Vous souhaiter…Bonne année 2019!

Vous souhaiter…

L’amour, celui qui vibrionne et carillonne en chantant, par les beaux soirs d’été lorsqu’on part aux étoiles…

La joie, celle qui donne les joues roses aux petiots et les larmes aux creux des yeux délavés des Anciens.

Le rire, celui qui fait glousser les corsages et tressaillir les salles obscures, sonore et pimpant, tout ourlé de fous-rires.

La paix, celle qui clame en grandes plaines que le front a cédé et que les vareuses bleu de sang pourront rentrer au pays.

Le temps, celui qui coule paresseusement comme la Loire en châteaux, s’étirant femme fière de ses atours éternels, sans savoir qu’elle va à la mer.

La folie, celle qui, douce et guillerette, rend les femmes amoureuses et les hommes à passions.

Le courage, celui qui soulève le métro pour arrêter la bombe et qui offre à la femme battue les ailes de sa fuite.

La bonté, celle qui donne aux escarres l’impression d’être roses ou jasmin, quand un sourire éclaire les nuits longues des errants de la vie.

Le rêve, celui qui crée les mondes et dessine l’envie, quand le cancre devient premier violon et que nos nuits outremarines se piquètent d’étoiles.

L’invention, celle qui océane les déserts ensablés ou rend à cet enfant ce cœur qui bat l’amble.

Le désir, celui qui crépite, incendiaire, dans les corps des aimants, dévorant les ivresses comme un grand soleil rouge.

La beauté, celle qui peint les toiles en oranges sanguines et délie les corps des ballerines éternelles.

Le détachement, celui qui berce les solitudes toutes brodées d’ipomées, cheminant vers montagnes en offrandes de vie.

La volonté, celle qui guide l’égaré vers les sentes odorantes, là où mille tilleuls ombragent sources claires.

Le plaisir, celui qui se partage sous les pommiers tout enivrés d’abeilles ou dans un lit froissé qui frémit sous le vent.

La fraternité, celle qui se rencontre quand on n’a plus rien et qui met l’homme d’équerre malgré de lourds chagrins.

Le voyage, celui qui comme un père vous guide et vous élève, ou comme mère aimante vous embrasse en folies.

L’espérance, celle qui jamais ne cèdera d’un pouce aux idées sombres des pisse-vinaigre, car toujours nous resterons debout.

Le savoir, celui qui déchire les voiles de mille  obscurantismes et lève l’ancre pour de nouvelles découvertes.

La douceur, celle qui prend la main ou caresse satin ou embrasse carmin et embrase matins.

 

Je vous embrasse et vous aime!

Des mères, de leurs fils et des lumières qui deviennent des nuits… #Barcelone #attentat

Goya, Saturne.

Elle était belle, ta maman. Je l’imagine, toute fière de te serrer dans ses bras, tu avais ces yeux de braise, aussi flamboyants que le soleil sur le Riff, et puis tu ressemblais à ton père, et tes parents t’aimaient.

Elle passait tendrement la main sur tes cheveux tout brillants de la sueur de l’enfance, le soir, en te murmurant des comptines qui parlaient de palmiers et de mirages, d’espérances et de grand vent.

Ta maman, tu lui tenais souvent la main, parce que tu n’as pas toujours été ce guerrier sûr de toi, non, tu étais un petit garçon tendre et affectueux, et elle te nommait « habibi », et tu te cachais en riant derrière les coussins brodés, et elle te trouvait en éclatant de rire aussi, et à la tante Fatima elle disait toujours :

  • Tu vois, mon fils, comme tu le vois il ira loin, il sera docteur, ou peut-être avocat.

Ta maman, je ne sais pas très bien si elle t’a élevé dans les Quartiers Nord de Marseille ou dans un village de l’Atlas, ou peut-être sous le soleil d’Alep ou dans une rue fleurie d’Andalousie, mais je suis certaine d’une chose, c’est une maman, une de ces mamans douces et bienveillantes, qui t’a sans doute gavé de sucreries et de loukoums, qui a essuyé tes larmes, la nuit, lorsque tu faisais des cauchemars parce que le maître criait trop fort, et qui longuement t’a bercé pendant les fièvres de l’enfance.

Elle était belle, aussi, cette maman qui tenait la main de son fils sur les Ramblas. Elle sentait, elle aussi, comme sentent les mamans, tu sais bien, ce mélange de vanille et de fleur d’oranger, elle souriait à son petit garçon, et ce petit garçon te ressemblait, on aurait dit un jumeau de celui que tu étais quand tu tenais la main de ta maman, et il faisait beau sur Barcelone, et cette maman qui aurait pu, peut-être, pourquoi pas, par le hasard des rencontres, de la génétique, de la vie, être TA maman, cette maman tu l’as délibérément écrasée, comme on écrase un insecte nuisible d’un coup de pied rageur ; tu as tenu le volant entre tes mains et tu t’es imaginé être Dieu, tu as eu soudain le droit de vie et de mort sur cette femme qui avait enfanté comme ta mère t’avait enfanté et tu l’as réduite en bouillie, et son fils aussi, et tout ce sang rouge qui a coulé t’a mis en joie, puisque tu as continué, au volant de ta camionnette blanche.

 

Elle est magnifique, ta sœur. Tes parents l’ont appelée Nour, parce qu’elle a été la lumière de leurs vieux jours, et tu te souviens encore de la fragilité de ce petit être qui peu à peu est devenue cette gazelle souriante dont tous tes amis étaient fous amoureux.

Vous étiez si complices, t’en souviens-tu ? Je ne sais pas si c’était devant les dessins animés de TF1 ou sur la plage de l’Escala ou en courant dans les allées encombrées du souk, mais vous vous adoriez, et puis en grandissant vous avez lu les mêmes livres, c’est toi qui l’as accompagnée le jour de son entrée au lycée, tu étais fier et protecteur.

Ensuite, tu as tout fait pour qu’elle te suive dans tes cheminements, mais elle était têtue, la petite Nour, devenue Nour l’indomptable, elle se moquait même de toi quand elle te voyait partir de plus en plus souvent à la Mosquée, et elle t’a carrément ri au nez quand tu as voulu lui faire porter le voile intégral.

  • Mais tu es majnoun, frère ? Tu m’as bien regardée ? Je ne suis pas Beyoncé, mais je me sens bien comme ça, je me sens belle et libre, et je n’ai pas besoin de me voiler pour afficher ma foi. La lumière du Prophète brille dans mon cœur.

Est-ce à elle que tu as pensé, aujourd’hui, en fonçant sur ce groupe d’adolescentes en short, leurs belles jambes brunies battant gaiment le pavé des Ramblas, leurs cheveux au vent qui ondulaient tandis qu’elles chaloupaient en pouffant, se tenant par la taille ? Elles auraient pu être tes sœurs, belles, libres, jeunes et fières de leur beauté et de leur jeunesse. Chez elles, en Chine, en Belgique, en Allemagne, en Grèce, il y a sûrement dans chacun de leurs foyers un frère en train de hurler de douleur à l’idée que jamais plus il ne rira, un beau soir d’été, en regardant les étoiles, avec sa petite sœur. Parce que toi, au volant de ta voiture folle, tu as délibérément écrasé ces sœurs qui auraient pu être les tiennes, sectionnant leurs artères, brisant leurs os, réduisant leurs voix et leurs âmes au néant.

 

Et ton ami Juan, t’en souviens-tu ? Vous vous étiez rencontrés sur les bancs de la fac, ou peut-être dans un atelier de chaudronnerie, ou encore devant une agence pour l’emploi, à Perpignan, ou à Madrid, ou à Rome, est-ce si important ?

Juan, comme un frère pour toi. Tu te souviens encore de cette première soirée passée à regarder la Finale, vos cris, les bières partagées, parce qu’à cette époque tu n’étais pas le dernier à lever le coude, et puis votre virée en Andorre, et puis les vacances au camping vers Narbonne. Juan, toutes filles n’en avaient que pour lui mais tu n’étais pas jaloux, et vous pouviez parler des nuits entières, ou simplement rester là, au pied de la Cité, à fumer des pétards, à l’époque où tu en fumais encore, à moins que vous n’ayez partagé des manifs et des colloques…

Il était là, Juan, tu ne le savais pas, tu ne l’as même pas reconnu, de toutes façons cela fait des mois, des années que tu ne l’as plus vu, lui, ton presque frère, ton jumeau astral comme disait sa mère que tu aimais tant aussi, la douce Carmen, justement, elle se tenait devant ce petit magasin avec son fils que tu n’as pas reconnu car tout s’est passé si vite que quand tu l’as heurté de plein fouet et sa mère aussi, tu n’as rien vu, ni leurs visages soudain déformés par l’indicible douleur, ni leurs corps déchiquetés, tu as juste entendu le bruit épouvantablement sourd du choc et tu t’en es réjoui car tes nouveaux amis, les Barbus, t’avaient ordonné de faire le plus de dégâts possibles et tu as obtempéré, tu as donc aujourd’hui tué des mères qui auraient pu être ta mère, des enfants qui auraient pu être tes frères et sœurs et des jeunes qui auraient pu être tes amis, peut-être même Juan, ton ami, et moi je te demande comment tu en es arrivé là, ce qui s’est passé pour que le petit garçon tendre que tu étais, l’adolescent timide, le travailleur acharné, ou peut-être l’étudiant rêveur, ou encore le chômeur taciturne, mais sympa, serviable, toujours prêt à donner un coup de main, pour que ce fils, ce frère, cet ami devienne un assassin, un tueur en série, un tueur à gages à la solde des Mafieux de DAESH, et au-delà du fait qu’il est hors de question que nous cédions d’un pouce à l’asservissement de la terreur et que cette terreur devienne aussi douce qu’une habitude, j’exige de nos gouvernants qu’ils prennent la mesure des enjeux psychologiques de ces embrigadements, de ces détournements d’esprit qui font de nos jeunes des bêtes immondes.

 

Je ne sais pas où tu as oublié que ta mère t’avais aimé, jusqu’à trouver la force d’aller de sang-froid tuer des dizaines d’autres mères, je ne sais pas qui t’a ordonné de vouloir mettre ta sœur en cage et sous verre et sous voile et même, au-delà, d’oublier que tu avais aimé cette jeune fille jusqu’à aller en pleine conscience en écraser d’autres qui lui ressemblaient, je ne sais pas pourquoi tu as oublié que tu avais des amis qui comme toi riaient et buvaient de la bière en écoutant du rock pour t’imaginer aujourd’hui faire la justice en ce monde et assassinant tous ces jeunes qui innocemment s’amusaient sur les Ramblas, mais il me semble qu’il est urgent de renouer avec l’éducation, avec l’idée de la déradicalisation, car c’est possible, les Allemands et les Alliés nous l’ont prouvé après le nazisme, quand eux aussi ont réussi à transformer un peuple de délateurs zélés, de partisans illuminés et de racistes fous en une nation partenaire, respectueuse et engagée dans la défense des Droits de l’Homme et des valeurs de paix.

 

Je ne connais pas ton nom. Peut-être es-tu, ce soir, mort, comme l’assassin de ma ville rose, dont je n’écrirai même pas le nom, qui avait été tué après avoir abattu d’une balle dans la tête la petite Myriam, et les enfants du rabbin, et le rabbin, enfants qui là aussi auraient pu, qui sait, être ses petits frères, s’il avait vu le jour de l’autre côté du périf, sur l’autre berge de Garonne ou dans l’autre quartier de Jérusalem…Toutes ces vies croisées, celles des victimes et celles de leurs assassins, toutes ces explosions, tous ces hurlements, quand au départ il y a eu toujours la même histoire : celle d’une mère qui tendrement donne le jour et le sein à un enfant.

Une mère te pleure sans doute ce soir, toi, odieux meurtrier devenu enfant soldat de DAESH, toi qui as osé ôter tant de vies quand cette mère t’avait donné la lumière.

Je ne veux en aucune façon t’excuser, et je pense que si tu avais touché à un cheveu de ma famille je serais peut-être venue en personne t’arracher les yeux. Mais je souhaiterais que nos sociétés, en urgence, mettent en place des réflexions et surtout des actions efficaces de lutte contre la radicalisation.

J’aurais voulu te parler de la France…#Nice

 

Ich bin eine Berlinerin!

Je suis Charlie ou l’Invincible été

Je suis Pays de France, et je me tiens debout

Le luth s’est brisé…#Jesuis Lahore

Cinq façons de ne pas devenir fou après un attentat #Bruxelles

Little girl from Manchester…

http://www.huffingtonpost.fr/sabine-aussenac/myriam_1_b_1371928.html

Marie-Saïda : un conte pascal.

Marie-Saïda : un conte pascal.

 

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Notre-Dame d’Arcachon

C’est Marie-Saïda, cette année, qui m’a offert mes Rameaux.

Il faut dire qu’entre la montée de la Dune du Pyla, la visite enchanteresse de la Ville d’Hiver et les oiseaux du Teich, l’heure n’était pas vraiment aux prières…Arcachonnaise d’un jour, le cœur en fête devant tant de beautés et de printemps en fleur, j’en avais donc loupé « mes Rameaux »…

Devant la jolie petite église, non loin du front de mer, une femme se reposait sur un banc, et m’aborda en me demandant si j’avais besoin d’aide pour me repérer sur le plan ; je la remerciai et, en lui souhaitant une bonne journée, je lui fis remarquer l’extraordinaire lumière de ce jour d’avril.

  • C’est grâce à Lui, me répondit-elle en montrant le ciel.

Et de me raconter tout de go qu’elle allait être baptisée dans une semaine, le samedi de Pâques, et qu’elle s’appellerait désormais « Marie-Saïda » et non plus Saïda…

Ce petit bout de femme, tout de blanc vêtu, irradiait de bienveillance ; nous parlâmes longtemps, et sans me connaître elle m’offrit de m’héberger si d’aventure je revenais sur le Bassin…Elle me dit son chagrin en pensant à ses sept enfants dont aucun ne serait auprès d’elle je jour de sa naissance en Christ. Elle me raconta brièvement sa destinée, les pierres sur lesquelles la vie l’avait faite trébucher, son divorce, quand son époux avait rencontré une autre femme, sa naissance en terre berbère, puis sa vie en Champagne, et nous nous sourîmes car je suis Rémoise, heureuse coïncidence…

Elle me parla aussi de son nouvel amour, connu hélas bien peu de temps, car il était malade. Je sentais en son récit le courage des âmes simples, toujours prêtes à aimer, à donner plus qu’elles ne reçoivent, emplies de la force du quotidien.

Un jour, très affectée par son deuil, elle passa devant l’église. Et se trouva, me raconta-t-elle, attirée et baignée par une lumière irradiante. Elle fondit en larmes et sut à ce moment-là qu’elle, la petite Berbère, musulmane de tradition, mais non pratiquante, car consciente souvent des injustices subies par son peuple face aux « Arabes », avait rencontré la Foi.

Je l’écoutais en souriant, émue par son histoire, par la puissance de son récit, par sa fébrile impatience lorsqu’elle parlait du baptême qui approchait, de la très longue préparation, me montrant les photos des catéchumènes et de Monseigneur Ricard, me décrivant la tenue qu’elle porterait, car il faut être, me dit-elle, élégante pour rencontrer Jésus.

Lorsque le brin de Rameaux tomba presque de sa Bible qu’elle porte toujours avec elle, je m’écriai que j’avais oublié d’en chercher – moi, la catholique vacillante, ayant toujours oscillé entre la foi du charbonnier de ma grand-mère catholique (j’ai ma petite vierge de Lourdes dans mon sac à main….) et le protestantisme de ma mère ( j’ai quand même épousé un pasteur en secondes noces…) , tout en me sentant attirée par le judaïsme et en posant des buddhas partout dans mon appartement… !)  – et Marie-Saïda m’offrit sa petite branche bénie.

Nous nous séparâmes en échangeant nos adresses, et je lui promis que je penserai à elle durant la Veillée Pascale et au moment de son baptême, puisque sa famille ne serait pas à ses côtés.

Plus tard, en poursuivant notre escapade en Aquitaine, mon fils et moi eurent la chance de visiter l’intérieur de l’église orthodoxe roumaine de Bordeaux, deux paroissiens attendant la visite de responsables de la mairie nous en ayant ouvert les portes ; mon fils, athée -oui, le fils du pasteur !- fut fasciné par la beauté des icônes…

Le même jour, nous demeurâmes longtemps en silence devant la synagogue de Bordeaux ; fermée, majestueuse, gardée par des barrières bien fragiles contre d’éventuels attentats, toute bardée néanmoins de digicodes et de protections, elle nous montrait à droite de son fronton la litanie des disparus de la Shoah…

Enfin, je vis sortir de la cathédrale Saint-André toute une famille musulmane, que j’abordais en leur disant que je trouvais formidable qu’ils visitent une église – oui, je fais partie de ces enseignants légèrement traumatisés par les élèves qui ne veulent plus étudier l’Holocauste en prétextant Gaza, et par ceux qui, en visites scolaires en l’étranger, refusent de visiter le patrimoine religieux…

La femme voilée et l’homme barbu me répondirent que leur Islam était un Islam de paix et de tolérance, et qu’ils voulaient montrer à leurs enfants un autre lieu de culte et voir ce magnifique édifice…

J’ai repensé à ma petite Marie-Saïda qui bientôt recevrait le baptême, qui attendait la lumière et le pain et le vin de l’eucharistie, toute baignée de l’espérance et de la force de sa conversion.

Et je me suis dit que nous étions tous frères et sœurs, à l’approche de la résurrection Pascale et de ces élections qui feront peut-être basculer notre pays dans l’extrémisme.

Bien sûr, nous ne visitâmes pas que des lieux de cultes durant nos quelques jours de vacances : nous avons arpenté les allées délicieuses du Parc Mauresque et nous enivrés devant la beauté de la Ville d’Hiver, nous avons guetté la bouscarle de Céti et les cigognes à la réserve ornithologique du Teich, nous avons longé les quais de ma ville océane et admiré les mascarons et le Pont de Pierre…

Mais s’il est un moment que je n’oublierai pas de sitôt, c’est bien celui de ma rencontre avec ma lumineuse amie…

Bienvenue à toi dans ton nouveau pays, Marie-Saïda : celui où, malgré tout, envers et contre tout, nous tentons de nous aimer les uns les autres ! Que ta re-naissance en Christ te donne toute l’allégresse que tu mérites et la force de poursuivre ta route vers la Foi, l’espérance et l’Amour que nous cherchons tous !

 

 

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Église orthodoxe de Bordeaux
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Cathédrale Saint-André

Lettre à Myriam, 5 ans après la tuerie de Toulouse…

Texte paru le 22 mars 2012 dans le Huffington Post.

http://www.huffingtonpost.fr/sabine-aussenac/myriam/

 

Si tu savais, Myriam, comme j’aurais aimé t’avoir comme élève…Oh, je ne sais pas si l’allemand est enseigné dans ton école, mais j’imagine qu’un jour, peut-être, tu aurais eu envie d’en apprendre davantage sur « la langue des bourreaux », qui, bien avant qu’on ne la nomme ainsi, avait été celle des « Penseurs et des philosophes »…Je t’aurais parlé de Rilke, Myriam, et de Celan, allemand ET juif, et puis nous aurions vu ces images de réconciliation, ces images d’au-delà du Pardon…Je sais bien que tous les Kippour de l’éternité ne suffiraient pas à pardonner à mes ancêtres ; mais nous pouvons essayer, n’est-ce-pas, essayer de parler de poésie, aussi. Si tu avais été un jour mon étudiante, Myriam, je t’aurais dit que je ne suis pas d’accord avec Adorno, car je pense que la poésie doit exister, même après Auschwitz. Mais tu sais, ce soir, j’en doute. Ce soir, j’ai froid. Ce soir, tu me manques, même si je ne te connaissais pas.

J’aurais tellement aimé te croiser un jour, dans notre ville rose, petite fille jolie et rieuse. Tu aurais traversé les allées du Jardin des Plantes en courant, ou tu aurais mangé une glace chez Octave, toute barbouillée de framboise -bon, peut-être pas chez Octave, car je ne pense pas qu’ils fassent des glaces casher, là bas, mais bon, tu comprends bien ce que je veux dire.

Au lieu de ça, ma belle petite Myriam, c’est de sang qu’il t’a barbouillée, l’Immonde, la Bête, le Monstre. Et tu as eu beau courir, il ne t’a laissé aucune chance.

Oui, ma Myriam, j’aurais aussi voulu te voir, un peu plus grande, pouffer de rire avec tes copines dans les travées des Nouvelles Galeries, ou chez Virgin. Car bon, bien sûr, ta maman t’aurait un peu interdit de te maquiller, mais tu aurais bien fini par y aller, à Monoprix, et aussi chez Zara, et puis pour la Bar-mitsva de ton cousin, vous vous seriez toutes retrouvées au Bibent, à comploter sous la magnifique coupole, vous murmurant des secrets, racontant les derniers potins de l’école. Oui, Myriam, je le sais bien ; tu aurais ressemblé à toutes les jeunes filles de Toulouse, aux Virginie, aux Laurie, aux Nour, même, tu sais, celles que j’ai cette année comme élèves, qui rigolent comme des tordues, elles aussi, même lorsqu’elles portent le voile le vendredi. Parce qu’elles aussi, sous le voile, elles sont comme tout le monde, avec des paillettes et du gloss, et puis ne va pas croire qu’elles n’écoutent que Khaled, tiens, bien sûr que non, elles écoutent Justin Bieber et Lady Gaga, comme tu l’aurais fait aussi…

Mais tu n’écouteras plus jamais de musique, ma chérie, parce qu’un autre que toi a oublié que, lui aussi, quand il était plus jeune, il écoutait du rap et du r n’ b, et puis même du métal, va savoir… Je m’en souviens bien, de ce jeune garçon encore innocent. Je l’ai sûrement croisé, au LIDL de la gare, ou au Florida, ou aux Puces, un dimanche, à Arnaud-Bernard… Il aura sans doute souvent traîné avec des frères et ses cousins autour du lac de la Reynerie, et puis le samedi il descendait notre rue Saint-Rome, et il faisait le mariol devant les filles de la cité, sur son scoot. Un scoot, oui, Myriam, tu te rends compte ? Ce garçon là a eu un scoot, bon, allez, on ne va pas raconter qu’il l’avait peut-être volé, non, faisons lui confiance, le moment est très mal choisi pour étaler des lieux communs, on va simplement dire qu’il l’avait acheté à un cousin. Un scooter, oui, comme celui…

Myriam, Myriam, comme tu aurais été belle, le jour où je t’aurais croisée, à l’EdJ, à notre Espace du Judaïsme, pour cette conférence de Jonathan, ton professeur de religion… Oh, je dis « notre », mais tu le sais bien, je ne suis pas juive. Je fais ma juive, parfois, je ne sais pas bien pourquoi, sans doute par culpabilité, parce que je suis à moitié allemande ; et puis depuis que, à peine plus âgée que tu ne l’étais le 19 mars, il y a deux jours, j’avais lu le Journal d’Anne Franck, je ne peux pas vraiment t’expliquer pourquoi, mais… Je me suis sentie proche de toi, de « vous », et puis voilà, j’ai beaucoup lu, j’ai parlé, j’ai rencontré des rabbins, des Justes, des amis. Oui, tu m’as vue, hier, lorsque je suis allée faire la minute de silence au Capitole, dans la belle Cour Henri IV, tu sais, « notre Bon Roi Henri », qui prêchait la tolérance, qui a aidé notre France d’autrefois à accepter le multi communautarisme, tu m’as vue, alors que j’écoutais le beau discours, simple et clair, de notre maire, Pierre Cohen : je l’avais mise, ma petite étoile de David, celle que j’ai achetée dans le Marais… Comme ça, parce que je voulais te dire qu’au fond de mon cœur nous sommes tous des juifs, tous des juifs allemands.

Aucun professeur, ma chérie, ma petite Myriam, ne t’expliquera plus qui a dit ça, il y a longtemps, quand on lançait des pavés, au joli mois de mai… Et puis je ne t’y verrai pas, non plus, dans cette superbe cour Henri IV, juste derrière le Capitole, quand tu aurais descendu les escaliers depuis la salle des Illustres… Personne ne te photographiera au bras de ton époux, devant le tableau d’Henri Martin, dans ta merveilleuse robe de mariée, et personne ne vous lancera des pétales de rose, ni ne brisera de verre, le jour de ton mariage. Tiens, j’ai revu La Vérité si je mens, avec mon garçon, à peine plus âgé que toi, et nous avions bien ri, lorsque Richard Anconina appelle le Rabbin « mon Père »… Comme j’aurais aimé rire un jour avec toi, Myriam… Comme j’eusse aimé que toute leur vie, tes parents te chérissent et rient à tes côtés, au lieu de t’accompagner vers ta dernière demeure…

La petite étoile, Myriam, celle que j’ai portée hier, je l’ai gardée, dans le métro. Il était bien désert, d’ailleurs, le métro. Tu sais, les gens ont peur, les gens sont vite lâches, mais je crois que ce qui t’est arrivé a été tellement insoutenable que plus personne n’a osé sortir. Oui, nous étions terrifiés. En tous cas, je l’ai gardée au cou, oui, même si c’est interdit d’arriver dans un collège public en arborant des signes d’appartenance religieuse – bon, tu sais, je souris, parce que dans mon collège, on mange hallal, mais… c’est un autre débat… Je voulais montrer à mes élèves, à mes Moktar, Ali, Rachida, comment on traitait les allemands pendant la guerre, je voulais qu’ils touchent cette étoile, parce que je trouvais intolérable que ce qui t’est arrivé soit en lien avec la Shoah… Et tu sais, Myriam, ils ont été contents : parce qu’au début de l’année, j’avais dû me fâcher: ils n’arrêtaient pas de vouloir parler du « Führer » en cours – tu sais bien, Adolf Hitler, tes grands-parents et tes professeurs t’en ont sûrement parlé…-, parce que tu vois, ces élèves là, ils confondent tout, ils écoutent ce qui se raconte dans les banlieues, et sur les chaînes de télévision câblées qu’ils regardent avec leurs parents… Alors ils confondent les millions de juifs morts de la Shoah avec les soldats israéliens qui tirent les roquettes sur Gaza, et… tu ne vas pas me croire, mais au début de l’année ils me l’avaient dit, ils « adorent Hitler » !! Alors bon, moi, c’est simple, je leur ai fait écrire sur le carnet de correspondance: « Il est interdit de prononcer le nom du Führer à tout bout de champ en cours d’allemand ».

Mais hier, donc, je leur ai permis d’en parler. Alors oui, Myriam, au début, ils ont souri. Mais ne t’inquiète pas. Très vite, j’ai vu dans leurs yeux qu’eux aussi, ils avaient très peur. Très très peur. Même Moha, qui faisait son malin. Et puis leurs mamans aussi, il paraît qu’elles n’avaient parlé que de ton école et de toi, le matin, dans les magasins de Bellefontaine, et puis ils ont encore un peu plaisanté, ils m’ont dit « Mais Madame, nous, on est tristes qu’ils sont morts. Ils auraient pu se convertir, ils seraient peut-être devenus musulmans, un jour… » Mais tu sais, moi, j’ai bien vu qu’ils étaient tristes, inquiets, et aussi leurs mamans, que j’ai croisées le soir, au conseil de classe. Tiens, pour la petite histoire, Myriam, je te raconte encore que la petite étoile, je l’avais enlevée, avant le conseil. Mais figure-toi que quand j’ai vu entrer une des mamans entièrement voilée, sauf son visage, dans la salle des conseils, je ne sais pas pourquoi, j’ai eu un sursaut de colère, un sursaut d’intolérance. Je me suis dit que ce jour là, justement, notre « école de la République » aurait dû davantage jouer son rôle de creuset de la laïcité. Mais non. Alors, j’ai eu envie que tu sois un peu avec moi, dans cette école, dans mon collège, avec la petite étoile. Je l’ai donc bien ostensiblement sortie de mon sac à mains, et je l’ai mise autour de mon cou, comme pour dire « moi aussi, je suis libre »…

Et puis dans mon autre établissement, je m’étais fâchée aussi, tu sais. Parce qu’un de mes collègues, au moment même où nous venions d’apprendre qu’un homme même pas fou venait de te tirer par les cheveux avant de te loger une balle en pleine tête, après avoir tué trois autres personnes, dans votre école juive, avait osé prétendre que ce n’était pas certain qu’il s’agisse d’un acte « antisémite ». Tu vois, là, ma chérie, une colère immense m’avait envahie. Une colère aussi forte que mon chagrin. Devant la bêtise de mon collègue, de mon collègue aveugle, sourd et muet, comme les trois singes de l’histoire…

Ma chérie, je commence à employer des mots un peu trop compliqués. Pardon. C’est que j’oublie, j’oublie déjà que tu n’es plus là. J’oublie que jamais, jamais, jamais plus tu ne verras les hirondelles tournoyer au-dessus de Garonne ; que jamais plus tu ne te promèneras un soir autour de l’église Saint-Sernin, en respirant le parfum des tilleuls ; j’oublie que notre ville rose a perdu un de ses enfants, ou plutôt trois de ses enfants. Car les petits Arieh et Gabriel non plus n’iront plus courir le long de notre Canal du Midi. Plus jamais. Et leur merveilleux papa, le si brillant Jonathan, dont des centaines de lecteurs se régalaient de lire les commentaires théologiques, jamais plus, lui non plus, il ne s’assoira à une table de conférence pour nous enchanter de son savoir. Mais ne t’inquiète pas, non, je vais faire attention, je vais garder ton souvenir contre mon cœur, toujours. Et je n’oublierai pas non plus ces trois jeunes hommes si beaux, si confiants dans notre pays, qui sont tombés au champ du déshonneur de la République, un peu avant vous quatre… Abel, Mohamed, Imad… Je pense à vous…

Myriam, je vais te laisser. Je sais que depuis quelques heures tu reposes en paix, dans ta Terre Promise, et je vais chaque jour que notre même Dieu fait prier pour que tes chers parents trouvent la paix. En ce moment même, la Bête est traquée. Je n’ai pas voulu, ici, parler d’elle trop longuement. Elle ne mérite que mon mépris.

Je voulais, ma Myriam, te parler à toi, te dire que toute notre ville se joint à moi pour t’embrasser, pour t’entourer de lumière et d’amour. Je voulais te dire que tout un pays se joint à moi pour te serrer dans nos bras, pour accompagner ta mémoire, pour que cette façon que tu as eue de quitter la vie, cette façon si abominable que je ne peux même pas l’écrire, devienne comme un rempart contre les haines et les horreurs. Je veux, petite Myriam, que ton nom devienne celui de la paix, du respect, de la fraternité.

Je veux, Myriam, toi dont le nom ressemble à celui de « Marianne », que tu deviennes le visage d’une nouvelle France. D’une France du « plus jamais ça. » Je voudrais que notre futur président, celui qui était assis, aujourd’hui, aux côtés de ses « rivaux », dans une même cérémonie, qu’il soit d’un parti ou de l’autre, aide notre France à devenir la France de tous, pour que plus jamais la haine ne prenne le pas sur le respect.

Ton amie pour l’éternité,

Sabine.

***

Chère Myriam,

cinq années ont passé. Et bien du sang a coulé encore, en France, à Paris et Nice, dans une modeste église, en bord de mer radieux, dans une salle de rédaction et dans un concert joyeux; mais aussi à Bruxelles, à Berlin, en Tunisie, et aussi tant de fois dans de lointains pays à feu et à sang.

Je pourrais aussi te parler de tous ces actes odieux qui entachent notre démocratie, quand les loups noirs de l’antisémitisme n’ont plus peur de se cacher et hantent nos cités…

Sache une chose, ma belle petite amie: dans quelques semaines, au moment de voter, c’est à toi que je penserai, et à toutes les victimes des attentats, en espérant que notre pays ne basculera pas définitivement dans la haine et l’obscurantisme.

Je t’embrasse, petite étoile.

Cher Imad…Hommage à Imad Ibn Ziaten, mort le 11 mars 2012 à Toulouse.

Cher Imad,

 

le temps passe si vite, et si lentement aussi, depuis que tu es parti…

Cinq ans. Cinq ans déjà ont passé depuis cette belle journée du 11 mars 2012 où, jeune Maréchal des logis-chef de la caserne de Francazal, tu as refusé de te coucher sur ce parking non loin de la Cité de l’Espace, dans la Ville Rose, devant un individu sans foi ni loi qui t’a abattu à bout portant simplement car tu étais militaire.

En allumant le poste, ce matin, j’ai entendu parler de toi. Mais très brièvement. Il faut dire que notre actualité est bien chargée, entre les pitreries pré-présidentielles et les manifestations contre le nucléaire, en hommage aux milliers de mort de Fukushima et du tsunami…

Tu es mort seul, toi. Seul, mais debout.

http://www.lepoint.fr/societe/quand-le-parachutiste-imad-ibn-ziaten-refusait-de-se-coucher-devant-merah-17-01-2013-1616669_23.php

Je peux imaginer les millions d’images qui seront passées en ton esprit en ces dernières secondes. Une vie d’homme, c’est toujours un univers entier. Et chaque mort est une apocalypse.

http://association-imad.fr/pourquoi-une-association/biographie-imad-ibn-ziaten/

Tu sais, cher Imad, aujourd’hui, tu n’es plus seul. Nous sommes des milliers, des millions de Français même, à avoir entendu parler de toi et de ton courage en ce dernier instant, grâce à l’immense force de cette femme qui t’a donné la vie et qui chaque jour se bat pour que ta mort n’ait pas été vaine.

Je peux imaginer le sourire de Latifa, ta maman, en ce jour de juillet 1981, quand elle a serré dans ses bras ce beau poupon qui deviendrait un serviteur de la Nation, de cette France où elle vivait depuis 1979, de cette France où elle a élevé ses enfants dans le respect de leurs racines marocaines, mais aussi dans l’amour des valeurs de la République…

Cher Imad, je ne vais pas te mentir. Quand j’avais 16 ans, moi, je chantais « Parachutiste » de Maxime et je regardais d’un œil assez méprisant les « paras » du huitième RPIMA de Castres, où je grandissais à l’ombre de mes lectures plutôt antimilitaristes…Et puis j’ai grandi, et un peu mieux compris le rôle de l’armée dans le fonctionnement d’un pays.

Aujourd’hui, en regardant défiler ta vie dans les photos et les vidéos que j’ai regardées sur le net, j’ai compris que ta courte biographie mettait en lumières un garçon droit dans ses bottes, ancré dans les valeurs familiales – une des dernières vidéos sur la page Facebook de ta maman te montre aux côtés d’une adorable petite poupée, une nièce peut-être ? – et dans cette autre fraternité qu’est l’Armée Française, où, depuis Saint-Maixent-l’École en 2004 jusqu’à ta préparation du Brevet supérieur de Technicien de l’Armée de Terre en 2012, tu avais servi, voyagé, progressé avec passion.

C’est surtout ton sourire éclatant qui me bouleverse. Je suis certaine que tu as souri à Merah en le saluant en arrivant à votre rendez-vous, comme tu souriais à tes camarades, à tes supérieurs, à tes amis et à ta famille, simple et direct, heureux comme un garçon sans histoires.

Je suis heureuse pour toi, tu sais, et pour ta mémoire. Heureuse qu’une loi ait été votée le 27 novembre 2012 devant le caractère inédit de ta mort et du geste barbare envers un militaire assassiné en raison de son appartenance à un corps de métier, portant création de la mention « Mort pour le service de la Nation ».

Heureuse que tu aies reçu le 11 mars 2013 les insignes de Chevalier de la Légion d’honneur à titre posthume.

Heureuse qu’en avril 2012, ta maman Latifa ait eu l’immense courage de créer L’association Imad-Ibn-Ziaten pour la jeunesse et pour la paix, afin de venir en aide aux jeunes des quartiers en difficulté1, et de promouvoir la laïcité et le dialogue interreligieux.

http://www.liberation.fr/societe/2012/10/14/latifa-ibn-ziaten-imad-in-memoriam_853169

Heureuse d’avoir été présente à ce dîner du CRIF, en 2014, quand Manuel Valls a remis à Latifa un prix pour honorer ses engagements. Je me souviens de la poignée de main échangée avec ta maman, et du regard empreint de bienveillance qu’elle a posé sur moi.

http://france3-regions.francetvinfo.fr/occitanie/haute-garonne/toulouse/le-crif-midi-pyrenees-rend-hommage-latifa-ibn-ziaten-et-son-association-422729.html

Tu sais, Imad, je vis tout près de l’endroit où tu as croisé la Bête Immonde, et je peux t’assurer que les Toulousains sont conscients de ce crime innommable. Lorsque la plaque commémorative a été déplacée, il y a deux ans, nombreux sont ceux qui s’en sont émus…

http://actu.cotetoulouse.fr/ou-est-passee-la-plaque-commemorative-en-memoire-du-militaire-tue-a-toulouse-par-mohamed-merah_15047/

Et je peux t’assurer que c’est la France entière qui t’a rendu hommage en regardant le magnifique documentaire consacré aux combats de ta maman, « Latifa, une femme dans la République » :

http://m.pluzz.francetv.fr/videos/infrarouge_,154396074.html#xtref=https://t.co/GbLX6sH9Xj

Enfin, je peux te promettre que comme il y a cinq ans, lorsque j’enseignais justement au collège de Bellefontaine, le quartier où avait grandi ton assassin, et que j’avais pu aider nos jeunes à dépasser leur aveuglement devant l’admiration que certains portaient à ce meurtrier, je mets moi aussi toutes mes convictions d’enseignante dans la transmission, cette année encore, des valeurs de la République et surtout de la PAIX entre nos communautés à des enfants souvent perdus, désorientés, en révolte contre leur propre pays.

Cher Imad, en ce printemps dont tu ne sens plus les parfums et dont tu ne vois plus les couleurs éclatantes, je te dédie ce petit texte écrit après l’un des attentats commis depuis 2012, puisque c’est aussi le Printemps des Poètes.

 

Rendez-nous cet Islam qui fait les hommes aimants

 

Où sont-ils donc passés, notre Islam des Lumières,

Et les cent arabesques de belles Mosquées Bleues ?

Les senteurs du Hammam, tous les rires joyeux,

Savon noir et argan comme seules bannières….

 

Les gâteaux de l’Aïd aux amandes et aux dattes,

Miel coulant et parfums, tant de femmes en cuisine,

Tantes sœurs et aïeules, et les milles cousines,

S’égayant souriantes de l’Oural à l’Euphrate,

 

Et puis les chiffres arabes, et la voix de Fairouz,

Le désert immuable et le Mont de l’Atlas,

Tant de calligraphies et de siècles qui passent

 

Quand soudain quelques fous veulent les tuer tous,

Les « impies » et les autres, même les musulmans :

Rendez-nous cet Islam qui fait les hommes aimants.

 

Je ne t’oublie pas. Nous ne t’oublions pas. Et chaque Français est fier des engagements de la merveilleuse Mère-Courage qu’est ta maman, Madame Latifa Ibn Ziaten.

 

https://association-imad.fr/

**

http://www.huffingtonpost.fr/sabine-aussenac/myriam/

 

 

Le rossignol et la burqa…-une ancienne nouvelle…

Le rossignol et la burqa

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« Du voile abandonné jaillissait aube neuve, et la jeune fille, remontant sur la scène, dédia son prix à ses parents, à la Tunisie reconstruite, et à l’avenir.  Le rossignol avait gagné : son hymne à la nuit avait touché les cœurs. »

10 juin 2011

Elle osait à peine respirer. Par chance, le lourd tapis du couloir amortissait ses pas. En passant devant la chambre de ses parents, elle entendit le souffle lourd de son père, cette respiration hachée par le labeur. Arrivée devant la porte d’entrée, elle déverrouilla un à un les trois loquets ; année après année, elle avait apprivoisé ces serrures, crochetant son propre logis…

Pieds-nus, elle se faufila sur le sol bétonné de la coursive, avant de pousser la porte de l’appartement d’en face. Elle regarda sa montre ; parfait, elle était à l’heure : exactement 4 heures 30 du matin.

Huit ans. Huit ans déjà que Nour se levait, pratiquement toutes les nuits, à 4 heures 25. Elle n’avait même plus besoin de réveil, réglée comme une horloge, sautant de son lit nuit après nuit, quelle que soit la fatigue accumulée durant la journée. Sa lourde tresse de petite collégienne avait cédé la place à une opulente chevelure auburn, coiffée à la diable ; ses yeux de princesse de l’Atlas s’étaient ourlés de khôl ; les rondeurs de l’enfance avaient disparu. Esther l’attendait, enveloppée dans son sempiternel peignoir rose, un bol de thé fumant à la main. Elles s’enlacèrent.

  • Comment va mon rossignol ce matin ? Pas trop fatiguée ?
  • J’ai fini la dissert sur Kant…je me suis couchée à une heure…
  • Ma gazelle, tu es meshugge, majnouna !!! Tu vas t’épuiser !

Nour éclata de rire en entendant sa vieille amie employer, comme à son habitude, ce mélange de yiddish et d’arabe. Ici, à la cité, c’était Babel, et, si les bandes s’entretuaient parfois pour un kilo d’herbe volée, les adultes, eux, avaient fini par fraterniser.

Puis elle souleva le couvercle du Steinway, caressa les touches, inspira profondément et s’élança, comme une enfant qui court vers sa mère. La musique lui tendait les bras. Et les premières notes des Nocturnes, le morceau qu’elle répétait pour l’audition de fin d’année, s’élevèrent dans la nuit, se heurtant aux murs capitonnés du salon d’Esther, prisonniers de cet intime, mais garants de la liberté d’expression de Nour. Car la jeune femme ne pouvait jouer qu’en secret, protégée dans l’alcôve bienveillante de sa voisine, sous l’œil aveugle de la cité  endormie.

12 juin 2011

La petite cuisine sentait le thé à la menthe et l’amlou, cette pâte d’amandes et de miel au parfum ensoleillé. Fatima, la maman de Nour, fabriquait des pâtisseries pour les grandes surfaces de la cité.

  • Nour, ma fille, prends encore un peu de thé !
  • Maman, tu sais bien que je ne peux rien avaler le matin…Allez, je file au métro, j’ai une colle de français. A ce soir !
  • Va, ma fille, et fais attention à toi !

Nour dévalait déjà les escaliers quatre à quatre. Le vieil ascenseur était en panne, une fois de plus. Devant la barre HLM, la cité s’éveillait, radieuse sous le soleil toulousain, malgré les carcasses calcinées, les canettes abandonnées et les papiers gras. Sous un ciel inondé d’hirondelles, le lac de la Reynerie miroitait. Un court instant, Nour s’imagina être sur une plage tunisienne…

La rame bondée se frayait un chemin à travers la ville rose. Assise sur un strapontin, la jeune fille pianotait, inlassablement, sur ses genoux. Il ne restait que quinze jours avant l’audition, et à peine dix avant le concert aux Jacobins…Nour savait que sa vie entière se jouerait, là, en quelques heures, en quelques minutes, lorsque ses notes deviendraient, ou pas, un passeport pour une nouvelle liberté. Elle songea à ses cousins de Tunisie, aux cris et aux morts, mais aussi aux extases de la liberté retrouvée. Elle se sentait, elle aussi, dépositaire d’une révolution.

Elle revit la petite fille aux joues rondes, et David, son voisin et ami, le petit fils d’Esther. Tout étoilés de sueur, les deux enfants étaient montés boire un peu de jus de grenade ; en se régalant, Nour avait écouté jouer la vieille dame, et avait immédiatement compris que cette eau là la désaltèrerait à jamais. En un instant, elle était tombée amoureuse de la musique et du piano, tout comme elle l’était déjà de David, depuis sa plus tendre enfance, depuis ces longues vacances que le petit parisien passait chez Esther, lorsque ses parents, concertistes, partaient en tournée.

Ce jour là, Nour et sa voisine avaient scellé un pacte, malgré leur grande différence d’âge, malgré les luttes fratricides qui opposaient leurs peuples ; la musique les fit sœurs de sang. Mais ce pacte devint rapidement une alliance de l’ombre. Nour avait encore en mémoire les hurlements de son père lorsqu’il avait découvert cette arche de l’Alliance. En se rendant compte que sa fille passait désormais plus de temps chez leur voisine juive qu’à aider sa mère en cuisine, il était sorti de ses gonds et avait menacé l’enfant d’un exil au « bled » et d’un mariage arrangé.

Ce jour-là, la musique de Nour perdit la vue. Elle devint l’Helen Keller de sa cité, une Helen Keller inversée, à qui la nuit, mystérieusement, rendait soudain la parole, la vue, l’ouïe, tous ces sens en kaléidoscope de beauté, restitués chaque matin à 4 h30…Affectueusement, Esther nommait sa jeune amie « ma princesse aux mille et une notes ». Car comme Shéhérazade, qui racontait chaque soir une histoire à son sultan pour avoir la vie sauve, Nour jouait pour sa vie. Certes, en cachette, dans l’opacité du monde cloîtré de l’appartement d’Esther, mais avec l’intime conviction que seules ces respirations-là la maintenaient en vie, lui donnaient la force d’affronter son quotidien.

Car il lui en avait fallu, de la volonté, à la petite collégienne de banlieue, pour se hisser jusqu’en hypokhâgne, pour échapper aux terribles statistiques d’une société où la plupart de ses camarades, aujourd’hui, étaient soit déjà mariées au bled, soit en CAP de coiffure, quand elles ne restaient pas des journées entières à traîner, désœuvrées, sur les bancs de la cité. Nour avait même été pressentie par le proviseur du lycée du Mirail pour intégrer l’une de ces classes préparatoires spéciales « banlieues », mais elle avait préféré rester auprès des ses siens et fréquentait le prestigieux lycée Fermat, tout en suivant, là aussi, dans le plus grand secret, un cursus parfait au conservatoire de région. Et il semblait, aux dires de ses professeurs, et d’Esther qui la faisait répéter chaque nuit, que l’épure de son talent s’affinait au fil des ans.

Sa seule tristesse était ce terrible secret, qu’elle aurait tant voulu partager avec les êtres qui lui étaient les plus chers. Mais elle ne pouvait s’épanouir pleinement que durant ces heures nocturnes où ses notes se libéraient, comme ces fleurs dont le merveilleux parfum ne s’exhale qu’après le couchant…Oui, Nour était une Belle de nuit.

14 juin 2011

La classe retenait son souffle. La plupart des étudiants avaient les yeux rougis, car ils venaient juste d’entendre le texte de Salim, racontant la mort de son frère Abdel, un journaliste, lors des émeutes qui avaient ébranlé l’Egypte. Le concours était passé, et c’était par pur plaisir que les étudiants se réunissaient, en attendant les résultats de Normale. Ce jour-là, les professeurs de langue étaient à l’honneur, et les élèves parlaient des ponts entre les peuples, des langues qui se font passerelles, des libertés.

Nour lisait le texte qu’elle avait préparé pour son professeur de chinois. Mademoiselle Li Wong pleurait doucement, se demandant par quelle grâce cette jeune Française pouvait percevoir les méandres de l’histoire de son peuple. Mais elle devinait. Elle devinait que ce matin-là, la Garonne confluait avec le Yang Tsé, et que Nour, si elle réussissait son concours, irait bien plus loin que le café de Flore. Car la jeune littéraire ne se contenterait pas d’écrire….Nour lisait son texte « Liberté, je joue ton nom ».

L’air d’été bruissait de lumière. Des notes cristallines s’élevaient depuis le vantail de la petite chapelle de pierres blanches humblement dressée au milieu de ce pré tourangeau. Les Variations Goldberg de Bach semblaient se fondre au ciel d’azur et aux parfums estivaux. Les spectateurs, bien trop nombreux pour la modeste nef, couchés dans l’herbe, fermaient les yeux, bercés par la musique des anges.

Dans la douce pénombre, accueillie et protégée par les solides murs de pierre, la jeune pianiste jouait, les yeux fermés, cette partition qui l’avait à la fois hantée et soutenue de si longues années. Les images d’un autre temps se bousculaient dans sa tête. C’était la première fois qu’un public, à nouveau, l’entendait jouer. Elle devait se souvenir, une dernière fois, pour ne jamais oublier ceux qui n’étaient pas revenus. Elle jouait pour eux, et aussi pour l’insouciante petite fille qu’elle avait été, dont les yeux graves et le cœur pur avait rencontré, dans son pays du soleil levant, cette musique baroque qui s’était faite arc-en-ciel, alliance entre l’occident et l’orient, pont culturel, avant d’être brisée par les diktats insensés du Grand Timonier…

Des heures. Des jours. Des nuits. Des siècles. Au début de sa détention dans les geôles politiques chinoises, Zhu Xia Mei était arrivée à conserver une notion du temps, grâce au rapide de  Shanghai qu’elle entendait siffler chaque soir, mais depuis son transfert dans ce qu’elle supposait être les confins de la Mongolie, elle avait perdu même ce dernier repère. Elle gisait, ce matin-là, au milieu d’une mare de sang. Elle était à présent bien loin du pays de l’ici-bas. Sa sœur de cœur avait été tuée là, sous ses yeux, dans une infinie cruauté, et Mei entendait encore les affres de ses hurlements et les suppliques adressées à leurs tortionnaires. Elle n’avait plus qu’une envie : partir, mourir, elle aussi, fuir cette épouvante sans nom, les coups, les humiliations, cette déshumanisation qui avait fait d’elle, la jeune pianiste de renom, la belle jeune fille cultivée et lettrée, l’insouciante amoureuse des vents et des rêves, une bête apeurée, terrifiée, un squelette sans nom ni visage, qui, dans ses rares moments de lucidité, elle le savait, ressemblait à ces poètes juifs assassinés, à ces êtres englués dans la nuit et le brouillard, dont son professeur d’histoire française lui avait si bien expliqué l’atroce destin. Eluard lui revint soudain en mémoire.

« L’idée qu’il existait encore

Lui brûlait le sang aux poignets »

C’est ce que dit le condamné à mort dans « Avis »

Et Mei se récita intérieurement ce poème, les yeux mi-clos. Elle se souvint du vers suivant,

 «C’est tout au fond de cette horreur

Qu’il a commencé à sourire… »

Mei n’était plus dans sa geôle sordide. Elle n’entendait plus les chaînes des forçats, les gémissements des accouchées à qui l’on avait arraché leurs nouveaux nés, les rires gras et les insultes des gardiens si fiers de leurs humiliations. Mei était à nouveau cette petite écolière aux nattes sages, si pleine d’espérances et d’envies, qui ne vivait que pour la musique et la poésie. Mei était à nouveau cette adolescente passionnée de baroque et de littérature française, la plus brillante de sa promotion, toute entière bercée par la beauté du monde. A quatorze ans, elle avait fait la connaissance de Johann Gottlieb Goldberg, ce jeune prodige du clavecin qui avait enchanté le grand Kantor de Leipzig en jouant ses divines arias. Mei et Gottlieb avaient le même âge, et les quelques siècles qui les séparaient n’avaient guère d’importance. Leurs deux prénoms signifiaient « bénis des Dieux », et la jeune pianiste faisait l’admiration de publics immenses en interprétant ces Variations Goldberg qui, pour un soir, reliaient la Grande Muraille au Rhin. On l’avait surnommée la « Lorelei chinoise », elle, la petite nixe du Yang Tsé, et c’est justement cette sublime alchimie entre l’âme et la culture qui avait provoqué la hargne des dirigeants à son encontre.

Elle se redresse, relève la tête, et, elle aussi, du fond de son horreur, commence à sourire. Non, elle ne mourrait pas. Elle sortirait de ce camp, de cette pénombre pestilentielle, elle témoignerait de ces abjections. Et, surtout, elle jouerait à nouveau. Il lui semble entendre toutes ces voix chères qui s’étaient tues depuis longtemps, comme dans un rêve familier. Sa maman qui lui chantait des comptines au-dessus de son berceau de jonc tressé ; les psalmodies des bonzes qui murmuraient d’apaisantes litanies dans la douceur des encens ; son vieux professeur de piano, Monsieur Tran, dont la rigueur lui avait ouvert les libertés infinies de la création.

Elle n’est plus dans ce camp de Mongolie, elle n’est plus prisonnière de la folie des hommes. En un instant, elle abroge elle-même sa peine, elle brise ses chaînes et s’évade. Elle décide d’un soleil resplendissant et d’étoiles multicolores, elle se fait démiurge, et rejoint son camarade à quatre mains, bien loin des folies communautaires et des chasses aux sorcières contre l’esprit. Zhu Xia Mei décide de vivre, et, surtout, de jouer de la musique, et, ce faisant, de parcourir le monde comme si elle en était particule élémentaire et non plus privée

Elle joue. Des heures. Des jours. Des nuits. Des siècles. Sonates, arias, concertos, cantates, elle se fait femme-orchestre, symphonie d’un nouveau monde, libérant les notes de leur gangue de mort, explorant l’infini. Ses doigts martèlent la terre nue de son cachot, la pierre rêche des murs, l’argile sèche des briques qu’elle devait transporter. La nixe du Yang Tsé façonne les notes de sa poigne de fée, indifférente aux aboiements des gardiens, aux privations, aux abjections.

Et ce sont les Variations Goldberg qui l’aident à survivre, à relever l’âme, à garder le cœur haut et l’espérance folle. Lorsqu’elle joue les douces arias du vieux Jean Sébastien, elle n’est plus au fond de son enfer, mais elle vogue au-delà du Rhin, au-dessus des sombres forêts de sapins de Thuringe. Du pays des musiciens et des philosophes, qui avait engendré l’horreur, elle ne garde que la beauté, elle devient gardienne de l’âme allemande, doublement rebelle face à tous les fascismes de l’humanité, elle devient ambassadrice d’une paix qui ne peut qu’aboutir. Elle parcourt  toujours et encore les méandres de sa mémoire, révélant chaque variation à son souvenir, aiguisant les silences, fuselant les béances. Du néant surgit un être de lumière. Zhu xia Mei, petit papillon aveugle, se cogne à toutes les vitres de son ciel plombé, mais résiste, et répète, inlassablement, cette musique muette. Ces Variations qui n’étaient, au départ, que douce récréation pour un musicien presque fatigué, elle en fait une re-création, une genèse, elle en renaît, intacte, purifiée, libérée.

Les dernières notes s’estompaient dans l’azur tourangeau, tournoyant dans le ciel comme des hirondelles ivres de printemps. Le public, fasciné, se relevait, étourdi, ébloui d’infini. La jeune femme apparut dans le vantail de la chapelle, telle une jeune mariée, portée par l’amour et le rêve, par son amour pour la musique et par cette foi inéluctable dans la beauté du monde. Elle salua son public et s’inclina cérémonieusement devant lui, avant de laisser éclater son bonheur simple. « Que ma joie demeure… », écrivait Jean Sébastien.

18 juin 2011

Les élèves de la classe de Monsieur Leduc devaient ce jour visiter le musée de la Résistance et de la Déportation. Nour avait insisté pour qu’Esther leur serve de guide. Cette année-là, la poésie de la Shoah était au programme du concours, et la jeune fille n’avait pas seulement travaillé le piano chez sa voisine. Des heures durant, assises sur le canapé de la vieille dame, elles avaient lu ensemble Rose Ausländer et Nelly Sachs, et tous ces vers dépeignant les brasiers et les camps. Et après avoir joué ses Nocturnes, encore et encore, jusqu’à la perfection, Nour se plongeait dans une autre nuit, écoutant Esther lui dire les souffrances de la petite fille du ghetto de Varsovie.

Elle lui avait expliqué le numéro ancré dans sa chair, et les cris de Sarah, sa maman, concertiste, elle aussi, quand les soldats avaient détruit le piano à coup de hache, et brûlé les partitions de Chopin, et puis le train, et ces nuits où les femmes continuaient, malgré tout, à se dire des poèmes, à chantonner des chants yiddish…Et puis elle avait emmené Esther  écouter Imre Kertesz au TNT, et elles avaient ri, comme toute la salle, en entendant le délicieux vieux monsieur, Prix Nobel de littérature, critiquer Adorno et dire que oui, la poésie était possible après la nuit d’Auschwitz, et la musique, et la joie. Et Nour l’avait cité dans sa dissertation de concours, aux côtés de Sophocle : « Rien qui vaille la joie ! » Elle en avait aussi parlé à sa cousine, professeur de philosophie à Tunis, et les jeunes femmes savaient que les dictatures finissent toujours par s’effondrer.

A midi, Nour déjeuna avec David. Il était venu de Paris, puisqu’il avait terminé lui aussi son semestre à la Sorbonne, pour le concert aux Jacobins et à l’audition de fin d’année. Les deux jeunes gens longèrent ensuite Garonne, qui ondulait d’aise en cette superbe journée, et Nour expliqua à David que ce soir, elle jouerait voilée. Elle allait emprunter le niqab de sa tante Aïcha, très pratiquante. Car la presse serait là, pour l’ouverture anticipée du festival « Piano aux Jacobins », et elle ne pouvait prendre le risque de faire découvrir son secret juste avant ses examens au conservatoire. Elle serait incognito, une cendrillon en pantoufle de vair, et son Niqab de soliste serait sa robe arc-en-ciel.

La lune était pleine. C’était l’une de ces nuits où l’été explose en sa prime jeunesse, et le jour semblait avoir gagné pour toute éternité le combat pour la lumière. Le soleil, enfant capricieux, ne se résignait pas à quitter ce ciel encore bleuté, tandis que la lune dorait déjà les jardins du cloître des Jacobins. La presse avait mitraillé Nour, lorsque la jeune femme avait surgi en niqab sous le « palmier » de l’église, et ses professeurs l’avaient soutenue malgré les quolibets de la foule. De toutes manières, dès que les premiers accords des Variations Goldberg avaient jailli du piano installé au milieu des statues et des Simples, et que Bach s’était promené entre la sauge et le thym, et les gisants couchés sous les dalles, l’assemblée, médusée, avait oublié la burqa de la jeune fille. Ne demeurait que la musique. Déchirant la nuit comme une offrande.

Plus tard, presqu’au matin, les deux jeunes gens s’étaient assis sur un banc, sous les tilleuls de la promenade entourant la basilique Saint-Sernin. La ville rose dormait, Saint-Sernin sonnait matines, et David osa demander à Nour de l’épouser, lui murmurant qu’elle était, depuis toujours, sa Basherte, sa moitié. Et là, sous le clocher de la plus grande basilique romane d’Europe, au cœur de la ville refuge des républicains espagnols, une jeune française musulmane sourit en  répondant « Oui, habibi ! » à son roi David.

25  juin 2011

Ahmed et Fatima s’étaient mis sur le trente-et-un. Nour leur avait expliqué qu’il s’agissait d’une sorte de distribution des prix, organisée par le lycée à l’occasion des résultats de Normale Sup’. La Dépêche était ouverte sur la table basse. La une titrait sur « Le rossignol et la burqa », et la photo de « la mystérieuse concertiste » s’étalait en pleine page. Toute la journée, les commérages avaient couru dans la cité. La presse nationale s’était aussitôt emparée de l’affaire, France Info avait dépêché David Abiker, France 3 avait enquêté au cœur même de la cité.

Madame Delpoux, le professeur principal de Nour, attendait les parents de la jeune fille sur le parvis des Jacobins. Elle les accueillit en souriant et les informa d’un petit changement de programme. La distribution aurait lieu dans les locaux voisins du conservatoire, pour des raisons pratiques. N’osant rien répliquer à ce qu’il savait être une représentante de l’autorité éducative, Ahmed suivit sans broncher la jeune femme à travers le dédale de briques roses conduisant au conservatoire. Une foule nombreuse se pressait déjà à l’entrée, des parents, des enfants et des adolescents anxieux, et puis la presse, encore, mise dans la confidence par le directeur du conservatoire et par Esther ; car cette occasion serait belle, oui, de dévoiler à la fois un talent et un secret, et dire à un pays que en pleine crise identitaire que les femmes, courageuses, volontaires, et libres, malgré toutes les entraves des religions et des haines fratricides, étaient bien l’avenir de l’homme. Les professeurs de Nour connaissaient son histoire. Il était plus que temps que sa nuit devienne un jour.

Ahmed et Fatima furent conduits dans le grand auditorium. Interloqués, ils assistèrent au discours du directeur, puis aux premières auditions. Fatima, elle, avait déjà compris. Elle se doutait depuis si longtemps de ce que cachaient les cernes de sa princesse…Ahmed allait se lever pour maugréer, quand le silence de fit dans l’assemblée. Une jeune silhouette en niqab s’avançait vers la scène. Le directeur se tenait à ses côtés, et raconta brièvement comment « la jeune fille », dont il n’avait pas prononcé le nom, était devenue celle que la presse avait déjà surnommée « le rossignol à la burqa ». Il raconta les années de labeur, les privations de sommeil, la volonté, et la joie, la joie indicible lorsque l’on entendait jouer cette jeune femme. Elle allait donc jouer, après ces centaines de nuits de secret, les Nocturnes, qu’elle présentait pour le premier prix du conservatoire.

Nour s’inclina devant son public et joua. Elle joua pour l’adolescente émerveillée qui avait découvert Chopin et l’amour infini pour la musique. Elle joua pour Esther et pour Sarah, sa maman morte à Birkenau. Elle joua pour ses camarades de classe qui partageaient Nelly Sachs et Paul Celan avec elle, pour que la fugue de la mort ne revienne jamais. Elle joua pour ses amies de la cité, pour qu’elles trouvent, elles aussi, la place qui leur revenait dans ce pays que toutes aimaient. Elle joua pour la petite Mei aux longues nattes, pour ses années de prison, pour celle qui avait su recouvrer la liberté de penser et de jouer, sans jamais quitter l’espérance. Mais elle joua avant tout pour ses parents, qui avaient quitté leur soleil et la mer miroitante, pour sa grand-mère au bled, elle joua pour la femme qu’elle était devenue, nuit après nuit, pour avoir le droit, enfin, elle aussi, de jouer au grand jour. Et surtout, elle joua pour la paix. Car elle aimait un jeune homme de confession juive, depuis toujours, et elle voulait porter ses fils. Nour, dont le prénom signifiait « lumière », voulait enfin sortir de la nuit.

Un silence assourdissant succéda à la dernière note. Nour se leva.

Elle se dirigea vers le devant de la scène, et vit, à travers la fente de son niqab, ses parents, au premier rang, et David, aux côtés d’Esther. Tous pleuraient d’émotion. Alors, lentement, elle leva son voile, et la cascade de cheveux auburn jaillit autour de son visage éclairé par la grâce. Saisissant le micro que lui tenait le directeur, elle s’adressa à son père et lui dit : « Ismahli, ya abi », « pardon, papa ».

La foule, alors, se leva, se déchaîna, applaudit à tout rompre, pendant que crépitaient les flashs et que les roses étaient jetées par dizaines sur la scène. Ahmed et Fatima montèrent sur la scène, et Nour se jeta dans les bras de ses parents, avant d’aller embrasser Esther, puis David.

Du voile abandonné jaillissait aube neuve, et la jeune fille, remontant sur la scène, dédia son prix à ses parents, à la Tunisie reconstruite, et à l’avenir.  Le rossignol avait gagné : son hymne à la nuit avait touché les cœurs.

24 juin 2015

L’avion se posa sur la piste brûlante, et Nour serra la main se son époux en souriant. Dans quelques heures, elle jouerait dans la bande de Gaza, en compagnie des autres membres de l’Orchestre pour la Paix, cet ensemble composé de musiciens juifs et arabes. Les jumeaux Sarah et Farid étaient restés à la cité, et regarderaient la rediffusion du concert avec leurs deux grands-mères, puisqu’Esther faisait officiellement partie de la famille. Ahmed ne dirait rien, mais Nour savait qu’une larme de fierté coulerait dans son cœur. Et que tard dans la nuit, peut-être vers 4 h30, un peu avant la prière, il écouterait, encore et encore, les Nocturnes que sa fille avait enregistrés avec l’orchestre.

(Nouvelle ayant remporté le Prix de l’Encrier Renversé de Castres)

***

D’autres textes autour du vivre-ensemble ici:

http://sabineaussenac.blog.lemonde.fr/2015/09/02/jesuislalaicite-nouvelles-reflexions-poesies-et-theatre-autour-de-la-laicite/

Un médecin sans histoire peut devenir un Mengele: défense de la filière L!

Chers élèves de troisième, germanistes ou pas, voici quelques pistes de réflexion pour ne pas vous priver d’une magnifique orientation !

Il n’ y a pas que la filière S dans la vie, quoi que puissent en dire certains !!

Je suis chagrinée de voir que la plupart d’entre vous semblent se destiner à de diverses orientations certes toutes prometteuses, mais sans aucune envie d’intégrer un jour une filière littéraire. Ce serait vous priver d’une réflexion passionnante que de ne pas réfléchir à toutes les possibilités offertes et à tous les métiers envisageables…

NON, la section L n’est pas une section « poubelle » ni une « voie de garage » !

NON, la section L n’est pas réservée aux « fumistes », aux « glandeurs », à ceux qui n’ont pas d’autres possibilités car trop faibles en maths ou en sciences économiques ! Et même si ce type de profil se rencontre, oui, mais pas plus qu’ailleurs, on trouve heureusement de « véritables littéraires » et des élèves et étudiants enthousiastes, brillants et cultivés.

NON, on ne devient pas « que prof » en préparant un bac L ! On devient aussi journaliste, employé-e de collectivités locales ou territoriale, rapporteur au Sénat, avocat, infirmière, communiquant, manager, patronne de PME, notaire, courtier en assurances, agent de voyage, guide touristique, traducteur, énarque, élève à Normale Sup ou à Sciences Po, cadre, préfet, artiste, intermittent du spectacle, producteur, acteur, directeur de maison de retraite, directrice d’hôpital, chauffeur de bus, psychologue, kiné, orthophoniste, routière, ministre, président de la république, architecte, commerçant…

Cette liste à la Prévert n’est pas exhaustive, mais soyez certains qu’elle est EXACTE, car un bac L mène certes à de classiques études littéraires, mais aussi au droit et aux sciences économiques, aux écoles d’arts et d’architecture, aux écoles de commerce ou aux filières de tourisme et de l’hôtellerie, voire même aux écoles d’infirmières, à tous les concours de la fonction publique, de gardien de la paix à l’ENA, et à mille autres voies plus variées les unes que les autres ! En effet, il existe en première et en terminale différentes options et spécialités, comme « droit et grands enjeux du monde contemporain », art, histoire des arts,  maths…Certaines écoles, comme les grandes écoles de commerce, recherchent depuis quelques années des candidats issus de la filière littéraire, justement au vu de leurs profils atypiques…

Je sais que nombre d’entre vous ont d’ores et déjà en tête de préparer un bac S ou ES ensuite… C’est une erreur pour certains d’entre vous, pour tous ceux qui, spontanément, aiment le monde de la littérature, des arts, pour tous ceux qui adorent l’histoire et la politique, qui aiment les langues, qui se plaisent à réfléchir au sujet du monde, de la société, de la culture… Ne vous laissez pas influencer par les diktats des maths, des sciences ou de l’économie – et d’ailleurs, on peut fort bien intégrer HEC ou Sciences PO après le bac L !

Songez aussi que si vous êtes déjà des musiciens ou des artistes et que vous baignez dans la culture depuis des années, vous êtes déjà empreints de cette sensibilité littéraire dont le monde et la société, à notre époque de « pertes de valeurs », ont plus que jamais besoin ! Comme je l’ai dit à certains de mes propres élèves, qui prétendaient par exemple que le recrutement en classes préparatoires littéraires favorisait les élèves issus de S  -ce qui est entièrement faux, bien entendu ! -, même les médecins reçoivent ENFIN une (petite) formation de psychologie et de sciences humaines, justement pour à nouveau « humaniser » leur métier qui fait de certains « pontes » des savants, certes, mais dénués de cœur !

Songez aussi que tous les régimes dictatoriaux du monde ont, depuis toujours, commencé par museler la culture et les sciences humaines, justement afin d’éradiquer la pensée et les libertés.

Bref : réfléchissez avant de vous faire embrigader par les sacro-saintes mathématiques. 🙂

Et je ferai bientôt un autre article de blog au sujet des filières technologiques et techniques, voire même des CAP, si décriés dans notre pays qui voudrait faire de chaque élève de collège un futur étudiant en oubliant que nous avons aussi besoin d’artisans et de spécialistes, d’agriculteurs, de bijoutiers…

Je repense à cet autre article, écrit il y a quelques années sur Le Post, lorsqu’il était question de qupprimer l’histoire en TS…

Souviens-toi du Vase de Soissons!

Moi, je trouve qu’on devrait aussi supprimer la philo, en S.

Et les lettres.

Et puis les langues, aussi.

Pour ce qui est des arts et de la musique, on est tranquilles, c’est déjà fait.

Parce qu’entre nous soit dit, ça commençait à bien faire, cette manie de vouloir faire de nos futurs médecins et/ou entrepreneurs des penseurs et des philosophes, qui plus est mélomanes, dotés du sens du Beau et accessibles aux brûlures de l’histoire!!!

C’est vrai quoi, pour remettre un os en place ou pour fermer une usine, pour vacciner un bébé ou pour vendre des avions à des chinois, il est totalement inutile de savoir qu’en Chine, on tue les petites filles et les citoyens tibétains.

Et puis pour aller faire des injections le WE dans quelque gymnase de banlieue, ou pour construire des autoroutes en Afrique, franchement, quel besoin aurait-on de savoir que bouana a colonisé Banania il y a quelques siècles, ou qu’un certain Pasteur a inventé un vaccin contre la rage?

Ne parlons même pas des idées. De la réflexion. De l’éducation aux valeurs. De ce qui fonde un peuple, une nation. Des passerelles entre les cultures…

Petite prof d’allemand de province, épuisée par d’incessants trajets-puisque nous n’avons plus d’élèves, je dois aller à leur rencontre, et ainsi éparpiller mes savoirs et mes forces, je me souviens pourtant de ce PDG d’un grand groupe international qui, lorsque je tentais encore de faire du bouche à bouche à ma discipline moribonde, m’assurait qu’il était INDISPENSABLE de connaître la langue d’un pays pour finaliser véritablement des contrats.

Certes, la langue de Shakespeare suffira pour commander du chien ou des sushis. Mais pas pour deviner les subtilités de ce qui se mumure derrière les tatamis ou les chars entourant une place…

Et la musique…Souvenons-nous de ces orchestres jouant dans les Camps, sous le regard bienveillant des officiers SS…Ils ne savaient plus faire la différence entre le Bien et le Mal, devenus inaccessibles à l’art “dégénéré”, mais émus, toujours, par ces violons du bal joués par des morts vivants.

L’homme, nous le savons bien, redevient bien vite un loup pour l’homme.

Dépourvu de son vernis social, mais surtout des valeurs qui fondèrent toutes nos civilisations – il n’est qu’à regarder deux excellents films récents, “Le Ruban Blanc” ou “La Route”, pour se convaincre des atrocités ordinaires -, il retourne, toutes griffes dehors, vers les sauvageries primitives.

Enfants soldats d’une Afrique déculturée, Talibans sanguinaires, oh vous, peuples soumis aux dictatures, que n’avez-vous pu entendre Mozart, que n’avez-vous pu découvrir les arts…

Nous avons tant de chance, en France.

En ces heures où l’identité nationale fait rage, souvenons-nous du Vase de Soissons.

Et de Saint-Louis sous le chêne, et des prises de nos Bastilles, et de Jaures et autres Jean Moulin…

Je ne comprends pas, mais alors pas du tout, comment un gouvernement si attaché au tricolore veuille subitement décolorer nos écoles et en effacer les traces vives!

Je suis tres en colère!

Nicolas disait qu’il avait pleuré, à Yad Vashem… Qu’il avait changé, à Yad Vashem!!!

Où sont donc passées les larmes de son devoir de mémoire?!!!

Alors ce matin, quelqu’un m’a dit de vous réciter Aragon…

“Je vous salue, ma France aux yeux de tourterelle,

Jamais trop mon tourment, mon amour jamais trop!

Ma France, mon ancienne et nouvelle querelle,

Sol semé de héros, ciel plein de passereaux…

Je vous salue, ma France où les vents se calmèrent!

Ma France de toujours, que la géographie

Ouvre comme une paume aux souffles de la mer

Pour que l’oiseau du large y vienne et se confie!

(…)

Heureuse et forte enfin qui portez pour écharpe

Cet arc-en-ciel témoin qu’il ne tonnera plus,

Liberté dont frémit le silence des harpes,

Ma France d’au-delà le déluge, salut!”

Laissons nos élèves libres de leurs opinions, offrons leur, en cette année de terminale où ils se feront terreau de nos avenirs, la possibilité de devenir des hommes et des femmes libres.

Un médecin sans histoire peut devenir un Mengele.

***

Je vous mets ci-dessous un article tiré d’un journal lycéen, le « Pépin », écrit par Julie Briot, une élève de TL qui vient d’être admissible à Sciences Po Paris sans même passer les écrits, juste sur son brillant dossier.

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« DÉFENSE DE LA FILIÈRE LITTÉRAIRE

Les a priori sur la série littéraire sont nombreux. Dans l’imaginaire collectif lycéen, la L, c’est la filière, au choix : des drogués, des nuls, des glandeurs, ou alors des ‘‘artistes’’ (ce qui correspond en fait aux trois autres à la fois). Tandis que la S représente le travail, la rigueur, l’intelligence, le sérieux, et puis bien sûr la réussite professionnelle.

Mais d’où sortent ces préjugés ? Alors qu’en Italie, par exemple, le bac de lettres est considéré comme celui de l’excellence ?

Malheureusement, cela remonte à bon nombre d’années. L’esprit français a, depuis le XVIIème siècle, toujours privilégié la raison sur la sensibilité, ce qui est dans l’absolu constructif dans la formation intellectuelle ; mais, depuis le siècle dernier, on a considéré que les mathématiques et, par extension, les sciences exactes, étaient les seules disciplines faisant preuve de rationalité, de rigueur, et donc devaient être la valeur de référence de sélection des meilleurs élèves. Il s’ensuit que les parents ont poussé leurs enfants à aller dans les classes scientifiques, même si leurs prédispositions étaient littéraires, parce qu’elles étaient considérées comme celles de l’élite.

De plus, cette dynamique a été accentuée ces dernières années par certains politiciens de tous bords prêchant, par idéologie, sans l’avouer, la suppression de la transmission culturelle.

Ainsi, à cause de cette propagande, la série L a été désertée par les élèves. Et parce que de moins en moins de bacheliers sortent de cette série, les universités ou autres formations traditionnellement réservées aux littéraires ont été obligées d’ouvrir des enseignements aux S et ES, comme par exemple les prépas hypokhâgnes.

De là, on nous a répété que la série L offrait moins de débouchés, avec des enseignements inutiles qui ne produisent rien, que « les S conçoivent les cartons, les ES les fabriquent, et les L dorment dedans ». La suffisance de certains, qui se croient sérieusement l’élite de la nation, n’a d’égal que leur mépris pour les littéraires.

Mais, vous qui lisez ces lignes, je vous en supplie, NE CROYEZ PAS À TOUT CELA ! C’est tout simplement faux !

En aucune façon il ne faut considérer que les cours sont moins bons, moins intéressants ou moins utiles, que les bons élèves se trouvent en S et que les L sont mauvais ! La première chose que nous a dite notre professeur de français en première, c’est que, pour réussir, nous devions être plus rigoureux que les scientifiques.

Aucune filière n’est supérieure aux deux autres ; chacune privilégie une approche du monde différente. Les S favoriseront une vision analytique et expérimentale des phénomènes naturels ; les ES s’intéresseront à la société, de façon économique et sociologique ; et les L se préoccuperont de visions philosophiques et littéraires de l’homme.

Et la formation intellectuelle la moins riche n’est sans doute pas celle de la philosophie, du français, de l’art, de l’histoire, et des langues ; elle est peut-être d’ailleurs celle qui élargit le plus l’esprit, qui fait le plus grandir, et qui permet véritablement de dépasser nos présomptions de lycéens.

Chacun doit trouver sa voie dans la société. Et si la vôtre est l’étude des matières littéraires, la rédaction, l’analyse des textes qui ont fait notre culture et notre mode de pensée, en un mot la compréhension de ce que nous sommes aujourd’hui, eh bien, ne vous réfrénez pas ! Ne cédez pas à ceux qui vous diront que votre choix n’est pas réaliste et qu’il ne servira à rien.

Toutes les écoles valoriseront bien plus un bon candidat de L qu’un candidat moyen de S ou ES. Car ce que les recruteurs cherchent, ce sont des gens compétents, passionnés, enthousiastes, déterminés, et pour être de ceux-là, il vous faut aimer ce que vous faites. Ne choisissez pas votre série en fonction du métier que vous voulez faire, car s’il faut subir pour cela une formation qui ne vous plaît pas, il y a de grandes chances pour que le métier ne vous plaise pas non plus.

Si vous êtes vraiment littéraires et que vous vous dites ‘‘j’irai en S ou ES parce que je ne sais pas ce que je veux faire et que je ne veux pas me fermer de portes’’, eh bien, vous êtes dans l’erreur ; si ce que vous aimez est enseigné en L, alors vous voudrez opter pour des formations qui sont dans la ligne des cours de cette série, et donc que vous pourrez suivre avec un bac L en poche. En plus, si vous êtes polyvalent, vous pouvez continuer si vous le voulez les mathématiques en L.

Et si vous optez finalement pour une série S ou ES, que ce soit en toute connaissance de cause, en sachant que non, vous ne serez pas meilleurs que les autres. Que vous choisissez simplement de vous engager dans une filière spécifique, tout comme la L, et qui a ses avantages et ses inconvénients. Que si les L se détournent parfois des sciences, vous vous détournez de l’apprentissage intellectuel extrêmement riche des matières littéraires.

Alors, pour votre propre bien, dépassez vos préjugés sur la série littéraire ! Soyez libres, soyez les auteurs de vos choix, ne laissez pas les idées reçues décider pour vous. C’est là une attitude de vie que je vous propose : être acteur plutôt que spectateur.

Julie Briot, élève de terminale L  »

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Quelques liens et idées trouvés au hasard du net:

Halte aux idées reçues, les filières littéraires ne mènent pas « nulle part ». Si elles peuvent conduire à l’enseignement ou la recherche, elles façonnent un esprit d’analyse et de synthèse, couplé à une grande culture générale et des qualités rédactionnelles recherchées par d’autres secteurs : communication, édition, journalisme…

Les débouchés

Les Lettres Classiques et Modernes orientent généralement vers la recherche ou l’enseignement. Cependant, d’autres débouchés sont possibles : la communication, l’édition, la documentation, les concours de l’administration… Les sciences du langage permettent aussi de travailler dans la communication, l’orthophonie, les industries de la langue. Vous pouvez aussi envisager de passer des concours de grandes écoles de journalisme ou de communication après la licence. Les CPGE, elles, préparent à certains concours de grandes écoles de journalisme ou encore l’École Normale Supérieure et les Instituts d’Études Politiques (IEP).

Les formations

À l’université, après le bac, les formations en lettres se décomposent en trois spécialités : les Lettres Modernes, les Lettres Classiques et les Sciences du Langage. Les deux premières sont consacrées à la littérature et la dernière à l’étude de la linguistique. Pour réussir en Lettres Classiques, il faut essentiellement connaître les langues anciennes telles que le latin et le grec. Les sciences du langage concernent l’étude du langage en termes scientifiques. Une bonne maîtrise des mathématiques est recommandée.
Les classes préparatoires aux grandes écoles (CPGE) proposent une très bonne formation littéraire avec des spécialités en histoire, géographie, littérature ou en langue. Vous pouvez donc acquérir une très bonne culture générale.

Après un bac L (littéraire), l’université reste la voie privilégiée d’accès aux études supérieures pour les littéraires. Mais ils choisissent également d’autres débouchés, plus surprenants, comme les écoles de commerce !

L’université après un bac L

64,7% des bacs L se dirigent vers l’université. Avec un filière phare : lettres et langues. Les lettres classiques pour les férus de langue ancienne, lettres modernes pour les accros aux analyses de textes. Souvent, ces études mènent à l’enseignement, par le biais du CAPES ou de l’agrégation, manquant de candidats dans ces spécialités, ou à une poursuite en master Métiers de l’enseignement, de l’éducation et de la formation. Mais d’autres secteurs s’ouvrent également aux bacs L : métiers du patrimoine et du livre, journalisme et communication… Pour les polyglottes, les langues peuvent se mêler à une autre filière, ce sont les doubles cursus, lettres-langues, histoire-langues…, mais également s’étudier à temps complet. La licence langues, littératures et civilisations étrangères (LLCE) permet au bac L d’approfondir sa connaissance de la langue, de la culture, de la civilisation, pour l’enseigner, la traduire, l’étudier, ou exercer dans le tourisme. Quant à la filière langues étrangères appliquées (LEA), il s’agit d’étudier des langues étrangères en relation avec une discipline, commerce, économie…

En droit, les bacs L représentent 20% des inscrits en première année. Volume horaire important, nouvelles matières, il faudra s’accrocher dès la rentrée, et surtout, ne pas choisir ce cursus par hasard. À la sortie, des fonctions juridiques de prestige, mais sélectives, comme avocat, juge, notaire, et la possibilité de passer des concours administratifs (ENA, fonction publique…).

Nos bacs L se bousculent également en psychologie, mais la filière enregistre de nombreux abandons en cours de route : attention, le cursus est exigeant, et demande de bons résultats dans les matières scientifiques (beaucoup de statistiques). Et les sciences humaines et sociales offrent d’autres possibilités : sociologue, géologue, archéologue

En arts, on trouve diverses mentions pour les bacs L, arts plastiques ou du spectacle, musique, menant à l’enseignement, pour l’Éducation Nationale (postes se raréfiant), mais aussi asso, collectivités…, et aux concours des différentes écoles. Les sciences de l’éducation ouvrent la voie aux métiers du travail social, et à certains concours administratifs.
Et pourquoi pas l’économie-gestion ? La licence administration économique et sociale (AES), pluridisciplinaire, reste la plus adaptée aux L. Les débouchés : métiers de la banque, de l’assurance, des ressources humaines.

Bac L : Les classes prépas

7,9% des bacs L choisissent les classes préparatoires aux grandes écoles (7,8% CPGE lettres, 0,1% économiques, faible pourcentage s’expliquant par le niveau de maths important). Aujourd’hui, de nombreuses places restent vacantes dans ces classes : tentez votre chance ! Si le programme reste ardu, la classe prépa permet de ne pas se spécialiser immédiatement, laissant ouvertes les voies d’orientation, et de postuler pour de prestigieux concours : ENS (Écoles Nationales Supérieures), IEP (Instituts d’Études Supérieures), écoles de journalisme, Grandes Écoles, dont celles de commerce, qui apprécient de plus en plus les profils littéraires. Que ce soit en prépa lettres (A/L, la fameuse hypokhâgne puis khâgne), prépa lettres et sciences sociales (B/L), Chartres ou Saint Cyr, voire prépa commerce (mais mieux vaut passer par la voie réservée aux littéraires pour intégrer une école de commerce), il faudra s’adapter au rythme soutenu, au travail personnel important, mais rien d’insurmontable avec un peu de motivation et de passion. Filet de sécurité : la possibilité de repartir vers les bancs de la fac en cours de route.

Les filières courtes avec un bac L

Les bacs L optent surtout pour les BTS (10,5%), moins pour les DUT (2,1%). Une formation à la fois théorique et pratique en deux ans, souvent en alternance, pour une insertion immédiate sur le marché du travail, ou une poursuite à l’université (souvent en licence pro) ou en école spécialisée. Les BTS tourisme et communication attirent le plus, audiovisuel et photographie dans une moindre mesure. Certains vont même en hôtellerie et restauration, après une année de remise à niveau. Côté DUT, les bacs L sont friands d’information et communication et carrières sociales.

Les écoles accessibles après un bac L

Arts, communication (une centaine d’écoles), audiovisuel, paramédical (infirmiers, orthophonistes…), journalisme (une cinquantaine d’écoles, treize reconnues par la profession), les écoles spécialisées sont nombreuses… et ne se valent pas toutes ! Les tarifs d’inscription ne sont pas synonymes de qualité, il faudra impérativement regarder la reconnaissance du diplôme par l’État.

Quels métiers après un bac L ?

Les métiers accessibles après un bac L sont très nombreux puisque le bac L ouvre la porte à beaucoup de secteurs (le bac L est un bac général). Avant de s’intéresser à un métier, il faut donc se pencher sur un secteur qui vous intéresse. Une fois le secteur déterminé, il vous sera facile d’y trouver les métiers qui le composent ! Pour cela, vous pouvez utiliser notre « moteur de recherche métiers ».
D’une manière générale, le bac L offre des débouchés vers :
Les métiers des lettres et langues, les métiers de l’enseignement, les métiers de la communication, les métiers du tourisme, du droit, de la psychologie, des arts, de l’économie-gestion ou encore de l’audiovisuel.

Témoignage : Sandrine, 18 ans, Bac L

Littéraire dans l’âme, Sandrine a toujours souhaité étudier les lettres. «Aussi longtemps que je m’en souvienne, j’ai toujours eu une appétence pour la littérature, notamment pour les romans de Balzac, Zola ou Maupassant». C’est donc tout naturellement qu’une fois son bac L en poche, elle s’inscrit en licence de lettres modernes. «Histoire de la langue, Linguistique, Latin, Stylistique rhétorique, sciences du langage ou encore communication… les enseignements sont aussi intéressants que variés» estime Sandrine. D’ailleurs après la licence, elle se verrait bien en master communication afin d’exercer le métier de responsable communication dans une maison d’édition afin d’associer «travail et plaisir». «Promouvoir des auteurs et leurs romans et être payé pour cela, serait l’idéal» conclut Sandrine. Souhaitons-lui bonne chance.

http://www.etudes-litteraires.com/forum/forum11-la-filiere-litteraire.html

Douce France : une fable contre le FN

Douce France 

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Je vous salue ma France, arrachée aux fantômes !

Ô rendue à la paix ! Vaisseau sauvé des eaux…

Pays qui chante : Orléans, Beaugency, Vendôme !

Cloches, cloches, sonnez l’angélus des oiseaux !

 

Marcel Dupont se réveilla en sursaut. Il avait rêvé qu’il était en primaire et qu’il récitait ce beau poème d’Aragon, que son père, ancien résistant, aimait tant…Il jeta un coup d’œil rapide vers son réveil en forme de coq et pesta intérieurement. Germaine avait encore oublié de changer les piles. Elle savait pourtant qu’il détestait arriver en retard au bureau ! Il s’habilla à la hâte avec les vêtements qu’il avait soigneusement déposés la veille et descendit à la cuisine. Il maugréa, puis se souvint avec satisfaction du bon score que son parti avait récolté hier au soir, lors du premier tour des Municipales. Allons, cette semaine s’annonçait bien, malgré tout…

Un étrange silence régnait dans la petite pièce méticuleusement rangée. Marcel s’étonna de ne pas voir son épouse affairée aux fourneaux, et pensa qu’elle était peut-être déjà partie au marché. Il alluma machinalement la radio avant de passer son café avec sa cafetière Krups, se réjouissant une fois de plus d’avoir investi dans la qualité allemande… Tiens, c’était amusant, d’ailleurs, la radio diffusait un chant militaire allemand, Heili Heilo, que Marcel n’avait pas entendu depuis la fin de la guerre…

Le quinquagénaire s’assit à sa place et déplia soigneusement sa serviette aux couleurs du drapeau tricolore, assortie d’ailleurs à la toile cirée et aux voilages. Avant de beurrer son toast avec le bon beurre de Normandie, il voulut se servir son jus de fruit favori, le bon jus de pamplemousse du LIDL, son magasin fétiche – comme il aimait à le répéter à son entourage, même dans le discount, la qualité allemande ne le décevait jamais… –, mais, étrangement, il ne trouva que du jus de pomme dans le réfrigérateur Miele. Décidément, ce n’était pas son jour…

Le chant militaire allemand laissa place au flash info de ce qu’il pensait être sa station favorite, RMC news. Mais un jingle inconnu le fit tressaillir : il sourit en reconnaissant… la Marseillaise ! Il sourit, et se dit que le Président était sans doute mort dans la nuit. Mais non, le speaker ouvrit son journal sur autre chose, et commença à parler d’une rencontre au sommet entre Madame Le Guen et le leader du parti d’extrême-droite italien. Marcel laissa tomber son bol de café en entendant le journaliste parler de « la Présidente de la République » en évoquant Martine Le Guen ! Il se leva pour chercher l’éponge sur l’évier, soudain très énervé. Mais qu’est-ce-que c’était que cette mascarade, on n’était pas le premier avril, quand même !

Il allait de ce pas appeler sa radio, pour leur prouver qu’il faisait partie de ces auditeurs qui prennent la parole, selon le slogan qui avait fait leur renommée… Se moquer de la présidente de son parti, de son cher Front Radical, était intolérable ! Satanés journalistes, toujours à vouloir rabaisser cette femme de tête, quelle honte…Ils étaient tous à la solde du lobby juif, c’était certain !

Mais il se souvint qu’il était déjà en retard, et éteignit le poste d’un geste rageur. Il écouterait la suite du programme dans sa BM, et il appellerait la radio ce soir… Il ferma soigneusement la porte blindée du petit pavillon après avoir enclenché l’alarme et vérifié qu’Adolf, son bouvier des Flandres, était bien détaché.

Je vous salue, ma France aux yeux de tourterelle,

Jamais trop mon tourment, mon amour jamais trop.

Ma France, mon ancienne et nouvelle querelle,

Sol semé de héros, ciel plein de passereaux…

Puis il sortit la voiture de l’allée. Et pila, aussitôt.

La promenade François Mitterrand, habituellement noire de monde en ce matin de marché, était presque totalement déserte. Seuls quelques stands étaient dressés le long des murs grillagés de ce petit quartier pavillonnaire. Quelques femmes déambulaient le long de la promenade, un panier à la main. Marcel Dupond se frotta les yeux, et commença à douter de sa raison… Il n’avait jamais vu ces imposantes villas flambant neuves, aux allures de mirador, entourées de grilles et de barbelés… Il avait soudain l’impression de vivre un mauvais rêve. Pourtant, il ne se souvenait pas avoir abusé de Schnaps la veille au soir…Non, il lui semblait avoir terminé la lecture d’une biographie de Franco après avoir sorti le chien…

Il redescendit de sa voiture et s’avança, presque chancelant, vers le premier stand, où un vieil homme était en train de déballer des choux fleurs. Où étaient donc passés les dizaines d’étals multicolores, et toute la foule bigarrée qui, d’ordinaire, se pressait en ce marché de plein vent ? Où étaient les stands de fruits et légumes, flanqués des étals de bijoux et de sacs, où se cachaient les grands noirs souriant qui vendaient leur bimbeloterie, et toutes les mamans voilées qui, poussette contre poussette, flânaient en rentrant de l’école Jean-Jaurès ? La rue était réellement vide, et, fait très étrange, semblait avoir été totalement désertée par la population du quartier, composée d’une majorité d’immigrés…

Marcel aborda le vendeur :

  • Dites, Monsieur, que s’est-il passé ? Où sont les autres stands ? Et où sont les… enfin bon, les… les gens, quoi, les gens du Maghreb, et puis les… africains ?
  • Ben dites donc, vous rentrez de la lune, vous ! Ne me dites pas que vous n’êtes pas au courant, depuis presqu’un an que Martine a nettoyé le pays !! Ha ha, vous étiez dans le coma, peut-être ?

Le visage rubicond du vieil homme s’éclaira pendant qu’il se fendait d’un rire gras. Marcel tressaillit. Il essayait de comprendre, et relança la conversation :

  • Vous… vous voulez dire que Martine Le Guen est au pouvoir ? En France ?
  • Ben oui ! Un peu, oui ! On la voulait, et on l’a eue, notre Martine !
  • Et… où sont les immeubles qui étaient là, et les petits pavillons, et… les gens ?
  • Mais tu te moques de moi ! Tu sais bien que tout a été rasé, et que le quartier a été racheté par la famille Le Guen ! Toutes les familles immigrées sont parquées dans le Camp de la Zone, et les Français de souche qui n’ont pas eu de quoi se repayer une villa sont partis en banlieue. Faut lire le journal, mon pauvre vieux! Et puis je vais te dire, moi, j’en suis bien content, de ce nettoyage !!

Marcel recula d’un pas en remerciant le vendeur, sans s’offusquer du fait d’avoir été tutoyé. Il tenta de masquer sa surprise et s’éloigna d’un pas mal assuré, en se demandant si le maraîcher n’avait pas raison… Il avait peut-être eu un accident, ou une maladie. Peut-être avait-il été, oui, dans le coma, après tout ? Il remonta dans sa berline et actionna son kit mains libres. Il essaya de joindre Germaine, sans succès. Il ne tomba même pas sur le répondeur, mais sur un disque lui disant qu’il n’y avait pas d’abonné au numéro demandé. De plus en plus énervé, il composa le numéro d’Éva, leur fille aînée. Normalement, elle était en cours, au lycée Pompidou, à l’autre extrémité de la ville, en train d’enseigner les rudiments de la langue de Goethe à tous ces gamins des cités, mais avec un peu de chance ce serait l’interclasse.

Je vous salue, ma France, où les vents se calmèrent !

Ma France de toujours, que la géographie

Ouvre comme une paume aux souffles de la mer

Pour que l’oiseau du large y vienne et se confie.

Justement, elle répondit à la première sonnerie.

  • Papa ? C’est gentil de m’appeler, je me demandais si tu voulais que je passe faire le ménage, ou si tu t’étais arrangé avec la femme de Benito.
  • Mais… depuis quand ma fille et ma belle-fille font-elles le ménage chez nous ? cria Marcel, de plus en plus perturbé.

Il entendait, en arrière-fond, des pleurs et des disputes, et ne comprenait pas non plus ce qui se passait au lycée de sa fille. Elle n’était pas institutrice, quand même ! Décidément, c’était de pire en pire, avec ces gamins venus d’ailleurs…La pauvrette, elle ne l’avait pas écouté, à l’époque, elle avait refusé de faire hypokhâgne et était allée à cette université si mal fréquentée…Elle le payait chèrement, aujourd’hui, son idéalisme…Elle reprit la parole, sa voix couvrant les pleurs :

  • Papa, mon papounet, tu sais bien que depuis que maman est au camp, c’est Jennifer et moi qui nous relayons pour te seconder… D’ailleurs tu sais, pour le jus de pamplemousse, laisse tomber… Le mari de ma copine Anne est responsable marketing chez Deschamps, et les rayons sont de plus en plus vides… Depuis que ta chère Martine a décrété toutes ces mesures d’embargo, c’est fichu… Te voilà condamné à consommer français, point barre. Mais c’est ce que tu voulais, non ?
  • Mais qu’est-ce-que tu racontes ? Quel camp ? Quel embargo ?
  • Papa !! Papa, tu as oublié que maman est d’origine juive ? Et que c’est toi qui l’as conduite au camp, soi-disant pour une simple formalité ? Tu ne te souviens déjà plus de ses larmes, de toutes ces histoires de Vel d’Hiv dont elle te rabattait les oreilles, de ses cris ? Quant à l’embargo, tu comptais parmi ses plus fervents partisans… Alors ne te plains pas, c’est trop tard ! Bon, je te laisse, les enfants vont finir par me rendre chèvre… Ils ont tellement faim, je ne sais plus quoi faire… Depuis que je n’ai plus le droit de travailler, j’ai perdu toute mon énergie. Finalement, ils me manquent terriblement, mes Ahmed, mes Youssouf, et même les petits Roms qui m’en faisaient voir de toutes les couleurs… Maman me l’avait dit, je n’ai vraiment pas l’âme d’une femme au foyer ! Allez, mon papounet, courage, on se voit bientôt, pour la cérémonie de Jean-Martin qui doit entrer au Panthéon, mon Dieu, pépé se retournerait dans sa tombe… Tu avais promis que tu en profiterais pour parler au chef de quartier et au préfet de la situation de maman…Gros bisous, je vais essayer d’aller au jardin, voir si les tomates sont mûres…

Je vous salue, ma France, où l’oiseau de passage,

De Lille à Roncevaux, de Brest au Montcenis,

Pour la première fois a fait l’apprentissage

De ce qu’il peut coûter d’abandonner un nid !

Marcel Dupont était comme sonné. Il comprit à demi-mot que la dépouille de Jean-Martin Le Guen devait apparemment entrer au Panthéon, et eut lui aussi une pensée émue pour son père, qui avait été un résistant de la première heure et n’avait jamais accepté les engagements de son fils… Il leva machinalement les yeux avant de démarrer, et chercha des yeux la plaque de la Promenade François Mitterrand. Elle aussi avait disparu… Il lut, éberlué, « Promenade Augusto Pinochet », avant de faire marche arrière pour vérifier le nom de l’école Jean Jaurès ; elle aussi avait été rebaptisée. Un drapeau tricolore flottait au vent, sous le grand panneau « École Dieudonné ». En roulant, il se demanda aussi par quel miracle son intello de fille ainée s’était mise à cultiver son jardin… Elle qui était déjà incapable de réussir correctement une recette…

Il conduisit ensuite très lentement, se dirigeant vers sa banque, s’étonnant des rues absolument dépeuplées de voitures, et put constater l’étendue des changements… La plupart des noms des rues avaient été changés, et la grande statue du Général de Gaulle avait été remplacée par un buste de Bénito Mussolini. Les rues étaient très, très propres, et quasi désertes. Seules quelques mères promenaient leurs enfants. Il n’y avait plus aucun SDF devant la gare, ni devant la fontaine, et quasiment chaque maison arborait un drapeau tricolore. En passant sur le pont des treilles, il constata aussi que les baraquements Roms, installés sur la prairie des berges, s’étaient volatilisés… Marcel avait aussi tenté d’allumer son autoradio et pu constater que ce dernier ne diffusait qu’une seule station, toujours RMC news. Soudain, il freina, et blêmit en voyant l’immense étendue de tentes qui se dressaient à l’emplacement de l’ancien stade de Coubertin. C’était donc là. Il était arrivé au « Camp de la Zone ».

Des soldats en armes en gardaient l’entrée principale. De part et d’autre de ce qui avait été une pelouse et une piscine olympique, fierté de l’ancienne municipalité communiste, Marcel apercevait les imposants miradors. L’un d’entre eux semblait avoir été simplement dédié à une nouvelle fonction, puisque dans le souvenir du quinquagénaire, c’était là que se dressait le minaret de la Mosquée, ce fameux minaret qu’il n’avait pas réussi à faire interdire, malgré les pétitions…Comme ils avaient été actifs, pourtant, avec ses camarades frontistes, démarchant les cafés, les commerces…Mais en vain, puisque la Mosquée avait fini par se construire…

Une foule impressionnante grouillait à l’intérieur du camp. Il y avait là essentiellement des femmes et des enfants de tous âges. Aucun d’entre eux ne semblait aller à l’école. Tout au fond, vers l’ancienne usine, Marcel apercevait un ballet de bus, et il eut l’impression que des hommes, sous la garde d’autres soldats armés, montaient dans ces véhicules. Il aborda l’un des militaires.

  • Excusez-moi, soldat. Que font ces hommes, là-bas ?
  • Ils partent pour le camp de travail, monsieur, comme tous les matins !
  • Et… ces enfants, pourquoi ne sont-ils pas scolarisés ?

Le soldat fixa Marcel d’un air interloqué, avant de le tancer vertement :

  • Vous êtes de la presse underground ? Je croyais qu’on avait nettoyé le pays de toute la racaille du « Petit Journal », pourtant ! Du balai, vite ! Vous savez très bien que les Français de souche sont les seuls à pouvoir envoyer leurs gamins à l’école ! Toute cette racaille traîne dans le camp à longueur de journée ! Enfin, heureusement, Martine a lancé la campagne de stérilisation, je peux vous dire que ça va faire du bien à la France ! Allez, faut pas rester là, circulez ! Et puis je vous déconseille de continuer en voiture, vous pourriez éveiller des convoitises…

Patrie également à la colombe ou l’aigle,

De l’audace et du chant doublement habitée !

Je vous salue, ma France, où les blés et les seigles

Mûrissent au soleil de la diversité…

Marcel se mit à trembler. Il vivait un cauchemar, il en était à présent certain. Il allait se réveiller, et retrouver la ville sous son aspect habituel, avec les petits Roms qui mendiaient sous la fontaine, avec les ados des cités qui, appuyés sur leurs scooters, s’interpelaient en riant…Il irait boire son café au Bar de la Marine, et échangerait des souvenir du Djebel avec le vieil Ahmed, qui, même s’il était du bled, n’était pas un mauvais bougre… Sa fille l’appellerait à la récréation pour lui raconter que Mohamed s’était évanoui parce qu’il respectait le Ramadan. Germaine lui préparerait une tresse au pavot et voudrait faire Shabbat, et ils se disputeraient avant sa réunion du Parti, puisqu’il lui dirait qu’il ne voulait plus entendre parler de ses origines juives, et qu’il œuvrait, lui, Marcel Dupont, depuis sa province, aux côtés de la dirigeante du FR, pour rendre à la France sa grandeur déchue…

Il tremblait parce qu’il n’aurait jamais imaginé, en fait, que le FR mettrait, en cas de victoire, toutes ses idées en pratique… Oui, Marcel était un exalté, qui  militait depuis la naissance du parti de Jean-Martin Le Guen, dans les années quatre-vingt.  Il était de tous les combats, faisant activement circuler les pétitions des sites extrémistes à ses contacts, collant les affiches, ne manquant aucune réunion… Il ne ratait jamais l’occasion de faire une blague raciste, et il avait, en vain, tenté d’imposer les idées du FR à ses enfants, qu’il avait appelés, sans l’accord de sa femme clouée à la maternité, Éva et Bénito, en hommage à ses héros…

Comme il avait été heureux, au moment de la fameuse « Manif pour tous »…Ah, quelle immense joie de voir son pays se dresser à l’appel des  Zénour, des Rigide Barlot, de tous ceux qui, enfin, aspiraient à un ordre nouveau…Il se souvenait des débats agités dans le petit écran, autour des questions du voile et de la laïcité…

Mais là, il se rendait bien compte de l’absurdité de cette situation… Rassemblant son courage à deux mains, il reprit le volant et se dirigea vers la banque. En se garant au parking, totalement désert, sous les grands platanes qui, eux, étaient heureusement à leur place ancestrale, il aperçut la foule de gens qui faisaient la queue devant la superette et devant la pharmacie, le long du trottoir…Le cinéma, fermé à cette heure, proposait un documentaire sur le scoutisme et une rétrospective Marlène Dietrich.  La banque aussi était pavoisée, un grand drapeau tricolore voletait fièrement à la baie vitrée de l’étage, comme si le bâtiment faisait partie de quelque administration nationale…

Marcel remonta la file et passa son badge avant de regagner, interloqué, son bureau. Là non plus, il ne reconnaissait rien. De grandes affiches appelaient à venir déposer les euros à la Banque de France et invitaient les gens à rendre leurs cartes bancaires. En passant devant le guichet, il vit Élodie, la petite stagiaire, qui portait une sorte d’uniforme bleu, et qui semblait avoir pris du galon car elle donnait du liquide à une vieille dame qui tendait une immense valise à la jeune femme : Élodie y déposait des liasses de billets, et Marcel se frotta les yeux en reconnaissant les coupures… Il s’agissait de… francs, oui, les billets étaient des billets de cent francs !

Un grand homme blond et élancé sortit d’une belle pièce lumineuse, décorée d’un immense portrait de Martine Le Guen. Il s’avança en souriant vers Marcel :

  • Alors, mon cher, vous voilà de retour ? Je suis désolé que vous ayez manqué la cérémonie d’investiture de notre Directeur Général, à Vichy. C’était magnifique, vraiment !
  • Mais… mais, bredouilla Marcel. Ou est Monsieur Zherbi, notre Directeur ?

Le visage de son interlocuteur s’empourpra.

  • Dites-donc, mon vieux, calmez-vous immédiatement. Je me demande si les médecins ont bien fait de donner leur aval pour votre sortie de clinique…Vous ne me semblez pas totalement rétabli…Pour votre gouverne, je vous rappelle que Zherbi et les gens de son acabit ont été parqués comme leurs petits camarades, à la Zone…Ce brave type casse des cailloux comme tout le monde, et j’espère qu’il sera bientôt de retour parmi les siens !
  • Mais… Monsieur Zherbi avait fait Sciences Po, et…et son père avait été décoré pour services rendus à la patrie…Je me souviens encore de la pétition que nous avions fait circuler pour protester, en 2014…
  • Justement, mon cher, réjouissez-vous ! À l’époque, la pétition avait atterri dans la corbeille du gouvernement socialiste… Nous avons mangé notre pain noir, et la justice a enfin été rétablie ! Ces gens sont à présent à leur place ! Bon, sur ce, je vous laisse, nous avons tous du travail. Et n’oubliez pas, le chef de quartier passera à dix-huit heures pour le bilan du jour ! Vous signerez l’ensemble et ce sera ensuite visé par la Kommandantur.

Je vous salue, ma France, où le peuple est habile

À ces travaux qui font les jours émerveillés

Et que l’on vient de loin saluer dans sa ville

Paris, mon cœur, trois ans vainement fusillé !

Marcel se dirigea à pas lourds vers son bureau et alluma son ordinateur. Il s’étonna de la lenteur de la connexion et vit ensuite un étrange logo s’afficher à l’écran : http://www.cocorico.net. Il tenta en vain de se connecter à Google, à Yahoo…Tous les moteurs de recherche semblaient dysfonctionner. Pourtant, cela faisait longtemps que la banque était sortie de l’intranet…Il réussit enfin, au bout de longues minutes, à accéder à ce qui semblait être un site d’informations. Il fit défiler les actualités, lisant les titres sans croire tout à fait à la réalité de ce qu’il apprenait…

  • Le dernier camp de Roms du 95 nettoyé au karscher : une centaine de victimes, parmi lesquelles de nombreux enfants. Les survivants ont été reconduits en camions blindés à la frontière.
  • Martine Le Guen en route pour le Panthéon après une cérémonie d’hommage à Domrémy.
  • Yann Barthès condamné ! L’ex-humoriste ira rejoindre Ruquier et la bande des Guignols au Bagne de Papeete.
  • Ouverture du Festival de Cannes avec le film « Gégene, mon amour », déjà pressenti pour le Coq d’Or.
  • Une équipe entièrement blanc-bleue ! Le Stade de France va voir jouer cette équipe enfin débarrassée des colorés, comme disait Jean-Martin Le Guen !

Marcel chercha en vain des informations à propos de la situation économique du pays. Pourtant, il avait lui-même constaté, depuis le marché vide du matin jusqu’à cette valise de billets, que la France semblait avoir plongé dans un protectionnisme délirant. Abandonner l’Euro, pourquoi pas, mais fermer les frontières, museler le net ? Que se passait-il ? Il ne comprenait rien à la situation.

Il voulut en avoir le cœur net et, vers midi, il se dirigea vers le petit Casino de la place. Le magasin était désert, et fort peu achalandé. Seules quelques rares denrées poussiéreuses restaient en rayons, des conserves de cassoulet, des pruneaux…Une radio diffusait en boucle de la chanson française. Marcel aborda la jeune caissière.

  • Vous n’avez pas de sandwichs ? Ni de coca ? Et où sont les fruits et légumes, le sucre, les produits de beauté ?
  • Vous savez bien, Monsieur, nous n’avons plus de pain depuis longtemps, puisqu’il n’y a plus de quoi faire rouler les tracteurs, ni les camions de livraison…Un an, ce n’est pas suffisant pour redresser l’économie, la Présidente l’a dit hier soir sur Chaîne 1, et puis il faut se serrer la ceinture. Moi, j’ai déjà perdu vingt kilos. Maman est morte il y a deux mois, faute de soins, puisque nous ne parvenons plus à recevoir les médicaments génériques de Chine, mais que pouvons-nous faire, nous, les petits?

La jeune femme fixait Marcel d’un air un peu hagard. Ce dernier sortit, chancelant, retrouver la lumière du jour. Il pénétra ensuite dans la pharmacie, il lui fallait absolument de l’aspirine, sinon, sa tête allait éclater…Mais la pharmacienne, qui, il s’en souvenait, à présent, était déjà à son poste dans les années soixante-dix, et qui lui expliqua avoir été obligée de reprendre su service, faute de droits à la retraite,  n’avait que des tisanes à lui proposer…

Chancelant, Marcel alla s’assoir sur un banc de la place, un quotidien à la main. Il feuilleta les pages de ses mains tremblantes, parcourant les dépêches autour des cérémonies locales récompensant des mères méritantes et les rares articles de fond consacrés au redressement du pays…Une caricature montrait l’ancien président Hollande accroché aux barreaux de sa prison, au bagne de Papeete, une rose entre les dents, et criant « Je vois enfin la vie en rose ! »…Marcel mangeait sans grand appétit un pain au chocolat rassis, et il scrutait la place dans l’espoir d’y retrouver ses anciens repères. En vain :

Le kébab n’existait plus, il avait été remplacé par un vendeur d’armes. Le petit restaurant chinois avait fait place à un pressing ; Marcel, interloqué, déchiffra la publicité de l’enseigne :

  • Votre uniforme propre en moins de deux heures ! Réduction pour les membres du FR !

La librairie avait fermé, de même que le magasin de jouets. Quant à la fontaine, la majestueuse et plantureuse sirène qui y crachotait de l’eau s’était volatilisée au profit d’un buste de Pétain.

Heureuse et forte enfin qui portez pour écharpe

Cet arc-en-ciel témoin qu’il ne tonnera plus,

Liberté dont frémit le silence des harpes,

Ma France d’au-delà le déluge, salut !

Soudain, Marcel sursauta et se retourna. Un adolescent aux yeux brillants lui avait tapé sur l’épaule, et lui chuchota qu’il le suivait depuis le matin, depuis son arrivée au parking. Il avait aussi entendu sa conversation avec la caissière, et il lui proposa de le suivre.

Marcel n’hésita pas. Il se leva prestement et emboîta le pas au jeune homme ; il se retrouva bientôt dans une petite ruelle sombre, puis, après avoir monté quelques marches branlantes d’un escalier vermoulu, dans un grand appartement recouvert d’affiches rouges et noires. Un groupe de personnes de tous âges était assis à même le sol et discutait avec passion. Il reconnut aussitôt l’ancien adjoint du maire, et aussi la proviseure du lycée de sa fille. Il y avait aussi deux jeunes filles très typées et un grand noir drapé d’une houppelande, malgré la chaleur étouffante.

  • Monsieur Dupond ! Merci d’être venu. Je sais que vous avez été absent longtemps suite à votre amnésie, et je voulais vous témoigner ma sympathie, malgré les différents que nous avons eus par le passé. Je suis désolée de l’internement de votre épouse. Je l’aimais beaucoup, vous savez, nous discutions, les samedis, au marché…Une belle personne, vraiment !

La proviseure s’était levée et se dirigea vers Marcel. Elle l’invita ensuite à s’assoir sur l’unique chaise de ce qui semblait être une sorte de permanence, et se mit à lui raconter comment elle avait, en vain, essayé de sauver Germaine du Camp de la Zone. Elle continua ensuite à dresser le bilan alarmant de la situation. Fatima et Warda, deux anciennes étudiantes, avaient échappé à la Rafle de janvier, tout comme Ramtoudjiné, le vigile des Galeries, et Paul, l’adolescent qui avait abordé Marcel.

Tous les quatre avaient commencé à organiser ce qu’ils nommaient la « résistance » au sein de leur petite ville, mais ils étaient bien démunis face à l’emprise gouvernementale. La proviseure en appela à la lucidité de Marcel. Certes, il avait été un militant de la première heure, mais maintenant qu’il était face au fait accompli de la dictature du FR, qu’allait-il décider ? Serait-il prêt, en mémoire de son père, à changer son fusil d’épaule, et à les aider, grâce à ses positions privilégiées ? Il n’était pas possible de rester les bras croisés. Il fallait se relever, agir, mobiliser le pays muselé. On ne pouvait impunément laisser une jeunesse grandir sans aucun accès à l’éducation, ni obliger les femmes à revenir à la maison, ni expulser des étrangers qui vivaient en France depuis des générations…

Marcel, soudain, se sentit transformé. Il se revit, petit  garçon, juché sur les épaules de son père, ce père qui l’avait eu sur le tard et qui était si fier de ce fils qu’il éduquait dans les lumières de la République. Et puis il se souvint aussi des fréquentations étranges de son adolescence, lorsqu’il avait commencé à se rebeller contre « la gauche », et à se muer en mouton noir de la famille. Peu à peu, tout avait basculé…

Sa belle-famille, épouvantée, avait tenté de détourner Germaine de l’emprise de ce gendre devenu peu à peu antisémite, mais il était trop tard…Marcel avait pris des galons au sein du FR,  militant tant et plus pour libérer la France, voulant imposer ses valeurs aux siens…Il était de tous les combats, avait fait interdire les cantines hallal, monté la milice de surveillance, et même fait expulser la famille roumaine du HLM voisin…Oui, Marcel revit soudain toute son histoire de militant, et comprit combien il s’était fourvoyé…

Et il se retrouva, en un instant de grâce, dans ce petit appartement devenu l’antre de la rébellion, investi d’une étrange mission : il allait se faire pardonner, il allait, lui aussi, devenir un héros de la Résistance, il allait lutter contre la dictature. Il serait le digne héritier de ceux qui avaient, en leur temps, libéré la France d’autres jougs…

Il se redressa et s’adressa au groupe, les yeux brillants, et hurla d’une voix de stentor :

  • Vous avez raison ! La France a besoin de liberté ! Nous allons nous redresser, ouvrir les camps et les frontières, lutter contre cette folle de Martine Le Guen ! Sus au racisme, sus à la dictature de l’extrême-droite, vive l’Europe, vive l’Euro !

Une main douce caressait son front. Marcel, en sueur, se dressa dans son lit. Il tremblait. Il aperçut la silhouette familière de Germaine qui lui souriait, étonnée.

  • Dis donc, tu en dis, de drôles de choses, dans tes cauchemars ! De quels camps s’agissait-il ? Et tu n’es plus raciste ?

Elle tapota l’oreiller avant d’ouvrir les volets sur la belle lumière de mai. Une rumeur agréable parvint aux oreilles de Marcel, une sorte de brouhaha. Il sauta du lit et courut à la fenêtre : de l’autre côté du jardin, il vit les couleurs du marché de plein vent, il contempla, ému, les étals multicolores, il sourit en voyant la foule bigarrée se presser sur la promenade. Il se retourna, tout joyeux, et adressa un regard plein d’amour à son épouse.

  • Ma Germaine, tu es là, bien là…Comme tu m’as fait peur !
  • Mais c’est toi, Marcel, qui nous a fait peur ! Comment te sens-tu, ce matin ? Tu veux vraiment reprendre ? Et tu te sens capable de tenir le bureau de vote, dimanche ?
  • Ma chérie…Ma chérie, c’est fini ! Je vais rendre ma carte, je vais vous montrer qui je suis vraiment ! Terminé, le FR ! Pourras-tu un jour me pardonner ? Je voudrais que tu invites tes parents et que tu fasses un repas de Shabbat, vendredi soir…Et puis demain j’irai aider Éva, je sais qu’elle loge cette famille de Roms expulsés et qu’elle a besoin d’un coup de main !

Marcel embrassa son épouse et descendit prendre son café ; une belle journée s’annonçait. Un poème  lui revint en mémoire, la belle ode à la liberté de Paul Eluard :

 

Liberté

 

Sur mes cahiers d’écolier

Sur mon pupitre et les arbres

Sur le sable sur la neige

J’écris ton nom

Sur toutes les pages lues

Sur toutes les pages blanches

Pierre sang papier ou cendre

J’écris ton nom

Sur les images dorées

Sur les armes des guerriers

Sur la couronne des rois

J’écris ton nom

Sur la jungle et le désert

Sur les nids sur les genêts

Sur l’écho de mon enfance

J’écris ton nom

Sur les merveilles des nuits

Sur le pain blanc des journées

Sur les saisons fiancées

J’écris ton nom

Sur tous mes chiffons d’azur

Sur l’étang soleil moisi

Sur le lac lune vivante

J’écris ton nom

Sur les champs sur l’horizon

Sur les ailes des oiseaux

Et sur le moulin des ombres

J’écris ton nom

Sur chaque bouffée d’aurore

Sur la mer sur les bateaux

Sur la montagne démente

J’écris ton nom

Sur la mousse des nuages

Sur les sueurs de l’orage

Sur la pluie épaisse et fade

J’écris ton nom

Sur les formes scintillantes

Sur les cloches des couleurs

Sur la vérité physique

J’écris ton nom

Sur les sentiers éveillés

Sur les routes déployées

Sur les places qui débordent

J’écris ton nom

Sur la lampe qui s’allume

Sur la lampe qui s’éteint

Sur mes maisons réunies

J’écris ton nom

Sur le fruit coupé en deux

Du miroir et de ma chambre

Sur mon lit coquille vide

J’écris ton nom

Sur mon chien gourmand et tendre

Sur ses oreilles dressées

Sur sa patte maladroite

J’écris ton nom

Sur le tremplin de ma porte

Sur les objets familiers

Sur le flot du feu béni

J’écris ton nom

Sur toute chair accordée

Sur le front de mes amis

Sur chaque main qui se tend

J’écris ton nom

Sur la vitre des surprises

Sur les lèvres attentives

Bien au-dessus du silence

J’écris ton nom

Sur mes refuges détruits

Sur mes phares écroulés

Sur les murs de mon ennui

J’écris ton nom

Sur l’absence sans désir

Sur la solitude nue

Sur les marches de la mort

J’écris ton nom

Sur la santé revenue

Sur le risque disparu

Sur l’espoir sans souvenir

J’écris ton nom

Et par le pouvoir d’un mot

Je recommence ma vie

Je suis né pour te connaître

Pour te nommer

Liberté.

 

 

 

 

Connaissez-vous Navid Kermani ?

Connaissez-vous Navid Kermani  – نوید کرمانی‎-?

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© picture-alliance­/Sven Simon - Navid Kermani
© picture-alliance­/Sven Simon – Navid Kermani

http://info.arte.tv/fr/navid-kermani-mediateur-des-cultures

 

Cet écrivain germano-iranien aux multiples talents, orientaliste, poète, dramaturge, essayiste, journaliste, exégète, a obtenu hier le Prix de la paix des éditeurs et libraires allemands, un prix attribué depuis 1950 par l’Association des éditeurs et libraires allemands qui lui a donc été remis le 18 octobre 2015 à l’église Saint-Paul de Francfort-sur-le-Main, lors de la  cérémonie de clôture de la Foire Internationale du Livre.

Depuis notre bastion franco-français, empreint de certitudes tant électorales que littéraires, peu de voix se sont fait l’écho de cette prestigieuse récompense ; il faut dire que notre hexagone se targue toujours d’être le centre du monde des idées, et que, noyés sous les multiples lettrés de notre intelligentsia, forts de nos penseurs maison, entre les innombrables Finkielkraut, Attali, Onfray, BHL, nous, le petit peuple de France, n’avons que peu d’occasions d’ouïr des voix différentes, rarement invitées chez les Ruquier et autres « GG »…

Pourtant, je vous assure que Navid Kermani vaut le détour ! Son profil atypique et polymorphe fait de lui l’un des penseurs essentiels de notre temps. Né en 1967 de parents iraniens, il a grandi en Rhénanie-Wesphalie. Son père, médecin en Iran, exerçait dans un hôpital chrétien, et la famille s’est ensuite installée dans la ville de Siegen, très influencée par le protestantisme. C’est par l’un de ses grands-pères que l’écrivain découvre l’Islam dans son versant chiite. Très tôt, dès l’âge de quinze ans, il a commencé à écrire pour le journal Westfälische Rundschau, avant d’écrire pour la FAZ et pour différents organes de presse. Après son diplôme d’études secondaires, il a étudié l’islamologie, la philosophie et la dramaturgie à Cologne, au Caire et à Bonn, a enseigné la poétologie dans les universités de Francfort, de Göttingen et de Mayence, la littérature allemande à Dartmouth, mais a aussi été reporter en Irak pour le Spiegel, avant de prononcer le 23 mai 2014 le discours inaugural à l’occasion de la soixante-cinquième commémoration de la Loi Fondamentale allemande, le Grundgesetz.

Sa thèse de doctorat « Gott ist schön. Das ästhetische Erleben des Koran » (« Dieu est beau. L’expérience esthétique du Coran ») a très vite attiré l’attention des médias et des milieux universitaires.  Après avoir travaillé comme dramaturge pour le Théâtre de la Ruhr à Mühlheim et celui de Francfort tout en ayant collaboré au Berliner Wissenschaftskolleg, Kermani décida en 2003 de vivre de sa plume foisonnante.

Cet auteur très connu outre-Rhin traite dans ses multiples publications de thèmes aussi différents que la mort, la sexualité, la musique, l’engagement, mais toujours avec cette mise en abyme de la mystique et de l’Islam. La Süddeutsche Zeitung a dit de lui qu’il manie aussi bien la critique envers Goethe, Herder ou Kafka qu’envers la mystique islamique. Son regard acéré, aiguisé par la fréquentation des textes sacrés et par le maniement d’une langue riche et imagée, est ainsi le révélateur de nos sociétés agitées par des conflits millénaires, mais aussi sous-tendues par d’innombrables sagesses.

En plus de ses livres et de ses essais, Navid Kermani prend toujours position dans les débats publics et politiques avec ses discours, ses conférences et ses articles de journaux. Il intervient particulièrement pour l’évolution du projet européen, a pris position lors du Printemps Arabe et bien entendu contre le prétendu État Islamique et au sujet des Migrants… Son œuvre lui a déjà valu de nombreuses récompenses, comme le Prix Hannah Arendt en 2011 ou le Prix du Livre Allemand et le Prix Kleist, en 2011 et 2012… Il avait aussi obtenu en 2009 le Prix Culturel de la Hesse, décerné aussi au Cardinal Karl Lehmann, à l’ancien Président synodal Peter Steinacker et au Vice-Président du Consistoire Salomon Korn, un prix récompensant le dialogue interreligieux.

Car au cœur des préoccupations de Navid Kermani on retrouve l’idée de laïcité, bien peu maniée chez nos voisins allemands qui n’ont pas connu de séparation entre l’Église et l’État, une idée que l’écrivain défend en lui associant une profonde connaissance des religions, arguant que seule une tolérance et un dialogue interreligieux pourront devenir le terreau d’une diversité pacifique et respectueuse de l’Autre.

Dans le magnifique discours tenu hier soir lors de la remise de son prix, l’écrivain est aussi longuement revenu sur le sort des minorités chrétiennes d’Orient, évoquant avec une grande émotion la libération du père Jacques Mourad, récemment libéré en Syrie, et expliquant aussi que si un porteur de prix « de la paix » n’avait déontologiquement pas le droit d’appeler à la guerre, il en appelait néanmoins à la plus grande détermination possible afin que cesse un conflit désormais presque mondial, comme il l’avait d’ailleurs déjà prédit en 2014 en comparant la guerre en Syrie à la Première Guerre Mondiale.

Vous retrouverez ici le discours en partie retranscrit et à réécouter :

http://hessenschau.de/kultur/kermani-rede-bei-friedenspreis-vergabe-im-wortlaut,kermani-rede-friedenspreis-100.html

Et voici un extrait vidéo :

http://www.zdf.de/ZDFmediathek/beitrag/video/2517758/Navid-Kermani-Redeausschnitt#/beitrag/video/2517758/Navid-Kermani-Redeausschnitt

Navid Kermani est un penseur éclairé, qui ose affirmer qu’il y aura d’autres attentats, d’autres décapitations, que l’Europe n’est et ne sera pas épargnée, mais que l’espoir peut rester présent si une majorité clairvoyante s’engage à la fois pour la paix et la tolérance sans être dans le déni devant les exactions de l’EI.

Gibt es Hoffnung ? Ja, es gibt immer Hoffnung.

Reste-t-il un espoir ? Oui, il reste toujours un espoir.

À mon tout petit niveau, poétesse, blogueuse, essayiste, romancière, dramaturge…seulement primée dans des concours de nouvelles et de poésie, j’ai trouvé dans les écrits de Navid Kermani comme un bel écho à mes propres textes, en particulier à tous mes écrits autour de la laïcité…

http://sabineaussenac.blog.lemonde.fr/2015/09/02/jesuislalaicite-nouvelles-reflexions-poesies-et-theatre-autour-de-la-laicite/

 

Et je dédie à ce grand penseur que je voudrais voir traduit en français mon poème, retranscrit en persan par mon ami  Hossein Mansouri, fils de la grande poétesse iranienne Forough Farrokhzad :

میگویم: در نازک هوای شفاف صبح گاهی

 

میگویم: به رنگین کمان شسته شده از رنگ

 

میگویم: به شادکامی از دست رفته

 

میگویم: در سکوت ستاره ای شبانگاهی

 

میگویم: حتا اگر کسی نخواهد گوش کند

 

میگویم: به غریبی که پشت میله های زندان زندگی میلرزد

 

میگویم: به فرزندانم، هر بامداد، با سلام روشن خورشید

 

میگویم: به دوستانم، دوستان دیروزیم، امروزیم، ابدیم

 

میگویم: به گلهای آفتاب گردان، به درختان صنوبر

 

میگویم: به قمری های غمگین، به تپشهای مضطرب قلبم

 

میگویم: بی آنکه از باد انتظار پژواکی داشته باشم

 

میگویم: همچون کلامی رمزآلود

 

میگویم: همچون سوغاتی از راه دور

 

میگویم: همچون رحمتی نابهنگام

 

میگویم: حتا اگر به من بخندند، مسخره ام کنند

 

میگویم: همچون بهاری که به مصاف زمستان جاوید زمین میرود

 

میگویم: همچون خورشیدی که میدرخشد

 

میگویم: همچون لذتی جان بخش

 

میگویم: چون این کلام الفبای زندگی من است، دلیل زنده ماندنم:

 

دوستت دارم.

 

Traduit par Hossein Mansouri

http://sabineaussenac.blog.lemonde.fr/2014/01/18/ich-liebe-dich/

https://www.youtube.com/watch?v=9RfqZLWFEyg

 

https://de.wikipedia.org/wiki/Navid_Kermani#cite_note-32

 

 

#Jesuislalaïcité: Nouvelles, réflexions, poésies et théâtre autour de la laïcité

http://www.thebookedition.com/jesuislalaicite-sabine-aussenac-p-130306.html

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En janvier 2015, de battre mon cœur s’est arrêté. Mais cela s’était déjà produit lors des attentats de Toulouse, à la mort de la petite Myriam et des autres victimes…Et depuis plusieurs années, dans mes nouvelles, mes réflexions, mes poésies, je parle de la laïcité, de nos démocraties en danger et des courages de ceux qui défendent la paix et la tolérance.
Car la laïcité est le cœur battant de notre République. C’est pourquoi j’ai rassemblé ces divers écrits dans ce recueil qui se veut mémoire et espérance.

***

Le livre est cher, je sais, car j’ai voulu une couverture brillante et colorée, et l’imprimeur fixe les prix. 

C’est pourquoi j’envoie le fichier intégral de ce recueil par mail à toute personne en faisant la demande; il ne s’agit pas ici d’argent, mais d’une cause à défendre, d’une idée majeure, qui nous fonde et nous construit.

Extraits…

– Sans prétention aucune, ce petit recueil rassemble mes déambulations autour de l’idée de la laïcité, celle avec laquelle je travaille lors de mes cours, pour la transmettre à nos élèves, et autour de laquelle j’ai brodé différents écrits : textes parus dans les tribunes du Huffington Post ou de mon blog du Monde, nouvelles et poésies parfois primées, ébauche de pièce de théâtre…

La laïcité, à mon sens, ce n’est pas seulement cette idée chère à notre République et qui voudrait que le respect de ce cœur laïc, qui fait battre notre démocratie,  enterre toute velléité religieuse. Car la compréhension du fait laïc passe forcément par celle du fait religieux, et ce n’est que par le respect de toutes les croyances, qu’elles soient religieuses, agnostiques, ou simplement en l’Homme, que les sociétés pourront avancer vers la lumière et la paix.

C’est pourquoi j’ai intégré à ce livre quelques textes évoquant justement la foi, la religion, la croyance, et, hélas, les innombrables crimes commis autour des religions, afin de mieux préserver cette identité laïque qui fait de la France ce pays d’exception qui a su placer, depuis l’Édit de Nantes jusqu’à la manifestation du 11 janvier 2015, en passant par la loi sur la laïcité, cette préoccupation au centre même de la flamme républicaine.

La laïcité fait corps avec notre passé : défendons la chaque jour de notre présent, aussi difficile soit-il, afin de préserver l’avenir de nos enfants, de notre pays et du monde.

***

–  Je me souviens.

Des larmes de mes parents quand je partis pour Paris qui m’accueillit avec ses grisailles et ses haines. De ces couloirs de métro pleins de tristesse et de honte, de ce premier hiver parisien passé à pleurer dans le clair-obscur lugubre de ma chambre de bonne, quand aucun camarade de Normale ne m’adressait la parole, bien avant qu’un directeur éclairé instaure des « classes préparatoires » spéciales pour intégrer des jeunes « issus de l’immigration ». Je marchais dans cette ville lumière, envahie par la nuit de ma solitude, et je lisais, j’espérais, je grandissais. Un jour je poussai la porte d’un local politique, et pris ma carte, sur un coup de tête.

Je me souviens.

Des rires de l’Assemblée quand je prononçais, des années plus tard, mon premier discours. Nous étions peu nombreuses, et j’étais la seule députée au patronyme étranger. Les journalistes aussi furent impitoyables. Je n’étais interrogée qu’au sujet de mes tenues ou de mes origines, quand je sortais de l’ENA et que j’officiais dans un énorme cabinet d’avocats. Là-bas, à Toulouse, maman pleurait en me regardant à la télévision, et dépoussiérait amoureusement ma chambre, y rangeant par ordre alphabétique tous les romans qui avaient fait de moi une femme libre.

Je me souviens.

Des youyous lors de mon mariage avec mon fiancé tout intimidé. Non, il ne s’était pas converti à l’Islam, les barbus ne faisaient pas encore la loi dans les cités, nous nous étions simplement envolés pour le bled pour une deuxième cérémonie, après notre union dans la magnifique salle des Illustres. Dominique, un ami, m’avait longuement serrée dans ses bras après avoir prononcé son discours. Il avait cité Voltaire et le poète Jahili, et parlé de fraternité et de fierté. Nous avions ensuite fait nos photos sur la croix de mon beau Capitole, et pensé à papa qui aurait été si heureux de me voir aimée.

Je me souviens.

Des pleurs de nos enfants quand l’Histoire se répéta, quand eux aussi furent martyrisés par des camarades dès l’école primaire, à cause de leur nom et de la carrière de leur maman. De l’accueil différent dans les collèges et lycées catholiques, comble de l’ironie pour mes idées laïques qui se heurtaient aux murs de l’incompréhension, dans une république soudain envahie par des intolérances nouvelles. De mon fils qui, alors que nous l’avions élevé dans cette ouverture républicaine, prit un jour le parti de renouer follement avec ses origines en pratiquant du jour au lendemain un Islam des ténèbres. Du jour où il partit en Syrie après avoir renié tout ce qui nous était de plus cher. Des hurlements de douleur de ma mère en apprenant qu’il avait été tué après avoir égorgé des enfants et des femmes. De ma décision de ne pas sombrer, malgré tout.

Je me souviens.

De ces mois haletants où chaque jour était combat, des mains serrées en des petits matins frileux aux quatre coins de l’Hexagone. De tous ces meetings, de ces discours passionnés, de ces débats houleux, de ces haines insensées et de ces rancœurs ancestrales. De ces millions de femmes qui se mirent à y croire, de ces maires convaincus, de ces signatures comme autant d’arcs-en-ciel, de ces applaudissements sans fin, de ces sourires aux parfums de victoire.

Je me souviens.

De mes professeurs qui m’avaient fait promettre de ne jamais abandonner la littérature. De ces vieilles dames, veuves d’anciens combattants, qui m’avaient fait jurer de ne jamais abandonner la mémoire des combats. De ces enfants au teint pâle qui, dans leur chambre stérile, m’ont dessiné des anges et des étoiles en m’envoyant des bisous à travers leur bulle. De ces filles de banlieue qui, même après avoir été violées, étaient revenues dans leur immeuble en mini-jupe et sans leur voile, et qui m’avaient serrée dans leurs bras fragiles de victimes et de combattantes.

Je me souviens que dans une minute, le moment viendra. Il est l’heure.

Mon conseiller me demande de le suivre. L’écran géant va montrer le « camembert » et le visage pixellisé du nouveau président de la République. La place de la Bastille est noire de monde, et je sais que la Place du Capitole vibre, elle aussi, d’espérances et de joies.

Un cri immense déchire la foule tandis que l’écran s’anime et que mon visage apparaît, comme c’est le cas dans des millions de foyers guettant devant leur téléviseur.

Le commentateur de la première chaîne hurle, lui aussi, et gesticule comme un fou : « Zohra Rahmani ! Pour la première fois, une femme vient d’être élue Présidente de la République en France ! »

Je me souviens que je suis française, et si fière d’être une femme. Je souris, et je monte sur l’estrade, toutes les couleurs de l’espérance en mon cœur.

(Fiction écrite pour un concours)

***

– Nour : (nostalgique.)

 

Maman, éteins ce poste, si tu veux discuter.

Mon Yassine aux yeux noirs qui devient un guerrier,

Moi aussi je m’inquiète pour mon frère que j’aime.

Lui qui aimait Hendrix, qui vivait sa bohême,

Qui écoutait du rap et du rock en riant :

Obsédé par les rites, psalmodiant le Coran !

Le voilà comme un sage récitant des Sourates,

Il veut voiler sa sœur, il en oublie les maths !

D’ailleurs je crois qu’il ne va plus en cours,

Il reste à la Mosquée, tant la nuit que le jour.

Mostafa m’a parlé de ses fréquentations :

Lui qui voulait aussi passer l’agrégation…

(…)

Nour (excédée)

 

Moi je suis musulmane, mais j’irai à Paris.

Tu m’agaces Yassine, lâche-moi, c’est compris ?

Va prier et maudire avec tous tes barbus !

En tailleur ou en jean, je ne serai pas nue !

Tu fais peur à maman avec tes extrémismes,

Tu disais autrefois détester les fascismes :

Reviens plutôt aux maths, finis ton doctorat.

Je crains fort que l’islam n’ait fait de toi un fat…

Tu prétends tout savoir, tu veux tout contrôler.

Tu aimais le macdo, tu adorais danser….

Mes amis, mes sorties, et notre nourriture,

Aujourd’hui l’occident devenu pourriture

Te paraît grand Satan, tu menaces et t’énerves :

Tu critiques la France de ton immense verve…

Quand je t’entends crier contre notre pays,

J’ai bien peur que mon frère ne soit pris de folie…

 

Yassine :

 

Tu ne sais pas ma sœur ce que disent les Sourates :

Tu as perdu la tête, tu as trop lu Socrate ;

Seul le Juste est reçu quand il vit dignement.

Mais je serai ton guide pour trouver le Coran.

 

Imen :

 

Mon petit, mon Yassine, et où sont tes projets ?

A l’école, dans la rue, tout le monde m’enviait !

Tu étais si brillant, un nouveau Pythagore,

Toi qui aimais tant lire, qui dévorais encore

Les romans et journaux, quand je fermais la porte…

Mehdi veut te parler, il veut que tu t’en sortes,

Ton frère m’a appelée ce matin du pays :

Il sera sur Facebook à t’attendre, cette nuit.

 

Yassine :

 

Ce traître à sa famille, qui ne prie plus Allah ;

Un Français à Tunis, qui se prend pour le roi,

Avec ses idées folles, enseigner le français,

Il ne sait même plus ce qu’est l’identité !

Et nous à la cité, on magouille et on rame,

Avec les keufs partout, les bagnoles qui crament…

Mon pays c’est ici, mais mon cœur est là bas,

Et Le Coran un jour deviendra la vraie foi.

(Il se tourne vers Nour)

Allez mets ta Burka, on dirait une tasspé,

Cache ton maquillage et va faire à bouffer !

(extrait d’une pièce en ébauche…)

***

–  Bien sûr, les Allemands ont souffert : ma mère encore ne peut entendre un avion sans frémir, et je sais que la blondinette de 4 ans a eu peur, faim, fro

Mais quelque part, je suis la seule de ma famille à, en quelque sorte, « porter la Shoah ». La Shoah par balles de mon grand-père, que personne n’a jamais encore osé évoquer avec moi. Et surtout la Shoah tout court.

Alors depuis mon adolescence, je cherche, je regarde, je réfléchis…Ces amis chez lesquels j’avais été jeune fille au pair, qui, chaque année, partaient dans un kibboutz pour « racheter la Faute », m’avaient donné des livres sur le judaïsme…Et puis un jour j’ai trébuché sur Rose Ausländer, « ma » poétesse juive de la Shoah, et, bien tard, à 44 ans, je lui ai consacré un mémoire de DEA…J’ai même, un temps, flirté avec une idée de conversion…

Les miens se moquaient de moi : « Mais qu’est-ce-que tu as encore, avec tes juifs ? » Pourtant, oui, il y a cette étrange proximité, et puis mes larmes d’enfants lorsque j’entendais du Chopin ou des valses tziganes, et puis mon profond dégoût à mélanger par exemple du fromage et du poisson…

Mais au-delà de l’anecdote, je me suis juré de témoigner. De dire, toujours. Ainsi je parle de la Shoah lors de mes cours, bien entendu, lorsque je fais mon métier de prof…d’allemand. Même quand on m’envoie en terre d’Islam, dans les Quartiers où les élèves ricanent au seul nom de « juif », dans ces classes où, une année, j’ai été obligée de faire noter dans le carnet de correspondance :

« Je ne prononcerai plus le nom du Führer en cours sans y avoir été invité », tant les élèves adoraient parler d’Hitler et du gazage des juifs…

Alors en ce beau matin de mars 2012, quand un élève, dans mon lycée de campagne, a reçu un sms de son père policier à l’interclasse, un sms qui lui parlait du massacre à l’école juive de Toulouse, j’ai immédiatement écrit, à la récréation, une phrase sur le tableau d’affichage devant la salle des profs : au feutre, j’ai noté simplement :

« Premier attentat antisémite en France depuis la rue des Rosiers. »

Et j’ai dessiné une petite étoile juive.

Puis je suis retournée en salle des profs. Moi, je tremblais. Entre temps, j’avais allumé l’ordinateur. J’avais lu les dépêches, les récits des faits.

J’avais lu qu’un homme fou avait abattu de sang-froid un père et ses deux enfants, dont j’apprendrais plus tard qu’il s’agissait du jeune Jonathan Sandler et de ses petits Gabriel, 4 ans, et Arieh, 5 ans, devant l’école Ozar Hatorah de ma ville rose, à quelques kilomètres de la bourgade où j’enseignais. J’avais lu que cet homme ensuite avait pénétré dans l’enceinte de l’école et blessé d’autres personnes, et surtout qu’il avait tiré une balle dans la tête de la petite fille qu’il tenait par les cheveux. Plus tard, on me dira qu’elle s’appelait Myriam Monsonegro, qu’elle avait 7 ans et était la fille du directeur de l’école : ce dernier avait vu mourir sa fille.

En ce matin du 19 mars 2012, vers 10 h, je tremblais. Parce que déjà j’avais lu certains détails, et parce qu’il me semblait intolérable qu’un tel attentat se produise, en France, si longtemps après la Shoah. Après la Shoah.

***

–  Nous devons devenir des Veilleurs, des Gardiens du phare de la Démocratie, des porteurs de flambeau. Car comme le proclamait fièrement et crânement Charb, « mieux vaut mourir debout que de vivre à genoux ». Cependant, n’oublions pas qu’il disait aussi qu’il n’avait pas l’impression « d’égorger quelqu’un avec un feutre »…

Alors dessinons, nous aussi, le visage de la liberté et de l’humour. Osons rire, parler, nous moquer, faire face. Car le moment est venu, vraiment, de tenir chaudes les braises du courage et de l’honneur, afin de ne pas céder au feu des émotions et de la vengeance. Ne stigmatisons pas les innocents, mais réfléchissons à des solutions qui permettront un vivre-ensemble pacifié. En même temps, ouvrons aussi les yeux sur les dérives si multiples que nous ne les voyons plus, sur les cités devenues des poudrières à islamistes, sur les femmes avilies et soumises aux diktats d’un pseudo Islam prônant le mépris du corps de la Femme, sur les brèches de plus en plus nombreuses qui permettent à des zones de non droit de polluer les règles de la République.

Il convient, avant tout, d’éduquer, d’intégrer, de pacifier. Le ver est dans le fruit, mais chaque dessin de presse, chaque écrit, chaque discussion est comme une fleur de cerisier qui s’envole dans le vent, à la rencontre du soleil.

N’en doutons pas un seul instant : il reviendra, le temps des cerises, des merles moqueurs de Charlie-Hebdo et des gais rossignols qu’étaient ces papys qui faisaient, de la pointe de leur humour, cette incroyable résistance !

(…)

(Texte paru dans le blog du Monde, et repris par Opinion Internationale le 15 juillet 2015 à la suite d’un entretien avec Pascal Galinier médiateur du Monde, « L’exigence de retisser le vivre-ensemble » suite à la parution de son livre « Qui est vraiment Charlie ».

Opinion Internationale publie un des commentaires des lectrices(eurs) du Monde : Sabine Aussenac, professeure d’allemand à Toulouse, a posté sur son blog du Monde le 8 janvier 2015 le texte « Je suis Charlie ou l’invincible été », véritable appel à la solidarité et à la fraternité, un appel à la réunion plutôt qu’à la division.)

***

–  Cette édition ressemblait en tous points à celle qu’elle avait presque toujours dans son sac, écornée, un peu jaunie, les pages presque vivantes d’avoir été relues mille fois. Elle pouvait presqu’en sentir le parfum, cette odeur caractéristique des livres de poche, qui lui faisait parfois tourner la tête de joie. Ce parfum-là, pour Aïcha, avait l’odeur de l’indépendance et du secret ; il symbolisait sa révolte sourde contre sa condition, contre la fatalité qui aurait voulu qu’elle arrête ses études à la fin du collège, ou qu’elle prenne une des voies professionnelles où tant de jeunes filles des « Quartiers » étaient enfermées, comme dans une nouvelle prison faisant écho à la ghettoïsation de leur cité.

***

–  La petite cuisine sentait le thé à la menthe et l’amlou, cette pâte d’amandes et de miel au parfum ensoleillé. Fatima, la maman de Nour, fabriquait des pâtisseries pour les grandes surfaces de la cité.

  • Nour, ma fille, prends encore un peu de thé !
  • Maman, tu sais bien que je ne peux rien avaler le matin…Allez, je file au métro, j’ai une colle de français. A ce soir !
  • Va, ma fille, et fais attention à toi !

 

Nour dévalait déjà les escaliers quatre à quatre. Le vieil ascenseur était en panne, une fois de plus. Devant la barre HLM, la cité s’éveillait, radieuse sous le soleil toulousain, malgré les carcasses calcinées, les canettes abandonnées et les papiers gras. Sous un ciel inondé d’hirondelles, le lac de la Reynerie miroitait. Un court instant, Nour s’imagina être sur une plage tunisienne…

 

La rame bondée se frayait un chemin à travers la ville rose. Assise sur un strapontin, la jeune fille pianotait, inlassablement, sur ses genoux. Il ne restait que quinze jours avant l’audition, et à peine dix avant le concert aux Jacobins…Nour savait que sa vie entière se jouerait, là, en quelques heures, en quelques minutes, lorsque ses notes deviendraient, ou pas, un passeport pour une nouvelle liberté. Elle songea à ses cousins de Tunisie, aux cris et aux morts, mais aussi aux extases de la liberté retrouvée. Elle se sentait, elle aussi, dépositaire d’une révolution.

-Nouvelle « Le rossignol et la burqa »

***

–  Le chef d’établissement et son adjoint, toujours tirés à quatre épingles, veillent au grain tels des capitaines de frégate. Le Principal porte un costume et semble toujours prêt à recevoir quelque délégation ministérielle.

Au fronton du collège, les mots « Liberté, égalité, fraternité », et ce drapeau qui vole au vent mauvais.

Un îlot. Notre collège est un îlot de résistance.

Mais nous ne sommes pas en terre inconnue, non, ni en terre ennemie. Non, nous sommes en France, juste en France.

La France qui, dans cette cité, comme dans des milliers d’autres, a la couleur des ailleurs. Ce sont ces serviettes de toilette qui sèchent à même le trottoir, sur l’étendoir, devant l’échoppe du petit coiffeur-barbier.

Ce sont ces femmes voilées, en majorité dans la cité, et parfois même entièrement voilées, malgré l’interdiction républicaine, qui se promènent, entre cabas et poussette, depuis le ED jusque chez le boucher hallal. La boulangerie aussi est hallal ; et puis la cantine du collège, aussi.

Ce sont les tours immenses, et les trottoirs salis. Et ces hommes, tous ces hommes désœuvrés, assis aux terrasses des cafés, ou faisant mine de conspirer avant quelque mauvais coup devant la station de métro. C’est que nous avons eu deux meurtres en deux semaines, dans le quartier…

Si l’on marche dans les rues, les seuls signes d’appartenance à la France sont les sigles des bâtiments administratifs : CAF, ASSEDIC…Pour tout le reste, on pourrait se croire à Tunis, Alger ou Marrakech. Pas de Monoprix ou de Zara, ici, seuls quelques magasins de décorations du Maghreb…Les boutiques aussi sont tournées vers La Mecque.

Seule la pharmacie, courageuse en ces temps de l’Avent, a osé un sursaut de fierté chrétienne, disposant deux petits sapins sur le trottoir.

Au collège, pourtant, la République veille : la technique et les moyens mis en œuvre par l’Etat sont partout ; ordinateurs et rétroprojecteurs dans chaque salle, CDI flambant neuf…Les partenariats sont innombrables, les « dispositifs » bien rodés, bref, on a l’impression, plus que jamais, d’être au cœur de cette « école de la République », celle qui se bat pour ses enfants. Certains enseignants sont là depuis plusieurs années, en poste, heureux et motivés. Allant de « projet » en « parcours découverte

Mais au collège, il y a aussi ce mégaphone utilisé pour appeler les élèves ; car la cour ressemble davantage à une jungle qu’à un couloir de Janson de Sailly…Et les traits tirés des assistants d’éducation ; et l’épuisement de quelques collègues. Car l’insularité a ses limites…

La réunion de parents, par exemple, où les dits parents ne viennent voir que le professeur principal, puisqu’ils doivent entrer en possession des bulletins en main propre. –bon, parfois, si, ils se déplacent, enfin les papas, mais là, c’est juste pour incendier une collègue, entre quatre yeux, et de façon extrêmement violente…

Les enfants, eux, dont certains sont brillants et motivés, débordent d’énergie. Une heure de cours en ZEP ne ressemble en rien à une heure de cours classique, puisqu’il s’agit aussi bien de transmettre du pédagogique que de l’éducatif…En troisième, encore et encore, leur dire qu’on ne se lève pas en cours…Et puis expliquer encore et toujours qu’on n’élève pas la voix, qu’on ne parle pas arabe en classe, qu’on ne s’insulte pas…

Certains m’ont fait une petite rédaction, sur leur vision de leur avenir. C’était édifiant, touchant, mais aussi très inquiétant.

Car si tous s’imaginaient riches, et exerçant un « bon métier », tous, aussi, comptaient épouser une femme « musulmane » (« elle portera le voile si elle le souhaite »), et, surtout, donner des prénoms arabes à leurs enfants.

Et c’est bien ce petit détail-là qui, plus que les voitures brûlées, plus que le port du voile intégral dans le métro, plus que le désœuvrement et la violence, m’interpelle : si, au bout d’une ou deux générations, les enfants des « quartiers », pourtant « français » à 90%, continuent à imaginer donner des prénoms arabes à leurs propres enfants, l’intégration ne se fera jamais. JAMAIS.

Et ce en dépit des énormes moyens que l’Etat investit dans l’éducatif ; et ce en dépit du « modèle républicain »…Et ce n’est pas tant lié à ce sentiment d’exclusion de nos élèves- la plupart d’entre eux ne se rendent jamais en centre-ville, vivant en vase clos dans le hors monde de la cité…- qu’à cette dérive protectionniste et communautariste dont ces enfants font preuve, dès leur plus jeune âge : leur pays, c’est…le « bled » ! Pourtant, certains viennent de décrocher des stages dans de prestigieuses entreprises de la région toulousaine, et rêvent de devenir PDG un jour. Mais on a l’impression toujours que leurs valeurs demeureront celles d’une autre culture, et d’un autre âge, quant à leur vision de traiter les femmes, par exemple…

Alors quand je pousse la grille de mon petit collège de ZEP, et que je vois cette devise républicaine en orner timidement le fronton, et toutes ces équipes pédagogiques et administratives motivées, mais épuisées, je me demande quelles solutions nous pourrions mettre en œuvre pour que Marine Le Pen n’ait PAS raison.

Comment, oui, comment arriver à une dynamique réelle d’intégration ? Comment arriver à transmettre ce creuset républicain à ces générations d’élèves n’ayant de la vie et du monde qu’une vision tronquée, muselée par leurs communautarismes ? Comment revitaliser ces cités où la France n’est plus représentée que par ses administrations ? Comment y faire régner non pas seulement l’ordre, mais la paix, et, surtout, la joie ?

Il me semble que ce que nous faisons et transmettons ne suffit pas, et que nous lâchons trop de lest. Certes, la loi sur la laïcité existe, mais elle n’est pas respectée, puisque de plus en plus de cantines sont hallal d’office. Certes, la loi sur l’interdiction du port de la burqa existe, mais elle est loin de faire la part des choses et de régler le problème des fillettes voilées de plus en plus jeunes.

J’ai peur que peu à peu, notre pays ne se clive et ne se détourne des processus d’intégration qui ont fait sa grandeur et sa force, j’ai peur que les métissages ne se fassent que dans un sens.

Je souhaiterais que soient mises en place de véritables heures d’éducation civique spécialement orientées vers l’idéal d’intégration et vers la place des femmes ; je souhaiterais que des commerces « non hallal » soient à nouveau implantés dans les cités, de grandes enseignes, des magasins de chaussures, de vêtements-et pas seulement des échoppes de babouches et de robes à paillettes-, des franchises « classiques », et aussi des magasins d’alimentation « lambda » ; je souhaiterais que des librairies non religieuses ouvrent dans nos cités, et des magasins de musique, et des salles de sport…Et des centres d’épilation, et des parfumeries, et des magasins de lingerie…Et des magasins de jouets, et des salons de thé sans menthe !

Je souhaiterais que la vie vienne vers la cité, puisque la cité ne vient plus vers la vie, hormis pour faire des « descentes »en ville, dont on sait qu’elles sont parfois liées à des dérives, à des vols en bande organisée, à des exactions de casseurs…

Ce qui nous manque, c’est une normalité intégrative, c’est un désir réciproque de partage. Quand j’ai dit, par exemple, que j’allais parler de Noël en cours, puisque Noël est la plus grande fête allemande et un moment fort de la culture germanique, « ils » m’ont tous rétorqué qu’ils ne fêtaient pas Noël, que c’était une fête chrétienne, etc. Mais nous avons malgré tout ouvert les fenêtres et mangé les chocolats du petit calendrier de l’Avent, et fait quelques activités. Et si j’en avais eu le temps et les moyens, j’aurais aimé les emmener voir un marché de Noël en Allemagne…

Je remarque chaque jour que mes élèves vivent dans un nomansland culturel, malgré le Centre Culturel du quartier, et malgré l’énergie remarquable dont font preuve les équipes administratives et pédagogiques du collège…Que soit au niveau des partages économiques ou intellectuels, ces enfants et ados sont dans une zone de non droit, dans un endroit où les échanges de base ne se font plus.

Et c’est à la République de se donner les moyens de changer cela, avant qu’il ne soit trop tard, avant que les camps ne se forment de façon définitive, avant que le FN ne prenne peut-être un jour le pouvoir, avant que les « Frères Musulmans » ne remplacent peu à peu sécu, ASSEDIC, école et loisirs…

Je ne veux pas que mon pays renonce à l’idéal des Lumières : éduquer, enrichir, élever les esprits.

Liberté de pensée, égalité entre les femmes et les hommes, fraternité entre nos cultures : agissons !

(Texte écrit il y a plusieurs années et paru dans « Le Post », bien avant les attentats…)