Notre-Dame de l’Espérance: hommage pascal à Notre-Dame de Paris

Concert hommage à Notre-Dame, 20 avril 2019: Petits-Chanteurs à la Croix de Bois

« Tous les yeux s’étaient levés vers le haut de l’église. Ce qu’ils voyaient était extraordinaire. Sur le sommet de la galerie la plus élevée, plus haut que la rosace centrale, il y avait une grande flamme qui montait entre les deux clochers avec des tourbillons d’étincelles, une grande flamme désordonnée et furieuse dont le vent emportait par moments un lambeau dans la fumée. »

 Victor Hugo, Notre-Dame de Paris

Comme nous les avons lues et relues, ces lignes prophétiques, depuis quelques jours…

C’est la première chose que chercha mon fils en arrivant à bout de souffle, après mon coup de fil, à la maison : le roman de Victor Hugo, qu’il avait lu et relu en Classes préparatoires, il y a deux ans. Quant à moi, ébahie, criant et pleurant seule devant les images effroyables diffusées par les chaînes de télévision aussi sidérées que le monde, je me crus revenue en d’autres jours dévastés, me remémorant les panaches de fumée et mon bouleversement du 11 septembre, mais aussi mes cris de tristesse lors des massacres de Charlie-Hebdo et mes pleurs inconsolés du Bataclan…Pour Charlie, j’avais appelé mon premier ex-mari, et nous avions évoqué ensemble, effondrés, nos bulles et nos révoltes de jeunesse. Ce qui est pratique, quand on a eu plusieurs vies, c’est de pouvoir aussi appeler un deuxième ex-époux : ce dernier, je l’avais vu pour la première fois devant le Parvis de Notre-Dame…

J’ai lu depuis des centaines de lignes autour des polémiques ravageant internet et les médias depuis ce funeste ravage ; j’ai entendu hurler les bien-pensants qui refusent de comparer une seule vie humaine et des « vieilles pierres », et puis les idéologues des réseaux sociaux, scandalisés par les dons des « riches » alors que tant de « misérables » battent le pavé ou y dorment, nourrissons dans les bras, sous quelque tente de fortune, sans oublier les cris d’orfraie qui s’ensuivirent après les paroles catholicisantes et complotistes d’un Zemmour au mieux de sa forme…

Ce n’est pas du tout, pourtant, ce que je retiens de cette semaine à la fois Sainte et emplie des démons du feu et de la désolation.

Henri Garat/ Ville de Paris

Non, en ce samedi de Veillée Pascale, j’ai plutôt l’impression que la France et le monde m’ont, chaleureusement, serrée entre leurs bras, tant nous fûmes nombreux, depuis les Quais de Seine ou via nos écrans, à nous rassembler, pleurant, priant, nous lamentant, nous consolant de concert …

« Bien des hommes, de tous les pays de la terre

Viendront, pour contempler cette ruine austère,

Rêveurs, et relisant le livre de Victor :

Alors ils croiront voir la vieille basilique,

Toute ainsi qu’elle était, puissante et magnifique,

Se lever devant eux comme l’ombre d’un mort ! »

Gérard de Nerval, « Notre-Dame de Paris »

Car lundi soir, déjà, celui qui croyait au ciel et celui qui n’y croyait pas, ou différemment, m’avaient déjà bouleversée à parts égales : Il y avait eu les larmes de notre cher histrion du patrimoine, Stéphane Bern, et son émotion en miroir du chagrin de tout un peuple, sincère et irrépressible.

https://www.bfmtv.com/mediaplayer/video/stephane-bern-on-a-que-nos-larmes-pour-pleurer-1154377.html

Et, peu ou prou en même temps, on entendit s’élever les mots-tocsins, comme disait Maïakovski, de notre tribun national, lui aussi si profondément touché qu’on l’eût soudain cru converti au catholicisme, tout mécréant qu’il semble…

https://lafranceinsoumise.fr/2019/04/16/incendie-a-notre-dame-de-paris-tout-va-au-grand-corps-qui-est-la-et-qui-brule/

Mélenchon a su évoquer, avec la force d’un historien, cette grâce qui auréole notre cathédrale, des avancées des sciences qui rendirent possible son élévation à la foi patrimoniale qui nous rassembla si incongrument en ce beau soir d’avril. Oui, en cet instant qui dura une nuit, veillée pascale avant l’heure, « tout va au grand corps qui est là et qui brûle », et il reprendra ces réflexions sur son blog pour évoquer notre « cathédrale commune » :

https://melenchon.fr/2019/04/15/notre-cathedrale-commune/

Ainsi, de l’hériter des « bouffeurs de curés » au chantre des lieux sacrés, nous perçûmes un même élan qui vint rejoindre celui de ces jeunes inconnus rassemblés Place St Michel, pleurant des Pater, des Ave et des chants en regardant se consumer leur foi comme un grand vaisseau de feu :

Mais bien au-delà des quais de Seine endeuillés, c’est bien le monde entier qui, comme devant un jardin où brûleraient les lilas et les roses, a accouru au chevet d’une église assiégée par le feu :

« Je n’oublierai jamais l’illusion tragique
Le cortège les cris la foule et le soleil
Les chars chargés d’amour les dons de la Belgique
L’air qui tremble et la route à ce bourdon d’abeilles
Le triomphe imprudent qui prime la querelle
Le sang que préfigure en carmin le baiser
Et ceux qui vont mourir debout dans les tourelles
Entourés de lilas par un peuple grisé »

Louis Aragon, « Les lilas et les roses »

En effet, en zappant, hébétée et effondrée, à près de 600 km du Point zéro du Parvis de Notre-Dame depuis ma ville rose, entre les chaînes d’information de différents pays, c’est bien un cortège de soutien à notre église en flammes que j’ai vu s’avancer, en une immense marche blanche virtuelle, comme une chorégie de pleureuses venue épauler un pays en passe de devenir orphelin d’un monde perdu.

Jean-Claude Coutausse

Et cette solidarité a continué au fil de la semaine Sainte, du don des petites gens offrant un euro en déposant leur caddy, telle une modeste obole dans le panier de la quête des dimanches, aux sommes incalculables des financiers de ce monde, offertes spontanément ou presque, avec ou sans promesse de profiter d’une déduction de l’impôt, comme si les Fugger, ces grands banquiers de l’Europe médiévale, avaient décidé de contribuer gratuitement à la construction d’une basilique…

Comment ne pas évoquer les vers de Péguy dans sa « Présentation de Paris à Notre-Dame », et son vaisseau voguant vers la mer des Sargasses ?

« Nuls ballots n’entreraient par les panneaux béants,
Et nous arriverions dans la mer de Sargasse
Traînant cette inutile et grotesque carcasse
Et les Anglais diraient : ils n’ont rien mis dedans. »

Car ce n’est plus Notre-Dame qui vogue vers l’immense mais une planète entière qui s’est empressée pour voler au secours d’une dame outragée, toutes religions et pensées confondues. Et ce ne sont pas les quelques centaines de tweets décérébrés, à la gloire de je ne sais quelle puissance vengeresse qui serait venue allègrement détruire le Sacré de Paris, que je retiens encore, mais toujours cette union sacrée des libres-penseurs et des croyants, et surtout ces appels des consistoires et des grands conseils juifs et musulmans à relayer la chaîne des dons, comme des villageois d’antan se passant les seaux d’eau pour éteindre les flammes d’un beffroi, une eau soudain aussi lustrale que celle des sacres baptismaux, d’un mikvé, ce bain rituel de purification hébraïque ou des ablutions de l’Islam…

Jamais le terme « religion » n’a été aussi proche, pour notre France à genoux, de celui de « religere », qui signifie « relier ». Il est là, notre miracle pascal, précieux comme ce coq sauvé des flammes et protégeant encore la fameuse relique de la Couronne d’épines, bourdonnant en nos cœurs comme les abeilles miraculés des toits de la cathédrale, incandescent, mais debout, comme la croix et le tabernacle de l’autel, vigies vaillantes, demeurées à bord du vaisseau en perdition comme le capitaine et son second refusant de quitter un navire, un miracle que même les fiels des mauvaises langues pharisiennes n’écorneront pas car il nous appartient, comme nous appartiennent nos émotions singulières et nos relations intimes à ce monument national.

Nul n’a le droit de me dicter mes ressentis, et je maintiens que j’ai brûlé de la même colère et pleuré de la même dévastation que lors de l’effondrement des Tours Jumelles ou des attentats, car ce sont les milliards d’âmes que je voyais, dans ces « jumelles tours » devant l’immonde rougeoiement, se consumer tels les damnés d’un tableau de Jérôme Bosch, ces âmes-mémoires qui ont fondé, depuis mille ans, notre histoire et notre rapport au monde…

« Comme, pour son bonsoir, d’une plus riche teinte,
Le jour qui fuit revêt la cathédrale sainte,
Ébauchée à grands traits à l’horizon de feu ;
Et les jumelles tours, ces cantiques de pierre,
Semblent les deux grands bras que la ville en prière,
Avant de s’endormir, élève vers son Dieu. »

Théophile Gautier, « Notre-Dame »

Dessin et lavis de Victor Hugo

Je pensais à ces Laboratores, à ces paysans devenus Compagnons, qui par milliers, au fil des siècles, façonnèrent notre joyau, des maîtres-verriers aux petites mains, en passant par les hectares de chênaies ayant permis l’élaboration extraordinaire de notre charpente-forêt partie en fumée, à ces troncs devenus piliers de la terre ; je pensais aux circonvolutions dentellières de la pierre caressée par mille burins experts, aux rosaces parfaites et au plomb fondu à nouveau, un millénaire plus tard, sous nos yeux incrédules.

Je pensais à ces Oratores et à leurs ouailles, à ces bergers et à leurs troupeaux qui, de l’aube du christianisme à nos Pâques de l’an 2019, ont su faire ériger de fragiles chapelles, des rondeurs romanes, puis des arcs gothiques pour dresser des ponts entre l’Homme et le Divin, et à la tristesse insondable des chrétiens, qui ressemble tant à celle des juifs après la Nuit de Cristal où l’on brûla les synagogues ou à celle des musulmans lorsque des barbus devenus fous détruisirent des lieux sacrés à Mossoul, ou lorsque l’état chinois rasa des mosquées en région ouïgoure…

https://www.nouvelobs.com/monde/20190407.OBS11230/la-chine-a-rase-plusieurs-grandes-mosquees-en-region-ouigoure-montrent-des-images-satellite.html

Et je pensais à ces Bellatores, le cœur vaillant et l’âme fière, qui rallièrent les cloches battant à la volée lors de la Libération, quand on entonna un Magnificat malgré une fusillade, comme en un « arc-en-ciel témoin qu’il ne tonnera plus »…

« Heureuse et forte enfin qui portez pour écharpe

Cet arc-en-ciel témoin qu’il ne tonnera plus

Liberté dont frémit le silence des harpes

Ma France d’au-delà le déluge salut »

Louis Aragon, « Je vous salue ma France »

https://www.franceculture.fr/litterature/louis-aragon-lit-je-vous-salue-ma-france

N’oublions pas enfin que nous avons tous en nous quelque chose de Notre-Dame, cœur de Paris et de l’Île Saint-Louis, mais aussi patrimoine architectural et cultuel universel… Et pour nous, petit peuple de France, c’est comme un chapelet mémoriel que nous pouvons, chacun dans notre demeure, dévider, en hommage à cette maison de Dieu devenue à la fois agora communautaire et oïkos personnel : on se souviendra d’un voyage de classe et des ors de Lutèce surgis après une nuit passée dans le « Capitole » qui ralliait Paris depuis la ville rose, où, devant nos yeux éblouis les deux tours nous semblaient centre du monde… Ou peut-être d’un cadenas fermé d’un baiser sur un pont de Paris juste avant ce cierge scellant quelque promesse…

Aujourd’hui, en ce samedi où la fièvre jaune une foi(s) de plus arpente le pavé, je ne veux retenir que la grâce et l’espérance pascales, et me souvenir que Notre-Dame, outragée, brisée, martyrisée mais libérée des flammes, sera reconstruite par notre peuple de bâtisseurs, par une France toujours, même si souvent bien frileusement, fille aînée de l’Église, n’en déplaise aux pisse-vinaigre.

Et je me veux résolument optimiste, comme toujours, allant jusqu’à l’espérance folle que cette chaîne de solidarité déployée de l’Oural à l’Atlas, des cities de cols blancs aux ors du Vatican, pourra bientôt aussi alimenter d’autres besoins, tout aussi criants, des armées de misérables qui hantent nos rues. Car la Cour des miracles, c’est vrai, se rencontre aujourd’hui non plus sur le Parvis de Notre-Dame, mais au détour de nos villes de province où, partout, les gueux grelottent dans des tentes dressées à la va-vite par quelque association, abritant les yeux de braise de mendiantes berçant des enfançons, devant l’indifférence des passants honnêtes… Il faudra que les élans de bienfaisance se multiplient, comme le pain et le vin aux Noces de Cana, et je l’espère de tous mes vœux.

« La Charité aime ce qui est.
Dans le Temps et dans l’Éternité.
Dieu et le prochain.
Comme la Foi voit.
Dieu et la création.
Mais l’Espérance aime ce qui sera.
Dans le temps et dans l’éternité.

Pour ainsi dire dans le futur de l’éternité.

L’Espérance voit ce qui n’est pas encore et qui sera.
Elle aime ce qui n’est pas encore et qui sera
Dans le futur du temps et de l’éternité. »

Charles Péguy, « La petite espérance »

Demain, dès l’aube, les chrétiens du monde se salueront en allégresse, s’écriant « Il est ressuscité ! » , confortés dans leur foi, tandis que leurs frères juifs seront dans la semaine de Pessah, leurs frères musulmans à l’orée du Ramadan, et que de nombreux enfants, croyants ou pas, en une immense ronde sucrée, chercheront des œufs et des cloches en chocolat…

Et dans quelques années, si Dieu me prête vie, comme disait ma chère grand-mère qui m’éleva à la foi chrétienne, peut-être me sera-t-il donné de visiter Notre-Dame reconstruite, et, surtout, de m’y recueillir.

« En passant sur le pont de la Tournelle, un soir,
Je me suis arrêté quelques instants pour voir
Le soleil se coucher derrière Notre-Dame. »

Théophile Gautier, « Soleil couchant »

Puisse cette cathédrale qui plonge ses racines dans notre unité nationale, creuset de nos passés, de nos Lumières françaises, à nouveau déployer les ailes de sa magnificence et de sa bienveillance, et que du feu renaisse un phénix de pierre, de beauté et de foi !

« Puisque les paroles, ô mon Dieu, ne sont pas faites pour rester inertes dans nos livres, mais pour nous posséder et pour courir le monde en nous, permettez que de ce feu de joie, allumé par vous, jadis sur une montagne, et de cette leçon de bonheur, des étincelles nous atteignent et nous mordent, nous investissent, nous envahissent. »

Madeleine Delbrêl.

Et que les cloches demain vrillent cette espérance pascale dans le cœur de tous, étourdissant les lilas et les roses, tourbillonnant dans l’air de Paris et de la France comme mille hirondelles annonçant les printemps, carillonnant comme une symphonie se faisant tempête, rebaptisant pour un temps notre cathédrale en « Notre-Dame de l’Espérance », en hommage à Notre-Dame de Paris chantée par Hugo :

« Au-dessous, au plus profond du concert, vous distinguez confusément le chant intérieur des églises qui transpire à travers les pores vibrants de leurs voûtes. — Certes, c’est là un opéra qui vaut la peine d’être écouté. D’ordinaire, la rumeur qui s’échappe de Paris le jour, c’est la ville qui parle ; la nuit, c’est la ville qui respire ; ici, c’est la ville qui chante. Prêtez donc l’oreille à ce tutti des clochers ; répandez sur l’ensemble le murmure d’un demi-million d’hommes, la plainte éternelle du fleuve, les souffles infinis du vent, le quatuor grave et lointain des quatre forêts disposées sur les collines de l’horizon comme d’immenses buffets d’orgue, éteignez-y, ainsi que dans une demi-teinte, tout ce que le carillon central aurait de trop rauque et de trop aigu, et dites si vous connaissez au monde quelque chose de plus riche, de plus joyeux, de plus doré, de plus éblouissant que ce tumulte de cloches et de sonneries ; que cette fournaise de musique ; que ces dix mille voix d’airain chantant à la fois dans des flûtes de pierre hautes de trois cents pieds ; que cette cité qui n’est plus qu’un orchestre ; que cette symphonie qui fait le bruit d’une tempête. »

Mon père, quais de Seine, années cinquante…

https://www.franceculture.fr/emissions/la-nuit-revee-de/lieux-de-memoire-notre-dame-de-paris

Comme autant d’arcs-en-ciel #fraternité #paix #vivreensemble #femmes

Comme autant d’arcs-en-ciel

 

Quelques ombres déjà passent, furtives, derrière les persiennes. L’air est chargé du parfum des tilleuls, les oiseaux font du parc Monceau l’antichambre du paradis ; l’aube va poindre et ils la colorent de mille chants…

Devant moi, sur le lit, la boîte cabossée déborde ; depuis minuit, fébrile, je m’y promène pour m’y ancrer avant mon envol… Je parcours tendrement les pages jaunies, je croise les regards malicieux et dignes, j’entends les voix chères qui se sont tues depuis si longtemps…

Je me souviens.

Des sourires moqueurs de mes camarades quand j’arrivais en classe, vêtue de tenues démodées, parfois un peu reprisées, mais toujours propres.

Des repas à la cantine, quand tous les élèves, en ces années où l’on ne parlait pas encore de laïcité et d’autres cultures, se moquaient de moi parce que je ne mangeais pas le jambon ou les rôtis de porc.

Je me souviens.

Des sombres coursives de notre HLM avec vue sur « la plage ». C’est ainsi que maman, toujours si drôle, avait surnommé le parking dont des voitures elle faisait des navires et où les trois arbres jaunis devenaient des parasols. Au loin, le lac de la Reynerie miroitait comme la mer brillante de notre Alger natale. Maman chantait toujours, et papa souriait.

Je me souviens.

De ces années où il rentrait fourbu des chantiers à l’autre bout de la France, après des mois d’absence, le dos cassé et les mains calleuses. J’entendais les mots « foyer », et les mots « solitude », et parfois il revenait avec quelques surprises de ces villes lointaines où les contremaîtres aboyaient et où la grue dominait des rangées d’immeubles hideux que papa devait construire. Un soir, alors que son sac bleu, celui que nous rapportions depuis le bateau qui nous ramenait au pays, débordait de linge sale et de nuits tristes, il en tira, triomphant, un bon morceau de Saint-Nectaire et une petite cloche que les Auvergnats mettent au cou des belles Laitières : il venait de passer plusieurs semaines au foyer Sonacotra de Clermont-Ferrand la noire, pour construire la « Muraille de Chine », une grande barre d’immeubles qui dominerait les Volcans. Nous dégustâmes le fromage en rêvant à ces paysages devinés depuis la Micheline qui l’avait ramené vers la ville rose, et le lendemain, quand j’osais apporter la petite cloche à l’école, toute fière de mon cadeau, les autres me l’arrachèrent en me traitant de « grosse vache ».

Je me souviens.

De maman qui rentrait le soir avec le 148, bien avant que le métro ne traverse Garonne. Elle ployait sous le joug des toilettes qu’elle avait récurées au Florida, le beau café sous les arcades, et puis chaque matin elle se levait aux aurores pour aller faire d’autres ménages dans des bureaux, loin du centre-ville, avant de revenir, alors que son corps entier quémandait du repos, pour nettoyer de fond en comble notre modeste appartement et nous préparer des tajines aux parfums de soleil. Jamais elle n’a manqué une réunion de parents d’élèves. Elle arrivait, élégante dans ses tailleurs sombres, le visage poudré, rayonnante et douce comme les autres mamans, qui rarement la saluaient. Pourtant, seul son teint un peu bronzé et sa chevelure d’ébène racontaient aux autres que ses ancêtres n’étaient pas des Gaulois, mais de fiers berbères dont elle avait hérité l’azur de ses yeux tendres. En ces années, le voile n’était que rarement porté par les femmes des futurs « quartiers », elles arboraient fièrement le henné flamboyant de leurs ancêtres et de beaux visages fardés.

Je me souviens.

Du collège et de mes professeurs étonnés quand je récitais les fables et résolvais des équations, toujours en tête de classe. De mes premières amies, Anne la douce qui adorait venir manger des loukoums et des cornes de gazelle quand nous revenions de l’école, de Françoise la malicieuse qui essayait d’apprendre quelques mots d’arabe pour impressionner mon grand frère aux yeux de braise. De ce chef d’établissement qui me convoqua dans son bureau pour m’inciter, plus tard, à tenter une classe préparatoire. Et aussi de nos premières manifestations, quand nous quittions le lycée Fermat pour courir au Capitole en hurlant avec les étudiants du Mirail « Touche pas à mon pote ! »

Je me souviens.

Des larmes de mes parents quand je partis pour Paris qui m’accueillit avec ses grisailles et ses haines. De ces couloirs de métro pleins de tristesse et de honte, de ce premier hiver parisien passé à pleurer dans le clair-obscur lugubre de ma chambre de bonne, quand aucun camarade de Normale ne m’adressait la parole, bien avant qu’un directeur éclairé n’instaure des « classes préparatoires » spéciales pour intégrer des jeunes « issus de l’immigration ». Je marchais dans cette ville lumière, envahie par la nuit de ma solitude, et je lisais, j’espérais, je grandissais. Un jour je poussai la porte d’un local politique, et pris ma carte, sur un coup de tête.

Je me souviens.

Des rires de l’Assemblée quand je prononçais, des années plus tard, mon premier discours. Nous étions peu nombreuses, et j’étais la seule députée au patronyme étranger. Les journalistes aussi furent impitoyables. Je n’étais interrogée qu’au sujet de mes tenues ou de mes origines, alors que je sortais de l’ENA et que j’officiais dans un énorme cabinet d’avocats. Là-bas, à Toulouse, maman pleurait en me regardant à la télévision, et dépoussiérait amoureusement ma chambre, y rangeant par ordre alphabétique tous les romans qui avaient fait de moi une femme libre.

Je me souviens.

Des youyous lors de mon mariage avec mon fiancé tout intimidé. Non, il ne s’était pas converti à l’Islam, les barbus ne faisaient pas encore la loi dans les cités, nous nous étions simplement envolés pour le bled pour une deuxième cérémonie, après notre union dans la magnifique salle des Illustres. Dominique, un ami, m’avait longuement serrée dans ses bras après avoir prononcé son discours. Il avait cité Voltaire et le poète Jahili, et parlé de fraternité et de fierté. Nous avions ensuite fait nos photos sur la croix de mon beau Capitole, et pensé à papa qui aurait été si heureux de me voir aimée.

Je me souviens.

Des pleurs de nos enfants quand l’Histoire se répéta, quand eux aussi furent martyrisés par des camarades dès l’école primaire, à cause de leur nom et de la carrière de leur maman. De l’accueil différent dans les collèges et lycées catholiques, comble de l’ironie pour mes idées laïques qui se heurtaient aux murs de l’incompréhension, dans une république soudain envahie par des intolérances nouvelles. De mon fils qui, alors que nous l’avions élevé dans cette ouverture républicaine, prit un jour le parti de renouer follement avec ses origines en pratiquant du jour au lendemain un Islam des ténèbres. Du jour où il partit en Syrie après avoir renié tout ce qui nous était de plus cher. Des hurlements de douleur de ma mère en apprenant qu’il avait été tué après avoir égorgé des enfants et des femmes. De ma décision de ne pas sombrer, malgré tout.

Je me souviens.

De ces mois haletants où chaque jour était combat, des mains serrées en des petits matins frileux aux quatre coins de l’Hexagone. De tous ces meetings, de ces discours passionnés, de ces débats houleux, de ces haines insensées et de ces rancœurs ancestrales. De ces millions de femmes qui se mirent à y croire, de ces maires convaincus, de ces signatures comme autant d’arcs-en-ciel, de ces applaudissements sans fin, de ces sourires aux parfums de victoire.

Je me souviens.

De mes professeurs qui m’avaient fait promettre de ne jamais abandonner la littérature. De ces vieilles dames, veuves d’anciens combattants, qui m’avaient fait jurer de ne jamais abandonner la mémoire des combats. De ces enfants au teint pâle qui, dans leur chambre stérile, m’ont dessiné des anges et des étoiles en m’envoyant des bisous à travers leur bulle. De ces filles de banlieue qui, même après avoir été violées, étaient revenues dans leur immeuble en mini-jupe et sans leur voile, et qui m’avaient serrée dans leurs bras fragiles de victimes et de combattantes.

Hier soir, vers 19 h 45, mon conseiller m’a demandé de le suivre. L’écran géant a montré le « camembert » et le visage pixellisé du nouveau président de la République. La place de la Bastille était noire de monde, et je sais que la Place du Capitole vibrait, elle aussi, d’espérances et de joies.

Un cri immense a déchiré la foule tandis que l’écran s’animait et que mon visage apparaissait, comme c’était le cas dans des millions de foyers guettant devant leur téléviseur.

Le commentateur de la première chaîne hurlait, lui aussi, et gesticulait comme un fou : « Zohra M’Barki – Lambert! On y est ! Pour la première fois, une femme vient d’être élue Présidente de la République en France ! »

Le réveil sonne.

Je me souviens que je suis française, et si fière d’être une femme. Je me souviens que je dois tout à l’école de la République, et à mes parents qui aimaient tant la France qui ne les aimait pas.

Je referme la boîte et me penche à l’embrasure de la fenêtre, respirant une dernière fois le parfum de la nuit.

(Cette nouvelle a remporté le premier prix du concours de nouvelles du CROUS Occitanie en 2018…)

 

Am Geist… #11novembre #itinérancemémorielle #GrandeGuerre

Kamen, place du marché

La Place du marché était noire de monde. La petite ville de Kamen, au Nord-Ouest de l’Allemagne, vivait au rythme de la guerre, gros bourg mi-paysan, mi-ouvrier frileusement rassemblé autour de son cœur aux jolies façades à colombages.

La foule se pressait autour des étals pourtant peu achalandés, malgré ce vent glacial venu des grandes plaines de l’est, presque de l’Oural. Pourtant, la Marche de Brandebourg et les grandes propriétés de Junkers étaient bien loin de la paisible Rhénanie, mais en ce mois d’octobre 1917, on eut dit que les nuages étaient poussés par un esprit prussien…Les femmes, surtout, occupaient l’espace, avec quelques enfants et de vieilles personnes courbées et tremblantes. Des groupes de jeunes filles se montraient des lettres couvertes de boue et de tâches en souriant, toutes à la légèreté de leurs espérances.

C’est ainsi que je l’imagine, cette bourgade endeuillée déjà par tant de disparitions, puisque là comme aux quatre coins du Reich, c’est un lourd tribut que les familles payaient au Kaiser… Oh, il n’était pas moins grand que « chez nous », le chagrin des mères et des femmes, et de tous les orphelins, lorsqu’arrivait le sinistre messager annonçant la perte ou la disparition d’un enfant du pays…Certes, l’Allemagne et ses gouvernants avaient déclaré la guerre à notre France, mais les cartes battues par les dirigeants dépassaient largement les volontés des peuples, et, au cœur de la boucherie sans nom, Poilus et soldats « ennemis » étaient voués à la même horreur…

Classe dirigée par Gertrud Bäumer

Vêtue de noir, une femme âgée avançait d’un petit pas incertain vers la place. Elle passa devant l’école où ses quatre fils avaient étudié, sous la férule de Mademoiselle Bäumer, avant que cette dernière ne rejoigne Berlin…Elle ne le savait pas encore, mais l’ancienne institutrice de ses enfants deviendrait ensuite journaliste, féministe et s’engagerait en politique, pactisant même un peu avec le diable… Elle les voyait encore, ses quatre garçonnets, toujours bien propres sur eux, s’égayer dans les brumes matinales en écoutant carillonner les cloches de l’église Saint-Paul, tandis que son mari partait travailler dans leur petite entreprise de fabrication de calèches… Une vie avait passé. Lente, pleine, lourde du sens du quotidien. Une vie de femme au service des siens, du lavoir de l’enfance aux automobiles de la modernité. Les saisons et les ans filaient entre les fenaisons et les neiges, et dans la jolie bourgade rhénane il semblait parfois que le temps se soit arrêté. Mais depuis quelques années les hommes partaient, et ne revenaient plus…

Mon arrière-grand-mère Sophie et mon grand-père Erich.

C’est drôle, comme le passé d’une famille peut partir en fumée en l’espace d’une ou deux décennies… Cela me sidère toujours de constater l’évanescence de nos vies, même si je le remarque déjà au sein même de ma propre existence, les enfants s’éparpillant si vite aux quatre coins du globe, les cousins s’ignorant au bout d’une seule génération… De la famille paternelle de mon grand-père allemand ne demeure qu’un acte de naissance et la légende familiale, que seule connaît d’ailleurs ma mère, celle des quatre fils de cette même famille disparus au cours de la Der des Der… Oui, le père de mon cher grand-père était tombé en France et reposerait au cimetière militaire allemand de Laon…Tandis que ses trois frères, mes arrière-grands-oncles, auraient aussi trouvé la mort…

J’ai tenté de faire quelques recherches, trouvant sur une liste de soldats allemands trois personnes portant le nom de « Neuhoff » et venant de la ville de Kamen… Un certain Wilhelm a été déclaré mort le 10 décembre 1914 ; un August le 11 novembre 1915 ; et un Friedrich-Wilhlem le 12 mars 1917… Un membre de la fratrie décimée manquerait donc à l’appel…

Hospice « Am Geist »

La vieille dame ne savait d’ailleurs plus très bien comment elle s’appelait, elle avait aussi oublié comment on faisait la cuisine et la lessive. Elle était bien incapable de se souvenir comment on faisait rôtir une oie pour Noël, ou comment on confectionnait les délicieux « Plätzchen » dont elle avait pourtant toujours régalé sa famille… Et ce n’était pas seulement à cause des victuailles manquantes…  On avait bien tenté de l’entourer, de la calmer, de lui dire que ses fils avaient donné leur sang pour l’Empereur, elle n’en avait cure. Sa belle-fille, Sophie, lui avait mis récemment l’un de ses petits-fils sur les genoux, mais même les yeux pétillants du petit Erich ne suffisaient plus à la sortir de sa léthargie. Son mari avait d’ailleurs parlé à ses brus en évoquant un internement à l’hospice « Am Geist », du moins pour quelques temps…

Elle vit arriver Sophie, qui était allée se promener au « Stadtpark » malgré le froid, pour faire respirer un peu d’air automnal au bel Erich et compenser l’absence de nourriture variée en cette pénurie de victuailles… La jeune femme titubait, comme si elle avait bu plusieurs verres de Schnaps, des voisines l’entouraient, son fils pleurait à chaudes larmes du haut de ses cinq ans, et elle se précipita en hoquetant dans les bras de se sa belle-mère.

Cette dernière s’effondra en hurlant. Elle ne devait jamais reprendre ses esprits. Son dernier fils, Friedrich-Wilhlem, le père du petit Erich, venait de mourir au combat.

Je ne suis pas certaine que l’annonce de décès de ce « Fritz » soit celle de mon arrière-grand-père, même si « Fritz » pourrait être un diminutif de « Friedrich-Wilhelm », et si le nom de sa femme (Sophie) et l’évocation d’un unique enfant pourraient correspondre à l’existence de mon arrière-grand-mère, que j’ai si bien connue et que j’adorais, et de mon cher « Opa » allemand, que j’appelais d’ailleurs « Papu »… La date du décès trouvée sur le net du soldat « Friedrich-Wilhelm Neuhoff », annoncée en mars 1917, ne correspond pas à ce faire-part de novembre 1917… Mais qu’importe… Même si la petite histoire ne colle pas tout à fait à la « grande », c’est bien l’Histoire qui a broyé inexorablement une famille entière de la petite ville de Kamen, tout comme elle a décimé des milliers d’autres familles du Rhin à l’Elbe, et dans l’Europe entière, sans compter tous les morts venus des « colonies » défendre ce que les dirigeants appelaient les champs d’honneur…

En cette semaine d’itinérance mémorielle, je ne pouvais pas, étant née de l’amour d’une jeune Allemande pour un jeune Français en 1961, alors même que mon grand-père français avait été résistant et mon grand-père allemand engagé dans la Wehrmacht (puis de longues années prisonnier de guerre à l’est…), ne pas évoquer la mémoire des soldats allemands « morts pour leur patrie », après avoir fait renaître dans d’autres textes la mémoire de nos Poilus…

Ces hommes étaient les mêmes hommes. Leurs cœurs n’avaient pas de frontières, leurs âmes se ressemblaient, ils étaient tous frères de sang, emportés par les folies des hommes et par la vague des haines et des volontés de puissance des « Grands »… De jeunes hommes merveilleux, des époux aimants, des pères formidables, des génies en herbe, des amis à la loyauté sans faille, qui aimaient la bière ou le vin, Hugo ou Heine, Berlin ou Paris, la bourrée ou la musique bavaroise selon leur pays d’origine…

Les quatre frères Neuhoff n’entreront pas au Panthéon comme Maurice Genevoix ni ne seront honorés comme le …maréchal Pétain, mais peut-être les lecteurs de ce texte auront-ils une pensée émue et respectueuse pour tous les jeunes soldats allemands fauchés par la Grande Guerre et décimés dans les Tranchées…

« Guerrière, l’Allemagne? Barbare, l’Allemagne? Qu’en savez-vous? »

Maurice Genevoix, « Ceux de 14 »

 

Mon grand-père, orphelin de père…

Kamen, aujourd’hui Berkamen

***

http://www.stadt-kamen.de/kultur/haus-der-stadtgeschichte

Merci à Monsieur Badermann, conservateur du musée de Kamen, pour son aide précieuse, renforcée par ce site très instructif rapportant l’histoire de la ville:

Kamener Straßennamen: Am Geist

http://des.genealogy.net/search/show/6889566

https://fr.wikipedia.org/wiki/Gertrud_B%C3%A4umer

https://www.tourisme-paysdelaon.com/Decouvrir/Tourisme-de-memoire/Quelques-lieux-de-memoire-dans-le-Laonnois/Cimetiere-allemand-de-Bousson-a-Laon

https://www.100-jahre-erster-weltkrieg.eu/fr/home.html

https://www.braunschweiger-zeitung.de/videos/politik/article215731725/100-Jahre-Erster-Weltkrieg-Deshalb-reisen-nun-Jugendliche-nach-Verdun.html

Comme par un orage de coquelicots #commémoration #14/18

Comme par un orage de coquelicots

Arthur Bourgail, tu es mort le 5 novembre 1918. Je vois ton nom au passage,  chaque fois que je descends du bus, au coin de ma rue.

Cent ans, cent ans déjà, aujourd’hui, que ton beau sourire s’est effacé au détour d’un obus ou d’une embuscade, et que tu es tombé, comme ils disent, « au champ d’honneur », ta capeline bleu horizon rougie comme par un orage de coquelicots.

Je t’imagine petit garçon, grandissant non loin de notre place Pinel, qui ne s’appelait d’ailleurs pas encore ainsi, puisqu’elle n’a été baptisée du nom de ce syndicaliste qu’en 1929… Ton père prenait sans doute le tramway pour revenir de son travail au centre-ville, puisque depuis le 12 avril 1910, le tramway hippomobile était devenu électrique, et que le conducteur annonçait « Tïn, tïn, Còsta Pavada » en arrivant non loin des belles toulousaines de notre Côte Pavée…

Arthur, petit Arthur, je gage que tu as fréquenté, bel enfant brun aux yeux de braise, le collège du Caousou, puisque ce dernier, malgré les lois du « petit père Combes », ouvrait encore ses portes à l’aube du vingtième siècle, avant de fermer, le 23 décembre 1912, et de devenir un hôpital durant la der des der… Tu jouais au cerceau, aux quilles, et tu apprenais les poésies de Victor Hugo avant de rentrer goûter dans ton jardin, dont les lilas embaumaient à chaque printemps, dans quelque ruelle ensoleillée croisant l’avenue de Castres…

J’espère, cher Arthur Bourgail, que tu as eu le temps d’être heureux. Que tu as aimé apprendre, que tes professeurs ont loué ton intelligence, que tes études, peut-être à Paris, si tu as eu le temps d’y « monter », ou tout simplement dans quelque faculté toulousaine, ont fait de toi un jeune homme curieux et passionné. Je te rêve, dans ton costume élégant, arpentant fièrement les allées du Jardin Royal au bras d’une délicieuse jeune femme pétillante et amoureuse, que tu courtiseras ardemment juste avant de partir au Front… Je vous souhaite des baisers fougueux et des étreintes douces, et de longues lettres aux pleins et aux déliés violets parfumés de pétales de roses, que tu serreras contre ton cœur, la nuit, pour oublier la pluie de feu de fer de sang.

Je pense à ta fiancée, Arthur, à ces torrents de larmes versées, à sa vie blessée, amputée de l’espérance, brisée, tout comme la tienne, par la folie des hommes… Je pense à ta mère, Arthur, qui se vêtira de noir le restant de sa vie, comme tant de voisines, devant lesquelles on s’inclinait en silence, sans oser évoquer le nom des fils disparus. Je pense à ton père qui fièrement te laissa partir défendre une patrie qui lui vola son âme.

Et, surtout, je pense à toi, plongé, à peine sorti de l’adolescence, dans l’enfer des tranchées, si loin de ta ville rose et de l’eau verte du Canal, embourbé dans la nuit indicible des combats, volé à la vie par la barbarie des gouvernants impavides, victime innocente et oubliée d’une guerre inutile, comme toutes les guerres… Je pense à tout ce que tu n’auras pas fait, pas vu, pas vécu, à ta ville qui va grandir sans toi, à cette femme qui portera d’autres enfants que les tiens, à ton nom qui n’existe aujourd’hui que sur ce monument adossé à une école mais que les enfants, plongés dans les écrans des portables, n’ont sans doute jamais lu…

Je ne t’oublie pas, Arthur Bourgail. Tu n’as pas eu de rue de Toulouse à ton nom, google ne te connait pas, ton nom d’ailleurs n’existe pas sur les moteurs de recherche, il manque le « h » qui orne les « Bourgailh », eux, beaucoup plus présents… Mais je ne veux pas t’oublier. Tu es parti six jours, six jours seulement avant la signature de l’Armistice, six petites journées de novembre qui ont séparé ta mort de la fin de cet interminable conflit. Il s’en est fallu de si peu pour que tu rentres à Toulouse, comme tes camarades épargnés, non pas la fleur au fusil mais la rage et la peur au ventre, mais, au moins, en vie… Tu aurais sans doute gardé pour toi la bouillie innommable des Tranchées, préférant épargner tes parents et ta Douce, et puis tu aurais repris le cours de ta vie, même si tu étais revenu unijambiste ou borgne…

Mais non : le destin, ce farceur de destin, en a décidé autrement, et, en ce 5 novembre 1918, a fauché ta jeune vie de Poilu.

Arthur Bourgail, aujourd’hui tu reviens à la vie, à quelques jours des commémorations de la fin de la Grande Guerre ; je te rends, le temps d’une lecture, toutes les briques de notre ville rose, le clocher carillonnant de la basilique Saint-Sernin, les courbes de Garonne et les senteurs pastelières de Toulouse…

Tiens, prends ma main, je montre ta ville qui a un peu changé, regarde, le lycée du Caousou est toujours là, avec son magnifique parc boisé, et puis notre avenue qui dégringole vers le Canal, sans tramway, mais avec la ligne L1, et sur la place qui se nomme aujourd’hui Pinel il y a un magnifique kiosque aux poteaux murmurants… Regarde, la Place du Capitole est de plus en plus belle, et les grands marronniers du Jardin des Plantes abritent toujours des baisers au printemps…

Arthur Bourgail, aujourd’hui je t’adoube immortel.

« C’est bien plus difficile d’honorer la mémoire des anonymes que celle des personnes célèbres. La construction historique est consacrée à la mémoire de ceux qui n’ont pas de nom. » Walter Benjamin

Sabine Aussenac.

***

Je t’interdis d’aller faire la guerre…Hommage aux Poilus…

Et le temps à Albi semble d’éternité

Mutine et légère comme un matin 
d’été 
la statue nous sourit en dominant
rivière.

Sur le Tarn impassible coule 
une histoire fière:

Et le temps à Albi semble d’éternité .

Sabine Aussenac.

Photo prise derrière le Palais de la Berbie, à Albi.

https://fr.wikipedia.org/wiki/Palais_de_la_Berbie#Jardins_et_cours

Toujours j’arriverai trop tard…#mai68

Toujours j’arriverai trop tard…

 

Sous le pommier de nos mémoires

 

Sous le pommier de nos mémoires, l’été.

Marelles océanes. Parcourir

passés comme en Santa-Maria,

souvenirs indiens, fièvres et turquoises.

Malgré mille et cent déboires garder

au cœur :

la vie.

 

Je n’ai strictement aucun souvenir de mai 68.

J’ai beau chercher, fouiller, scruter ma mémoire, interroger les photos, mes parents… : rien, nada.

C’est comme si j’étais amnésique.

Pourtant, j’avais sept ans. Et déjà le goût de la mémoire, du récit, des souvenirs… J’ai d’ailleurs, dans les recoins de mes armoires, de nombreux cahiers d’écolière…

Certes, Albi, préfecture du Tarn, lovée entre plaine vauréenne et contreforts du Rouergue, était loin de l’agitation parisienne, et même excentrée par rapport aux liesses toulousaines des enfants des républicains espagnols…

Mais tout de même… Rien. Pas un souvenir de manif, ni d’école fermée, encore moins de plage cachée sous les pavés. Dans ma belle ville rouge, entre rives du Tarn et musée Toulouse-Lautrec, au pied de l’immense nef de briques flamboyantes, la vie somnolait encore, de l’angélus de l’aube à l’angélus du soir…Nous portions des blouses grèges et des nattes serrées, trempions nos plumes dans l’encre violette et ne savions pas ce qu’était un garçon, puisque nous étions une « école de filles », entre rondes enfantines et châtiments corporels, faisant résonner nos « tacs tacs » dans la cour embaumée de tilleuls.

À la maison, le pater familias avait tous les droits. Ma mère partait « aux commissions » avec son filet à provision, chez l’épicier, le boucher, le boulanger, en ces temps d’avant les grandes surfaces. Nous allions à l’école à pied, seuls, malgré « le fou », un voisin exhibitionniste qui tua sa mère à coups de hache par une nuit de pleine lune. Le martinet claquait sur nos mollets dénudés si nous ne nous tenions pas bien à table ; nous vivions dehors, dans les jardins du quartier et dans notre impasse, nous jouions à la marchande, aux gendarmes et aux voleurs, et, parfois, regardions « Zorro » et « Sébastien parmi les hommes », dont je chantais le générique par cœur. Mehdi a été le premier homme de ma vie, avec Jean-Didier, le seul garçon que je connaissais, en fait, un jeune toulousain qui venait en vacances chez sa grand-mère albigeoise, notre voisine.

Elle s’appelait Caramel

Parfois, la nuit. L’effraie hurlait sur la plus haute branche

Dans le jardin du voisin un fou

s’expose à la lune.

D’Albi la rouge je ne sais rien. Plus tard,

la brique  percera les exils.

Elle s’appelait Caramel. Une petite fille ronde, bille de clown,

yeux mappemonde. Ses joues avaient

un goût de sel.

Elle me regardait dans le miroir, me souriait matin et soir.

Je est une autre.

Dans cette vie simple et réglée comme du papier à musique, calquée sur le rythme des saisons et de l’autorité des adultes sur les enfants, absolument non digitale, toute entière vouée à la réalité, il fallait obéir. À la maîtresse, bien entendu, qui avait absolument tous les droits, dont celui de nous tirer les oreilles, de nous faire tendre nos mains jointes afin qu’elle y assène des coups de règle en fer, et même de nous « déculotter », oui, en nous faisant monter sur une chaise au beau milieu de la cour, en pleine récréation…

Nous n’apprenions que par cœur. Tout, absolument tout était à retenir, non seulement les récitations, mais aussi les numéros de départements, la configuration de la France avec ses fleuves et des montagnes, les pétales et les sépales, les dates de l’histoire de France et les folies de Louis le Hutin, les règles de l’accord du participe passé, les tables de multiplication, les leçons de morale, Saint-Louis et son chêne… Assises deux par deux devant nos tables à casier, sanglées dans nos tabliers, il fallait écouter, répondre, travailler sans relâche et arriver en forme aux « compositions trimestrielles », où nous avions à restituer tout ce savoir engrangé…

Mon enfance est née au Mont Gerbier des Joncs

Tilleul de la cour

et encre violette,

mon enfance est

née au Mont Gerbier des Joncs.

Rangs serrés, nattes sages. Non mixité polissonne

d’impitoyables pipelettes.

Bouboule, Hitler, Frida Oum Papa, La grosse : Poil de Carotte,

aide-moi…Je suis La petite Chose.

Saint-Louis sous le chêne veille sur la pipe de papa. Nous sommes toutes

des institutrices de province.

Je me souviens de toutes mes maîtresses, et avec une immense tendresse. Non, je n’ai pas été traumatisée. Non, le fait d’apprendre par cœur n’a pas fait de moi un être froid et dénué de sensibilité, incapable de réfléchir par lui-même. Cela m’a, je pense, donné un cadre d’apprentissage, des habitudes, des facilités. Et bien sûr cela m’a donné l’occasion de me rebeller contre cette rigueur permanente, puisque, forcément, cela a aiguisé aussi mon appétence pour la rêverie, la flânerie. Certes, nous n’avions ni internet, ni portable, mais entre le cadre dictatorial de l’école (qui, malgré la rudesse des demoiselles des écoles, n’était absolument pas dénuée de bienveillance -j’ai sur mon bureau une carte postale écrite en 1966 par ma maîtresse de CP… -) et les longs moments passés dehors, en autonomie, grande était la place laissée à l’imagination…S’il n’était pas interdit d’interdire, je maintiens que l’imagination était déjà très largement au pouvoir…

Car nous avions, évidemment, des livres ! Et quels merveilleux vecteurs d’escapisme que ces passerelles vers l’inconnu, le merveilleux et l’ailleurs…Fidèles compagnons de l’école de la république, ils m’ont tout donné, tout appris. En 1968, je lisais déjà bien, puisque, née en 61,  j’étais entrée à l’école en CP, et je dévorais allègrement les malheurs de Sophie ou les enquêtes de détective d’Alice, plongée tantôt dans la France de l’ancienne noblesse, tantôt dans la vie trépidante d’une jeune américaine, découvrant aussi le Livre de la jungle et le Petit Prince…La télévision avait fait son entrée au salon avec « Nounours », l’année de mes cinq ans, et je rêvais aussi déjà devant Blanche-Neige ou Cendrillon et les dessins animés de Disney…

Andersen, je pense à vous

Andersen, je pense à vous.

Vos contes ont été mes mots du déchiffrage. Aucun naufrage ne résistera

à ces rochers : la lecture alpha et omega, agora des

révoltes.

Je suis la survivante. Sur l’île déserte des réels,

consolatum des idées.

Et puis Suzy sur la glace, mon premier Rouge et Or ; Anna K., l’Idiot, Julien S. ou Scarlett, je vous

ai tant aimés.

Glace sans tain de la lectrice qui s’émerveille des boucles et des ponts ; écrire,

comme on apprend à marcher.

Chaque lettre est un phare.

La musique n’était pas en reste, et mes parents éclairés me faisaient tout écouter. Il parait que je reconnaissais la Pastorale à 3 ans et que je voulais épouser Antoine un peu plus tard, celui qui ne voulait pas se faire couper les cheveux. Je me souviens aussi du rock que ma mère nous faisait danser au son de Bill Haley et de ses comets…

Étions-nous malheureux dans notre famille biparentale classique, entre les étés à la mer et en Allemagne, pays de maman, et l’école, avec cette ritualité apaisante ? Non.

Franchement, non. Certes, nous n’étions pas éparpillés entre des activités « épanouissantes » et des « libertés », des  « droits », certes, nous étions soumis à cette autorité pérenne que constituaient la maîtresse dans l’agora, et les parents dans l’oîkos, avec les gifles parfois balancées par maman si nous étions insolents ou cassions un verre, et les fessées -déjà beaucoup plus rudes- données, le soir, plusieurs heures après la « bêtise », par papa, qui n’y allait pas de main morte, d’ailleurs, nous marbrant l’arrière-train de ces grandes pattes velues… Mais sincèrement, j’ai beau me creuser la cervelle, je ne vois mon enfance d’avant soixante-huit que comme un espace où nous, les enfants, étions rassurés par un cadre immuable et structurant.

En fait, mon tout premier « souvenir » de 68 date de…1972, quand la semaine des quatre jeudis est devenue celle des quatre mercredis…

https://www.la-croix.com/Actualite/France/Quand-le-jeudi-est-devenu-mercredi-_NG_-2004-03-12-588775

Il me semble me souvenir des discussions ayant précédé cet événement, quand ma mère en parlait avec d’autres mamans lors de réunions tupperware…. Mais la terre continua de tourner malgré cette révolution, je gardai ma blouse en passant au collège, un collège de filles, là encore, puisque j’ai « vu » mon premier garçon à l’école simplement bien plus tard, en première, quand mes parents déménagèrent d’Albi à Castres. Bien sûr, peu à peu, la fillette se transformant en adolescente avait remarqué des changements sociétaux : la mode, déjà, métamorphosa peu à peu nos tenues « années soixante » (robes sages, cols claudine, socquettes…) en stylismes plus seventies…À nous les pattes d’ eph, les sabots suédois, les blouses paysannes …

Autour de moi, dans le cadre familial et amical, aucune modification notable ne se fit jour. Nous continuâmes à manger ensemble à midi (je ne dégustai mon premier repas à la cantine qu’au lycée de Castres, à 15 ans…), à aller en vacances en famille à la mer, à notre maison de campagne, en Allemagne …  Des nouvelles libertés induites par la révolution de mai dont le poste nous abreuvait, des naturistes du Cap d’Agde aux communautés du Larzac, des soutiens-gorge jetés au feu à la pilule, aucune n’arriva jusque dans notre petite ville de province, toujours aussi douillettement lovée entre deux méandres du Tarn…

C’est donc dans mon nouveau lycée de Castres, un an avant le bac, dans le lycée « autogéré » de la Borde-Basse, que je fis, enfin, mes premières expériences « révolutionnaires » … À moi, enfin, les AG contre je ne sais plus quelle loi, les premières discussions politiques, les essais de plus en plus audacieux de looks « post soixante-huitards » -ah, les beaux chemisiers de grand-père, les robes indiennes, le patchouli et le santal, les foulards de soie, les premières Birkenstock rapportées d’Allemagne…, qui transformèrent peu à peu la jeune fille rangée en « bab’ » nostalgique d’un temps qu’elle n’avait pas connu… Et, surtout, les lectures éclairantes jusqu’au bout de la nuit, en écoutant Dylan ou Santana, un bâtonnet d’encens au jasmin dodelinant sur son support en forme de lotus… Lire, lire, lire encore, pour comprendre ce qui avait changé dans le monde et que je n’avais pas vu ni su …

Kerouac et sa route, Malraux et ses guerres, Neruda et ses solitudes ; Allen Ginsberg et son regard voilé par les substances hallucinogènes, Simone de Beauvoir et son deuxième sexe, et puis, bien sûr les « nouveaux philosophes » ; le tout en dévorant en parallèle les romans russes, Steinbeck, Stendhal, Balzac, Rimbaud, Baudelaire, Zola, et en écoutant attentivement les protest songs de Dylan, en étant fourrée au cinéma plusieurs soirs par semaine, et au ciné-club du lycée, pour découvrir « Z », la nouvelle vague, Godard, mais aussi en dansant, dans nos premières boums, au son des Bee Gees et de Plastic Bertrand …

Je n’ai pas tellement aimé les « années quatre-vingt » … Je nous trouvais, nous, les jeunes, tellement moins flamboyants que nos aînés… La nostalgie, déjà, me prenait à la gorge, je regrettais à la fois, au début, les fifties, aimantée que j’étais par le rock&roll, la série « Happy days » et par West Side Story, puis, au fil des ans, le début des seventies, totalement imbibée de culture pop révolutionnaire américaine, écoutant les trois albums de Woodstock des heures durant, jouant Neil Youg à la guitare, ne rêvant que de partir vivre en communauté à Big Sur quand, en France, mes pairs dansaient, cheveux coupés courts et en post punkitude, sur Desireless …Une chose était sûre, un phare dans ma vie, une certitude : je ne vivrais jamais comme avait vécu ma mère, soumise au diktat financier d’un époux. Je travaillerais, si possible comme journaliste -je voulais étudier en Californie ou en Allemagne et devenir grand reporter pour la presse écrite… Depuis l’enfance et la photo de Kim courant sous le Napalm, je faisais des listes de ce que j’emporterais dans ma jeep… (NDR : oui, bon, je sais, je suis prof depuis 1984 et n’ai pas le permis. Mais quand même, si on avait plusieurs vies…)

Étudiante et jeune mariée, je fis un vague retour à la terre dans le fin fond de la Montagne Noire, y croisant une famille de vrais « babos » éleveurs de chèvre, un prof de yoga, et rédigeant en parallèle mon mémoire de maîtrise sur les alternatifs allemands… Encore une fois, l’herbe m’apparaissait bien plus verte de l’autre côté du Rhin : il me semblait que les Allemands vivaient réellement cet héritage de leur « Mai Revolution », entre les premiers « squats » de Kreuzberg, les « Atomkraft nein danke ! » et les soubresauts de la Rote Armee Fraktion quand nous, en France, étions rentrés dans le rang…

Les soleils de nos robes indiennes

Ils me reviennent

les soleils de nos robes indiennes.

Liberté m’aimeras-tu ?

Patchouli d’encens,

combattre toutes déveines. Woodstock c’était

tous les matins.

Impostures et compromis :

vieillir ne sera pas

pensable.

Plus tard, bien plus tard, au fil de ma longue carrière d’enseignante, je compris que nous avions peut-être un peu malmené notre propre histoire, nous méprenant souvent au sujet des idées de Mai, qui dérivèrent tant, à mes yeux, qu’un beau jour, j’allais jusqu’à…voter à droite, écœurée par les programmes de plus en plus creux,  par les enseignants de primaire de mes propres enfants, par les difficultés sociétales liées à la permissivité à outrance, au règne absolu des « droits » de l’enfant et de l’élève et à l’éducation anti-autoritaire qui, ayant chassé les maîtres de leur enseignement ex cathedra, leur avait aussi enlevé tout le respect qui leur était pourtant, avant comme après 68, dû…

Je sais, c’est compliqué. La vie est compliquée, mon rapport à l’Histoire est complexe, ma vie de métissages européens est confuse, et ma vision de 68 est floue. Car je suis à la fois dans la nostalgie de ce que je n’ai pas vécu, de ces années ayant précédé 68 -manifs anti guerre du Vietnam , beat generation…-, dans le respect devant certaines idées neuves indispensables qui ont d’ailleurs guidé ma propre vision de l’existence (Dolto, « le bébé est une personne », le féminisme… ), mais aussi dans le désarroi au vu des dérives éducatives ayant engendré, osons le dire, la « chienlit » dans certains lieux de l’éducation nationale devenues zones de non droit…

J’éprouve en tous cas, tout au fond de moi, une immense tendresse pour l’espérance de ce printemps-là, pour ces jeunes gens aux yeux brillants, pour les discours passionnés, pour toutes ces luttes qui m’ont permis somme toute de vivre avec, au cœur, ce « devoir d’insolence », d’être une femme libre, affranchie des conventions, depuis le surnom de « die rote Rosa » que je portais dans les travées du Mirail toujours (déjà) en grève jusqu’à mes petites rebellions de quinqua jamais rentrée réellement dans le rang… Et même si j’ai pu voter à droite, au fond de moi je me sentirai toujours plus proche d’un groupe de jeunes aux cheveux longs jouant de la guitare sur la plage en fumant de l’herbe bleue que d’une tablée de banquiers ventripotents sirotant un whisky…

Tout cet avril qui fut le nôtre

Tituber,

Helen Keller sans volonté.

Kim nue sous le napalm. Se savoir journaliste, mais condamnée

à devenir maîtresse d’école. « Tu feras

hypokhâgne, ma fille ».

Tout cet avril qui fut le nôtre, tous ces printemps

assassinés. Mai s’échappe sans moi, enfance en

pavés. Rater Woodstock, maison bleue

aux grands frères.

Toujours j’arriverai trop tard.

NB:

Ce texte paraîtra dans Reflets du temps fin juin, puisque le magazine a eu la bonne idée de demander à ses rédacteurs « leur mai 68″…

http://www.refletsdutemps.fr/

PS:

Bravo si vous lisez ce texte en pleine Coupe du Monde de foot!!

Le premier Noël de Johnny…

Le premier Noël de Johnny

 

 Résultat de recherche d'images pour "johnny hallyday noel"

 

C’est Sacha qui lui ouvrit la porte. Incroyable ! Les petites rides au coin des yeux scintillaient de malice, et les deux compères s’étreignirent en s’écriant « Scoubidou woua !! », dans un immense éclat de rire…

Il aperçut, de loin, Romy, irradiante de beauté, qui lui fit un léger signe de tête, son port de cygne ne s’étant nullement démenti. Elle fumait, élégante, debout devant la cheminée, trinquant en souriant avec Thierry qui semblait, comme à son habitude, épater la galerie de quelque imitation.

Il se sentait léger, comme délivré, et tellement curieux d’être là, si bien entouré. De délicieuses effluves de dinde aux marrons s’échappaient d’une cuisine où brillaient des cuivres illuminés de parfums de gingembre et de cannelle.   Un vinyle tournait sur un vieux tourne-disque, grésillant entre deux accords de chants un peu jazzy, mais soudain, la voix éraillée de Louis s’éleva, tandis que Michael esquissait son célèbre pas de danse devant les yeux ébahis du rockeur.

  • Mais… ? C’est international, ici ? !!!
  • Merry Xmas, old fellow !

répondit Whitney de sa voix la plus suave, ondulant à travers la pièce envahie de brouhaha et enlaçant son vieil ami avec une infinie tendresse. Elle l’attira vers le salon, sublime dans son fourreau de satin rouge, faisant quelques vocalises pour obtenir le silence des autres invités.

Et en clin d’œil, il devint le centre de l’attention de la petite assemblée. Tous voulurent échanger quelques mots avec lui, demander des nouvelles de « là-bas » … Les hommes lui tapotaient gentiment le bras, le félicitant pour son courage ; Henri, pétillant comme à l’accoutumée, l’assura qu’ici aussi, le travail, c’était la santé ! Les femmes se pendaient à son cou en lui murmurant « chéri, tu nous manquais tellement », comme Barbara, qui l’accusa en plaisantant de lui avoir volé la vedette avec cette histoire d’aigle noir, le jour où…

Il balaya la pièce du regard ; les tables étaient splendidement décorées, et il perçut dans les sourires et les bienveillances quelque chose qui n’était pas sans rappeler un esprit de famille qui se serait superposé à ce fameux « Xmas spirit » que sa chérie aimait tant… Bien sûr, elle lui manquait. Et les petites aussi, cruellement, atrocement, mais, en même temps, il avait ressenti tellement d’amour l’autre jour qu’il lui semblait en avoir fait provision pour toute l’Éternité.

Une table attira particulièrement son attention, tant les joutes verbales y paraissaient animées et pleines de de sens; Jean le darda malicieusement de son œil bleu d’azur, l’invitant silencieusement à venir le rejoindre pour damner le pion à Max, encore en train de les abreuver d’un récit historique qui lassait un peu la compagnie… Gonzague, vêtu, comme au temps de sa folle jeunesse, d’une magnifique chemise bouffante, lui fit un signe de la main, alors qu’il s’approchait pour baiser celle de Simone, ébouriffante d’esprit et de beauté, éclipsant tous les autres convives de sa prestance naturelle.

C’était beau de voir les Anciens et les Nouveaux ainsi réunis, sous la houlette bienveillante de cet accueil en lumières. Michel passa, revêtu de la même chemise que Gonzague, fredonnant « Pour un flirt, avec toi » en lui faisant un clin d’œil, rejoignant Fats qui venait de faire crisser le siège du piano en se jetant dessus de tout son poids, hurlant de rire.

Il fit une pause intéressée devant une table qui parlait politique, Henri et François, à tu et à toi soudain, discutaient avec Nicole de « patronat » sous l’œil amusé d’Edmond, qui, tentait de son côté de traduire la discussion en allemand pour Helmut, lequel hochait la tête en sirotant une énorme chope de bière.

  • Ici, il n’y a qu’un seul patron, et c’est moi, s’écria en riant un grand barbu en sandales dont le badge disait « Je m’appelle Pierre ; Saint Pierre. »

Bien évidemment, il ne tarda pas à être hélé par la table où se tenaient, enlacées, accoudées, émues, brillantes et solidaires, les stars du 7° art, de ce monde qu’il avait, lui aussi, approché et tant aimé…La grande sauterelle faisait tourner Martin en bourrique en se moquant éhontément de son costume de « Cosmos 99 » qui, d’après elle, ressemblait trait pour trait à ses « pattes d’éph », mais en plus moche ; Jean-Christophe fourmillait d’anecdotes qu’il racontait dans un mélange de français et d’anglais à Mike, aussi élégant que son alter ego, Joe Mannix, tandis que Gisèle et Danielle se disputaient de délicats macarons en pouffant de rire devant les pitreries de Jean, qui, frisant sa moustache, tentait de dissuader Jeanne de chanter une fois encore son « tourbillon », qui lui semblait un peu déplacé, au vu des circonstances…Un peu pompette déjà, Victor essayait d’expliquer à John et Sam la signification du mot « brocante ».

L’heure tournait. Al et Prod’ étaient déjà au piano, enchaînant les cantiques en alternant leurs rythmes de soul et de rap sous les applaudissements des convives. Soudain, un autre grand type barbu, vêtu d’une sorte de djellaba, les mains bizarrement enrubannées, passa la tête par l’embrasure de la porte, hélant l’assemblée en souriant, expliquant que le stade était prêt. Marilyn, qui chaloupait vers lui en commençant à susurrer « Happy birthday Dji… », fut priée de se taire, il n’était pas minuit, et puis cette année, c’est la nouvelle vedette qui ouvrirait les festivités du 24 décembre…

Il suivit donc la petite foule et se retrouva comme par magie sur une scène magnifiquement éclairée, propulsé devant un micro tout décoré de gui et de houx, entouré de musicos en santiags. Il sourit. C’était facile, après tout. Oui, ça, il savait le faire, et mieux que personne. Certes, tout serait un peu différent, mais… après tout, il avait toujours su que sa croix lui indiquait le bon chemin…

Azzedine et Pierre, en grands pourparlers au sujet de sa tenue, lui expliquèrent brièvement que le concert serait dédié aux six petits anges tout récemment arrivés du sud-ouest, qui riaient comme des bossus, au premier rang, tout excités par leurs ailes, faisant cabrioles sur cabrioles pour épater les petites Anglaises qui, elles, avaient atterri ici après le concert d’Ariana Grande.

Il s’avança. Au loin, derrière le rideau, le barbu lui montra un briquet qu’il alluma brièvement, clignant de l’œil, comme pour lui signifier qu’il serait bien temps de s’occuper des cantiques plus tard. Elvis, assis au premier rang, s’impatientait en arrangeant sa banane. Juste derrière lui, un inconnu nommé Jacques Aussenac pensait qu’il aurait aimé que sa femme adorée soit là pour écouter Johnny avec lui, presqu’un an après son départ. Son petit cousin François ne perdait pas une miette de l’ambiance, souriant à sa chère Maggie, qui battait déjà la mesure en pensant à ses filles chéries …

Une guitare déchira la nuit, et Johnny, très droit dans ses santiags, le regard plein de la magie de Noël, une immense tendresse lui faisant exploser le cœur, pour toutes ces âmes qu’il voyait, rassemblées en cette nuit du 24 décembre 2017, les âmes de tous ces migrants qui s’étaient noyés en traversant la mort pour gagner ce qu’ils croyaient être la liberté, les âmes des stars et des inconnus, les âmes de ceux qui croyaient au ciel et de ceux qui n’y croyaient pas, les âmes des touristes de Barcelone qui avaient volé dans les Ramblas vers ce soleil fou de la destinée, les âmes de toutes celles et de tous ceux qui avaient tant aimé vivre et qui à présent attendaient ses chansons, Johnny, notre Johnny, entonna « Allumer, le feu » de sa voix de stentor, faisant vibrionner les étoiles et déborder les océans. Et l’Univers tout entier bascula dans le rock and roll.

Et tandis que le barbu tapait la mesure de ses mains bandées, devant Jean qui faisait valser Jeanne, pieds nus et plein de charme, devant la foule en délire et Saint-Pierre médusé, Johnny ouvrit donc le bal de son premier Noël au paradis.

 

***

Dédié à mon ami Serge…et à tous les disparus de 2017…

 

 

Ma première matraque m’a frappée rue du Taur…dédié aux policiers de la Grande Borne

cuj3v7nxgaa7fqa
Tag découvert ce jour dans une grande université française…

« Ma première matraque m’a frappée rue du Taur ». Bon, d’ordinaire, je ne me cite pas –d’ailleurs je ne connais aucun vers de mes propres poèmes…-, mais cette phrase, extraite de ma « Lettre à Toulouse » que Carole Bouquet avait lue lors d’un Marathon des Mots, je la trouve chouette.

C’est que j’ai été jeune, comme tout le monde, et de gauche avant de virer à droite, car, comme le dit un dicton célèbre, « Qui n’est pas de gauche à 20 ans est fou. Qui n’est pas de droite à 40 ans l’est aussi ». – je plaisante.

Mais bon, avec un père Conseiller Général RPR qui monnayait les WE entre copains à notre maison de campagne en échange des timbres collés sur ses enveloppes de vœux à ses administrés, comme me l’a rappelé hier un ami d’adolescence croisé par hasard, je n’avais d’autre choix qu’une belle rébellion, orchestrée par quelques saines lectures, de Marx à Krishnamurti, en passant par Neruda et Allen Ginsberg, au son de « El pueblo, unido, jamas sera vencido » -mais oui, chers Zadistes, vous n’avez pas l’apanage des sarouels et du cœur ! Les seventies aussi furent flamboyantes…

Bref, les flics, les keufs, la maison poulaga, les poulets, je les ai conspués, comme tout le monde, ou presque…Mélangeant dans un joyeux tintamarre insultes et autres « CRS-SS, étudiants-diants diants » (mon plus grand regret a longtemps été de n’avoir eu que sept ans en Mai 68…), photo de cette fleur tendue à un Police Man américain et tous les autres poncifs, bien avant que les cailleras des Cités et les grosses chaînes des rappeurs aux pantalons baissés ne niquent les mères de tous les Français, et la police aussi…J’ai donc couru gaillardement devant quelques bataillons, et arpenté les pavés en tenant des banderoles à bouts d’idéaux. Bref : j’ai eu 20 ans.

telechargement-3

Et puis un jour, j’ai grandi. Et réfléchi, un peu. Et puis j’ai eu plein d’enfants, avec plein de nuits blanches au moment de la naissance de « la Cinq », et entre deux tétées, hagarde, j’avoue avoir regardé moults séries et blockbusters qui me détendaient un peu…Cruchot, Maigret et Julie Lescaut sont devenus mes amis, et puis Derrick, aussi – je plaisante encore, là !- , j’ai succombé à la voix si douce et à la poigne de fer d’une « Femme d’honneur », et surtout à l’humour irrésistible de mon Bruce adoré (sa photo est punaisée dans mon armoire, si si…) et aux frasques flamboyantes de Mel…

une-journee-en-enfer-1995-5843-1731510784

Plus sérieusement, en devenant membre actif et responsable de la société civile, puisque je suis enseignante et maman, je n’ai pu que comprendre l’utilité de notre « Police Nationale », et de la Gendarmerie, aussi. Bien sûr, je ne me sens toujours pas très proche des CRS, surtout lorsqu’ils dérapent en assassinant un Rémi Fraisse dans une ZAD. Et je suis la première à pleurer avec mes amis américains lorsque je compte les citoyens noirs que les US Cops tirent comme des lapins…Mais j’ai aussi frémi avec la France entière et applaudi quand le grand Charles a dit en souriant « On  a éliminé le terroriste » et que les petits sont sortis, blottis dans les bras des hommes du GIGN, de la maternelle de Neuilly. Et quand plus tard j’ai passé des heures dans des commissariats aux lumières blêmes, lors d’innombrables plaintes déposées à mon encontre par un ex vindicatif – qui pourtant m’avait laissé des milliers d’euros de dettes et ne payait plus de pension-, j’ai pu voir la bienveillance des officiers de police devant une citoyenne lambda, leur désir de séparer le bon grain de l’ivraie, et le zèle dont ils sont fait preuve pour rétablir la vérité.

J’ai vu aussi leur humanité, et puis leurs maigres moyens, les ordinateurs vétustes, les toilettes sales, les mines défaites, les néons fatigués…Eux qui défendent les Ors de la République vivent un quotidien de misère, et doivent s’en contenter…

Et puis j’ai enseigné parfois au cœur des Quartiers. J’ai vu des élèves qui chantaient « joyeux anniversaire ! » en hurlant lorsque des voitures brûlaient devant le collège, et les coursives désertes et délabrées où se hâtent les mamans épuisées, et les « espaces verts » qui ressemblent à des nomandsland désertiques. C’est là qu’ils étaient, l’autre jour, Jenny et Vincent, au cœur des Quartiers, avec leurs deux autres collègues, quand on est venu les assassiner. Car c’est bien de tentative d’assassinat dont il s’agit, quand on lapide des gens enfermés dans une voiture avant de les bourrer de coups de poing et de les faire brûler vifs après avoir lancé des cocktails Molotov…Ces quatre policiers étaient simplement en train de faire de la surveillance, postés à un carrefour stratégique, plaque tournante de drogue et d’autres dérives, en mission donc, mission de protection des populations.

Nous avons ici un jeune homme de 28 ans, dont le rêve était de devenir gardien de la paix  – oui, on peut rire devant le sketch des Inconnus mais respecter ce rêve-là, un beau rêve d’intégration sociale et de mise au service d’autrui…-, atrocement mutilé, et une jeune femme, maman de trois enfants, brûlée elle aussi, après 19 ans de bons et loyaux services…Ce ne sont pas des « sauvageons », comme l’a dit Manuel Valls, qui ont commis cette tentative d’homicide, non, ce sont des barbares, de la même veine que ceux qui ont tué Ilan Halimi, des êtres humains dégénérés, qui ont depuis longtemps perdu toute trace d’humanité, justement, assez désabusés pour vouloir abattre froidement des « flics », la tête sans doute pleine de mauvais rap et de scènes de violence, de pauvres crapules capables de rire en voyant un homme hurler en brûlant sous leurs yeux.

Alors hier, j’aurais attendu que, devant les commissariats, à midi, nous soyons un peu plus nombreux. Il était loin, l’esprit Charlie, il était même carrément absent. Très peu de « je suis policier » sur les réseaux sociaux, aucune manifestation de soutien dans les petites villes, et quelques rares personnes seulement à Toulouse, Bordeaux, Strasbourg…

Cela ne m’étonne qu’à moitié…Il y a quelques mois, lors d’une conversation presque de comptoir, au détour d’une salle des profs, j’ai entendu des collègues post soixante-huitards conspuer la police comme si ils rentraient tout juste du Larzac…Quelques jours après seulement, à Magnanville, deux policiers étaient pourtant sauvagement assassinés…Mais voilà : nous sommes en France, et, chez nous, il est de bon ton de critiquer l’État, de mettre en cause les règles sociétales, même quand on ne joue plus au gendarme et au voleur depuis longtemps, même quand on est de l’autre côté de la barrière.

telechargement-2

Sachez en tous cas, Jenny, Vincent, et vous, les autres « flics » de France, que je vous tire mon chapeau. Merci d’être là pour nous, pour nous tous.

http://www.huffingtonpost.fr/2016/10/11/lun-des-policiers-de-lagression-de-viry-chatillon-raconte/

cyhaw8-weaayujg

 

Je vous salue, ma France…

Je vous salue, ma France…

Résultat de recherche d'images pour "ma france"

Il se leva lentement.

Encore quelques minutes, et tout serait terminé.

Comme il regrettait de ne pas être pape, ou empereur… Cette douce pérennité, ces ors apaisants, ces certitudes. Comme il en rêvait, de ce lit de mort où seule la Faucheuse aurait mis fin à une vie de hautes fonctions et de fastes…

En guise de baldaquin, cet écran où s’alignaient déjà les chiffres venus, oiseaux de mauvais augure, de l’étranger. Point de fumée blanche pour annoncer l’avènement de son successeur, point d’héritier, non plus, agenouillé devant un père affaibli, reconnaissant en lui un maître et un Seigneur…

Je vous salue ma France, arrachée aux fantômes !

Ô rendue à la paix ! Vaisseau sauvé des eaux…

Pays qui chante : Orléans, Beaugency, Vendôme !

Cloches, cloches, sonnez l’angélus des oiseaux !

Il leva la tête et regarda ce plafond qu’il lui semblait connaître par cœur. Et le moelleux des lourds tapis, et les clapotis des fontaines… Comment allait-il faire, pour vivre, pour respirer ailleurs ? Bien sûr, il en avait rencontrés, des visages angoissés, il en avait consolés, des regards inquiets, lorsqu’il leur répétait, serrant de ses mains gantées leurs mains calleuses, qu’il n’y avait pas de problèmes, seulement des solutions… Il le leur assurait : demain sera un autre jour, vous verrez, vous allez en retrouver, de l’emploi, je serai là.

Mais qui serait là, pour lui ? Il les voyait bien, les regards fuyants, il les sentait bien, ces mains moites, il les connaissait par cœur, les dérobades des perdants. Des rats fuyant le navire.

Seul. Il était seul. Il serait seul.

Se lèverait-il lentement de sa chaise, au son d’une vieille Marseillaise un peu rouillée, pour tourner le dos à une France qui ne voudrait plus de lui ?

Je vous salue, ma France aux yeux de tourterelle,

Jamais trop mon tourment, mon amour jamais trop.

Ma France, mon ancienne et nouvelle querelle,

Sol semé de héros, ciel plein de passereaux…

Irait-il ensuite par les rues et les places, fantôme en pardessus râpé, revenu du Royaume des Grands pour errer parmi les morts vivants, telle une âme politique égarée ?

Comment imaginer un quotidien lorsque durant cinq années on a vécu d’extraordinaire ? Bien sûr, il le savait bien : il ne passerait pas de l’avion supersonique privé au métro, ni des palaces au camping des Flots Bleus.

Mais malgré tout, cette question le taraudait, tandis qu’il pianotait nerveusement sur son iPhone, un œil sur l’écran géant, un autre sur les twitts de Guéant, bien plus que ne l’inquiétait le destin de sa France.

Je vous salue, ma France, où les vents se calmèrent !

Ma France de toujours, que la géographie

Ouvre comme une paume aux souffles de la mer

Pour que l’oiseau du large y vienne et se confie.

Car d’elle, il ne doutait pas. Jamais, jamais il ne lui avait retiré sa confiance. Même dans les dernières heures, lorsque tout semblait joué, il avait souri, parlé, aimé. Comme on reste mutin devant un grand malade. Inversant les rôles, se laissant cajoler par celui qui va partir. Il ne mentait pas, non. Il ne pouvait simplement pas envisager de la quitter, cette France à qui il avait, il en était persuadé, tout donné.

Et puis elle s’en sortirait. Même sans lui. Il prendrait le maquis, voilà tout. De Londres, il aviserait. Il leur parlerait, comme le Général leur avait parlé. Et comme il serait si doux d’être enfin dans l’Opposition… Un frisson d’aise le parcourut, presque orgastique, en songeant aux manifestations qu’il allait éviter. Ciel, il n’osait même pas imaginer comment aurait réagi le corps enseignant, si…

Je vous salue, ma France, où l’oiseau de passage,

De Lille à Roncevaux, de Brest au Montcenis,

Pour la première fois a fait l’apprentissage

De ce qu’il peut coûter d’abandonner un nid !

Oui. Voilà. Lentement, un sourire éclaira son visage fatigué. Un rire, même, le secoua, tant et si bien qu’un conseiller livide passa ses traits tendus par l’embrasure de la porte. Agacé, il le congédia d’un geste sec. Il était encore maître à bord, non ?

Se souvenant des dernières scènes du film Titanic, il repensa à ce second qui, seul parmi tous les membres d’équipage, avait osé braver la vindicte de la populace aristocratique pour tenter d’aller sauver les malheureux passagers de la troisième classe. Qui peut prédire comment réagissent les braves et les couards ?

Fièrement, il redressa la tête. Quoiqu’en pense la foule, il n’avait pas faibli. Il était resté quelqu’un de bien dans la tempête, et il survivrait, en marin ou en capitaine. Il ne serait jamais empereur, non. Mais… peut-être un jour tiendrait-il la barre à nouveau, loin des icebergs et des courants contraires.

Patrie également à la colombe ou l’aigle,

De l’audace et du chant doublement habitée !

Je vous salue, ma France, où les blés et les seigles

Mûrissent au soleil de la diversité…

Et puis somme toute, quelle merveille que la démocratie ! Cette invention des Lumières, qui fait de tout individu un souverain potentiel, maître de sa vie. Cette beauté des temps qui permet aux idées d’avancer, de se chevaucher, de se croiser, de s’embrasser. La démocratie, c’est quand un pays fait l’amour. Il soupire, il gémit, il crie, il ferme les yeux d’aise, il rêve, il fantasme, il transpire, il jouit. Il est libre.

Libre aussi de changer de partenaire.

Et puis de recommencer.

En voyant un autre visage que le sien apparaître sur tous les écrans, dans le kaléidoscope de la défaite annoncée, juste avant le camembert, le Président éclata de rire à nouveau.

Il sortit du bureau en dansant, attrapa sa fille et la fit voltiger en l’air.

Heureuse et forte enfin qui portez pour écharpe

Cet arc-en-ciel témoin qu’il ne tonnera plus,

Liberté dont frémit le silence des harpes,

Ma France d’au-delà le déluge, salut !

 

(vers extrait d’un poème de Louis Aragon, Je vous salue, ma France.)

Texte écrit en 2012 et paru dans le Huffington Post…

http://www.huffingtonpost.fr/sabine-aussenac/je-vous-salue-ma-france_b_1433136.html