Jaune soleil… #giletsjaunes #France #politique #solidarité #BlackBlocs #police #révolution #Auvergne #nouvelle #tragédie

Cette nouvelle a fait partie de la première sélection du concours de l’Encrier Renversé de Castres en 2019.

crédits France Bleu Pays d’Auvergne

Il leva les yeux en passant derrière les grilles du Jardin Lecoq. Tout était là, à l’identique, la roseraie qui frissonnait dans l’air glacé de l’aube, les balançoires figées sur le sable encore humide de la nuit, et le petit lac autour duquel les jumeaux aimaient tant courir avant de manger une glace sous la verrière du café…

Il rabattit la capuche de sa parka et s’attaqua en boitant à la côte qui montait à l’assaut de la haute ville, sentant les aspérités des outils jetés en vrac dans son sac à dos lui chatouiller les côtes. Il avait eu de la chance en roulant très tôt depuis Cournon, ne rencontrant aucun barrage avant de se garer sous le viaduc, non loin du parc. D’autres ombres se profilaient le long de l’avenue, et toutes se ressemblaient, emmitouflées, encapuchonnées, chargées de sacs ; beaucoup portaient des casques, et, souvent, une pancarte surgissait de la pénombre. « Nous sommes l’aube », déchiffra-t-il en souriant.

Robert sentit une vibration dans la poche de son jean. Il s’empara de son vieux téléphone à clapet et lut le sms de Jeanne :

-Fais attention à toi, mon Robinou.

Il sourit, comme chaque fois qu’il pensait à sa mère capable, depuis la souillarde de sa petite maison de pierres, de trouver le seul endroit du village d’où elle « captait les ondes », comme elle disait, malgré ses quatre-vingt-treize ans … Oui, il serait prudent, et ce ne serait pas sa première manif ! C’est qu’il en avait fait, des défilés du Premier Mai, arpentant les grandes rues bondées de la cité auvergnate, quand ils s’élançaient, tous les camarades, depuis les usines Michelin, fiers de leur ville et de leurs pneumatiques, aussi gonflés d’orgueil que le Bibendum… C’était la belle époque, on ne se posait pas de questions, on se contentait de se lever le matin, de prendre une gamelle préparée avec affection et d’enfiler son bleu, on acceptait les cadences et les trois-huit, et puis le samedi on allait au stade pour supporter l’ASM, et l’été on remontait au village, chez ses parents, à Murol, pour voir miroiter le lac Chambon et humer l’air gras des pâtures…

Il ne savait plus très bien quand la cassure avait commencé. C’était comme si la glace recouvrant un étang s’était brisée peu à peu, avec d’infimes craquements, des lignes de failles imperceptibles, avant de céder net sous le poids de quelque promeneur un peu trop aventureux… Un monde, son monde, leur monde avait peu à peu sombré, la grande Histoire rejoignant la petite, et souvent, un vertige lui venait quand il essayait de recoller les morceaux du miroir soudain sans tain. À l’usine, les visages, de rubiconds et joyeux, s’étaient mués, au fil des ans, de plans de restructuration en délocalisations, en masques grisâtres et fermés ; on attendait son tour comme attend la Camarde, nul ne savait qui elle frapperait, cette grande loterie de la mise au chômage… C’est à ce moment-là que Robert avait arrêté de cotiser, puisque plus rien ne faisait sens : on eût dit qu’une longue nuit était tombée sur les usines.

Et puis Martine était tombée malade, et c’était comme si le soleil lui aussi s’était alité, et leur vie ne fut plus, de longues années durant, qu’espérances et tristesses, au gré des errances médicales, des longues semaines dans ce sinistre hôpital qui ressemblait à une prison, des périodes de rémission et de celles où il tentait, impuissant, d’apaiser les douleurs sans fin de sa chère épouse qui se mourrait. Cette année-là, les jumeaux perdirent leur maman et leur enfance, et leur grand-père, aussi, qui reposait au petit cimetière de Murol, tandis que Martine avait voulu repartir en Bretagne, elle qui n’avait même pas pu revoir l’océan une dernière fois… Robert passa devant l’hôpital et, comme chaque fois qu’il empruntait ce chemin, détourna la tête pour ne pas voir la fenêtre de la chambre 125, celle où sa petite Bretonne, qu’il avait rencontrée pendant son service et aimée au premier regard, s’était éteinte en lui faisant promettre d’être heureux et de veiller sur leurs jumeaux…

Si seulement il avait pu tenir cette promesse… Si ce satané camion n’avait pas croisé sa route un soir de décembre, quand il rentrait de Murol sur la petite route verglacée, faisant de lui un infirme, un éclopé, incapable de garder son poste à l’usine… Il s’en était fallu de peu pour qu’il ne sombre pas entièrement : la perspective de l’invalidité lui avait donné la force de se battre. Mais les longs mois passés en rééducation, loin des enfants qui s’étaient retrouvés en foyer, puisque ses propres parents faisaient face à l’agonie de son père et n’avaient pas pu les accueillir à Murol, avaient sonné le glas de cette vie rythmée par les habitudes et la douceur d’une famille. À son retour, il avait certes retrouvé, grâce aux camarades du syndicat qui ne lui avaient jamais reproché sa défection militante, un poste adapté, mais jamais un rapport normal à ses enfants.

La Place de Jaude se profilait à présent devant lui et grouillait déjà de monde. Les médias l’avaient annoncé, et La Montagne avait prévenu ses lecteurs qu’il vaudrait peut-être mieux éviter de venir se promener vers le Centre Jaude en ce samedi : et en effet, ils étaient venus en masse, de toute la France, et même, apparemment, d’autres pays. Ils se frayaient un chemin depuis les quatre points cardinaux, et, contrastant avec l’onyx de la pierre noire de Volvic et avec les façades sombres de la vieille ville, tout ce jaune soleil faisait comme un éblouissement. Un grand cortège couleur d’épis était venu en ondulant depuis le Nord, comme si la plaine de l’Allier tout entière se jetait soudain vers Clermont ; on se bousculait sur les routes et on faisait des haltes joyeuses aux ronds-points, comme chaque samedi, prêts à se colleter avec la France d’en haut, celle de l’ordre établi et des bourgeois. On était venu depuis les belles endormies de Vichy, pastilles en poche, ayant laissé la ville d’eau sagement blottie en ses certitudes, passant Riom, Chatel ou Cébazat et on marchait, ayant laissé les voitures près du stade ou des usines, en rangs déjà serrés.

Une autre vague toute dorée avait fusé depuis l’est, les klaxons avaient résonné en traversant Pont-du-Château et Lempdes, passant joyeusement l’Allier avant de se ranger vers le parking du Leclerc, et voilà qu’on déambulait, banderoles et fumigènes à la main, en remontant l’avenue Anatole-France et la rue de la Pradelle, avant de rejoindre, boulevard Côte Blatin, les sudistes, ceux qui arrivaient, comme bronzés, d’un bel ocre lumineux, depuis les Martres, La Roche ou Romagnat, encore tout pleins des odeurs de leurs vallées, fleurant bon la campagne, et surtout nantis, eux aussi, de leurs gilets fluos. Et bien sûr, l’ouest n’était pas en reste, c’était comme si tout le parc naturel des Volcans était passé du vert au jaune canari, puisqu’on avait quitté qui Royat, qui Durtol, qui Chamalières, même, en une ultime offense à Giscard, pour rejoindre les Salins et apporter un peu de l’air pur de la chaîne des Puys à toute cette foule déjà bien compacte et excitée…

Machinalement, Robert se redressa, comme chaque fois qu’il se trouvait avec des camarades. Cela faisait bien longtemps qu’il n’avait plus vécu de pareils moments, et, pour rien au monde, il n’aurait loupé les fameux « Actes » qui avaient rebaptisé les samedis de l’Hexagone. Car ces retrouvailles hebdomadaires redonnaient du poil de la bête à tout ce petit peuple de France qui, durant de trop longues années, avait courbé l’échine, las des discours fallacieux des uns et des fausses promesses des autres, englué dans des dettes et des crédits, mis au ban de la société des « nantis », ne pouvant même plus partir au camping quand d’autres narguaient l’opinion depuis quelque yacht ou sur des terrasses parisiennes célèbres… Plus qu’un autre, Robert s’était retrouvé dans ce profil des « classes moyennes » surendettées, étouffant à petit feu sous les coups du sort qui l’avaient privé de son épouse d’abord, après des années de soins coûteux, puis de son travail de contremaître, de sa dignité, tandis que ses enfants s’étaient pris, eux aussi, leur appauvrissement de plein fouet : après son reclassement, ils avaient finalement été contraints de quitter leur petit pavillon de la rue des Jardins à Aubière pour un HLM miteux à Cournon, et même si mémé Jeanne continuait à les attendre à bras ouverts vers le lac Chambon, leur offrant ses bugnes, son sourire et ses confitures de myrtilles, plus rien n’avait été pareil après la mort de Martine et leur déménagement.

Une grande silhouette encapuchonnée le héla, et Robert reconnut Pierre, son ami cégétiste, un ancien cheminot lui aussi de tous les combats. L’ami Pierrot lui tendit une tasse de café brûlant, et s’éloigna de quelques pas du braséro devant lequel une dizaine de gilets jaunes cassaient la croûte, comme au bon vieux temps des manifs noyautées par la CGT.

-Alors, tu t’es pas fait arrêter ? Moi ils m’ont chopé rue Delille, la maréchaussée dans toute sa splendeur, j’ai tout laissé dans une poubelle quand je les ai vus, je suis vert, Marie m’avait même commandé une cagoule spéciale sur Amazon pourtant…

-Non, j’ai été plus futé que toi et surtout, je me suis levé plus tôt, pour échapper aux barrages ! Regarde !

Et, devant Pierre médusé, Robert extirpa de son sac un marteau, une hache et trois énormes pavés.

***

Vincent s’était réveillé à l’aube, en sursaut, comme chaque matin. C’était toujours ce même rêve, ce cauchemar incessant dans lequel il plongeait vers une voiture en flammes juste avant qu’elle n’explose, alors que sa sœur jumelle était dedans… Le psy de la caserne lui avait dit qu’il devait souffrir de stress post-traumatique, entre la mort de sa mère, l’accident de son père et les mois de commando au Mali, mais Vincent n’arrivait pas à faire le lien avec la présence de sa sœur dans ce rêve récurrent, d’autant que les jumeaux ne se parlaient plus depuis dix ans… Tout avait commencé durant leur année de troisième, quand ils avaient été placés en famille d’accueil, soudain privés de tous leurs repères par l’Aide Sociale à l’Enfance qui, croyant bien faire, avait transformé deux enfants affectueux et rieurs en adolescents haineux et privés de repères.

Lui s’était réfugié dans la violence, usant de ses poings comme d’une arme, ne rêvant que d’en découdre avec ce monde injuste qui l’avait amputé de sa propre vie. Très vite, il avait quitté l’école, se retrouvant en apprentissage, fuguant de deux familles d’accueil, ne répondant même plus aux appels angoissés de Julie. Quand leur père avait été en état de les reprendre à ce qui n’était même plus « la maison », il avait tenu deux mois avant de s’engager. Comme elle lui avait manqué, son Auvergne, quand il arpentait l’air désolé des déserts, son barda sur le dos et la haine vibrionnante des Fous de Dieu autour de lui ! Chaque dune gravie lui rappelait les points de vue grandioses depuis ses Puys verdoyants, et chaque village traversé lui vrillait la nostalgie au cœur, quand il apercevait les mères entourées de toutes leurs ribambelles d’enfants, souriant timidement à ces visages imberbes et fermés censés les protéger de leurs propres frères devenus fous…

Finalement, c’est l’armée qui avait réussi à rattraper les erreurs des services sociaux défaillants et d’un père maladroit, redonnant au jeune homme le sentiment de faire partie d’une famille, lui rendant ces valeurs qui avaient été siennes durant son enfance simple, mais heureuse, et peu à peu l’envie lui était venue de retrouver sa douce France après avoir vu le monde, à l’instar de ses ancêtres bretons… C’est ainsi qu’il avait postulé pour intégrer un escadron de CRS, ce qui, au vu de ses excellents états de service, s’était fait sans mal, et qu’il se retrouvait, par le plus grand des hasards, en ce samedi de l’acte XV, au pied du Puy de Dôme qu’il n’avait pas revu depuis des années… Il demeurait sans nouvelles de Julie qui, depuis le jour où il s’était engagé, ne lui avait plus jamais adressé la parole, toute pétrie des idéaux « gauchistes » dont elle s’abreuvait à la fac, et n’avait jamais réellement réussi à renouer avec son père.

Depuis le fourgon où il patientait depuis le matin, Vincent avait aperçu les grands arbres du Jardin Lecoq, et il se demandait une fois encore comment il avait pu s’éloigner autant de cette jumelle dont il avait été si proche…

Il se souvenait de leurs rires incessants sur le chemin de l’école, de leurs dimanches passés à s’écorcher les genoux dans les ronces entourant le potager de mémé Jeanne, le visage barbouillé de jus de sureau, des longues promenades que Martine leur faisait faire le long des berges du Chambon et des tours empierrées du château de Murol, du haut desquelles il se prenait pour un Comte d’Auvergne… Le matin, leur grand-mère les amenait souvent à la messe, leur faisant faire chaque fois une découverte différente, voulant offrir « ses » petites églises romanes aux jumeaux, essayant de leur transmettre sa foi de charbonnière, et surtout son amour pour les vitraux et les Vierges Noires. Un jour, on s’agenouillait à l’église Saint-Ferréol de Murol, tandis qu’un autre on devait dire un Notre-Père à Saint-Nectaire, quand on ne rêvait que d’aller caresser les vaches des cousins…

Très vite, Julie s’était rebellée, déclarant que Dieu n’existait pas puisque sa mère était malade, alors que lui, Vincent, allait en cachette mettre des cierges, en semaine, après le rugby, à Notre-Dame du Port, priant comme un fou pour que vive Martine. Était-ce à ce moment-là que frère et sœur avaient commencé à s’éloigner l’un de l’autre ? Et pourtant, en observant le ballet des canards sur l’eau moussue du lac, tout engoncé dans son harnachement militaire, Vincent avait encore en bouche leurs fous-rires complices lorsqu’ils faisaient du toboggan avant de se poursuivre jusque dans la roseraie…

Son père ignorait tout de sa présence à Clermont, il le pensait sans doute encore à Lyon, puisque c’est vers Fourvière que sa compagnie avait essuyé les coups les plus rudes lors d’un acte précédent… Il irait peut-être le surprendre après les échauffourées, et puis ils iraient voir mémé Jeanne, qui ne serait pas éternelle malgré sa bonté… Et qui sait si Julie ne serait pas rentrée de Berlin… Tout à sa rêverie, Vincent ne remarqua pas la silhouette masquée qui venait de s’approcher très près du fourgon. Il sursauta violemment lorsque le pavé, énorme, manqua faire éclater le pare-brise. Fous de rage, deux collègues sautèrent aussitôt du véhicule et se mirent à pourchasser l’individu qui tentait de fuir vers la minuscule rue d’Enfer, plaquant l’homme cagoulé au sol et le bourrant de coups de pieds et de coups de matraques en lui hurlant que nul n’avait à s’en prendre aux représentants de la loi… Vincent, qui les avait suivis, effondré par ce caillassage si brutal, mais aussi ébahi devant le dérapage de ses camarades épuisés par tous ces samedis de guérilla urbaine, croisa soudain le regard affolé de l’homme qui, le visage tuméfié et le gilet jaune déjà couvert de sang, implorait pitié. Interdit, il reconnut son propre père.

***

Julie peinait à respirer sous ce masque qui lui mangeait le visage et dont les sangles lui lacéraient la peau. Une fois encore, elle se demanda ce qu’elle faisait là, au cœur de cette foule compacte et déchainée, emportée par cette houle haineuse qui détruisait tout sur son passage, allumant des feux de poubelles, s’acharnant sur des vitrines de banques, taguant des slogans plus agressifs les uns que les autres sur les abribus et scandant les sempiternelles rengaines des samedis…

Elle n’arrivait plus à adhérer à ce combat qui, somme toute, n’avait plus rien à voir avec celui de ses débuts dans le militantisme. Si elle éprouvait une tendresse pour les idéaux des Gilets Jaunes, les dérives de ses amis cagoulés et bottés de noir l’épouvantaient. Elle se souvint soudain avec nostalgie de la petite écolo timide qui, partie faire un mémoire de recherche sur les alternatifs berlinois, avait découvert avec bonheur les Birkenstocks, la bière et la liberté avant de se laisser embrigader par les dérives violentes des Black Blocs au gré d’une histoire d’amour aussi tourmentée que cette foule catapultée contre la démocratie… Elle avait tout mélangé, allant jusqu’à piétiner ses convictions les plus profondes, elle qui, à seize ans, chantait Dylan et dessinait des signes de paix sur tous ses livres…

La mort de sa mère et la trahison de son jumeau adoré avait sans doute accéléré sa dérive vers cet extrémisme politique ; longtemps, elle avait voulu détruire sa propre enfance et le lien vers ce frère qu’elle méprisait pour avoir voulu défendre cette « patrie » qu’elle et ses camarades anarchistes conspuaient allègrement, eux qui rêvaient d’autres utopies et qui voyaient la violence de la Révolution comme une juste riposte face à la brutalité étatique et comme un passage obligé vers la liberté.

Cependant, en remontant le boulevard Lafayette et en longeant son ancienne fac, elle avait eu comme un déclic, se souvenant du vers de Khalil Gibran qu’elle aimait tant : « Nul ne peut atteindre l’aube sans passer par le chemin de la nuit. »… Toute cette violence faisait-elle réellement sens ? Ne devrait-elle pas plutôt renouer avec ce qui lui avait été si cher, la poésie, la littérature, la philosophie, et, surtout, sa famille ? Elle avait traversé le Jardin Lecoq au petit matin, tête nue encore, ayant dissimulé ses armes et son casque dans une énorme peluche rapportée de Berlin, et elle était restée longtemps sous la verrière, à observer son enfance en catimini, sentant encore la main de sa mère qui lui caressait les cheveux et entendant la voix flûtée de Vincent qui lui criait de le rejoindre aux balançoires… Elle s’était assise sur l’un des bancs de la roseraie, caressant machinalement la mantille de Jeanne qu’elle cachait toujours dans sa poche, et avait décidé que ce samedi serait le dernier et qu’elle irait voir sa grand-mère demain, puisqu’elle savait que son père se rendait à Murol tous les dimanches, et qu’elle demanderait l’adresse de Vincent.

Elle ne savait presque plus où elle se trouvait, poussée, tirée en arrière, presqu’étouffée par cette marée humaine hurlante, dans cet espace flou et envahi des fumées opaques des lacrymos qui brûlaient les poumons et les yeux des manifestants de plus en plus en colère, c’était comme une déferlante qui viendrait encore et encore se briser sur les récifs, et la cathédrale au loin dressait son immense flèche aujourd’hui plus que jamais noircie par ces brouillards, telle une vigie surveillant les enfers. Soudain, Julie repéra une brèche sur sa droite et eut envie, pour la première fois depuis ses années de lutte politique, de fuir, de dire non à cette bête humaine qui réclamait du sang, elle eut envie de se réconcilier avec la petite fille heureuse qui courait le long du Chambon, avec l’adolescente enjouée qui lisait Rimbaud, avec la jeune femme qu’elle rêvait de découvrir, apaisée, confiante. Jouant des coudes, utilisant son sac à dos comme un bélier pour fendre l’immense muraille jaune émaillée de noir, elle se retrouva rue d’Enfer, dans la plus petite rue de Clermont où elle jouait à cache-cache avec son jumeau en rentrant de leurs cours de dessin aux Beaux-Arts, bien des années auparavant…

Une sorte d’hydre à deux têtes s’avançait vers elle depuis le brouillard et les clameurs. L’une des deux silhouettes boitillait dans sa parka tâchée de sang, l’autre, casque de CRS, à la main, la soutenait en souriant. Interloquée, Julie eut le temps de se demander ce qui diable faisait sourire un policier soutenant un manifestant avant de reconnaitre les yeux de braise de son frère et le visage tuméfié de leur père.

Mais un immense hurlement, s’élevant de la foule amassée devant le musée, attira l’attention de la jeune femme : se retournant, elle vit une voiture à moitié désossée qui commençait à se consumer et, à l’intérieur, un petit enfant au visage défiguré par la peur, tandis qu’une femme, sans doute blessée par les mouvements de foule, gisait sur le sol, au ras des flammes. Le feu avait déjà atteint le moteur, il fallait agir vite. Au moment où elle s’apprêtait à s’élancer ver la scène, son frère jaillit de la ruelle en lui criant de sauver le petit, il allait s’occuper de la mère. Et, d’un même élan, le frère et la sœur, casqués et vêtus de noir tels deux justiciers venus de puissances ennemies mais unissant leurs forces, se précipitèrent vers le brasier. Vincent souleva la femme qui, ayant repris ses esprits, se débattait en hurlant le nom de son fils. Julie, s’emparant de la hache tendue par son père qui les avait suivis, entreprit de briser la vitre arrière du véhicule et réussit à s’emparer du petit garçon terrorisé avant de l’éloigner du feu. L’assemblée applaudissait, policiers et manifestants ayant cessé toute animosité, la haine comme figée, la lave incandescente de la révolte soudain pétrifiée. C’est alors que l’enfant se mit à crier « doudou, doudou », et que Julie revint sur ses pas en courant, plongeant à nouveau vers la voiture léchée par les flammes.

Le jaune soleil du brasier explosa violemment : et puis ce fut la nuit.

***

« Partie trop tôt », pouvait-on lire sur la couronne de roses ornant le cercueil reposant dans la nef. Passant sous la devise de la famille d’Estaing, « Sic me mea facta decorant » (Mon honneur est dans mes actions) sculptée sur le porche de la petite église de Murol, Pierre songea au garçonnet sauvé par Julie. Il s’approcha du banc de la famille, où trois personnes se serraient les unes contre les autres : Pierre reconnut son ami à sa tête bandée, puis Vincent, droit et digne ; une femme à la tête recouverte d’une mantille noire était agenouillée sur le prie-Dieu où l’on pouvait lire « Jeanne Pourrat ».  L’église était bondée, la lourde odeur d’encens donnait le tournis. S’installant derrière Robert, Pierre se tourna vers Marie et lui murmura d’un air malicieux :

– Partie trop tôt, ils exagèrent ! Jeanne avait plus de quatre-vingt-dix ans, quand même !

Un peu plus tard, lorsque les dernières mains furent serrées et que les cochonnailles et les bugnes furent remisées dans la souillarde, Robert s’approcha de la pendule et remit le balancier en marche, avant d’enlever le drap du miroir. La Montagne du dimanche était encore posée sur la table ; Jeanne avait été si fière de voir la photo de ses petits-enfants qui allaient être décorés de la médaille d’honneur de la ville…

Il sortit sur le pas de la porte et vit les jumeaux qui s’éloignaient, se tenant par la main, pour cueillir des jonquilles.

http://www.auvergne-centrefrance.com/geotouring/eglises/63/murol/eglise-saint-ferreol-murol.html

Puella sum!#Notre-Dame #liberté #LGBT #pompiers #femmes #prixlittéraire #nouvelles

Ce texte a obtenu le premier « prix d’encouragement » au concours George Sand 2019.

http://www.concours-georgesand.fr/

Prix d’encouragement : 6 textes ont été distingués par le jury pour leur intérêt et leur qualité d’écriture.
Ils seront publiés par l’Harmattan dans le recueil 2019 « Il aurait suffi de presque rien» :

Texte 1 : Sabine AUSSENAC : Puella sum »

Paris, an de grâce 1255

Bertille leva les yeux, enchantée par le soleil du midi. Adossée au lourd portail, elle prit une profonde inspiration. Après une matinée passée à manier le taillant dans la pénombre du transept, elle eut soudain l’impression de se retrouver au bord de l’océan, chez elle, toute grisée d’enthousiasme. Des mouettes tournoyaient d’ailleurs non loin de l’immense chantier, poussant leurs cris familiers qui se perdaient dans le vacarme de la foule assemblée sur le parvis. Tout le petit peuple de Paris se croisait, se parlait, se regardait bruyamment dans ce savant désordre de la Cour des Miracles, tandis que la cathédrale, paisible vaisseau en partance pour l’éternité, s’élevait, année après année, siècle après siècle…

Bertille resserra les pans de sa chemise autour de sa poitrine, vérifiant que le bandage était bien en place, et repensa avec émotion au calme qui régnait dans son petit village breton… C’est là qu’elle avait appris à tailler le granit auprès de Jehan, son père : elle le suivait en cachette, délégant la garde des moutons à sa sœur, et observait, cachée dans les genêts, le moindre de ses gestes. Un soir, alors qu’elle n’avait pas huit ans, elle revint dans leur modeste maison battue par la grève nantie d’une roche polie, taillée et sculptée d’un ange aux ailes joliment déployées ; Jehan comprit que si le ciel ne leur avait donné ce fils qu’il espérait tant, c’était sans doute que Bertille suffirait à le remplacer ; il lui avait tout appris, lui transmettant son fabuleux savoir.

Lorsque l’architecte Jean de Chelles avait appelé les plus grands artisans du royaume afin de poursuivre la construction de Notre-Dame de Paris, Bertille n’avait pas eu à insister beaucoup : en dépit des craintes de sa mère, elle coupa ses longues tresses blondes à la diable et banda sa jeune poitrine en en étau si serré que bien malin eût été celui qui aurait pu deviner qu’elle n’était point un garçon… Au village, on raconta qu’elle était partie au couvent, et seul Martin, le fils du forgeron, son promis de toujours, était au courant de ce secret. C’est ainsi que la jeune fille secondait son père vaillamment, maniant le burin et la gouge et marquant parfois la pierre de quelque signe lapidaire, fière de lui apposer sa marque de tâcheron et de poser son empreinte féminine dans l’Histoire, elle qui aurait eu normalement sa place auprès du foyer ou aux champs… Chaque coup de maillet lui semblait faire sonner sa liberté à toute volée.

Dans la pénombre de la nef, lorsque résonnaient matines à travers les mille églises de Paris, Bertille avait, le matin même, gravé l’inscription en latin que lui avait apprise le jeune abbé qui parfois prenait les apprentis sous son aile, leur montrant durant sa pause enluminures et phrases en latin dans son immense bible … « Puella sum !» (« Je suis une fille ! »), avait-elle patiemment gravé dans le cœur tendre de la pierre située juste à l’embrasure de la montée vers la « forêt », la charpente si majestueusement entrelacée par les habiles fustiers… Elle y avait ensuite enchâssé un deuxième éclat de roche, scellant ainsi son secret. Seule Notre-Dame connaissait la vérité.

Son père l’attendait dans la loge réservée aux tailleurs de pierre, c’est là qu’il œuvrait depuis l’aube à la taille d’un énorme bloc destiné à consolider le pourtour de la rosace qui serait bientôt achevée. Soudain, une main de fer saisit Bertille au collet, tandis qu’un méchant murmure lui glissait à l’oreille de se taire. En reconnaissant le regard cruel du chanoine, elle se sentit prise au piège, tenta en vain de se débattre mais se retrouva très vite entravée dans l’une des allées du transept. On l’avait percée à jour, lui dit le prêtre de sa voix doucereuse et pleine de fiel, et le sort réservé aux pècheresses de son acabit serait terrible : on la jugerait comme une sorcière, puisqu’elle avait bravé la loi des hommes et celle de Dieu en se prétendant un homme. Au moment où la main avide du prélat allait se saisir du sein blanc qu’il avait commencé à frôler, tel un fauve jouant avec sa proie, en défaisant le bandage de Bertille, le lourd vantail s’abattit avec fracas et Jehan entra dans la cathédrale déserte en hurlant qu’il fallait lâcher sa fille. Lorsqu’il abattit son maillet sur la tête du démon déguisé en prêtre, le soleil dardant les vitraux de la rosace enveloppa la pierre d’un faisceau purpurin.

La chevauchée à travers Brocéliande, les bras ouverts de Martin qui l’attendait au village, les récits émerveillés de son père quand il rentra, des années plus tard, pour raconter la beauté des tours et du jubé, et puis une vie de femme simple, de la paille aux pourceaux, des langes de ses quinze enfançons aux toilettes des morts : rien ne put jamais effacer de la mémoire de Bertille le goût salé de la liberté et de la création… Il aurait suffi de presque rien pour que son rêve s’accomplisse, et, si ce dernier s’était brisé en chemin, le « Puella sum » en témoignerait néanmoins au fil des siècles : ainsi, dans la famille Letailleur, la légende dirait qu’une jeune fille déguisée en homme avait construit Notre-Dame, et que la preuve de cette incroyable imposture dormait sous le vaisseau de pierre…

Paris, 15 avril 2019

Sarah soulève délicatement le cadre et regarde la photo, comme elle le fait tous les soirs lorsque sonnent les vêpres… Le petit appartement coquet de la rue du Cloître-Notre-Dame est baigné de la belle lumière annonçant le crépuscule, et Sarah se souvient de cette dernière messe, après laquelle elle avait renoncé à ses vœux. Jamais elle n’avait regretté ce choix et elle sourit en regardant son Simon, si beau sur leur photo de mariage, à peine moins décharné que lorsqu’elle l’avait aimé au premier regard au Lutétia, mais resplendissant de joie : il avait fait partie des rares rescapés d’Auschwitz et, ayant survécu par miracle, s’était juré d’être heureux. La petite moniale bretonne avait définitivement quitté son passé et embrassé la foi juive avant de seconder Simon dans leur atelier du Sentier, à quelques encablures de Notre-Dame… C’est sur le parvis qu’ils avaient échangé leur premier et chaste baiser ; plus tard, Simon avait insisté pour que leurs futurs enfants se nomment « Letailleur » et pas « Zylberstein » : « On ne sait jamais », disait-il, pensif…

Soudain, une odeur âcre de brûlé saisit Sarah à la gorge. Au même moment, une immense clameur s’élève depuis la rue. Inquiète, la vieille dame écarte les voilages avant d’ouvrir précipitamment sa fenêtre : elle porte une main à son visage et blêmit, se cramponnant à la croisée. Ce qu’elle découvre à quelques mètres de son bel immeuble haussmannien est inimaginable, insupportable : Notre-Dame est en feu. D’immenses flammes lèchent l’horizon obscurci par un panache de fumée orangée, et Sarah manque défaillir en constatant que l’incendie semble d’une violence extrême. Son portable vibre, elle découvre le texto de son petit-fils, Roméo, laconique : « Je pars au feu. Je t’aime, mammig ! », puis elle reçoit un appel de son fils Jean qui devait venir manger et qui lui annonce, totalement paniqué, qu’il arrivera plus tôt que prévu : il s’inquiète, lui conseillant de fermer ses fenêtres. Sarah s’exécute, épouvantée par le spectacle dantesque qui se joue sous les yeux de centaines de badauds, et se dirige vers la chambre de Roméo pour fermer ses persiennes.

Voilà un mois que le jeune homme, désespéré, s’est réfugié chez sa grand-mère, ne supportant plus les disputes quotidiennes avec son père. Ce dernier l’avait élevé seul, son épouse étant morte en couches, et avait essayé de lui transmettre à la fois le goût de l’aventure de leurs ancêtres bretons et la solidité et l’histoire de leur lignée juive ; mais au fil des années, un fossé infranchissable s’était élevé entre un père de plus en plus rigoriste, ancré dans des certitudes et des bien-pensances et un fils de plus en plus enclin à la fronde et aux extrémismes… Jean, médiéviste passionné, professeur à la Sorbonne, ne vit que pour la quête exaltée de cette pierre gravée par une mystérieuse ancêtre dont il se raconte qu’elle aurait construit Notre-Dame. Il a embrassé la foi catholique et sa propre mère le traite parfois de « grenouille de bénitier », se moquant de ses engagements radicaux et de ses « manifs pour tous »… C’est bien là que le bât blesse entre les deux Letailleur, le père réprouvant les fréquentations du fils qui passe beaucoup de temps à écumer les bars du Marais…

Car Roméo, d’après Jean, a d’étranges relations : infatigable chantre des droits LGBT, athée, il milite à l’extrême-gauche et ne supporte plus les regards obliques de son père envers ses amis. Pompier de Paris, il commence aussi à souffrir au sein de sa caserne, subissant quolibets et railleries… Il n’a parlé à personne de son projet, se contentant de noircir les pages d’un journal qu’il a caché dans le bureau de la chambre où il s’est réfugié, chez sa grand-mère. Qu’il est difficile de faire partager à ses proches ce que l’on ressent lorsque l’on ne se comprend pas soi-même, lorsque depuis l’enfance on est tiraillé non seulement entre deux religions, deux appartenances, mais aussi entre deux sexes… Certes, le jeune homme trouve du réconfort auprès d’associations, mais il ne sait pas s’il aura réellement le courage d’aller au bout de son envie de transformation. Et pourtant il en est comme consumé de l’intérieur, brûlant de devenir « une » autre . Il a même choisi un prénom : Roméo deviendra Juliette.

Jean, sa sacoche sous le bras, était justement en train de remonter le boulevard Montebello, flânant au gré des stands de bouquinistes, lorsqu’il a aperçu l’impensable. Son église, son pilier, sa clé de voûte, l’alpha et l’oméga de sa vie est en feu ! Éperdu, il pousse un cri d’horreur, à l’instar des passants qui, ébahis, ne peuvent détacher leurs regards du brasier. Jean, courant presque vers l’appartement de sa mère, se souvient de cette autre course effrénée, lorsqu’il avait joué à cache-cache avec les CRS des heures durant, à l’époque où il était encore de gauche et écumait le Boul’Mich au gré des manifs… Il n’avait dû son salut qu’à la gouaille fraternelle du Cardinal Marty, admonestant les policiers de son accent rocailleux après avoir abrité les jeunes manifestants dans la sacristie… « Eh bé ma caniche, c’était moins une, vous avez failli finir dans le panier à salade ! », leur répétait-il, jovial, après le départ des CRS. Passant devant un groupe de jeunes gens agenouillés au pied de la Fontaine Saint-Michel, qui, en larmes, chantent des cantiques à Marie, Jean implore intérieurement l’intercession de son cher Cardinal, lui demandant de sauver leur cathédrale…

Partout, on s’agite, les hommes semblent des fourmis désorientées grouillant en tous sens après un coup de pied dans leur fourmilière. Paris brûle-t-il à nouveau ? Car quand Notre-Dame se consume, c’est Paris tout entier, c’est la France même qui sont touchés : Jean croise des regards épouvantés, des visages défaits, des sanglots inconsolables ; il assiste au ballet des hommes du feu, songeant soudain à son fils, l’espérant assis dans l’appartement douillet de Sarah, n’osant imaginer son Roméo aux prises avec cet enfer ; on se bouscule, on hurle, on s’enlace, on détourne le regard avant de revenir, comme aimanté par la terreur, le déposer comme une colombe impuissante sur le toit embrasé de Notre-Dame qui semble n’être plus que flammes, tandis que de fragiles marionnettes que l’on devine désemparées tentent d’arroser le brasier…

Jean arrive enfin, à bout de souffle, sur le palier de sa mère qui lui ouvre en lui jetant un regard éploré et lui murmure d’une voix tremblante que Roméo est au feu. Il s’effondre sur le vieux fauteuil de son père avant de remarquer deux silhouettes familières qui se détachent dans l’embrasure de la fenêtre : Fatima, l’amie de toujours, l’ancienne couturière de l’atelier, et Roger, son époux, viennent d’arriver de La Courneuve pour soutenir Sarah. Jean se relève pour les embrasser et les remercier de leur présence, puis ils se tiennent là, silencieux, face à ce ciel de Paris qui embrase le crépuscule. Et c’est un seul et unique cri que poussent, à 19 h 45, Sarah, l’ancienne moniale convertie au judaïsme, Fatima, la musulmane voilée, Roger, le communiste pratiquant et athée et Jean, le fervent catholique, en voyant tomber la flèche terrassée. Et c’est une seule et même prière que murmurent les lèvres de ceux qui croient au ciel et de celui qui n’y croit pas, afin que survive la mémoire des pierres : en un seul élan consolatum, kaddish, salâtu-l-janâza et foi en l’Homme s’élèvent en miroir des opaques fumées et des télévisions, pleureuses de cette chorégie internationale, puisque le monde entier est venu au chevet de « Sa » Dame. Jean, terrassé par l’inquiétude, se détourne alors pour se réfugier dans la chambre de Roméo.

C’est là qu’il s’empare d’un cahier posé sur le bureau. D’une belle écriture ronde, son fils a calligraphié sur la couverture deux mots précédés d’une enluminure : « Puella sum »…  Et Jean, la gorge serrée, commence à découvrir son fils…

Roméo a la gorge tellement nouée qu’il peine à respirer. L’incendie ne semble plus du tout maîtrisable, et les pompiers, débordés, se battent contre des moulins, affrontant des colonnes de flammes, évitant la lave du plomb fondu, regardant, horrifiés, la légende des siècles s’évanouir en fumée. « Il faut sauver les tours ! », a hurlé le capitaine en encourageant ses hommes qui ressemblent à des Lilliputiens aux prises avec un dragon, et personne, en cette nuit apocalyptique, ne pense à se moquer des longs cheveux de Roméo et de son allure féline. Vers minuit, il est même le héros de la soirée, puisque c’est lui qui vient de prêter main forte à l’abbé Fournier, l’aumônier des pompiers de Paris, l’aidant à arroser le foyer et sauvant ainsi in extrémis de précieuses reliques et certains trésors de la cathédrale. Toute une rangée de camarades a applaudi Roméo lorsqu’il est sorti, chancelant, portant la Sainte Couronne, et lui, l’anarchiste, le bouffeur de curé toujours prêt à en découdre avec son père, s’est surpris à pleurer à chaudes larmes sous son casque… Mais à peine les reliques mises à l’abri, il est retourné au feu, qui, loin d’être circonscrit, menace à présent la nef et le transept…

C’est étrange. Plus le feu gagne du terrain, dévorant la charpente malgré le poids des siècles, insatiable contempteur du Beau, plus Roméo reprend confiance en lui et en la vie, lui qui, hier encore, ne savait s’il trouverait le courage de sa transition ou s’il devait se jeter dans la Seine depuis le Pont Mirabeau… Ce combat qu’il mène depuis des années envers lui-même et contre la société a en effet pâle allure face à ce duel titanesque entre les Hommes et les éléments : oui, Roméo veut devenir une fille, mais cette nuit n’est plus celle des destinées particulières, elle est celle du fatum qui broie et élève les êtres, celle de l’ultime lutte contre le démon du Mal, et les hommes sont bien peu de choses face à la puissance maléfique de ce feu carnassier, outrageant la Chanson du Royaume de France devenu République… Le jeune homme se sent plus que jamais dépositaire d’une puissance du Bien, et prêt à tous les sacrifices, bien décidé à « sauver ou périr »… Et, tenant sa lance comme Saint-Michel tenait son glaive face au dragon, actionnant l’eau lustrale et salvatrice comme Saint-Pierre faisant résonner ses clés, se promettant que son nouveau corps deviendrait le temple de son âme comme le demandait Saint-Augustin, Roméo ne sauve pas seulement Notre-Dame, mais toutes les Lumières du pays de France et toutes les prières venues s’y réfugier au fil des millénaires.

Vers quatre heures du matin, le feu ayant grandement diminué d’intensité, Roméo s’approche de la Rosace auréolée de l’or des dernières flammes, découvrant à l’abri d’une voussure une pierre descellée sous l’effet de la chaleur ; intrigué, il se penche vers la roche roussie et déchiffre, incrédule, la légende de la famille Letailleur : « Puella sum » C’est bien ce qui a été gravé d’une main ferme et habile sur la surface lapidaire par cette ancêtre dont le souvenir a perduré, de génération en génération, narrant la mémoire des simples, des humbles, des petites gens qui ont fait toute la trame de la Grande Histoire, et rappelant surtout le courage et l’audace de cette femme ayant bravé les conventions.  Bouleversé, Roméo enlève son casque malgré le danger et attrape le téléphone au fond de sa combinaison. Il photographie la pierre avant de retourner vers son combat, espérant que cet endroit serait préservé et loué à sa juste valeur.

C’est seulement vers dix heures que le jeune homme rentrera chez sa grand-mère, épuisé, mais heureux. Il aurait suffi de presque rien, titreront les médias, pour que Notre-Dame périsse entièrement, et, sans la vaillance et le combat des soldats du feu, la cathédrale aurait pu connaître une fin terrible. Roméo sourira à la capitale hébétée, il sourira à la Seine, langoureuse et apaisée après tous ces fracas nocturnes, il sourira aux passants étonnés de voir un jeune homme au visage maculé de suie semblant pourtant auréolé par la grâce, il sourira en entendant les sons familiers du petit matin parisien, toute cette vie revenue malgré le drame, car Paris et la France toujours se relèvent, outragés, brisés, martyrisés, mais libérés ! Il sonnera chez Sarah, les bras chargés de croissants, pour faire un pied de nez à la nuit blanche et à la mort noire, et en montrant, des larmes d’émotion dans les yeux, la photo de l’inscription à son père qui lui ouvrira la porte, il entendra la voix douce de Jean l’accueillir avec une infinie tendresse :

  • Bonjour, ma Juliette ! Puella es ! *

Le cri de joie poussé par Jean en voyant la pierre gravée résonnera dans toute l’Île de la Cité et même jusqu’au sourire de Bertille, sa chère ancêtre…

Et Sarah, époussetant sa photo de mariage quelque peu noircie par les scories, reposant le journal de son petit-fils sur son bureau, regardera le soleil se lever sur Notre-Dame presque déjà ressuscitée.

*(« Tu es une fille »)

**

Un autre texte lauréat du concours George Sand:

Estivales…Antisémitisme, musique, poésie, action…

Un été passé sur les traces de la poétesse allemande Rose Ausländer m’a quelque peu éloignée de mes briques roses…

Voici le projet de départ : En parallèle de l’écriture d’un roman autour de Rose Ausländer, j’avais imaginé la création d’un événement participatif en rédigeant une sorte de « journal de voyage », de Düsseldorf à Czernowitz (où je me rendrai dans un an), en passant par des lieux de mémoire juifs -Berlin, Vienne, où Rose a vécu, Prague, pour respirer l’air de la « Mitteleuropa », et en partageant sur « les réseaux sociaux » (Facebook, Twitter, Instagram) le récit et des photos et vidéos de ma quête, afin de sensibiliser aussi les jeunes publics à cette démarche, un peu à la manière de « Eva-stories » sur Instagram..

Tous les quinze jours, un cimetière juif est profané outre-Rhin… Ma démarche s’inscrit dans une actualté brûlante, car rien n’est acquis… Et les dérives des populismes, dans le monde entier, de Bolsonaro au Brésil à Salvini en Italie, m’amènenet à penser que j’ai raison de vouloir écrire au sujet de Rose…

https://www.tagesspiegel.de/politik/antisemitismus-in-deutschland-jede-zweite-woche-wird-ein-juedischer-friedhof-geschaendet/24865114.html

Le ministre des affaires étrangères Heiko Maas lui-même a récemment appelé à une extrême vigilance… Le rabbin Yehuda Teichtal, prsident du centre d’éducation juive Chabad de Berlin, a été en effet violemment agressé…

https://www.i24news.tv/fr/actu/international/europe/1564643189-allemagne-le-rabbin-yehuda-teichtal-agresse-a-berlin

Car quand un rabbin reçoit des insultes et des crachats, c’est toute la communauté juive allemande qui est visée, et toute l’Allemagne qui ressent honte et dégoût… Heiko Maas affirme que le pire serait l’indifférence face à ces actes ignobles, car c’est bien l’indifférence qui a amené à la Shoah…

https://www.juedische-allgemeine.de/politik/judenfeindlichkeit-ist-gift-fuer-unsere-gesellschaft/

Le réusmé anglais de mon projet:

Rose Ausländer

Rose Ausländer is a Jewish poet from Chernivtsi. Despite her encounter with the horrors of the Shoah, she believed that the power of the word would relay a message of hope to humanity, perfect example of resilience; as a survivor from the Holocaust she has translated her hope through her poetic words. In our time of terrorism and antisemitism, it’s important to share ways of resilience, and poetry can be an amazing way to trust in life again. I would like to write a novel about her, not a biography, but a kind of polysemic work, mixing translations of her texts and romanced story of her life, and parallel to this writing I will share this process on digital ways, reading some of her texts on videos, sharing pics and a diary of my European travel on social medias. I will meet Rose’s editor, a performer, a musician and members from the Jewish community in Berlin, Vienna and Prague…

Ce blog est à retrouver ici :

https://avecmavalisedesoieroseauslander.home.blog/

Voilà les liens vers les trois derniers articles :

** Dans « Un rossignol à Düsseldorf », j’ai relaté ma formidable rencontre avec le musicien Jan Rohlfing et son épouse, qui ont monté un projet de lecture musicale des textes de Rose.

Extraits :

Jetzt ist sie eine Nachtigall

Nacht um Nacht höre ich sie

im Garten meines schlaflosen Traumes…

**

Maintenant elle est un rossignol

Nuit après nuit je l’entends

dans le jardin de mon rêve dans sommeil…

Meine Nachtigall, mon rossignol

https://www.lyrikline.org/de/gedichte/meine-nachtigall-547

***

https://griot-verlag.de/rose-auslaender-wirf-deine-angst-in-die-luft.html

C’est autour d’un gâteau aux framboises et au müsli que Eva-Susanne Ruoff et Jan Rohlfing m’ont reçue le lendemain de mon arrivée à Düsseldorf, dans leur merveilleuse maison non loin de Ratingen, dont l’immense séjour accueille aussi des concerts privés.

(…)

La création de ce “Hörbuch” va d’ailleurs bien au-delà de la simple mise en musique des textes de Rose Ausländer, et c’est aussi ce qui transparaît à la fois lors des multiples concerts donné par l’orchestre de chambre portant le projet – composé de neuf musiciens – et dans le succès du CD; car on retrouve dans ce travail non seulement la modeste magnificence des textes de la poétesse, considérée en Allemagne comme l’une des voix majeures de la poésie du vingtième siècle, mais aussi tous ces thèmes d’une brûlante actualité que sont l’idée de la patrie, de l’identité et de la langue maternelle perdues, de l’exil, des réfugiés…

(…)

Chaque plage s’ouvre sur une lecture de texte, et le silence des pauses, si important pour que l’auditeur s’imprègne de l’anastomose entre lyrisme et musique, s’ouvre ensuite sur les compositions qui varient entre la profusion instrumentale de certains titres et le minimalisme d’autres plages plus épurées. Et l’on se sent transporté aux confins de la Mitteleuropa au rythme des accents yiddish rappelant des violons de Chagall, puis, dans le staccato new yorkais des cuivres et de la batterie, on plonge, au son des notes jazzy rappelant l’exil, dans l’humeur chaloupée de l’outre-atlantique avant de se recueillir dans l’atmosphère feutrée et mono instrumentale des textes tardifs de la poétesse, passant ainsi, au gré des arrangements de Jan Rohlfing, par les mille émotions procurées par cette vie d’artiste.

(…)

Si vous aimez la musique et la poésie, je vous invite à lire l’intégralité du texte en cliquant sur le lien plus haut et à découvrir cette aventure passionnante !

** Dans « Une journée particulière », j’ai raconté l’incroyable journée passée en compagnie de l’éditeur et ami de Rose, Helmut Braun, aujourd’hui en charge du fonds Ausländer et responsable de la Rose Ausländer Gesellschaft.

http://www.roseauslaender-gesellschaft.de/

Helmut m’a accueillie à Düsseldorf et a pris le temps de me montrer tous les lieux de mémoire autour de la vie de Rose, depuis la pension de famille où elle arriva en 1965 au cimetière où elle repose, en passant par la maison de retraite juive dans laquelle elle passa de longues années, grabataire mais toujours incroyablement active en écriture. J’ai pu aussi visiter une superbe exposition consacrée aux poèmes anglais de Rose et, le soir, assister à un concert autour de ces mêmes textes.

Extraits :

Le 12 juillet, en attendant Helmut Braun, j’ai pu tranquillement me plonger dans la superbe exposition consacrée par Helmut Braun aux regards croisés sur Rose Ausländer et sur la poétesse américaine Marianne Moore, entre lettres, images d’archives et textes traduits. Marianne Moore a joué un rôle essentiel lors du changement de style opéré par Rose Ausländer, de nombreux écrits en témoignent et évoquent les textes anglais de notre poétesse, préludes à son retour vers l’écriture en langue allemande après la césure du silence, conséquence de la Shoah. Le livre « Liebstes Fräulein Moore /Beautiful Rose », bien plus que le catalogue de cette exposition, riche et dense, dirigé par Helmut Braun, est disponible aux bien nommées éditions Rimbaud :

https://www.rimbaud.de/neuer.html#liebstesfraeuleinmoore

J’ai pu aussi découvrir les locaux de cette intéressante fondation consacrée au rayonnement et à la mémoire de la culture des anciens territoires de l’Est de l’Allemagne, ainsi que des territoires occupés par des Allemands dans l’Europe du Sud, et à toutes les personnes déplacées lors des grandes migrations autour des deux guerres mondiales.

(…)

Des mots bien différents de ses poèmes de jeunesse, orphelins des rimes et de l’enfance, ayant traversé l’Holocauste et les années d’exil et sans doute aussi influencés par « la » rencontre avec Paul Celan… En témoigne ce poème dont le titre est aussi celui du recueil rassemblant les œuvres de 1957 à 1963 :

Die Musik ist zerbrochen

In kalten Nächten wohnen wir

mit Maulwürfen und Igeln

im Bauch der Erde

In heißen Nächten

graben wir uns tiefer

in den Blutstrom des Wassers

Hier sind wir eingeklemmt zwischen Wurzeln

dort zwischen den Zähnen der Haifische

Im Himmel ist es nicht besser

Unstimmigkeiten verstimmen

die Orgel der Luft

die Musik ist zerbrochen

La musique est brisée

Dans de froides nuits nous vivons

avec des taupes et des hérissons

dans le ventre de la terre

Dans de froides nuits

nous nous enterrons plus profondément

dans le flux sanglant de l’eau

Ici nous sommes coincés entre des racines

là entre les dents des requins

Au ciel ce n’est pas mieux

des dissonances désaccordent

les orgues de l’air

la musique est brisée

Nous remontons en voiture. Je suis très émue de concrétiser le lien qui me lie à Rose depuis tant d’années en posant mon regard sur ce qui a été sa vie…

(…)

De 1972 à sa mort, en 1988, Rose demeurera donc en ce lieu assez spécifique, puisque d’une part magnifiquement situé, et d’autre part empreint d’une réelle philosophie de vie, comme en témoigne ce bel article que je vous invite à lire.

https://journals.openedition.org/tsafon/409?lang=fr#text

Certes, suite à des transformations, la chambre dans laquelle Rose séjourna, grabataire mais toujours active en écriture, n’existe plus, mais un petit salon porte encore son nom, et j’ai eu plaisir à marcher sous les frondaisons des arbres du Nordpark qu’elle affectionnait tant…

Le foyer Nelly Sachs, maison de retraite juive de Düsseldorf

(…)

J’aime infiniment les cimetières allemands, et celui-là ne déroge pas à la règle : paisible, ombragé par d’immenses arbres, on peut y flâner comme dans une forêt… Rose est morte le 3 janvier, le jour de mon anniversaire, en 1988… Elle repose parmi d’autres tombes juives, et je vais déposer un petit caillou sur la pierre tombale, la matzevah, selon la tradition hébraïque. Le caillou provient du Waldfriedhof de Duisbourg, dans lequel est enterré mon grand-père allemand… En accomplissant ce geste hautement symbolique au regard de mon histoire personnelle et de mon lien avec le judaïsme, j’ai l’impression qu’une boucle est bouclée…

La tombe de Rose, au Nordfriedhof

(…)

Pour découvrir plus précisément la vie de Rose, je vous renvoie donc vers cet article détaillé et illustré…(cliquer sur le lien plus haut!)

** Enfin, dans « Nausicaa, Rose Ausländer et Ai Weiwei: „Wo ist die Revolution“? (« Où est la révolution ? ») », j’ai thématisé ma rencontre avec l’artiste Ai Weiwei, au gré d’une monumentale exposition consacrée en partie à l’exil et aux Migrants, vue au K20 et au K21… J’ai été bouleversée par les passerelles entre le travail de ce dissident chinois et les écrits de Rose…

Extraits :

Nausikaa

Schilf und Zikadensilber

Schnuppen die Blaubucht entlang

Der Wandrer erwacht

Zersplitterte Sterne im Blick

Nausikaas Antlitz aus Tau

taucht auf

und spiegelt sich doppelt

in seinen Pupillen

Ihr Haar löst sich

von den Strähnen der Meteore

strömt nieder und schwemmt

die Jahrzehnte weg

Ihre Hand voll Muscheln und Meerschaum

lässt alles fallen

Sie sammelt das Meer

Gestirn und Gestade

und setzt sie zusammen

Sie sammelt den Fremden

Zelle um Zelle

und setzt ihn zusammen

Sie färbt die Erde

mit Nausikaa-Atem

hängt das Amulett

um Odysseus‘ Hals

und führt ihn zum Vater

im neugeschliffenen Weltall

Nausicaa

Le roseau et l’argent des cigales

Respirations le long de la baie bleue

Le randonneur s’éveille

des étoiles éparpillées dans le regard

Le visage tout en rosée de Nausicaa

émerge

et se reflète doublement

dans les pupilles du promeneur

Sa chevelure se détache

des écheveaux des météores

vogue vers les grands fonds et nage

le long des décennies

Sa main pleine de coquillages et d’écume de mer

laisse tout choir

Elle recueille la mer

les constellations et les rives

et les rassemble

Elle recueille l’étranger

cellule après cellule

et en fait un tout

Elle colorie la terre

avec le souffle de Nausicaa

accroche l’amulette

au cou d’Ulysse

et le conduit vers le père

dans l’univers remodelé

Rose Ausländer, de „Blinder Sommer“ (traduction Sabine Aussenac)

Ces quelques jours passés à Düsseldorf en compagnie de Rose sont aussi l’occasion d’accompagner mon fils dans la découverte de la région de son futur Master (il a obtenu une bourse Erasmus) et de voir quelques musées…

(…)

Ces saynettes rappellent l’arrestation, le 3 avril 2011, de l’artiste, et miment donc le regard d’un surveillant de prison sur les moments du terrible quotidien d’un prisonnier politique. Comment, pour moi, ne pas penser à la jeune Rose, rentrée des États-Unis où elle aurait pu librement demeurer, perdant d’ailleurs la nationalité américaine du fait de son séjour à nouveau hors des USA,  pour revenir en Bucovine, aux côtés de sa mère, et croupissant ensuite durant de longues années dans le ghetto de Czernowitz, en partie cachée dans une cave…

Photo de l’exposition S.A.C.R.E.D

(…)

En parcourant les différentes salles, une émotion submerge le visiteur, avec cette évidence de l’Universel qui si souvent vient percuter l’individu, le briser, lui, fétu de paille malmené par les dictatures ou les colères de la terre, et c’est bien la voie et la voix de l’art que de dénoncer malversations, injustices et brisures…

Certes, le poing levé d’Ai Weiwei et ses doigts d’honneur devant différents monuments du monde peuvent sembler bien loin des murmures poétiques de Rose Ausländer, qui jamais ne « s’engagea » réellement politiquement, tout en thématisant tant de fois la césure de la Shoah… Mais jamais le lecteur ne se trouve non plus dans la mouvance parnassienne de l’art pour l’art, tant les passerelles vers le monde et les hommes, leurs souffrances et leurs malheurs, sont nombreuses…

Performance frondeuse de l’artiste…

(…)

Je fais lentement le tour de ce navire, lisant attentivement des citations inscrites sous la poupe et la proue, dont les mots évoquent les dangers et les aléas de ces exils, pensant bien sûr aux naufragés de mon cher Exodus… C’est bien le livre de Leon Uris, relatant l’épopée tragique de ses passagers, que mon grand-père allemand, qui avait fait le Front de l’Est, m’avait offert l’année de mes treize ans, avant que je ne plonge à mon tour dans l’histoire tourmentée de mes ancêtres… Cet Exodus dont j’ai bien des fois admiré la plaque commémorative à Sète… Et je songe aussi aux transatlantiques empruntés par notre Rose lors de ses allers-retours entre l’Europe et son exil…

Un enfant du camp d’Idomeni, en Grèce…

(…)

Il faut lire le texte entier pour se plonger dans l’univers démesuré d’Ai Weiwei et découvrir les incroyables similitudes entre les destinées des exilés…(Il suffit de cliquer sur le lien en haut du pragraphe…)

Lien vers kes photos de l’exposition

Je mettrai d’autres textes en ligne au fil de mon travail de recherches, tout en continuant à écrire, bien sûr, sur d’autres sujets…

Une merveilleuse fin d’été à toutes les lectrices et à tous les lecteurs qui passeront sur ce blog…

Dame Garonne…

Cézanne, ouvre-toi !

Cet éclat de lune qui me baigne de joie. Ne jamais l’échanger contre un néon sordide.

Se souvenir de l’âpreté des vents, des houppelandes grises où grelottaient nos rêves. Blottis en laine feutrée, ils attendent leurs printemps.

Bien sûr il faudra se soumettre. Et puis s’alimenter, raison garder, louvoyer en eaux troubles. Mais nous ne baisserons pas la garde de nos avenirs.

Aquarelliste, dentellière, allumeuse de réverbères, souffleur de verre : il n’y a pas de sot métier !

Ne jamais renoncer au Beau. Décréter la laideur hors-la-loi : nous deviendrons chasseurs de rimes.

Cercles chamaniques des promesses tenues. Ne pas abjurer notre foi aux mots ; prendre la clé des chants.

Rester l’étudiant russe et la danseuse, ne pas devenir la ménagère et le banquier. Oser ne jamais pénétrer dans un lotissement.

Les soirs bleus d’été respirer les foins lointains et aimer l’hirondelle. Se faire Compostelle : nous sommes notre but à défaut de chemin.

Rêver nos vies toujours ; et veiller aux chandelles : seul celui qui connaît la nuit deviendra rossignol.

L’indécence n’est pas d’être riche ; il n’est pas interdit de préférer le luxe à la misère. Ne pas oublier de partager les soleils.

Aimer la pluie avant qu’elle ne tombe, et la chaleur de l’arc-en-ciel ; s’enhardir en bord de nuit, jusqu’aux mystères d’Eleusis.

Trouver belle celle qui a enfanté et qui est devenue terre et mère ; aimer celui qui a parcouru ses mondes : le printemps est de soie mais l’automne est velours.

Bannir les sordides et ensemencer nos âmes de sublimes ; vivre comme si la mer était à nos portes, en terre océane. Cézanne, ouvre-toi !

(Sabine Aussenac)

Bon anniversaire, Anne Frank !

« Je réalise à l’instant que le courage et la joie sont deux facteurs vitaux.»

/https://www.annefrank.org/en/anne-frank/who-was-anne-frank/qui-etait-anne-frank/

Tu as été mon premier livre « d’adulte »… Je devais avoir moins de 10 ans, mais déjà un accès illimité à l’immense bibliothèque parentale, dans le bureau de mon père, celle des livres de poche…

Est-ce la photo qui m’attira, avec ce quadrillage de cahier d’écolière ? Dès les premières minutes de lecture, je ne t’ai plus quittée… Aujourd’hui, petite Anne, tu aurais eu 90 ans, en ce 12 juin 2019. Tu serais sans aucun doute devenue une vieille dame malicieuse et délicieuse, résiliente et engagée. Je ne pouvais que te rendre hommage, et t’associer à mon projet de roman autour de Rose Ausländer, elle aussi victime de la Shoah.

« Les gens libres ne pourraient jamais concevoir ce que les livres représentent pour les gens cachés. Des livres, encore des livres, et la radio – c’est toute notre distraction. »

Car tu as bien été, Anne, ma marraine en écriture. Certes, depuis ma toute première lecture seule de « Suzy sur la glace » et cette rédaction où, vers 7 ans, je déclarai déjà vouloir écrire comme Andersen dont j’adorais les contes, je savais que les mots guideraient mes chemins. Mais en découvrant ta plume alerte et profonde, sombre et lumineuse, ta plume d’enfant et d’adolescente rêveuse et rebelle, je compris que je pourrais, moi non plus, jamais me taire face aux bouleversements du monde et aux injustices de la vie.

Ton journal, Anne, m’a donc ouverte à la fois à l’écriture et à la césure de la Shoah. Et lorsque, quelques années plus tard, mon grand-père allemand, qui avait fait, dans la Wehrmacht, la campagne de Russie, m’a tendu « Exodus », le livre de Leon Uris, en allemand, que j’ai là aussi dévoré d’un trait, à 13 ans, j’ai su que ma vie durant je porterais cet héritage, semelles de plomb lestant la légèreté de mon bilinguisme et de ma double culture franco-allemande dont je suis si fière…

L’autre côté de moi

L’autre côté de moi sur la rive rhénane. Mes étés ont aussi des couleurs de houblon.

Immensité d’un ciel changeant, exotique rhubarbe. Mon Allemagne, le Brunnen du grand parc, pain noir du bonheur.

Plus tard, les charniers.

Il me tend « Exodus » et mille étoiles jaunes. L’homme de ma vie fait de moi la diseuse.

Lettres du front de l’est de mon grand-père, et l’odeur de gazon coupé.

Mon Allemagne, entre chevreuils et cendres.

La rencontre, toute vie est rencontre, et te rencontrer, Anne, a donné sens et impulsion à ma vie. Longtemps, d’ailleurs, tu as été « ma seule amie »… Un peu différente, très solitaire, plus âgée que mes frères et sœur et engoncée dans un corps trop lourd, j’étais aussi souvent la risée de mes camarades, car vêtue parfois de tenues traditionnelles allemandes ou encombrée d’un goûter au pain noir, bien étrange collation face aux viennoiseries françaises… Combien de fois m’a-t-on, dans la cour de joyeuse de ma chère école publique Colonel Teyssier, à Albi, donné du « Hitler » et du « Bouboule », les deux insultes se confondant en un harcèlement quotidien et lassant… 

Mais qu’étaient ces moqueries face à ce que tu avais, toi, Anne, vécu, cachée dans cette Annexe de longues années durant, livrée à tes peurs, à la faim, à la solitude ?

« A partir de mai 1940, c’en était fini du bon temps, d’abord la guerre, la capitulation, l’entrée des Allemands, et nos misères, à nous les juifs, ont commencé. Les lois antijuives se sont succédé sans interruption et notre liberté de mouvement fut de plus en plus restreinte. Les juifs doivent porter l’étoile jaune ; les juifs doivent rendre leurs vélos, les juifs n’ont pas le droit de prendre le tram ; les juifs n’ont pas le droit de circuler en autobus, ni même dans une voiture particulière ; les juifs ne peuvent faire leurs courses que de trois heures à cinq heures, les juifs ne peuvent aller que chez un coiffeur juif ; les juifs n’ont pas le droit de sortir dans la rue de huit heures du soir à six heures du matin ; les juifs n’ont pas le droit de fréquenter les théâtres, les cinémas et autres lieux de divertissement ; les juifs n’ont pas le droit d’aller à la piscine, ou de jouer au tennis, au hockey ou à d’autres sports ; les juifs n’ont pas le droit de faire de l’aviron ; les juifs ne peuvent pratiquer aucune sorte de sport en public. Les juifs n’ont plus le droit de se tenir dans un jardin chez eux ou chez des amis après huit heures du soir ; les juifs n’ont pas le droit d’entrer chez des chrétiens ; les juifs doivent fréquenter des écoles juives, et ainsi de suite, voilà comment nous vivotions et il nous était interdit de faire ceci ou de faire cela. »

Et encore, là, Anne, tu parlais du passé, lorsque tu n’étais pas encore recluse dans l’Annexe…

J’avais presque honte de mes propres souffrances, et j’ai très tôt commencé, moi aussi, un journal, qui t’était adressé… Et, surtout, je t’ai lue, relue, en tous sens, laissant ton cahier ouvert sur ma table de chevet, sur mon bureau… Tu m’as accompagnée, ma vie durant.

« J’ai envie d’écrire et bien plus encore de dire vraiment ce que j’ai sur le cœur une bonne fois pour toutes à propos d’un tas de choses. Le papier a plus de patience que les gens. »

Tu m’a appris le courage. Celui de faire face à l’innommable, à la barbarie, de ne jamais céder aux pressions, de toujours savoir dire non. Tu t’es, très jeune, battue contre une mère que tu pensais non aimante, puis contre les règles terrifiantes qui régnaient dans le microcosme de votre cachette. J’ai tenté, moi aussi, de m’élever contre les tyrannies, familiales parfois, professionnelles souvent, sociétales toujours, et d’apprendre à mes enfants et à mes élèves ce devoir d’insolence.

« Je ne veux pas, comme la plupart des gens, avoir vécu pour rien. Je veux être utile ou agréable aux gens qui vivent autour de moi et qui ne me connaissent pourtant pas, je veux continuer à vivre, même après ma mort ! Et c’est pourquoi je suis si reconnaissante à Dieu de m’avoir donné à la naissance une possibilité de me développer et d’écrire, et donc d’exprimer tout ce qu’il y a en moi ! En écrivant je peux tout consigner, mes pensées, mes idéaux et les fruits de mon imagination. »

Tu m’a offert l’obstination. Celle qui t’a permis de résister à ces années de plomb, qui t’a donné cette force incroyable de ne pas plier devant l’adversité, lorsque tu savais lever les yeux pour apercevoir un pan de ciel bleu au milieu de ces noirceurs. C’est à toi que j’ai pensé lors des interminables années de mon divorce et de mon enfer social, ou en repassant un grand nombre de fois l’agrégation. Tu n’aurais pas, toi non plus, baissé les bras.

« Une fois, je descendis toute seule pour regarder par la fenêtre du Bureau privé et celle de la cuisine. Beaucoup de gens trouvent la nature belle, beaucoup passent parfois la nuit à la belle étoile, ceux des prisons et des hôpitaux attendent le jour où ils pourront à nouveau jouir du grand air mais il y en a peu qui soient comme nous cloîtrés et isolés avec leur nostalgie de ce qui est accessible aux pauvres comme aux riches.

Regarder le ciel, les nuages, la lune et les étoiles m’apaise et me rend l’espoir, ce n’est vraiment pas de l’imagination. C’est un remède bien meilleur que la valériane et le bromure. La nature me rend humble, et me prépare à supporter tous les coups avec courage. »

Tu m’as légué l’espérance. Cette faculté si précieuse de ne pas se laisser démonter par les coups du sort, cette capacité que tu avais de penser que la guerre se terminerait et que tu redeviendrais un jour la jeune fille insouciante qui pensait aux garçons et au cinéma. C’est de toi que je tiens cette force et cet amour de la vie qui, au plus profond de mes tourments, m’a permis de toujours me lever avec la joie de vivre chevillée au corps et avec cette absolue persuasion que les hommes peuvent être bons et vivre ensemble malgré mille différences. 

« Je crois malgré tout que dans le fond de leur cœur, les hommes ne sont pas méchants.»

Tu m’a guidée ainsi en allégresse. Toi, petite Anne, prisonnière d’un destin implacable, morte dans les atroces tourments des Camps d’extermination à quelques semaines de l’arrivée des Alliés, tu as été, pourtant, ma lumière. Car ta voix, si puissante, si enjouée, si guillerette malgré les certitudes de la barbarie, m’a insufflé ce goût des mots et de la vie.

« Faire du vélo, aller danser, pouvoir siffler, regarder le monde, me sentir jeune et libre : j’ai soif et faim de tout ça et il me faut tout faire pour m’en cacher ».

Je t’en remercie.

« C’est un vrai miracle que je n’ai pas abandonné tous mes espoirs, car ils semblent absurdes et irréalisables. Néanmoins, je les garde car je crois encore à la bonté innée des hommes. Il m’est absolument impossible de tout construire sur une base de mort, de misère et de confusion, je vois comment le monde se transforme lentement en un désert, j’entends plus fort le grondement du tonnerre qui approche et qui nous tuera, nous aussi, je ressens la souffrance de millions de personnes et pourtant, quand je regarde le ciel, je pense que tout finira par s’arranger, que cette brutalité aura une fin, que le calme et la paix reviendront régner sur le monde. »

Et c’est naturellement toi qui as porté tous mes engagements autour du « devoir de mémoire », avec l’assurance que je me devais d’être une « passeuse », une « veilleuse », malgré les moqueries parfois (« toi, encore avec tes juifs…t’en as pas marre, à force, de la Shoah ? » ), malgré la lassitude souvent, comme après les attentats de Toulouse et la mort d’enfants juifs, encore et toujours, au cœur de la ville rose, en 2012, car toujours nous devrons rester debout, nous, les « survivants » de la génération d’après, ayant encore entendu la voix de ceux qui sont revenus des Camps, afin de transmettre le flambeau de l’Indicible.

Tu as été une petite fille heureuse, une adolescente cloîtrée mais combative, puis tu es devenue une étoile, une icône, un modèle. Tu incarnes encore aujourd’hui le destin des millions d’enfants broyés par le génocide, et ta joie de vivre a été celle de toutes les petites filles emportées dans des trains, depuis le Vel d’Hiv jusqu’en Pologne, depuis toutes les rafles sévissant dans notre Europe dévastée et soudain privées de leur destinée, de leur allégresse, de leur vie. Tu incarnes aussi, à mes yeux, le destin de toutes les victimes de toutes les guerres, tu pourrais écrire ton journal dans les ruines d’Alep ou depuis un sombre équipage empli de Migrants…

C’est pourquoi je te confie, petite Anne, le destin de «notre Rose », puisque j’ai toujours ce philosémitisme et l’amour des mots chevillés au corps et que je souhaite raconter l’histoire d’une autre passeuse de mots, la poétesse Rose Ausländer… Tout est lié, dans la ronde des destins brisés et des mots perdus, puis retrouvés, car je souhaite faire connaître l’extraordinaire talent de Rose à un vaste public, pensant plus que jamais que la poésie peut sauver le monde.

« Il est absolument impossible de construire sur une base de mort, de misère et de confusion. »

C’est pourquoi, Anne, tu m’accompagnes aujourd’hui plus que jamais dans mon propre voyage… Et vous, chers lecteurs, je vous invite donc à nous rejoindre, en allégresse et mémoire, auprès de Anne et de Rose…

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