Estivales…Antisémitisme, musique, poésie, action…

Un été passé sur les traces de la poétesse allemande Rose Ausländer m’a quelque peu éloignée de mes briques roses…

Voici le projet de départ : En parallèle de l’écriture d’un roman autour de Rose Ausländer, j’avais imaginé la création d’un événement participatif en rédigeant une sorte de « journal de voyage », de Düsseldorf à Czernowitz (où je me rendrai dans un an), en passant par des lieux de mémoire juifs -Berlin, Vienne, où Rose a vécu, Prague, pour respirer l’air de la « Mitteleuropa », et en partageant sur « les réseaux sociaux » (Facebook, Twitter, Instagram) le récit et des photos et vidéos de ma quête, afin de sensibiliser aussi les jeunes publics à cette démarche, un peu à la manière de « Eva-stories » sur Instagram..

Tous les quinze jours, un cimetière juif est profané outre-Rhin… Ma démarche s’inscrit dans une actualté brûlante, car rien n’est acquis… Et les dérives des populismes, dans le monde entier, de Bolsonaro au Brésil à Salvini en Italie, m’amènenet à penser que j’ai raison de vouloir écrire au sujet de Rose…

https://www.tagesspiegel.de/politik/antisemitismus-in-deutschland-jede-zweite-woche-wird-ein-juedischer-friedhof-geschaendet/24865114.html

Le ministre des affaires étrangères Heiko Maas lui-même a récemment appelé à une extrême vigilance… Le rabbin Yehuda Teichtal, prsident du centre d’éducation juive Chabad de Berlin, a été en effet violemment agressé…

https://www.i24news.tv/fr/actu/international/europe/1564643189-allemagne-le-rabbin-yehuda-teichtal-agresse-a-berlin

Car quand un rabbin reçoit des insultes et des crachats, c’est toute la communauté juive allemande qui est visée, et toute l’Allemagne qui ressent honte et dégoût… Heiko Maas affirme que le pire serait l’indifférence face à ces actes ignobles, car c’est bien l’indifférence qui a amené à la Shoah…

https://www.juedische-allgemeine.de/politik/judenfeindlichkeit-ist-gift-fuer-unsere-gesellschaft/

Le réusmé anglais de mon projet:

Rose Ausländer

Rose Ausländer is a Jewish poet from Chernivtsi. Despite her encounter with the horrors of the Shoah, she believed that the power of the word would relay a message of hope to humanity, perfect example of resilience; as a survivor from the Holocaust she has translated her hope through her poetic words. In our time of terrorism and antisemitism, it’s important to share ways of resilience, and poetry can be an amazing way to trust in life again. I would like to write a novel about her, not a biography, but a kind of polysemic work, mixing translations of her texts and romanced story of her life, and parallel to this writing I will share this process on digital ways, reading some of her texts on videos, sharing pics and a diary of my European travel on social medias. I will meet Rose’s editor, a performer, a musician and members from the Jewish community in Berlin, Vienna and Prague…

Ce blog est à retrouver ici :

https://avecmavalisedesoieroseauslander.home.blog/

Voilà les liens vers les trois derniers articles :

** Dans « Un rossignol à Düsseldorf », j’ai relaté ma formidable rencontre avec le musicien Jan Rohlfing et son épouse, qui ont monté un projet de lecture musicale des textes de Rose.

Extraits :

Jetzt ist sie eine Nachtigall

Nacht um Nacht höre ich sie

im Garten meines schlaflosen Traumes…

**

Maintenant elle est un rossignol

Nuit après nuit je l’entends

dans le jardin de mon rêve dans sommeil…

Meine Nachtigall, mon rossignol

https://www.lyrikline.org/de/gedichte/meine-nachtigall-547

***

https://griot-verlag.de/rose-auslaender-wirf-deine-angst-in-die-luft.html

C’est autour d’un gâteau aux framboises et au müsli que Eva-Susanne Ruoff et Jan Rohlfing m’ont reçue le lendemain de mon arrivée à Düsseldorf, dans leur merveilleuse maison non loin de Ratingen, dont l’immense séjour accueille aussi des concerts privés.

(…)

La création de ce “Hörbuch” va d’ailleurs bien au-delà de la simple mise en musique des textes de Rose Ausländer, et c’est aussi ce qui transparaît à la fois lors des multiples concerts donné par l’orchestre de chambre portant le projet – composé de neuf musiciens – et dans le succès du CD; car on retrouve dans ce travail non seulement la modeste magnificence des textes de la poétesse, considérée en Allemagne comme l’une des voix majeures de la poésie du vingtième siècle, mais aussi tous ces thèmes d’une brûlante actualité que sont l’idée de la patrie, de l’identité et de la langue maternelle perdues, de l’exil, des réfugiés…

(…)

Chaque plage s’ouvre sur une lecture de texte, et le silence des pauses, si important pour que l’auditeur s’imprègne de l’anastomose entre lyrisme et musique, s’ouvre ensuite sur les compositions qui varient entre la profusion instrumentale de certains titres et le minimalisme d’autres plages plus épurées. Et l’on se sent transporté aux confins de la Mitteleuropa au rythme des accents yiddish rappelant des violons de Chagall, puis, dans le staccato new yorkais des cuivres et de la batterie, on plonge, au son des notes jazzy rappelant l’exil, dans l’humeur chaloupée de l’outre-atlantique avant de se recueillir dans l’atmosphère feutrée et mono instrumentale des textes tardifs de la poétesse, passant ainsi, au gré des arrangements de Jan Rohlfing, par les mille émotions procurées par cette vie d’artiste.

(…)

Si vous aimez la musique et la poésie, je vous invite à lire l’intégralité du texte en cliquant sur le lien plus haut et à découvrir cette aventure passionnante !

** Dans « Une journée particulière », j’ai raconté l’incroyable journée passée en compagnie de l’éditeur et ami de Rose, Helmut Braun, aujourd’hui en charge du fonds Ausländer et responsable de la Rose Ausländer Gesellschaft.

http://www.roseauslaender-gesellschaft.de/

Helmut m’a accueillie à Düsseldorf et a pris le temps de me montrer tous les lieux de mémoire autour de la vie de Rose, depuis la pension de famille où elle arriva en 1965 au cimetière où elle repose, en passant par la maison de retraite juive dans laquelle elle passa de longues années, grabataire mais toujours incroyablement active en écriture. J’ai pu aussi visiter une superbe exposition consacrée aux poèmes anglais de Rose et, le soir, assister à un concert autour de ces mêmes textes.

Extraits :

Le 12 juillet, en attendant Helmut Braun, j’ai pu tranquillement me plonger dans la superbe exposition consacrée par Helmut Braun aux regards croisés sur Rose Ausländer et sur la poétesse américaine Marianne Moore, entre lettres, images d’archives et textes traduits. Marianne Moore a joué un rôle essentiel lors du changement de style opéré par Rose Ausländer, de nombreux écrits en témoignent et évoquent les textes anglais de notre poétesse, préludes à son retour vers l’écriture en langue allemande après la césure du silence, conséquence de la Shoah. Le livre « Liebstes Fräulein Moore /Beautiful Rose », bien plus que le catalogue de cette exposition, riche et dense, dirigé par Helmut Braun, est disponible aux bien nommées éditions Rimbaud :

https://www.rimbaud.de/neuer.html#liebstesfraeuleinmoore

J’ai pu aussi découvrir les locaux de cette intéressante fondation consacrée au rayonnement et à la mémoire de la culture des anciens territoires de l’Est de l’Allemagne, ainsi que des territoires occupés par des Allemands dans l’Europe du Sud, et à toutes les personnes déplacées lors des grandes migrations autour des deux guerres mondiales.

(…)

Des mots bien différents de ses poèmes de jeunesse, orphelins des rimes et de l’enfance, ayant traversé l’Holocauste et les années d’exil et sans doute aussi influencés par « la » rencontre avec Paul Celan… En témoigne ce poème dont le titre est aussi celui du recueil rassemblant les œuvres de 1957 à 1963 :

Die Musik ist zerbrochen

In kalten Nächten wohnen wir

mit Maulwürfen und Igeln

im Bauch der Erde

In heißen Nächten

graben wir uns tiefer

in den Blutstrom des Wassers

Hier sind wir eingeklemmt zwischen Wurzeln

dort zwischen den Zähnen der Haifische

Im Himmel ist es nicht besser

Unstimmigkeiten verstimmen

die Orgel der Luft

die Musik ist zerbrochen

La musique est brisée

Dans de froides nuits nous vivons

avec des taupes et des hérissons

dans le ventre de la terre

Dans de froides nuits

nous nous enterrons plus profondément

dans le flux sanglant de l’eau

Ici nous sommes coincés entre des racines

là entre les dents des requins

Au ciel ce n’est pas mieux

des dissonances désaccordent

les orgues de l’air

la musique est brisée

Nous remontons en voiture. Je suis très émue de concrétiser le lien qui me lie à Rose depuis tant d’années en posant mon regard sur ce qui a été sa vie…

(…)

De 1972 à sa mort, en 1988, Rose demeurera donc en ce lieu assez spécifique, puisque d’une part magnifiquement situé, et d’autre part empreint d’une réelle philosophie de vie, comme en témoigne ce bel article que je vous invite à lire.

https://journals.openedition.org/tsafon/409?lang=fr#text

Certes, suite à des transformations, la chambre dans laquelle Rose séjourna, grabataire mais toujours active en écriture, n’existe plus, mais un petit salon porte encore son nom, et j’ai eu plaisir à marcher sous les frondaisons des arbres du Nordpark qu’elle affectionnait tant…

Le foyer Nelly Sachs, maison de retraite juive de Düsseldorf

(…)

J’aime infiniment les cimetières allemands, et celui-là ne déroge pas à la règle : paisible, ombragé par d’immenses arbres, on peut y flâner comme dans une forêt… Rose est morte le 3 janvier, le jour de mon anniversaire, en 1988… Elle repose parmi d’autres tombes juives, et je vais déposer un petit caillou sur la pierre tombale, la matzevah, selon la tradition hébraïque. Le caillou provient du Waldfriedhof de Duisbourg, dans lequel est enterré mon grand-père allemand… En accomplissant ce geste hautement symbolique au regard de mon histoire personnelle et de mon lien avec le judaïsme, j’ai l’impression qu’une boucle est bouclée…

La tombe de Rose, au Nordfriedhof

(…)

Pour découvrir plus précisément la vie de Rose, je vous renvoie donc vers cet article détaillé et illustré…(cliquer sur le lien plus haut!)

** Enfin, dans « Nausicaa, Rose Ausländer et Ai Weiwei: „Wo ist die Revolution“? (« Où est la révolution ? ») », j’ai thématisé ma rencontre avec l’artiste Ai Weiwei, au gré d’une monumentale exposition consacrée en partie à l’exil et aux Migrants, vue au K20 et au K21… J’ai été bouleversée par les passerelles entre le travail de ce dissident chinois et les écrits de Rose…

Extraits :

Nausikaa

Schilf und Zikadensilber

Schnuppen die Blaubucht entlang

Der Wandrer erwacht

Zersplitterte Sterne im Blick

Nausikaas Antlitz aus Tau

taucht auf

und spiegelt sich doppelt

in seinen Pupillen

Ihr Haar löst sich

von den Strähnen der Meteore

strömt nieder und schwemmt

die Jahrzehnte weg

Ihre Hand voll Muscheln und Meerschaum

lässt alles fallen

Sie sammelt das Meer

Gestirn und Gestade

und setzt sie zusammen

Sie sammelt den Fremden

Zelle um Zelle

und setzt ihn zusammen

Sie färbt die Erde

mit Nausikaa-Atem

hängt das Amulett

um Odysseus‘ Hals

und führt ihn zum Vater

im neugeschliffenen Weltall

Nausicaa

Le roseau et l’argent des cigales

Respirations le long de la baie bleue

Le randonneur s’éveille

des étoiles éparpillées dans le regard

Le visage tout en rosée de Nausicaa

émerge

et se reflète doublement

dans les pupilles du promeneur

Sa chevelure se détache

des écheveaux des météores

vogue vers les grands fonds et nage

le long des décennies

Sa main pleine de coquillages et d’écume de mer

laisse tout choir

Elle recueille la mer

les constellations et les rives

et les rassemble

Elle recueille l’étranger

cellule après cellule

et en fait un tout

Elle colorie la terre

avec le souffle de Nausicaa

accroche l’amulette

au cou d’Ulysse

et le conduit vers le père

dans l’univers remodelé

Rose Ausländer, de „Blinder Sommer“ (traduction Sabine Aussenac)

Ces quelques jours passés à Düsseldorf en compagnie de Rose sont aussi l’occasion d’accompagner mon fils dans la découverte de la région de son futur Master (il a obtenu une bourse Erasmus) et de voir quelques musées…

(…)

Ces saynettes rappellent l’arrestation, le 3 avril 2011, de l’artiste, et miment donc le regard d’un surveillant de prison sur les moments du terrible quotidien d’un prisonnier politique. Comment, pour moi, ne pas penser à la jeune Rose, rentrée des États-Unis où elle aurait pu librement demeurer, perdant d’ailleurs la nationalité américaine du fait de son séjour à nouveau hors des USA,  pour revenir en Bucovine, aux côtés de sa mère, et croupissant ensuite durant de longues années dans le ghetto de Czernowitz, en partie cachée dans une cave…

Photo de l’exposition S.A.C.R.E.D

(…)

En parcourant les différentes salles, une émotion submerge le visiteur, avec cette évidence de l’Universel qui si souvent vient percuter l’individu, le briser, lui, fétu de paille malmené par les dictatures ou les colères de la terre, et c’est bien la voie et la voix de l’art que de dénoncer malversations, injustices et brisures…

Certes, le poing levé d’Ai Weiwei et ses doigts d’honneur devant différents monuments du monde peuvent sembler bien loin des murmures poétiques de Rose Ausländer, qui jamais ne « s’engagea » réellement politiquement, tout en thématisant tant de fois la césure de la Shoah… Mais jamais le lecteur ne se trouve non plus dans la mouvance parnassienne de l’art pour l’art, tant les passerelles vers le monde et les hommes, leurs souffrances et leurs malheurs, sont nombreuses…

Performance frondeuse de l’artiste…

(…)

Je fais lentement le tour de ce navire, lisant attentivement des citations inscrites sous la poupe et la proue, dont les mots évoquent les dangers et les aléas de ces exils, pensant bien sûr aux naufragés de mon cher Exodus… C’est bien le livre de Leon Uris, relatant l’épopée tragique de ses passagers, que mon grand-père allemand, qui avait fait le Front de l’Est, m’avait offert l’année de mes treize ans, avant que je ne plonge à mon tour dans l’histoire tourmentée de mes ancêtres… Cet Exodus dont j’ai bien des fois admiré la plaque commémorative à Sète… Et je songe aussi aux transatlantiques empruntés par notre Rose lors de ses allers-retours entre l’Europe et son exil…

Un enfant du camp d’Idomeni, en Grèce…

(…)

Il faut lire le texte entier pour se plonger dans l’univers démesuré d’Ai Weiwei et découvrir les incroyables similitudes entre les destinées des exilés…(Il suffit de cliquer sur le lien en haut du pragraphe…)

Lien vers kes photos de l’exposition

Je mettrai d’autres textes en ligne au fil de mon travail de recherches, tout en continuant à écrire, bien sûr, sur d’autres sujets…

Une merveilleuse fin d’été à toutes les lectrices et à tous les lecteurs qui passeront sur ce blog…

Dame Garonne…

Cézanne, ouvre-toi !

Cet éclat de lune qui me baigne de joie. Ne jamais l’échanger contre un néon sordide.

Se souvenir de l’âpreté des vents, des houppelandes grises où grelottaient nos rêves. Blottis en laine feutrée, ils attendent leurs printemps.

Bien sûr il faudra se soumettre. Et puis s’alimenter, raison garder, louvoyer en eaux troubles. Mais nous ne baisserons pas la garde de nos avenirs.

Aquarelliste, dentellière, allumeuse de réverbères, souffleur de verre : il n’y a pas de sot métier !

Ne jamais renoncer au Beau. Décréter la laideur hors-la-loi : nous deviendrons chasseurs de rimes.

Cercles chamaniques des promesses tenues. Ne pas abjurer notre foi aux mots ; prendre la clé des chants.

Rester l’étudiant russe et la danseuse, ne pas devenir la ménagère et le banquier. Oser ne jamais pénétrer dans un lotissement.

Les soirs bleus d’été respirer les foins lointains et aimer l’hirondelle. Se faire Compostelle : nous sommes notre but à défaut de chemin.

Rêver nos vies toujours ; et veiller aux chandelles : seul celui qui connaît la nuit deviendra rossignol.

L’indécence n’est pas d’être riche ; il n’est pas interdit de préférer le luxe à la misère. Ne pas oublier de partager les soleils.

Aimer la pluie avant qu’elle ne tombe, et la chaleur de l’arc-en-ciel ; s’enhardir en bord de nuit, jusqu’aux mystères d’Eleusis.

Trouver belle celle qui a enfanté et qui est devenue terre et mère ; aimer celui qui a parcouru ses mondes : le printemps est de soie mais l’automne est velours.

Bannir les sordides et ensemencer nos âmes de sublimes ; vivre comme si la mer était à nos portes, en terre océane. Cézanne, ouvre-toi !

(Sabine Aussenac)

Bon anniversaire, Anne Frank !

« Je réalise à l’instant que le courage et la joie sont deux facteurs vitaux.»

/https://www.annefrank.org/en/anne-frank/who-was-anne-frank/qui-etait-anne-frank/

Tu as été mon premier livre « d’adulte »… Je devais avoir moins de 10 ans, mais déjà un accès illimité à l’immense bibliothèque parentale, dans le bureau de mon père, celle des livres de poche…

Est-ce la photo qui m’attira, avec ce quadrillage de cahier d’écolière ? Dès les premières minutes de lecture, je ne t’ai plus quittée… Aujourd’hui, petite Anne, tu aurais eu 90 ans, en ce 12 juin 2019. Tu serais sans aucun doute devenue une vieille dame malicieuse et délicieuse, résiliente et engagée. Je ne pouvais que te rendre hommage, et t’associer à mon projet de roman autour de Rose Ausländer, elle aussi victime de la Shoah.

« Les gens libres ne pourraient jamais concevoir ce que les livres représentent pour les gens cachés. Des livres, encore des livres, et la radio – c’est toute notre distraction. »

Car tu as bien été, Anne, ma marraine en écriture. Certes, depuis ma toute première lecture seule de « Suzy sur la glace » et cette rédaction où, vers 7 ans, je déclarai déjà vouloir écrire comme Andersen dont j’adorais les contes, je savais que les mots guideraient mes chemins. Mais en découvrant ta plume alerte et profonde, sombre et lumineuse, ta plume d’enfant et d’adolescente rêveuse et rebelle, je compris que je pourrais, moi non plus, jamais me taire face aux bouleversements du monde et aux injustices de la vie.

Ton journal, Anne, m’a donc ouverte à la fois à l’écriture et à la césure de la Shoah. Et lorsque, quelques années plus tard, mon grand-père allemand, qui avait fait, dans la Wehrmacht, la campagne de Russie, m’a tendu « Exodus », le livre de Leon Uris, en allemand, que j’ai là aussi dévoré d’un trait, à 13 ans, j’ai su que ma vie durant je porterais cet héritage, semelles de plomb lestant la légèreté de mon bilinguisme et de ma double culture franco-allemande dont je suis si fière…

L’autre côté de moi

L’autre côté de moi sur la rive rhénane. Mes étés ont aussi des couleurs de houblon.

Immensité d’un ciel changeant, exotique rhubarbe. Mon Allemagne, le Brunnen du grand parc, pain noir du bonheur.

Plus tard, les charniers.

Il me tend « Exodus » et mille étoiles jaunes. L’homme de ma vie fait de moi la diseuse.

Lettres du front de l’est de mon grand-père, et l’odeur de gazon coupé.

Mon Allemagne, entre chevreuils et cendres.

La rencontre, toute vie est rencontre, et te rencontrer, Anne, a donné sens et impulsion à ma vie. Longtemps, d’ailleurs, tu as été « ma seule amie »… Un peu différente, très solitaire, plus âgée que mes frères et sœur et engoncée dans un corps trop lourd, j’étais aussi souvent la risée de mes camarades, car vêtue parfois de tenues traditionnelles allemandes ou encombrée d’un goûter au pain noir, bien étrange collation face aux viennoiseries françaises… Combien de fois m’a-t-on, dans la cour de joyeuse de ma chère école publique Colonel Teyssier, à Albi, donné du « Hitler » et du « Bouboule », les deux insultes se confondant en un harcèlement quotidien et lassant… 

Mais qu’étaient ces moqueries face à ce que tu avais, toi, Anne, vécu, cachée dans cette Annexe de longues années durant, livrée à tes peurs, à la faim, à la solitude ?

« A partir de mai 1940, c’en était fini du bon temps, d’abord la guerre, la capitulation, l’entrée des Allemands, et nos misères, à nous les juifs, ont commencé. Les lois antijuives se sont succédé sans interruption et notre liberté de mouvement fut de plus en plus restreinte. Les juifs doivent porter l’étoile jaune ; les juifs doivent rendre leurs vélos, les juifs n’ont pas le droit de prendre le tram ; les juifs n’ont pas le droit de circuler en autobus, ni même dans une voiture particulière ; les juifs ne peuvent faire leurs courses que de trois heures à cinq heures, les juifs ne peuvent aller que chez un coiffeur juif ; les juifs n’ont pas le droit de sortir dans la rue de huit heures du soir à six heures du matin ; les juifs n’ont pas le droit de fréquenter les théâtres, les cinémas et autres lieux de divertissement ; les juifs n’ont pas le droit d’aller à la piscine, ou de jouer au tennis, au hockey ou à d’autres sports ; les juifs n’ont pas le droit de faire de l’aviron ; les juifs ne peuvent pratiquer aucune sorte de sport en public. Les juifs n’ont plus le droit de se tenir dans un jardin chez eux ou chez des amis après huit heures du soir ; les juifs n’ont pas le droit d’entrer chez des chrétiens ; les juifs doivent fréquenter des écoles juives, et ainsi de suite, voilà comment nous vivotions et il nous était interdit de faire ceci ou de faire cela. »

Et encore, là, Anne, tu parlais du passé, lorsque tu n’étais pas encore recluse dans l’Annexe…

J’avais presque honte de mes propres souffrances, et j’ai très tôt commencé, moi aussi, un journal, qui t’était adressé… Et, surtout, je t’ai lue, relue, en tous sens, laissant ton cahier ouvert sur ma table de chevet, sur mon bureau… Tu m’as accompagnée, ma vie durant.

« J’ai envie d’écrire et bien plus encore de dire vraiment ce que j’ai sur le cœur une bonne fois pour toutes à propos d’un tas de choses. Le papier a plus de patience que les gens. »

Tu m’a appris le courage. Celui de faire face à l’innommable, à la barbarie, de ne jamais céder aux pressions, de toujours savoir dire non. Tu t’es, très jeune, battue contre une mère que tu pensais non aimante, puis contre les règles terrifiantes qui régnaient dans le microcosme de votre cachette. J’ai tenté, moi aussi, de m’élever contre les tyrannies, familiales parfois, professionnelles souvent, sociétales toujours, et d’apprendre à mes enfants et à mes élèves ce devoir d’insolence.

« Je ne veux pas, comme la plupart des gens, avoir vécu pour rien. Je veux être utile ou agréable aux gens qui vivent autour de moi et qui ne me connaissent pourtant pas, je veux continuer à vivre, même après ma mort ! Et c’est pourquoi je suis si reconnaissante à Dieu de m’avoir donné à la naissance une possibilité de me développer et d’écrire, et donc d’exprimer tout ce qu’il y a en moi ! En écrivant je peux tout consigner, mes pensées, mes idéaux et les fruits de mon imagination. »

Tu m’a offert l’obstination. Celle qui t’a permis de résister à ces années de plomb, qui t’a donné cette force incroyable de ne pas plier devant l’adversité, lorsque tu savais lever les yeux pour apercevoir un pan de ciel bleu au milieu de ces noirceurs. C’est à toi que j’ai pensé lors des interminables années de mon divorce et de mon enfer social, ou en repassant un grand nombre de fois l’agrégation. Tu n’aurais pas, toi non plus, baissé les bras.

« Une fois, je descendis toute seule pour regarder par la fenêtre du Bureau privé et celle de la cuisine. Beaucoup de gens trouvent la nature belle, beaucoup passent parfois la nuit à la belle étoile, ceux des prisons et des hôpitaux attendent le jour où ils pourront à nouveau jouir du grand air mais il y en a peu qui soient comme nous cloîtrés et isolés avec leur nostalgie de ce qui est accessible aux pauvres comme aux riches.

Regarder le ciel, les nuages, la lune et les étoiles m’apaise et me rend l’espoir, ce n’est vraiment pas de l’imagination. C’est un remède bien meilleur que la valériane et le bromure. La nature me rend humble, et me prépare à supporter tous les coups avec courage. »

Tu m’as légué l’espérance. Cette faculté si précieuse de ne pas se laisser démonter par les coups du sort, cette capacité que tu avais de penser que la guerre se terminerait et que tu redeviendrais un jour la jeune fille insouciante qui pensait aux garçons et au cinéma. C’est de toi que je tiens cette force et cet amour de la vie qui, au plus profond de mes tourments, m’a permis de toujours me lever avec la joie de vivre chevillée au corps et avec cette absolue persuasion que les hommes peuvent être bons et vivre ensemble malgré mille différences. 

« Je crois malgré tout que dans le fond de leur cœur, les hommes ne sont pas méchants.»

Tu m’a guidée ainsi en allégresse. Toi, petite Anne, prisonnière d’un destin implacable, morte dans les atroces tourments des Camps d’extermination à quelques semaines de l’arrivée des Alliés, tu as été, pourtant, ma lumière. Car ta voix, si puissante, si enjouée, si guillerette malgré les certitudes de la barbarie, m’a insufflé ce goût des mots et de la vie.

« Faire du vélo, aller danser, pouvoir siffler, regarder le monde, me sentir jeune et libre : j’ai soif et faim de tout ça et il me faut tout faire pour m’en cacher ».

Je t’en remercie.

« C’est un vrai miracle que je n’ai pas abandonné tous mes espoirs, car ils semblent absurdes et irréalisables. Néanmoins, je les garde car je crois encore à la bonté innée des hommes. Il m’est absolument impossible de tout construire sur une base de mort, de misère et de confusion, je vois comment le monde se transforme lentement en un désert, j’entends plus fort le grondement du tonnerre qui approche et qui nous tuera, nous aussi, je ressens la souffrance de millions de personnes et pourtant, quand je regarde le ciel, je pense que tout finira par s’arranger, que cette brutalité aura une fin, que le calme et la paix reviendront régner sur le monde. »

Et c’est naturellement toi qui as porté tous mes engagements autour du « devoir de mémoire », avec l’assurance que je me devais d’être une « passeuse », une « veilleuse », malgré les moqueries parfois (« toi, encore avec tes juifs…t’en as pas marre, à force, de la Shoah ? » ), malgré la lassitude souvent, comme après les attentats de Toulouse et la mort d’enfants juifs, encore et toujours, au cœur de la ville rose, en 2012, car toujours nous devrons rester debout, nous, les « survivants » de la génération d’après, ayant encore entendu la voix de ceux qui sont revenus des Camps, afin de transmettre le flambeau de l’Indicible.

Tu as été une petite fille heureuse, une adolescente cloîtrée mais combative, puis tu es devenue une étoile, une icône, un modèle. Tu incarnes encore aujourd’hui le destin des millions d’enfants broyés par le génocide, et ta joie de vivre a été celle de toutes les petites filles emportées dans des trains, depuis le Vel d’Hiv jusqu’en Pologne, depuis toutes les rafles sévissant dans notre Europe dévastée et soudain privées de leur destinée, de leur allégresse, de leur vie. Tu incarnes aussi, à mes yeux, le destin de toutes les victimes de toutes les guerres, tu pourrais écrire ton journal dans les ruines d’Alep ou depuis un sombre équipage empli de Migrants…

C’est pourquoi je te confie, petite Anne, le destin de «notre Rose », puisque j’ai toujours ce philosémitisme et l’amour des mots chevillés au corps et que je souhaite raconter l’histoire d’une autre passeuse de mots, la poétesse Rose Ausländer… Tout est lié, dans la ronde des destins brisés et des mots perdus, puis retrouvés, car je souhaite faire connaître l’extraordinaire talent de Rose à un vaste public, pensant plus que jamais que la poésie peut sauver le monde.

« Il est absolument impossible de construire sur une base de mort, de misère et de confusion. »

C’est pourquoi, Anne, tu m’accompagnes aujourd’hui plus que jamais dans mon propre voyage… Et vous, chers lecteurs, je vous invite donc à nous rejoindre, en allégresse et mémoire, auprès de Anne et de Rose…

https://fr.ulule.com/voyage-auslander/

Nos armoires

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C’est comme un adieu…Mais en fait, ce n’est qu’un au revoir. Malgré tout, il faut un certain courage pour, deux fois l’an, se séparer de nos compagnons de toujours, qui nous entourent de bien près, nous englobent, nous portent et nous rassurent : nos vêtements, dits « d’hiver » ou « d’été »…

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Ouvrir l’armoire. Soupirer, en pensant qu’avec tous ces changements climatiques, ces heures que nous allons passer à trier, ranger, étiqueter seront peut-être vaines. Et puis, en attrapant à pleine main l’étoffe molletonné de nos gros pulls plus proches des doudous des petits que d’un lainage, se souvenir d’une autre douceur, celle que notre mère appelait « Modenschau », « défilé de mode » en allemand…

Nous défilions devant la glace de l’armoire de notre chambre, ou parfois en bas, au salon. Souvent, maman mettait l’un de ses disques préférés, pour égayer encore l’atmosphère. Et c’est au son de Bill Haley et de ses « Comets », des Beatles ou de « Nathalie » que nous enfilions nos robes à col claudine et autres pattes d’éph’ pour vérifier ce qui nous irait encore à la saison suivante, ce qui passerait dans l’armoire de sœurette, serait envoyé à nos cousines ou serait remisé pour quelque génération suivante… C’est accessoirement ainsi que mes filles m’en veulent toujours, plus de vingt ans après leur enfance, de leur avoir fait porter des robes des seventies… Pourtant, elles étaient délicieuses, mes poupées, dans les tenues crochetées par ma grand-mère ! Et je ne regrette pas de les avoir fait grandir dans des fleurs et des volants plutôt que dans des jeans troués ou des robes moulantes noires aguicheuses…

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Les gros pulls veloutés sont donc sagement pliés, puis déposés dans un grand sac poubelle (propre, je vous rassure) agrémenté de grains de lavande piqués, cette année, à Basso Cambo, au cœur de ce Mirail périurbain dont je vole chaque jour quelques instants rupestres en y changeant de bus, y cherchant les arbres et les coins de verdure…

Viennent ensuite les velours, mes tuniques adorées, plus chatoyantes les unes que les autres, petites mémoires de ce qui aurait pur être et adviendra peut-être un de ces prochains hivers… Au gré des pourpres et des ors, imaginer cette soirée où nous irions faire éclater quelque bulle de champagne dans un grand restaurant, se dire que, l’année prochaine, c’est sûr, nous fêterons dignement la Saint-Sylvestre…

Plier aussi les jupes longues, les robes, les tweeds, ceux qui nous font toujours dériver vers une Irlande dont nous arpenterions les verts et les mauves, fouettée par les bruyères et les vents – quand notre maximum, depuis des mois, côté campagne, consiste à admirer, par temps clair, la grandiose chaîne des Pyrénées qui se profile derrière le champ de colza juste avant que le bus n’arrive au collège…

Les étagères se clairsement, les cintres se vident et se balancent comme les mats d’un bateau attendant misaine, on hésite sur le sort réservé aux vêtements de « mi-saison », ceux que, depuis quelques années, on ne porte plus, puisque le ciel a pour vilaine habitude de nous faire passer à présent directement de canicule à frimas, nous privant de nos divines petites vestes de velours et de nos jolis bas ajourés, nous obligeant à enfiler directement nos lainages et nos oripeaux matelassés… Pleine d’espérance folle, on remise quelque jolies pièces vers l’arrière de l’armoire, il faudra simplement se souvenir de leur existence après nos longs mois d’été et éviter de nous engoncer trop vite dans les informes tenues sans âme du quotidien…

Vraie femme nous sommes, faisant le fameux « yo yo » depuis notre enfance, étant passée de 90 kilos à 55 en 2004, quand nous avions décidé d’en finir avec les tailles XXL, avant de grignoter imperceptiblement, de Nutella en stress divers, notre taille de guêpe pour remonter, ménopause aidant, vers un petit 67, et, récemment -merci à l’EN qui nous fait voyager trois heures par jour cinq fois par semaine !-, de redescendre sous la barre des soixante, youpi ! Vraie midinette écervelée nous demeurerons aussi, persuadée que nous serons capables, si si, c’est certain, de « retrouver un corps de rêve », enfin, – même si nous n’en avons jamais eu !!! – avant l’été à venir, et nous laissons donc en place ces jeans taille basse et ces tuniques moulantes qui, une saison durant, s’étaient imaginés nous vêtir, qui le temps d’une soirée, qui le temps d’un colloque… Tiens, allez, on scelle un pacte avec nous-même, cochonne qui s’en dédie : cette sublime robe noire au décolleté de soie, elle nous ira pour les derniers jours d’été, chiche, on la portera même pour la pré rentrée…

Voilà. L’hiver est plié, à nous l’été ! À nous les étoffes légères comme une brise de juillet soufflant sur des voilages, les petits imprimés guillerets comme un rosé d’Anjou, les échancrures profondes comme une gorge de montagne… Ravie, comme en retrouvailles joyeuses lors d’une cousinade, on plonge à bras raccourcis dans les sacs de l’été dernier, qui regorgent de trésors oubliés, comme passés aux oubliettes au fil des mois de grisaille, de boues froides, de vents déchaînés…

La voilà, NOTRE robe fétiche, celle que nous avons portée lors d’anciens rendez-vous et qui, par le miracle de son étoffe laxe, nous va toujours, faisant fi des variations de notre silhouette…

Nous la portions lors de cette inoubliable soirée qui nous a valu, des années plus tard, le premier prix du concours de nouvelle de Brive, et son orange mâtiné de noir a ce goût de sanguine décrit par Françoise… Enfiler ma robe orange va de pair avec le souvenir de cette phrase lue à dix-sept ans, que j’aurais tant aimée faire mienne, malgré les aléas de mon corps gourd…

«Je m’installai tranquillement sur une marche avec une tasse de café et une orange et entamai les délices du matin: je mordais l’orange, un jus sucré giclait dans ma bouche; une gorgée de café noir brûlant, aussitôt, et à nouveau la fraîcheur du fruit. Le soleil du matin me chauffait les cheveux, déplissait sur ma peau les marques du drap. Dans cinq minutes, j’irais me baigner. » Bonjour Tristesse, Françoise Sagan

Combien d’étés rêvés depuis mon adolescence, d’étés perdus au gré d’une vie compliquée, qui n’ont jamais été synonymes d’insouciance, mais plutôt de combats, d’évasions poussives, de privations, de frustrations… Il faudra bien rompre avec ce cycle des tristesses, oublier les disputes, ne garder que le Beau… Elles étaient jolies et virevoltantes, les robes de princesses de mes filles, lorsqu’elles sautillaient le long des allées d’Étigny ou couraient dans les méandres du parc de la Pique, pendant nos cures à Luchon… Et je me souviens avoir ressorti la robe africaine de mon premier mariage pour cette seule escapade arcachonnaise, tandis que mon garçon qui ne voyait jamais la mer, durant nos années de plomb, escaladait fièrement la dune du  Pyla…

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Accrocher nos vêtements d’été dans notre armoire prend soudain des allures de promesse. Se jurer, croix de bois croix de fer, que cette année, ces merveilleuses tuniques ne resteront pas cantonnées aux berges de Garonne, mais iront danser le long de quelque golfe clair…

Oui, nous irons à Berlin, car il est juste impensable de ne pas passer quelques semaines outre-Rhin, dans notre deuxième patrie dont nous avons si longtemps été privée, mais il faudra aussi renouer avec les sables et les cigales, au moins quelques jours, pour montrer Mare Nostrum à cette jolie robe dont les ancres et les voilages sont comme une invitation au voyage…

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Nous essayons, passons les petits pantalons de lin, les fines bretelles ; une chose est certaine, nous avons de magnifiques épaules, rondes, toutes veloutées, l’une d’elle constellée de tâches de rousseur, vestiges d’un énorme coup de soleil datant de cette époque où les effluves inégalées de l’Ambre Solaire ne protégeaient en rien des UV… Pour le reste, savoir s’arranger, tricher, recouvrir les inégalités et autres ptoses de couleurs éclatantes, et le tour sera joué…

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La chambre se fait à présent océane et alpine, la ville rose est loin. Le superbe kaki de ce pantacourt appelle les sentiers d’été, je peux sentir les herbes folles caresser mes mollets dénudés et entendre le cri de la buse qui fait le Saint-Esprit… Quant aux fleurs éparpillées de mes tuniques, elles dansent au gré des ressacs, langoureusement enlacées autour d’un corps légèrement hâlé, et, en les accrochant d’une main distraite, j’ai les pieds tout mouillés par l’écume, songeant à la douceur vespérale de cette plage désertée par les familles, quand nous marcherions vers la jetée…

Nous ? Je souris. Il n’y a aucun « nous » à l’horizon, mais justement cette promesse de l’été, celle qui fait rêver les filles, de 7 à 77 ans, à des feux de camps et aux guitares, à de longues nuits emplies de grillons et à cette main qui, toute engourdie par le soleil et les vagues, un jour, peut-être, saisira la mienne…

En refermant l’armoire, je caresse doucement les grues de ce peignoir estival qui peut aussi se faire paréo… Et me dis que nos vêtements migrateurs ressemblent, souvent, à ces escouades audacieuses qui s’élancent à travers les cieux, espérant l’infini…

Et quand les grues cendrées voleront sur la ville

Au profond du silence je murmure : Source aveugle, cresson des renaissances.

Les rayons de tendresse qui ruissellent en mes sens font de mes pas soieries, toutes ourlées de gaieté.

Tu me veux exilée. Je ne bougerai pas. 

J’attendrai sous les pins, écoutant la falaise. L’océan qui revient, et les cris de l’effraie. Quand viendra au matin le parfum d’aubépine, je marcherai vers nous, de déserts en ravines.

Au lointain, tu entends mes mots ricocher sur ton cœur. Tu ne m’as plus parlé depuis notre évidence. Je te sens apeuré comme un chevreuil blessé ; j’ai volé tes secrets, j’ai franchi des blessures.

Tu me veux résignée. Je n’espèrerai pas.

Mais je ne tairai pas les fleurs vives et les prés, ni le ciel de printemps, tout perlé d’hirondelles. Je te dirai des villes où des vies nous attendent, et puis je veux ton rire, comme un lac de montagne.

Au creux bleu des promesses, je suis celle qui vient. 

J’irai seule au marché, y voler des framboises, imaginer ta bouche qui picore sur moi. Au midi je verrai quelque film, comme on part en voyage, pour rêver que peut-être tu me prendrais la main.

Tu me veux séparée. Je serai ta moitié.

Et quand les grues cendrées voleront sur la ville, tu sauras que le temps est venu pour aimer.

http://www.refletsdutemps.fr/index.php/thematiques/actualite/ecrits/item/il-ferait-bon-en-ars-en-re

http://www.refletsdutemps.fr/index.php/thematiques/actualite/ecrits/item/encore-un-ete-sans-la-plage

https://www.huffingtonpost.fr/sabine-aussenac/reforme-grandes-vacances_b_2769627.html

Européenne…#électionseuropéennes

Quelle connerie la guerre

Qu’es-tu devenue maintenant

Sous cette pluie de fer

De feu d’acier de sang (Rappelle-toi Barbara, Prévert)

Souvent, je l’imagine, ma maman. Le visage défiguré par la terreur, les mains agrippées à celles de sa propre mère tentant sans doute de faire un rempart de son corps à ceux de ses quatre enfants, dans le vacarme assourdissant des bombardements. Encore aujourd’hui, ma mère tressaille en entendant un avion survoler l’azur de son petit paradis tarnais. Elle est pourtant bien loin de sa Rhénanie natale, et bien de l’eau a coulé dans le Rhin depuis ces années où, petite fille aux nattes blondes et aux yeux si clairs, elle espérait le retour de son père parti sur le front russe en tremblant sous les bombes des Alliés, son ventre criant famine quand elle cherchait des épluchures de pommes de terre pour les dévorer.

Ma mère, Gesche, et son jeune frère, mon oncle Peter

Mon père, lui, n’a de la guerre presque que des souvenirs joyeux. Ils n’étaient pas bien malheureux, son grand-frère et lui, dans le petit village de la campagne tarnaise depuis lequel mon grand-père français aidait les Maquisards, cachant des armes sous les tuiles et continuant sans doute à déguster les cochonnailles préparées par ma grand-mère.

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Mon père , Yvan, et son frère apiné, mon oncle Jacques

J’ai grandi entre les récits de ces deux enfances si différentes, écartelée parfois dans ma propre mémoire, tandis qu’à l’école des petites pestes écervelées de mon école de filles me surnommaient « Hitler », quand les métissages n’étaient pas encore à la mode et que les familles respectives de nos parents, de nos courageux parents, apprenaient à se connaître et à dépasser les brûlures de l’Histoire.

Point n’est besoin d’avoir épluché les ouvrages de psycho généalogie pour comprendre que deux sangs différents couleront toujours dans mes veines, et que je suis l’humble produit d’une fabuleuse réconciliation. Toujours retentiront en moi les sirènes qui épouvantaient ma mère, mais aussi les clameurs d’allégresse de la libération de Toulouse. Et je porte encore les griffures des petits doigts des millions d’enfants sacrifiés dans les chambres à gaz, l’empreinte de la Shoah s’étant inscrite dans ma culpabilité d’enfant de la troisième génération comme un tatouage au bras d’un prisonnier…

Je sens aussi le froid mordant de l’Ukraine bleuir les lèvres de ce grand-père allemand que j’ai chéri plus que tout au monde. Et j’entends d’autre part aux vacances la voix claire encore de mon oncle français me rapporter les récits de la fin de la guerre…

Alors quand des élèves soupirent en m’entendant leur demander ce que l’Europe signifie pour eux, quand certains ne savent pas qu’il y a eu une autre guerre sur notre continent depuis la fin de la deuxième guerre mondiale, quand je les sens indifférents aux mots paix, mémoire, patrie, réconciliation, Europe, mon sang mêlé ne fait qu’un tour. Car cette année, à Toulouse, au lendemain de ce 8 mai où le monde entier commémore de concert la fin des années de barbarie et de violences, nous inaugurerons le 9 mai, journée de l’Europe, cette semaine de l’Europe qui fêtera les 65 ans (**voir note)de la déclaration de Robert Schuman. Et il me semble capital de sensibiliser les jeunes à l’importance de notre Union Européenne, symbole du pouvoir de la Paix. Je ne veux pas aujourd’hui polémiquer autour de la crise, de la dette grecque, de la pseudo nouvelle hégémonie de l’Allemagne, d’éventuelles sorties de l’Euro. Je tairai les innombrables critiques des eurosceptiques et des empêcheurs de construire en rond, et puis les phrases perfides de ceux qui, encore aujourd’hui, me disent parfois que « dans le sud-ouest, il est encore difficile de pardonner, c’est pour cela que l’allemand est en perte de vitesse… »

Non, je voudrais m’incliner devant ceux qui ont su, malgré les outrages et les horreurs, redonner du sens à la fraternité et au pardon, osant faire du paysage dévasté de nos contrées européennes un nouveau tableau de prospérité et de partages.

La noce, 9 août 1959: à la petite chapelle de Saint-Hippolyte, dans le Tarn.

Je voudrais remercier mes quatre grands-parents d’avoir osé se réunir à la table d’un mariage en août 1959, quelques années à peine après que la botte de l’occupant nazi a dévasté notre pays, pour festoyer ensemble malgré les millions de victimes, pour s’assoir ensemble sur les bancs d’une petite chapelle et dans un hôtel de ville, osant ainsi faire partie des pionniers de l’esprit européen. Mon grand-père allemand dans son hameau tarnais ; et une tablée familiale avec mes grands-parents français…

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Pique-nique européen dans les sixties: mes deux-grands-pères, l’allemand, Erich, avec le béret, et Albert, mon père et, de dos, mon oncle Peter

http://www.poesie-sabine-aussenac.com/cv/portfolios/image_je-suis-la-sourciere

Je voudrais remercier nos parents qui nous ont élevés avec bon sens et respect des traditions, nous permettant de grandir dans la richesse de deux cultures, dans le bilinguisme et l’ouverture d’esprit, entre foie gras et pâtisseries allemandes, entre Goethe et Hugo, nous prouvant chaque jour que leur choix avait été le bon, puisque leur couple a lui aussi résisté à l’usure du temps, comme le couple franco-allemand, toujours et encore « le moteur de l’Europe ». Ainsi je me sens Tarnaise, Toulousaine, française, mais aussi Rhénane, allemande, et, encore et toujours, européenne.

Dans le jardin de mes grands-parents allemands à Duisbourg

J’ai l’Europe chevillée au corps et au cœur, de l’Hymne à la joie au jingle de l’Eurovision, des discours de Schuman aux libertés de l’espace Schengen, petite occitane rêveuse et blondinette en « Dirndl », et, surtout, avec la certitude que la paix durable n’est le fruit que des combats, de ces combats des Grands qui signent les traités et prononcent les discours, mais aussi de ces millions de combats quotidiens des humbles qui osent la fraternisation et qui se retroussent les manches pour que plus jamais ne retentisse l’alarme.

Faites que jamais ne revienne

Le temps du sang et de la haine

Car il y a des gens que j’aime

A Göttingen, à Göttingen.

Je m’incline ainsi ici devant ces milliers de collègues qui, de part et d’autre du Rhin, ont organisé tant d’échanges scolaires bien avant les superbes organisations actuelles et qui, depuis des décennies, ont permis aux enfants de nos deux pays de découvrir le pays de l’Autre !

Vive la paix, vive l’Europe, et vive le couple franco-allemand !

Curriculum vitae…

Rhénane :

Pour les étés de mon enfance

Bercés par une Lorelei

Parce que née de forêts sombres

Et bordée par les frères Grimm

Je me sens Romy et Marlène

Et n’oublierai jamais la neige

Rémoise :

Pour un froid matin de janvier

Parce que l’Ange au sourire

A veillé sur ma naissance

Pour mille bulles de bonheur

Et par les vitraux de Chagall

Je pétille toujours en Champagne

Carolopolitaine :

Pour cinq années en cœur d’Ardennes

Et mes premiers pas en forêt

Pour Arthur et pour Verlaine

Et les arcades en Place Ducale

Rimbaud mon père en émotion

M’illumine en éternité

Albigeoise :

Pour le vaisseau de briques rouges

Qui grimpe à l’assaut du ciel bleu

Pour les démons d’un peintre fol

Et ses débauches en Moulin Rouge

Enfance tendre en bord de Tarn

D’une inaliénable Aliénor

Tarnaise :

Pour tous mes aïeuls hérétiques

Sidobre et chaos granitiques

Parce que Jaurès et Lapeyrouse

Alliance des pastels et des ors

Arc-en-ciel farouche de l’Autan

Montagne Noire ma promesse

Occitane :

De Montségur en Pays Basque

De la Dordogne en aube d’Espagne

Piments d’Espelette ou garigues

De d’Artagnan au Roi Henri

Le bonheur est dans tous les prés

De ma Gascogne ensoleillée

Toulousaine :

Pour les millions de toits roses

Et pour l’eau verte du canal

Sœur de Claude et d’Esclarmonde

Le Capitole me magnétise

Il m’est ancre et Terre promise

Garonne me porte en océan

Bruxelloise :

Pour deux années en terre de Flandres

Grâce à la Wallonie que j’aime

Parce que Béguinage et Meuse

Pour Bleus de Delft et mer d’Ostende

En ma Grand Place illuminée

Belgique est ma troisième patrie

Européenne :

Pour Voltaire Goethe et Schiller

Pour oublier tous les charniers

Les enfants blonds de Göttingen

Me sourient malgré les martyrs

Je suis née presqu’en outre-Rhin

Lili Marleen et Marianne

Universelle :

Pour les mots qui me portent aux frères

Par la poésie qui libère

Parce que j’aime la vie et la terre

Et que jamais ne désespère

Pour parler toutes les langues

Et vous donner d’universel.

Mon grand-père allemand au hameau de la Provinquière, là où il avait acheté une maison non loin de celle de mes grands-parents français

**Ce texte avait été publié en 2015 dans Reflets du Temps:
http://www.refletsdutemps.fr/index.php/thematiques/actualite/politique/item/europeenne

Yom HaShoah 2019: se souvenir. Et agir!

http://yomhashoah.fr/

Les osselets de la mémoire

« Il faut continuer à parler, non pas tant du camp, de ce que nous avons vécu, mais de ce qui fait la spécificité de la Shoah : je veux parler de l’extermination systématique, scientifique, de tous ceux qui dès l’arrivée au camp devaient disparaître, parce qu’ils étaient trop jeunes, trop âgés, parce qu’il n’y avait plus de place pour eux, ou tout simplement parce que l’idéologie nazie avait décidé que tous les juifs devaient être éliminés. Oui, il faut que cela soit su. Il y a encore tant de gens qui ne savent pas. Et il est si difficile de concevoir que cela ait pu se passer en plein XXe siècle, dans un pays si fier de sa culture. »

Simone Veil, interviewée pour le Nouvel Observateur en 2005.

Le texte ci-dessous date de 2014… Comme j’aimerais pouvoir dire que c’est un écrit « daté », qui aurait vieilli, qui semblerait presque ridicule… Hélas, il n’en est rien. Aujourd’hui, premier mai, nous commémorons en France la mémoire des victimes de la Déportation, tandis que le monde commémore Yom HaShoah, la journée de la mémoire des victimes de la Shoah…

Et, plus que jamais, notre printemps est un printemps qui nous dérange, une sorte de promesse fallacieuse d’un temps des cerises qui jamais n’adviendra… Combien de fois ai-je eu envie de prendre la plume ces dernières années, et plus particulièrement ces derniers mois, lorsque furent souillées les mémoires de Simone Veil et d’autres anonymes, lorsque furent profanées des tombes, des stèles de mémoire, chez nous, au pays des Lumières, en Israël, là où pourtant reposent les victimes de la tuerie de Toulouse, lorsque des synagogues, encore et toujours, furent l’objet d’attentats, lorsque des croix gammées et des étoiles juives furent dessinées au coeur de Paris…

Je pense que, plus que jamais, nous nous devons de demeurer en état de veille, de ne pas baisser nos gardes, alors même que notre Europe bascule vers les populismes, que les partis d’extrême-droite se pavanent dans les parlements de nos démocraties en danger et que les derniers survivants de la Shoah s’éteignent, leurs voix, pourtant fortes, inébranlables, n’ayant pu faire taire les démons du négationisme et les croyances ancestrales…

Il y a deux étés, je visitai ainsi le Musée Juif de Berlin en compagnie d’une collègue d’allemand polonaise, dans le cadre d’un stage organisé par le Goethe Institut. Cette collègue ne savait rien, ou presque, du judaïsme, et, tout au long de notre visite, elle me désarçonna avec des réflexions à la fois naïves et perfides, m’expliquant qu’en Pologne, on ne faisait pas beaucoup confiance aux juifs, qu’elle se demandait si ces « preuves », que nous étions en train de découvrir, étaient réelles… Ainsi, en regardant les petites valises et des vêtements de bébés sauvés des camps, elle en mettait la réalité en doute. J’en avais la nausée, en particulier lorsque je m’isolai, épuisée par ses bavardages indécents, dans l’immense salle obscure et bétonnée, aux immenses parois biseautées formant un puits inversé de lumière: la porte fermée, on se croit réellement…dans une chambre à gaz…


https://www.berlin.de/fr/monuments/3560999-3104069-musee-juif-de-berlin.fr.html

En sortant du musée, nous marchâmes longuement à travers mon cher Berlin, et je tentais, modestement, d’expliquer à ma collègue quelques rudiments au sujet des origines de l’antisémitisme, cet antisémitisme que, toute professeur d’allemand qu’elle était, toute charmante qu’elle était, elle continuait à propager, à quelques encablures d’Auschwitz… Je lui parlais comme à je parle à mes élèves qui, très rarement, sont au fait de cette « question juive »… Et ce malgré les cours au sujet des religions du monde qu’ils reçoivent au fil de leurs années d’école, comme dans le programme d’histoire de sixième, lorsqu’ils étudient le fait religieux, ou au gré du traitement de la seconde guerre mondiale, en troisième, où, même si mes collègues n’ont plus le droit de dire « holocauste » (trop « religieux », justement! ), et où le terme « Shoah » ne me semble guère usité (par exemple inconnu, encore cette année, par mes classes, excatement comme dans les sondages qui ont émaillé la presse ces derniers mois…), nos élèves sont tout de même confrontés au terme de « judaïsme » et à l’histoire…

Ma collègue -tout comme nos élèves, si souvent…- ignorait qu’il se disait que « les juifs » avaient tué Jésus; ma collègue ignorait l’ostracisme vécu par les communautés juives au fil des siècles, le fait que certains métiers leur fussent interdits autrefois, leur rapport privilégié, par là même, avec les métiers de l’usure… Elle ne savait pas non plus qu’il avait existé des ghettos en dehors de celui de Varsovie, ne connaissait pas le terme de « pogrom »… Ma collègue, enseignant l’allemand à de jeunes polonais, mon adorable collègue à l’accent chantant, avec laquelle j’ai découvert Berlin pour la première fois de ma vie, ma collègue me bouleversait de par son ignorance crasse, scandaleuse, de par un antisémitisme quasi « naturel »… Et cette ignorance, combien de fois l’ai-je retrouvée au détour de « smal talk », de conversations légères avec des inconnus, des commerçants, des collègues, même…

Alors je dis, je répète, je martèle que, oui, il est urgent de refonder notre politique autour du « devoir de mémoire », car, au seuil des élections européennes, après la multiplication en France de crimes antisémites plus odieux les uns que les autres -je voudrais saluer la mémoire des victimes de la tuerie de Toulouse, mais aussi celle d’Ilan Halimi, de Sarah Halimi, de Mireille Knoll…- , après l’inquiétante accumulation d’actes de vandalisme antisémites, et devant les montées en puissance de l’antisémitisme mondial, il est du devoir de notre démocratie de poursuivre l’éducation des plus jeunes, mais aussi de la nation tout entière, en racontant encore et toujours le fait historique immonde de la barbarie concentrationnaire, mais aussi en éclairant les esprits autour du fait religieux. Notre loi sur la laïcité est merveilleuse, car non seulement elle préserve l’espace public de tout signe ostentatoire, mais aussi elle est censée permettre l’éducation à la tolérance. Allons plus loin. Osons nous inspirer, peut-être, même si cela semble paradoxal, des rapprochements éclairés faits par des religieux eux-mêmes!

http://www.seuil.com/ouvrage/des-mille-et-une-facons-d-etre-juif-ou-musulman-delphine-horvilleur/9782021349306

Plutôt que d’entériner les guerres intestines liées à la politique au Moyen-Orient, plutôt que de tolérer les appels au boycott d’Israël et les festivals pro palestiniens qui fleurissent, ravivant ainsi les tendances fratricides si présentes déjà dans les « quartiers », ayons le bon sens de favoriser, au contraire, le vivre-ensemble! Si je clique sur Google « pro palestine Toulouse », en ce premier mai 2019, je trouve ainsi, en ma seule ville rose, des dizaines de manifestations de soutien en faveur de la Palestine, entre le « Ciné Palestine » de la Cinémathèque et les recueils de poésie, en passant par les appels au boycott… Mais rien n’est fait pour rapprocher les communautés… Alors que des solutions existent…

Et c’est ainsi que malgré nos efforts d’enseignants, l’histoire se répète, encore et toujours. Et c’est ainsi que j’ai été obligée de quitter, il y a quelques semaines, au lendemain de la profanation du cimetière juif de Strasbourg, une manifestation poétique pourtant peuplée d’intellectuels éclairés, d’amoureux des mots, de gens représentant la parole, l’esprit, la réflexion… Ce soir-là, en effet, nous était présenté un superbe recueil de poèmes en faveur de Gaza, « Requiem pour Gaza », et j’ai eu, dans un premier temps, plaisir à en écouter des extraits, superbement écrits et récités.

https://www.france-palestine.org/Requiem-pour-Gaza-recueil-d-un-collectif-de-30-poetes

Cependant, ensuite, j’osai, devant la petite assemblée, interroger un auteur présent: comment ressentait-il, justement, la prolifération d’actes antisémites, en particulier cette profanation récente du cimetière de Quatzenheim? Aussitôt, des sourires amusés s’élevèrent dans le public présent autour de la table; une participante éclata presque de rire en disant que c’était « un coup de Macron », et qu’elle n’y croyait pas une seconde, et les autres d’acquiescer. Médusée, je leur rappelai qu’une enquête de flagrance était ouverte, et que de multiples actes antisémites fleurissaient, depuis plusieurs mois…

Ils sont venus
tuer les
pierres , lapider les morts
de leur bêtise crasse.

Ils ont griffé la
terre de leurs doigts
ignorants, fossoyeurs
de l’immonde,
dépeçant le silence.

Tels des vautours
affamés, ils ont conspué
l’Éternité,
crevant les yeux du granit,
éventrant le sein
des marbres :
charognards de
l’Indicible.

https://sabineaussenac.blog/2015/02/18/763/

En vain. Le complotisme de certains intellectuels présents me terrifia, ébranlant fortement mes convictions dans le pouvoir de la réflexion: on pouvait donc écrire de la poésie, s’émouvoir de la situation à Gaza, mais pas de celle des juifs de France? Après avoir tenté en vain d’expliquer certaines de mes idées, et après avoir évoqué les meurtes commis à l’école juive de Toulouse en 2012, je me levai et partis. Effondrée.

phttps://www.huffingtonpost.fr/sabine-aussenac/myriam_1_b_1371928.html

Plus récemment, lors d’une soirée, je me rendis compte que certains de mes amis adoraient Renaud Camus, « un auteur extraordinaire », alors que cet obscurantiste est à l’origine des théories du « grand remplacement » et que le djihadiste de Christchurch s’est inspiré de ses écrits… Alors que cette personne baigne dans de fâcheuses compromissions autour de l’antisémitisme…

https://www.renaud-camus.net/affaire/kechichian.htm

Alors oui, plus que jamais, il est d’actualité d’évoquer le souvenir de la Shoah, et aussi de réflechir à des stratégies démocratiques pour renforcer le vivre-ensemble. Diffuser régulièrement « Rabbi Jacob » ou « La vérité si je mens » à la télévision ne suffit plus! Il faudrait réellement et de façon insistante expliquer aux Français, dont certains se sont illustrés récemment par un lynchage envers des Roms accusés d’avoir « volé des enfants », que le lobby juif ne possède pas les médias, et qu’il n’est pas correct de dessiner des croix gammées sur des portraits de Simone Veil ni de détruire des tombes juives, parce qu’on commence comme ça, et ensuite on finit par tuer une enfant juive d’une balle dans la tête… Il faudrait aussi que les modérateurs des réseaux sociaux soient plus attentifs à l’antisémitisme largement diffusé au fil du net, en particulier, hélas, au gré des pages de l’ultra-gauche. Là aussi, antisionisme et antisémitisme flirtent dangereusement l’un avec l’autre, au fil de discours souvent policés et pervers, bien capables d’embrigader de jeunes esprits maléables…

Ayons confiance. Ayons confiance dans ce pouvoir du partage et de la conviction, mais osons dire les choses, expliquer, ne pas courber l’échine devant ceux qui veulent hurler plus fort que les autres, déformer l’histoire et salir les morts et les Justes. Inspirons-nous des associations, demandons au gouvernement de promouvoir les métissages et l’éducation à la tolérance…

https://www.franceinter.fr/societe/salam-shalom-salut-montrer-que-juifs-et-arabes-peuvent-tres-bien-vivre-ensemble-en-france

Soyons dignes de Simone, de Marceline, et des millions de victimes qui, toutes, méritent d’être nommées dans leur dignité de femmes et d’hommes.

Ne pas oublier

barbaries indicibles.

Garder la lumière.

忘れないで

言葉にならない野蛮人。

光を保ちなさい。

Wasurenaide

Kotoba ni naranai yaban hito.

Hikari o tamochi nasai.


https://www.vanupied.com/varsovie/varsovie-atmosphere/ghetto-de-varsovie-de-sa-creation-a-l-insurrection.html

https://www.huffingtonpost.fr/2018/11/09/les-actes-antisemites-explosent-en-2018-en-france_a_23584388/

https://www.huffingtonpost.fr/sabine-aussenac/la-shoah-cest-has-been_b_1676229.html

https://sabineaussenac.blog/2014/02/10/ilan-halimi-8-ans-deja/

2014: L’autre côté de moi

 » Je n’ai aucune réelle légitimité pour évoquer le 19 mars 2012 et les autres meurtres commis par Mohamed Merah. Je ne suis pas juive, je ne suis pas militaire, je n’ai pas été touchée par l’antisémitisme. Ou, en fait, si, mais à contrario : parce que je suis, par ma mère, d’origine allemande. Parce que je sais que si mes grands-parents n’ont pas eu la carte du parti, mon grand-père était cependant soldat de la Wehrmacht ; il a fait le Front de l’Est, est resté des mois prisonnier.

C’est lui qui, un jour, m’a mis le roman « Exodus » entre les mains, sans un mot. J’avais 13 ans, je lisais à peine l’allemand, et pourtant j’ai lu, et compris. La même année, j’avais lu le Journal d’Anne, et, là aussi, ouvert les yeux. Mon pays adoré, ma deuxième patrie, mon Allemagne des contes de Grimm, des longues promenades le long du Rhin, de mes grands-parents chéris, avait donc aussi été le pays de l’Indicible.

L’autre côté de moi

L’autre côté de moi sur la rive rhénane. Mes étés ont aussi des couleurs de houblon.

Immensité d’un ciel changeant, exotique rhubarbe. Mon Allemagne, le Brunnen du grand parc, pain noir du bonheur.

Plus tard, les charniers.

Il me tend « Exodus » et mille étoiles jaunes. L’homme de ma vie fait de moi la diseuse.

Lettres du front de l’est de mon grand-père, et l’odeur de gazon coupé.

Mon Allemagne, entre chevreuils et cendres.

Bien sûr, les Allemands ont souffert : ma mère encore ne peut entendre un avion sans frémir, et je sais que la blondinette de 4 ans a eu peur, faim, froid.

Mais quelque part, je suis la seule de ma famille à, en quelque sorte, « porter la Shoah ». La Shoah par balles de mon grand-père, que personne n’a jamais encore osé évoquer avec moi. Et surtout la Shoah tout court.

Alors depuis mon adolescence, je cherche, je regarde, je réfléchis…Ces amis chez lesquels j’avais été jeune fille au pair, qui, chaque année, partaient dans un kibboutz pour « racheter la Faute », m’avaient donné des livres sur le judaïsme…Et puis un jour j’ai trébuché sur Rose Ausländer, « ma » poétesse juive de la Shoah, et, bien tard, à 44 ans, je lui ai consacré un mémoire de DEA…J’ai même, un temps, flirté avec une idée de conversion…

Les miens se moquaient de moi : « Mais qu’est-ce-que tu as encore, avec tes juifs ? » Pourtant, oui, il y a cette étrange proximité, et puis mes larmes d’enfants lorsque j’entendais du Chopin ou des valses tziganes, et puis mon profond dégoût à mélanger par exemple du fromage et du poisson…

Mais au-delà de l’anecdote, je me suis juré de témoigner. De dire, toujours. Ainsi je parle de la Shoah lors de mes cours, bien entendu, lorsque je fais mon métier de prof…d’allemand. Même quand on m’envoie en terre d’Islam, dans les Quartiers où les élèves ricanent au seul nom de « juif », dans ces classes où, une année, j’ai été obligée de faire noter dans le carnet de correspondance :

« Je ne prononcerai plus le nom du Führer en cours sans y avoir été invité », tant les élèves adoraient parler d’Hitler et du gazage des juifs…

Alors en ce beau matin de mars 2012, quand un élève, dans mon lycée de campagne, a reçu un sms de son père policier à l’interclasse, un sms qui lui parlait du massacre à l’école juive de Toulouse, j’ai immédiatement écrit, à la récréation, une phrase sur le tableau d’affichage devant la salle des profs; au feutre, j’ai noté simplement :

« Premier attentat antisémite en France depuis la rue des Rosiers. »

Et j’ai dessiné une petite étoile juive.

Puis je suis retournée en salle des profs. Moi, je tremblais. Entre temps, j’avais allumé l’ordinateur. J’avais lu les dépêches, les récits des faits.

J’avais lu qu’un homme fou avait abattu de sang-froid un père et ses deux enfants, dont j’apprendrais plus tard qu’il s’agissait du jeune Jonathan Sandler et de ses petits Gabriel, 4 ans, et Arieh, 5 ans, devant l’école Ozar Hatorah de ma ville rose, à quelques kilomètres de la bourgade où j’enseignais. J’avais lu que cet homme ensuite avait pénétré dans l’enceinte de l’école et blessé d’autres personnes, et surtout qu’il avait tiré une balle dans la tête de la petite fille qu’il tenait par les cheveux. Plus tard, on me dira qu’elle s’appelait Myriam Monsonegro, qu’elle avait 7 ans et était la fille du directeur de l’école : ce dernier avait vu mourir sa fille.

En ce matin du 19 mars 2012, vers 10 h, je tremblais. Parce que déjà j’avais lu certains détails, et parce qu’il me semblait intolérable qu’un tel attentat se produise, en France, si longtemps après la Shoah. Après la Shoah.

Dans la salle des profs qui bruissait et papotait, les conversations, certes, s’étaient quelques minutes orientées vers la nouvelle de l’attentat, mais, bien vite, le quotidien avait repris le dessus ; on parlait des devoirs surveillés, du bac blanc, de telle classe à problèmes…Je me souviens du rire presque hystérique de cette collègue, qui déchirait l’espace et me vrillait indécemment ce décalage dans les oreilles.

En passant pour remonter en cours, un collègue, posté devant le tableau blanc portant mon inscription, m’interpella :

–         C’est toi qui as écrit ça ? Mais c’est n’importe quoi ! Comment affirmes-tu qu’il s’agit d’un attentat antisémite ? Tu te bases sur quoi ?

Interloquée, je le regardai, sans comprendre. Je lui répétai alors ce que j’avais lu et entendu, je lui parlais du nom de ce lycée juif, et de la balle tirée à bout portant dans la tête de Myriam.

Il souriait, ricanait presque. Il me répéta que cette action pouvait aussi être celle d’un déséquilibré, ce ne serait pas la première fois. Il monta en cours, presque guilleret. J’avais envie de vomir.

Mon inscription a disparu très vite. Quelques jours plus tard, « on » m’a convoquée, « on » m’a expliqué que mes activités d’écriture avaient déjà été « repérées » par « les autorités », et puis la loi sur la laïcité, et qu’est-ce-que c’était que ce dessin d’étoile juive, mais je me croyais où ? Entre temps, j’avais en effet écrit sur le Huffington Post ma « Lettre à Myriam », qui avait fait le tour du monde, qui avait été reprise sur d’autres blogs, mais…le fait que j’y évoque mon métier, et l’autre établissement où j’enseignais cette année-là, avait dérangé…

« On » me parla du « devoir de réserve », qui, j’ai vérifié, n’existe pas pour les enseignants. Et puis durant quelques jours, alors même que Toulouse pleurait, organisait des Marches Blanches, alors même que la terre d’Israël accueillait les victimes, alors même que Éva Sandler, la veuve et maman des petites victimes, impressionnait la terre entière par sa dignité, alors même qu’une autre maman extrêmement courageuse commençait son combat pour la mémoire de son fils assassiné, son combat pour la paix et la fraternité qui lui a valu encore récemment de recevoir un prix à Toulouse, lors du repas du CRIF, car je n’oublie pas ici la mémoire des soldats tués à Montauban et Toulouse, Abel Chennouf, Mohamed Negouad et Imad Ibn Ziaten, moi, je tremblais à nouveau, mais de peur :

Car « on » m’avait parlé de représailles administratives, « on » m’avait mise en garde, « on » m’avait expliqué que certaines choses n’étaient pas bonnes à dire, que je devais tenir ma langue, mon rang, au lieu de tenir tête…

Je me souviens de mes mails à des amis en Israël, de quelques contacts avec des avocats…

C’est si loin…C’est si dérisoire, aussi. J’ai presque honte de m’être inquiétée, quand les parents des victimes pleuraient encore leurs morts, quand les balles des forces de l’ordre eurent raison de la Bête.

Je pensais que la France serait forte. Je pensais sincèrement que cet acte odieux serait le dernier, que jamais, plus jamais de telles abjections se produiraient.

Mais j’étais naïve. Car depuis, dans cette même ville rose, il y a quelques semaines, des quolibets et des insultes ont empêché la délégation juive de manifester après que des tags antisémites aient souillé notre brique rose. Car depuis, dans tout l’hexagone, un prétendu humoriste à la solde de l’Iran et des néonazis a libéré la parole en reprenant le salut hitlérien sous la forme de cette ridicule quenelle.

Je ne suis pas juive. Je ne suis pas militaire.

Je n’ai pas été victime de Mohamed Merah.

À Toulouse, le printemps est là, les forsythias ensoleillent les jardins, nous guettons presque les onyx des hirondelles qui bientôt reviendront. J’entends quelque part les voix de ceux qui me soufflent « Mais qu’est-ce-que tu fais encore avec tes histoires de juifs ? Reste tranquille, fais ton travail, c’est tout…Qui es-tu, pour prétendre t’exprimer sur ces sujets-là ? »

Rien. Je ne suis rien, je ne suis personne.

Simplement une prof d’allemand en deuil de la démocratie. »

Damit kein Licht uns liebe

Sie kamen

mit scharfen Fahnen und Pistolen

schossen alle Sterne und den Mond ab

damit kein Licht uns bliebe

damit kein Licht uns liebe

Da begruben wir die Sonne

Es war eine unendliche Sonnenfinsternis

Pour qu’aucune lumière ne nous aime

Ils sont venus

portant drapeaux acérés et pistolets

ont abattu toutes les étoiles et la lune

pour qu’aucune lumière ne nous reste

pour qu’aucune lumière ne nous aime

Alors nous avons enterré le soleil

Ce fut une éclipse sans fin

(in Blinder Sommer / Été aveugle)

Rose Ausländer

Allégresses en exil : rencontres transfrontalières au hasard de l’exposition « Picasso et l’exil » au Musée des Abattoirs de Toulouse

https://www.lesabattoirs.org/expositions/picasso-et-lexil

En allant à la rencontre de ce singulier triptyque formé par Hans Hartung, un peintre allemand ayant fréquenté l’école des Beaux-Arts de Leipzig et de Dresde dans les années 1920, par Julio Gonzalez, sculpteur et peintre espagnol intimement lié au cubisme et au surréalisme, et par la fille de ce dernier, Roberta Gonzalez, elle-même artiste, au gré des œuvres exposées dans la salle rassemblant leurs productions respectives, même le néophyte, qui sera passé auparavant devant la relecture de Guernica par Robert Lungo (After Guernica), peut reconnaître aisément l’influence de l’ami Pablo, que ce soit par exemple dans les dites « têtes » de Hartung ou dans celles de sa future épouse, Roberta.

C’est d’ailleurs Julio, le père de Roberta, qui avait appris à Picasso à sculpter le métal, et l’on se prend à imaginer les œuvres des deux artistes mises en miroir, de par ce motif de la tête sans cesse renouvelé, symbole d’une humanité bien malmenée par le siècle et par les brûlures de l’Histoire.

Car ces quatre artistes auront eu en commun l’exil, superbement représenté par la photo prise par Hartung de son beau-père espagnol Julio, souriant face à l’objectif, béret basque vissé sur la tête, moustache et bretelles complétant ce portait si typique de l’allégresse méridionale à l’élan soudain coupé net, si douloureusement peint à la gouache sur la toile faisant face à la photo, l’une des « têtes » de Hartung : au noir et blanc ensoleillé de la photographie s’opposent les tons froids de la peinture et les traits durcis d’un homme usé par les épreuves, par les camps de détention et par toutes ces confrontations à la barbarie du monde.

Cette violence de l’exil et des guerres se retrouve aussi dans le morcellement et l’éparpillement des corps et des chairs, en écho aux abracadabrantes représentations de Picasso, comme dans cette Jeune fille à la tête penchée de Roberta Gonzalez de 1939, puisque si la féminité du modèle est bel et bien encore présente au vu de ses deux seins dressés, la position complètement tordue de la tête de ce qui est visiblement un cadavre – rigidité des traits, yeux fixant l’horreur et bouche ouverte glaçant le spectateur – met cependant en exergue Éros et Thanatos au cœur même de l’art.

Le fusain Nu effrayé, daté lui aussi de 1939, fait lui aussi écho à la destinée de Picasso, de celui que l’on nomma tour à tour le « Gitan » ou le « demi-juif polonais », puisque dans cette œuvre de Roberta Gonzalez c’est toute une humanité méprisée, torturée et assassinée qui se contorsionne, figée dans cette gestuelle saccadée et souffrante.

La vie de Hartung sera à l’image de ces millions de destinées brisées, puisqu’il va errer dans une Europe en proie aux convulsions des fascismes, allant jusqu’à être incarcéré au camp de concentration de Miranda del Ebro en Espagne, avant d’être amputé à deux reprises à l’hôpital Purpan de Toulouse et d’être finalement naturalisé français et de recevoir, plus tard, la Légion d’Honneur.

Comme son ami Pablo, il aura connu la « crise de l’abstraction », passera du figuratif à l’abstrait, migrant d’une forme ver l’autre ; et en déambulant d’une œuvre à l’autre dans cette salle croisant divers destins des exilés européens, le visiteur de 2019 ne peut s’empêcher de penser aux migrations actuelles, aux innombrables exils des réfugiés issus de pays en guerre ou soumis à des dictatures, ou en proie aux errances climatiques…

Car les convulsions de l’Histoire restent les mêmes : les visages des errants se tordent dans des brisures similaires, et la main tendue en haut à droite du tableau de Guernica est bien cette même main qui surgit des flots quand les migrants se perdent dans les eaux de Mare Nostrum, non loin de Vallauris…

C’est ainsi que tous les « frères humains » déjà chantés par Villon, devenus « Frères migrants » sous la plume de Patrick Chamoiseau, nous regardent, vous regardent au travers des yeux éternels de ces artistes de l’exil, nous invitant au vivre-ensemble.

Ce texte a été rédigé lors d’un stage au Musée des Abattoirs, le premier avril 2019, organisé par la DDAC : « Du regard sensible au regard critique : devenir critique d’art».

Vous pouvez retrouver le padlet et d’autres textes ici :

Made with Padlet

http://www.seuil.com/ouvrage/freres-migrants-patrick-chamoiseau/9782021365290

http://www.seuil.com/ouvrage/freres-migrants-patrick-chamoiseau/9782021365290

http://www.fondationhartungbergman.fr/sitehhaeb/

https://fr.wikipedia.org/wiki/Julio_Gonz%C3%A1lez

http://www.sciencespo.fr/artsetsocietes/fr/archives/539

Photos prises en visitant l’exposition.

Du « Wald » séculaire aux jardins partagés : une Allemagne enracinée dans son rapport poétique, mystique et mythique à ses paysages

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Photo prise à la Alte Nationalgalerie, Berlin: Karl Friedrich Schinkel, Landschaft mit Pilger 

L’Allemagne, entre nature et culture, depuis le « Wald » millénaire aux réaménagements des friches postindustrielles, s’est construite depuis « Germania » en osmose entre les forêts et les hommes… Car comme l’écrit Simon Schama dans « Le paysage et la mémoire » :

«Le jardin que j’ai traversé (…) c’est celui de l’imaginaire du paysage en Occident, petit espace fécond, où notre civilisation s’est figuré ses bois, ses eaux et ses rochers, et où les mythes les plus fous se sont enracinés dans notre topographie. »

Comment l’homme s’est-il donc approprié ce territoire apprivoisé et aménagé peu à peu au fil des siècles ? Quelle vision en a l’artiste ? Quelles passerelles peut-on établir entre les représentations picturales de cette nature allemande et les miroirs qu’en donne la littérature, sans oublier l’approche sociologique, en y intégrant des réflexions historiques, géographiques et économiques…?

C’est le paysage longtemps…

Ce vers du poème éponyme de Rainer Maria Rilke nous invite d’emblée à nous interroger sur le rôle de la nature :

C’est le paysage longtemps, c’est une cloche,

c’est du soir la délivrance si pure -;

mais tout cela en nous prépare l’approche

d’une nouvelle, d’une tendre figure …

Ce paysage en tension entre un au-delà symbolisé plus loin par l’ « ange » et l’ici-bas où résonne longtemps une cloche rappelle les coalescences brisées que l’homme toujours cherchera à retrouver. Car la nature, dans la philosophie allemande, a toujours joué le rôle de passeuse entre les mondes : Fichte déjà développa, comme dans son essai « Destination sur l’homme », sa vision des transformations et de l’impermanence des éléments :

« Cependant la nature a poursuivi le cours de ses transformations successives. Pendant que je parle encore du spectacle qu’elle m’a offert au moment où j’ai voulu le contempler, ce spectacle n’existe déjà plus. Autour de moi tout s’est métamorphosé.(…)», avant que Lessing ne fonde une philosophie de la nature plus personnelle, développant sa conception d’une identité absolue de l’esprit et de la nature, puisque  « ce qui est une imitation de la nature ne peut pas être un défaut »

À quoi ressemblent ces paysages outre-rhénans que si peu de nos compatriotes, hélas, connaissent ? L’Allemagne offre une infinie palette de mers en allées avec le soleil, de plaines et de montagnes, certes peut-être plus anthropomorphisées que dans notre hexagone, mais où l’on peut encore aisément trouver des vestiges de l’état premier de ces terres germaniques.

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Les falaises de craie de l’île de Rügen

J’ai identifié trois grands axes autour desquels serpente l’imaginaire allemand : la forêt, marqueur primitif d’un état sauvage, grande pourvoyeuse de mythes et de légendes et actuellement redevenue iconique après un best-seller sur lequel je reviendrai en fin de communication ; l’arbre, justement, élément central de si nombreuses peintures et véritable schibboleth, élément de reconnaissance central de la littérature ; et enfin les parcs et jardins, s’inscrivant dans une perspective domestiquée, zeugmas policés par l’empreinte humaine et parfaite illustration d’une nature demeurée au cœur de la civilisation.

Des forêts et des hommes…

« Connaître l’Allemagne, c’est arpenter ses bois », disait Victor Hugo. Et les sombres forêts de sapin immortalisées par les contes de Grimm ou dans les tableaux de Caspar David Friedrich représentent le décor emblématique de tout un panorama pictural et littéraire qui nous renvoie aux origines premières de l’humanité, là où le paysage longtemps n’a été constitué que d’océans et de territoires vierges et boisés… Encore aujourd’hui, la forêt recouvre environ 11 millions d’hectares outre-Rhin, soit environ un tiers de son territoire.

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Statues des frères Grimm dans l’Europa-Park, Rust, Allemagne

Mais au-delà des figures tutélaires des arbres gravitent aussi clairières et tourbières, marais et sous-bois, éléments kaléidoscopiques d’un paysage aussi sombre que riche en microcosmes de toutes sortes, sans oublier les personnages légendaires qui l’habitent, du Roi des Aulnes chanté par Goethe à Rumpelstizchen, dénommé chez nous le « nain Tracassin », en passant par les enfants perdus jusque dans l’antre de la sorcière, les célèbres Hänsel et Gretel.

« Quand le soleil d’automne dardait ses rayons sur les marais, elle s’enfonçait, en chantonnant, entre les fûts des grands pins, souriante et toute plongée dans ses pensées. Elle s’arrêtait pour regarder la résine, que la chaleur du soleil faisait suinter à travers l’écorce, ou pour écouter le pivert chanter au fond des bois. » Voilà comment l’un des personnages de Ernst Wiechert dépeint la forêt dans « Missa sine nomine », cette forêt immortalisée par d’innombrables tableaux par Caspar David Friedrich ou par les peintres de la communauté artistique de Worpswede. Ricarda Huch nous décrit d’ailleurs Friedrich comme une âme profondément allemande :

« Il avait eu pour ancêtres des gens tous honnêtes et industrieux ; il possédait l’humilité raide, la droiture et la force d’isolement des Peuples nordiques. Jamais il n’avait même essayé d’apprendre une langue étrangère, car il était et voulait rester pleinement allemand.»

Ce lien profond entre un homme et sa terre ancestrale, le peintre le tissera au fil de ses toiles, explorant les arcanes de cette forêt tutélaire tantôt mystérieuse et tentaculaire, tantôt synonyme de havre matriciel et de paix. L’artiste explore les entrailles du Königstuhl, ce mont bordant la Baltique, sur l’île de Rügen, au gré d’une immense forêt de hêtres surplombant les falaises de craie, aujourd’hui classé au patrimoine de l’UNESCO. Les arbres, au dense feuillage couleur vert bronze, assemblés en une masse compacte, semblent pétrifiés, le promeneur s’attend presque à entendre battre des cœurs comme dans les Visiteurs du soir.  Les hommes et les femmes peints par l’artiste, d’ailleurs très souvent représentés de dos, semblent en effet en symbiose avec un paysage dans lequel leur silhouette se fond en une anastomose sylvestre …

L’image contient peut-être : plein air et nature
Photo prise à la Alte Nationalgalerie, Berlin; « Mann und Frau den Mond betrachtend » (Homme et femme contemplant la lune).

« Cependant, l’art de Friedrich ne s’égare pas dans ces allégories, où d’autres peintres romantiques, tels que Runge, mirent trop d’intentions littéraires. Le symbole chez Friedrich, est moins explicite ; ses paysages imposent une fuite de l’esprit au-delà de ce que voient les yeux. » affirme Albert Béguin.  Il nous explique aussi que dans la peinture de Friedrich, « profondément symbolique », « le paysage n’est jamais une unité refermée sur elle- même, mais comme une allusion à d’immenses espaces », allusion symbolisée par ce « Voyageur contemplant une mer de nuages » dont la verticalité se fait pont entre les forces telluriques et divines, continuité de cette pierre ancrée dans les limbes.

L’image contient peut-être : une personne ou plus, ciel, nuage, plein air et nature

Voilà qui recoupe exactement les mots employés par un grand ami de Caspar David, le philosophe de la nature et peintre Carl Gustav Carus, pour définir la « peinture de paysage», puisqu’il nous parle à la fois de « Erdlebenerlebnis », de la communion avec la vie de la terre, et de « Erdlebenbildkunst », de l’art de la représentation de cette vie. Depuis leur publication en 1831, ses Neuf lettres sur la peinture ont été universellement considérées comme le fondement théorique de l’esthétique du paysage romantique allemand.

Cette extase eucharistique entre les forêts et les hommes, Ernst Wiechert, lui, la dépeindra à travers ses romans quelques siècles plus tard :

« J’ai tissé une toile et je la déploie. Je me tiens au bord du chemin et chacun peut la voir. Et celui qui s’arrête et se penche pourra peut-être discerner, tel qu’il en va pour moi, ce que Dieu a voulu avec la peine et le travail d’une main d’homme. » Préfaçant ainsi ses souvenirs d’enfance, « Des forêts et des hommes », Wiechert rassemble en un titre bifide son amour paratopique de la forêt et de l’Humain. Nous voilà à nouveau face à ce balancement ontologique dont le paysage se fait cœur battant : Mais, affirme Marcel Brion, « (…) dans les récits de Wiechert, l’homme ne cherche pas la nature pour s’y perdre et se confondre avec elle : au contraire, il y retrouve et il y affirme plus vigoureusement son humanité.» Wiechert, fils d’un garde-forestier, avait grandi loin de tout artifice au fin fond de la Prusse Orientale, auprès d’hommes bons et taiseux, dans cette « vie simple » dont il fera un roman. Alma mater, la forêt se confond avec ses habitants jusqu’à leur prêter une identité nouvelle et sylvicole :

« A l’odeur de l’air, au silence infini, il sent qu’il est seul, mais il sent aussi la fraîcheur de la terre sous ses pieds nus. Il reste tout à fait immobile, comme s’il voulait croître, et il la sent monter toujours plus avant, toujours plus haut, vigoureuse et humble, la sève qui veut se frayer un chemin jusqu’à son cœur Et il voit un champ couvert de pousses vertes, il les voit se dorer et ployer sous les épis. Et il voit un enfant couché sous les épis et qui dort, cependant qu’un homme et une femme coupent et lient le blé et dressent les gerbes. Il est là, toujours immobile, tandis que la mince vapeur s’élève du sol fraîchement retourné, et s’épaissit et l’enveloppe. Et pour finir, il est pareil à un arbre qui boit silencieusement l’humidité des nuits.»

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 Or, un arbre monta…

Les arbres des forêts germaniques ressemblent aux nôtres, à cette différence près que manquent aux paysages outre-rhénans l’olivier et le pin parasol, plus enclins aux climats mediterrans… La forêt est formée, pour les conifères, de 57 /% d’épicéas communs et, en ce qui concerne les feuillus, d’une majorité de hêtres et de chênes. C’est bien le hêtre commun, Fagus sylvatica, qui constituait l’espèce dominante, avant que la main forestière de l’homme ne dépouille les bois du Moyen-Âge jusqu’au dix-neuvième siècle et ne remplace ensuite les essences primitives par Picea abies, l’épicéa, ou par Pinus sylvestris, le pin sylvestre.

Bien d’autres espèces peuplent le territoire allemand, dont les arbres « mythiques » que sont le chêne et le sapin: ainsi, la légende prêta très tôt d’augustes vertus au chêne qui devint emblématique sur les blasons, puis sur ce que l’on nommerait aujourd’hui les objets dérivés, comme des timbres; le poète romantique Joseph Victor von Scheffel l’honora du titre «d’arbre le plus ancestral du peuple allemand ». Le sapin, qui bientôt envahira nos foyers, en cette approche de Noël, est, lui, chanté par un fameux cantique que tous les enfants du monde apprennent dès la maternelle enfin, c’était le cas en France jusqu’à notre fameuse loi sur la laïcité…

Qui mieux que Paula Modersohn-Becker a peint les arbres de l’Allemagne du Nord, seuls éléments verticaux de ce plat pays adulé par la petite communauté d’artistes de Worpswede, non loin de la ville hanséatique de Brême ? Dans ce Barbizon nordique se côtoyaient peintres et écrivains en recherche d’absolu, et les toiles de Paula nous offrent des saules tutélaires voisinant avec des pins et des bouleaux s’évadant à perte de vue.

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Arbres à Worpswede

Paula, fascinée par les arbres, les nomme des « phallus terrestres » et s’adresse à eux comme à des confidents. Celle qui est morte en s’exclamant « vivre ici est une splendeur », quelques jours après avoir donné naissance à sa fille, écrivait ainsi dans son journal :

« Worpswede […] tes pins puissants et grandioses ! Je les appelle mes hommes, larges, noueux, massifs et grands, traversés par tant de fibres sensitives et de nerfs extrêmement fins. C’est ainsi que je m’imagine une silhouette idéale d’artiste. Et tes bouleaux vierges, frêles, élancés, qui réjouissent l’œil ! Avec cette grâce rêveuse, molle comme si leur vie n’était pas encore éclose. Ils sont enjôleurs, il faut se donner à eux sans résister. Certains ont déjà une hardiesse virile, un tronc fort et droit. Ce sont mes ‘femmes modernes’. Et vous autres saules, vous êtes mes vieux hommes aux barbes d’argent […] Nous nous entendons fort bien et souvent, nous nous répondons gentiment d’un signe de tête. »

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Paula Modersohn Becker « Blasendes Mädchen im Birkenwald » (Fillette soufflant dans sa flûte dans le bois de bouleaux) , https://www.museen-boettcherstrasse.de/ausstellungen/sammlungshoehepunkte/

Otto Modersohn, son époux, a fixé sur ses toiles les silhouettes blanches de ces mêmes bouleaux toujours intiment liés à l’élément liquide, en cette région de marais et de tourbières, tandis que ses amis Overbeck et Vogeler rivalisaient de talent pour dupliquer à l’infini les paysages mélancoliques au sein desquels la petite communauté libertaire inventait un nouveau modus vivendi, faisait fi des carcans de la bourgeoisie. La nature joue un rôle prépondérant dans ce retour aux sources, l’arbre symbolisant le vestige pur et libre de la forêt primitive qui recouvrait autrefois « Germania ».

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Otto Modersohn, « Herbstmorgen am Moorkanal » (Matin d’automne au bord du marais ), photo prise à Worpswede

Cet arbre, passerelle toujours entre l’infini et le terrestre, dont l’élancement fait écho à l’enracinement, devient ancre et grand-voile comme dans ces deux poèmes de Rilke :

 Or, un arbre monta, pur élan, de lui-même.

Orphée chante ! Quel arbre dans l’oreille !

Et tout se tut. Mais ce silence était

lui-même un renouveau : signes, métamorphose… 

 

 Vues des Anges, les cimes des arbres peut-être

sont des racines, buvant les cieux ;

et dans le sol, les profondes racines d’un hêtre

leur semblent des faîtes silencieux. 

Ainsi, les racines plongeant vers la terre mère se font prolongement inversé de la quête vers l’infini, et l’arbre en miroir répond au poète, lui-même messager d’une alliance mystique.

Que fait la rose en temps d’hiver ?

Goethe, le premier, a didactisé dans ses « Affinités électives » la fascination des Allemands pour les parcs et les jardins, mettant sans cesse en perspective confusion sauvage et ordre policé par la main de l’homme, les jardins à la française de le Nôtre s’opposant à la profusion chaotique des jardins à l’anglaise, et mettant en avant la volonté de trouver une troisième voie, spécifique à l’Allemagne, puisque l’art paysager s’émancipera de la tutelle anglaise. À la différence de la France et de l’Italie, l’Allemagne comptait en effet entre le XVIIIe et le XIXe siècle quantités de princes cultivés, passionnés et surtout assez riches pour s’entourer de paysagistes renommés comme Peter Joseph Lenné ou Friedrich Ludwig von Sckell.

La nature, domestiquée, va donc s’épanouir de plus belle, entre art floral et vergers ou potagers aux plates-bandes soigneusement entretenues par la minutie et la rigueur germaniques… Le parc du peintre et écrivain Max Liebermann au Wannsee, en périphérie berlinoise, fait partie de ces pépites intemporelles que l’on visite encore aujourd’hui. En 1909, le peintre avait fait construire une maison de campagne de style néoclassique près du lac de Wannsee.

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Source; Wikipedia

Un vaste jardin de plantes vivaces, d’arbres fruitiers et de légumes entouré d’une haute haie de tilleuls se trouve devant la maison. Un axe central, orienté vers la maison, établit la liaison avec les pièces intérieures, tandis que sur une aile une terrasse ouvre sur des parterres luxuriants donnant sur le lac, non loin d’un petit bois de bouleaux. Ce jardin d’agrément servira aussi d’atelier en plein air et inspirera au peintre plus de 400 tableaux et gravures. Liebermann, rejetant l’expressionnisme, pense d’ailleurs que la création doit provenir de l’observation précise du réel : « L’artiste saisit la réalité en devenir, pas accomplie.»

Les espaces parfaitement paysagés de son parc, devenu agora intime non loin de l’oïkos, symbolisent parfaitement cette utopie très allemande d’une existence harmonieuse au sein de la nature. Le parc se fait alcôve rassurante, espace où l’entre-soi familial et amical peut fleurir de façon paisiblement esthétique, en opposition au bruit et à la fureur du siècle. Sur l’un des tableaux, Liebermann représentera d’ailleurs sa maison dans une perspective erronée, surdimensionnant arbres et pelouse, sa demeure comme un havre de paix protégé par une nature plus que jamais bienveillante.

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Max Liebermann, « Der Birkenweg im Wannseegarten nach Westen », (Allée de bouleaux au jardin du Wannsee côté ouest)

Un peu plus au Nord, si nous revenons vers nos amis de Worpswede, nous retrouverons un même jardin paysager et bien ordonné, entre buis taillés, vases et terrasse, qui entoure encore aujourd’hui le musée Vogeler : le parc du Barkenhoff. Et dans sa toile Le concert , Vogeler a représenté, en 1905, toute la petite communauté vaquant à ses occupations au sein de ce cadre idyllique. Cependant, l’harmonie trompeuse des plantes et des buissons ne parvient pas, cette fois, à faire oublier les clivages émotionnels qui bouleversaient cette joyeuse bande où des couples se brisaient au gré des pulsions de chacun, Rilke, par exemple, ayant quitté Paula Modersohn pour la sculptrice Clara Westhoff. Ainsi, les artistes auront eu beau se retirer au sein de cette nature et y avoir recréé un paradis artificiel, les élans primitifs les chasseront parfois de cet Eden, comme si la nature retaillée et recadrée par l’homme était parfois dépossédée de sa puissance protectrice.

Sommerabend (Das Konzert), 1905

 Que fait la rose en temps d’hiver ?

Elle rêve d’un rêve rouge tendre.

Quand de neige elle est recouverte pour l’Avent,

elle rêve du sureau.

Quand le givre argenté tintinnabule sur ses tiges,

elle rêve du chant des abeilles

du papillon bleu lorsqu’il volète… 

Mascha Kaléko

Un dernier jardin me semble très emblématique d’une nature figée et malgré tout présente, aussi endormie que cette rose en hiver de la poétesse Mascha Kaléko, c’est le parc entourant le musée Lehmbruck à Duisbourg.

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Dans la grande ville industrielle de la Ruhr, où mugissaient autrefois les incandescences des hauts-fourneaux, on trouve ainsi un espace mêlant le minéral et le végétal, grand parc en cœur de ville orné de statues, abritant le bâtiment presque entièrement vitré du musée, tranchant singulièrement avec l’agitation des artères commerçantes proches et avec l’architecture industrielle du plus grand port fluvial d’Europe. Des statues et sculptures modernes s’érigent au gré des allées et des pelouses, la canopée des marronniers se mirant dans les grandes vitres du musée, qui abrite principalement des formes féminines modelées par Wilhelm Lehmbruck, mais aussi quelques œuvres filiformes de Giacometti, et le visiteur peut donc admirer le parc depuis l’intérieur du musée ou inversement découvrir les œuvres en déambulant dans les allées ; cette structure ouverte et en miroir a permis, dès l’ouverture du musée, en 1964, de replacer un pan de nature et de culture dans cette mégalopole rugissante qu’était Duisbourg, octroyant aussi à une population ouvrière et simple un extraordinaire accès à la beauté, redonnant ses lettres de noblesse à une ville souvent décriée, en créant cette rupture peu conventionnelle dans un paysage ultra urbanisé.

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 C’était le paysage où l’on vivait…

« L’homme, quoiqu’il durât depuis des millénaires, était encore trop neuf pour lui-même, trop enchanté de lui pour porter son regard ailleurs et loin de soi-même. Le paysage, c’était le chemin sur lequel il marchait, la piste sur laquelle il courait, c’étaient tous ces stades et ces places de jeux ou de danse où s’accomplissait la journée grecque ; c’étaient les vallées où se rassemblait l’armée, les ports d’où l’on partait pour l’aventure et où l’on rentrait, plus vieux et plein de souvenirs inouïs (…) – c’était le paysage où l’on vivait”»

Voilà comment Rilke décrit le paysage habité par les hommes, insistant sur l’opposition entre l’homme et la nature, afin de mieux revenir sur « leur profondeur commune où puisent les racines de tout ce qui croît ».

En parcourant en effet les paysages allemands, qu’ils soient réels, littéraires ou picturaux, on assiste à ces collusions entre la nature et les hommes qui s’en emparent pour la transformer, à d’improbables mariages perpétuels entre la terre mère et ses enfants. J’ai choisi deux lieux emblématiques pour leur exemplarité, le rocher de la Loreley et l’avenue Under den Linden à Berlin, intrinsèquement liés à l’âme allemande, étayant cette idée de l’osmose permanente déjà évoquée par Goethe dans « Ganymed » avec son vers « umfangend umfangen » : « englobé tout en englobant ».

Der Rhein mit der Loreley
Perlberg, Friedrich 1848–1921. “Der Rhein mit der Loreley”, 1880.

Le Rhin nous offre donc le mariage du fleuve et de la nixe, le nom de « Loreley » étant d’abord celui du rocher». Il attire chaque année près de 100 000 touristes, culminant à 132 mètres au-dessus du Rhin. Des textes du IXe siècle mentionnent déjà cet emplacement pour ses caractéristiques géographiques ; il s’agit en effet de l’endroit le plus étroit du fleuve entre la Suisse et la mer du Nord. Des indications étymologiques permettant d’élucider la signification de son nom : « lei » signifiant rocher, et « lore » étant un ancien mot allemand pour évoquer l’écho. A cet endroit, le cours très encaissé du Rhin réunit en effet les conditions idéales pour renvoyer les sons. En contournant donc ce rocher, le Rhin forme une boucle étroite, et le courant est y est tellement dangereux que de nombreux bateaux s’y fracassèrent.

C’est ainsi que naquit la légende de la Lorelei, un personnage créé par le poète romantique Brentano et revisité maintes fois sous diverses formes littéraires et musicales. Le règne minéral conflue vers l’élément fluvial en enfantant cette nixe aussi belle que dangereuse, dans cette légende où mythe, géologie et littérature se rejoignent pour donner naissance à l’une des balades allemandes les plus connues, la Lorelei de Heine :

 Et la vague engloutit bientôt

Le batelier et son bateau…

C’est ce qu’a fait au soir couchant

La Lorelei avec son chant. 

Car non loin de ce rocher s’élèvent les barres rocheuses des Externsteine, pierres nées de soubresauts géologiques il y a environ 130 millions d’années, quand toute cette région d’Europe Centrale était recouverte par une vaste mer, avant le « plissement saxonien» qui a créé la zone correspondant à l’actuelle forêt de Teutoburg ainsi que ses trois massifs rocheux. Les Externsteine sont constituées de grès, c’est-à-dire de sable de cette ancienne mer qui a été soulevé en blocs verticaux. Ce paysage où « il » , l’homme, vivait, tremblant, se soulevant, mugissant, se figeant, dresse ainsi d’étranges pierres levées qui protègent cette nixe doucereuse, fille des légendes du Rhin.

Orts- und Verkehrsverein Holzhausen-Externsteine
http://www.holzhausen-externsteine.de/

Un autre lieu hautement symbolique du paysage allemand se situe, lui, au cœur d’une perspective urbaine, puisqu’il s’agit d’un des principaux axes de Berlin, l’avenue « Sous les tilleuls ».

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L’avenue, qui s’étend de la Schlossbrücke jusqu’au Pariser Platz, est plantée, du côté que l’on nommait autrefois le côté occidental, de quatre superbes rangées de tilleuls.

Cet arbre avait déjà été chanté par le poète Walter von der Vogelweide, puis par Heine qui en loua la feuille en forme de cœur et la couronne parfaite pour abriter les tourtereaux. Le tilleul fait ainsi partie du cénacle sylvestre cher à l’âme allemande : ce sont d’ailleurs ces vers du poème « Wo » qui sont gravés à Montmartre sur le tombeau de Heine…

 Le dernier repos de celui que le voyage

A  fatigué, où sera-t-il ?

Sous les palmiers du sud ?

Sous les tilleuls du Rhin ? 

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Martin Luther l’avait affirmé aussi : « Nous aimons à chanter, boire, danser et être heureux sous les tilleuls. Rien de sérieux, pas de disputes non plus, car le tilleul est un arbre de joies et de paix» Et Sainte Hildegard de Bingen elle-même conseillait de dormir, en été, le visage et les yeux recouverts de feuilles de tilleul afin de garder un œil vif… C’est ainsi que l’un des arbres totems des Allemands orne l’une des avenues les plus archétypiques de la capitale, puisque son nom boisé et romantique évoque non seulement la forêt, mais aussi l’histoire millénaire du pays et ses soubresauts récents et douloureux.

Car parmi les imposants monuments qui bordent l’avenue se dressent par exemple l’université Humboldt ou l’Opéra, mais aussi l’ancienne Kommandantur ou l’ambassade de Russie, sans oublier le célèbre grand hôtel Adlon.

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Devant l’hôtel Adlon

Il n’est donc pas étonnant que sous le titre éponyme de « Unter den Linden », l’on trouve à la fois un poème de Walter von der Vogelweide et une marche militaire, le pas de l’oie et les arabesques des troubadours se mêlant en une valse folle, sans oublier les deux Lieds de Schubert qui évoquent aussi « Le tilleul » et « Le soir sous le tilleul ».

Ainsi, en arpentant les larges trottoirs de l’avenue menant à la Porte de Brandebourg, l’on se plait à penser que, dans les villes allemandes, fussent-elles peuplées de millions d’habitants, l’on n’est jamais très loin de cette forêt dont César disait dans la Guerre des Gaules qu’elle était si vaste qu’un habitant de la Germanie pouvait marcher 60 jours sans en voir la fin :

« Cette forêt Hercynienne (…) il n’est personne, dans cette partie de la Germanie, qui puisse dire qu’il en a atteint l’extrémité, après soixante jours de marche, ou qu’il sait en quel lieu elle se termine. »

Du « Chêne de Goethe » au « Jardin des Princesses »

Je pense que je ne peux pas faire l’impasse sur la césure de la Shoah, le terme de Buchenwald agissant comme un « chiffre » célanien négatif et comme un point de non-retour dans l’imaginaire collectif… Buchenwald, la forêt des hêtres, ces hêtres rouges qui ont veillé sur les terres germaniques tant de siècles durant, avant de se faire les chantres hurleurs d’un des plus sinistres lieux de mémoire…

Et c’est bien dans le camp de Buchenwald que se trouve encore la souche du fameux « Chêne de Goethe », nommé ainsi par les prisonniers en souvenir des longues promenades que l’auteur du Roi des Aulnes aimait à faire dans les bois avoisinants, un des rares arbres de cet univers concentrationnaire. Ainsi, la forêt aura accompagné l’Allemagne jusque dans les tréfonds de l’abjection…

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https://geo.viaregia.org/testbed/index.pl?rm=obj&objid=4571

Comment le réaménagement d’un pays qui n’existait plus, de ces territoires dévastés et divisés a-t-il été agencé, lorsque l’on sait que certaines villes allemandes avaient été détruites à plus de 90 % ?

Comment le peuple allemand a-t-il réussi à se réapproprier l’amour pour cette terre synonyme de tant d’atrocités ?

Le 11 novembre 1945, Ernst Wiechert, qui avait été interné à Buchenwald en 1938, et qui relatera cette expérience dans « Le Bois des morts », a prononcé au Schauspielhaus de Munich son « Discours à la jeunesse allemande » :

« Et nous voici devant la maison abandonnée, nous voyons scintiller les étoiles éternelles au-dessus des ruines de la terre, ou bien nous entendons tomber la pluie sur les tombes des morts et sur le tombeau d’un siècle. Seuls, comme jamais sur cette terre un peuple n’a été seul. Marqués du sceau de l’infamie comme jamais un peuple n’a été marqué. Et nous appuyons notre front contre les murs qui s’écroulent et nos lèvres murmurent la vieille question qui est celle de l’humanité : «Que faire ?»

Oui, que faire ?

Par deux fois, mes amis, j’ai tenté de vous apporter une réponse à cette question. La première fois, c’était en 1933, la deuxième fois, deux ans plus tard. J’ai payé très cher pour vous avoir donné cette réponse, et vous avez payé très cher le fait de ne pas l’avoir entendue. »

C’est encore une fois dans la nature que l’auteur puisera une réponse, se réfugiant dans ses écrits presque entièrement dédiés à cette communion entre les hommes et la forêt que nous avons déjà évoquée. Transcendant l’obscure nuit national-socialiste, le récit de Wiechert se fait récit national inversé, glorifiant non pas les épopées des hommes mais la vie secrète des arbres dont, déjà, l’auteur sait la force qui guérit.

Marcel Brion cite encore une anecdote dans laquelle une tante de Ernst Wiechert lui parle d’un arbre planté en l’honneur du garçonnet : « Quand tu seras grand, dit-elle, et ses yeux bleus regardaient par-delà les forêts, et que tu auras peur dans le monde, alors tu reviendras sous ce bouleau et tu lèveras les yeux vers les branches d’où te viendra le secours. Et la paix sera dans ta pauvre âme. »

Dans cette Allemagne année zéro, reconstruite pierre par pierre par les « Trümmerfrauen », ces « femmes des décombres », cette Allemagne qui mettra plusieurs décennies à transcender son impossible deuil, les espaces paysagés feront partie intégrante des villes, puisque les destructions urbaines permirent une reconstruction à la respiration verte bien avant la naissance du parti des « Grünen », les premiers écologistes d’Europe… C’est ainsi que la plupart des zones urbanisées outre-rhénanes comportent d’immenses parcs, et qu’à Berlin même vous pouvez vous retrouver nez à nez avec un renard en vous promenant dans l’une des forêts de la ville…

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Au Biegerhof, un des grands parcs de Duisbourg

Duisbourg est allée encore plus loin, puisqu’elle est à la pointe des réaménagements post-industriels, s’étant réapproprié, en pleine transition écologique, les immenses friches industrielles dans lesquelles rougeoyaient autrefois les aciéries ; tout près des rives rhénanes, à quelques encablures des immenses péniches, là où l’air d’antan était vicié par les scories et les arbres rongés par les pluies acides, on peut à présent arpenter, au cœur de la cité, des hectares de prairies et de bois où tout un écosystème de faune et de flore s’épanouit entre deux vestiges rouillés qui font la joie du tourisme industriel tout en ravissant les habitants de la Ruhr.

https://www.landschaftspark.de/

C’est un peu le même esprit qui, allié à l’engouement écologique pour le « bio », a donné naissance à des jardins partagés comme le « Prinzessinnengarten », le « Jardin des Princesses », à Berlin… À l’entrée du rond-point de Moritzplatz, îlot insolite entre des rangées d’immeubles, un portail grillagé émaillé d’autocollants abrite l’entrée du paradis, et le visiteur incrédule découvre au fil des allées un inventaire à la Prévert, potagers, arbres fruitiers, serre, boite à livres, hamacs et cabanes… Sans oublier le restaurant tenu par des personnes en situation de handicap et la vente de graines et d’herbes aromatiques…

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L’entrée du Jardin des Princesses

Cet espace original, initié en 2009 par une association dite de « guerilla gardening », a transformé ce terrain, situé autrefois dans le No man’s land du Mur et abandonné depuis 50 ans, en projet écologiste à gestion collective et à visée éducative, puisqu’il s’agit d’un lieu ouvert et didactique, héritage croisé des jardins familiaux et des alternatifs de Kreuzberg, puisque c’est un certain Moritz Schreber qui fut à l’origine de ce « Schrebergarten » que chaque famille allemande citadine se devait de louer et d’entretenir, et que Berlin fut au cœur des transitions économiques lancées par les utopistes et activistes des années 70.

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Ce murmure profond qui fait rêver l’Allemagne

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Le Rhin à Duisbourg

« Ce soir-là… je contemplai longtemps ce fier et noble fleuve, violent, mais sans fureur, sauvage, mais majestueux. (…)Ses deux rives se perdaient dans le crépuscule. Son bruit était un rugissement puissant et paisible. Je lui trouvais quelque chose de la grande mer.(…) Oui, mon ami, c’est un noble fleuve, féodal, républicain, impérial, digne d’être à la fois français et allemand. Il y a toute l’histoire de l’Europe considérée sous ses deux grands aspects, dans ce fleuve des guerriers et des penseurs, dans cette vague superbe qui fait bondir la France, dans ce murmure profond qui fait rêver l’Allemagne. »

Comment ne pas évoquer en conclusion notre Rhin transfrontalier et puissant, qui allie les paysages français et allemand en un même destin, immuable au milieu des tempêtes de l’Histoire ? Victor Hugo l’a fait avec brio, évoquant notre Europe qui m’est si chère puisque j’en suis le fruit, avec une mère allemande et un père français.

C’est d’ailleurs mon grand-père, ancien soldat de la Wehrmacht, qui m’a légué tous ses livres de Wiechert… Ce n’est que peu à peu que j’ai compris l’attachement de mon grand-père, qui avait aussi lui acheté une maison au cœur des bois, dans la Montagne Noire tarnaise, pour cet auteur chantant l’union des hommes et de la forêt pour conjurer la barbarie, en découvrant récemment que le fonds Wiechert avait aussi longuement séjourné à Duisbourg, végétalisant ainsi la Ruhr.

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Mes grands-parents allemands…

Cette forêt allemande que nous venons d’explorer, arpentée par les randonneurs allemands, dignes héritiers des voyageurs romantiques, a connu ces dernières années un regain extraordinaire aux yeux du grand public, après la parution du livre de Peter Wohlleben, « La vie secrète des arbres ». Ce best-seller, aujourd’hui traduit dans plus d’une trentaine de langues, nous entraîne dans une sorte de conte naturaliste où l’auteur, ancien garde-forestier, nous invite à partager sa joie de la fréquentation des forêts, proposant une intéressante réflexion non seulement sur la place de la nature, mais aussi sur la société des hommes.

Nous apprenons par exemple que les arbres, régis par une sorte d’organisation sociale et solidaire, peuvent, au sein d’une même espèce et d’un même peuplement, échanger des éléments nutritifs par leurs systèmes racinaires ou même prendre soin des individus faibles ou malades.

De telles avancées au sujet de la connaissance de la forêt nous viennent donc de ce pays où les hommes, depuis l’aube de l’humanité, savent sa valeur, et où les enfants allemands d’aujourd’hui passent leurs journées dans des « Jardins d’enfants forestiers » que l’on trouve à présent dans de nombreuses villes, les parents expédiant leurs rejetons, même au cœur de l’hiver nordique, dans les bois, sous la tutelle de leurs accompagnateurs…

Et c’est ainsi que les Allemands font perdurer leur attachement au paysage primaire et mythique de leur territoire et de leur héritage collectif que je vous invite vivement à découvrir lors de vos voyages…

Promenons-nous  donc enfin dans les bois…allemands! Osons enfin franchir la ligne Maginot de nos automatismes irrationnels qui font encore des terres germaniques une « terra incognita » pour bon nombre de nos compatriotes! Plongeons dans les légendes, écoutons le chant de la Loreley et entendons le vent bruisser dans les sapins!

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Arbre sur l’île de Rügen

Max Liebermann, "Die Gartenbank" (Le banc de jardin)
Max Liebermann, « Die Gartenbank » (Le banc de jardin)

  • les photos ont été prises par moi, hormis indication spécifique.

Cent vers pour un centenaire #14/18 #commémoration #11novembre

Cent vers pour un centenaire

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Groupe de poilus. Archives municipales d’Orléans

 

Quand la fleur au fusil ils quittaient leurs village

Une joie sans pareille leur riait au visage :

Les enfants jubilaient, les anciens sur les bancs

Leur criaient de tuer chaque sang allemand.

Mais les mères en larmes, effondrées et sans voix

Les suivaient par les prés et les routes et les bois,

Caressant jusqu’au bout de tendresse infinie

Ces conscrits si souvent à l’orée de la vie,

Des fiancées serrant sur leurs corsets lacés

Les photos dentelées aux sourires lissés.

Et là-bas dans les plaines et vallées d’outre-Rhin

Mêmes scènes de liesse appelaient le destin…

L’uniforme était beau au regard des Poilus,

Képis rouges brodequins contre casques pointus,

Quand garance faisait de tous ces pantalons

Un écho innocent de tant de garnisons

Qui bientôt baigneraient dans carnage carmin

Des tranchées carnassières aux barbaries sans fin.

Fièrement on marchait en promenant musettes,

Cartouchières au repos et calmes baïonnettes,

Sans savoir que la guerre, qu’on nommait « der des der »

Deviendrait pour quatre ans synonyme d’enfer.

Ils quittaient berge tendre où sommeillait Garonne,

Traversant mille ponts, découvrant Loire et Rhône,

Pour venir tels oiseaux de sombres migrations

S’échouer dans les boues en agitant fanions,

Marionnettes sans fils tenues par dirigeants

Qui sans pitié aucune condamnaient leurs enfants,

Quand le riche et le pauvre, cordonnier, avocat,

Médecin ou tailleur s’égorgeaient au combat.

Ils pensaient à leurs champs ou à leur cour d’usine,

Aux seins tout en blancheur de leur fée Mélusine,

En serrant sur leur cœur les vélins violets

Parfumés d’écritures de tant de fiancées…

Ils rêvaient de pain chaud et de vins capiteux

En rongeant leur pitance en leurs habits pouilleux,

Ils songeaient aux bouillons, aux poulardes garnies,

Aux fourneaux ruisselants de tant de mets rôtis,

Et quand les canons fous leur tonnaient aux oreilles

Ils hurlaient, rugissaient, et les balles abeilles

Piquaient vies au hasard en un ballet sordide,

En un cri effroyable quand tant de corps candides

Devenaient la charpie, la bouillie, la curée

Dont seuls quelques chanceux revenaient rescapés.

Et la boue de la Meuse accueillait sans vergogne

Bordelais Berlinois Albigeois Autrichien,

Quand un monde en folie faisait des orphelins

Au fil des méridiens, pères morts en héros

Pour les mères patries dont mille maréchaux

Confisquaient le futur, rendant les éclopés,

Dont les gueules cassées effrayaient les passants,

Aux villages endeuillés de Gascogne ou Brabant.

Mais certains tirailleurs aux yeux doux d’amadou

Venaient d’autres océans pour défendre debout

Cette France affamée de la chair à canon,

Jamais rassasiée des massacres aux clairons,

Les peaux noires et blanches reposant de concert,

Les espoirs en lambeaux revenus à la terre.

Qui dira les assauts à main nue, en plein vent,

De mitraille ennemie qui vous glaçait les sangs,

Le courage infini, les sacrifices vains

De tous ces appelés fauchés par le Destin,

Mais aussi la vaillance des briseurs de combats,

Des mutins audacieux réclamant sans fracas

Paix des armes et des corps en amour fraternel,

Qui souvent périront d’avoir bravé l’appel.

Les femmes se levèrent pour remplacer les pères,

Retroussant les jupons, jeunes filles ou grands-mères,

Labourant les sillons délaissés par époux,

Gagnant l’indépendance avec ces quelques sous,

Veuves dignes, mères seules, fiancées éplorées

Gardant toute une vie la mémoire fanée

D’un bien-aimé parti, comme on veille un bouquet.

Cent années ont passé depuis cet Armistice,

Des Noëls et des Pâques et puis tant de solstices,

Une autre guerre atroce a déchiré les âmes

Quand pourtant toute paix devrait être la flamme

De cette éternité qui se nomme espérance,

Qu’elle habite Allemagne ou notre douce France.

Cet hommage en corolle à tous les beaux soldats,

Aux vaillants aux mutins aux enfants morts là-bas,

Pour que cent ans plus tard plus jamais ne résonne

Autre cri que la PAIX que mille frères entonnent.

 

Sabine Aussenac.

 

Comme par un orage de coquelicots #commémoration #14/18

Am Geist… #11novembre #itinérancemémorielle #GrandeGuerre

Am Geist… #11novembre #itinérancemémorielle #GrandeGuerre

Kamen, place du marché

La Place du marché était noire de monde. La petite ville de Kamen, au Nord-Ouest de l’Allemagne, vivait au rythme de la guerre, gros bourg mi-paysan, mi-ouvrier frileusement rassemblé autour de son cœur aux jolies façades à colombages.

La foule se pressait autour des étals pourtant peu achalandés, malgré ce vent glacial venu des grandes plaines de l’est, presque de l’Oural. Pourtant, la Marche de Brandebourg et les grandes propriétés de Junkers étaient bien loin de la paisible Rhénanie, mais en ce mois d’octobre 1917, on eut dit que les nuages étaient poussés par un esprit prussien…Les femmes, surtout, occupaient l’espace, avec quelques enfants et de vieilles personnes courbées et tremblantes. Des groupes de jeunes filles se montraient des lettres couvertes de boue et de tâches en souriant, toutes à la légèreté de leurs espérances.

C’est ainsi que je l’imagine, cette bourgade endeuillée déjà par tant de disparitions, puisque là comme aux quatre coins du Reich, c’est un lourd tribut que les familles payaient au Kaiser… Oh, il n’était pas moins grand que « chez nous », le chagrin des mères et des femmes, et de tous les orphelins, lorsqu’arrivait le sinistre messager annonçant la perte ou la disparition d’un enfant du pays…Certes, l’Allemagne et ses gouvernants avaient déclaré la guerre à notre France, mais les cartes battues par les dirigeants dépassaient largement les volontés des peuples, et, au cœur de la boucherie sans nom, Poilus et soldats « ennemis » étaient voués à la même horreur…

Classe dirigée par Gertrud Bäumer

Vêtue de noir, une femme âgée avançait d’un petit pas incertain vers la place. Elle passa devant l’école où ses quatre fils avaient étudié, sous la férule de Mademoiselle Bäumer, avant que cette dernière ne rejoigne Berlin…Elle ne le savait pas encore, mais l’ancienne institutrice de ses enfants deviendrait ensuite journaliste, féministe et s’engagerait en politique, pactisant même un peu avec le diable… Elle les voyait encore, ses quatre garçonnets, toujours bien propres sur eux, s’égayer dans les brumes matinales en écoutant carillonner les cloches de l’église Saint-Paul, tandis que son mari partait travailler dans leur petite entreprise de fabrication de calèches… Une vie avait passé. Lente, pleine, lourde du sens du quotidien. Une vie de femme au service des siens, du lavoir de l’enfance aux automobiles de la modernité. Les saisons et les ans filaient entre les fenaisons et les neiges, et dans la jolie bourgade rhénane il semblait parfois que le temps se soit arrêté. Mais depuis quelques années les hommes partaient, et ne revenaient plus…

Mon arrière-grand-mère Sophie et mon grand-père Erich.

C’est drôle, comme le passé d’une famille peut partir en fumée en l’espace d’une ou deux décennies… Cela me sidère toujours de constater l’évanescence de nos vies, même si je le remarque déjà au sein même de ma propre existence, les enfants s’éparpillant si vite aux quatre coins du globe, les cousins s’ignorant au bout d’une seule génération… De la famille paternelle de mon grand-père allemand ne demeure qu’un acte de naissance et la légende familiale, que seule connaît d’ailleurs ma mère, celle des quatre fils de cette même famille disparus au cours de la Der des Der… Oui, le père de mon cher grand-père était tombé en France et reposerait au cimetière militaire allemand de Laon…Tandis que ses trois frères, mes arrière-grands-oncles, auraient aussi trouvé la mort…

J’ai tenté de faire quelques recherches, trouvant sur une liste de soldats allemands trois personnes portant le nom de « Neuhoff » et venant de la ville de Kamen… Un certain Wilhelm a été déclaré mort le 10 décembre 1914 ; un August le 11 novembre 1915 ; et un Friedrich-Wilhlem le 12 mars 1917… Un membre de la fratrie décimée manquerait donc à l’appel…

Hospice « Am Geist »

La vieille dame ne savait d’ailleurs plus très bien comment elle s’appelait, elle avait aussi oublié comment on faisait la cuisine et la lessive. Elle était bien incapable de se souvenir comment on faisait rôtir une oie pour Noël, ou comment on confectionnait les délicieux « Plätzchen » dont elle avait pourtant toujours régalé sa famille… Et ce n’était pas seulement à cause des victuailles manquantes…  On avait bien tenté de l’entourer, de la calmer, de lui dire que ses fils avaient donné leur sang pour l’Empereur, elle n’en avait cure. Sa belle-fille, Sophie, lui avait mis récemment l’un de ses petits-fils sur les genoux, mais même les yeux pétillants du petit Erich ne suffisaient plus à la sortir de sa léthargie. Son mari avait d’ailleurs parlé à ses brus en évoquant un internement à l’hospice « Am Geist », du moins pour quelques temps…

Elle vit arriver Sophie, qui était allée se promener au « Stadtpark » malgré le froid, pour faire respirer un peu d’air automnal au bel Erich et compenser l’absence de nourriture variée en cette pénurie de victuailles… La jeune femme titubait, comme si elle avait bu plusieurs verres de Schnaps, des voisines l’entouraient, son fils pleurait à chaudes larmes du haut de ses cinq ans, et elle se précipita en hoquetant dans les bras de se sa belle-mère.

Cette dernière s’effondra en hurlant. Elle ne devait jamais reprendre ses esprits. Son dernier fils, Friedrich-Wilhlem, le père du petit Erich, venait de mourir au combat.

Je ne suis pas certaine que l’annonce de décès de ce « Fritz » soit celle de mon arrière-grand-père, même si « Fritz » pourrait être un diminutif de « Friedrich-Wilhelm », et si le nom de sa femme (Sophie) et l’évocation d’un unique enfant pourraient correspondre à l’existence de mon arrière-grand-mère, que j’ai si bien connue et que j’adorais, et de mon cher « Opa » allemand, que j’appelais d’ailleurs « Papu »… La date du décès trouvée sur le net du soldat « Friedrich-Wilhelm Neuhoff », annoncée en mars 1917, ne correspond pas à ce faire-part de novembre 1917… Mais qu’importe… Même si la petite histoire ne colle pas tout à fait à la « grande », c’est bien l’Histoire qui a broyé inexorablement une famille entière de la petite ville de Kamen, tout comme elle a décimé des milliers d’autres familles du Rhin à l’Elbe, et dans l’Europe entière, sans compter tous les morts venus des « colonies » défendre ce que les dirigeants appelaient les champs d’honneur…

En cette semaine d’itinérance mémorielle, je ne pouvais pas, étant née de l’amour d’une jeune Allemande pour un jeune Français en 1961, alors même que mon grand-père français avait été résistant et mon grand-père allemand engagé dans la Wehrmacht (puis de longues années prisonnier de guerre à l’est…), ne pas évoquer la mémoire des soldats allemands « morts pour leur patrie », après avoir fait renaître dans d’autres textes la mémoire de nos Poilus…

Ces hommes étaient les mêmes hommes. Leurs cœurs n’avaient pas de frontières, leurs âmes se ressemblaient, ils étaient tous frères de sang, emportés par les folies des hommes et par la vague des haines et des volontés de puissance des « Grands »… De jeunes hommes merveilleux, des époux aimants, des pères formidables, des génies en herbe, des amis à la loyauté sans faille, qui aimaient la bière ou le vin, Hugo ou Heine, Berlin ou Paris, la bourrée ou la musique bavaroise selon leur pays d’origine…

Les quatre frères Neuhoff n’entreront pas au Panthéon comme Maurice Genevoix ni ne seront honorés comme le …maréchal Pétain, mais peut-être les lecteurs de ce texte auront-ils une pensée émue et respectueuse pour tous les jeunes soldats allemands fauchés par la Grande Guerre et décimés dans les Tranchées…

« Guerrière, l’Allemagne? Barbare, l’Allemagne? Qu’en savez-vous? »

Maurice Genevoix, « Ceux de 14 »

 

Mon grand-père, orphelin de père…

Kamen, aujourd’hui Berkamen

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http://www.stadt-kamen.de/kultur/haus-der-stadtgeschichte

Merci à Monsieur Badermann, conservateur du musée de Kamen, pour son aide précieuse, renforcée par ce site très instructif rapportant l’histoire de la ville:

Kamener Straßennamen: Am Geist

http://des.genealogy.net/search/show/6889566

https://fr.wikipedia.org/wiki/Gertrud_B%C3%A4umer

https://www.tourisme-paysdelaon.com/Decouvrir/Tourisme-de-memoire/Quelques-lieux-de-memoire-dans-le-Laonnois/Cimetiere-allemand-de-Bousson-a-Laon

https://www.100-jahre-erster-weltkrieg.eu/fr/home.html

https://www.braunschweiger-zeitung.de/videos/politik/article215731725/100-Jahre-Erster-Weltkrieg-Deshalb-reisen-nun-Jugendliche-nach-Verdun.html

Comme par un orage de coquelicots #commémoration #14/18

Comme par un orage de coquelicots

Arthur Bourgail, tu es mort le 5 novembre 1918. Je vois ton nom au passage,  chaque fois que je descends du bus, au coin de ma rue.

Cent ans, cent ans déjà, aujourd’hui, que ton beau sourire s’est effacé au détour d’un obus ou d’une embuscade, et que tu es tombé, comme ils disent, « au champ d’honneur », ta capeline bleu horizon rougie comme par un orage de coquelicots.

Je t’imagine petit garçon, grandissant non loin de notre place Pinel, qui ne s’appelait d’ailleurs pas encore ainsi, puisqu’elle n’a été baptisée du nom de ce syndicaliste qu’en 1929… Ton père prenait sans doute le tramway pour revenir de son travail au centre-ville, puisque depuis le 12 avril 1910, le tramway hippomobile était devenu électrique, et que le conducteur annonçait « Tïn, tïn, Còsta Pavada » en arrivant non loin des belles toulousaines de notre Côte Pavée…

Arthur, petit Arthur, je gage que tu as fréquenté, bel enfant brun aux yeux de braise, le collège du Caousou, puisque ce dernier, malgré les lois du « petit père Combes », ouvrait encore ses portes à l’aube du vingtième siècle, avant de fermer, le 23 décembre 1912, et de devenir un hôpital durant la der des der… Tu jouais au cerceau, aux quilles, et tu apprenais les poésies de Victor Hugo avant de rentrer goûter dans ton jardin, dont les lilas embaumaient à chaque printemps, dans quelque ruelle ensoleillée croisant l’avenue de Castres…

J’espère, cher Arthur Bourgail, que tu as eu le temps d’être heureux. Que tu as aimé apprendre, que tes professeurs ont loué ton intelligence, que tes études, peut-être à Paris, si tu as eu le temps d’y « monter », ou tout simplement dans quelque faculté toulousaine, ont fait de toi un jeune homme curieux et passionné. Je te rêve, dans ton costume élégant, arpentant fièrement les allées du Jardin Royal au bras d’une délicieuse jeune femme pétillante et amoureuse, que tu courtiseras ardemment juste avant de partir au Front… Je vous souhaite des baisers fougueux et des étreintes douces, et de longues lettres aux pleins et aux déliés violets parfumés de pétales de roses, que tu serreras contre ton cœur, la nuit, pour oublier la pluie de feu de fer de sang.

Je pense à ta fiancée, Arthur, à ces torrents de larmes versées, à sa vie blessée, amputée de l’espérance, brisée, tout comme la tienne, par la folie des hommes… Je pense à ta mère, Arthur, qui se vêtira de noir le restant de sa vie, comme tant de voisines, devant lesquelles on s’inclinait en silence, sans oser évoquer le nom des fils disparus. Je pense à ton père qui fièrement te laissa partir défendre une patrie qui lui vola son âme.

Et, surtout, je pense à toi, plongé, à peine sorti de l’adolescence, dans l’enfer des tranchées, si loin de ta ville rose et de l’eau verte du Canal, embourbé dans la nuit indicible des combats, volé à la vie par la barbarie des gouvernants impavides, victime innocente et oubliée d’une guerre inutile, comme toutes les guerres… Je pense à tout ce que tu n’auras pas fait, pas vu, pas vécu, à ta ville qui va grandir sans toi, à cette femme qui portera d’autres enfants que les tiens, à ton nom qui n’existe aujourd’hui que sur ce monument adossé à une école mais que les enfants, plongés dans les écrans des portables, n’ont sans doute jamais lu…

Je ne t’oublie pas, Arthur Bourgail. Tu n’as pas eu de rue de Toulouse à ton nom, google ne te connait pas, ton nom d’ailleurs n’existe pas sur les moteurs de recherche, il manque le « h » qui orne les « Bourgailh », eux, beaucoup plus présents… Mais je ne veux pas t’oublier. Tu es parti six jours, six jours seulement avant la signature de l’Armistice, six petites journées de novembre qui ont séparé ta mort de la fin de cet interminable conflit. Il s’en est fallu de si peu pour que tu rentres à Toulouse, comme tes camarades épargnés, non pas la fleur au fusil mais la rage et la peur au ventre, mais, au moins, en vie… Tu aurais sans doute gardé pour toi la bouillie innommable des Tranchées, préférant épargner tes parents et ta Douce, et puis tu aurais repris le cours de ta vie, même si tu étais revenu unijambiste ou borgne…

Mais non : le destin, ce farceur de destin, en a décidé autrement, et, en ce 5 novembre 1918, a fauché ta jeune vie de Poilu.

Arthur Bourgail, aujourd’hui tu reviens à la vie, à quelques jours des commémorations de la fin de la Grande Guerre ; je te rends, le temps d’une lecture, toutes les briques de notre ville rose, le clocher carillonnant de la basilique Saint-Sernin, les courbes de Garonne et les senteurs pastelières de Toulouse…

Tiens, prends ma main, je montre ta ville qui a un peu changé, regarde, le lycée du Caousou est toujours là, avec son magnifique parc boisé, et puis notre avenue qui dégringole vers le Canal, sans tramway, mais avec la ligne L1, et sur la place qui se nomme aujourd’hui Pinel il y a un magnifique kiosque aux poteaux murmurants… Regarde, la Place du Capitole est de plus en plus belle, et les grands marronniers du Jardin des Plantes abritent toujours des baisers au printemps…

Arthur Bourgail, aujourd’hui je t’adoube immortel.

« C’est bien plus difficile d’honorer la mémoire des anonymes que celle des personnes célèbres. La construction historique est consacrée à la mémoire de ceux qui n’ont pas de nom. » Walter Benjamin

Sabine Aussenac.

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Je t’interdis d’aller faire la guerre…Hommage aux Poilus…