**

Die erste Nacht mit Dir…

Die erste Nacht mit Dir- war schön.

Ein Segeln durch unbekannte Wellen,

Insel und Tabu, sich

an allen Ecken wehtun, dabei lächeln: der Weg

ist lang.

Die erste Nacht mit Dir- tat gut.

Plötzlich die ganze Welt spüren, ein Aufatmen

nach staubiger Zeit. Rost und Steine essen,

Mahlzeit der Trauer. Und nun hieß es:

Lavendeleis und Sonnenblumensaft.

Die erste Nacht mit Dir- war sanft.

Sich ansehen und antasten, Schmetterlinge

durch luftige Lieder, kummerlose Stunden.

Sie war verschwunden: die Angst.

Rose Ausländer, l’autre grande voix juive de la Bucovine #poésie #essai #judäisme #Shoah

J’ai la grande joie de vous annoncer que mon essai sur Rose Ausländer, « Rose Ausländer, l’autre grande voix juive de la Bucovine », paraîtra courant 2022 dans une superbe collection de la très belle maison d’édition Le Bord de l’Eau

Lire Rose, c’est tout d’abord être aveuglé par l’empreinte de ce linceul lancinant de la Shoah, décryptant dans cet ossuaire testimonial l’itinéraire cette exilée, de la Bucovine à NY jusqu’à l’Allemagne qui deviendra paradoxalement sa terre d’accueil. Cependant, au fil de la découverte plus pointue de l’œuvre abondante de cette poétesse atypique, au gré de l’hétérogénéité de cette langue éclatée et polymorphe, allant de la célébration rilkéénne des débuts à l’indicible pneuma caractérisant les dernières productions poétiques, on en vient à comprendre le silence ausländerien, cette légèreté de l’essence poétique d’une survivante chantant encore le lilas de l’enfance malgré « le lait noir de la mémoire ».

C’est justement cet équilibre entre l’être et le néant, cette force résiliente qui sous-tend toute l’œuvre de la « poétesse de Düsseldorf », voix majeure de la littérature allemande : « Ecrire, c’était vivre. C’était survivre. »

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« Inventer

un

poème

signifie

être mis au monde

et courageusement chanter

d’une naissance à l’autre »

Quant à mon roman sur Rose, il est toujours en cours d’écriture…

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J’ai encore rêvé d’ailes #hirondelles #printemps #migrateurs #voyage

C’est la lumière qui m’alerte en premier. Imperceptiblement différente. Une sorte de frémissement de l’air, une envolée.

D’ordinaire, j’ai comme un sixième sens. Je sais que lorsque je vais lever les yeux, elles seront là. Un peu comme vous devinez qu’une lettre importante vous attend dans la boîte.

Alors j’ose tourner mon visage vers le ciel, vers ce bleu, ce jour-là, intense, presqu’insupportable, ce bleu qui nous réconcilie soudain avec toute la beauté du monde ; et elles sont là : mes hirondelles.

Je les vois, je les aime, je les sens, si proches, si lointaines, et leurs grands cercles fous me sont comme une aubaine ; soudain, tout s’apaise. Je sais que le monde est à sa place, et que j’ai ma place au monde. Ces frémissements d’ailes dans la première lueur du couchant font de cet instant, de cette minute précise où j’assiste au retour des hirondelles, le moment le plus précieux de mes ans.

Cet instant est mon renouveau, mon équinoxe. Ce moment est mon mascaret et ma dune, mon éveil. Car pour moi, ces hirondelles symbolisent la vie, son éternel retour, sa puissance infinie, la vie, pleine, entière, résiliente et solaire, indestructible.

La grâce, déjà, de ces cercles infinis, de ces ballets aériens, fusant au crépuscule jusqu’au ras des tuiles, ou s’égarant jusqu’aux confins du ciel, me bouleverse. Moi la femme-glèbe, aux sabots de plomb, embourbée dans mes vies tristes, je me sens soudain comme transfigurée, touchée par cette légèreté aérienne.

La liberté, aussi. Assignée à résidence dans ma propre existence, pieds et poings liés par mes soucis, en immobilisme total de par mon manque de surface financière, je suis en admiration devant ces gitanes du ciel, devant ces nomades absolues. Mes hirondelles me disent la bonne aventure, elles seules savent qu’à travers le prisme obscurci de mes gouffres, il reste cette lumière.

Et puis l’oxymore du Bleu de Delft de ce ciel de mai parsemé d’onyx, le contraste parfait entre les ailes veloutées des ébènes en envol et notre printemps d’azur : d’aucuns aiment regarder une ligne d’horizon maritime, qui apaise et invite à tous les voyages… Moi, c’est en contemplant ces tableaux toujours renouvelés que je me sens revivre.

Chaque année reviennent mes grandes espérances : je rêve à un été qui serait différent, qui aurait à nouveau un goût d’enfance et de vent… Je revois la route sinueuse qui menait à la mer, et ce moment précis où le paysage se fait méridional. Au détour d’un virage, l’air s’emplissait de cigales et de pins. Les vacances commençaient. Et puis les cousinades, les odeurs de vergers, les haricots cueillis et le foin engrangé…

Oui, lorsque reviennent mes sœurs du ciel, je reconnais le chemin du bonheur.

*** Cette petite prose a été écrite il y a quelques années, lorsque je me débattais encore dans un enfer social, entre un douloureux divorce international et un monceau de dettes laissées par un autre…


Je me cogne à la prison du ciel

Je me cogne à la prison du ciel

Hirondelle perdue en confins d’irréel

A la recherche de ces infinis soleils

Englués au fond des vallées de merveilles

Tournoyant en cercles éperdus d’immense

Fébrile enfant comme soudain en transes

Je voudrais pour toujours décrocher vieilles lunes

Alourdie dans ma quête par d’ancestrales runes

Je frôle cimes d’arbres

En poussant cris de marbre

En tombeau de ma vie

Je me sens engloutie

Et puis je redescends en piqué maladroit

Happer quelque lumière aux confins des grands froids

Mes grandes migrations ne me sont que misère

J’avais rêvé l’Afrique me voilà en hiver

Oiselle sans boussole

Egarée un peu folle

Oh rendez moi mes ailes

Donnez moi ces printemps que je m’y fasse belle

Où sont ces crépuscules en confins de lumière

Qui m’offriront enfin ces espérances fières

Je veux crier au ciel mes chants d’été soyeux

Je veux à tire d’aile voleter vers les feux

De ces couchants si roses que les joues en frémissent

Me faire signe noir de nos amours prémisses

J’écrirai dans l’azur

Je serai des plus pures

Et au jour déclinant nous quitterons les sols

Vous et moi mon ami pourqu’enfin je m’envole…

Et puis les dettes ont été effacées, le temps a fait son oeuvre, et j’ai même décroché l’agreg externe en 2016, ce qui m’a permis de voyager à nouveau, de fouler enfin ma terre germanique, celle de mon deuxième pays, et aussi celle d’outre-Danube… J’en ai bien profité après ces années de disette: la Rhénanie, bien sûr, berceau familial, mais aussi la Baltique tant aimée à Rügen, les peintres fous de Worpswede, la vallée de l’Elbe en poussant jusqu’à Prague… Un stage de l’institut Goethe m’a offert, enfin, l’émerveillement de Berlin… Une résidence d’artiste m’a permis de déguster les fastes viennois… Mon projet autour de Rose Ausländer a encore ancré cet amour de la découverte.
Puis vint le Covid, et, à nouveau, l’immobilisme…

Et ce soir, en voyant revenir les voyageuses, j’ai pensé à toutes nos envies de liberté, de voyages, de routes, de sentes, de navires, de vols, d’envols…
Bientôt…


En attendant, sachons, comme nos sœurs du ciel, tournoyer en cercles infinis au-dessus des bonheurs du quotidien… Regardons le bourgeon, inspirons ce printemps, et regardons-nous, dans les yeux. Le masque ne nous prive pas de ce plaisir-là.

Des hirondelles dans le ciel d'Ajaccio un 29 février !

C’est le retour des hirondelles

C’est le retour des hirondelles

Les voilà reines du grand ciel

Elles passent et crient à perdre haleine

En cercles d’anges onyx ébène

Criblant mes soirs de perles noires

Elles tournent belles en mes espoirs

Derviches anciens à mes fenêtres

Comme autant d’âmes en disparaître

Le ciel soudain a goût d’immense

Envie de me jeter en vol

De tournoyer comme en enfance

En éternelle escarpolette

De devenir une escarbille

Comme étincelle d’un soleil

Qui partirait en matin d’or

Sur des sentiers couleur nuages

Leurs cris frissonnent en mes désirs

Je les envie les belles oiselles

Si libres en grâce d’absolu

Leurs arabesques giflant mes soirs

Sont ma kabbale et mon miroir

Nul ne saura jamais vraiment

Si je préfère obstinément

Bâtir nichée à mes enfants

Ou voler libre en crépuscule

Bien maladroite libellule

Que vienne enfin l’heure stellaire

Celle où s’aimeront nos deux lunes

Lorsque blottie contre ton ciel

Tu me diras ton hirondelle.

Peut être un gros plan

Dans l’air, cette dansante joie… #SabineSicaud #poésie #corrida

Sabine…

Les peupliers. Elle les voyait, immobiles et bruissant pourtant au vent, parsemées d’ors du couchant, leurs feuilles virevoltant à l’Autan. Fermant les yeux, elle imagina un instant d’autres soieries, celles qui dansaient, elles aussi, en chatoyances :

L’or et l’argent brodés ; le

chatoiement des soies ;

Dans l’air, cette dansante joie

Elle ouvrit la croisée et inspira profondément l’air chargé des parfums du soir : au loin, les labours promettaient déjà la blondeur des épis ; des bois tout proches, elle distinguait ces rousseurs aux senteurs de l’automne. Dieu qu’il serait long, le temps des retrouvailles…Tant de mois la séparaient de lui, des regards de braise qu’il lui jetait dans la ganaderia, lorsqu’elle marchait aux côtés de son père en arpentant les enclos où les monstres sacrés s’ébattaient en liberté, sa robe un peu crottée toute frémissante des plaisirs de la terre taurine…

Sabine soupira, consciente soudain de la fragilité du temps, et de l’immense livre d’heure qui faisait de chaque journée un siècle ; Juan le lui avait dit, lors de leurs adieux, face à l’océan déchaîné, à la pointe du promontoire du Rocher de la Vierge:

Tu sais, ma princesse, je t’attendrai ; j’attendrai tes seize ans comme on attend une aube, et je porterai, ce jour-là, mon traje de luces comme pour fêter déjà nos noces ! Je t’épouserai, Sabinelita, je t’épouserai ici, dans l’église Sainte-Eugénie, pendant les Férias Andalouses, et puis tu verras, nous nous installerons dans la maison qui jouxte La Solitude…Tu les verras toujours, tes chers peupliers ! Tu écriras tes poèmes, et moi je gagnerai toutes les corridas, je serai ton roi ! Les mois à venir nous sembleront une arène vide, mais ne t’inquiète pas, la foule de mes sentiments est là, pressée dans nos gradins, et tu entendras mon cœur hurler au souvenir de nos baisers…

Car Sabine était bien jeune… Mademoiselle Sicaud, que son institutrice avait surnommée la petite poétesse de Gascogne, frôlait encore l’enfance, son beau visage de bergère pyrénéenne entouré d’une opulente chevelure auburn qu’elle coiffait à la diable l’été, courant sur la longue plage des Basques en appelant le vent… Ses yeux rêveurs, toujours à crier famine devant la beauté du monde, voulant tout dévorer, ne se résolvaient pas à en accepter les fêlures ; son écriture ronde faisait rebondir ses pleins et ses déliés comme autant de collines de sa douce terre gasconne, tandis que ses mots, depuis longtemps, résonnaient de très anciennes souffrances…

Anna de Noailles, sa marraine en écriture, la surnommait déesse, déesse de ce Verbe que depuis ses toutes jeunes années elle maniait comme on danse. La Comtesse de Noailles le lui avait écrit, en préfaçant l’un de ses recueils de poèmes :

« Elle raconte, et son chant qui danse ne craint pas les pirouettes de l’elfe. »

Anna de Noailles

Et puis un seul regard avait suffi pour que son cœur d’enfant se mette à battre comme un vrai cœur de femme, au détour de la novillada de cette belle année 1927, au cœur des arènes de Bayonne, lorsqu’un qu’un jeune picador avait levé les yeux vers les gradins : y découvrant le sourire de Sabine, il avait salué la jeune fille de la main et lui avait implicitement dédié ses combats. Le sang jeune des taurillons semblait couler dans les veines du futur toréador, aussi fougueux qu’un taureau de mai, plein de sève d’enfance et de rêves à venir. Sabine, debout, avait assisté à cette novillada comme une jeune fille irait à son premier bal. La muleta avait été son carnet de bal : chaque passe du beau torero en herbe lui avait semblé un pas de tango.

Ah ! tout cela, toute la fièvre d’une ville,

Parce qu’un beau toréador aux sourcils noirs

Va passer comme un roi de légende…

Édouard Manet, le Matador saluant, Metropolitan Museum of Art, New York 

Le soir même, ils s’étaient revus. Sabine, qui avait revêtu ce que sa mère, une journaliste et poète un peu fantasque, appelait une « robe de gitane », faisait virevolter ses volants et ses pois en courant le long de la jetée et en déclamant des vers. Face à l’océan, l’hôtel du Palais dressait ses fastes d’antan, majestueux et élégant comme une valse de Vienne ; Sabine adorait entendre sa grand-mère raconter les folles soirées de l’Impératrice Eugénie, et plus encore son père citer aussitôt quelque phrase de Jaurès, taquinant la délicieuse vieille dame. L’avocat, passionné de politique, regardait d’un œil critique cette France nouvelle dont ses amis et lui-même dissertaient souvent, dans le grand salon de la Villa Solitude.

Ce jour-là, justement, il avait été invité par des amis espagnols à partager l’allégresse de la corrida, et, tandis que Sabine charmait les dames en récitant ses textes, il comparait la vie politique de la vieille Europe à une arène…Tous ces noms qui résonnaient, Franco, Hitler, Mussolini… Toutes ces clameurs qui semblaient menacer la paix…Mais Pedro, un professeur madrilène, lui expliqua gravement que la Corrida était un combat, et non une guerre. Un combat juste et respectueux, contrairement à la guerre, dont la dernière, la « der des der », avait été une boucherie sans nom…

Un groupe de jeunes gens, devisant gaiement en espagnol, eux aussi, sortit de la terrasse de l’hôtel au moment même où la jeune fille la longeait. Elle se heurta presque à une grande silhouette longiligne et sourit en reconnaissant son chevalier. Rougissante, elle ramena son éventail à ses lèvres pour dissimuler son trouble:

Monsieur le torero ! Ola, que tal, señor picador ? claironna-t-elle en rassemblant les quelques phrases d’espagnol dont elle se souvenait.

Señorita ! Comment allez-vous ? répondit le jeune homme en s’inclinant devant elle et de lui faire un baisemain. Je m’appelle Juan de Olvidado, j’arrive de Séville. Je vais vivre quelques mois dans la propriété de mon oncle, en Arles. Connaissez-vous cette ville, Mademoiselle…

Sabine, Sabine Sicaud, répondit la jeune fille en se retournant pour présenter son nouveau héros à sa famille.

La soirée avait été délicieuse, tout comme les journées inoubliables qui s’en étaient suivies. L’oncle de Juan était un ami de longue date de Pedro, et les familles des deux jeunes gens ne tardèrent pas à sympathiser. Ce soir-là, tandis que les adultes devisaient politique, Juan et Sabine restèrent un peu à l’écart, enivrés par les embruns qui fouettaient les rochers du vieux port. Fasciné par la culture de cette toute jeune fille de quatorze ans qui, malgré son innocence, avait déjà remporté de prestigieux prix de poésie, Juan lui raconta l’Espagne et les taureaux, sa terre aride, sa passion, tandis que Sabine lui citait Yeats et Alphonse Daudet.

Elle vivait au fin fond de son Lot-et-Garonne comme une Madame de Sévigné du vingtième siècle, échangeant de longues lettres avec Anna de Noailles et d’autres grands noms de la littérature, écrivant des poèmes dont tous louaient la force…

Mon cœur se souviendrait qu’il fut un cœur trop lourd

Et ne serait jamais un cœur neuf, sans patrie,

Sans bagage à porter de vie en vie…

L’oncle de Juan proposa aux Sicaud de venir terminer la saison en Arles, et c’est ainsi que les jeunes gens passèrent l’été 1927 dans le mas de la ganaderia. Sabine apprit à monter à cru tandis que Juan écrivit son premier poème. La Camargue les ensorcela, la Corrida les rapprocha, l’amour les foudroya : les cigales assourdissantes couvrirent les soupirs de leur premier baiser…Au 15 août, enfin, de retour sur la côte basque, Sabine accompagna le jeune homme à la Féria de Dax. Lors du paseo, ce n’est pas un regard de braise qu’il lui jeta, mais un immense bouquet de roses rouges. Dans la poche de son traje de luces, tout contre son cœur, il sentait la brûlure des vers que Sabine venait de lui dédier :

N’oublie pas la chanson du soleil, Vassili.

Elle est dans les chemins craquelés de l’été,

dans la paille des meules,

dans le bois sec de ton armoire,

…si tu sais bien l’entendre.

Elle est aussi dans le cri du criquet.

Vassili, Vassili, parce que tu as froid, ce soir,

Ne nie pas le soleil.

Sabine frissonna en repensant au soleil fou de l’été. Elle referma la croisée et descendit l’escalier en boitillant. Elle commençait à redouter le soir, et puis les nuits, surtout, les longues nuits où le sommeil lui refusait sa grâce. La vilaine blessure qu’elle s’était faite en trébuchant contre ce petit rocher pointu, au dernier jour de l’été, sur la plage des Basques, ne se décidait pas à guérir. Elle espérait pourtant être rétablie pour Noël, puisque Juan annonçait une éventuelle visite. Maître Sicaud irait le chercher à la gare de Montauban, et Sabine se faisait déjà une joie de lui montrer les paysages calmes et assoupis de sa belle campagne de l’Agenais.

Mais Juan ne vint pas, pas plus à Noël qu’au printemps. Retenu dans l’hacienda de ses grands-parents maternels, en Argentine, il écrivait à Sabine de longues lettres pleines de vent, de pampa et de cactus… Il racontait les chevauchées, les nouvelles passes qu’il apprenait, et puis il lui parlait de leur maison, de ces ailleurs qu’ils visiteraient, de tous les chemins qu’il voulait parcourir avec elle. Il lui décrivait même la ganaderia qu’il dirigerait, lorsque serait passé le temps de la corrida et des lumières… Il voulait beaucoup d’enfants, autant d’enfants que de poèmes…

Ne regarde pas si loin, Vassili, tu me fais peur.

N’est-il pas assez grand le cirque des steppes ?

Le ciel s’ajuste au bord.

Ne laisse pas ton âme s’échapper au-delà comme un cheval sauvage.

Tu vois comme je suis perdue dans l’herbe.

J’ai besoin que tu me regardes, Vassili.

Sabine, elle, se retirait peu à peu de ce monde, entrant en elle-même comme on entre au couvent ; il lui semblait, tant sa douleur était vive, devoir renoncer à tous ces lointains. Noël, cette fête qu’elle adorait, elle le passa recluse dans sa chambre, à relire Selma Lagerlöf. Elle voulait les revoir, oui, ces neiges, ces lumignons d’hiver, mais son corps devenu une insulte ne lui permettait plus que ces merveilleux voyages imaginaires…

La Comtesse de Noailles ne réussit pas, elle non plus, à lui faire entendre raison. Elle voulait lui faire consulter des amis médecins à Bordeaux, mais la jeune fille se refusait à quitter la villa. On eût dit qu’elle attendait une visite, une visite si importante qu’elle ne pouvait souffrir le moindre éloignement, dusse-telle en mourir…Car Sabine souffrait d’un mal inexpliqué. Enfiévrée, comme rongée, elle hurlait en silence, griffant ses cahiers d’une écriture vengeresse en appelant la mort. Parfois, la nuit, en ses draps de lin lourds d’avoir porté ses maux, elle se débattait en gémissant et ne voyait plus que le sang, le sang qui éclaboussait ses rêves… Et puis l’aube la baignait de son réconfort solaire, et, lorsque les premiers rayons du printemps filtraient à travers les persiennes, la jeune fille parfois dansait à nouveau au rythme de l’Espagne…

Du sang… Je le sais trop. J’en ai l’horreur,

Le remords comme vous qui chérissez les bêtes.

Mais ce vertige de soleil ! cette couleur

De Goyas qui bougent et chantent – ce que jette

L’éclat des éventails, des fleurs,

Des lèvres et des yeux sur les plazas en fête

A Séville, à Madrid, partout oů l’on entend

Des grelots et des castagnettes…

Ce décor éclatant

Où des mules aux pompons rouges se profilent…

Édouard Manet: Victorine Meurent en costume d’Espada, Metropolitan Museum, New York.

Un matin, ses parents la trouvèrent inanimée. Elle tenait en ses mains une gazette barrée d’un titre racoleur : « Le torero et la meneuse de revue » …On y parlait d’une soirée un peu arrosée lors des férias de Pentecôte, et de Juan, qu’un photographe avait surpris dans les bras pleins de plumes d’une Joséphine Baker de province…La lettre du jeune homme, dans laquelle il se confondait en excuses, expliquant la nuit de mai, les mojitos, l’entraîneuse, ne suffit pas à convaincre Sabine.

Pourtant, elle pardonna. Elle se souvint que l’amour excuse tout, supporte tout, elle regarda son mécréant de père de ses yeux pleins de fièvre et lui récita I Corinthiens 13, toute de blanc vêtue, un dimanche de juin, petite mariée confiante et lumineuse… Et elle écrivit à Juan, lui demandant de vite venir, s’il voulait la serrer dans ses bras avant les férias de l’été…

Amour, mon cher Amour, je te sais près de moi

Avec ton beau visage.

Si tu changes de nom, d’accent, de cœur et d’âge,

Ton visage du moins ne me trompera pas.

Les yeux de ton visage, Amour, ont près de moi

La clarté patiente des étoiles.

De la nuit, de la mer, des îles sans escales,

Je ne crains rien si tu m’as reconnue.

Mon Amour, de bien loin, pour toi, je suis venue

Peut-être. Et nous irons Dieu sait où maintenant ?

Depuis quand cherchais-tu mon ombre évanouie ?

Quand t’avais-je perdu ? Dans quelle vie ?

Et qu’oserait le ciel contre nous maintenant ?

Juan promit. Il irait encore faire l’ouverture des corridas de Bayonne, et puis il passerait à Biarritz et lui rapporterait un cierge de « leur » église, de Sainte-Eugénie, et puis du sable, aussi. Il lui apporterait le monde, il la guérirait, torero thaumaturge. Sabine l’imagina dans son traje de luces, et elle savait que chaque combat contre le taureau ressemblait à ses propres nuits, lorsque le mal qui l’abimait lui plantait ses banderilles dans sa chair tendre. Elle luttait, elle aussi, à armes égales, aux maux elle répondait avec ses mots de poétesse folle, comme le taureau regarde le toréador avant de tenter de le renverser. Sabine voulait encorner ses souffrances.

Laissez-moi crier, crier, crier …

Crier à m’arracher la gorge !

Crier comme une bête qu’on égorge,

Comme le fer martyrisé dans une forge,

Comme l’arbre mordu par les dents de la scie,

Comme un carreau sous le ciseau du vitrier…

Grincer, hurler, râler ! Peu me soucie

Que les gens s’en effarent. J’ai besoin

De crier jusqu’au bout de ce qu’on peut crier.

Qu’il est difficile de partir en été… Ne plus sentir le poids de cet arbre chargé de fruits… Ne plus entendre les martinets tournoyer inlassablement dans leurs crépuscules bleutés… Ne plus respirer ces aubes flamboyantes, lorsque les roses gorgées des parfums de la nuit ploient encore sous le velours des rosées…

Sabine luttait, de toutes ses forces. Elle ne voulait pas partir, elle n’avait jamais dit souhaiter quitter le monde, chaque parcelle de son âme implorant un retour à la vie, aux sens, aux plaisirs… Petite Thérèse profane, elle parcourait son chemin de croix en vomissant ses souffrances, n’aspirant qu’à la guérison…

Plus son souffle se faisait court, plus ses mots étaient intenses. Sabine écrivait de toutes ses forces, petite luciole aux abords du matin, sachant que l’aube proche détruirait son éclat… Son cœur épuisé ne battait plus qu’au rythme de ses poèmes, s’emballant comme un cheval fou, comme la mer envahissant le passage du Gois… Alors que la vie peu à peu désertait La Solitude et le petit corps outragé, l’esprit de la jeune fille, plus vif que jamais, se ressourçait en ses mémoires. En pensées, elle était auprès de Juan, l’imaginant pénétrer dans l’arène, sous les vivats du public, le soleil fou des Landes illuminant son habit de Lumières.

Pardonnez-moi de ne plus voir que la beauté

Du poème barbare, et d’oublier l’épéé

Sous la cape écarlate…

Il faudrait moins d’été,

Moins de soleil peut-être et de roses coupées,

Moins d’éventails ouverts et de gens qui se hâtent,

Pour dire – le pensant – : Je ne veux plus vous voir,

Ô corridas de muerte,

Corridas aux couleurs des romantiques soirs

Dont la muleta saigne entre des rochers noirs

Sur les arènes de la mer luisante et verte…


Il faudrait moins d’été, oui, moins de roses coupées, moins d’éventails ouverts et de gens qui se hâtent, pour accepter de mourir un matin de juillet… Sabine délirait, à présent, respirant difficilement, son râle d’agonie faisant hurler sa mère, tandis que son père n’avait même pas de Dieu à maudire…

Le 12 juillet 1928, Juan, tout à ses lumières, se battit comme un beau diable, roi de l’arène, ne pensant qu’à sa reine qu’il ne savait presque morte. Au moment même où le taureau renonça, au moment même où Juan allait lui porter l’estocade et où la foule en liesse l’acclamait, Sabine se dressa sur son lit, les yeux grands ouverts, murmurant « Corridas de muerte », avant de s’endormir dans les bras de son père. Le jeune homme, lui, s’effondra, terrassé par une crise cardiaque.

Les jeunes gens furent portés en terre ensemble. Ce que les hommes n’avaient pas pris le temps d’unir devint une même poussière.

On raconte qu’autour de leur tombe, les enfants disent des vers comme on part en voyage, et aussi que les femmes s’y mettent à danser, tandis que leurs âmes chantent au son du flamenco. Les garçons, eux, s’en échappent pour courir vers l’arène.

…sans doute,

Faudrait-il échapper à l’ensorcellement

Du mot magique : « A los toros » …

Édouard Manet: Le Toréador mort, National Gallery of Art, Washington.

***

Corrida de muerte

Du sang… Je le sais trop. J’en ai l’horreur,
Le remords comme vous qui chérissez les bêtes.

Mais ce vertige de soleil ! cette couleur
De Goyas qui bougent et chantent – ce que jette
L’éclat des éventails, des fleurs,
Des lèvres et des yeux sur les plazas en fête

A Séville, à Madrid, partout où l’on entend
Des grelots et des castagnettes…

Ce décor éclatant
Où des mules aux pompons rouges se profilent…

Ah ! tout cela, toute la fièvre d’une ville,
Parce qu’un beau toréador aux sourcils noirs
Va passer comme un roi de légende – pourrais-je,
Ayant vu tout cela, dites, ne plus le voir ?

Ne plus revoir les gradins qu’on assiège,
L’arène fauve où la quadrille décrira
Cette courbe qui s’infléchit vers les tribunes,
Le geste, en rapide salut, d’une main brune
Vers l’œillet qui s’effeuille aux doigts des señoras;

L’or et l’argent brodés; le chatoiement des soies;
Dans l’air, cette dansante joie

Où la clef du toril tombe subitement
Comme un défi poignant le cœur… sans doute,
Faudrait-il échapper à l’ensorcellement
Du mot magique : « A los toros », que chaque route,
Chaque balcon, demain, se renverra,
Bayonne, sous ton ciel aux couleurs espagnoles…

Mais, oublier ? Voyez flotter les banderoles !
Plus haut que les frontons d’Aguilera
Monte cette rumeur, là-bas… Pardonnez-moi,
Taureaux noirs aux beaux yeux sauvages qui s’affolent,
Pauvres doux vieux chevaux ruant d’effroi,
Pardonnez-moi… Devant l’art souple qui se joue
De la mort et la brave – et le cadre où se noue
Le drame préparé dans les ganaderias
Là-bas, au pied vert des montagnes –
Je ne sais plus pourquoi, je ne sais pas
Comment l’amour de ces choses me gagne !

Pardonnez-moi de ne plus voir que la beauté
Du poème barbare, et d’oublier l’épée
Sous la cape écarlate…
Il faudrait moins d’été,
Moins de soleil peut-être et de roses coupées,
Moins d’éventails ouverts et de gens qui se hâtent,
Pour dire – le pensant – : Je ne veux plus vous voir,
Ô corridas de muerte,
Corridas aux couleurs des romantiques soirs
Dont la muleta saigne entre des rochers noirs
Sur les arènes de la mer luisante et verte…


Biarritz (Veille de course).

Sabine Sicaud.

Ce texte est à retrouver dans le recueil Mémoires d’Autan, Prix Camille Pujol aux Jeux Floraux de Toulouse en 2020. https://www.thebookedition.com/fr/memoires-d-autan-p-371712.html

Notes :

Tous les extraits sont des vers de Sabine Sicaud, poétesse prodige morte de Villeneuve-sur-Lot, née le 29 février 1913, morte à quinze ans, sans doute d’ostéomyélite, le 12 juillet 1928. La nouvelle est une fiction inspirée de la vie et des textes de la jeune fille…

Ce texte a été écrit il y a quelques années pour le Prix Hemingway… Merci à la richesse de ce site qui m’a permis de trouver inspiration et photos: https://www.sabine-sicaud.com/

Sabine avait remporté le prestigieux Jasmin d’Argent: https://www.sabine-sicaud.com/infos-et-documents/prix-litteraires/60-prix-litteraires/jasmin-dargent/284-discours-de-marcel-prevost.html

Une « nouveauté » pour découvrir l’un des recueils de Sabine: https://editionsveliplanchistes.fr/sabine-sicaud/

Fête des mères #fêtedesmères #mère #maman #maternité

Une fête des mères à Clermont-Ferrand, années 94, 95…?

Fête des mères

Fête des mères

fêtes des mères

faites des mères

faîtes des mères

mères des fêtes

mères défaites

défaites des mères

défaites des mers

mers défaites

mers de fêtes

fêtes en mer

mers amères

amères mères

alma mater

mater

maternité

maternités

éternités

mare nostrum

colustrum

maman

ama

mom

Mama…

Bonne fête, maman(s) !

Fête des mères, Place Wilson, Toulouse, 2005 (ou 2006?)
Une fête des mères à La Bourboule, années 90…

A l’abric de la cançon de junh #poésie #occitan #Occitanie #juin #littérature #JeuxFloraux #printemps #déconfinement

A l’abric de la cançon de junh

Al bòrd del cèl,
a l’abric de la cançon de junh,
la meuna anma canta coma los ausèls
e dança la ròda dins l’ombrum.

Aquel camin, que nos fa tornar a la sorga,
non es que cant d’amor,
fresinament d’alas e patz eternala,
ostalada e baudor.

(en occitan, ma langue d’oc…)

À l’abri de la chanson de juin

Au bord du ciel,
à l’abri de la chanson de juin,
mon âme chante comme les oiseaux
et danse la ronde dans l’ombre.

Ce chemin, qui nous fait revenir à la source,
n’est que chant d’amour,
frémissement d’ailes et paix éternelle,
maisonnée et allégresse.

Ce texte fait partie des « Mémoires d’Autan », ouvrage ayant reçu le Prix Camille Pujol lors des Jeux Floraux toulousains de 2020.

http://jeuxfloraux.fr/15.html

« * Une médaille d’Académie égalementà Mme Sabine Aussenac, de Toulouse,  pour son poème « Et les pivoines »

  * Le Prix Camille-Pujol à Mme Sabine Aussenac, de Toulouse, pour son ouvrage Mémoire d’Autan. »

https://www.thebookedition.com/fr/memoires-d-autan-p-371712.html

Mes Mémoires d’Autan sont des miscellanées poétiques entremêlées de réflexions autour de l’être-soi d’un Sud-Ouest baigné par l’Atlantique et Mare nostrum, illuminé par nos campagnes gorgées de tournesols, et bien sûr surtout, pour moi, toulousain et tarnais ; alternances de nouvelles, d’essais et de poèmes en ancrage de cette terre d’Oc qui m’est chère, ces textes vivent au gré des méandres de Garonne et de l’Histoire ancienne ou contemporaine de la Ville Rose et du Grand-Sud…

Guirlandes poétiques #poésie #noël #pastiches #haikus #SergePey #Proust #anticapitalisme

https://sabineaussenac.blog/2015/12/17/il-faudrait-ne-pas-aimer-noel-noel-chretiens-fete-nativite-enfance/

Haikus

sapin éclatant

joues rosies de lumière

les enfants sourient

**

Un âne et un bœuf

Marie rit en gésine

Rois Mages en chemin

**

Neige odorante

cannelle brille en cuisine

rouge vif le houx

Poésie classique revisitée

Nos Noëls seventies

Lorsqu’aux temps d’autrefois nous allions à la messe,
Nos gros sabots aux pieds et le cœur à confesse,
Nous savions qu’en rentrant, les joues rosies de froid,
L’enfançon sourirait en sa crèche de bois.

Mais non, n’importe quoi ! Le divan explosait…
Un sous-pull à paillettes, et un sac au crochet !
Et puis l’électrophone, et un jean peau de pêche !
L’intégrale de Troyat, des vinyles de Delpech…

En pantalon pattes d’eph’, dans son costume orange,
Petit frère plongeait dans ses tas de légos.
Le sapin débordait sous de lourds cheveux d’ange,

A la télé heureuse nous admirions Clo-Clo.
Qu’ils étaient innocents, nos Noëls seventies,
Gouleyants de cadeaux en ces temps d’avant Crise.

Aphorismes…

Noël…


Comme une aube mariée au crépuscule de
l’année.

Oublier les nuits tombées sur notre monde vacillant sous les folies des hommes. Inspirer cette paix. Oser aimer.

Sourire aux inconnus et pardonner à son ennemi.

Entourer ses soucis de bolduc, décorer le malheur de mille cheveux d’ange, faire de chaque tristesse une boule de verre coloré.

S’aimer enfin. Se souvenir de nos sourires d’antan, aimer l’enfant qui veille en nous, comprendre l’adolescent en révolte et ses noirceurs devenues scories de l’usure des temps.

Imaginer le printemps, murmurer l’espérance, bénir le jour.

Voir l’étoile des bergers, bercer le divin contre son cœur.

Tu ES Dieu. Et NOUS sommes HUMAINS, ensemble.

Sonnet anticapitaliste

Qu’ils se gorgent de bile, tous ces bourgeois frileux !

Qu’ils étouffent de fiel en leurs habits de fête

Étranglés de bolduc en sanglantes paillettes :

Leur noël mascarades offensant tous les gueux !

*

Qui est-il, ce Jésus, pour ordonner bombances

Quand l’univers entier hurle révolution ?

Comment peut-on encore prêter dévotion

À ce charpentier fou générant tant d’outrances ?

*

Tout prélat est immonde et tout autel amer,

Nul besoin d’honorer et le fils et le père

Au triste anniversaire devenu une orgie

*

Où le capitalisme, tel un ogre affamé

Dévorant innocences en prétextant aimer,

Assassine les hommes d’un argent qui mugit !

Poésie contemporaine

Nocturne,

le souffle avisé des bêtes.

Le silence grelotte et la

paille gémit.

Guidés par l’étoile,

ils arriveront pour voir

sourire celui que l’on nommera

Dieu.

À la manière de …

Marcel Proust

Lorsque tante Léonie arrivait de la messe, je la guettais toujours, respirant avidement le parfum de cet encens entêtant me rappelant les longues heures passées à regarder, m’ennuyant entre deux sermons lénifiants et cantiques, le plafond et les anges de la petite chapelle du village voisin, me demandant si elle aurait peut-être croisé, en chemin, Swann qui devait justement arriver de la Capitale en cette veille de noël et si il ne lui aurait pas déjà glissé quelque anecdote savoureuse toute dorée des fastes de la ville lumière, avide que j’étais de connaître ce monde dont chaque étincelle illuminait mon quotidien d’enfant timide, et je ne manquais pas, délestant ma tante de son missel tout ourlé de cuir, tandis que notre bonne s’empressait de la délivrer de sa mantille et de son châle, de la câliner par d’innocentes questions, tentant de percer à jour le mystère de ses rencontres de parvis, et, alors que toute la maisonnée s’activait déjà dans les préparatifs de la veillée de noël, je n’avais de cesse de vouloir que tante ne me parle de Swann qui me paraissait, ce soir-là, tout aussi auréolé de gloire que le Roi dont nous fêterions bientôt l’avènement.

Georges Perec

Houx purpurins sous gui flamboyant : chantant un christmas carol, nous faisons fi du bruit, riant, jouant, ravis ! Christ surgit, un 24, à minuit !

Serge Pey

Frappe frappe frappe le sol

de ton bâton

Sois berger sois Roi-Mage sois la Vierge sois le Christ

tu es homme il est dieu

il est homme tu es dieu

sois lumière sois le feu sois l’étoile sois la paix sois noël sois le ciel

Frappe frappe frappe le sol

de ton bâton

Sois enfant sois jeune fille sois femme sois vieillard sois vivant

tu es la myrrhe il est l’encens

il est venu tu es présent

sois l’hostie sois le pain sois la vigne sois le vin

Poésie libre

Il est venu le doux temps de l’Avent

Humez frissons oyez clochettes

Joues cramoisies des petits enfants

Soleil timide tapi en sa cachette

Il est venu le doux temps du sapin

Piqué au vif par mille boules mises

Au gré des rires de tant de beaux lutins

Tout juste descendus de leur blanche banquise

Il est venu le doux temps des bougies

Lumignons vacillants à fenêtre embuée

Que la lumière soit en nos cœurs assagis

Et que nos mains tendues soient fête partagée

Il est venu le doux temps des parfums

Vin chaud cannelle sombre cardamone et gingembre

Mon marché de Noël ma maison aux embruns

Le pain d’épice aura sa belle couleur d’ambre

Il est venu le doux temps des vœux

Cartes anglaises dentelées étoiles scintillantes

Ressortons nos stylos faisons pause un peu

Amis perdus ou très chers retrouvons les ententes

Il est venu le doux temps des cantiques

Chérubins carillons angelots glorifiés

Lançons Alléluias dans toutes les boutiques

Écouter Sinatra c’est le jazz sanctifié

Il est venu le doux temps des Rois Mages

Et puis le Père Noël et le Saint-Nicolas

Rudolf le petit renne sage comme une image

C’est l’anniversaire du p’tit Jésus et ils seront tous là

Il est venu le doux temps de Noël

Ors profonds flocons fous et guirlandes

Emmitouflés dans douce ribambelle

Aimons-nous sans faiblir faisons fleurir Sahel.

**

Comme une odeur de mandarine

Comme une odeur de mandarine,

Comme un parfum de doux vin chaud,

Un souffle frais dans la cuisine,

Cannelle gingembre en fin rondeau…

Envie de mille madeleines,

De ces hivers emplis de braises,

Quand nous lisions vers de Verlaine

Ou simplement quelques fadaises.

Nos mères revenaient des marchés,

Les bras chargés de friandises,

Nous leurs gardions petits bébés

En promettant jolies surprises.

Nous voilà femmes à notre tour,

Peut-être même déjà grands-mères,

Et ce Noël revient toujours :

À nous de sublimer la terre

En accueillant en nos foyers

Les houx les rouges et les guirlandes,

Les calissons les miels dorés

Dans leurs douceurs aux tons d’amande.

https://sabineaussenac.blog/2019/12/22/nativites-noel-migrants-roms-sdf-chretiens-christianisme-attentats/

Jusqu’aux étoiles…


Aline Korenbajzer, déportée et assassinée à Auschwitz-Birkenau, le 31 août 1942, le jour de ses 3 ans



Ne pas oublier

barbaries indicibles.

Garder la lumière.

忘れないで

言葉にならない野蛮人。

光を保ちなさい。

Wasurenaide

Kotoba ni naranai yaban hito.

Hikari o tamochi nasai.

    

            Unsere irdischen Sterne

            Brot Wort und

           Umarmung

***

            Nos étoiles terrestres

           pain parole et

embrassement

Rose Ausländer

Ce sont les grands marronniers qui lui manquent le plus. Elle se souvient de leurs fleurs majestueuses piquant en corolles vers les pâquerettes, puis du vert flamboyant de leur canopée, et enfin des dizaines de marrons polis et brillants qu’elle glissait, émerveillée, dans ses poches.

Rachel l’amenait au parc presque tous les soirs, malgré sa fatigue quand elle avait œuvré à la machine de longues heures durant dans la pénombre de l’atelier de Monsieur Rosenstein. Elle revenait toujours avec une part de roulé au pavot ou de strudel à la cannelle, et Sarah sautillait ensuite à ses côtés en dégustant son goûter et en racontant sa journée. Ces derniers temps, il se passait de drôles de choses, des élèves disparaissaient, et la maîtresse, Mademoiselle Sylberberg, avait appris aux enfants comment fuir par la porte arrière de la classe, au cas où, comme elle disait…

Sarah et Rachel saluaient des dizaines de voisines, on parlait du temps, et on se demandait des nouvelles en chuchotant pour ne pas que les enfants entendent… En arrivant au Burggarten, Sarah commençait toujours par admirer la gracieuse statue de Mozart, en demandant à sa mère quand elle pourrait enfin avoir un violon pour jouer comme l’oncle David. Puis elle entraînait Rachel vers les imposantes serres qui se dressaient juste sous le musée de l’Albertina, immenses vaisseaux emplis de palmiers et de cactus comme un jardin de paradis.

Max Liebermann, « Die Gartenbank » (Le banc de jardin)

En cette heure vespérale, l’étrange lactescence des cieux viennois s’illuminait souvent d’un dernier bleu presque indigo, juste avant les éblouissements crépusculaires. Les merles s’interpelaient d’un arbre à l’autre, le gazon verdoyait en été et blanchissait en hiver, on poursuivait des cerceaux et, cachés par les douces frondaisons, on jouait ensemble, sans se préoccuper de qui portait l’étoile…

Sarah grelotte, malgré la couverture pouilleuse jetée sur sa paillasse. Elle sourit néanmoins de toute son âme lorsque Rachel titube vers elle et la soulève délicatement en lui murmurant qu’elles vont enfin pouvoir aller prendre une douche. La jeune femme se dirige vers l’extrémité du camp, ombre parmi les ombres, frissonnant dans la bise qui au loin agite les grands bouleaux blancs, tandis que, perchées sur les branches dénudés des hêtres, des corneilles croassent de l’autre côté des barbelés.

Le soir est tombé, une douce lumière céruléenne baigne leur enfer de bruit et de fureur et illumine les fumées noires et âcres. Rachel chantonne une berceuse en yiddish, elle répète à Sarah qu’elle l’aime jusqu’aux étoiles du ciel, qu’elle reviendront bientôt courir dans les allées du Burggarten, qu’elle iront manger une glace sur les bords du canal du Danube et qu’elles reverront l’oncle David, grand-père Moshé et surtout papa, le beau Chaïm, qui est sûrement en train de construire la maison de poupées que Sarah se souhaite pour Hanukkah.

La porte blindée s’ouvre sur un carrelage bleuté. Rachel embrasse sa fille et lui sourit, encore et toujours.

Der Himmel fällt wie eine Frucht

            in meine Hand, die Frühling sucht.

            Ich schäle ihn aus Herbsteshaft

          und trinke seinen Sternesaft.

***

            Le ciel tombe comme un fruit

            dans ma main qui cherche le printemps.

            Je le libère de sa coque automnale

            et m’abreuve à son sirop d’étoiles.

Rose Ausländer

http://www.sabineaussenac.com/cv/portfolios/document_rose-auslander-une-poetesse-juive-en-sursis-d-esperance

https://fr.wikipedia.org/wiki/Rose_Ausl%C3%A4nder

https://actu.fr/hauts-de-france/lille_59350/lili-leignel-deportee-11-ans-confiance-dans-jeunes_22805722.html

https://actu.fr/hauts-de-france/lille_59350/lili-leignel-deportee-11-ans-confiance-dans-jeunes_22805722.html

https://edition.cnn.com/us/live-news/california-synagogue-shooting-live-updates/h_057d0c249c922d415ee2a0632a379ec6

https://www.instagram.com/p/BwgxxmogUnn/

Cent vers pour un centenaire #14/18 #commémoration #11novembre

Cent vers pour un centenaire

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Groupe de poilus. Archives municipales d’Orléans

 

Quand la fleur au fusil ils quittaient leurs village

Une joie sans pareille leur riait au visage :

Les enfants jubilaient, les anciens sur les bancs

Leur criaient de tuer chaque sang allemand.

Mais les mères en larmes, effondrées et sans voix

Les suivaient par les prés et les routes et les bois,

Caressant jusqu’au bout de tendresse infinie

Ces conscrits si souvent à l’orée de la vie,

Des fiancées serrant sur leurs corsets lacés

Les photos dentelées aux sourires lissés.

Et là-bas dans les plaines et vallées d’outre-Rhin

Mêmes scènes de liesse appelaient le destin…

L’uniforme était beau au regard des Poilus,

Képis rouges brodequins contre casques pointus,

Quand garance faisait de tous ces pantalons

Un écho innocent de tant de garnisons

Qui bientôt baigneraient dans carnage carmin

Des tranchées carnassières aux barbaries sans fin.

Fièrement on marchait en promenant musettes,

Cartouchières au repos et calmes baïonnettes,

Sans savoir que la guerre, qu’on nommait « der des der »

Deviendrait pour quatre ans synonyme d’enfer.

Ils quittaient berge tendre où sommeillait Garonne,

Traversant mille ponts, découvrant Loire et Rhône,

Pour venir tels oiseaux de sombres migrations

S’échouer dans les boues en agitant fanions,

Marionnettes sans fils tenues par dirigeants

Qui sans pitié aucune condamnaient leurs enfants,

Quand le riche et le pauvre, cordonnier, avocat,

Médecin ou tailleur s’égorgeaient au combat.

Ils pensaient à leurs champs ou à leur cour d’usine,

Aux seins tout en blancheur de leur fée Mélusine,

En serrant sur leur cœur les vélins violets

Parfumés d’écritures de tant de fiancées…

Ils rêvaient de pain chaud et de vins capiteux

En rongeant leur pitance en leurs habits pouilleux,

Ils songeaient aux bouillons, aux poulardes garnies,

Aux fourneaux ruisselants de tant de mets rôtis,

Et quand les canons fous leur tonnaient aux oreilles

Ils hurlaient, rugissaient, et les balles abeilles

Piquaient vies au hasard en un ballet sordide,

En un cri effroyable quand tant de corps candides

Devenaient la charpie, la bouillie, la curée

Dont seuls quelques chanceux revenaient rescapés.

Et la boue de la Meuse accueillait sans vergogne

Bordelais Berlinois Albigeois Autrichien,

Quand un monde en folie faisait des orphelins

Au fil des méridiens, pères morts en héros

Pour les mères patries dont mille maréchaux

Confisquaient le futur, rendant les éclopés,

Dont les gueules cassées effrayaient les passants,

Aux villages endeuillés de Gascogne ou Brabant.

Mais certains tirailleurs aux yeux doux d’amadou

Venaient d’autres océans pour défendre debout

Cette France affamée de la chair à canon,

Jamais rassasiée des massacres aux clairons,

Les peaux noires et blanches reposant de concert,

Les espoirs en lambeaux revenus à la terre.

Qui dira les assauts à main nue, en plein vent,

De mitraille ennemie qui vous glaçait les sangs,

Le courage infini, les sacrifices vains

De tous ces appelés fauchés par le Destin,

Mais aussi la vaillance des briseurs de combats,

Des mutins audacieux réclamant sans fracas

Paix des armes et des corps en amour fraternel,

Qui souvent périront d’avoir bravé l’appel.

Les femmes se levèrent pour remplacer les pères,

Retroussant les jupons, jeunes filles ou grands-mères,

Labourant les sillons délaissés par époux,

Gagnant l’indépendance avec ces quelques sous,

Veuves dignes, mères seules, fiancées éplorées

Gardant toute une vie la mémoire fanée

D’un bien-aimé parti, comme on veille un bouquet.

Cent années ont passé depuis cet Armistice,

Des Noëls et des Pâques et puis tant de solstices,

Une autre guerre atroce a déchiré les âmes

Quand pourtant toute paix devrait être la flamme

De cette éternité qui se nomme espérance,

Qu’elle habite Allemagne ou notre douce France.

Cet hommage en corolle à tous les beaux soldats,

Aux vaillants aux mutins aux enfants morts là-bas,

Pour que cent ans plus tard plus jamais ne résonne

Autre cri que la PAIX que mille frères entonnent.

 

Sabine Aussenac.

 

Comme par un orage de coquelicots #commémoration #14/18

Am Geist… #11novembre #itinérancemémorielle #GrandeGuerre