Ce goût incomparable des antans

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Se souvenir d’une voix, d’un rire, et de tant de moments éparpillés au gré des tourbillons de la mémoire…

C’est le départ de sa maman qui nous a réunies. Ma mère m’avait fait part de la nouvelle, lue dans le quotidien local, et une autre voisine d’enfance, retrouvée quelques années auparavant, par hasard, en me promenant dans notre ancien quartier d’Albi la Rouge, m’avait aussi fait un mail.

Quel fait étrange : pris dans les rets de nos quotidiens, on trouve à peine le temps de soigner ses amis, ses connaissances, feuilletant parfois, nostalgique, ses anciens carnets d’adresse, en se demandant où se sont évanouis Pierre, Jacques et Paul, sans compter les mailles infinies du net et de nos réseaux sociaux… On a gardé quelques amis au fil des ans, on en a perdu beaucoup d’autres au fil de nos déménagements, les cercles se sont faits, défaits…

Mais il suffit d’un appel pour qu’en une fraction de seconde toute une enfance nous remonte en mémoire, et que nous nous retrouvions aussi peinés par une annonce de décès que s’il s’agissait d’un très proche…

Tout est allé, ensuite, très vite, une recherche sur internet, un mail, des sms, un appel…

Voilà : j’ai retrouvé une amie d’enfance.

Les amis d’enfance sont bien différents de nos autres compagnons de route, car ils partagent avec nous ce goût incomparable des antans… Bien sûr, avec l’ami de nos seize ans, il nous suffira d’entendre ce morceau de Dylan ou ce riff de Santana pour nous regarder en imaginant respirer une bonne bouffée d’herbe bleue, repensant aux maisons de la même couleur… L’amie de lycée ou de fac partagera jusqu’au bout nos fous-rires en revoyant les barbarismes de nos versions latines ou allemandes et les manies des profs… La maman des amis de nos enfants, devenue aussi notre amie, s’attendrira avec nous des premiers babils retrouvés sur quelque photo sépia, à moins que nous n’échangions longuement au sujet des frasques de nos ados… Le fils de l’amie de notre propre mère ne nous quittera, en fait, jamais, nos vies entremêlées en filigranes fidèles… Les amis du « virtuel » nous sont souvent devenus aussi proches que ceux du monde réel…

Mais l’ami(e) d’enfance possède cette fraîcheur mémorielle unique qui nous renvoie aux tout premiers émois, boussole inextinguible qui nous ramène à ces côtes connues, souvent oubliées, retrouvées à la seconde même où l’on va recroiser sa route.

Ce que nous avons vécu tient du miracle, ce miracle de l’innocence, en ces temps d’avant le réel, lorsque nous jouions des après-midis entières dans cette impasse qui nous était cocon presque matriciel, loin des rumeurs du monde encore…

Se souvenir de sa maison, plus cossue que la nôtre, de la grâce de sa mère, toujours radieuse, qui, femme plus moderne que notre maman, nous emmena pour la première fois faire des courses dans une « grande surface » au volant de sa « Diane », nous qui ne connaissions que l’épicerie et les autres petits commerces des années d’avant 68…

Aux goûters d’anniversaire, chez elle, on buvait du « Fruité « et du « Banga », quand nous n’avions que de la grenadine ; j’étais émerveillée.

Je revois même notre toute première rencontre ; tout juste débarquée de nos Ardennes, je tenais la main de ma grand-mère française, âgée de cinq ans, un peu étourdie encore par un grave accident et par une fracture du crâne qui m’avait immobilisée longtemps, éblouie par le soleil du sud-ouest. Mon amie, petite chipie dégourdie de trois ans à peine, curieuse et délurée, était venue seule du bout de la rue pour nous dire bonjour, m’épatant par sa débrouillardise.

Nos enfances étaient certes différentes, puisque j’étais l’aînée de quatre enfants et elle une benjamine adorée, puisque son père était médecin et le mien professeur, et que toute une partie de ma vie se passait en Allemagne, où nous partions souvent en vacances.

Mais nous restent de ces longues années partagées des centaines de mercredis (qui furent d’ailleurs d’abord des jeudis ! ) et de week-ends quasi communautaires, où l’on jouait dans les jardins respectifs de nos différentes maisons, tantôt à la marchande, tantôt aux mille bornes ou à bataille ouverte, quand nous ne pédalions pas comme des fous dans notre impasse, nous ouvrant parfois cruellement les genoux sur les gravillons…

Au fond du jardin de notre autre amie commune, nous montions des tentes de tissus et des cabanes et nous inventions des vies de princesses ; j’escaladais le pommier pour passer dans le jardin voisin et vivre mille existences de rêve dans l’immense maison de maître des « toulousains », qui venaient là en vacances chez leur grand-mère, et nous alignions les soldats de plomb ou chantions à tue-tête « Aux Champs-Élysées », avec ce petit voisin dont j’étais aussi amoureuse que je l’étais de Mehdi, enfin de « Sébastien » (« parmi les hommes »…)

En rentrant à pied de notre école, par un petit sentier qui raccourcissait notre route, en ces temps bénis où nos parents pouvaient nous laisser des heures entières dans l’espace public non encore livré aux incuries d’aujourd’hui, nous passions parfois voir une vieille dame du voisinage, qui nous offrait à boire ou nous laissait cueillir ses cerises…

J’adorais les maisons de mes ami(e)s : les parquets bien cirés et l’ambiance feutrée de celle de ma chère Monique, le poisson rouge de sa chambre, le vélo de son adorable papa, les livres de « Brigitte » que sa maman me prêtait au retour de la messe où elle me conduisait parfois, ayant pitié de la petite mécréante qui n’avait même pas fait sa communion… Le jardin aux parterres ordonnés m’enchantait. La maison de Jean-Didier vient parfois encore hanter mes rêves, j’en ai gardé une nostalgie éternelle pour ces encorbellements élégants et pour la terrasse aux piliers arrondis… Tous ces étages m’intriguaient, et au-dessus de chez sa grand-mère vivaient d’ailleurs deux autres camarades que j’aimais beaucoup, Anne-Michèle et Isabelle…

Quant à la maison de Nathalie, c’était un bonheur que de s’y aventurer, avec le joli jardin en enfilade et les belles tapisseries. Mais c’est sa maison de campagne surtout que je trouvais merveilleuse, qui, sise non loin de la nôtre, ourlée de beaux feuillages, s’élevait dans un petit village tarnais qui nous rapprochait encore…

Ah, cette enfance… Notre propre maison, veillée par un saule pleureur tutélaire, les meubles en teck des sixties, la 404 de papa, tout le confort offert par nos parents, les mange-disques et les clubs des cinq, les dimanches chez mes grands-parents français et les étés en outre-Rhin…

Entendre la voix de Nathalie, me réjouir de bientôt la revoir, malgré les décennies en béance de nouvelles, c’est replonger dans ces parfums inoubliables, entre la suavité de l’amande amère de nos colles blanches et les saveurs des petits berlingots Nestlé, c’est revoir les couleurs acidulées des années soixante-dix, l’orange de nos tabourets de jardin, c’est plonger vers ces espaces bénis d’avant les blessures, malgré les fêlures souvent déjà bien présentes.

Ballerine assassinée

 

Dans le parc Rochegude se sentir écureuil.

Légèreté des songes au brisant

des réels.

Mon corps trop lourd. Isadora Duncan s’étrangle sans même

danser.

Ballerine assassinée, derviche

tourneuse de mes imaginaires.

Larmes avalées, encore et encore, en couleuvres

des absences.

Une amie d’enfance, c’est cela, ce cordon ombilical vers cette mémoire précieuse, qui nous a forgés, guidés, éveillés, façonnés, permettant à l’adulte en devenir que nous étions de s’ancrer dans les tendresses, les joies, les bienveillances. En ce qui me concerne, beaucoup de choses étaient déjà là, en germe et pourtant définitives : le goût des livres et des mots, entre les dizaines de livres de la collection verte, rose ou rouge et or, mes rédactions dont ma mère était fière, les « récitations » que j’adorais, alliés à la maladresse dans le maniement de la plume violette compensée par une imagination déjà débordante… La passion pour le cinéma, grâce aux films et aux « feuilletons » de l’ORTF, et puis, dès l’âge de 10 ans, la lecture du journal d’Anne Franck… Je voulais devenir écrivain, épouser Walt Disney (ou Mehdi) et je me sentais très proche d’Anne… Bref, tout, ou presque, était tracé…

L’impasse Fernandez était vide ; devant moi marchait Nathalie…Elle avait un joli nom mon guide… Voilà. Recroiser Monique en « pèlerinage » en ville Rouge m’avait fait un immense plaisir, l’entendre parfois au téléphone me ravit.

Et bientôt, peut-être, je reverrai Nathalie.

***

Dédié à Monique et à Nathalie, et aussi à Isabelle, Marie-Paule et Marianne, fidèles camarades de classe, et aux autres voisins de notre rue…

Et le temps à Albi semble d’éternité

Mutine et légère comme un matin

d’été

la statue nous sourit en dominant

rivière.

Sur le Tarn impassible coule

une histoire fière:

Et le temps à Albi semble d’éternité .

***

Nos Noëls seventies

 

Lorsqu’aux temps d’autrefois nous allions à la messe,

Nos gros sabots aux pieds et le cœur à confesse,

Nous savions qu’en rentrant, les joues rosies de froid,

L’enfançon sourirait en sa crèche de bois.

Mais non, n’importe quoi ! Le divan explosait…

Un sous-pull à paillettes, et un sac au crochet !

Et puis l’électrophone, et un jean peau de pêche !

L’intégrale de Troyat, des vinyles de Delpech…

 

En pantalon pattes d’eph’, dans son costume orange,

Petit frère plongeait dans ses tas de légos.

Le sapin débordait sous de lourds cheveux d’ange,

 

A la télé heureuse nous admirions Clo-Clo.

Qu’ils étaient innocents, nos Noëls seventies,

Gouleyants de cadeaux en ces temps d’avant Crise.

L’image contient peut-être : une personne ou plus, personnes debout et plein air

À l’école du Colonel Teyssier…

Et le temps à Albi semble d’éternité

Mutine et légère comme un matin 
d’été 
la statue nous sourit en dominant
rivière.

Sur le Tarn impassible coule 
une histoire fière:

Et le temps à Albi semble d’éternité .

Sabine Aussenac.

Photo prise derrière le Palais de la Berbie, à Albi.

https://fr.wikipedia.org/wiki/Palais_de_la_Berbie#Jardins_et_cours

Toujours j’arriverai trop tard…#mai68

Toujours j’arriverai trop tard…

 

Sous le pommier de nos mémoires

 

Sous le pommier de nos mémoires, l’été.

Marelles océanes. Parcourir

passés comme en Santa-Maria,

souvenirs indiens, fièvres et turquoises.

Malgré mille et cent déboires garder

au cœur :

la vie.

 

Je n’ai strictement aucun souvenir de mai 68.

J’ai beau chercher, fouiller, scruter ma mémoire, interroger les photos, mes parents… : rien, nada.

C’est comme si j’étais amnésique.

Pourtant, j’avais sept ans. Et déjà le goût de la mémoire, du récit, des souvenirs… J’ai d’ailleurs, dans les recoins de mes armoires, de nombreux cahiers d’écolière…

Certes, Albi, préfecture du Tarn, lovée entre plaine vauréenne et contreforts du Rouergue, était loin de l’agitation parisienne, et même excentrée par rapport aux liesses toulousaines des enfants des républicains espagnols…

Mais tout de même… Rien. Pas un souvenir de manif, ni d’école fermée, encore moins de plage cachée sous les pavés. Dans ma belle ville rouge, entre rives du Tarn et musée Toulouse-Lautrec, au pied de l’immense nef de briques flamboyantes, la vie somnolait encore, de l’angélus de l’aube à l’angélus du soir…Nous portions des blouses grèges et des nattes serrées, trempions nos plumes dans l’encre violette et ne savions pas ce qu’était un garçon, puisque nous étions une « école de filles », entre rondes enfantines et châtiments corporels, faisant résonner nos « tacs tacs » dans la cour embaumée de tilleuls.

À la maison, le pater familias avait tous les droits. Ma mère partait « aux commissions » avec son filet à provision, chez l’épicier, le boucher, le boulanger, en ces temps d’avant les grandes surfaces. Nous allions à l’école à pied, seuls, malgré « le fou », un voisin exhibitionniste qui tua sa mère à coups de hache par une nuit de pleine lune. Le martinet claquait sur nos mollets dénudés si nous ne nous tenions pas bien à table ; nous vivions dehors, dans les jardins du quartier et dans notre impasse, nous jouions à la marchande, aux gendarmes et aux voleurs, et, parfois, regardions « Zorro » et « Sébastien parmi les hommes », dont je chantais le générique par cœur. Mehdi a été le premier homme de ma vie, avec Jean-Didier, le seul garçon que je connaissais, en fait, un jeune toulousain qui venait en vacances chez sa grand-mère albigeoise, notre voisine.

Elle s’appelait Caramel

Parfois, la nuit. L’effraie hurlait sur la plus haute branche

Dans le jardin du voisin un fou

s’expose à la lune.

D’Albi la rouge je ne sais rien. Plus tard,

la brique  percera les exils.

Elle s’appelait Caramel. Une petite fille ronde, bille de clown,

yeux mappemonde. Ses joues avaient

un goût de sel.

Elle me regardait dans le miroir, me souriait matin et soir.

Je est une autre.

Dans cette vie simple et réglée comme du papier à musique, calquée sur le rythme des saisons et de l’autorité des adultes sur les enfants, absolument non digitale, toute entière vouée à la réalité, il fallait obéir. À la maîtresse, bien entendu, qui avait absolument tous les droits, dont celui de nous tirer les oreilles, de nous faire tendre nos mains jointes afin qu’elle y assène des coups de règle en fer, et même de nous « déculotter », oui, en nous faisant monter sur une chaise au beau milieu de la cour, en pleine récréation…

Nous n’apprenions que par cœur. Tout, absolument tout était à retenir, non seulement les récitations, mais aussi les numéros de départements, la configuration de la France avec ses fleuves et des montagnes, les pétales et les sépales, les dates de l’histoire de France et les folies de Louis le Hutin, les règles de l’accord du participe passé, les tables de multiplication, les leçons de morale, Saint-Louis et son chêne… Assises deux par deux devant nos tables à casier, sanglées dans nos tabliers, il fallait écouter, répondre, travailler sans relâche et arriver en forme aux « compositions trimestrielles », où nous avions à restituer tout ce savoir engrangé…

Mon enfance est née au Mont Gerbier des Joncs

Tilleul de la cour

et encre violette,

mon enfance est

née au Mont Gerbier des Joncs.

Rangs serrés, nattes sages. Non mixité polissonne

d’impitoyables pipelettes.

Bouboule, Hitler, Frida Oum Papa, La grosse : Poil de Carotte,

aide-moi…Je suis La petite Chose.

Saint-Louis sous le chêne veille sur la pipe de papa. Nous sommes toutes

des institutrices de province.

Je me souviens de toutes mes maîtresses, et avec une immense tendresse. Non, je n’ai pas été traumatisée. Non, le fait d’apprendre par cœur n’a pas fait de moi un être froid et dénué de sensibilité, incapable de réfléchir par lui-même. Cela m’a, je pense, donné un cadre d’apprentissage, des habitudes, des facilités. Et bien sûr cela m’a donné l’occasion de me rebeller contre cette rigueur permanente, puisque, forcément, cela a aiguisé aussi mon appétence pour la rêverie, la flânerie. Certes, nous n’avions ni internet, ni portable, mais entre le cadre dictatorial de l’école (qui, malgré la rudesse des demoiselles des écoles, n’était absolument pas dénuée de bienveillance -j’ai sur mon bureau une carte postale écrite en 1966 par ma maîtresse de CP… -) et les longs moments passés dehors, en autonomie, grande était la place laissée à l’imagination…S’il n’était pas interdit d’interdire, je maintiens que l’imagination était déjà très largement au pouvoir…

Car nous avions, évidemment, des livres ! Et quels merveilleux vecteurs d’escapisme que ces passerelles vers l’inconnu, le merveilleux et l’ailleurs…Fidèles compagnons de l’école de la république, ils m’ont tout donné, tout appris. En 1968, je lisais déjà bien, puisque, née en 61,  j’étais entrée à l’école en CP, et je dévorais allègrement les malheurs de Sophie ou les enquêtes de détective d’Alice, plongée tantôt dans la France de l’ancienne noblesse, tantôt dans la vie trépidante d’une jeune américaine, découvrant aussi le Livre de la jungle et le Petit Prince…La télévision avait fait son entrée au salon avec « Nounours », l’année de mes cinq ans, et je rêvais aussi déjà devant Blanche-Neige ou Cendrillon et les dessins animés de Disney…

Andersen, je pense à vous

Andersen, je pense à vous.

Vos contes ont été mes mots du déchiffrage. Aucun naufrage ne résistera

à ces rochers : la lecture alpha et omega, agora des

révoltes.

Je suis la survivante. Sur l’île déserte des réels,

consolatum des idées.

Et puis Suzy sur la glace, mon premier Rouge et Or ; Anna K., l’Idiot, Julien S. ou Scarlett, je vous

ai tant aimés.

Glace sans tain de la lectrice qui s’émerveille des boucles et des ponts ; écrire,

comme on apprend à marcher.

Chaque lettre est un phare.

La musique n’était pas en reste, et mes parents éclairés me faisaient tout écouter. Il parait que je reconnaissais la Pastorale à 3 ans et que je voulais épouser Antoine un peu plus tard, celui qui ne voulait pas se faire couper les cheveux. Je me souviens aussi du rock que ma mère nous faisait danser au son de Bill Haley et de ses comets…

Étions-nous malheureux dans notre famille biparentale classique, entre les étés à la mer et en Allemagne, pays de maman, et l’école, avec cette ritualité apaisante ? Non.

Franchement, non. Certes, nous n’étions pas éparpillés entre des activités « épanouissantes » et des « libertés », des  « droits », certes, nous étions soumis à cette autorité pérenne que constituaient la maîtresse dans l’agora, et les parents dans l’oîkos, avec les gifles parfois balancées par maman si nous étions insolents ou cassions un verre, et les fessées -déjà beaucoup plus rudes- données, le soir, plusieurs heures après la « bêtise », par papa, qui n’y allait pas de main morte, d’ailleurs, nous marbrant l’arrière-train de ces grandes pattes velues… Mais sincèrement, j’ai beau me creuser la cervelle, je ne vois mon enfance d’avant soixante-huit que comme un espace où nous, les enfants, étions rassurés par un cadre immuable et structurant.

En fait, mon tout premier « souvenir » de 68 date de…1972, quand la semaine des quatre jeudis est devenue celle des quatre mercredis…

https://www.la-croix.com/Actualite/France/Quand-le-jeudi-est-devenu-mercredi-_NG_-2004-03-12-588775

Il me semble me souvenir des discussions ayant précédé cet événement, quand ma mère en parlait avec d’autres mamans lors de réunions tupperware…. Mais la terre continua de tourner malgré cette révolution, je gardai ma blouse en passant au collège, un collège de filles, là encore, puisque j’ai « vu » mon premier garçon à l’école simplement bien plus tard, en première, quand mes parents déménagèrent d’Albi à Castres. Bien sûr, peu à peu, la fillette se transformant en adolescente avait remarqué des changements sociétaux : la mode, déjà, métamorphosa peu à peu nos tenues « années soixante » (robes sages, cols claudine, socquettes…) en stylismes plus seventies…À nous les pattes d’ eph, les sabots suédois, les blouses paysannes …

Autour de moi, dans le cadre familial et amical, aucune modification notable ne se fit jour. Nous continuâmes à manger ensemble à midi (je ne dégustai mon premier repas à la cantine qu’au lycée de Castres, à 15 ans…), à aller en vacances en famille à la mer, à notre maison de campagne, en Allemagne …  Des nouvelles libertés induites par la révolution de mai dont le poste nous abreuvait, des naturistes du Cap d’Agde aux communautés du Larzac, des soutiens-gorge jetés au feu à la pilule, aucune n’arriva jusque dans notre petite ville de province, toujours aussi douillettement lovée entre deux méandres du Tarn…

C’est donc dans mon nouveau lycée de Castres, un an avant le bac, dans le lycée « autogéré » de la Borde-Basse, que je fis, enfin, mes premières expériences « révolutionnaires » … À moi, enfin, les AG contre je ne sais plus quelle loi, les premières discussions politiques, les essais de plus en plus audacieux de looks « post soixante-huitards » -ah, les beaux chemisiers de grand-père, les robes indiennes, le patchouli et le santal, les foulards de soie, les premières Birkenstock rapportées d’Allemagne…, qui transformèrent peu à peu la jeune fille rangée en « bab’ » nostalgique d’un temps qu’elle n’avait pas connu… Et, surtout, les lectures éclairantes jusqu’au bout de la nuit, en écoutant Dylan ou Santana, un bâtonnet d’encens au jasmin dodelinant sur son support en forme de lotus… Lire, lire, lire encore, pour comprendre ce qui avait changé dans le monde et que je n’avais pas vu ni su …

Kerouac et sa route, Malraux et ses guerres, Neruda et ses solitudes ; Allen Ginsberg et son regard voilé par les substances hallucinogènes, Simone de Beauvoir et son deuxième sexe, et puis, bien sûr les « nouveaux philosophes » ; le tout en dévorant en parallèle les romans russes, Steinbeck, Stendhal, Balzac, Rimbaud, Baudelaire, Zola, et en écoutant attentivement les protest songs de Dylan, en étant fourrée au cinéma plusieurs soirs par semaine, et au ciné-club du lycée, pour découvrir « Z », la nouvelle vague, Godard, mais aussi en dansant, dans nos premières boums, au son des Bee Gees et de Plastic Bertrand …

Je n’ai pas tellement aimé les « années quatre-vingt » … Je nous trouvais, nous, les jeunes, tellement moins flamboyants que nos aînés… La nostalgie, déjà, me prenait à la gorge, je regrettais à la fois, au début, les fifties, aimantée que j’étais par le rock&roll, la série « Happy days » et par West Side Story, puis, au fil des ans, le début des seventies, totalement imbibée de culture pop révolutionnaire américaine, écoutant les trois albums de Woodstock des heures durant, jouant Neil Youg à la guitare, ne rêvant que de partir vivre en communauté à Big Sur quand, en France, mes pairs dansaient, cheveux coupés courts et en post punkitude, sur Desireless …Une chose était sûre, un phare dans ma vie, une certitude : je ne vivrais jamais comme avait vécu ma mère, soumise au diktat financier d’un époux. Je travaillerais, si possible comme journaliste -je voulais étudier en Californie ou en Allemagne et devenir grand reporter pour la presse écrite… Depuis l’enfance et la photo de Kim courant sous le Napalm, je faisais des listes de ce que j’emporterais dans ma jeep… (NDR : oui, bon, je sais, je suis prof depuis 1984 et n’ai pas le permis. Mais quand même, si on avait plusieurs vies…)

Étudiante et jeune mariée, je fis un vague retour à la terre dans le fin fond de la Montagne Noire, y croisant une famille de vrais « babos » éleveurs de chèvre, un prof de yoga, et rédigeant en parallèle mon mémoire de maîtrise sur les alternatifs allemands… Encore une fois, l’herbe m’apparaissait bien plus verte de l’autre côté du Rhin : il me semblait que les Allemands vivaient réellement cet héritage de leur « Mai Revolution », entre les premiers « squats » de Kreuzberg, les « Atomkraft nein danke ! » et les soubresauts de la Rote Armee Fraktion quand nous, en France, étions rentrés dans le rang…

Les soleils de nos robes indiennes

Ils me reviennent

les soleils de nos robes indiennes.

Liberté m’aimeras-tu ?

Patchouli d’encens,

combattre toutes déveines. Woodstock c’était

tous les matins.

Impostures et compromis :

vieillir ne sera pas

pensable.

Plus tard, bien plus tard, au fil de ma longue carrière d’enseignante, je compris que nous avions peut-être un peu malmené notre propre histoire, nous méprenant souvent au sujet des idées de Mai, qui dérivèrent tant, à mes yeux, qu’un beau jour, j’allais jusqu’à…voter à droite, écœurée par les programmes de plus en plus creux,  par les enseignants de primaire de mes propres enfants, par les difficultés sociétales liées à la permissivité à outrance, au règne absolu des « droits » de l’enfant et de l’élève et à l’éducation anti-autoritaire qui, ayant chassé les maîtres de leur enseignement ex cathedra, leur avait aussi enlevé tout le respect qui leur était pourtant, avant comme après 68, dû…

Je sais, c’est compliqué. La vie est compliquée, mon rapport à l’Histoire est complexe, ma vie de métissages européens est confuse, et ma vision de 68 est floue. Car je suis à la fois dans la nostalgie de ce que je n’ai pas vécu, de ces années ayant précédé 68 -manifs anti guerre du Vietnam , beat generation…-, dans le respect devant certaines idées neuves indispensables qui ont d’ailleurs guidé ma propre vision de l’existence (Dolto, « le bébé est une personne », le féminisme… ), mais aussi dans le désarroi au vu des dérives éducatives ayant engendré, osons le dire, la « chienlit » dans certains lieux de l’éducation nationale devenues zones de non droit…

J’éprouve en tous cas, tout au fond de moi, une immense tendresse pour l’espérance de ce printemps-là, pour ces jeunes gens aux yeux brillants, pour les discours passionnés, pour toutes ces luttes qui m’ont permis somme toute de vivre avec, au cœur, ce « devoir d’insolence », d’être une femme libre, affranchie des conventions, depuis le surnom de « die rote Rosa » que je portais dans les travées du Mirail toujours (déjà) en grève jusqu’à mes petites rebellions de quinqua jamais rentrée réellement dans le rang… Et même si j’ai pu voter à droite, au fond de moi je me sentirai toujours plus proche d’un groupe de jeunes aux cheveux longs jouant de la guitare sur la plage en fumant de l’herbe bleue que d’une tablée de banquiers ventripotents sirotant un whisky…

Tout cet avril qui fut le nôtre

Tituber,

Helen Keller sans volonté.

Kim nue sous le napalm. Se savoir journaliste, mais condamnée

à devenir maîtresse d’école. « Tu feras

hypokhâgne, ma fille ».

Tout cet avril qui fut le nôtre, tous ces printemps

assassinés. Mai s’échappe sans moi, enfance en

pavés. Rater Woodstock, maison bleue

aux grands frères.

Toujours j’arriverai trop tard.

NB:

Ce texte paraîtra dans Reflets du temps fin juin, puisque le magazine a eu la bonne idée de demander à ses rédacteurs « leur mai 68″…

http://www.refletsdutemps.fr/

PS:

Bravo si vous lisez ce texte en pleine Coupe du Monde de foot!!

Les grandes vacances

C’est d’abord cette perspective d’infini. Ce goût de la liberté. Cette antichambre du paradis. Souvenez-vous. Nous vidions les encriers pleins d’encre violette, recevions nos prix, promettions de nous écrire une carte.

Et puis nous rentrions, nos semelles de vents pleines de rêves, en sandalettes et robes d’été, pour affronter ces deux mois de liberté.

Les grandes vacances… Cette particularité française, aussi indispensable à la vie de la nation que la baguette ou le droit de grève. Les grandes vacances, celles qui d’un coup d’un seul amènent les Ch’tis jusqu’à Narbonne et font monter la Corrèze à Paris. Ces deux mois-là nous permettaient de vivre notre enfance. Jamais, jamais je n’oublierai la douceur de ces étés interminables. Chez moi, fille d’enseignant, ils avaient mille couleurs.

Le petit jardinet d’Albi et ses pommiers abritait la balançoire, le sureau et nos jeux innocents. L’impitoyable soleil estival jaunissait la pelouse et faisait mûrir les pommes, tandis que papa nous amenait à la piscine municipale.

Mais surtout, nous allions aux Rochers . Notre maison de campagne, celle que mes parents avaient achetée pour une bouchée de pain dans les années soixante, et où passaient les cousins et amis, au gré de longues soirées emplies de grillons et de fêtes. Il me faudrait mille ans pour raconter les orties et les mûres, les bâtons frappant l’herbe sèche des sentiers et le clapotis du ruisseau.

Parfois, nous descendions au village, et les adultes alors s’installaient à l’ombre des platanes au café de la place. Nous prenions des pastis et des Orangina, et au retour nous achetions ce bon pain de campagne au parfum d’autrefois. Un soir, sous les tilleuls, j’ai écouté Daniel Guichard qui parlait d’une Anna.

Les grandes vacances, nous les passions dehors, à cueillir des étoiles et à planter des rêves.

Parfois, nous partions à la mer. Il fallait la voir, la petite route qui quittait les plaines pour affronter les ravines, et puis soudain, au détour d’un causse, les cigales nous attendaient et nous guidaient vers la grande bleue. À Saint-Chinian, mon père achetait des bouteilles, et nous enfilions les maillots au crochet fabriqués par mamie.

C’est au café de la plage que j’ai entendu Julien Clerc chanter la Californie.

L’été avançait, nous brunissions, mes frères avaient les jambes griffés de ronces et moi les yeux rougis, à force de lire les Alice et les Club des cinq. Ma marraine de Hollande arrivait en train, et son époux, Camillo, faisait la vaisselle après les immenses tablées des cousinades. Il nous construisait des moulins sur les pierres du ruisseau, et je voyais en lui que l’homme parfois peut respecter la femme.

Nous comptions les semaines. La ligne de partage du temps, étrangement, n’était pas la fin juillet, non, plutôt la mi-août. Car mon père annonçait toujours, sentencieusement, que

l’été est fini au quinze août

, et c’est vrai que souvent le temps s’alourdissait vers cette période, comme si le ciel, imperceptiblement, prenait des tons d’automne.

Mais nous n’en avions cure, car souvent, nous avions déserté l’Hexagone pour franchir la ligne bleue des Vosges. Ma mère rentrait au pays et nous amenait outre-Rhin, et nous partions, au gré des routes de France, couchés dans la 404 de papa, buvant un chocolat à Limoges et reconnaissant ensuite, à la nuit, les phares blancs des automobilistes allemands. Parfois, nous prenions le train, le Capitole, qui, aussi interminable que l’été, serpentait entre les campagnes françaises. Je me souviens des Aubrais, et puis de ces premiers trajets en métro entre Austerlitz et Gare du Nord. Au retour, la France, étrangement, nous semblait sale et étriquée.

C’est que nos étés rhénans aussi avaient un goût d’immense. Le jardin de mes grands-parents allemands, empli de groseilles, rivalisait d’attrait avec les longues promenades au bord du Rhin. Souvent, j’entendais Camillo chanter Sag warum….

http://raconterletravail.fr/recits/une-enfance-franco-allemande/#.WWF0iITyjIU

À notre retour, les pommes étaient tombées et les mûres envahissaient le sentier. Il fallait faire tomber le sable des valises, ranger les tongues et remettre des socquettes. Le cartable attendait, et nos maîtresses aussi.

Mes étés adolescents s’étirèrent, eux aussi, entre ennui et espérances. Toujours, je me sentais en marge. Je me souviens de cette soirée de quatorze juillet où j’entendais, au loin, quelque fête. Trop pleutre pour désobéir au couvre-feu familial, je m’y rêvais un jour. Sans oser franchir la porte. Un peu comme dans ce superbe film avec Odile Versois, Dernières Vacances…Là aussi, des adolescents vivent dans le no man’s land de cette vie suspendue, et leur été s’étire,  entre interdits et fanfaronnades.

Mais les grandes vacances, c’est aussi cela: oser s’ennuyer, savoir attendre, aimer espérer. Je suis devenue prof. Oh, pas par vocation, non, loin de là. Mais souvent je me dis que ces grandes vacances sont réellement, avec, bien entendu, nos satisfactions pédagogiques, ce qu’il y a de mieux dans le métier.

Je retrouve ainsi, chaque année, cet interminable temps suspendu qui fait de moi un être libre.

Ces grandes vacances demeurent en effet l’espace des possibles. On s’y sent démiurge, créateur de mondes, inventeur. Bien sûr, souvent, on se contentera d’aller voir des amis ou de camper en Ardèche. Mais pour nous, les profs, qui avons souvent une autre vie parallèle de chercheurs ou d’écrivains du dimanche, ces deux mois sont une respiration. Enfin, notre schizophrénie trouve un peu de place pour libérer le poète ou le musicien qui s’étiole au fil de l’année scolaire.

Et puis autrefois, dans ces temps d’avant-crise, les enseignants, c’est vrai, en profitaient, de ces longs congés… À eux les fjords de Norvège ou les langoustes de Cuba, quand le Français lambda allait simplement passer une semaine à Saint-Malo.

Aujourd’hui, le prof ne part presque plus. Il tente de survivre, tout simplement, comme tout le monde, il a droit aux chèques vacances, il tente une inscription dans un camping mutualiste, ou encore il accompagne des enfants en camps ou en colos. Mais il sait aussi que, la plupart du temps, ces grandes vacances lui appartiennent, comme lorsqu’il était enfant.

Lui aussi, le dernier jour de classe, il jette au feu ses livres et ses cahiers mais pas son ordi portable, faut pas pousser mémé dans les orties, non plus! Lui aussi, il rêve, assis au bord de la rivière, ou marchant le long des grèves, à ce qu’il n’a pas encore accompli…Le demandera-t-il, ce poste à l’étranger, qui lui permettrait enfin de voyager un peu? Le tentera-t-il, ce concours de chef d’établissement, qui lui permettrait de mettre un peu d’argent de côté? Souvent, il prépare l’agreg, et les livres du programme sont de la partie, entre anisette et marché de Provence.

L’été est fini au quinze août, et c’est à cette période-là que commencent ses cauchemars de rentrée. Il rêve aux élèves, il rêve qu’il a perdu ses clefs, son code de photocopie, ses sujets de bac.

Comme les enfants, il va flâner dans les librairies et se choisir un nouvel agenda.

Dans lequel il se dépêche de marquer au surligneur…les dates des vacances!

Et puis la veille de la rentrée, fébrile, il prépare son cartable, et songe avec nostalgie à ces deux mois interminables qui, pourtant, ont filé comme l’éclair.

Monsieur le Ministre, nous avons tant de choses à vous demander. En vrac, des augmentations, de vrais bureaux, des postes fixes, des classes moins chargées, des remplaçants compétents, des livres, des ordinateurs, de l’argent pour des voyages, des locaux corrects et sécurisés, des assistants d’éducations, des AVSI, des assistants de langues, des labos, des CDI bien achalandés… Alors on va faire un deal: commencez par accéder à toutes nos requêtes, et ensuite, nous reparlerons éventuellement de cette histoire de grandes vacances.

Mais moi je dis: touche pas à mon été! Sinon, je gage que nombre de collègues en profiteront pour faire l’école buissonnière et prendre la poudre d’escampette vers des métiers qui seraient plus valorisants… Sinon, je gage que les attraits de la profession, déjà si vilipendée, perdraient encore de leur valeur. Nos grandes vacances, c’est un peu la Grande Illusion mâtinée de Grande Vadrouille, c’est un peu nos Grandes espérances et nos Grandes Orgues: nos grandes vacances font la grandeur de notre métier.

 

L’été est fini au quinze août

Bribes de sagesse estivale

Sable suitant de valises fânées

Biscuits écrasés dans sac tout usé

L’été est fini au quinze août

Les feuilles bariolées tombent des marroniers

Les hirondelles ont déjà le feu aux plumes

Et les champignons se bousculent au portillon des sous-bois

Piétinnés par randonneurs de panurge

La mer soudain respire à pleins poumons

Les plages souillées vont se refaire une santé

Châteaux de sable défenestrés et parasols rouillés

Cimetières de cris d’enfants de glaces fondues et de chairs exposées

L’été est fini au quinze août

On remballe

On plie

Plus rien à voir messieurs dames

Et surtout épargnez nous le vague à l’âme

C’est pas grave s’il n’a pas fait beau

Têve de flots bleus

Et de tentes ensardinnées

La pétanque sonne creux

Le pastis est noyé

Les mouettes toutes folles se pavanent en reines

Les feux d’artifice ont les pétards mouillés

L’été est fini au quinze août

Mais voilà les retardataires

Les traîne les pieds les réfractaires

Ceux qui vont goûter aux restes

Aux plages immenses et silencieuses

Aux sentes douces et lumineuses

Premières pluies odeurs de pommes

Vins renouveau

Poires éclatées

Prairies humides parfums d’automne

Vagues nouvelles coeurs désablés

Il reste toujours une petite place

Pour ceux qui n’aiment pas palaces

Et qui soudain prennent la route

L’anti chemin des écoliers

A eux les silences et les aubes

Lorsque la montagne s’est refait une beauté

Quand l’océan en majesté s’offre en écrin d’éclat saphir

Et qu’au loin crient les oies sauvages

Si tu m’entends sur ce passage

N’oublie pas de me laisser message

Je ne suis pas encore partie

Mon sac est prêt ma peau laiteuse

Aimerait près de toi se mordorer

Aux tendres lueurs d’un couchant apaisé.

Faites donc cette pause tant méritée : une Pause Guitare !

 

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Je me souviens.

De la chaleur vibrant sur la brique enflammée.

Des cris d’enthousiasme balayant l’espace de « Pratgrau’ », des silences précédant les applaudissements frénétiques devant la basilique, ou au Grand-Théâtre quelques années plus tard.

Des hirondelles tournoyant au-dessus de l’eau languissante du Tarn.

Du sourire de Laurent Voulzy lorsqu’il m’a prise par le bras.

Des ruelles enfiévrées d’allégresse et riant jusqu’au bout de la nuit, entre Palais de l’Évéché et cloître Saint-Salvy…

D’une demande de mariage au concert de Kenji.

Des grands arbres murmurant l’été, lovés dans l’écrin du superbe Parc Rochegude.

https://www.facebook.com/sabine.aussenac/media_set?set=a.10204749610676964.1073741863.1138188420&type=3

L’image contient peut-être : nuage, ciel, arbre et plein air

De cette soirée passée à m’enivrer d’accent québécois, les jambes encore flageolantes d’avoir tant dansé sur les rythmes celtiques, sur ce banc, grisée par l’odeur des tilleuls et par le sourire du « Conteux »…

Tous les Acadiens, toutes les Acadiennes

Du chapeau de Dylan, de l’air guilleret d’Hugues Auffray du haut de ses innombrables printemps, des coiffures folles des Shaka Ponk, des scènes alternatives bondissantes, de la passion de Sting, des tendresses de Bénabar, de l’air mutin de Camille…

Des petits matins aux couleurs de fête quand, encore embuée de notes bleues et de vacarme, je me délectais d’un café en observant l’été éclater peu à peu comme une grenade mûre, rafraîchie par la fontaine du Vigan…

De la longue conversation avec celui qui deviendrait mon ami, mon si cher Zachary Richard, quand d’une simple interview naît la passerelle entre l’ancien et le Nouveau monde, au gré des étincelles de la francophonie.

Je me souviens de tout cela, et je lis avec un intense bonheur la programmation de Pause Guitare 2017, en vous invitant à vous précipiter sur les réservations de ce fabuleux festival qui fait de la ville rouge l’une des places-fortes de l’été musical.

Courez !

Car comme l’annonce la prod, « Pause Guitare est un événement de premier choix à vivre pleinement au cœur de l’été, pour ceux qui aiment la musique, la découverte et la flânerie… La programmation décline ses atouts entre la grande scène « Pratgraussals » au plein coeur d’un grand parc, dans les rues de la charmante ville quelques bars et scènes « Les amis du jour d’oeuf », la « Caravane du Vladkistan » accueillent les concerts découvertes et gratuits, enfin des espaces à l’ombre du soleil et des étoiles comme Le Théâtre des Lices, L’Athanor et Le Grand théâtre proposent des spectacles plus intimes.

Entre patrimoine et musiques actuelles, entre concerts gratuits en centre-ville et grande scène en pleine nature, Pause Guitare offre une aventure dédiée à la culture et au bien-être. »

Vous ne saurez plus où donner de la tête, entre les barbes imposantes des ZZ Top, la voix envoûtante de Vianney, les fêlures douces de celle de notre cher Adamo, les couleurs chaudes de la Femme Chocolat, les drilles enivrantes de Christophe Mae, le regard immense de notre inénarrable Renaud, sans oublier tous les autres artistes connus ou en devenir à découvrir sur la programmation, qui se partageront entre les différentes scènes…

Certes, la soirée de dimanche est complète, mais il reste des places pour les autres événements, et l’organisation vous surprendra, avec ces navettes pour rallier les différentes villes du Tarn, les délicieuses possibilités de restauration, et bien entendu la possibilité de profiter de votre festival pour (re)découvrir les tableaux du peintre fol au Musée Toulouse-Lautrec et pour admirer l’imposante nef de la majestueuse basilique Sainte-Cécile, voire même pour pousser votre curiosité jusqu’au village d’artistes niché au cœur du Moyen-Âge, Cordes sur ciel…

Pour réserver:

http://pauseguitare.bleucitron.net/

 

Faites donc cette pause tant méritée : une Pause Guitare !

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http://www.huffingtonpost.fr/sabine-aussenac/oyez-bonnes-gens-les-miracles-sont-de-retour/

Le vide est rempli par tes paroles…Pour Zachary Richard, chantre acadien de la Francophonie

Com’un sospir d’aigueta…Mon premier poème en occitan…

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Un ramat d’ausels com un rocol d’amor,
un vol del blats a l’entorn d’un cèl, 
sus mon cor s’es pausat com’un sospir d’aigueta.

Premier poème en occitan, écrit en piochant dans les mots de Louisa Paulin…

Louisa-01http://www.louisa-paulin.org/

Une volée d’oiseaux comme un roucoulement d’amour,
un vol de blés autour d’un ciel,
sur mon cœur s’est posé comme un soupir d’eau vive.

Cet été, faites une Pause Guitare !

Cet été, faites une Pause Guitare !

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 http://www.pauseguitare.net/web/614-programmation.php

Il y avait l’océan et les Francos ; la campagne et les Vieilles Charrues ; et puis les raves, et tous ces pianos en liberté, sans oublier la Cour d’Honneur et le Palais des Papes, et les scènes lyriques d’Aix ou de Gascogne…Et, toujours, l’ombre géante de Woodstock, le son des grillons qui couvre les guitares, tous ces corps presque nus qui s’offrirent à la musique…

En France, nos étés, depuis longtemps, se sont faits festivals. Et voilà quelques années qu’une jeune pousse dynamise la brique de l’Albigeois et fait presque vaciller l’immense basilique de Sainte-Cécile : oyez, bonnes gens, Pause Guitare est de retour !

Cet été 2015 vous réserve une programmation digne des plus grandes :

http://www.pauseguitare.net/web/614-programmation.php

car le monde entier se presse cette année sur les berges du Tarn, entre Asaf Avidan et sa voix inénarrable qui nous vient d’Israël, les Status Quo qui vont déchirer l’espace avec leur son intact des seventies, le barde cajun Zachary Richard qui nous arrivera de Montréal, tous nos amis de la vieille France, comme Monsieur Hugues Aufray ou les voix du folk de Malicorne, et, last but not least, le roi des années beatnick, notre Dieu à tous : Bob Dylan !

Il va s’en passer, oui, des choses, dans le magnifique théâtre abritant la Scène Nationale, à l’architecture d’avant-garde, sous la régie de Vincent Feéon, ou sur la grande scène de Pratgraussals, véritable Woodstock méridional,  sans oublier l’Athanor et ses belles découvertes…

http://www.pauseguitare.net/web/616-les-scenes.php

Car Pause Guitare est un événement rare, qui permet à la fois de plonger dans la scène internationale et dans l’Indé, tout en s’abritant sous l’égide tutélaire de Sainte-Cécile au cœur d’un des joyaux reconnus par l’UNESCO, puisque Albi la Rouge a été classée en 2010 au patrimoine mondial.

La « patte » de ce festival qui est devenu le premier événement du Tarn et le plus grand moment de chansons et musiques actuelles de Midi-Pyrénées, c’est cet investissement particulier dans différentes valeurs chères aux créateurs et à tous les bénévoles ; l’humain et l’associatif sont au cœur des préoccupations des organisateurs, qui travaillent en réseau avec de nombreux partenaires culturels locaux, et qui s’attachent entre autres à la francophonie, avec un lien privilégié avec l’Acadie, et à la mixité sociale.

Pause Guitare a ainsi accueilli des géants tels que Sting ou Joe Cocker, mais se fait aussi tremplin pour de nombreux groupes émergents de la scène française, et c’est tant mieux. Arpèges & Trémolos, association dirigée par Alain Navarro et présidée par Manuel Bernal, va encore cette année surprendre le spectateur ! Car on a le tout en un, avec paroles et musiques, cette année encore, puisque la part belle est faite aux chanteurs à textes comme Hugues Aufray ou Cali, mais aussi au rock et à tous styles de musiques, sans oublier les accords du off qui a déjà fait l’ouverture, de bars en bars…

http://www.pauseguitare.net/web/pg2015/674-le-off.php

Venez, les scènes vous attendent, fulgurantes et variées, aussi démesurées que l’histoire de notre Albigeois, aussi colorées que les pastels et les rouge sangs de la brique. Le Tarn vous tend les bras.

http://www.pauseguitare.net/web/639-billetterie-en-ligne.php

 

Tarnaise

 

Pour tous mes aïeuls hérétiques

Sidobre et chaos granitiques

Parce que Jaurès et Lapeyrouse

Alliance des pastels et des ors

Arc-en-ciel farouche de l’Autan

Montagne Noire ma promesse

http://www.oasisdesartistes.org/modules/newbbex/viewtopic.php?topic_id=181674&forum=2

Colzas…

 

 

 

 colzas A4 police plus grosse

Les champs de colza

http://www.oasisdesartistes.org/modules/newbbex/viewtopic.php?topic_id=161495&forum=2

 

Les champs de colza,

d’or jaune fruité,

un soleil presque, au gris

du printemps,

troupeau d’étoiles là,

en aube et rosée.

 

Les champs de colza,

Une promesse si furtive.

Comme clair de lune en plein

champs.

Feux-follets, rêve d’huile, parfums,

voilà l’été qui vient au vent.

 

Les champs de colza,

ma brillance, ma danse.

Je file comme en lisière de

monde. Assise dans le train, apprendre à

étinceler.

L’étincelle de vie brûle comme drapeaux.

 

Die Rapsfelder

 http://sabine-aussenac-dichtung.blogspot.fr/2015/04/die-rapsfelder.html

Die Rapsfelder

 

Gold gelb fruchtig,

 

eine Sonne wie

 

im Frühlingsgrau,

 

ganze Sterne da im

 

Morgentau.

 

 

 

Die Rapsfelder

 

ein Versprechen so flüchtig.

 

Fast ein Mondlicht in

 

den Feldern.

 

Irrlicht, Traum, Ölduft,

 

da kommt der Sommer mit seinem Wind.

 

 

 

Die Rapsfelder

 

mein Glanz, mein Tanz.

 

Ich sause wie am Rande

 

der Welt, sitze im Zug

 

und lerne strahlen;

 

der Funke Leben brennt wie Fahnen.

 

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Je me souviens souvent du granit du Sidobre

 

Je me souviens souvent du granit du Sidobre

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 Je me souviens souvent du granit du Sidobre,
Des sentes oubliées comme un soleil d’octobre.
Comme au matin du monde les rochers s’élevaient,
Beaux géants tutélaires, immobiles guerriers.

Nous ouvrons les fougères comme on peigne une femme,
En marchant sur des mousses aux murmures secrets.
La source, serpentine, un grelot à nos âmes,
Toute ourlée de cresson, en attente de fées.

Tous ces noms aux symboles, Roc de l’Oie qui étonne,
Trois Fromages empilés par les siècles amusés,
Et puis le Lac du Merle aux fraîcheurs empesées :

Nous foulons en silence le Chaos qui résonne…
Je reviendrai bientôt, Autanette rêveuse,
Vers la Quille du Roy qui me rendait heureuse.

http://www.montredon-labessonnie.fr/fr/tourisme/sentiers_33.html

http://short-edition.com/oeuvre/nouvelles/lo-roc-tremolant

Lo ròc tremolant…

Il se dressait, seul, imposant, terrible.
L’orage déchirait la nuit, les grands sapins ployaient sous la neige. Un sanglier passa en humant l’air chargé d’éclairs, puis ce fut le silence.
Cela faisait si longtemps. Les nuées avaient laissé la place au soleil, et puis les grands animaux avaient parcouru les terres et les vents. L’eau s’était retirée bien des siècles auparavant, laissant non loin de lui ce lac entouré par ses frères, et ce coulis qui faisait grisonner la montagne.
Ils étaient apparus ensuite ; nus, apeurés, affamés. Seuls ou en groupes, ils l’évitaient, enjambant de leurs pattes velues les ronces et les fougères, grognant et rugissant. Il devinait que ces animaux-là n’étaient pas comme les renards, les belettes et les loups ; leurs regards lui parlaient, et lorsqu’ils commencèrent à enterrer les cadavres de leurs tribus, il comprit que la terre avait trouvé ses maîtres.
Il les avait vus grandir, se redresser au fil des ans, des siècles. Les fronts s’étaient aplanis, les poils avaient laissé la place à des torses moins fournis, les sexes s’étaient couverts de fougères.
Un soir, tout près, sous la grotte voisine, elle avait jailli, miracle de beauté, étincelle de vie : la première flamme. Peu après les chants avaient commencé, et puis les psalmodies. Il avait vu les mains ornées de la boue rouge des bois se poser sur les pierres, et même un jour observé la jeune fille qui, penchée au-dessus du lac, souriait à son reflet paré d’une couronne de fleurs.
La neige ne cessait pas de tomber, elle recouvrait déjà l’humus et les souches. Toute la journée, un combat avait opposé deux clans qui se disputaient la vallée. Les hurlements, le sang, ces lances de bois qui sifflaient… Il s’était tenu coi, se contentant de garder sa position, veillant jalousement sur celle qui dormait sous ses formes.
C’était la même jeune fille. Depuis quelques mois, son flanc s’était arrondi, et elle avançait plus lourdement vers l’onde. À chacun de ses passages, elle posait une main sur lui, s’appuyant sur sa force pour atteindre la rive proche. La veille, quelques heures avant le début du combat, elle avait rampé jusqu’à la cavité moussue qui sous-tendait le géant.
Elle se mit à gémir. Les autres avaient disparu, morts, sans doute, ou déjà dévorés par les bêtes. Elle était seule, entièrement seule, la dernière de sa tribu, peut-être. Il entendait ses halètements, il sentait le souffle animal de la femme en gésine. Bientôt elle hurla, ses cris résonnant sous la voûte, et seul l’Autan lui répondit. Il sentait la main griffer ses aspérités, il percevait l’odeur musquée de sa peur et de ses douleurs, il voyait le ventre se déchirer, s’offrir à la nuit et au temps.
L’enfant parut à l’aube, lorsque les premiers rayons du soleil dissipèrent les brumes sur le lac gelé. La femme hurla de joie et rampa jusqu’aux fougères proches, emmaillota le petit d’homme en lui murmurant des douceurs ; elle avait croqué dans le cordon elle-même, puis gratté sous la neige afin d’enterrer une dernière partie de ses entrailles. Le sang rouge illuminait la neige blanche de la couleur de la vie.
Il se sentait fier. Elle lui confia l’enfant une journée entière, et il commençait à se demander comment il le nourrirait quand elle réapparut. Un homme debout marchait à ses côtés, et la soutenait. Ensemble, ils se penchèrent et prirent le nourrisson qui se jeta avidement sur les seins gonflés de sa mère.
Cette dernière s’accroupit dans ce qui restait de la caverne. L’homme, lui, s’agenouilla devant lui, en déposant trois pierres taillées l’une sur l’autre. Il marmonna en se prosternant, encore et encore. Il passa ensuite ses mains sur la roche en répétant « granit, granit ».
C’est ainsi qu’il apprit son propre nom, après des millénaires.

Les siècles avaient passé. Ils avaient poli ses flancs et boisé la forêt. Les mêmes animaux hantaient les buissons et les rives, mais les hommes avaient changé. Il devinait à leurs odeurs que leur vie se poliçait. Un village était apparu à l’autre bout du lac. Il se souvenait des premières grottes, puis des peaux de bêtes tendues au-dessus des branchages, et admirait la dextérité de ceux qui savaient à présent parler, rire et prier.
Les enfants surtout l’amusaient. Il les entendait pleurer lorsque les mères les accrochaient aux branches en allant à la cueillette, puis, des siècles plus tard, en cultivant les champs. Et puis il les voyait ramper vers lui au-milieu des herbes folles, apprendre à l’escalader, se cacher dans sa cavité, rire de leur écho… Bien sûr, ils disparaissaient rapidement, trop souvent. Il savait qu’il ne devait pas s’attacher. Toutes ces fillettes aux joues roses et au regard de braise, tous ces garçonnets hardis, tant d’entre eux mourraient des fièvres du lac, ou simplement de faim, les années où même les glands ne tombaient plus dans la chênaie…
Il se sentait moins seul lorsque les rires fusaient à ses pieds. Certes, ses frères se dressaient, eux aussi, dans toute la vallée, dans cette Montagne Noire aux couleurs aussi sombres que ce Moyen-Âge tourmenté. Les villageois avaient oublié que leurs ancêtres honoraient certains rochers, lorsqu’ils en avaient fait des dolmens et menhirs sacrés, mais ils respectaient ces géants tutélaires. Cependant, il était le seul à dominer le lac.
Elle venait souvent s’asseoir à ses côtés, cette belle jeune femme rousse que les autres appelaient « la sorcière ». Il voyait la jolie rouquine prélever l’eau noire et la faire chauffer dans son grand chaudron en y jetant toutes sortes de simples. Il voyait les femmes qui venaient boire les potions, les boiteuses qui ne boitaient plus, les aveugles qui ne titubaient plus, les vierges qui devenaient grosses. Il voyait aussi les hommes qui grattaient à la porte de sa cabane, perchée sur le monticule dominant le lac, et la femme qui les repoussait.
Elle s’offrait à la lune les soirs de grand vent, dénudant sa peau laiteuse sous les étoiles glacées. Elle ôtait un à un les oripeaux qui couvraient son beau corps de déesse, et baignait ses formes rondes sous la lueur de la lune grosse. Il voyait ses seins balancer joyeusement, quand elle poussait de grands cris en caressant la mousse de son dos, offerte devant l’astre, les cuisses écartées pour recevoir tous les rayons, avant de se relever et de chanter de plus en plus fort, en caressant son Mont de Vénus palpitant contre la pierre chaude de son ami le géant. Il sentait les battements de son cœur s’accélérer, il respirait le parfum musqué de sa peau de rousse, il entendait les gémissements de sa gorge enivrée de plaisir.
C’est un de ces soirs qu’ils arrivèrent du village, toute une troupe de paysans excités. Ils portaient des gourdins et des fourches, leurs visages boursouflés par les disettes étaient rouges et mauvais.
La diablesse, comme ils l’appelèrent en l’attachant à ce grand saule pleureur, à quelques pas de lui, se débattit et lança des imprécations, les menaçant de l’enfer s’ils ne la lâchaient pas. Mais ils étaient les hommes et elle était la femme, et ce qu’il voyait depuis la nuit des temps arriva, potentialisé par leur rage d’avoir été délaissés par celle qui vivait libre. Oh, oui, il en avait vu, des viols, des viols terribles, quand les soudards poursuivaient les petites paysannes en sabots, quand elles pleuraient et suppliaient en patois, et qu’ils riaient, insensibles, trousseurs de vierges et d’innocence. Il avait tant de fois abrité des horreurs sous sa robe grise, ne pouvant se mouvoir d’un millimètre pour sauver ces enfants…
Ce soir-là, l’un après l’autre, les rustres violèrent la sorcière, enfonçant leur rage et leur pauvreté dans le corps de celle qui avait osé leur résister. Les longs cheveux cuivrés ondulaient telles des flammes, et la jeune femme avait fermé ses yeux émeraude, sachant ce qui allait suivre.
Le plus vieux des paysans alluma lui-même le bûcher. D’autres villageois, attirés par le vacarme, s’étaient massés devant le lac, les femmes jacassaient, les enfants riaient. Il enrageait tellement de ne pouvoir intervenir qu’il eut l’impression de bouger, de se mettre à trembler de rage, mais peut-être était-ce simplement dû à l’une des secousses telluriques qui agitaient parfois la montagne…
Car la terre sans doute partageait sa colère, quand elle entendit les hurlements de douleurs de la jeune suppliciée ; les flammes cuivrées de ses boucles rousses se confondaient à présent avec l’ocre du bûcher, et sa nudité bientôt ne fut plus que suie noire et braises crépitantes.
Au petit matin, un garçonnet approcha un bâton de peuplier des cendres, avant de s’amuser à tracer des signes noirs sur le granit du géant du lac. C’est exactement à ce moment que, pour la première fois, en plaçant le bâton à l’angle de la cavité, un petit d’homme comprit que le rocher pouvait faire mine de basculer. Dans la nuit, celui qui était immobile depuis la nuit des temps avait bougé. En communion avec ce qui restait des lambeaux de vie de sa rouquine, la pierre s’était animée.
C’est à compter de ce jour qu’on le nomma « le rocher tremblant ». En langue d’oc, le patois disait « lo rôc tremolant ».

Ils commencèrent à dépecer ses frères après la Grande Guerre. Le bruit était atroce. Les hommes coupaient, taillaient, tranchaient dans le vif de la pierre, sans entendre ses hurlements silencieux et sans prendre en compte les soubresauts de son âme. Car c’est l’âme même du Sidobre qu’ils saccageaient allègrement, au gré des pierres tombales qu’ils fabriquaient à la chaîne, avides de ce granit tels vautours devant chair éventrée. Dans leur affreuse curée, ils égorgeaient les cous graciles des menhirs qui se dressaient comme des vierges offertes à des vainqueurs, ils souillaient de leurs outils les dolmens impassibles, ils faisaient crisser leur avidité au rythme de leurs engins.
Il contemplait ces contempteurs de paix comme un prêtre assiste à un massacre. Le bruit des dépeceurs couvrait à présent les sons de la forêt. Les sangliers, les hermines et autres faisans s’étaient fait la belle, tandis que ce qu’ils nommaient la « civilisation » avait éventré son royaume. Les fougères pleuraient, tandis que le lac, que l’on nommait à présent « du Merle », ne chantait plus de ses eaux vives qui sourdaient de la Montagne Noire.
Lui, le géant, était épargné. Sa singularité lui valait, depuis plusieurs siècles, la bonté des paysans et des promeneurs du dimanche. Les cartes postales jaunies montrant quelque gamin qui, armé d’un simple morceau de bois, faisait trembler les tonnes de granit, ornaient les manteaux des cheminées des fermes, aux côtés des calendriers des postes couverts de chiures de mouches et des Rameaux se desséchant sur le crucifix cloué au mur. Il faisait partie des meubles, comme quelque souvenir que l’on se transmettrait de génération en génération.
Le bruit de leurs bottes cependant le tira, un dimanche de Pâques, de sa torpeur printanière. Ce bruit-là différait de celui des semelles des carriers. Il martelait en rythme la campagne tarnaise, comme auparavant il avait martelé les allées de Birkenau, comme bientôt il martèlerait les ruelles d’Oradour-sur-Glane. La forêt pourtant rayonnait de cette splendeur de mousses et de jonquilles, et le lac miroitait entre deux averses comme aux temps de l’ancien monde, quand des femmes encore venaient enfanter en ses combes.
Il sursauta presque quand la fillette chuchota en se glissant dans la cavité ancienne. Elle lui demandait de se taire, en lui murmurant un secret qu’il fallait garder, ce sans quoi les « méchants soldats » l’attraperaient pour lui faire du mal. Ils avaient déjà fait du mal à sa maman, elle avait tout vu, quand, au camp de Rivesaltes, on l’avait battue jusqu’à la mort, avant que Michel et Louise ne la cachent dans les Monts de Lacaune, là-haut. Et puis tout avait recommencé, les chiens, les cris, les coups de feu, et Louise pleine de sang lui avait dit de courir dans la forêt, de se cacher dans le « rôc tremolant », là où elles s’étaient promenées avant le Carême.
Il se fit tout petit. Il aurait voulu disparaître, enfin, avec l’enfant. Il tenta de se faire encore plus gris qu’il n’était, essayant de toutes ses forces de ne faire qu’un avec le ciel minéral de ce mois de mars un peu pluvieux, espérant que les soldats n’iraient pas jusqu’à fouiller ses entrailles. L’enfant se nommait Sarah, « Princesse des eaux », et elle ressemblait à un ange. Il aimait tant les enfants, lui dont la légende disait qu’il avait été le fiancé d’Autanette, une fée que l’amour aurait égarée et dont le père l’aurait punie en la transformant en menhir de la « Quille du Roy », tandis que son amoureux était devenu le Prince du Sidobre…
Les Allemands juraient et pestaient, leurs sons rauques résonnaient dans la vallée et tranchaient avec le silence des bois. Ils étaient une dizaine d’hommes, certains jeunes encore, blonds comme les blés et pourtant noirs au-dedans comme le charbon des mines de Carmaux. Soudain, l’un d’entre eux remarqua un pan de la robe de la fillette, qui dépassait de la roche tel un fanion joyeux. Il poussa un hurlement de triomphe, pour un peu il aurait entonné du Wagner en faisant le salut nazi. Sarah sortit alors, très dignement, de son antre, aussi grise que le granit de sa cachette, ses yeux brillants pourtant comme les étoiles que les chiens avaient décrochées du ciel pour salir l’âme de son peuple.
Il n’hésita pas une seconde. Il attendit que l’enfant soit assez loin de lui pour soudain vaciller sur son socle. Comme si elle avait su ce qui se tramait, Sarah plongea dans les fourrés à la vitesse de l’éclair, tandis que les soldats, effrayés par ce qui leur sembla surnaturel, tournaient leurs regards bleus en direction du colosse ébranlé. Profitant de cette seconde d’inattention, un groupe de jeunes maquisards de Burlats, prévenus par les villageois de la fuite de Sarah et en patrouille dans la forêt, mitrailla les « Boches ».
La légende raconte que le capitaine allemand mourut un peu plus tard. Il était allé se soulager dans les fourrés et fut piqué par cinq jeunes vipères qui rêvaient, lovées dans leur antre de granit. Il recueillit son dernier soupir, pierre tombale de cette guerre abjecte après avoir été le Juste d’un instant. Un arc-en-ciel déchira la forêt, et Sarah revint chaque année, une fois la guerre terminée, embrasser son rocher, son roc, son Sinaï.

Les hélicoptères tournoyaient au-dessus des bois comme de grands oiseaux égarés. Il s’amusait de leur ballet si incongru, si différent de celui des hirondelles qui criaient de joie dans l’azur, ou de celui des buses faisant le Saint-Esprit. Parfois, il se sentait fatigué, érodé tout au fond de lui, tant les siècles avaient ruisselé de leurs guerres, famines et pestes tandis que lui, géant immobile, ne pouvait qu’accueillir l’humanité. Il lui semblait que les excès des granitiers s’étaient quelque peu estompés. Des chevelus et des filles aux seins nus égayaient parfois la forêt de leurs joyeuses banderoles, et il aimait leurs outrances, leurs feux de camp et leurs chansons.
Ces hélicos, par contre, ne lui disaient rien de bon. Un incendie, peut-être ? Ou au contraire un barrage qui aurait cédé ? La réponse arriva toute seule, quand la grosse BM pila brutalement sur le parking du lac. Ils étaient trois, jeunes comme des enfants, énervés comme des tigres affamés, beaux comme des dieux. À leurs dires confus, il comprit très vite qu’ils s’étaient fait la belle depuis la prison de Seysses, et qu’ils comptaient récupérer un magot que l’un d’entre eux prétendait caché dans le lac.
S’il avait pu, il aurait sursauté. Mais cela faisait bien longtemps qu’il ne pratiquait plus la kinesthésie, sauf pour amuser David et Esther, les petits-enfants de Sarah, lorsqu’ils venaient de Tel Aviv, chaque été… Car franchement, si quelqu’un était bien placé pour connaître tous les secrets de la forêt, c’était lui. Et malgré son grand âge, non, il n’était pas encore en train de radoter, et il gardait toute sa tête. Non, c’était très clair : le type qui prétendait avoir caché un trésor au lac du Merle mentait comme un arracheur de dents.
Il venait d’ailleurs de décrocher un pédalo de l’embarcadère et de forcer ses deux compagnons à monter dessus, malgré les protestations du plus jeune, Ahmed, qui hurlait ne pas savoir nager. Profitant d’un passage des hélicos juste au-dessus du lac, le jeune homme fonça d’ailleurs en direction de son antre, et se réfugia dans la chaleur de la pierre matricielle, caché par les fougères qui entouraient la combe. Il tremblait comme les faons qui parfois traversaient la clairière de leurs flancs palpitants, poursuivis par les meutes aboyantes de chiens de chasse aussi fatigués que leur proie.
Ahmed s’adossa contre la pierre et se mit à pleurer. Il pensait à la cité, à sa mère qui lui avait fait confiance, toujours, aux allées de ce Mirail bétonné, enclave purulente d’une Ville Rose encore traumatisée par l’affaire Merah. Il pensait au beau regard pur de la doctoresse qui soignait son père, à l’hôpital de Purpan, et qui lui avait un jour proposé de l’aider dans ses révisions pour le bac. Il pensait à la vie de ses grands-parents, au bled, à leurs espoirs déçus, à cette France qui les avait accueillis avant de les rejeter. Il toucha le roc de ses mains d’enfant qui jouaient à l’homme, et il pria, silencieusement, comme s’il touchait la Pierre Noire de la Mecque. Il voulait vivre.
Quand la police de Castres arriva à la nuit, les deux malfrats de pacotille, perdus au milieu du lac comme deux idiots de village à la foire, dépités et vaincus, se laissèrent arrêter sans problème. Le rocher tremblant se dressait sous la lune comme depuis toute éternité, semblant ce soir-là un gendarme vengeur symbolisant la République. Le chef de la bande eut beau lui faire un doigt, le rocher conserva toute sa dignité, tandis que le jeune Ahmed, penaud et terrifié, se terrait au fond des mousses tutélaires.
Au matin, quand la doctoresse se gara sur le parking, un peu frigorifiée elle aussi d’avoir roulé après sa garde de nuit, ayant immédiatement répondu à l’appel angoissé que le jeune Ahmed avait passé depuis le téléphone procuré par un cousin lors du dernier parloir, elle sourit. Le lac du Merle… Cela faisait si longtemps qu’elle ne s’était pas promenée sur ses berges envahies de joncs et de ronces. Elle se souvenait du rôc tremolant et des histoires que son grand-père lui racontait en taillant des bâtons de son opinel ; elle se rappelait le parfum des oreillettes que sa grand-mère préparait dans la minuscule cuisine du hameau de la Provinquière, et du café de Saint-Salvy de la Balme où des hommes jouaient aux cartes tandis que le fête du village battait son plein. Elle savait encore le goût des cèpes et celui des gâteaux de ce miel de montagne qui coulait dans sa bouche comme une sève originelle, lorsque son papi, apiculteur, lui en offrait en souriant sous son béret.
Il n’avait pas bougé, bien sûr. Elle s’approcha du rocher et se souvint de la fillette joyeuse qui sautait de roc en roc dans le Chaos de la Balme, et de la forêt qui chantait. Il se dressait de toute sa force tel un colosse apprivoisé, doux comme l’agneau à qui savait le prendre, néanmoins menaçant tel un forçat mené aux fers. Prisonnier de cette terre, enraciné dans cette glèbe mémorielle. Et pourtant si libre. Si seul.
Ahmed surgit devant elle, tête baissée, comme un prisonnier qui se rendrait à la police. Elle prit ses mains et les embrassa, puis serra le jeune homme contre son cœur. Elle le rassura, lui expliqua, lui raconta ce qu’elle savait de la justice. Ils y arriveraient. Elle ne le laisserait pas tomber.
Il les regarda s’éloigner, la belle et le prisonnier, l’enfer et le paradis. Il savait tout des hommes, et pourtant ces deux-là l’étonnèrent, lorsque quelques saisons plus tard ils vinrent lui présenter leurs jumeaux, nés encore durant la captivité d’Ahmed, malgré le scandale engendré par leur différence d’âge et par leurs dichotomies sociales. Ils riaient, les petits diablotins, en glissant sur ses flancs argentés comme sur un toboggan, et le gros ventre de la jeune femme rebondissait lui aussi lorsqu’elle se cognait doucement contre la pierre moussue et tendre, toute joyeuse devant les rires des petits, attendant en beauté cette nouvelle naissance. Ahmed, ou plutôt monsieur le docteur Houmir, soupirait d’aise en repensant à cette nuit où il s’était juré, blotti dans le sein de la pierre, d’honorer désormais la terre qui le portait.
Lorsque la nuit tomba sur le lac, le souvenir de la petite tribu rappela au rôc tremolant cette toute première nuit où une autre jeune femme, grosse elle aussi, s’était abritée en son sein. Et il soupira d’aise, lui aussi.
Les hommes avaient beau être fols, la terre, oui, tournait toujours autour du soleil, et les femmes enfantaient, et leurs fils et filles riaient.
Et le granit du Sidobre, comme en ces temps immémoriaux où la nature était libre et vierge, veillait sur cette terre comme on veille un enfant, la berçant sous l’Autan comme on danse au printemps.