En ouvrant le dormant réveillé #documentaire #Francis Fourcou #Stralsund #LesPortesdeStralsund #Allemagne

http://Par Dr. Hans Jürgen Groß — Travail personnel, CC BY-SA 4.0, https://commons.wikimedia.org/w/index.php?curid=37898111
Place de l’hôtel de ville, Stralsund

Il n’est pas courant de voir un film sur l’Allemagne réalisé par un Français. C’est donc avec une grande curiosité que j’ai découvert, au hasard d’une rencontre, le remarquable travail que Francis Fourcou a consacré à l’autre « Venise du Nord », la ville hanséatique de Stralsund, et à ses portes. « Les portes de Stralsund », quel titre étrange pour nous, habitants de l’Hexagone, si peu au fait des particularités et des richesses de notre voisin germanique dont nous ne connaissons souvent, hélas, que quelques clichés touristiques.

C’est à un lent cheminement que nous convie le réalisateur, rythmé par la mélodie sans cesse renouvelée de quelques accords d’orgue et par le ressac de la Baltique que les Allemands nomment « mer de l’Est », « Ostsee »… Francis Fourcou est un habitué des chemins ; son Camino, il l’a par exemple arpenté de Garonne à Collioure, au gré du chemin de halage du Canal du Midi, arpentant les Corbières, escaladant les citadelles du Vertige cathare, en déambulation poétique entre Serge Pey, l’une des voix majeures de la poésie contemporaine (publié dans la Blanche de Gallimard, rien que ça !)  et Antonio Machado, dans Serge Pey et la boîte aux lettres du cimetière, en 2018.

Le cinéaste aime à fouler ainsi les traces de l’Histoire, détricotant les destinées, caméra sur l’épaule, avec l’œil aiguisé du documentariste et son âme de poète. C’est aussi le cadeau qu’il a fait au public avec Laurette 1942 lorsqu’en 2016 il nous a offert l’histoire de cette jeune volontaire de la Cimade, engagée auprès des internés de différents camps français du sud de la France, puis dans la Résistance. Car le réalisateur malaxe le temps long du passé tout en posant habilement des jalons pour rêver l’avenir, en questionnement permanent sur les noirceurs et les peurs qui agitent l’humanité, comme dans Le Juste et la Raison, un documentaire consacré à la démarche presque spirituelle d’un couple de psychiatres toulousains, avant d’imaginer à ce qui nous unit par-delà les haines fratricides, au gré des magnifiques dialogues interreligieux de son opus Convivencia

Et c’est bien là le sens profond des réflexions cinématographiques de ce Toulousain passé par Louis Lumière et ayant déjà fait plusieurs fois le tour de cette terre qu’il aime à nous montrer : que ce soit au son des bâtons avec lesquels le poète Pey frappe le sol ou en modulant les discours de Jaurès qu’il envoie outre-Atlantique, ou simplement dans les silences méditatifs ourlant les merveilleuses lumières d’un couchant sur la Baltique, Francis Fourcou prête sa voix à la bonté et à la bienveillance de ceux qui, toujours, tenteront de changer la vie et de transformer le monde.

Wolf Thormeier est de ceux-là, un artisan de Stralsund que le réalisateur accompagne lors de ses restaurations d’une des portes de la cité hanséatique. Très vite, l’on se retrouve emporté par la puissance narrative et cinématographique du sujet : le documentaire est agencé si magistralement qu’une synesthésie saisit le spectateur au gré des plans fixes ou des travellings, bercé par cette voix off qui raconte l’Allemagne et les soubresauts de son histoire tout en voyant se profiler tantôt la silhouette vénitienne de Stralsund, filmée de telle sorte que l’on se croirait dans la lagune d’une toute autre mer, tantôt l’albâtre des lumineuses falaises de Rügen, aussi immuables que sur les toiles de Caspar David Friedrich, quand il nous semble en même temps respirer l’odeur des copeaux de bois ou des laques tout en entendant la ligne de fuite de l’orgue… Il n’en fallait pas moins pour rendre hommage au travail minutieux de ce grand gaillard du Nord, toujours affublé de son bandana de pirate et de ses lunettes rondes, un John Lennon ébéniste qui « imagine », lui aussi, une « fraternité humaine » en restaurant bien plus que les portes de sa chère cité de la Baltique…

Öffnet Türen: Der Stralsunder Restaurator Wolf Thormeier gibt einen Einblick in die Stralsunder Haustürenlandschaft.
https://www.ostsee-zeitung.de/Vorpommern/Stralsund/Hingucker-Historische-Haustueren2

Francis Fourcou le répète : les ports aussi sont des portes, creusets des chemins maritimes et des échanges, et Stralsund ne déroge pas à la règle, ville ourlée par une mer que se partagent entre autres l’ambre letton, les forêts de Rügen -le parc national de Jasmund est classé au patrimoine de l’UNESCO…- ou les nocturnes de Chopin, une mer dont les secrets gisent dans les grands fonds où dorment encore des navires et des sous-marins échoués… Cette thématique de la porte, battant ouvert ou fermé séparant l’oïkos de l’agora, soutient toute la symbolique de cette réflexion cinématographique confinant à un conte philosophique dont l’héroïne serait ce grand vantail d’abord échoué comme un oiseau blessé qui, au fil des soins apportés par Wolf, va peu à peu recouvrer sa place dans la société allemande si blessée par sa propre histoire et permettre ainsi, en miroir, à cette société d’exister à nouveau en liberté.

Comme elle est radieuse, la cité hanséatique, lorsque le soleil perce la brique de cet incroyable hôtel de ville dont l’immense façade projette une ombre dentelée sur la place, ce jeu d’ombres et de lumières rappelant au spectateur combien ce pays a traversé de nuits avant d’oser, à nouveau, se dire démocratie… Comme il est touchant, Wolf, quand il entonne à la guitare l’une des plus anciennes chansons du répertoire folklorique allemand, dont la mélodie remonte au dix-huitième siècle et dont le texte parle d’amour et de secrets portés dans le vent !

http://www.meck-pomm-hits.de/kunst-kultur/niederdeutsch/liedtexte-plattdeutsch/dat-du-min-leevsten-bust-text/

Ces secrets-là se dessinent en filigrane autour des mots du restaurateur, quand le rabot évoque la Hanse, quand le pinceau murmure les destructions liées à la seconde guerre mondiale, quand l’enduit se fait passeur des entraves politiques du régime policier de la RDA : les différentes couches de peinture étouffant la porte restaurée symbolisent bel et bien cette histoire allemande dont les aléas ont à plusieurs reprises enfermé les peuples dans les nasses des dictatures.

Les portes, nous dit encore Wolf, sont le visage d’une maison ou d’un bâtiment. Et quand Francis Fourcou nous affirme de son bel accent toulousain que le restaurateur va « ouvrir le dormant réveillé », avec cette merveilleuse image du dormant de la porte qui évoque bien sûr ce peuple allemand et aussi une ville englués dans l’immobilisme, stratifiés dans une histoire souvent sombre, le spectateur perçoit l’immense émotion qui fait de Wolf un alchimiste ; la peste brune et les képis des Vopos vont s’effacer devant l’incomparable lumière de la Baltique, la brique de l’église Saint-Nicolas s’éclairant du même corail qu’à Toulouse, ce corail que le soleil arrose sur l’église Saint-Sernin, en belle passerelle européenne des peuples réconciliés. Car cette ex Allemagne de l’Est elle aussi s’est réveillée, a su sortir des années difficiles de la dictature qui faisait de chaque personne frappant à une porte un potentiel danger. Ne demeurent que la lumière qui irradie aussi depuis les célèbres falaises de craie toutes proches, et un sens de l’accueil envers tous ces gens qui naviguent depuis d’autres mers vers l’Allemagne et l’Europe, même si, outre-Rhin comme en France, les démons du populisme grattent toujours à la porte…

Francis Fourcou, lui aussi, est un passeur, un passeur de mots, d’images et d’histoires, et ce film saura sans aucun doute trouver son public, en Allemagne comme ailleurs. Il a d’ores et déjà reçu un accueil enthousiaste à Stralsund, comme en témoigne cet article, car les Allemands ont à présent envie de décrypter leur propre histoire et, comme le restaurateur, d’en gratter les différentes couches afin de ne garder que le Bon et le Beau.

Le public français, qui connaît si peu les paysages et les villes allemandes, aura sûrement aussi un coup de cœur pour ces Portes de Stralsund et, pourquoi pas, l’envie d’aller visiter cette Allemagne si proche et si lointaine à la fois. D’autres villes de l’est attendent encore une renaissance en lumière, et méritent que l’on lève les yeux vers les frontons encore frissonnants des grands vents de l’Histoire, comme Görlitz, la belle endormie de la frontière polonaise, tandis que d’autres cités déjà radieuses offrent déjà au visiteur leur superbe éclat, telles Dresde ou Leipzig.

Fichier:Peterskirche Goerlitz.jpg
Görlitz, Peterskirche, Wikipedia, creative commons.

Oui, il faut aller en Allemagne ! Ce n’est qu’ensemble que nous conserverons une identité européenne si précieuse car synonyme de paix. Ce film en témoigne.

http://www.allemagnevoyage.com/regions/Mecklembourg/stralsund.html

Pour n’oublier personne, n’oublions pas qu’un film est aussi un travail d’équipe ; il convient de saluer le remarquable engagement de toute cette petite constellation entourant le réalisateur, comme par exemple au son la fidèle Agnès Mathon, qui accompagne Francis Fourcou depuis longtemps, ou bien encore la talentueuse comédienne Ilka Vierkant qui prête sa voix allemande au film. Enfin, n’oublions pas que le talent est une affaire de famille, puisqu’un certain Paul Fourcou a assisté son père lors du tournage. En allemand, on dit que « la pomme ne tombe pas loin de l’arbre » !

À Toulouse, le film sera projeté lundi 18 octobre à 19 heures à la Maison de l’Occitanie, dans le cadre de la dynamique Quinzaine franco-allemande. (11, rue Malcousinat.)

Aucune description de photo disponible.
La « mer de l’Est » à Sellin; crédits Sabine Aussenac.

Caspar David Friedrich

*

Dunkle Wege der

Tannen. Wurzeln, Mutterboden, und im Weiten

das Licht.

Insularität der Wälder, Bäume,

aus der Ostsee geboren.

*

Wächter werden am

Baluster des Schwindels, ein Wanderer

über dem Nebelmeer.

Am Königsstuhl jeder Schritt

eine Brandung.

*

Perlmuttmilchig weihen

die Kreidefelsen ins

Malen ein.

Eine Möwe schwebt ins

Weiße.

Rügen, illuminatio

der Schönheit.

*

Caspar David Friedrich

*

Sentes sombres des

sapins. Racines, humus, et au loin

la lumière.

Insularité des bois, arbres enfantés

en Baltique.

*

Se faire guetteur à

la balustre des vertiges, voyageur au-dessus

de la mer de nuages.

Au Königsstuhl chaque pas est

ressac.

*

Entrer en peinture

au gré des nacres et des lactescences

des falaises de craie.

Une mouette se fond dans

la blancheur.

À Rügen, s’illuminer

d’intense.

https://www.senscritique.com/contact/Francis_Fourcou/34660

Rose Ausländer, l’autre grande voix juive de la Bucovine #poésie #essai #judäisme #Shoah

J’ai la grande joie de vous annoncer que mon essai sur Rose Ausländer, « Rose Ausländer, l’autre grande voix juive de la Bucovine », paraîtra courant 2022 dans une superbe collection de la très belle maison d’édition Le Bord de l’Eau

Lire Rose, c’est tout d’abord être aveuglé par l’empreinte de ce linceul lancinant de la Shoah, décryptant dans cet ossuaire testimonial l’itinéraire cette exilée, de la Bucovine à NY jusqu’à l’Allemagne qui deviendra paradoxalement sa terre d’accueil. Cependant, au fil de la découverte plus pointue de l’œuvre abondante de cette poétesse atypique, au gré de l’hétérogénéité de cette langue éclatée et polymorphe, allant de la célébration rilkéénne des débuts à l’indicible pneuma caractérisant les dernières productions poétiques, on en vient à comprendre le silence ausländerien, cette légèreté de l’essence poétique d’une survivante chantant encore le lilas de l’enfance malgré « le lait noir de la mémoire ».

C’est justement cet équilibre entre l’être et le néant, cette force résiliente qui sous-tend toute l’œuvre de la « poétesse de Düsseldorf », voix majeure de la littérature allemande : « Ecrire, c’était vivre. C’était survivre. »

https://www.editionsbdl.com/

« Inventer

un

poème

signifie

être mis au monde

et courageusement chanter

d’une naissance à l’autre »

Quant à mon roman sur Rose, il est toujours en cours d’écriture…

https://avecmavalisedesoieroseauslander.home.blog/

Au Sorbet d’Amour #féminicides #violencesconjugales

Cette nouvelle a été remarquée au concours de nouvelles George Sand 2021, dont le thème était « Grain de sable ». Elle sera d’ailleurs publiée dans le recueil dédié.

http://www.concours-georgesand.fr/

88 femmes. En 2021, au premier octobre, 88 femmes ont été tuées, en France, par leur compagnon ou ex-compagnon. Poignardées, égorgées, brûlées vives, défenestrées, étranglées, tuées au fusil… et ce malgré le désir de nos gouvernants de faire des violences conjugales et des féminicides une « grande cause nationale »! En 2019, leur nombre s’élevait à 146, en 2020, à 90.

https://information.tv5monde.com/video/feminicides-combien-de-femmes-tuees-dans-le-monde

Je ne compte plus les textes que j’ai écrits sur ce sujet, depuis des années, dans des médias français ou étrangers. C’est insupportable. Ignoble, indécent, indicible, de voir que systématiquement, chaque jour, dans le monde, une moitié de l’humanité, sciemment, tue l’autre.

Cette nouvelle est dédiée à la mémoire de toutes ces femmes disparues. Ne les oublions pas. Engageons-nous afin que cesse cette barbarie.

Peut être une image de une personne ou plus et texte qui dit ’15:15 Instagram NOUS SOMMES LE 30/ 30/09 2021 DEPUIS 1ER JANVIER, EN FRANCE 88 FEMMES ONT ÉTÉ TUÉES PAR LEUR CONJOINT OU EX-CONJOINT 102 FÉMINICIDES EN 2020. #OnNeLesOubliePas NOUSTOUTES. ORG 5512 J'aime noustoutesorg Mercredi 29 septembre à Denain (59), Jennifer (24ans) été tuée par son compagnon devant leurs 4 enfants de moins de 5ans. C'est le 88ème féminicide de l'année. @emmanuelmacron l'entourage était au courant mais rien n'a été fait. Permettez-’

Elle en avait le tournis : les mille saveurs virevoltaient autour d’elle, l’enveloppant dans ce nuage de goûts, de textures et de parfums, comme une antichambre de Noël. Bien sûr, certaines appellations rappelaient la douceur familière de l’enfance, quand on plongeait dans le petit pot de vanille-fraise qui rappelait à la fois la cantine et les jolies petits cuillères plates et l’été, quand on avait le droit de prendre une glace à côté du jukebox, dans le petit café du village… D’autres étaient nettement plus improbables, comme ce mariage citron-basilic des plus audacieux !

Aïcha sourit en déchiffrant cette carte qu’elle connaissait pourtant par cœur, et finit par commander « son » mélange fétiche : un onctueux festival de caramel à la fleur de sel et de chocolat mâtiné de piment d’Espelette… La jeune femme associait à ces rencontres son propre parcours de vie, puisque la fleur de sel la ramenait à sa chère Méditerranée, tout comme le caramel lui évoquait à la fois les confidences de ses cousines durant leurs séances d’épilation, avant le hammam, et les fous-rires de sa mère et de ses tantes lors des préparations des gâteaux de l’Aïd ; tandis que le chocolat symbolisait sa rencontre avec la France, ses marchés de Noël et ses gourmandises. Enfin, le choc pétillant du piment la ramenait à sa découverte de cette Aquitaine qu’elle considérait à présent comme sienne, entre langueurs océanes et sommets sauvages des Pyrénées.

Elle sourit au jeune vendeur en prenant son double cornet, et se retourna en humant l’air du bassin qui venait soudain fouetter d’iode les coulis sucrés ; elle marcha à pas lents vers la jetée d’Eyrac, observant le miroitement de l’eau et des voiles, se souvenant de ses toutes premières vacances arcachonnaises dans la famille de sa camarade de classe qui l’avait prise sous son aile. Lucie, toute en blondeur et en gentillesse, avait accueilli son amie au sein de la bourgeoisie bordelaise, la faisant passer, au gré des après-midis de jeux, de la grisaille de la petite échoppe modeste que ses parents louaient vers la gare Saint-Jean aux ors des Chartrons et aux fastes des Quinconces, avant de la guider un jour vers le sommet du Pyla : bouche-bée, Aïcha avait su, en découvrant l’infini des camaïeux marins depuis le haut de la dune, que sa place était ici, en écho aux dunes dont lui parlaient ses grands-parents quand ils rentraient du bled…

L’amitié indéfectible des fillettes avait grandi au fil des années, et c’est d’ailleurs Lucie qui avait présenté Damien à Aïcha : tous trois préparaient la Magistrature, et, longtemps, ils avaient plaisanté sur leurs futures destinées, se voyant respectivement procureure, juge et avocate. Soudain, une poigne de fer s’abattit sur l’épaule dénudée de la jeune femme. Perdue dans ses pensées, elle n’avait pas vu le coupé rouge criard qui venait de se garer sur le boulevard de la plage, ni l’homme au luxueux costume qui en jaillissait…

Elle sursauta, faillit lâcher son cornet qui éclaboussa son bras de gouttelettes colorées. Elle savait déjà qui s’apprêtait à lui murmurer des menaces au creux du cou, au vu et au nez des passants qui croyaient voir dans cette scène les retrouvailles de deux amoureux. La voix de Damien sifflait de haine, son souffle court haletait contre la peau ambrée d’Aïcha :

  • Dis-donc, espèce de salope, tu crois que j’ai pas vu ton petit manège avec le vendeur ? On dirait que ça ne te suffit plus de te taper tous les avocats du barreau de Bordeaux ? Sale pute, je te donne dix minutes pour revenir à ta voiture et pour rentrer.

La jeune femme se retourna, offrant son visage à la pommette gauche légèrement tuméfiée au regard de son agresseur, et le darda d’un œil sombre, sans ciller.

  • Non, Damien, c’est fini. Si tu m’as suivie depuis le palais, tu sais déjà que j’ai une petite valise dans le coffre. Hier soir, c’était la scène de trop. Je suis venue pour me reposer chez les parents de Lucie mais ce matin, avant de me rendre à mon cabinet, j’ai déposé plainte. Il n’y aura pas de retour en arrière.

Damien poussa un long hurlement de bête blessée et lui assena une gifle violente, la faisant tituber. Il s’était décomposé et proférait force insultes et menaces, sans se rendre compte qu’un attroupement s’était formé autour d’eux et qu’une caméra de surveillance enregistrait toute la scène. Lorsqu’un policier municipal arriva pour le ceinturer, il se débattit comme un beau diable, criant qu’il était magistrat, que ça ne se passerait pas comme ça, et qu’Aïcha était à lui, à lui, cette salope d’Arabe venue manger le pain des Français, on leur tendait la main et ils vous prenaient le bras, pauvre France, toutes des salopes, ces bonnes femmes !

Incrédule devant la violence de son discours confus, le policier menotta Damien et demanda à la jeune femme si elle avait besoin d’aide. Elle le rassura en lui expliquant qu’elle était elle-même « de la partie », que tout se règlerait donc bientôt au tribunal, et qu’une consœur avocate se chargerait de la demande de réquisition pour avoir les images de vidéosurveillance. Elle accepta en revanche que le policier se charge de prendre les coordonnées des témoins de la scène, un couple et une bande d’adolescents encore sous le choc de ce qu’ils venaient de voir. Puis, à pas lents, tremblante mais déterminée, la jeune femme marcha vers la jetée…

Jamais elle n’aurait cru qu’un jour, elle se retrouverait dans cette situation ; en recevant le premier baiser de Damien, juste devant le Sorbet d’Amour où les tourtereaux étaient allés se sustenter après une merveilleuse après-midi à la plage, blottie entre les bras rassurants et encore un peu ensablés du jeune homme, Aïcha avait su qu’il était l’homme de sa vie. Tout était allé très vite, et en quelques mois un beau mariage avait scellé les chemins du jeune magistrat et de l’avocate. Au fil des ans, Aïcha s’était ensuite spécialisée dans la défense de femmes en proie à des violences conjugales, assistant, désarmée, à une montée en puissance des féminicides aux quatre coins de l’Hexagone, en écho à une situation mondiale où, depuis des siècles, une moitié de l’humanité étranglait, vitriolait, égorgeait, brûlait vive, démembrait l’autre moitié, s’en prenant aussi souvent aux enfants pour « punir » une femme infidèle…

Était-ce son investissement passionné dans ce travail devenu mission qui avait peu à peu agacé son compagnon ? L’amoureux transi s’était mué en un tyran domestique portant haut la verve patriarcale, découvrant au fil des mois un caractère sombre, possessif, engluant la jeune femme dans l’enfer d’une jalousie maladive, et lui reprochant en parallèle de plus en plus souvent ses origines étrangères. Le juge s’était en effet rapproché d’un groupe de magistrats ne cachant pas leurs sympathies pour un certain parti d’extrême-droite, et Aïcha avait vu son époux refuser ouvertement de fréquenter sa belle-famille tout en sombrant dans une véritable paranoïa amoureuse. Damien était allé jusqu’à placer un traceur sur son portable… Le pire, c’était que la jeune avocate n’osait se confier à personne, puisque Damien conservait avec brio son vernis social, en bon pervers narcissique qui se respectait ; il était capable de l’humilier des heures durant lorsqu’ils étaient en tête à tête avant de jouer les gentlemen dans un dîner…

Elle avait reçu sa première gifle un soir, en rentrant très tard d’une audience au cours de laquelle elle avait défendu les intérêts des parents de Myriam, une jeune libraire que son mari avait poignardée de douze coups de couteaux au pied de son immeuble, à l’heure de la sortie des classes, devant leurs trois enfants. Encore choquée par les propos tenus par le coupable, qui ne faisait montre d’aucun remords, elle n’avait pas vu tout de suite le regard fou de Damien, qui l’attendait, le visage en feu, un verre de whisky à la main. Il la frappa en pleine face, et le coup, d’une violence inouïe, la projeta au sol. C’est aussi ce soir-là que les premières insultes racistes s’étaient mêlées aux accusations sans fondement.

Ne dit-on pas que les cordonniers sont les plus mal chaussés et que l’amour rend aveugle ? Aïcha, tout en sachant pertinemment qu’une femme battue doit partir dès le premier coup, se contenta de monter dans son bureau et d’y pleurer toute la nuit, effondrée, incapable de faire le deuil de l’homme aimant qui lui avait promis monts et merveilles dès leur premier baiser au goût exquis de caramel et de pistache… Elle avait bien senti, depuis plusieurs semaines, qu’un grain de sable était venu enrayer la belle harmonie de leur couple, avec cette jalousie s’infiltrant insidieusement dans les propos de Damien, mais jamais elle n’aurait imaginé pouvoir se retrouver dans la même situation que ces femmes qui échouaient dans son cabinet affublées de lunettes noires pour cacher leurs cocards… En revoyant les instants solaires et parfaits de leur rencontre, puis les éclats festifs de ce mariage d’amour, en songeant aux innombrables cornets de glace partagés devant leur glacier fétiche, elle n’avait pu se résoudre à partir et avait décidé de donner une deuxième chance à Damien.

Et puis tout s’était enchaîné, en une infernale double contrainte paradoxale, entre les journées passées à soutenir les « survivantes », comme elle les appelait, ces guerrières qui avaient trouvé le courage de fuir les violences, ou encore les familles de celles qui, hélas, avaient été défenestrées ou tuées à bout portant malgré d’innombrables plaintes, et ces soirées au domicile conjugal devenu prison où elle espérait toujours que Damien recouvrerait la raison et cesserait de la rabaisser, de la rabrouer et de la frapper…

Elle n’arrivait ni à renoncer à son attachement envers Damien, ni à avouer à ses parents (si fiers de sa réussite et du « beau mariage » de leur aînée, leur Aïcha adorée tellement bien intégrée dans cette France qu’ils avaient choisie et toujours respectée…) que son union battait de l’aile et qu’elle allait sans doute devoir quitter son grand appartement dont les vitrages donnaient sur le Miroir d’Eau. Car somme toute, elle ne le savait que trop bien, ce sont toujours les femmes qui partent, dans l’urgence, lorsque la situation est devenue inextricable, après les tentatives de plaintes avortées, les audiences ordonnant des mesures d’éloignement non respectées, ces femmes qui, parfois, souvent même, finissent pourtant par être abattues comme du bétail à quelques encablures des commissariats… Même Lucie ignorait tout de ses difficultés.

En fait, Aïcha avait honte, honte de sa propre faiblesse, honte de son aveuglement, honte de l’échec de ce mariage, honte de la jalousie maladive et des dérives racistes de cet époux qui, aux yeux de tous, passait pour un mari exemplaire et pour un magistrat intègre. Elle s’était laissée enfermer dans le cercle vicieux des coups et des excuses, des roses et des insultes, acceptant l’inacceptable, se traînant vers la salle de bains avec un visage en sang, cachant ses bleus sous sa robe d’avocate et son désarroi sous l’apparence de la normalité. Elle était devenue l’une de ces créatures apeurées et fragiles, dérivant entre mauvaise foi et mal-être, levant dérisoirement les bras pour protéger un visage, esquivant des chaises qui volent. Aïcha, la belle Bordelaise d’origine algérienne, Aïcha la forte, Aïcha la princesse des dunes, Aïcha la ténor du Barreau était devenue une femme battue.

Mais la semaine précédente, elle avait reçu la sœur de Sandy à son cabinet, et elle avait écouté le récit de la descente aux enfers de cette jeune coiffeuse de Mérignac. Son ex-compagnon, père de l’un de ses deux enfants, avait d’abord enlevé ces derniers à l’école, incendiant ensuite la voiture dans laquelle il les avait attachés. Sans les endormir. Il avait filmé la scène et s’était rendu au salon de coiffure, juste après la fermeture. Là, après avoir montré la vidéo à Sandy, dans un « direct » sur un réseau social, il lui avait fait boire des produits hautement toxiques avant de l’achever d’une trentaine de coups de couteau. Prévenue par des internautes, la police était arrivée pour voir l’homme se tirer une balle dans la tête. Aïcha, portée par la rage et le désespoir, avait mis ensuite plusieurs jours avant d’oser franchir le pas et d’enfin reprendre sa propre vie en mains…

En arrivant au bout de la jetée, la jeune femme se retourna pour embrasser l’autre face d’Arcachon. Si elle était une inconditionnelle des plaisirs de la plage, des eaux salines du Bassin et de « sa » dune, elle éprouvait aussi un profond attachement pour la Ville d’Hiver qui profilait sa silhouette de Belle endormie sur fond de verts sombres et d’entêtante odeur de térébenthine… Elle songea à tout ce passé virevoltant d’ombrelles et de crinolines, à ces élégantes d’autrefois qui venaient aux Bains tout en soignant leur phtisie grâce à ces effluves de pins, ce passé qui, dans le Bassin, se confrontait si joliment au présent et à ses modernités, quand les vêtements fluos des surfeurs venaient illuminer le ressac au gré des déferlantes… Et pourtant, aujourd’hui comme hier, une constante dominait le quotidien : les femmes continuaient à mourir sous les coups de leurs compagnons.

Aïcha sourit, malgré cette pensée terrible, malgré les souvenirs des drames familiaux que la presse osait enfin dire « féminicides », en voyant passer un jeune couple enlacé. Elle sourit au souvenir de ce qu’elle avait finalement osé faire, la veille, après le coup de pied que Damien lui avait assené dans le dos alors qu’elle ne s’y attendait absolument pas, penchée sur une rose qui avait éclos durant sa journée au palais. La jeune femme avait fait face à son mari en lui disant d’une voix forte que ce coup était le coup de trop, et qu’elle allait partir. Il lui avait alors décroché un direct à la mâchoire, manquant de lui fracasser la pommette, mais elle n’avait pas baissé les yeux. Tandis que Damien avait mangé le repas qu’elle lui avait malgré tout préparé, elle avait mentalement pris congé de leur appartement, caressant les boiseries de la bibliothèque, arrosant les vases de la terrasse ouverte sur Garonne avant de préparer sa valise. Lucie, avec laquelle elle avait pu le soir-même échanger sincèrement, lui avait proposé de venir se réfugier à la Villa Hortense, chez ses parents, et, même si elle savait que le combat ne faisait que commencer, Aïcha se sentait à nouveau libre, forte et fière. Elle savait déjà ce qu’elle ferait de ce premier jour de liberté ; elle irait gravir sa dune après avoir mangé une glace, et, assise au sommet de son toit du monde, elle ferait glisser quelques grains de sable tendres et mordorés entre ses mains, comme un chapelet que l’on récite, en se répétant tel un mantra la devise du premier jour du reste de sa vie, celle que la thérapeute faisait réciter aux femmes battues du groupe de parole qu’elle avait pour la première fois visité l’avant-veille :

« Je suis dune, immense et fière ; et je suis sable aussi, microcosme dans le macrocosme. Je suis pérenne et mouvante à la fois. Je suis femme, océan et éternité. Nul ne peut m’enlever ma dignité, nul ne peut entraver ma liberté. »

Plusieurs mois avaient passé. Après une belle journée estivale, Lucie et Aïcha avaient dégusté leurs glaces en pouffant comme des collégiennes, se poussant du coude au passage des beaux surfeurs aux allures de beach boys californiens et oubliant, quelques heures durant, leurs réalités de juristes… Aïcha avait emménagé dans une adorable maison nichée dans la verdure, au pied du Parc Mauresque, et s’était peu à peu reconstruite, entre séances de thérapie et promenades vivifiantes. Elle avait créé une association et était plus engagée que jamais aux côtés des victimes de violences, et elle projetait aussi de faire un grand voyage vers l’Algérie en compagnie de ses parents, son « voyage des fiertés », comme elle l’appelait : le temps était venu de créer des passerelles entre ses deux cultures. Damien avait interdiction de s’approcher de sa future ex-épouse, et Lucie savait déjà que le parquet demanderait une peine exemplaire à son encontre.

En fermant les contrevents de ses fenêtres ouvrant vers les pins, Aïcha crut apercevoir une ombre se profilant le long de la rangée d’hortensias. Quelque promeneur égaré, peut-être… Elle éteignit la lampe du salon et s’apprêtait à monter dans sa chambre lorsqu’une main glacée la saisit à la gorge. Elle sentit en même temps une lame pointue effleurer son bas-ventre et sut, immédiatement, qu’elle ne survivrait pas. Elle percevait la rage froide et la détermination de Damien dont elle avait reconnu le parfum coûteux et l’haleine chargée d’alcool.

  • Cette fois, salope, chienne, tu ne t’échapperas pas. Tu es à moi, tu entends, et c’est moi qui décide si tu as le droit de vivre ou de mourir !, hurla le magistrat, dans le silence de la maisonnette isolée.

Aïcha ne tenta pas de résister. Elle vit défiler, en un éclair, les prénoms des centaines de femmes tuées au cours des dernières années, elle repensa aux beaux visages placardés sur les tee-shirts des marches blanches, et elle bénit le ciel de n’avoir pas eu d’enfant avec Damien. Elle ne laisserait pas d’orphelin à ce monstre…

Elle se prépara mentalement à sentir l’acier glacé déchirer ses entrailles, eut une douce pensée pour ses parents, ses amis, sa chère Lucie. Elle battait l’air de sa main gauche, tentant maladroitement avec la droite de desserrer l’étreinte qui lui broyait le cou, lorsqu’en une fraction de seconde elle se souvint de ses boîtes à sables, trésors amassés depuis l’enfance, renfermant qui un peu de sable du Sahara, qui une poignée du sable clair de Sète… Mue par une volonté surhumaine, elle réussit à pivoter et se saisit d’une de ces boîtes dont elle projeta vivement le contenu en direction de Damien. Son bourreau, coupé net dans une insulte où il la traitait de « sale bougnou… », s’étouffant soudain avec du sable dans la trachée, hurlant de douleur de par tous ces petits grains de mica et de quartz, soudain aussi abrasifs que de l’émeri, lui rayant la cornée, s’insinuant entre la paupière et l’œil, la lâcha en allant trébucher sur le tapis tissé à la main par la grand-mère kabyle d’Aïcha. Mais il tenait encore son couteau, et c’est sur ce dernier qu’il vint s’empaler de tout son long.

Toute cette scène s’était déroulée en quelques fractions de secondes, même si Aïcha avait eu l’impression de voir sa vie entière défiler… La jeune femme se pencha sur le corps inerte de Damien ; le silence de la nuit arcachonnaise fut déchiré par le cri d’une effraie et Aïcha, retournant son agresseur, comprit à la vue de la plaie béante de la carotide que son cauchemar était terminé. Elle composa le 17. Puis elle attrapa la boîte bleue sur les étagères, celle où, petite fille, à l’époque où ce n’était pas encore interdit, elle avait avec Lucie déposé une poignée de sable de leur dune. La boîte ouvragée qui avait contenu le sable du Sahara était, elle vide.

Aïcha ouvrit la fenêtre et inspira l’air chargé d’embruns, du parfum des pins et de la liberté.

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Dune du Pilat. Crédits Sabine Aussenac

Les femmes tuées se prénomment : 88 🕯Jennifer87 🕯Adeline86 🕯Willinelle 85 🕯Léa 84 🕯🥀83 🕯Ginette82 🕯🥀81 🕯 Hamana80 🕯🥀79 🕯Ivana78 🕯Carole77 🕯Clara76 🕯Lili75 🕯🥀74 🕯🥀73 🕯🥀72 🕯Lauréna71 🕯🥀70 🕯🥀69 🕯🥀68 🕯Sylvie67 🕯Bouchra66 🕯Lætitia 65 🕯Delphine64 🕯Doriane63 🕯🥀62 🕯Françoise 61 🕯Daniela60 🕯 Augustine59 🕯Grabrielle58 🕯Sandra57 🕯Rachel56 🕯Sarah55 🕯Cécilia 54 🕯🥀53 🕯Jocelyne 52 🕯Angélique 51 🕯Karine50 🕯🥀49 🕯Doris48 🕯Jennifer 47 🕯Christiane 46 🕯Aurélie 45 🕯Odile44 🕯Mezgebe 43 🕯Stéphanie 42 🕯Claire 41 🕯Coralie40 🕯Dominique39 🕯Chahinez38 🕯Haby37 🕯🥀 36 🕯🥀 35 🕯Meriyam34 🕯 Rose May 33 🕯Germaine 32 🕯Gloria 31 🕯Céline 30 🕯Aurélie 29 🕯Louiza28🕯Nadia27🕯Jani 26🕯Marie-Jeanne25🕯🥀24🕯Pascale23🕯Magali22🕯Peggy 21🕯Annick 20🕯Amélie 19🕯Sandrine18🕯Geneviève 17🕯Alisha 16🕯Jeannette15🕯Fatima 14🕯Stella 13🕯Muriel12🕯Stéphanie11🕯Martine10🕯Iraida 9🕯Laura8🕯Caroline 7🕯Rabia6🕯Saliha 5🕯Isabelle4🕯Rosa Reyes 3🕯Annie 2🕯Laura 1🕯Ashley (prénoms trouvés sur une page Facebook dédiée :

https://www.facebook.com/feminicide/)

https://sisyphe.org/spip.php?article4497

https://www.huffingtonpost.fr/sabine-aussenac/tes-enfants-tu-ne-tueras-point_b_1687939.html

PS: j’ai situé la nouvelle dans la merveilleuse ville d’Arcachon et j’y évoque un célèbre glacier…

#AZF #Toulouse #20ans

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#AZF – 21 septembre 2001. #Toulouse

Je plante des tulipes dans mon petit coin de jardin, à Rangueil.

Il fait très beau. Pour la première fois, mon petit garçon est parti à l’école le matin. Ce sera sa première journée complète…

Le ciel est bleu comme en enfer, un ciel de printemps en ce bel automne toulousain.

Soudain, l’apocalypse. Un bruit énorme, immense, dépassant tout entendement. Je tombe à la renverse, je crie, je ne me rends même pas compte que la fenêtre de ma salle de bains vient de tomber à quelques centimètres de ma nuque, manquant me décapiter…

La fin du monde. C’est la guerre, sans doute… Le 11 septembre est encore si proche, les Tours Jumelles n’en finissent pas de s’écrouler, voilà dix jours que le film repasse dans ma tête… Et voilà, la guerre est là… C’est une frappe d’Al Quaïda, je n’ai aucun doute.

Un deuxième bruit, tout aussi énorme, me plaque à nouveau au sol, cette fois je hurle, je réagis, je me relève et commence à courir, en pantoufles, je sors dans la rue, n’attends même pas mon époux, je crie seulement qu’il faut aller chercher les enfants.

Dehors, notre rue ressemble à ces villages frappés d’un tremblement de terre, lorsque certaines maisons sont intactes, épargnées, et qu’un silence de mort s’élève des bâtisses effondrées. Le destin, toujours ce satané destin… Chez mon voisin d’en face, tout semble normal, il est déjà tranquillement en train de frapper sur les bords de ses fenêtres pour en enlever le verre brisé; Stéphane est militaire, imperturbable.

J’apprendrai plus tard que le bébé Quentin dormait dans son berceau, juste sous la fenêtre. La chance, cette satanée chance…

Mon autre voisine en a beaucoup moins: son toit s’est écroulé.

Je m’élance, éperdue, en larmes. Mon mari me rattrape en voiture, je lui demande s’il a vu quelque chose. Oui, du balcon, un immense nuage jaune, de la fumée.

Nous nous demandons s’ils vont bombarder l’usine AZF, ou la gare… J’allume l’autoradio, rien.

Au coin de la rue, les premières victimes, allongées sur le trottoir, ensanglantées. Des gens courent, pleurent, crient. Je prie, dans ma tête.

Seigneur, faites que les enfants n’aient rien. Je t’en supplie, Seigneur...

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Nous cherchons d’abord le petit, à la maternelle. Le toit, nous dira-t-on, est tombé; mais les enfants étaient en récréation. Je l’aperçois tout de suite, souriant, avec les autres enfants, ils n’ont pas l’air blessés. Mais de l’autre côté du grillage, ma cadette.

Jamais je n’oublierai. Son visage déformé, grimaçant de terreur. Ses traits de sont plus qu’un masque d’angoisse. Le Cri, de Munch…

Maaamaaaaaan!! Viens me chercher!! Qu’est-ce-que c’était?!!

Je me dispute violemment avec le directeur, qui refuse de laisser partir les enfants. J’insiste, je prends mes deux petits, ma fille de huit ans me raconte que le plafond de sa classe est tombé en partie, qu’elle s’est jetée sous sa table, mais que des copines ont été blessées par des éclats de verre.

Je tremble. Je pense à mon aînée. Aux immenses baies vitrées de son collège. Je panique. Je crie à ma fille de prier aussi!

Mais prie! Allez, dis un Notre-Père!

(Avec le recul, je me dis que j’ai eu ce réflexe atavique des gens vivant un stress intense; on ne réfléchit pas, on est à la fois en pilote automatique de survie et en crainte absolue de mourir…)

Nous fonçons dans l’allée des Demoiselles pour aller au collège Anatole-France… Les embouteillages commencent, la radio ne dit rien, ou plutôt, des informations contradictoires; il paraît qu’il faut se confiner à la maison…

Mais… Personne n’a plus de vitres!

Notre quartier a été relativement épargné. Plus nous approchons du canal, moins les maisons semblent avoir souffert. J’apprendrai plus tard que nous avons eu de la chance, protégés par les coteaux de Pech David. Notre maison et l’école des petits étaient situées dans la deuxième couronne de l’explosion…

Le collège est ouvert. Le principal est à l’entrée, très digne. Une cohorte d’élèves, hébétés, en pleurs, certains se tenant le visage dans les mains, ensanglantés, se dirigent lentement vers la sortie. On murmure. Certains disent que c’est le gaz, qu’un prof aurait fait une expérience… Ma fille me voit, et court vers nous. Elle ne pleurait pas, mais ses nerfs lâchent en nous voyant, et nous sanglotons, enfin réunis. Mes bébés. Mes bébés sont sains et saufs.

Nous rentrons à la maison, et je décide immédiatement de partir. Mon efficacité allemande reprend le dessus, je suis calmée, même si je commence à comprendre qu’il s’agit sans doute d’un accident chimique. En quelques minutes, tout est prêt, un gros sac où j’entasse passeports, doudous, médicaments d’urgence et la chemise souvenirs importants. J’appelle ma mère pour lui dire que nous partons chez elle, dans le Tarn, je résume, elle sait déjà, elle a même entendu l’explosion.

À Castres, à 80 kilomètres de chez nous…

Ce sera le dernier appel possible, ensuite, tous les réseaux seront saturés. Impossible pour mes filles de joindre leur papa, mon premier mari, qui, le soir, de chez mes parents, leur rira au nez, leur disant qu’elles exagèrent, que ce n’était qu’une petite catastrophe, que je leur ai monté la tête… Il n’a pas la télévision, n’a pas eu conscience de l’ampleur des dégâts. En revenant quelque temps plus tard dans sa ville natale, il pleurera.

Et puis ce sera le mouchoir sur la bouche comme dans les meilleurs films de SF -sauf que, visiblement assez maladroits pour mériter d’être secourus par Bruce Willis, nous avons oublié de le mouiller-, le check up à l’hôpital de Castres -conseillé par les radios, enfin au courant de la genèse de l’événement-, le trajet au milieu des splendeurs lauragaises, avec la radio où le reporter se prend pour un envoyé spécial de CNN:

Je suis sur mon scooter,-quinte de toux-, je tente de m’approcher-quinte de toux-,c’est un carnage…

Enfin, l’arrivée chez mes parents, en larmes, à nouveau, épuisés, et, dans un sursaut de lucidité, mon appel à un vitrier de Castres; car toutes les vitres, sans exception, de notre maison, ont volé en éclats… (C’est ainsi que toute ma rue aura des vitres dès le lendemain matin, alors que certaines personnes attendirent parfois des semaines…).

Tout est bien qui finit bien, me direz-vous!

Nous n’étions pas blessés, les vitres furent réparées…

Laissez-moi rire.

Laissez-moi hurler.

Laissez-moi, en cette date anniversaire, onze ans après la plus grande catastrophe chimique française, crier ma révolte à l’annonce du verdict qui vient de blanchir intégralement les responsables de l’usine et la firme Total.

Ma famille, s’est vrai, s’en est bien tirée.

Mon petit garçon a juste joué à faire exploser des tours et des maisons -il a un peu amalgamé le 11 et le 21 septembre- durant des mois; ma cadette a simplement sursauté au moindre bruit durant des années; et moi, j’ai gardé sous mon bureau ma valise de la guerre, constituée dès notre retour, où mêlant moi aussi le traumatisme du World Trade et de l’AZF, et puis toute ma mémoire cellulaire de la guerre, puisque je porte en moi à la fois les cris de terreur de ma maman, petite Gretchen se jetant dans les fossés pour échapper aux bombes alliées, et les atrocités de la Shoah, puisque j’ai longuement travaillé sur la question juive, je rassemblai passeports et vêtements chauds, granules homéopathiques et vaccins, jouets et grands classiques… J’avais même commandé des pastilles d’iode à la pharmacie des Armées…

Mais les autres.

Les milliers d’autres.

Les 30 personnes décédées sur le coup ou dans les jours ayant suivi l’explosion.

Et ces milliers d’autres.

Les dizaines de personnes mortes des suites collatérales, celles qui décédèrent dans les mois suivant ce 21 septembre, de fatigue, de colère, de désarroi…

Ma propre grand-mère, allemande, qui vivait aussi près de chez mes parents, qui mourut d’une rupture d’anévrisme quelques jours plus tard; je suis intimement persuadée que le fait de voir arriver ma petite famille épouvantée lui a rappelé d’horribles souvenirs, et l’a conduite vers sa fin prématurée…

Et puis tout ce que les médias ont préféré taire, mais que des amis médecins me racontèrent, les yeux baissés… Les enfants énucléés, les adultes blastés, les jeunes filles défigurées à vie…

Et les mémoires brisées, les horloges arrêtées, les cauchemars récurrents, les stress post-traumatiques… De ceux qui roulaient sur la rocade et virent soudain leur véhicule projeté dans les airs, de ceux qui traversaient la cour de leur lycée, jouxtant l’usine, de cette maman qui vit son enfant transpercé par la baie vitrée, de ces ouvriers perdant non seulement leur meilleur ami, mais le travail d’une vie…

Et tous ces délogés, ces démunis, ces soldats de la honte, ceux que l’on vit, ce jour-là, hagards, marcher en file silencieuse et ensanglantée vers les hôpitaux, ceux qui ont tout perdu, et qui, déjà, vivaient dans les quartiers les plus pauvres de notre belle ville rose… Ceux qui restèrent des mois dans des mobil hommes…

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J’ai honte.

Honte d’être française.

Honte de notre justice.

Certes, Toulouse s’est relevée. Ma ville rose tant aimée est plus belle que jamais, sa brique rose et l’eau verte du canal du Midi demeurent les joyaux de la couronne méridionale, et Garonne ondule d’aise au pied de ce qui est devenu le futur Cancéropole. Tiens, dans le métro, nous avons même des annonces en occitan, c’est vous dire si certains sont fiers d’être toulousains…

Mais moi, j’ai honte, aujourd’hui.

Et je sais que Claude pleure avec moi.

Il est loin mon pays, il est loin…

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***

Ce texte a été écrit il y a quelques années… Il était paru dans le Huffington Post:

https://www.huffingtonpost.fr/sabine-aussenac/anniversaire-explosion-azf-proces-toulouse_b_1891534.html

Aujourd’hui, vingt ans après, la France a connu d’autres catastrophes importantes, comme celle de Lubrizol. Avons-nous tiré des leçons de l’AZF? Je ne le pense pas… Et que dire du cratère de Beyrouth, où nos amis libanais ont perdu tant de vies..? Il est urgent de protéger la terre, les hommes, les villes…

N’oublions jamais.

***

  Longtemps, je t’ai rêvée

Peut être une image de monument, mur de briques et plein air

Perdue au fond des terres arides du Cantal, enlisée dans la lave stratifiée des volcans, je te cherchais, palais de briques roses, sur le fil ténu de ma mémoire.

Je fixais tes vertiges, placardant de grandes affiches de la basilique St Sernin sur les murs gris de mon appartement clermontois, m’enivrant de tes lumières, orpheline de tes mondes colorés, de tes petits marchés, de tes pincées de tuiles… La ligne bleutée des Pyrénées, se dessinant les soirs d’été tout au loin, m’était appel et mirage. J’avais soif de toi.

Me manquaient la douceur de tes ocres toscans, le parfum des tilleuls et des lilas des soirs de mai; me manquaient ta croix occitane et tes ruelles chargées d’histoire, tes bleus pasteliers et tes joutes hérétiques, tes éblouissements multicolores, de tes violettes timides au sang de tes briques. Toi la fière, la rebelle, capitale debout d’une Occitanie qui se rêvait libre…

Sans toi, je n’étais rien. J’avais faim de tes petits matins gourmands et tendres, lorsque tu t’éveillais, mi Reine des Pyrénées, mi village gascon, faim des claquements des persiennes et du café brûlant dans les tasses vert et or du Florida. J’avais faim de ta faconde, des effluves de cassoulet aux marchés aux gras. Mes lieux de vie me semblaient orthorexiques et glacés. J’avais froid sans tes ardeurs méditerrannes, lorsque ton soleil d’enfer dardait la brique et que seules tes églises offraient des oasis de fraîcheur.

Longtemps, je descendais en songe tes fleuves impassibles. Je revoyais tes eaux mêlées. Ville confluente, carrefour entre l’orient des plages languedociennes et l’occident des déferlantes, à mi voie des garrigues et des pins landais. A la croisée des chemins, cité Gasconne aux lumières provençales, antichambre de la méditerranée et promesse océane, arc-en-ciel identitaire, tu te fais passerelle, route de la soie des Suds et escale, auberge espagnole et métissage portuaire. L’eau verte du Canal me conduisait à Sète, et Garonne me guidait presque outre atlantique. Tu étais mon Ellis Island, mon espérance, ma terre promise.

Mon hérétique…Tu m’as appris le devoir d’insolence. Toi la protestante, la cathare, sœur des Esclarmonde et autres « Parfaites », écho des citadelles du vertiges se profilant aux confins de l’Aude, porte de Montségur. Jamais tu n’as fait profil bas, résistant à cette langue d’oïl qui voulait faire taire tes terres, hostile à tous les Parisianismes, défiant les lois de ces lointains quais des Brumes, éclatante de fierté. Même martyre, embrasée dans le moderne et sinistre bûcher de l’AZF, victime des incohérences et des lâchetés humaines, tu as su te relever.

Longtemps, je t’ai aimée.

Nous écoutions les notes bleues de Claude et buvions du thé au Jasmin au Bol Bu, hypokhâgneuses en révolte, chassant les nuages et les garçons, découvrant la vraie vie au sortir de nos campagnes tarnaises ou gersoises…Nous hantions les longues travées de ce Mirail bétonné, récitant Verlaine et critiquant nos pères. Les martinets hurlaient dans un ciel bleu comme en enfer et je plaquais les trois accords de Blowing in the wind , moniale naïve et vestale encore, sous la travée du cloître des Jacobins. Nous voulions changer la vie: Ma première matraque m’a frappée rue du Taur.

J’avais 20 ans quand la France a rosi, et je me souviens du Capitole en liesse, de la première fête de la musique, de nos grandes espérances. Beaucoup plus tard, petite Poucette rêveuse, j’ai égrené mes rêves et grandi. Mais je n’oublierai jamais ma foi adolescente, motivée avant l’heure, rouge comme Rosa Luxembourg et persuadée que nous transformerions le monde …

Et puis j’ai goûté Paris et ses ors magnifiques, Bruxelles et sa Grand place, Londres, Prague, Berlin…Pourtant, c’est vers toi que mon cœur me porte. Tu es mon ancre et ma grand voile, mon passé et mes futurs. J’ai rêvé ma vie sur les coussins de mon petit appartement du quartier des Chalets, je la rêve encore, plantant le lilas de mes espérances sur la terrasse  d’une grande maison qui hésiterait entre Jardin des Plantes et canal…

Aujourd’hui, mes enfants te découvrent et vivent sous tes toits de tuiles. Premiers baisers sous les tilleuls de la promenade, le long de Garonne…On n’est pas sérieux, quand on a dix-sept ans…

Tu as grandi aussi. Tu vogues sur tes ailes du désir, sœur des étoiles, carrefour de l’Europe. Parfois mutilée par les chantiers immenses, tu seras bientôt libérée des trafics. Tes affaires Calas et autres scandales ne peuvent te noircir. Tu respectes ceux qui t’aiment, et ils te le rendent bien.

Tu es toujours mon autre. Mon double je, ma ville mémoire, ma ville espoir. De l’angélus de l’aube à l’angélus du soir, j’écrirai, face au clocher de St Sernin, au-dessus d’un million de toits roses.

Peut être une image de plein air et monument

Au fronton du Capitole, sous le palmier des Jacobins, le long des berges de Garonne, sur l’eau verte du Canal du Midi, j’écrirai ton nom :

TOULOUSE.

Une femme est morte qui aimait la #Country #Rambouillet #Stéphanie #attentat #

Récemment, une femme est morte qui aimait la Country.

Ce n’était pas n’importe quelle femme. C’était une belle âme, que tous s’accordent à louer, une maman aimante, une collègue dévouée, engagée dans son quotidien et dans la vie associative.

Elle s’appelait Stéphanie, elle est morte assassinée de la façon la plus barbare qui soit.

Je ne compte plus les textes que j’ai écrits suite à des attentats, textes de blogs, poèmes, nouvelles… Aujourd’hui, simplement, en hommage à une femme qui aimait la Country, je vais reposter un petit texte écrit il y a quelques années au sujet du festival de Mirande, qui avait été publié dans La Dépêche et dans Reflets du Temps.

Et puis j’égayerai la page avec quelques photos de santiags et aussi de mes jambes sous mon Stetson, pour em… tous les barbus contempteurs de corps et de joie.

Le Stetson, acheté à Mirande, je le porte encore, et je quitte rarement mes santiags… Pour moi qui n’ai jamais pu porter de talons, enfiler ces bottes, c’est comme me promener en escarpins : je me sens forte, femme et fière. Invincible. Libre.

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Je ne sais pas très bien comment l’expliquer, mais cette musique, que d’aucuns récrient comme étant de la « soupe » campagnarde et réac, moi, elle m’évoque justement le contraire. Sans doute parce que j’ai été biberonnée aux westerns, à la dégaine de John Wayne, et que j’ai découvert la Country en même temps que la littérature et le cinéma américains. Sans avoir jamais fait le voyage transatlantique, je suis une enfant de la Grosse Pomme et de Big sur, du bayou et des grandes plaines du Montana, des Rocheuses et du Vermont… Je sais, je ne suis pas objective, mais j’ai leur melting pot dans le sang, même s’il est virtuel. La culture amérindienne me bouleverse ; Walt Whitman et Steinbeck m’ont guidée vers les mots ; le onze septembre m’a dévastée ; et j’ai la Country dans la peau.

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Il me semble percevoir, entre les vestes frangées et les santiags, les chemises à carreaux et les dentelles, non seulement des scènes poussiéreuses où sautillent des passionnés, mais aussi ces ambiances survoltées des saloons où virevoltent les notes au son des bières et des burgers, et surtout ces grands espaces, ces prairies infinies, ces canyons majestueux… Ceux qui me lisent savent que je n’ai pas le permis, et pourtant, quand j’entends de la Country, je sauterais bien dans quelque Cadillac rose pour filer le long de la route 66, à moins de prendre un Greyhound qui me ramènerait vers quelque océan, vers les Keys ou vers le Golden Gate…

Et puis les « Country Girls » sont libres, belles et sexy ! Même en se vêtant d’une chemise de bûcheron, on laisse entrevoir la dentelle d’un corsage, et puis on ose souvent le short ou les jupes volantées.

Alors vous savez quoi ? La prochaine fois que vous entendrez Dolly Parton ou un bon vieux refrain Country, montez le son du « transistor » ou de l’enceinte, et ayez une petite pensée pour une femme libre, forte et belle qui est morte en faisant son travail au service de l’Autre, saignée à blanc par un barbare portant en lui la haine de cet Autre, de l’occident, des USA, de la musique et des femmes libres.

Ils ne gagneront jamais. Jamais. Il y aura toujours quelqu’un pour prendre une guitare et pour chanter la liberté et la vie.

https://www.rtl.fr/emission/wrtl-country

Little Big Festival

https://www.countryinmirande.com/

Bien sûr, d’aucuns trouvent que la « Kountry »-c’est comme ça qu’on dit, nous autres, dans le Gers !-, ce n’est pas bien « classe ». Ce serait même über beauf… Bien loin de l’ambiance des « Festayres » de Vic, ou des bobos branchés de Jazz in Marciac…

Bien sûr, en un sens, ils n’ont pas tort. A Mirande, dans le 32, les bouseux parlent aux bouseux, et si, au début, on s’étonne un peu de croiser de grands types en Stetson et tiags handicapés par un fort accent du terroir, peu à peu, on se laisse griser par cette ambiance Aubrac-city, et on perçoit tous les infimes cousinages entre les ploucs du fin fond de nos campagnes et les beaufs du Grand Ouest :

Même goût immodéré pour la boisson et le kitch, même rires gouailleurs…Oui, très vite, on comprend comment la greffe « kountry » a pris dans la paisible bourgade gersoise. Ici, on parle cajun et occitan. De La Fayette aux Cadets de Gascogne, il n’y a qu’un pas…

Pourtant moi, franchement, ce festival, je l’adore. Et je voudrais le dire haut et fort à tous les pisse-vinaigre qui ne le trouvent pas assez « branché », à tous ces néo-gersois qui se posent en gascons de toujours et reprennent le poncif habituel des « Oh, moi je ne vais qu’à la Salsa… » -traduisez : à Vic-Fezensac, où « Tempo Latino » draine les aficionados des rythmes chauds et des Mojitos, ou du « Je préfère nettement Marciac » -traduisez : « Moi, je ne lis que Télérama et j’écoute Delli Fiori sur Inter »…

Ils sont jaloux, c’est tout. Ils croient cracher sur le Grand Satan américain, alors que Mirande foisonne de gens tous simples, venus des quatre coins du globe, unis par la passion de la « Line Dance ». Et cette façon qu’a le Gersois lambda de snober cette manifestation, je la trouve indigne de notre tradition de l’accueil méridional.

Ce que j’aime, à la « Kountry », justement, ce sont les métissages ; il y a les vieux bikers tatoués, tout rouillés sous leurs cheveux attachés, presqu’exotiques devant leurs bécanes flambant neuves, qui côtoient les sempiternels stands d’indiens péruviens-oui, à Mirande, on a enterré la hache de guerre… Et au détour d’un effluve d’El Condor Passa, on plonge soudain dans la parade des belles Américaines, alors que retentissent déjà les premiers accords de Country roads.

Et puis la Line Dance, et toutes ces mamies fardées et chapeautées qui semblent avoir le diable au corps, sautillant dignement aux côtés de grands Custers dégingandés, tout décorés de turquoises, aussi burinés que doués en quadrilles : « Rien qui vaille la joie ! » (Sophocle.)

Bien sûr, je ne peux vous parler que du festival « off »-voir mon précédent article « Assignée à résidence ». Mais je m’en contente, en petite fille sage qui attend de grandir. Un jour, je le sais, j’aurai la permission de minuit, et je pourrai entendre Kenny Rogers au son des grillons de Gascogne.

Peut être une image de une personne ou plus, personnes debout, bottes et intérieur

https://www.huffingtonpost.fr/sabine-aussenac/scarlett-for-ever_b_2072059.html

https://sabineaussenac.blog/tag/attentat/

J’ai encore rêvé d’ailes #hirondelles #printemps #migrateurs #voyage

C’est la lumière qui m’alerte en premier. Imperceptiblement différente. Une sorte de frémissement de l’air, une envolée.

D’ordinaire, j’ai comme un sixième sens. Je sais que lorsque je vais lever les yeux, elles seront là. Un peu comme vous devinez qu’une lettre importante vous attend dans la boîte.

Alors j’ose tourner mon visage vers le ciel, vers ce bleu, ce jour-là, intense, presqu’insupportable, ce bleu qui nous réconcilie soudain avec toute la beauté du monde ; et elles sont là : mes hirondelles.

Je les vois, je les aime, je les sens, si proches, si lointaines, et leurs grands cercles fous me sont comme une aubaine ; soudain, tout s’apaise. Je sais que le monde est à sa place, et que j’ai ma place au monde. Ces frémissements d’ailes dans la première lueur du couchant font de cet instant, de cette minute précise où j’assiste au retour des hirondelles, le moment le plus précieux de mes ans.

Cet instant est mon renouveau, mon équinoxe. Ce moment est mon mascaret et ma dune, mon éveil. Car pour moi, ces hirondelles symbolisent la vie, son éternel retour, sa puissance infinie, la vie, pleine, entière, résiliente et solaire, indestructible.

La grâce, déjà, de ces cercles infinis, de ces ballets aériens, fusant au crépuscule jusqu’au ras des tuiles, ou s’égarant jusqu’aux confins du ciel, me bouleverse. Moi la femme-glèbe, aux sabots de plomb, embourbée dans mes vies tristes, je me sens soudain comme transfigurée, touchée par cette légèreté aérienne.

La liberté, aussi. Assignée à résidence dans ma propre existence, pieds et poings liés par mes soucis, en immobilisme total de par mon manque de surface financière, je suis en admiration devant ces gitanes du ciel, devant ces nomades absolues. Mes hirondelles me disent la bonne aventure, elles seules savent qu’à travers le prisme obscurci de mes gouffres, il reste cette lumière.

Et puis l’oxymore du Bleu de Delft de ce ciel de mai parsemé d’onyx, le contraste parfait entre les ailes veloutées des ébènes en envol et notre printemps d’azur : d’aucuns aiment regarder une ligne d’horizon maritime, qui apaise et invite à tous les voyages… Moi, c’est en contemplant ces tableaux toujours renouvelés que je me sens revivre.

Chaque année reviennent mes grandes espérances : je rêve à un été qui serait différent, qui aurait à nouveau un goût d’enfance et de vent… Je revois la route sinueuse qui menait à la mer, et ce moment précis où le paysage se fait méridional. Au détour d’un virage, l’air s’emplissait de cigales et de pins. Les vacances commençaient. Et puis les cousinades, les odeurs de vergers, les haricots cueillis et le foin engrangé…

Oui, lorsque reviennent mes sœurs du ciel, je reconnais le chemin du bonheur.

*** Cette petite prose a été écrite il y a quelques années, lorsque je me débattais encore dans un enfer social, entre un douloureux divorce international et un monceau de dettes laissées par un autre…


Je me cogne à la prison du ciel

Je me cogne à la prison du ciel

Hirondelle perdue en confins d’irréel

A la recherche de ces infinis soleils

Englués au fond des vallées de merveilles

Tournoyant en cercles éperdus d’immense

Fébrile enfant comme soudain en transes

Je voudrais pour toujours décrocher vieilles lunes

Alourdie dans ma quête par d’ancestrales runes

Je frôle cimes d’arbres

En poussant cris de marbre

En tombeau de ma vie

Je me sens engloutie

Et puis je redescends en piqué maladroit

Happer quelque lumière aux confins des grands froids

Mes grandes migrations ne me sont que misère

J’avais rêvé l’Afrique me voilà en hiver

Oiselle sans boussole

Egarée un peu folle

Oh rendez moi mes ailes

Donnez moi ces printemps que je m’y fasse belle

Où sont ces crépuscules en confins de lumière

Qui m’offriront enfin ces espérances fières

Je veux crier au ciel mes chants d’été soyeux

Je veux à tire d’aile voleter vers les feux

De ces couchants si roses que les joues en frémissent

Me faire signe noir de nos amours prémisses

J’écrirai dans l’azur

Je serai des plus pures

Et au jour déclinant nous quitterons les sols

Vous et moi mon ami pourqu’enfin je m’envole…

Et puis les dettes ont été effacées, le temps a fait son oeuvre, et j’ai même décroché l’agreg externe en 2016, ce qui m’a permis de voyager à nouveau, de fouler enfin ma terre germanique, celle de mon deuxième pays, et aussi celle d’outre-Danube… J’en ai bien profité après ces années de disette: la Rhénanie, bien sûr, berceau familial, mais aussi la Baltique tant aimée à Rügen, les peintres fous de Worpswede, la vallée de l’Elbe en poussant jusqu’à Prague… Un stage de l’institut Goethe m’a offert, enfin, l’émerveillement de Berlin… Une résidence d’artiste m’a permis de déguster les fastes viennois… Mon projet autour de Rose Ausländer a encore ancré cet amour de la découverte.
Puis vint le Covid, et, à nouveau, l’immobilisme…

Et ce soir, en voyant revenir les voyageuses, j’ai pensé à toutes nos envies de liberté, de voyages, de routes, de sentes, de navires, de vols, d’envols…
Bientôt…


En attendant, sachons, comme nos sœurs du ciel, tournoyer en cercles infinis au-dessus des bonheurs du quotidien… Regardons le bourgeon, inspirons ce printemps, et regardons-nous, dans les yeux. Le masque ne nous prive pas de ce plaisir-là.

Des hirondelles dans le ciel d'Ajaccio un 29 février !

C’est le retour des hirondelles

C’est le retour des hirondelles

Les voilà reines du grand ciel

Elles passent et crient à perdre haleine

En cercles d’anges onyx ébène

Criblant mes soirs de perles noires

Elles tournent belles en mes espoirs

Derviches anciens à mes fenêtres

Comme autant d’âmes en disparaître

Le ciel soudain a goût d’immense

Envie de me jeter en vol

De tournoyer comme en enfance

En éternelle escarpolette

De devenir une escarbille

Comme étincelle d’un soleil

Qui partirait en matin d’or

Sur des sentiers couleur nuages

Leurs cris frissonnent en mes désirs

Je les envie les belles oiselles

Si libres en grâce d’absolu

Leurs arabesques giflant mes soirs

Sont ma kabbale et mon miroir

Nul ne saura jamais vraiment

Si je préfère obstinément

Bâtir nichée à mes enfants

Ou voler libre en crépuscule

Bien maladroite libellule

Que vienne enfin l’heure stellaire

Celle où s’aimeront nos deux lunes

Lorsque blottie contre ton ciel

Tu me diras ton hirondelle.

Peut être un gros plan

Dans l’air, cette dansante joie… #SabineSicaud #poésie #corrida

Sabine…

Les peupliers. Elle les voyait, immobiles et bruissant pourtant au vent, parsemées d’ors du couchant, leurs feuilles virevoltant à l’Autan. Fermant les yeux, elle imagina un instant d’autres soieries, celles qui dansaient, elles aussi, en chatoyances :

L’or et l’argent brodés ; le

chatoiement des soies ;

Dans l’air, cette dansante joie

Elle ouvrit la croisée et inspira profondément l’air chargé des parfums du soir : au loin, les labours promettaient déjà la blondeur des épis ; des bois tout proches, elle distinguait ces rousseurs aux senteurs de l’automne. Dieu qu’il serait long, le temps des retrouvailles…Tant de mois la séparaient de lui, des regards de braise qu’il lui jetait dans la ganaderia, lorsqu’elle marchait aux côtés de son père en arpentant les enclos où les monstres sacrés s’ébattaient en liberté, sa robe un peu crottée toute frémissante des plaisirs de la terre taurine…

Sabine soupira, consciente soudain de la fragilité du temps, et de l’immense livre d’heure qui faisait de chaque journée un siècle ; Juan le lui avait dit, lors de leurs adieux, face à l’océan déchaîné, à la pointe du promontoire du Rocher de la Vierge:

Tu sais, ma princesse, je t’attendrai ; j’attendrai tes seize ans comme on attend une aube, et je porterai, ce jour-là, mon traje de luces comme pour fêter déjà nos noces ! Je t’épouserai, Sabinelita, je t’épouserai ici, dans l’église Sainte-Eugénie, pendant les Férias Andalouses, et puis tu verras, nous nous installerons dans la maison qui jouxte La Solitude…Tu les verras toujours, tes chers peupliers ! Tu écriras tes poèmes, et moi je gagnerai toutes les corridas, je serai ton roi ! Les mois à venir nous sembleront une arène vide, mais ne t’inquiète pas, la foule de mes sentiments est là, pressée dans nos gradins, et tu entendras mon cœur hurler au souvenir de nos baisers…

Car Sabine était bien jeune… Mademoiselle Sicaud, que son institutrice avait surnommée la petite poétesse de Gascogne, frôlait encore l’enfance, son beau visage de bergère pyrénéenne entouré d’une opulente chevelure auburn qu’elle coiffait à la diable l’été, courant sur la longue plage des Basques en appelant le vent… Ses yeux rêveurs, toujours à crier famine devant la beauté du monde, voulant tout dévorer, ne se résolvaient pas à en accepter les fêlures ; son écriture ronde faisait rebondir ses pleins et ses déliés comme autant de collines de sa douce terre gasconne, tandis que ses mots, depuis longtemps, résonnaient de très anciennes souffrances…

Anna de Noailles, sa marraine en écriture, la surnommait déesse, déesse de ce Verbe que depuis ses toutes jeunes années elle maniait comme on danse. La Comtesse de Noailles le lui avait écrit, en préfaçant l’un de ses recueils de poèmes :

« Elle raconte, et son chant qui danse ne craint pas les pirouettes de l’elfe. »

Anna de Noailles

Et puis un seul regard avait suffi pour que son cœur d’enfant se mette à battre comme un vrai cœur de femme, au détour de la novillada de cette belle année 1927, au cœur des arènes de Bayonne, lorsqu’un qu’un jeune picador avait levé les yeux vers les gradins : y découvrant le sourire de Sabine, il avait salué la jeune fille de la main et lui avait implicitement dédié ses combats. Le sang jeune des taurillons semblait couler dans les veines du futur toréador, aussi fougueux qu’un taureau de mai, plein de sève d’enfance et de rêves à venir. Sabine, debout, avait assisté à cette novillada comme une jeune fille irait à son premier bal. La muleta avait été son carnet de bal : chaque passe du beau torero en herbe lui avait semblé un pas de tango.

Ah ! tout cela, toute la fièvre d’une ville,

Parce qu’un beau toréador aux sourcils noirs

Va passer comme un roi de légende…

Édouard Manet, le Matador saluant, Metropolitan Museum of Art, New York 

Le soir même, ils s’étaient revus. Sabine, qui avait revêtu ce que sa mère, une journaliste et poète un peu fantasque, appelait une « robe de gitane », faisait virevolter ses volants et ses pois en courant le long de la jetée et en déclamant des vers. Face à l’océan, l’hôtel du Palais dressait ses fastes d’antan, majestueux et élégant comme une valse de Vienne ; Sabine adorait entendre sa grand-mère raconter les folles soirées de l’Impératrice Eugénie, et plus encore son père citer aussitôt quelque phrase de Jaurès, taquinant la délicieuse vieille dame. L’avocat, passionné de politique, regardait d’un œil critique cette France nouvelle dont ses amis et lui-même dissertaient souvent, dans le grand salon de la Villa Solitude.

Ce jour-là, justement, il avait été invité par des amis espagnols à partager l’allégresse de la corrida, et, tandis que Sabine charmait les dames en récitant ses textes, il comparait la vie politique de la vieille Europe à une arène…Tous ces noms qui résonnaient, Franco, Hitler, Mussolini… Toutes ces clameurs qui semblaient menacer la paix…Mais Pedro, un professeur madrilène, lui expliqua gravement que la Corrida était un combat, et non une guerre. Un combat juste et respectueux, contrairement à la guerre, dont la dernière, la « der des der », avait été une boucherie sans nom…

Un groupe de jeunes gens, devisant gaiement en espagnol, eux aussi, sortit de la terrasse de l’hôtel au moment même où la jeune fille la longeait. Elle se heurta presque à une grande silhouette longiligne et sourit en reconnaissant son chevalier. Rougissante, elle ramena son éventail à ses lèvres pour dissimuler son trouble:

Monsieur le torero ! Ola, que tal, señor picador ? claironna-t-elle en rassemblant les quelques phrases d’espagnol dont elle se souvenait.

Señorita ! Comment allez-vous ? répondit le jeune homme en s’inclinant devant elle et de lui faire un baisemain. Je m’appelle Juan de Olvidado, j’arrive de Séville. Je vais vivre quelques mois dans la propriété de mon oncle, en Arles. Connaissez-vous cette ville, Mademoiselle…

Sabine, Sabine Sicaud, répondit la jeune fille en se retournant pour présenter son nouveau héros à sa famille.

La soirée avait été délicieuse, tout comme les journées inoubliables qui s’en étaient suivies. L’oncle de Juan était un ami de longue date de Pedro, et les familles des deux jeunes gens ne tardèrent pas à sympathiser. Ce soir-là, tandis que les adultes devisaient politique, Juan et Sabine restèrent un peu à l’écart, enivrés par les embruns qui fouettaient les rochers du vieux port. Fasciné par la culture de cette toute jeune fille de quatorze ans qui, malgré son innocence, avait déjà remporté de prestigieux prix de poésie, Juan lui raconta l’Espagne et les taureaux, sa terre aride, sa passion, tandis que Sabine lui citait Yeats et Alphonse Daudet.

Elle vivait au fin fond de son Lot-et-Garonne comme une Madame de Sévigné du vingtième siècle, échangeant de longues lettres avec Anna de Noailles et d’autres grands noms de la littérature, écrivant des poèmes dont tous louaient la force…

Mon cœur se souviendrait qu’il fut un cœur trop lourd

Et ne serait jamais un cœur neuf, sans patrie,

Sans bagage à porter de vie en vie…

L’oncle de Juan proposa aux Sicaud de venir terminer la saison en Arles, et c’est ainsi que les jeunes gens passèrent l’été 1927 dans le mas de la ganaderia. Sabine apprit à monter à cru tandis que Juan écrivit son premier poème. La Camargue les ensorcela, la Corrida les rapprocha, l’amour les foudroya : les cigales assourdissantes couvrirent les soupirs de leur premier baiser…Au 15 août, enfin, de retour sur la côte basque, Sabine accompagna le jeune homme à la Féria de Dax. Lors du paseo, ce n’est pas un regard de braise qu’il lui jeta, mais un immense bouquet de roses rouges. Dans la poche de son traje de luces, tout contre son cœur, il sentait la brûlure des vers que Sabine venait de lui dédier :

N’oublie pas la chanson du soleil, Vassili.

Elle est dans les chemins craquelés de l’été,

dans la paille des meules,

dans le bois sec de ton armoire,

…si tu sais bien l’entendre.

Elle est aussi dans le cri du criquet.

Vassili, Vassili, parce que tu as froid, ce soir,

Ne nie pas le soleil.

Sabine frissonna en repensant au soleil fou de l’été. Elle referma la croisée et descendit l’escalier en boitillant. Elle commençait à redouter le soir, et puis les nuits, surtout, les longues nuits où le sommeil lui refusait sa grâce. La vilaine blessure qu’elle s’était faite en trébuchant contre ce petit rocher pointu, au dernier jour de l’été, sur la plage des Basques, ne se décidait pas à guérir. Elle espérait pourtant être rétablie pour Noël, puisque Juan annonçait une éventuelle visite. Maître Sicaud irait le chercher à la gare de Montauban, et Sabine se faisait déjà une joie de lui montrer les paysages calmes et assoupis de sa belle campagne de l’Agenais.

Mais Juan ne vint pas, pas plus à Noël qu’au printemps. Retenu dans l’hacienda de ses grands-parents maternels, en Argentine, il écrivait à Sabine de longues lettres pleines de vent, de pampa et de cactus… Il racontait les chevauchées, les nouvelles passes qu’il apprenait, et puis il lui parlait de leur maison, de ces ailleurs qu’ils visiteraient, de tous les chemins qu’il voulait parcourir avec elle. Il lui décrivait même la ganaderia qu’il dirigerait, lorsque serait passé le temps de la corrida et des lumières… Il voulait beaucoup d’enfants, autant d’enfants que de poèmes…

Ne regarde pas si loin, Vassili, tu me fais peur.

N’est-il pas assez grand le cirque des steppes ?

Le ciel s’ajuste au bord.

Ne laisse pas ton âme s’échapper au-delà comme un cheval sauvage.

Tu vois comme je suis perdue dans l’herbe.

J’ai besoin que tu me regardes, Vassili.

Sabine, elle, se retirait peu à peu de ce monde, entrant en elle-même comme on entre au couvent ; il lui semblait, tant sa douleur était vive, devoir renoncer à tous ces lointains. Noël, cette fête qu’elle adorait, elle le passa recluse dans sa chambre, à relire Selma Lagerlöf. Elle voulait les revoir, oui, ces neiges, ces lumignons d’hiver, mais son corps devenu une insulte ne lui permettait plus que ces merveilleux voyages imaginaires…

La Comtesse de Noailles ne réussit pas, elle non plus, à lui faire entendre raison. Elle voulait lui faire consulter des amis médecins à Bordeaux, mais la jeune fille se refusait à quitter la villa. On eût dit qu’elle attendait une visite, une visite si importante qu’elle ne pouvait souffrir le moindre éloignement, dusse-telle en mourir…Car Sabine souffrait d’un mal inexpliqué. Enfiévrée, comme rongée, elle hurlait en silence, griffant ses cahiers d’une écriture vengeresse en appelant la mort. Parfois, la nuit, en ses draps de lin lourds d’avoir porté ses maux, elle se débattait en gémissant et ne voyait plus que le sang, le sang qui éclaboussait ses rêves… Et puis l’aube la baignait de son réconfort solaire, et, lorsque les premiers rayons du printemps filtraient à travers les persiennes, la jeune fille parfois dansait à nouveau au rythme de l’Espagne…

Du sang… Je le sais trop. J’en ai l’horreur,

Le remords comme vous qui chérissez les bêtes.

Mais ce vertige de soleil ! cette couleur

De Goyas qui bougent et chantent – ce que jette

L’éclat des éventails, des fleurs,

Des lèvres et des yeux sur les plazas en fête

A Séville, à Madrid, partout oů l’on entend

Des grelots et des castagnettes…

Ce décor éclatant

Où des mules aux pompons rouges se profilent…

Édouard Manet: Victorine Meurent en costume d’Espada, Metropolitan Museum, New York.

Un matin, ses parents la trouvèrent inanimée. Elle tenait en ses mains une gazette barrée d’un titre racoleur : « Le torero et la meneuse de revue » …On y parlait d’une soirée un peu arrosée lors des férias de Pentecôte, et de Juan, qu’un photographe avait surpris dans les bras pleins de plumes d’une Joséphine Baker de province…La lettre du jeune homme, dans laquelle il se confondait en excuses, expliquant la nuit de mai, les mojitos, l’entraîneuse, ne suffit pas à convaincre Sabine.

Pourtant, elle pardonna. Elle se souvint que l’amour excuse tout, supporte tout, elle regarda son mécréant de père de ses yeux pleins de fièvre et lui récita I Corinthiens 13, toute de blanc vêtue, un dimanche de juin, petite mariée confiante et lumineuse… Et elle écrivit à Juan, lui demandant de vite venir, s’il voulait la serrer dans ses bras avant les férias de l’été…

Amour, mon cher Amour, je te sais près de moi

Avec ton beau visage.

Si tu changes de nom, d’accent, de cœur et d’âge,

Ton visage du moins ne me trompera pas.

Les yeux de ton visage, Amour, ont près de moi

La clarté patiente des étoiles.

De la nuit, de la mer, des îles sans escales,

Je ne crains rien si tu m’as reconnue.

Mon Amour, de bien loin, pour toi, je suis venue

Peut-être. Et nous irons Dieu sait où maintenant ?

Depuis quand cherchais-tu mon ombre évanouie ?

Quand t’avais-je perdu ? Dans quelle vie ?

Et qu’oserait le ciel contre nous maintenant ?

Juan promit. Il irait encore faire l’ouverture des corridas de Bayonne, et puis il passerait à Biarritz et lui rapporterait un cierge de « leur » église, de Sainte-Eugénie, et puis du sable, aussi. Il lui apporterait le monde, il la guérirait, torero thaumaturge. Sabine l’imagina dans son traje de luces, et elle savait que chaque combat contre le taureau ressemblait à ses propres nuits, lorsque le mal qui l’abimait lui plantait ses banderilles dans sa chair tendre. Elle luttait, elle aussi, à armes égales, aux maux elle répondait avec ses mots de poétesse folle, comme le taureau regarde le toréador avant de tenter de le renverser. Sabine voulait encorner ses souffrances.

Laissez-moi crier, crier, crier …

Crier à m’arracher la gorge !

Crier comme une bête qu’on égorge,

Comme le fer martyrisé dans une forge,

Comme l’arbre mordu par les dents de la scie,

Comme un carreau sous le ciseau du vitrier…

Grincer, hurler, râler ! Peu me soucie

Que les gens s’en effarent. J’ai besoin

De crier jusqu’au bout de ce qu’on peut crier.

Qu’il est difficile de partir en été… Ne plus sentir le poids de cet arbre chargé de fruits… Ne plus entendre les martinets tournoyer inlassablement dans leurs crépuscules bleutés… Ne plus respirer ces aubes flamboyantes, lorsque les roses gorgées des parfums de la nuit ploient encore sous le velours des rosées…

Sabine luttait, de toutes ses forces. Elle ne voulait pas partir, elle n’avait jamais dit souhaiter quitter le monde, chaque parcelle de son âme implorant un retour à la vie, aux sens, aux plaisirs… Petite Thérèse profane, elle parcourait son chemin de croix en vomissant ses souffrances, n’aspirant qu’à la guérison…

Plus son souffle se faisait court, plus ses mots étaient intenses. Sabine écrivait de toutes ses forces, petite luciole aux abords du matin, sachant que l’aube proche détruirait son éclat… Son cœur épuisé ne battait plus qu’au rythme de ses poèmes, s’emballant comme un cheval fou, comme la mer envahissant le passage du Gois… Alors que la vie peu à peu désertait La Solitude et le petit corps outragé, l’esprit de la jeune fille, plus vif que jamais, se ressourçait en ses mémoires. En pensées, elle était auprès de Juan, l’imaginant pénétrer dans l’arène, sous les vivats du public, le soleil fou des Landes illuminant son habit de Lumières.

Pardonnez-moi de ne plus voir que la beauté

Du poème barbare, et d’oublier l’épéé

Sous la cape écarlate…

Il faudrait moins d’été,

Moins de soleil peut-être et de roses coupées,

Moins d’éventails ouverts et de gens qui se hâtent,

Pour dire – le pensant – : Je ne veux plus vous voir,

Ô corridas de muerte,

Corridas aux couleurs des romantiques soirs

Dont la muleta saigne entre des rochers noirs

Sur les arènes de la mer luisante et verte…


Il faudrait moins d’été, oui, moins de roses coupées, moins d’éventails ouverts et de gens qui se hâtent, pour accepter de mourir un matin de juillet… Sabine délirait, à présent, respirant difficilement, son râle d’agonie faisant hurler sa mère, tandis que son père n’avait même pas de Dieu à maudire…

Le 12 juillet 1928, Juan, tout à ses lumières, se battit comme un beau diable, roi de l’arène, ne pensant qu’à sa reine qu’il ne savait presque morte. Au moment même où le taureau renonça, au moment même où Juan allait lui porter l’estocade et où la foule en liesse l’acclamait, Sabine se dressa sur son lit, les yeux grands ouverts, murmurant « Corridas de muerte », avant de s’endormir dans les bras de son père. Le jeune homme, lui, s’effondra, terrassé par une crise cardiaque.

Les jeunes gens furent portés en terre ensemble. Ce que les hommes n’avaient pas pris le temps d’unir devint une même poussière.

On raconte qu’autour de leur tombe, les enfants disent des vers comme on part en voyage, et aussi que les femmes s’y mettent à danser, tandis que leurs âmes chantent au son du flamenco. Les garçons, eux, s’en échappent pour courir vers l’arène.

…sans doute,

Faudrait-il échapper à l’ensorcellement

Du mot magique : « A los toros » …

Édouard Manet: Le Toréador mort, National Gallery of Art, Washington.

***

Corrida de muerte

Du sang… Je le sais trop. J’en ai l’horreur,
Le remords comme vous qui chérissez les bêtes.

Mais ce vertige de soleil ! cette couleur
De Goyas qui bougent et chantent – ce que jette
L’éclat des éventails, des fleurs,
Des lèvres et des yeux sur les plazas en fête

A Séville, à Madrid, partout où l’on entend
Des grelots et des castagnettes…

Ce décor éclatant
Où des mules aux pompons rouges se profilent…

Ah ! tout cela, toute la fièvre d’une ville,
Parce qu’un beau toréador aux sourcils noirs
Va passer comme un roi de légende – pourrais-je,
Ayant vu tout cela, dites, ne plus le voir ?

Ne plus revoir les gradins qu’on assiège,
L’arène fauve où la quadrille décrira
Cette courbe qui s’infléchit vers les tribunes,
Le geste, en rapide salut, d’une main brune
Vers l’œillet qui s’effeuille aux doigts des señoras;

L’or et l’argent brodés; le chatoiement des soies;
Dans l’air, cette dansante joie

Où la clef du toril tombe subitement
Comme un défi poignant le cœur… sans doute,
Faudrait-il échapper à l’ensorcellement
Du mot magique : « A los toros », que chaque route,
Chaque balcon, demain, se renverra,
Bayonne, sous ton ciel aux couleurs espagnoles…

Mais, oublier ? Voyez flotter les banderoles !
Plus haut que les frontons d’Aguilera
Monte cette rumeur, là-bas… Pardonnez-moi,
Taureaux noirs aux beaux yeux sauvages qui s’affolent,
Pauvres doux vieux chevaux ruant d’effroi,
Pardonnez-moi… Devant l’art souple qui se joue
De la mort et la brave – et le cadre où se noue
Le drame préparé dans les ganaderias
Là-bas, au pied vert des montagnes –
Je ne sais plus pourquoi, je ne sais pas
Comment l’amour de ces choses me gagne !

Pardonnez-moi de ne plus voir que la beauté
Du poème barbare, et d’oublier l’épée
Sous la cape écarlate…
Il faudrait moins d’été,
Moins de soleil peut-être et de roses coupées,
Moins d’éventails ouverts et de gens qui se hâtent,
Pour dire – le pensant – : Je ne veux plus vous voir,
Ô corridas de muerte,
Corridas aux couleurs des romantiques soirs
Dont la muleta saigne entre des rochers noirs
Sur les arènes de la mer luisante et verte…


Biarritz (Veille de course).

Sabine Sicaud.

Ce texte est à retrouver dans le recueil Mémoires d’Autan, Prix Camille Pujol aux Jeux Floraux de Toulouse en 2020. https://www.thebookedition.com/fr/memoires-d-autan-p-371712.html

Notes :

Tous les extraits sont des vers de Sabine Sicaud, poétesse prodige morte de Villeneuve-sur-Lot, née le 29 février 1913, morte à quinze ans, sans doute d’ostéomyélite, le 12 juillet 1928. La nouvelle est une fiction inspirée de la vie et des textes de la jeune fille…

Ce texte a été écrit il y a quelques années pour le Prix Hemingway… Merci à la richesse de ce site qui m’a permis de trouver inspiration et photos: https://www.sabine-sicaud.com/

Sabine avait remporté le prestigieux Jasmin d’Argent: https://www.sabine-sicaud.com/infos-et-documents/prix-litteraires/60-prix-litteraires/jasmin-dargent/284-discours-de-marcel-prevost.html

Une « nouveauté » pour découvrir l’un des recueils de Sabine: https://editionsveliplanchistes.fr/sabine-sicaud/

Bel an neuf! #bonneannée #2021 #poésie #voyages #confinement

Chères toutes, chers tous!

Avec un peu de retard à la suite de soucis de santé, recevez tous mes vœux pour cet an neuf: qu’il vous soit, ainsi qu’à vos aimés, joie, lumière et douceur.

Trois anciens poèmes pour nous souvenir des voyages qui nous semblent si lointains et inaccessibles, des campagnes qui nous manquèrent tant durant les confinements, et un dernier poème presque prémonitoire:)

Une pensée particulière à toutes celles et ceux qui ont été malades et/ou qui ont perdu un proche.

Prenez soin de vous! Aimez-vous! Que les cœurs soient unis et qu’ensemble nous résistions au virus et au découragement!

PS: n’ayez pas peur du vaccin…

Auch…, un premier janvier…

Un jour nous irons vers les Nords

Un jour nous irons vers les Nords
Nos paysages seront blancs d’or
Reine des Neiges tu m’aimeras
Cristal de l’œil repartira

Je serai Gerda ou bien la Reine
Palais de Glace fondra sans peine
En fjords folies fendrons nos rêves
Vie boréale passion sans trêve

Un jour nous irons vers les Ests
Vers des toundras inaccessibles
En yourtes libres lâchant du lest
Humant ces bises inaudibles

Nous grimperons Himalayas
Amour sherpa de nos tendresses
Toujours je serai ta Geisha
Sous cerisiers tu me caresses

Un jour nous irons vers les Suds
Oubliant froidures trop prudes
Palmiers de feu air indigo
Terres sauvages douceurs des eaux

Quatre éléments un seul amour
Tous nos lointains disent « toujours »
Abyssinie parée de sienne
Îles Marquises céruléennes

Un jour nous irons vers les Ouests
Vers une Irlande aux embruns vifs
Rousseurs rochers l’amour nous reste
Voilier ancré en château d’If

Une certitude et un voyage
Comme un élan d’envols immenses
Comme l’arc-en-ciel en paysage
Points cardinaux des mille transes.

Vienne…

Se souvenir des belles choses

Se souvenir des belles choses
Du vent qui siffle sur les lauzes
De ces châtaignes en bogue douces
Et des clairières gorgées de mousses
Savoir encore le goût des mûres
Qui éclatent à nos palais d’été
Et de ces rires en cousinades
Sous les glacis de la cascade
Lorsqu’en retrait du monde adulte
Nous échangions premiers baisers
Se souvenir de l’aigle noble
Et de la buse en la vallée
Ils hurlent majesté aèdes
D’un temps où seule comptait
La vérité
Se souvenir de mots si simples
Margelle bougie édredon
La vie n’était que plume d’ambre
Et la lumière vacillait
L’eau gouttait en ribambelle
Elle coulait de source vive
Se faisait truite en ru d’été
Se faisait lac en vraie montagne
Et mer là bas côté garrigues
Notre eau puisait en monde propre
Et nous savions le poids des beaux
Se souvenir des odeurs sombres
Fermer les yeux sur nos antans
Voilà la cave aux vins poussière
Et les pommes suries embaumant
Montons échelle vers poutrelles
Foin et graines aux blonds décors
Et la malle aux mille dentelles
Maie de la bru bonnet jeté
Oh vous moulins tournez encore
Se souvenir des pas sur neige rêche
Blottis glacés on rêve au feu
Minuits chrétiens la cloche sonne
Nos noëls ressemblaient à un « Martine »
Et Sébastien parmi les hommes
Nous fredonnait ses brumes claires
Se souvenir des jours d’école
Des encriers violets tachés
Nous étions tous des Petit Chose
Meaulnes m’aurait bien épousée
La Seine prend sa source
Et ma vie me détrousse
Peu à peu je me noie en bien tristes horizons
Rendez-moi Saint-Louis sous le chêne
Et l’autre dit le Hutin
M’entendez-vous vieille Pucelle
Qui guérira mes écrouelles
La vie se fait tendre buvard
Se souvenir de nos enfances
Nous redresser toucher du bois
La vie était une évidence
Peut-être n’est-il pas encore trop tard…

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Quelque part dans le Tarn…

Bas les masques !

Bas les masques !
Il ne suffit plus de désirer les frasques
Ou de maudire en sang les impossibles humeurs
Toi et moi nous serons de plus en plus fantasques
Et un jour nous saurons déguster nos bonheurs.

Hauts les cœurs !
Désormais au grand jour je vivrai mes rondeurs;
Nul n’aura la main mise sur mes appétits d’ogre
Vins et miels me seront comme un appât frondeur
Si tu m’aimes à mon corps ne jetteras l’opprobre.

Liberté !
Si le ciel m’appartient, la terre m’est contée:
J’en serai citoyenne jusqu’aux confins des jours!
Voir Venise et mourir mais plutôt y rester;
Nos voyages auront la couleur des amours

Garonne, en voyage immobile…

Et puis, pour rire un peu, en souvenir, mes « mauvaises résolutions » du premier janvier …2009!! Comme elles semblent lointaines, et pourtant si proches:)

Mes mauvaises résolutions….:::)))

Mieux trier mes ordures.
Vraiment. Pas seulement de temps à autre, en visant la bonne poubelle. Ne pas mentir à mon fils en lui disant que j’ai rapporté les piles…
Ne plus utiliser 10 mugs dans la même journée pour mes thés et tisanes.
Ne pas shooter dans le chat, même très légèrement, quand il miaule plus d’une demi heure après avoir déjà eu sa ration de croquettes bio.
Résister à la tentation de regarder les mails toutes les 5 minutes
Disons, m’accorder plutôt 10 minutes.
Ne pas boire plus de 25 tasses de café par jour.
Arrêter de me dire malade pour le plaisir de voir mon doc chinois.
Ne plus mettre les Gipsy King à fond; il n’est pas certain que mes voisins les aiment et ils ne savent pas forcément que cela m’aide à me concentrer lorsque je vide le bac du chat.
Arrêter d’avoir tout le temps des pensées moqueuses et/ou médisantes:
exemple:
Au tribunal, alors que j’y suis pour un ÉNORME souci: « Tiens, je n’avais pas remarqué que dans ma petite ville même les avocates ne se maquillaient pas! »
Ne plus écouter France Info plus de 15 minutes, voire plus, jusqu’à être capable de réciter les flashs aussi bien qu’une poésie de Maurice Carême.
Basculer plutôt sur « Lahaie, l’amour, la vie » en faisant la vaisselle du midi, ça m’évitera de mourir coincée et me permettra de briller dans les soirées en donnant des adresses coquines du fin fond de ma campagne.
Travailler cette idée du lancement d’un MAXI SEXY CENTER dans mon département.
Car le foie gras, c’est has been, non?
Arrêter de ne PAS m’épiler les jambes sous prétexte que je suis « hors ligne ». Oui, on ne sait jamais. Toujours être habillée comme si Karl Lagerfeld himself venait souper. « La STYLE », ou rien.
Lire le Monde. Non, je n’ai pas dit « acheter », ça, ça m’arrive. J’ai bien écrit « Lire ».
Aller à Paris. Le dire, le faire, et recommencer. Parce que la vie, la vraie, se passe statistiquement aux endroits peuplés, nantis de théâtres, de librairies, de quartiers, de rencontres.
Aller à la mer.
Sans rien. Aller à la plage en maillots et en tongues, même sans serviette, et si possible sans enfants, panier, goûter, crème solaire, ballon, livre, portable, monnaie pour les beignets, maillot de rechange, parasol, couche de rechange-bon, ok, je n’ai plus de nourrisson, c’est dans l’absolu-, bouteille d’eau, petits jus.
Juste aller à la plage, regarder, nager, se coucher à même le sable, sentir.
Aller à la montagne.
Sans rien. Aller à la montagne avec une bonne paire de chaussures, une carte et un chapeau-un bonnet selon la saison. Et surtout sans enfants, sacs, deux mille barres de survie, batons que je porte, guide des GR, pique nique débordant…
Faire faire des cartes de visites ciblées, les garder dans des petites pochettes et les distribuer.
Sur la carte pro, bien mettre un titre ronflant et une super photo, et la donner le plus souvent possible, ne pas oublier les liens internet, et ne pas hésiter à aller au devant des possibles. Bien sûr que ça existe, des profs qui quittent l’Education Nationale…
L’autre carte, celle où il est écrit « I’m free, what else? », je la donne comme ça, au feeling, je la tends à cet inconnu croisé au parc et qui a un si beau regard, je la dépose sur le siège de mon voisin de train qui est plongé dans la lecture de Baudelaire-si si, ça existe, aussi!!!-, et je m’épargne ainsi les 39,90 euros de l’abonnement Meetic.
Tiens, à propos Meetic, je blackliste illico toute personne faisant plus de 5 fautes d’orthographe par ligne et je me mets à faire des recherches par mots-clefs.
La quête de l’Homme doit se pratiquer avec la rigueur d’une recherche universitaire.
Je regarde les émissions intelligentes.
Je ne zappe pas quand je vois Arlette Chabot ou Yves Calvi.
Ils sont aussi respectables que Cauet et ont DROIT à leur part d’Audimat.
J’arrête de regarder » Miss Swann », de toutes manières je n’aurai JAMAIS le courage de m’attaquer chirurgicalement à ma ptose abdominale, et il est HORS DE QUESTION que je me transforme en Barbie.
J’admets que ma PREMIERE OPERATION esthétique a été une erreur, et j’assume enfin la joie de ma transformation:
Avant, j’étais blonde à forte poitrine, aux yeux bleus, 95/60/95, je mesurais plus d’un mètre 75 et je chaloupais des hanches et du regard.
Aujourd’hui, je porte de grosses lunettes, je mesure un mètre 60 pour 60 kilos, je n’arrive pas bien à trouver ma taille de soutif et les abdos ne marchent pas, mais je dois être heureuse avec ce nouveau corps et cesser cette nostalgie ridicule. J’ai droit à ma différence.
Je ne tchatte plus avec**** jusqu’à 2h du matin, c’est ridicule.
Je relis Proust, Hugo, j’apprends enfin à tricoter et je fais des chaussettes pour les petits prématurés du Brésil.

https://sabineaussenac.blog/2020/01/06/comme-un-ciel-boreal-voeux-bonneannee-2020-nouvelan/

https://sabineaussenac.blog/2018/12/31/vous-souhaiterbonne-annee-2019/

https://sabineaussenac.blog/2017/12/29/et-puis-2018-deviendra-souvenir-voeux-bonne-annee-2018/

#COVID DIX-NEUF GO HOME ! Joyeux #Noël !#acrostiche #coronavirus

Comment ne pas aimer la fête de Noël,

Où les enfants aux joues rosies rient aux éclats,

Voyant sapin vert aux mille et cent lumières belles

Irradiant de chaleur malgré nos vies à plat…

**

Dans ce monde un peu fou où tant de gens sont morts

Disons fort nos amours à ceux qui nous sont proches

Inspirons les passions, affrontons tous nos torts,

Xanax et Chloroquine accrochés à nos poches !

**

Ne baissons pas les bras et festoyons enfin

En oubliant ces mois de combats ou de peine :

Un virus a rendu toutes nos coupes pleines,

**

Faisant tort aux humains soudés face au destin…

Gageons que pour Noël nous saurons être ensemble,

Offrant joies et cadeaux, qu’enfin le COVID tremble !

( …home!!)

(home 😊)

La lumière, c’est vers elle que tu marchais.#hommage à #SamuelPaty #école #attentat

Ouvrir les yeux.

Crier.

La lumière, c’est elle qui t’a ébloui.

Inspirer ta première bouffée de vie, te blottir, téter, être câliné.

Découvrir ta main, ton reflet. Beau bébé potelé tout gorgé de tendresse.

Jouer tenir assis ramper faire tes premiers pas gazouiller sourire édenté faire tes nuits rire aux éclats dire « papa ».

Regarder le ciel. T’émerveiller de ces vastes plaines auvergnates, courir le long des berges de l’Allier, devenir un garçonnet.

Apprendre à lire à la Communale, ambiance à la Pagnol peut-être, tes parents si fiers de leur fils si éveillé et curieux.

Avoir dix ans, des copains, des cartes panini, des légos et des livres, un ballon, un vélo, des genoux écorchés et toujours le sourire.

La lumière, c’est elle qui t’as guidé : vers ces auteurs que tu as dévorés dès l’adolescence, avec cette appétence pour les savoirs ; vers cette Histoire que tu rencontrais à chaque recoin de Moulins ; vers la géographie qui te donna le goût des voyages.

Grandir, écouter la radio, des CD, découvrir le rock, danser, regarder les sourires et les yeux des filles, aimer, s’émanciper, rêver, se projeter.

Travailler comme un fou, aimer l’école, le collège, le lycée, décrocher son bachot.

La liberté, tu l’as rencontrée à Lyon, jeune étudiant brillant, entre traboules et ENS, quais du fleuve et bibliothèque. À Lyon où coule le Rhône tu as su que ton cours suivrait celui de la transmission, depuis la source de tes apprentissages familiaux jusqu’au confluent de l’école de la République où tu retournerais, vers l’océan des enfants à éduquer.

Apprendre, toujours ; écrire des dissertations, des projets, des mémoires ; sortir, aussi, faire la fête, danser, chanter, être aimé. La fraternité, tu l’as vécue durant ces années étudiantes, en prépa et à la fac.

Passer les concours, te colleter aux savoirs et aux autres, te surpasser et pourtant la chérir plus que tout : l’égalité, celle qui permet à chaque enfant de la République de grandir au gé de l’école, du lycée, de l’université.

Trembler un peu avant ton premier cours, et puis te jeter dans l’arène et aimer cette étincelle, ce frisson de la foule qui t’attend et qui pourrait de toi ne faire qu’une bouchée, jeune prof fragile. Mais ne pas avoir peur, oser transmettre, combattre ta timidité, humble devant le regard des autres mais souverain sur la matière que tu enseignes.

La lumière, c’est vers elle que tu marchais. Celle qui s’allume dans les regards pleins de défi et pourtant d’espérance, celle qui fait briller la joie lorsque l’on a compris un texte ou une idée, celle qui fait danser les esprits toujours en quête d’absolu, comme le tien l’était lorsque tu avais l’âge de tes élèves.

Enseigner corriger guider rassurer calmer départager apaiser faire rire être complice partager aimer : tes cours te ressemblaient.

Et puis la vie qui passe un bonheur des nuages ton fils ta bataille une compagne qui comme toi aime la poésie vos sorties vos partages tout ces petits moments qui tissent nos chemins.

Chaque année sur le métier remettre ton ouvrage ne pas baisser les bras, car chaque enfant doit avoir le droit à l’insolence, au libre-arbitre, à la réflexion. Tu es toujours Charlie et c’est une évidence : décrypter dédramatiser ouvrir les esprits gommer les tensions nommer les libertés dessiner la laïcité se faire le flambeau de l’esprit démocratique.

Soudain l’orage gronde : expliquer t’expliquer faire face à la fronde faire le dos rond faire les cent pas faire front face aux meutes faire bonne figure auprès de tes proches faire des cauchemars faire abstraction des haines et des violences pour faire cours, encore et toujours, même au cœur des tumultes.

Te sentir humilié rabaissé avili isolé abandonné par la hiérarchie vilipendé par des inconnus lynché sur les réseaux sociaux mal à l’aise face aux élèves désemparé devant l’iniquité.

Avoir peur. Mais faire face.

La lumière. C’est vers elle que tu marchais. Enfin, les vacances. T’évader oublier te ressourcer dépasser ces horreurs.

Rabattre ta capuche, raser les murs, prendre un chemin isolé ; ne pas remarquer qu’on te suit, ou qu’on t’attend.

Crier. Hurler. Souffrir atrocement. Te sentir être mutilé découpé égorgé te sentir partir te sentir mourir.

Expirer ta dernière bouffée de vie.

Seul.

La lumière, c’est elle que tu as vu une dernière fois.

Fermer tes yeux.

***

Tu ne sais pas encore que la République que tu as tant aimée fera de toi un martyr. Que U2 veillera sur ton cercueil. Ni que le 2 novembre, le jour de la rentrée, il y aura simplement une minute de silence dans les classes, la lecture d’une lettre, et puis le silence.

Et puis la nuit.

Refuser. Refuser de t’oublier. Refuser d’oublier ta lumière, ton nom, tes combats, ta mort atroce. Sur nos pupitres d’écoliers, sur toutes nos pages lues, sur le fronton de nos collèges crier ton nom : et par le pouvoir d’un mot recommencer ta vie être né pour te connaître pour te nommer : 

Samuel Paty.