Journée des #autrices d’#Occitanie à #Toulouse, deuxième édition! #8mars #femmes #féminisme 2026

Le 28 mars denier, nous avons eu la joie de nous rassembler entre autrices et créatrices d’#Occitanie dans le magnifique cadre de l’Ostal d’Occiania afin de métisser nos créations.

Du mitan de cette belle journée festive à la nuit se sont succédés hommages, conférences, lectures, chants, danses, sans oublier les régalades concoctées par Nadira et l’association Amazul: car tout comme l’an passé nous avions convié des sœurs kurdes et ukraininennes, cette année ce sont les femmes berbères qui étaient à l’honneur -et aussi « mes » créatrices allemandes de Worpswede, puisque j’ai, après avoir lu des poèmes et proses dédié.es à des Tarnaises célèbres, projeté la vidéo de l’extrait de ma pièce « Becoming Paula », toujours dans cette perspective des passerelles et des métissages entre les racines qui me sont chères…

« Les anciens parlaient peu, mais chaque mot portait loin. »

Marcelle Delpastre

Voici quelques photos et liens pour retrouver la sororité joyeuse de cette journée!

Et si vous ne les connaissez pas, je vous invite à découvrir les plumes de Marcelle Delpastre et Marie Rouanet, auxquelles nous avons rendu hommage; de la grande ethno historienne Isaure Gratacos, qui nous a parlé de l’extraordinaire statut des femmes des Pyrénées; de la dynamique Maud Séguier, autrice du premier livre en occitan sur le de la douce et talentueuse poétesse Tresià Pambrun; de la formidable Martine Boudet, co organisatrice de la rencontre et autrice de nombreux ouvrages sur notre terroir et sur les femmes. Mais aussi les performances dansées de la merveilleuse Juliana Marin et les chants de notre troubaïritz Estella Du Val

Un tout grand merci à Florence Ginisty d’avoir porté ce projet à bout de bras, à La Tuta d’Oc pour sa présence précieuse, et à ma chère éditrice (bientôt…) des éditions Reclams pour avoir elle aussi chapeauté notre événement et pour avoir présenté la vidéo d’annonce en avant-première de la formidable anthologie féminine occitane « Ten-te fièra! Sois fière! » qui sortira sous peu et qui étrenne les talents féminins de notre belle Occitanie, de la poésie à la photographie en passant par la peinture, la sculpture…

Merci aussi aux techniciens qui étaient présents et qui ont assuré les captations et diffusions! En particulier à Manu de radio Ter et à Guilhem!

Et voilà justement quelques podcast!

Playlist de Radio Ter: quatre podcasts réalisés à partir des enregistrements de l’après midi

Rencontres à l’Ostal d’Occitània by RADIO TER | Mixcloud

Ma petite voix rhénano tarnaise est à retrouver dans le dernier, vers la minute 17.

Mais il faut tout écouter!

Extraits de mes lectures:

« Passerelles entre le Tarn, l’Occitanie et l’Allemagne autour des femmes invisibilisées »

L’Occitanienne

Tes mémoires, Léontine,

chantent murmure du

Thoré et pierres des châteaux :

Hauterive, Aguts, Gaïx, places-fortes

de tes rêveries.

François-René te respecta

en votre rencontre à Cauterets, mais

romantisa votre histoire

en acmé de mystère…

Ton dernier soupir sur marronniers

du Jardin Royal à Toulouse et

cet aveu : l’imagination

plus forte que le cœur…

Ta petite-filhotte te rendit

grandeur et honora ton nom :

l’Occitanienne.

Près de Castres, sur les rives du Thoré, se dresse depuis le 13e siècle le château d’Hauterive, qui hébergea les famille de Montfort et d’Hautpoul. Léontine de Villeneuve y a vécu une jeunesse heureuse en compagnie de sa sœur Émilie, évoquée plus haut… Dans ses Mémoires d’outre-tombe, Chateaubriand évoque brièvement sa relation avec une jeune aristocrate toulousaine qu’il nomme l’Occitanienne. La jeune fille, qui vouait une admiration littéraire exaltée à l’écrivain, avait entretenu une longue correspondance avec lui. Dans ses propres Mémoires, Léontine, devenue Comtesse de Castelbajac, évoquera avec brio histoire et paysages du Tarn… Sa petite-fille publiera le récit de son échange épistolaire avec Chateaubriand et rétablira des vérités.

https://fr.wikipedia.org/wiki/L%27Occitanienne_ou_le_Dernier_Amour_de_Chateaubriand

*

La comtesse et la muse

Source: Gallica

D’une fuite princière à travers

l’Europe tu écrivis

un roman à succès,

toi, la Précieuse dite « petite muse d’Albi » …

Enfant, je marchais, ignorante,

dans la rue qui ne portait que

ton nom. Fièrement, ton prénom,

Antoinette, caracole à présent

en dignité retrouvée.

L’Orangerie rêveuse de ton

château abrite les flonflons des mariages.

Au XVIIe siècle, le beau château de Saliès tient salon sur les arts, la science ou la littérature autour de sa châtelaine, Antoinette de Salvan de Saliès (une rue et une école d’Albi portent son nom). Cette avant-gardiste « féministe » prônait l’égalité des sexes et reste connue sous le nom de « La Viguière d’Alby » grâce à son roman à succès La Comtesse d’Isembourg (1678). Traduit et diffusé jusqu’à Paris, il relatait le chagrin amoureux d’une comtesse allemande en retraite dans un couvent albigeois. Mais le château, dans la famille d’Aragon depuis plus de quatre siècles, a également vu grandir l’un des plus célèbres Résistants tarnais, Charles d’Aragon (1911-1986), qui en avait fait son fief. Aujourd’hui, le domaine abrite toujours une somptueuse orangerie réaménagée en salle de réception pour événements. https://www.grand-albigeois.fr/…/quand-notre…/

L’enthousiasme de Maud Seguier, et mes cheveux multicolores au premier plan

Tes callas m’ont adoubée citoyenne

Ma mamie Marie-Louise avec sa première arrière-petite-fille…

Ta tresse en couronne, ton eau de Cologne à la lavande, ta pommade rosa. Ta poupée, seule rescapée de la grande inondation de 1930. Germaine, Marie-Louise et Mado, trois sœurs au cœur de Castres, quand le siècle était beau : robes longues et dentelles, organdi et chapeaux illuminent vos photos sépia. Tu étais la cadette, et la plus volontaire, je crois.

Tu m’as appris mes prières et la bonté. Tu avais fait consacrer ma médaille de baptême à l’Immaculée Conception de Blois et c’est à toi que je dois ma foi de charbonnière. Luis Mariano, ton idole, nos chasses aux escargots, tous les Alice et les Comtesse de Ségur que tu m’offrais, et un jour, les rires de tes amies dans le bus vers Lourdes. À la mort d’Albert tu as coupé ta tresse et commencé à faire des pèlerinages. Tes cartes postales, emplies de fautes et de tendresse, messagères de ta vie simple et droite.

Je garde au cœur la saveur caramélisée de tes tartes aux pommes et tes immenses paniers d’osier emplis d’Oreillettes et parfois d’un gâteau de ménage débordant de fruits confits.

Marie-Louise, tes callas m’ont adoubée citoyenne. Chaque soir je m’endors lovée sous ton couvre-lit au crochet, ton missel repose dans ma table de nuit.

Marie-Louise NAVAR, sans profession.

Elle est née le 14 juin 1908 à Castres, chemin de Bisséous (rue Saint Louis), est décédée le 22 décembre 1987 dans la même localité, à l’âge de 79 ans. Elle est la fille légitime de Marius Baptiste NAVAR (1871 1926), âgé de 36 ans, et de Mélanie LANDES (~ 1876 > 1931), âgée de 32 ans environ.

Albert Pierre Louis et Marie-Louise se sont mariés le 10 février 1931 à Castres. Ils ont tous deux 22 ans. Leur union a duré 40 ans et 11 mois.

Tas callas m’an adobada ciutadana

Mes grands-parents Albert et Marie-Louise vendant leur miel au marché de #Castres, avec Sabinette!

Ta trena en corona, ton aiga de Colònia a la lavanda, ta pomada rosa. Ta monaca, sola salvada de l’aigat grand de 1930. Germaine, Maria-Luïsa e Mado, tres sòrres al còr de Castras, quand lo sègle èra polit : raubas longas e dentèlas, organdí e capèls illuminan vòstras fòtos sèpia. Èras la cabdèta, e la mai volontària, cresi.

M’as ensenhat mas pregàrias e la bontat. Aviás fach consacrar ma medalha de baptisme a l’Immaculada Concepcion de Bles e es tieu que devi ma fe de carbonièra. Luis Mariano, ton idòla, nòstras caças dels cagaròls, totes los Alice e las Comtessa de Segur que m’ofrissiás, e un jorn, los rires de tas amigas dins lo bus cap a Lorda.

A la mòrt d’Albert as copada ta trena e as començat a far de pelegrinatges. Tas cartas postalas, emplenadas de fautas e de tendresa, messatgièras de ta vida simpla e dreita.

Gardi al còr la sabor caramelizada de tas tartas als pomas e tos immenses panièrs de vim emplenats d’Aurelhetas e de còps d’una còca de mainatge vessant de fruches confits.

Maria-Luïsa, tas callas m’an adobada ciutadana. Cada ser m’endormissi acoconada jos ton cobrilèit crochetat.

Lien vers l’extrait de ma pièce Becoming Paula:

https://theses.fr/s412963

Les biographies des intervenantes:

La soirée endiablée et les danses et chants, quand virevolte Nadira…

Pour écouter encore Isaure Gratacos, à l’occasion d’une autre conférence:

https://podcast.ausha.co/…/10-isaure-gratacos-le-statut…

La très dynamique Isaure Gratacos et ses lunettes rouges, avec Juliana Marin au premier plan

Lien vers les travaux de Martine Boudet:

https://www.occitanielivre.fr/annuaire/boudet-martine

Mon texte autour de Marcelle Delpastre -à retrouver dans la seconde émission de radio Radio Occitania:

https://lespoetes.site/emmission/emission2026.html (Cliquer sur le haut parleur au-dessus de la photo où je suis avec le poète et animateur de l’émission Christian Saint-Paul pour écouter)

Photo créditée sur le blog d’Avenir Occitanisme

La terre ne ment pas. Elle garde tout. Elle sait ce que nous oublions.

Au travers de cette phrase nous entendons l’idée fondamentale de Marcelle DELPASTRE : la terre comme mémoire vivante. Cette tette qui n’est pas seulement un sol, mais une archive sensible, presque une conscience. L’humain passe, la terre demeure — et se souvient.

Marcela DELPASTRE (1925–1998) demeure une figure majeure de la littérature occitane contemporaine, profondément enracinée dans la terre limousine où elle a passé l’essentiel de sa vie. Elle était née en Corrèze, à Germont, petit hameau de la commune de Chamberet, et a grandi dans un univers rural qui marquera définitivement son œuvre et sa sensibilité. Après des études à Brive-la-Gaillarde puis à Limoges, où elle travaillera sur l’esthétique durant son passage à l’école des Beaux-Arts, elle choisit pourtant de revenir vivre à la ferme familiale en 1945, assumant pleinement une vie paysanne.

Marcelle avait été élevée dans deux langues, parlant occitan avec sa mère et français avec son père, et elle a aussi écrit dans ces deux idiomes. Alors qu’elle menait cette vie de labeurs qu’est le quotidien paysan, elle promenait toujours avec elle des carnets où elle notait de la poésie. Peu à peu, elle a commencé à publier dans des revues, à se faire connaître dans le milieu littéraire limousin, avant de se rendre compte de la disparition progressive des traditions séculaires…et du parler local.

J’écris comme on travaille la terre : lentement, avec ce qu’on a.

Dans cette magnifique mise en abyme on découvre l’écriture comme geste paysan, avec cette idée d’une création humble, patiente, incarnée, loin de toute posture intellectuelle abstraite. Son rapport à la terre, absolument central, montre que cette terre n’est pas un simple décor : elle est vivante, presque pensante. Les cycles agricoles deviennent une manière de penser le temps et l’existence. Le travail paysan est décrit avec précision, mais aussi avec une forme de gravité presque sacrée. Je pense souvent aux tableaux de Millet en lisant les textes de Marcelle, qui elle aussi, comme Francis Jammes, raconte les jours simples « de l’angelus de l’aube à l’angelus du soir ».

Marcelle a donc commencé à collecter des contes et des proverbes tout en commençant à écrire dans cet occitan limousin, en particulier, à partir de 1963, pour la revue Lemouzy, s’attachant à préserver et transmettre une culture en voie de disparition. Son œuvre mêle ainsi poésie, prose, ethnographie et réflexion philosophique. Elle recueille avec soin les récits, croyances et traditions populaires de sa région, qu’elle restitue dans une langue à la fois simple et profondément poétique, tout en développant sa propre cosmologie littéraire.

Nous sommes faits de la même nuit que les bêtes et les étoiles.

Parmi ses livres les plus connus figure Los Saumes pagans, recueil inspiré par les cycles de la nature et les rites anciens, ainsi que ses chroniques paysannes où elle décrit avec précision le quotidien rural. Son écriture, traversée par une spiritualité singulière, interroge le lien entre l’humain, la terre et le sacré. Elle réinvente une sorte de liturgie enracinée dans la nature.

Longtemps restée discrète et éloignée des milieux littéraires parisiens, elle a été redécouverte et reconnue tardivement, notamment grâce à l’intérêt croissant pour les langues régionales, jusqu’à être invitée par Bernard Pivot pour Bouillon de culture ; c’est à cette occasion qu’elle découvrira, bien tardivement, Paris.

Aujourd’hui, Marcelle DELPASTRE est considérée comme une voix essentielle de la mémoire occitane. Son l’œuvre contribue à faire entendre la richesse et la profondeur d’un monde rural en transformation.

Les anciens parlaient peu, mais chaque mot portait loin.

La voix de Marcelle porte haut et loin les beautés de notre Occitanie et de nos racines paysannes.

Lien vers les travaux de la fabuleuse danseuse, doctorante, créatrice Juliana Marin:

https://cv.hal.science/marin-taborda-juliana

https://crisol.parisnanterre.fr/index.php/crisol/fr/article/view/814

https://www.instagram.com/julianamarinartist/

Lien vers les merveilleuses éditions Reclams, avec l’annonce de la grandiose anthologie d’autrices occitanes qui sera bientôt à retrouver! – voir plus bas

https://reclams.org/fr/

Anne-Pierre Darrées, présidente de l’Escòla Gaston Febus et responsable des éditions Reclams.

Lien vers le livre de Maud Seguier:

Lien vers la poésie de Tresià Pambrun:

Lien vers l’anthologie Ten-te fièra! Sois fière!, dont nous avons pu voir la très belle bande-annonce….

Pour entendre Estella Du Val chanter son hymne « Chocolatine »:

https://www.instagram.com/estella_du_val_diodoryza/

Être femme et écrire: conférence donnée à Bram. #écriture #femmes #féminisme #droitsdesfemmes #8mars

Texte de la conférence donnée à la médiathèque de Bram le 7 mars 2026 à l’occasion de la Journée internationale des droits des femmes.

Les liens vers les sites et les travaux de mes consœurs autrices sont à retrouver en bas du texte.

Vous adorerez découvrir Justine T. Annezo, Simona Boni, Cécile Boucharel, Jocelyne Chaillou Dubly, Michèle Fontecave, Sabine Genty, Régine Ha Minh Tu, Lucienne Kaminski, Lorelei Martin et Marie-Claire Touya!

https://ccplm.bibli.fr/

Merci à la formidable équipe de la médiathèque d’avoir accueilli nos voix croisées lors de cette magnifique journée, merci à Stéphanie, Anne, Gaëlle et Fantille! Quel bonheur ce fut que de découvrir les parcours et mots de ces autrices d’Occitanie aux plumes flamboyantes, sensibles, colorées et chaleureuses, entre les diverses lectures et présentations, nos partages, et la table ronde merveilleusement animée par la dynamique Justine et toute ensoleillée par la gouaille joyeuse de Simona! Merci à vous toutes, et à très bientôt!

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Saviez-vous que la toute première trace humaine de ce que l’on peut nommer « littérature » a été laissée non pas par Homère, comme on le dit souvent, mais par une femme ? En effet, il y a plus de 4000 ans , environ 2300 ans avant notre ère, la princesse sumérienne Endehuanna, qui vivait dans la cité d’Ur située au sud de l’Irak, au cœur de la Mésopotamie, a croisé poésie, textes spirituels et écrits traitant du pouvoir avant de disparaître totalement de l’histoire de la littérature, ayant pourtant accompli un geste absolument inédit, puisqu’elle signait ses textes et parlait d’elle à la première personne.

Source: Wikipédia

Pourtant, malgré cette place fondatrice, elle disparaît donc presque totalement des récits littéraires transmis au fil des siècles. Comme tant d’autres créatrices après elle, sa voix a été peu à peu effacée. Et cette invisibilisation se retrouve dans tous les domaines de la création féminine, en peinture, sculpture, musique, littérature. Je feuilletais récemment un imposant dictionnaire dédié aux « Tarnais célèbres » et j’y ai compté moins d’une dizaine de femmes… Un peu à l’image donc de ces musées qui, depuis quelques années, se rendent compte du nombre dérisoire d’œuvres de femmes exposées en leurs murs…

C’est précisément ce que nous voulons explorer aujourd’hui, ce fait sociétal qui, pendant des millénaires, a produit un effacement de la mémoire de tant femmes créatrices, et ce même dans les siècles récents ; ces empêchements divers, ces entraves à l’accès au savoir et aux places de pouvoir ont ainsi réduit toute une moitié de l’humanité à la portion congrue et conduisent, encore aujourd’hui, dans certains pays, à l’enfermement des femmes dans la seule sphère domestique.

Malgré tout, elles furent nombreuses, à travers le monde, les autrices qui osèrent parler, écrire, coucher sur le papier leurs envies et leurs indignations, leurs révoltes et leurs rêves. Ce geste d’écrire, pour une femme, représente à lui seul une immense obstination, le symbole d’une émancipation dans un univers dominé par les pouvoirs masculins et dans lequel les petites filles, bien souvent, n’apprenaient ni à lire, ni à écrire. Il est indéniable que les structures socioéconomiques et les contraintes du monde artistique ont entravé, au fil des siècles, la création littéraire féminine, la réduisant souvent à l’oralité et au monde domestique

Pourtant, des voix fortes nous parviennent encore, à travers les siècles et les continents, des voix claires et percutantes, démontrant la puissance de ce dire féminin qui a osé braver tabous, silences et interdictions pour s’émanciper. Car écrire, pour une femme, a longtemps été un geste d’obstination. Dans des sociétés où les fillettes n’avaient souvent pas accès à l’éducation et où la parole publique appartenait presque exclusivement aux hommes, prendre la plume relevait déjà d’un acte de courage. Ainsi, écrire devenait non seulement un acte créateur, mais une rébellion contre l’ordre établi.

En cette veille de la journée internationale du droit des femmes, je souhaitais aussi rendre hommage à celles qui nous ont précédées sur ce chemin tortueux de l’écriture entravée. D’ailleurs, nombre de mes premiers émois littéraires furent provoqués par des femmes, de ma chère Comtesse de Ségur dont je dévorais les ouvrages à la britannique Enid Blyton qui nous enchantait avec ses « Club des cinq », en passant par l’américaine Caroline Quine et par son héroïne de la série des « Alice » ! Plus tard, ce sont encore des femmes que j’ai lues encore et encore, parcourant toute l’œuvre de la romancière sino-belge Han Suyin, défaillant d’émotion en découvrant les sœurs Brontë à 15 ans, puis plongeant dans les œuvres de Jane Austen, de Nancy Huston, d’Isabel Allende, de Christa Wolf, sans oublier mes très prolixes Agata Christie et Camilla Läckberg, parce que j’adore aussi les policiers !Bon, n’allez pas croire que je ne lise que des plumes féminines bien sûr, j’ai aussi défailli en lisant Dostoïevski et Paul Auster !!

Mais je voulais donc juste évoquer la mémoire de quelques femmes qui ont ouvert la voie aux autrices que nous sommes par leurs courages et leurs engagements divers et qui ont marqué mes lectures…

Dans la Grèce antique, la poétesse Sapho s’est distinguée par le raffinement de sa poésie qui n’avait d’égale que l’enthousiasme de ses envies et désirs de femme libre et affranchie des conventions.

https://www.historia.fr/personnages-historiques/biographies/qui-etait-sappho-figure-de-lantiquite-et-pionniere-de-la-poesie-2078363

En Chine impériale, la poétesse Li Qingzhao, (李清照), qui vécut à l’époque de la dynastie Song, est considérée comme une immense chantre de la poésie. Ses textes, souvent dédiés à son époux, célèbrent l’amour, mais aussi la mémoire et la solitude, puisqu’elle fut confrontée au deuil et l’exil, trouvant ainsi refuge dans les mots.

« La nuit dernière, la pluie était fine et le vent violent, 

Un profond sommeil n’a pas dispersé un reste d’ivresse. 

Je demande à ma servante d’enrouler le rideau, 

Elle me dit que le pommier d’amour est comme avant. 

En es-tu sûre ? 

En es-tu sûre ? 

C’est obligé : quand le vent prospère, le rouge s’efface. »

      Li Qingzhao, Sur l’air « Comme un rêve » (in J. Pimpaneau, Anthologie de la littérature chinoise, Picquier Poche, 2019, p. 590)

http://www.ventdusoir-poesie.fr/li-qingzhao-premiers-poemes.htm#po66

http://www.ventdusoir-poesie.fr/li-qingzhao.htm

Par Gisling — Travail personnel, CC BY 3.0, https://commons.wikimedia.org/w/index.php?curid=5188039
Li Qingzhao statue in Li Qingzhao Memorial, Jinan

Au XIIᵉ siècle, dans un monastère du Rhin, l’abbesse Hildegard von Bingen a composé des traités sur la médecine et la nature, tout en couchant sur le papier sur ses visions mystiques et en composant aussi une musique sérielle intemporelle. Dans un univers monastique et sociétal dominé par la gent masculine, cette femme poly talentueuse n’a pas hésité à interpeller les Puissants pour défendre ses idées. Si vous ne la connaissez pas et que vous intéressez aussi aux médecines douces, je vous engage à creuser un peu car ses textes autour du soin sont passionnants !

https://essentiels.bnf.fr/fr/focus/2b09b95b-4394-44bc-b2d2-c6025fdde653-hildegarde-bingen

https://www.radiofrance.fr/francemusique/hildegard-von-bingen-10-petites-choses-que-vous-ne-savez-peut-etre-pas-sur-la-compositrice-du-12e-siecle-9454012

Au XVIIᵉ siècle, une autre religieuse, Sœur Juana Inés de la Cruz, se démarqua en rédigeant sa première œuvre littéraire dès l’âge de huit ans ! Cette enfant prodige née à Mexico racontera dans son autobiographie qu’elle avait appris à lire à trois ans et qu’elle avait fomenté le projet de se déguiser en homme pour avoir le droit d’étudier à l’université. Poétesse et dramaturge, elle renoncera au monde pour se consacrer à l’écriture.

Dans l’Angleterre victorienne, les sœurs Charlotte et Emily Brontë furent deux météores de la littérature anglaise, affrontant des conditions sociales difficiles et réussissant à imaginer des mondes extraordinaires malgré un profond isolement. Pour publier leurs poèmes et romans, elles iront jusqu’à adopter des pseudonymes masculins, une pratique somme toute très courante, puisque cette ruse permettait le graal de la publication… Ces autrices ne sublimeront pas seulement les landes du Yorkshire mais toute la condition humaine qu’elles dépeignent avec un immense talent. Que ce soit dans Jane Eyre ou dans Les Hauts de Hurlevent, leurs héroïnes luttent, elles aussi, pour s’affranchir des conventions.

Toujours au XIXᵉ siècle, mais en France, notre George Sand doit elle aussi adopter un prénom masculin ; pour circuler plus librement, elle porte même parfois des vêtements d’homme, elle aussi, à l’instar de la peintresse Rosa Bonheur.  Mère louve, amoureuse passionnée, écologiste avant l’heure puisqu’elle défendra ardemment la forêt de Fontainebleau, elle nous livre une vision singulière d’une société encore très sclérosée quant aux droits des femmes.

Au XXᵉ siècle, d’autres voix de femmes exceptionnelles vont fracasser les silences et les dépoussiérer les habitudes. Simone de Beauvoir analyse dans Le Deuxième Sexe les mécanismes qui ont longtemps enfermé les femmes dans ce rôle secondaire d’esclaves, osant un couple et une vie libres, refusant la maternité.

https://enseignants.lumni.fr/fiche-media/00000001142/simone-de-beauvoir-et-le-feminisme.html

La jeune étoile Françoise Sagan détonnera dans un univers encore très bien-pensant par sa gouaille insolente et ses frasques.

https://www.radiofrance.fr/franceculture/podcasts/toute-une-vie/francoise-sagan-1935-2004-feministe-involontaire-7175570

En Allemagne, Rose Ausländer, survivante de la Shoah, écrit une poésie intimiste et lumineuse. Alors qu’elle est adulée outre-Rhin et très connue sur le plan international, ses milliers de poèmes sont encore presqu’inconnus en France : oui, il est toujours bien difficile de se faire une place en littérature, et Rose Ausländer demeure aujourd’hui encore dans l’ombre de son célèbre compatriote de la Bucovine, Paul Celan.

https://creg.univ-tlse2.fr/accueil/parutions/rose-auslander-une-grande-voix-juive-de-la-bucovine

https://sabineaussenac.blog/tag/rose-auslander/

Aux États-Unis, deux grandes voix afro descendantes ont aussi thématisé à travers leurs poésies, romans et pièces des vies profondément blessées par les inégalités raciales et sociales. Maya Angelou et Toni Morrison ont ainsi œuvré de façon intersectionnelle pour les droits des femmes et contre le racisme.

« (…)

Maintenant vous comprenez bien
Pourquoi je ne courbe pas la tête.
Je ne crie pas, je ne saute pas partout
Et je n’ai pas besoin de parler vraiment fort.
Quand vous me voyez passer
ça devrait vous emplir de fierté.
Je dis,
C’est dans le claquement de mes talons,
La galbe de ma chevelure,
La paume de mes mains,
Le besoin de mes bontés.
Car je suis une femme
Phénoménalement.
Femme phénoménale,
C’est ce que je suis.
« 

Extrait de Femme phénoménale

Maya Angélou , https://www.ernestmag.fr/2022/03/21/35960/

Et je ne peux pas ne pas évoquer la mémoire et les engagements forts de la merveilleuse Vénus Khoury-Ghata, cette immense poétesse libanaise qui vient de nous quitter.

https://information.tv5monde.com/terriennes/prix-venus-khoury-ghata-2020-celebrer-les-femmes-poetes-36766

D’autres femmes encore ont payé de leur vie ou presque leurs velléités de création et d’accès au savoir, comme la jeune pakistanaise Malala, figure emblématique de millions de fillettes, de jeunes filles et de femmes encore emmurées, à tous les sens du terme, dans leur condition de d’infériorité éternelle.

À travers les siècles, ces femmes ont donc écrit de la poésie, des romans, des essais, des mémoires, du théâtre, de la philosophie, envers et contre tout et contre tous, se gaussant des carcans et des interdits, et c’est bien ce vecteur des mots qui leur a permis de s’affranchir de leur condition de soumission et de dépendance. Ces héroïnes ont souvent usé de stratagèmes divers pour arriver à leur fin et pour prétendre enfin poser leur parole sur des tablettes d’argiles, sur des parchemins, en des gazettes ou sur des livres imprimés, perdant jusqu’à leur nom pour accéder à cette diffusion de leur être ; elles demeurent, ces rares voix, pour démontrer la perte immense, inimaginable, effroyable que signifie cet assourdissant silence des autres voix, des millions de voix jamais advenues car silenciées, puisqu’invisibles dans leur condition d’êtres humaines de second ordre et empêchées de toute velléité créatrice.

Nous sommes vraiment au cœur de la question qui nous réunit aujourd’hui : que signifie, au fond, cet acte d’écrire quand on est une femme, aujourd’hui, en 2026 ? Avons-nous réussi à vaincre tous les obstacles, ou existe-t-il encore des difficultés évidentes ou des angles morts qui nous mettraient des bâtons dans les roues ? Avant de vous passer la parole, je voudrais revenir sur mon parcours personnel que j’ai longtemps considéré comme celui d’une « écri-vaine du dimanche », ayant du mal à me prendre au sérieux malgré mon désir si profond d’écrire.

Mon propre parcours a été un chemin sinueux, parfois entravé, toujours habité par le désir de dire. Je me souviens de l’éblouissement de ma rencontre avec le premier livre que j’ai lu seule, « Suzy sur la glace », d’un écrivain danois qui, lui, avait pris un pseudonyme féminin ! Et j’avais écrit dans l’une de mes toutes premières rédactions que je voulais que mon nom s’écrive en lettres d’or sur les livres, comme celui de l’un de mes auteurs favoris, Hans Christian Andersen. Plus tard, ce sont des poèmes que nous échangions avec mon amie Marie-Claude, devenue elle aussi autrice et éditrice, griffonnant nos vers sur des bouts de papiers durant les cours de maths. Il était tellement évident que je passerais ma vie à écrire. C’est du moins ce que je pensais, rêvant d’une école de journalisme, ou de partir faire des cours d’écriture créative dans quelque fac américaine…

Mais j’étais mineure au moment de mon bac, j’avais 17 ans et mon père, qui n’avait de cesse que de me voir à Normale Sup, m’expédia en hypokhâgne, où je m’étiolais de chagrin, me muant en ado rebelle alors que j’avais été jusque là une intello modèle… De rage, je me mis en couple avec un ouvrier cégétiste, pour faire la nique à mon conseiller général RPR de père, puis me mariais à 19 ans… Et ce fut la fin des livres, ou du moins des rêves. J’étais passée d’un carcan à l’autre. « On » n’avait pas le bac et me reprochait mon statut d’étudiante, c’était Pol Pot, on préférait m’initier au tissage et à la poterie et on m’obligea à passer des concours ; je réussis à rater le concours d’instit et celui de prof de lycée pro mais, à 23 ans, j’ai réussi le CAPES d’allemand.

Et la vie passa par-là, merveilleuse et terrible, avec son lot de désenchantements et de compromissions. Je continuais à écrire, mais me cantonnais plutôt à d’indigestes dissertations au sujet de livres que je n’avais même pas le temps de lire, entre les enfants, les cours à préparer, ma vie d’épouse, m’obstinant à m’inscrire au concours de l’agrégation bien souvent. J’appelais cela mon « footing intellectuel »… Il y eut bien un mémoire de maîtrise très engagé au sujet des mouvements alternatifs allemands, et une ou deux inscriptions en thèse, mais la vie me rattrapait toujours, entre divorces, remariages, merveilleux enfants à chérir… J’écrivais toujours énormément mais me cantonnais à la sphère personnelle, en une sorte d’autofiction avant l’heure, entre journaux intimes et longues et sans doute bien indigestes lettres d’amour ou de rupture…

Une rencontre cependant fut fondatrice : celle de Rose Ausländer, dont je vous ai parlé tantôt, en 1995 ; cette année-là, j’avais commencé un DEA en littérature comparée et réussi à faire un beau mémoire sur Yvonne de Galais, l’héroïne du Grand Meaulnes, juste avant de faire la connaissance de mon second époux. Vous devinez la suite, le DEA passa aux oubliettes. Rose cependant ne me quitta plus, et c’est en 2005 que je pus enfin lui consacrer un mémoire abouti et soutenu lors d’un DEA de germanistique. J’étais, à cette époque, plongée au cœur d’une effroyable tourmente économique, car j’ai traversé dix bonnes années de désert social, confrontée aux affres d’un second divorce, houleux et international, et aux dizaines de milliers de dettes laissées par un très vilain futur ex-mari.

Certes, j’étais enseignante titulaire depuis 20 ans et gagnais fort honorablement ma vie, mais trop, justement, pour bénéficier d’aides sociales, et je me heurtais donc aux mêmes difficultés que les autres victimes de la classe moyenne surendettée. Je menais une vie complètement schizophrénique, travaillant, passant ma vie dans les tribunaux entre le divorce et les dettes, passant des concours -j’ai même tenté l’ENA et la magistrature- tout en mangeant grâce aux colis alimentaires. Mes écrits n’étaient que combats, lettres, demandes d’aides, de bourses, de subventions…

Tout cela finit par payer, grâce encore une fois à quelques belles rencontres, -mais c’est une autre histoire !-et je sortis la tête hors de l’eau, délivrée de ce fardeau avec un effacement des dettes de mon ex tandis qu’il était enfin rattrapé par la justice et condamné à payer de lourds arriérés de pension. Au passage, j’avais perdu 25 kilos, gagné en assurance en ma vie de femme enfin libre, et je tentais même, naïve et obstinée que j’étais, un dernier couple qui s’effondra, lui aussi.

Et c’est au cœur de cette dernière tourmente, le 30 avril 2008, que je trébuchais sur un forum de poésie et sur un magnifique texte d’un poète du Maghreb. Cette date marqua le retour immédiat, tonitruant et cacophonique et définitif des mots.

Ils se bousculèrent au portillon, en une ribambelle festive, colorée et désordonnée : cela commença par des poèmes, par des dizaines, puis des centaines de poèmes, d’abord sur ce forum, puis sous forme de recueils ou dans des revues. S’y adjoignirent des dizaines de nouvelles puisqu’ayant gardé le goût des concours, je me mis ardemment à l’œuvre, caressant toujours l’espoir d’une reconnaissance par mes pairs… Et puis deux romans, dont l’un, Free d’Hommes, est d’ailleurs une grande fable inversée consacrée aux droits des femmes, et une pièce de théâtre ! Au gré des ans, ma plume sans doute s’affina, je remportais de nombreux prix, et pus aussi partager avec une joie infinie de très belles émotions grâce aux réseaux sociaux. Que vous dire au sujet de mes rêves d’édition, si ce n’est que j’ai continué de lancer mes bouteilles à la mer – j’avais, somme toute, l’habitude… – , démarchant grandes et petites maisons, toujours en vain. Au fil des ans, je compris, avec lucidité, qu’il était tout de même plus facile de se faire éditer en vivant à Lutèce et en ayant quelques relations, qui plus est en étant une jeune étoile montante de la scène slam, qu’en étant une vieille prof à lunettes vivant au fin fond de l’Occitanie ! Mais je suis mauvaise langue 😊

Cependant, là aussi, il y eut de magnifiques rencontres. Souvent provoquées, bien sûr ! J’ai oublié de vous dire que je m’étais aussi auto proclamée « journaliste participative », donc blogueuse, et qu’Anne Sinclair avait repéré ma plume sur un forum, m’embauchant donc au Huffington Post. C’est ainsi que courus aussi les festivals en tant que blogueuse et que je pus avec grand bonheur interviewer de très belles personnes, comme Ariane Ascaride, Sandrine Bonaire ou le merveilleux chanteur et poète acadien Zachary Richard, chantre de la francophonie, devenu un ami, ou l’acteur Pierre Santini dont je suis proche aussi. Un jour, sur un marché de Auch où je vivais, je fis la connaissance de Roger Grenier, un délicieux vieux monsieur qui avait été l’un des pères fondateurs de Gallimard. Nous échangeâmes moults courriers et mails, il adorait mes écrits, mais « Grande Maison » refusa mes textes au prétexte que les nouvelles que Roger leur avait présentées étaient trop auto centrées. Dommage, c’était avant la mode de l’auto-fiction 😊

https://www.huffingtonpost.fr/actualites/article/le-fil-d-ariane_6585.html

Peu à peu, j’ai, comme disaient mes élèves, mes élèves adorés, pris la confiance. Je me suis mise à écrire aussi en allemand, à traduire aussi certains de mes textes, et puis j’ai lancé, au culot toujours,  un grand projet autour de Rose Ausländer, toujours elle ; cela m’a amenée sur ses traces à travers l’Europe, et son découvreur et éditeur allemand est devenu un ami et m’a demandé d’écrire un essai à son sujet. Et c’est ainsi que je décrochais mon premier « vrai » contrat d’édition en 2022, aux éditions du Bord de l’Eau, et, dans la foulée, une très belle bourse franco-allemande pour faire une magnifique tournée littéraire et musicale en Allemagne.

En parallèle, en 2021, une amie professeure, qui venait de réussir son HDR, vint toquer à ma porte pour me proposer d’être sa (vieille !) doctorante, pour enfin faire cette thèse qui me trottait dans la tête depuis mes 20 ans, quand, juste après ma maîtrise, j’avais renoncé à faire une thèse sur le cinéma allemand. Mon amie connaissait mon intérêt pour le féminisme (j’avais écrit de très nombreux textes à ce sujet) et mon goût pour l’art, et c’est ainsi qu’est née l’idée de ce doctorat consacré à trois créatrices du village d’artiste de Worpswede, où je croise études de genre, histoire de l’art et germanistique en travaillant qui plus est en « recherche création », en intégrant donc mes propres écrits et créations scéniques à la thèse.

Enfin, toujours au fil de rencontres et d’amitiés, j’ai pu voir aboutir récemment un projet que je menais depuis quelques mois autour du Tarn et de mes origines paysannes paternelles : j’ai pu signer un deuxième vrai contrat d’édition avec une belle maison bilingue et je suis en train de terminer la traduction vers l’occitan de tout un recueil de poèmes et de prose en hommage, donc, au Tarn ! Le livre devrait paraître pour la rentrée littéraire 2026 aux éditions Reclams…

Les projets sont toujours là, et j’ai toujours cette boulimie d’écriture qui ne me quitte pas puisque j’ai l’impression d’avoir une vie entière à rattraper, ce qui sera bien entendu impossible. Mais il y a vraiment encore des centaines de sujets qui dorment dans ma tête, tout comme des milliers de mots dorment dans mes tiroirs et dans mon ordinateur ! Ne plus me taire. Lever la tête, Relever la tête. Dire, me dire, et aussi proclamer que je suis, oui,  écrivain, une vraie, une autrice, plus juste une écri-vaine du dimanche. Le dire, même si, comme c’est souvent le cas pour les écrivains, je ne reçois pratiquement aucune reconnaissance de la part de certains membres de ma famille, même si les quolibets sont encore là, tapis au coin de ma tête, ceux qui se moquaient de la petite franco-allemande en la nommant « Hitler » ou ceux qui, plus tard, me rabâchaient « qu’est-ce que tu as à encore parler de la Shoah ? », ceux qui traitaient la grosse petite fille mal dans sa peu de « bouboule », même si le syndrome de l’imposteuse jaillit souvent, très souvent, puisque, somme toute, je ne suis ni vraiment universitaire, ni journaliste, ni autrice de best-seller, ni poétesse publiée dans de grandes maisons d’éditions « à la mode », car ma poésie n’est pas assez contemporaine…

Mais je crois que, comme vous, chères autrices réunies en ce jour, je ne me tairai plus !

Celle qui dit

J’aurais aimé pétrir une argile torride

Et de mes mains déesses créer de terre aride

Formes femmes fantasmes modelés tel destins

J’aurais été Camille aux côtés de Rodin

J’aurais aimé de mes yeux parcourir la planète

En devenir le chantre des gens et des bêtes

D’un objectif rageur capturer injustices

Ou simplement merveilles en beautés de solstices

J’aurais aimé devenir une toile infinie

Où mille couleurs d’intense seraient devenues vie

Tournesols ou marines ors flamands et sanguines

Ma peinture au soleil sentirait mandarine

J’aurais aimé danser en tutu de p’tit rat

Gracieuse ballerine merveilleuse Coppélia

Mon lac des cygnes aurait couleur d’immense

Isadora Duncan serait entrée en transes

J’aurais aimé vibrer au clavier tempéré

De cent accords divins de maîtres inachevés

Devenir concertiste adulée une artiste

Mes mains si assurées se feraient cantatrices

Mais je ne sais qu’écrire balbutier radoter

Raconter murmurer ravagée de pensées

Les mots me bouleversent l’émotion me décrit

Au clair de toutes lunes je suis celle qui dit.

**

J’écrirai quoiqu’on dise des milliers de poèmes

Pour le vent emporté et les voix des ancêtres

Pour la terre abîmée des pourquoi des peut-être

Pour nos cœurs en faillite et nos âmes en fracas

Pour ce moine qui doute et ce père au combat

Pour l’enfant que je fus toute emplie de soleils

Pour mes chants parsemés de coraux et de dunes

Pour ma vie tourmentée par d’illisibles runes

Pour la loi aveuglée qui fait la sourde oreille

Pour mes mains au charbon et mes sens en prière

Pour ces gueux assoiffés demandant mise en bière

Pour ce pré aux jonquilles où attend ma maison

Pour ces pages à écrire comme autant d’oraisons

Pour l’amour qui frémit comme un ciel de Bohême

J’écrirai quoiqu’on dise des milliers de poèmes.

Les liens vers les merveilleuses autrices rencontrées à Bram! Justine, Simona, Cécile, Jocelyne, Michèle, Sabine, Régine, Lucienne, Lorelei, Marie-Claire, mes belles, passionnées, douces, fortes, obstinées, glorieuses, modestes, enthousiasmantes amies autrices, je vous embrasse♥

https://www.lesfantastiques.org/entrepreneuses/justine/

https://www.instagram.com/ju.t.annezo/

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Les trois Grâces:), de droite à gauche Simona, Justine et …Sabine (qui devrait refaire son henné!)

https://www.simonaboni.com/

https://www.ladepeche.fr/2025/01/25/portrait-simona-boni-mon-avenir-cetait-la-france-12465343.php

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https://www.ladepeche.fr/2022/07/02/patrimoine-de-pays-decouverte-des-amphibiens-10411039.php

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https://www.thebookedition.com/fr/18200_jocelyne-chaillou-dubly

https://www.mollat.com/livres/93785/jocelyne-chaillou-dubly-allegro-forte

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https://www.instagram.com/michelefontecave/

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https://www.instagram.com/sabinegenty/

https://sabine-ecrivain-biographe.jimdofree.com/mon-histoire/

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Régine s’accompagnant à la guitare, Stéphanie, responsable de la médiathèque, l’aidant avec le micro, après une lecture bouleversante de l’un de ses textes…

https://encresvives.wixsite.com/michelcosem/encres-vives-2

https://www.instagram.com/reginehaminhtu/

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https://www.ladepeche.fr/2024/01/02/notre-correspondante-lucienne-kaminski-sort-son-premier-polar-11672956.php

*https://loreleimartin.fr/

Lorelei en lecture de son émouvante réécriture autour du Journal d’Anne Frank, et Thomas, stagiaire très concentré!

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https://www.instagram.com/marieclairetouya/?hl=fr

Comme autant d’arcs-en-ciel

(Cette nouvelle raconte aussi un beau parcours de femme… Elle avait remporté le premier prix lors du concours de nouvelles du CROUS Occitanie en 2018…)

Quelques ombres déjà passent, furtives, derrière les persiennes. L’air est chargé du parfum des tilleuls, les oiseaux font du parc Monceau l’antichambre du paradis ; l’aube va poindre et ils la colorent de mille chants…

Devant moi, sur le lit, la boîte cabossée déborde ; depuis minuit, fébrile, je m’y promène pour m’y ancrer avant mon envol… Je parcours tendrement les pages jaunies, je croise les regards malicieux et dignes, j’entends les voix chères qui se sont tues depuis si longtemps…

Je me souviens.

Des sourires moqueurs de mes camarades quand j’arrivais en classe, vêtue de tenues démodées, parfois un peu reprisées, mais toujours propres.

Des repas à la cantine, quand tous les élèves, en ces années où l’on ne parlait pas encore de laïcité et d’autres cultures, se moquaient de moi parce que je ne mangeais pas le jambon ou les rôtis de porc.

Je me souviens.

Des sombres coursives de notre HLM avec vue sur « la plage ». C’est ainsi que maman, toujours si drôle, avait surnommé le parking dont des voitures elle faisait des navires et où les trois arbres jaunis devenaient des parasols. Au loin, le lac de la Reynerie miroitait comme la mer brillante de notre Alger natale. Maman chantait toujours, et papa souriait.

Je me souviens.

De ces années où il rentrait fourbu des chantiers à l’autre bout de la France, après des mois d’absence, le dos cassé et les mains calleuses. J’entendais les mots « foyer », et les mots « solitude », et parfois il revenait avec quelques surprises de ces villes lointaines où les contremaîtres aboyaient et où la grue dominait des rangées d’immeubles hideux que papa devait construire. Un soir, alors que son sac bleu, celui que nous rapportions depuis le bateau qui nous ramenait au pays, débordait de linge sale et de nuits tristes, il en tira, triomphant, un bon morceau de Saint-Nectaire et une petite cloche que les Auvergnats mettent au cou des belles Laitières : il venait de passer plusieurs semaines au foyer Sonacotra de Clermont-Ferrand la noire, pour construire la « Muraille de Chine », une grande barre d’immeubles qui dominerait les Volcans. Nous dégustâmes le fromage en rêvant à ces paysages devinés depuis la Micheline qui l’avait ramené vers la ville rose, et le lendemain, quand j’osais apporter la petite cloche à l’école, toute fière de mon cadeau, les autres me l’arrachèrent en me traitant de « grosse vache ».

Je me souviens.

De maman qui rentrait le soir avec le 148, bien avant que le métro ne traverse Garonne. Elle ployait sous le joug des toilettes qu’elle avait récurées au Florida, le beau café sous les arcades, et puis chaque matin elle se levait aux aurores pour aller faire d’autres ménages dans des bureaux, loin du centre-ville, avant de revenir, alors que son corps entier quémandait du repos, pour nettoyer de fond en comble notre modeste appartement et nous préparer des tajines aux parfums de soleil. Jamais elle n’a manqué une réunion de parents d’élèves. Elle arrivait, élégante dans ses tailleurs sombres, le visage poudré, rayonnante et douce comme les autres mamans, qui rarement la saluaient. Pourtant, seul son teint un peu bronzé et sa chevelure d’ébène racontaient aux autres que ses ancêtres n’étaient pas des Gaulois, mais de fiers berbères dont elle avait hérité l’azur de ses yeux tendres. En ces années, le voile n’était que rarement porté par les femmes des futurs « quartiers », elles arboraient fièrement le henné flamboyant de leurs ancêtres et de beaux visages fardés.

Je me souviens.

Du collège et de mes professeurs étonnés quand je récitais les fables et résolvais des équations, toujours en tête de classe. De mes premières amies, Anne la douce qui adorait venir manger des loukoums et des cornes de gazelle quand nous revenions de l’école, de Françoise la malicieuse qui essayait d’apprendre quelques mots d’arabe pour impressionner mon grand frère aux yeux de braise. De ce chef d’établissement qui me convoqua dans son bureau pour m’inciter, plus tard, à tenter une classe préparatoire. Et aussi de nos premières manifestations, quand nous quittions le lycée Fermat pour courir au Capitole en hurlant avec les étudiants du Mirail « Touche pas à mon pote ! »

Je me souviens.

Des larmes de mes parents quand je partis pour Paris qui m’accueillit avec ses grisailles et ses haines. De ces couloirs de métro pleins de tristesse et de honte, de ce premier hiver parisien passé à pleurer dans le clair-obscur lugubre de ma chambre de bonne, quand aucun camarade de Normale ne m’adressait la parole, bien avant qu’un directeur éclairé n’instaure des « classes préparatoires » spéciales pour intégrer des jeunes « issus de l’immigration ». Je marchais dans cette ville lumière, envahie par la nuit de ma solitude, et je lisais, j’espérais, je grandissais. Un jour je poussai la porte d’un local politique, et pris ma carte, sur un coup de tête.

Je me souviens.

Des rires de l’Assemblée quand je prononçais, des années plus tard, mon premier discours. Nous étions peu nombreuses, et j’étais la seule députée au patronyme étranger. Les journalistes aussi furent impitoyables. Je n’étais interrogée qu’au sujet de mes tenues ou de mes origines, alors que je sortais de l’ENA et que j’officiais dans un énorme cabinet d’avocats. Là-bas, à Toulouse, maman pleurait en me regardant à la télévision, et dépoussiérait amoureusement ma chambre, y rangeant par ordre alphabétique tous les romans qui avaient fait de moi une femme libre.

Je me souviens.

Des youyous lors de mon mariage avec mon fiancé tout intimidé. Non, il ne s’était pas converti à l’Islam, les barbus ne faisaient pas encore la loi dans les cités, nous nous étions simplement envolés pour le bled pour une deuxième cérémonie, après notre union dans la magnifique salle des Illustres. Dominique, un ami, m’avait longuement serrée dans ses bras après avoir prononcé son discours. Il avait cité Voltaire et le poète Jahili, et parlé de fraternité et de fierté. Nous avions ensuite fait nos photos sur la croix de mon beau Capitole, et pensé à papa qui aurait été si heureux de me voir aimée.

Je me souviens.

Des pleurs de nos enfants quand l’Histoire se répéta, quand eux aussi furent martyrisés par des camarades dès l’école primaire, à cause de leur nom et de la carrière de leur maman. De l’accueil différent dans les collèges et lycées catholiques, comble de l’ironie pour mes idées laïques qui se heurtaient aux murs de l’incompréhension, dans une république soudain envahie par des intolérances nouvelles. De mon fils qui, alors que nous l’avions élevé dans cette ouverture républicaine, prit un jour le parti de renouer follement avec ses origines en pratiquant du jour au lendemain un Islam des ténèbres. Du jour où il partit en Syrie après avoir renié tout ce qui nous était de plus cher. Des hurlements de douleur de ma mère en apprenant qu’il avait été tué après avoir égorgé des enfants et des femmes. De ma décision de ne pas sombrer, malgré tout.

Je me souviens.

De ces mois haletants où chaque jour était combat, des mains serrées en des petits matins frileux aux quatre coins de l’Hexagone. De tous ces meetings, de ces discours passionnés, de ces débats houleux, de ces haines insensées et de ces rancœurs ancestrales. De ces millions de femmes qui se mirent à y croire, de ces maires convaincus, de ces signatures comme autant d’arcs-en-ciel, de ces applaudissements sans fin, de ces sourires aux parfums de victoire.

Je me souviens.

De mes professeurs qui m’avaient fait promettre de ne jamais abandonner la littérature. De ces vieilles dames, veuves d’anciens combattants, qui m’avaient fait jurer de ne jamais abandonner la mémoire des combats. De ces enfants au teint pâle qui, dans leur chambre stérile, m’ont dessiné des anges et des étoiles en m’envoyant des bisous à travers leur bulle. De ces filles de banlieue qui, même après avoir été violées, étaient revenues dans leur immeuble en mini-jupe et sans leur voile, et qui m’avaient serrée dans leurs bras fragiles de victimes et de combattantes.

Hier soir, vers 19 h 45, mon conseiller m’a demandé de le suivre. L’écran géant a montré le « camembert » et le visage pixellisé du nouveau président de la République. La place de la Bastille était noire de monde, et je sais que la Place du Capitole vibrait, elle aussi, d’espérances et de joies.

Un cri immense a déchiré la foule tandis que l’écran s’animait et que mon visage apparaissait, comme c’était le cas dans des millions de foyers guettant devant leur téléviseur.

Le commentateur de la première chaîne hurlait, lui aussi, et gesticulait comme un fou : « Zohra M’Barki – Lambert! On y est ! Pour la première fois, une femme vient d’être élue Présidente de la République en France ! »

Le réveil sonne.

Je me souviens que je suis française, et si fière d’être une femme. Je me souviens que je dois tout à l’école de la République, et à mes parents qui aimaient tant la France qui ne les aimait pas.

Je referme la boîte et me penche à l’embrasure de la fenêtre, respirant une dernière fois le parfum de la nuit.

Écrire…#littérature #poésie #hommage #prixlittéraires #Goncourt #Fémina #édition #éditeurs

Écrire.
Parce que ça brûle et que les mots mangent les miasmes mortels.
Parce que je me consume.
Écrire.
Pour hurler les insupportables injustices d’une vie entre chien et loup, pour appeler tous les soleils.
Écrire.
Pour respirer les lilas et les roses, parce que consommer ne suffit plus.
Écouter la petite fille de sept ans qui déjà dans une rédaction voulait « son nom écrit en lettres d’or »
Écouter l’adolescente rondelette qui savait qu’elle ne serait jamais starlette, mais que son esprit avait la grâce des vents.
Écouter la jeune fille qui noircissait cahiers et carnets de poèmes et d’intimes.
Faire taire les médisants et les jaloux, ceux qui ricanent en disant « tu fais encore tes poèmes ? » et ceux qui ne lisent jamais.


Écrire.
Sentir les mots qui fusent dans mes veines comme autant de petits shoots, les modeler comme je respire, les coucher tous neufs sur le papier de soie de l’imaginaire.
Les voir s’embouteiller pare choc contre pare choc sur le bitume de mes nuits, les regarder décoller ou décolérer, me prendre soi-même par la main.
M’amener au parc Monceau des mémoires et manger des mots tagadas.
Écrire.
Exister.
Survivre.
Se sentir relié au vivant. Microcosme dans le macrocosme des auteurs. Relire Rilke, Desnos, Sophocle, jouer dans la cour des grands.
La solitude n’existe plus, dès lors que les lettres ont pris forme dans un cerveau d’enfant. Je me souviens de cet immense chagrin : et comment ferai-je pour « tout » lire ? Le fait de ne jamais visiter la Patagonie ou les Maldives me tourmentait bien moins que l’idée de ces milliards de pages que je n’aurais jamais le temps de parcourir…


Écrire.
Pour te parler.
Pour vous parler.
Pour les méridiens célaniens autour d’une terre murmurante et dialogique.
Pour bousculer les idées reçues et pas pour recevoir des prix.
Pour maculer les neiges et éblouir les nuits.
Pour faire basculer dans le vide les parachutes dorés.
Par devoir d’insolence.
Par malice ou par fierté, par respect ou culpabilité.
Écrire.
Pour le poids des mots, le choc des idées, pour les mots tocsins et les caresses d’âmes.
écrire.
Te toucher dans le mille. Te bouleverser. Te traverser. Te tournebouler. Te secouer jusqu’à l’extrême. Pour t’inventer, te rencontrer, te trouver. Pour te parler.

https://www.huffingtonpost.fr/sabine-aussenac/liberte-etat-animal_b_1917609.html


Écrire.
T’écrire.
Oublier ceux qui m’accusaient de verbiage. De me répéter. D’oser communiquer par le bais des mots couchés en lieu et place d’une discussion franche.
Relever la tête des mots. Leur apprendre à défiler comme sur un podium, entre insolence et grâce.
Couper les franges, outrer les regards, charbonner les yeux, raccourcir les jupes. Mots de filles, mots de femme libre, créatrice, mannequin et cliente : j’écris et m’habille comme bon me chante.
Mots de blonde, mots de bombe. Mes mots bombent le torse et s’affichent en talons aiguilles.
T’écrire, te dire.
Écrire les envies aussi, les désirs, les folies. Ecrire le feu, écrire par le feu. Et les frissons tentants.


Écrire.
Partout. Sur des bouts de papier volés, sur la nappe des restaurants, griffonner, noircir, exploser.
Sentir la brûlure de l’urgence quant l’idée naissante se présente dans la maïeutique du quotidien.
Oser réclamer du papier au magasin de fleurs, et griffonner sur tout support possible. Les chéquiers se font Nobels en puissance, le plan de Paris devient Goncourt.
Écrire encore à la main, pour le plaisir des volutes de l’encre et de la sensualité des lettres papiers. Envoler des majuscules gracieuses sur des enveloppes ensuite personnalisées. Et parfumer la lettre, bien sûr, en synesthésie malicieuse de femme amoureuse.


Écrire.
Frapper aux portes du ciel. Détourner les avions du quotidien. Se faire chasseurs d’orages. Devenir le hacker de sa propre vie, pirater ses données pour ne jamais les formater. Souffler sur ses rêves jusqu’à tisonner l’impossible.
Mots silex.
Guerre du feu de l’imaginaire.
Devenir tribu.
La horde, c’est vous.
Garder le feu, se faire caverne et découvreur de mythes.
Écrire.
Rassembler les possibles, croiser le fer contre la banalité.
Devenir peuplade inconnue, terre vierge.
Mots berceau de l’humanité.
Écrire.
Se faire parchemin, tablette, vélin.
Devenir Table de la Loi, Torah, Coran.
Mots buisson Ardent.
Révélations.


Écrire.
Etre l’historien des mondes et un monde en soi.
Bâtisseur de cathédrales et patron de start up.
Écrire le vent et les villes, les sables et le froid, écrire les pertes et les dons, le pardon et la grâce.
Écrire pour trouver grâce à tes yeux.
Écrire pour que tu me manges des yeux.
Écrire qu’il n’est jamais trop tard.
Pour faire fleurir le désert des Tartares.
Écrire.
Pour que tu me déshabilles du regard.
Pour que tu me lises très tard.
Écrire.
Pour que tu devines mes lettres dans le noir.
Pour que tu devines mes formes le long des soirs.
Écrire.
Pour que tu aies envie de me prendre la main.
Pour que tu sentes soudain la roue du destin.
Écrire.
Pour que mes mots te soient caresses, pour que tu sentes mes tendresses.
Pour que ma lune te soit soleil.
Pour que mes étoiles deviennent arc-en-ciel.

http://www.poesie-sabine-aussenac.com/

http://www.poesie-sabine-aussenac.com/cv/portfolios/ich-liebe-dich
Écrire.
Pour apaiser mes creux au ventre.
Pour te dédier l’inextinguible.
Pour te faire sentir que je tremble.
Écrire.
Pour allumer tous nos possibles.
Pour que la nuit nous soit complice.
Pour te murmurer des serments, pour que tu m’embrasses dans le cou.
Pour que tu deviennes fou.
Écrire pour que tu me trouves belle.
Pour devenir ciel et enfer de ta marelle.
Pour te susurrer des images.
Écrire pour trouver le passage.
Écrire pour ne pas être sage.
Écrire pour t’aimer, nous aimer, aimer.
Écrire.


Et vivre.

PS: les # du titre ne sont là que pour la visibilité du texte:) Je n’ai aucune prétention:) -et ce texte date de 2009…

Puella sum!#Notre-Dame #liberté #LGBT #pompiers #femmes #prixlittéraire #nouvelles

Ce texte a obtenu le premier « prix d’encouragement » au concours George Sand 2019.

http://www.concours-georgesand.fr/

Prix d’encouragement : 6 textes ont été distingués par le jury pour leur intérêt et leur qualité d’écriture.
Ils seront publiés par l’Harmattan dans le recueil 2019 « Il aurait suffi de presque rien» :

Texte 1 : Sabine AUSSENAC : Puella sum »

Paris, an de grâce 1255

Bertille leva les yeux, enchantée par le soleil du midi. Adossée au lourd portail, elle prit une profonde inspiration. Après une matinée passée à manier le taillant dans la pénombre du transept, elle eut soudain l’impression de se retrouver au bord de l’océan, chez elle, toute grisée d’enthousiasme. Des mouettes tournoyaient d’ailleurs non loin de l’immense chantier, poussant leurs cris familiers qui se perdaient dans le vacarme de la foule assemblée sur le parvis. Tout le petit peuple de Paris se croisait, se parlait, se regardait bruyamment dans ce savant désordre de la Cour des Miracles, tandis que la cathédrale, paisible vaisseau en partance pour l’éternité, s’élevait, année après année, siècle après siècle…

Bertille resserra les pans de sa chemise autour de sa poitrine, vérifiant que le bandage était bien en place, et repensa avec émotion au calme qui régnait dans son petit village breton… C’est là qu’elle avait appris à tailler le granit auprès de Jehan, son père : elle le suivait en cachette, délégant la garde des moutons à sa sœur, et observait, cachée dans les genêts, le moindre de ses gestes. Un soir, alors qu’elle n’avait pas huit ans, elle revint dans leur modeste maison battue par la grève nantie d’une roche polie, taillée et sculptée d’un ange aux ailes joliment déployées ; Jehan comprit que si le ciel ne leur avait donné ce fils qu’il espérait tant, c’était sans doute que Bertille suffirait à le remplacer ; il lui avait tout appris, lui transmettant son fabuleux savoir.

Lorsque l’architecte Jean de Chelles avait appelé les plus grands artisans du royaume afin de poursuivre la construction de Notre-Dame de Paris, Bertille n’avait pas eu à insister beaucoup : en dépit des craintes de sa mère, elle coupa ses longues tresses blondes à la diable et banda sa jeune poitrine en en étau si serré que bien malin eût été celui qui aurait pu deviner qu’elle n’était point un garçon… Au village, on raconta qu’elle était partie au couvent, et seul Martin, le fils du forgeron, son promis de toujours, était au courant de ce secret. C’est ainsi que la jeune fille secondait son père vaillamment, maniant le burin et la gouge et marquant parfois la pierre de quelque signe lapidaire, fière de lui apposer sa marque de tâcheron et de poser son empreinte féminine dans l’Histoire, elle qui aurait eu normalement sa place auprès du foyer ou aux champs… Chaque coup de maillet lui semblait faire sonner sa liberté à toute volée.

Dans la pénombre de la nef, lorsque résonnaient matines à travers les mille églises de Paris, Bertille avait, le matin même, gravé l’inscription en latin que lui avait apprise le jeune abbé qui parfois prenait les apprentis sous son aile, leur montrant durant sa pause enluminures et phrases en latin dans son immense bible … « Puella sum !» (« Je suis une fille ! »), avait-elle patiemment gravé dans le cœur tendre de la pierre située juste à l’embrasure de la montée vers la « forêt », la charpente si majestueusement entrelacée par les habiles fustiers… Elle y avait ensuite enchâssé un deuxième éclat de roche, scellant ainsi son secret. Seule Notre-Dame connaissait la vérité.

Son père l’attendait dans la loge réservée aux tailleurs de pierre, c’est là qu’il œuvrait depuis l’aube à la taille d’un énorme bloc destiné à consolider le pourtour de la rosace qui serait bientôt achevée. Soudain, une main de fer saisit Bertille au collet, tandis qu’un méchant murmure lui glissait à l’oreille de se taire. En reconnaissant le regard cruel du chanoine, elle se sentit prise au piège, tenta en vain de se débattre mais se retrouva très vite entravée dans l’une des allées du transept. On l’avait percée à jour, lui dit le prêtre de sa voix doucereuse et pleine de fiel, et le sort réservé aux pècheresses de son acabit serait terrible : on la jugerait comme une sorcière, puisqu’elle avait bravé la loi des hommes et celle de Dieu en se prétendant un homme. Au moment où la main avide du prélat allait se saisir du sein blanc qu’il avait commencé à frôler, tel un fauve jouant avec sa proie, en défaisant le bandage de Bertille, le lourd vantail s’abattit avec fracas et Jehan entra dans la cathédrale déserte en hurlant qu’il fallait lâcher sa fille. Lorsqu’il abattit son maillet sur la tête du démon déguisé en prêtre, le soleil dardant les vitraux de la rosace enveloppa la pierre d’un faisceau purpurin.

La chevauchée à travers Brocéliande, les bras ouverts de Martin qui l’attendait au village, les récits émerveillés de son père quand il rentra, des années plus tard, pour raconter la beauté des tours et du jubé, et puis une vie de femme simple, de la paille aux pourceaux, des langes de ses quinze enfançons aux toilettes des morts : rien ne put jamais effacer de la mémoire de Bertille le goût salé de la liberté et de la création… Il aurait suffi de presque rien pour que son rêve s’accomplisse, et, si ce dernier s’était brisé en chemin, le « Puella sum » en témoignerait néanmoins au fil des siècles : ainsi, dans la famille Letailleur, la légende dirait qu’une jeune fille déguisée en homme avait construit Notre-Dame, et que la preuve de cette incroyable imposture dormait sous le vaisseau de pierre…

Paris, 15 avril 2019

Sarah soulève délicatement le cadre et regarde la photo, comme elle le fait tous les soirs lorsque sonnent les vêpres… Le petit appartement coquet de la rue du Cloître-Notre-Dame est baigné de la belle lumière annonçant le crépuscule, et Sarah se souvient de cette dernière messe, après laquelle elle avait renoncé à ses vœux. Jamais elle n’avait regretté ce choix et elle sourit en regardant son Simon, si beau sur leur photo de mariage, à peine moins décharné que lorsqu’elle l’avait aimé au premier regard au Lutétia, mais resplendissant de joie : il avait fait partie des rares rescapés d’Auschwitz et, ayant survécu par miracle, s’était juré d’être heureux. La petite moniale bretonne avait définitivement quitté son passé et embrassé la foi juive avant de seconder Simon dans leur atelier du Sentier, à quelques encablures de Notre-Dame… C’est sur le parvis qu’ils avaient échangé leur premier et chaste baiser ; plus tard, Simon avait insisté pour que leurs futurs enfants se nomment « Letailleur » et pas « Zylberstein » : « On ne sait jamais », disait-il, pensif…

Soudain, une odeur âcre de brûlé saisit Sarah à la gorge. Au même moment, une immense clameur s’élève depuis la rue. Inquiète, la vieille dame écarte les voilages avant d’ouvrir précipitamment sa fenêtre : elle porte une main à son visage et blêmit, se cramponnant à la croisée. Ce qu’elle découvre à quelques mètres de son bel immeuble haussmannien est inimaginable, insupportable : Notre-Dame est en feu. D’immenses flammes lèchent l’horizon obscurci par un panache de fumée orangée, et Sarah manque défaillir en constatant que l’incendie semble d’une violence extrême. Son portable vibre, elle découvre le texto de son petit-fils, Roméo, laconique : « Je pars au feu. Je t’aime, mammig ! », puis elle reçoit un appel de son fils Jean qui devait venir manger et qui lui annonce, totalement paniqué, qu’il arrivera plus tôt que prévu : il s’inquiète, lui conseillant de fermer ses fenêtres. Sarah s’exécute, épouvantée par le spectacle dantesque qui se joue sous les yeux de centaines de badauds, et se dirige vers la chambre de Roméo pour fermer ses persiennes.

Voilà un mois que le jeune homme, désespéré, s’est réfugié chez sa grand-mère, ne supportant plus les disputes quotidiennes avec son père. Ce dernier l’avait élevé seul, son épouse étant morte en couches, et avait essayé de lui transmettre à la fois le goût de l’aventure de leurs ancêtres bretons et la solidité et l’histoire de leur lignée juive ; mais au fil des années, un fossé infranchissable s’était élevé entre un père de plus en plus rigoriste, ancré dans des certitudes et des bien-pensances et un fils de plus en plus enclin à la fronde et aux extrémismes… Jean, médiéviste passionné, professeur à la Sorbonne, ne vit que pour la quête exaltée de cette pierre gravée par une mystérieuse ancêtre dont il se raconte qu’elle aurait construit Notre-Dame. Il a embrassé la foi catholique et sa propre mère le traite parfois de « grenouille de bénitier », se moquant de ses engagements radicaux et de ses « manifs pour tous »… C’est bien là que le bât blesse entre les deux Letailleur, le père réprouvant les fréquentations du fils qui passe beaucoup de temps à écumer les bars du Marais…

Car Roméo, d’après Jean, a d’étranges relations : infatigable chantre des droits LGBT, athée, il milite à l’extrême-gauche et ne supporte plus les regards obliques de son père envers ses amis. Pompier de Paris, il commence aussi à souffrir au sein de sa caserne, subissant quolibets et railleries… Il n’a parlé à personne de son projet, se contentant de noircir les pages d’un journal qu’il a caché dans le bureau de la chambre où il s’est réfugié, chez sa grand-mère. Qu’il est difficile de faire partager à ses proches ce que l’on ressent lorsque l’on ne se comprend pas soi-même, lorsque depuis l’enfance on est tiraillé non seulement entre deux religions, deux appartenances, mais aussi entre deux sexes… Certes, le jeune homme trouve du réconfort auprès d’associations, mais il ne sait pas s’il aura réellement le courage d’aller au bout de son envie de transformation. Et pourtant il en est comme consumé de l’intérieur, brûlant de devenir « une » autre . Il a même choisi un prénom : Roméo deviendra Juliette.

Jean, sa sacoche sous le bras, était justement en train de remonter le boulevard Montebello, flânant au gré des stands de bouquinistes, lorsqu’il a aperçu l’impensable. Son église, son pilier, sa clé de voûte, l’alpha et l’oméga de sa vie est en feu ! Éperdu, il pousse un cri d’horreur, à l’instar des passants qui, ébahis, ne peuvent détacher leurs regards du brasier. Jean, courant presque vers l’appartement de sa mère, se souvient de cette autre course effrénée, lorsqu’il avait joué à cache-cache avec les CRS des heures durant, à l’époque où il était encore de gauche et écumait le Boul’Mich au gré des manifs… Il n’avait dû son salut qu’à la gouaille fraternelle du Cardinal Marty, admonestant les policiers de son accent rocailleux après avoir abrité les jeunes manifestants dans la sacristie… « Eh bé ma caniche, c’était moins une, vous avez failli finir dans le panier à salade ! », leur répétait-il, jovial, après le départ des CRS. Passant devant un groupe de jeunes gens agenouillés au pied de la Fontaine Saint-Michel, qui, en larmes, chantent des cantiques à Marie, Jean implore intérieurement l’intercession de son cher Cardinal, lui demandant de sauver leur cathédrale…

Partout, on s’agite, les hommes semblent des fourmis désorientées grouillant en tous sens après un coup de pied dans leur fourmilière. Paris brûle-t-il à nouveau ? Car quand Notre-Dame se consume, c’est Paris tout entier, c’est la France même qui sont touchés : Jean croise des regards épouvantés, des visages défaits, des sanglots inconsolables ; il assiste au ballet des hommes du feu, songeant soudain à son fils, l’espérant assis dans l’appartement douillet de Sarah, n’osant imaginer son Roméo aux prises avec cet enfer ; on se bouscule, on hurle, on s’enlace, on détourne le regard avant de revenir, comme aimanté par la terreur, le déposer comme une colombe impuissante sur le toit embrasé de Notre-Dame qui semble n’être plus que flammes, tandis que de fragiles marionnettes que l’on devine désemparées tentent d’arroser le brasier…

Jean arrive enfin, à bout de souffle, sur le palier de sa mère qui lui ouvre en lui jetant un regard éploré et lui murmure d’une voix tremblante que Roméo est au feu. Il s’effondre sur le vieux fauteuil de son père avant de remarquer deux silhouettes familières qui se détachent dans l’embrasure de la fenêtre : Fatima, l’amie de toujours, l’ancienne couturière de l’atelier, et Roger, son époux, viennent d’arriver de La Courneuve pour soutenir Sarah. Jean se relève pour les embrasser et les remercier de leur présence, puis ils se tiennent là, silencieux, face à ce ciel de Paris qui embrase le crépuscule. Et c’est un seul et unique cri que poussent, à 19 h 45, Sarah, l’ancienne moniale convertie au judaïsme, Fatima, la musulmane voilée, Roger, le communiste pratiquant et athée et Jean, le fervent catholique, en voyant tomber la flèche terrassée. Et c’est une seule et même prière que murmurent les lèvres de ceux qui croient au ciel et de celui qui n’y croit pas, afin que survive la mémoire des pierres : en un seul élan consolatum, kaddish, salâtu-l-janâza et foi en l’Homme s’élèvent en miroir des opaques fumées et des télévisions, pleureuses de cette chorégie internationale, puisque le monde entier est venu au chevet de « Sa » Dame. Jean, terrassé par l’inquiétude, se détourne alors pour se réfugier dans la chambre de Roméo.

C’est là qu’il s’empare d’un cahier posé sur le bureau. D’une belle écriture ronde, son fils a calligraphié sur la couverture deux mots précédés d’une enluminure : « Puella sum »…  Et Jean, la gorge serrée, commence à découvrir son fils…

Roméo a la gorge tellement nouée qu’il peine à respirer. L’incendie ne semble plus du tout maîtrisable, et les pompiers, débordés, se battent contre des moulins, affrontant des colonnes de flammes, évitant la lave du plomb fondu, regardant, horrifiés, la légende des siècles s’évanouir en fumée. « Il faut sauver les tours ! », a hurlé le capitaine en encourageant ses hommes qui ressemblent à des Lilliputiens aux prises avec un dragon, et personne, en cette nuit apocalyptique, ne pense à se moquer des longs cheveux de Roméo et de son allure féline. Vers minuit, il est même le héros de la soirée, puisque c’est lui qui vient de prêter main forte à l’abbé Fournier, l’aumônier des pompiers de Paris, l’aidant à arroser le foyer et sauvant ainsi in extrémis de précieuses reliques et certains trésors de la cathédrale. Toute une rangée de camarades a applaudi Roméo lorsqu’il est sorti, chancelant, portant la Sainte Couronne, et lui, l’anarchiste, le bouffeur de curé toujours prêt à en découdre avec son père, s’est surpris à pleurer à chaudes larmes sous son casque… Mais à peine les reliques mises à l’abri, il est retourné au feu, qui, loin d’être circonscrit, menace à présent la nef et le transept…

C’est étrange. Plus le feu gagne du terrain, dévorant la charpente malgré le poids des siècles, insatiable contempteur du Beau, plus Roméo reprend confiance en lui et en la vie, lui qui, hier encore, ne savait s’il trouverait le courage de sa transition ou s’il devait se jeter dans la Seine depuis le Pont Mirabeau… Ce combat qu’il mène depuis des années envers lui-même et contre la société a en effet pâle allure face à ce duel titanesque entre les Hommes et les éléments : oui, Roméo veut devenir une fille, mais cette nuit n’est plus celle des destinées particulières, elle est celle du fatum qui broie et élève les êtres, celle de l’ultime lutte contre le démon du Mal, et les hommes sont bien peu de choses face à la puissance maléfique de ce feu carnassier, outrageant la Chanson du Royaume de France devenu République… Le jeune homme se sent plus que jamais dépositaire d’une puissance du Bien, et prêt à tous les sacrifices, bien décidé à « sauver ou périr »… Et, tenant sa lance comme Saint-Michel tenait son glaive face au dragon, actionnant l’eau lustrale et salvatrice comme Saint-Pierre faisant résonner ses clés, se promettant que son nouveau corps deviendrait le temple de son âme comme le demandait Saint-Augustin, Roméo ne sauve pas seulement Notre-Dame, mais toutes les Lumières du pays de France et toutes les prières venues s’y réfugier au fil des millénaires.

Vers quatre heures du matin, le feu ayant grandement diminué d’intensité, Roméo s’approche de la Rosace auréolée de l’or des dernières flammes, découvrant à l’abri d’une voussure une pierre descellée sous l’effet de la chaleur ; intrigué, il se penche vers la roche roussie et déchiffre, incrédule, la légende de la famille Letailleur : « Puella sum » C’est bien ce qui a été gravé d’une main ferme et habile sur la surface lapidaire par cette ancêtre dont le souvenir a perduré, de génération en génération, narrant la mémoire des simples, des humbles, des petites gens qui ont fait toute la trame de la Grande Histoire, et rappelant surtout le courage et l’audace de cette femme ayant bravé les conventions.  Bouleversé, Roméo enlève son casque malgré le danger et attrape le téléphone au fond de sa combinaison. Il photographie la pierre avant de retourner vers son combat, espérant que cet endroit serait préservé et loué à sa juste valeur.

C’est seulement vers dix heures que le jeune homme rentrera chez sa grand-mère, épuisé, mais heureux. Il aurait suffi de presque rien, titreront les médias, pour que Notre-Dame périsse entièrement, et, sans la vaillance et le combat des soldats du feu, la cathédrale aurait pu connaître une fin terrible. Roméo sourira à la capitale hébétée, il sourira à la Seine, langoureuse et apaisée après tous ces fracas nocturnes, il sourira aux passants étonnés de voir un jeune homme au visage maculé de suie semblant pourtant auréolé par la grâce, il sourira en entendant les sons familiers du petit matin parisien, toute cette vie revenue malgré le drame, car Paris et la France toujours se relèvent, outragés, brisés, martyrisés, mais libérés ! Il sonnera chez Sarah, les bras chargés de croissants, pour faire un pied de nez à la nuit blanche et à la mort noire, et en montrant, des larmes d’émotion dans les yeux, la photo de l’inscription à son père qui lui ouvrira la porte, il entendra la voix douce de Jean l’accueillir avec une infinie tendresse :

  • Bonjour, ma Juliette ! Puella es ! *

Le cri de joie poussé par Jean en voyant la pierre gravée résonnera dans toute l’Île de la Cité et même jusqu’au sourire de Bertille, sa chère ancêtre…

Et Sarah, époussetant sa photo de mariage quelque peu noircie par les scories, reposant le journal de son petit-fils sur son bureau, regardera le soleil se lever sur Notre-Dame presque déjà ressuscitée.

*(« Tu es une fille »)

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Un autre texte lauréat du concours George Sand:

Le jour où j’ai vendu Rimbaud

Il fait un beau soleil d’automne, les asters fleurissent tendrement.

Nous sommes le deux, et mon compte est déjà à découvert, comme toujours depuis trois ans. Avez-vous déjà goûté à un colis de la Banque Alimentaire ?

Mes enfants m’ont demandé pourquoi il était écrit « Interdit à la vente », sur ces drôles de boîtes qui ressemblent à des raviolis pour chiens….

Déjà, il faut démarcher l’assistante sociale du Rectorat…Elle n’est pas débordée, a plutôt l’air de bailler aux corneilles dans son joli bureau placardé d’affiches vantant les méfaits du tabac. Poliment, elle daigne me taper un courrier à destination de l’épicerie sociale, et j’ai l’impression d’être Gérard Jugnot dans « Une époque formidable », c’est assez grisant. Un peu comme si j’allais passer à la télé pour la soirée des Enfoirés, sauf que je ne fais pas partie des bénévoles, mais des nécessiteux, ce qui est tout de même assez paradoxal avec un salaire d’enseignante…

Mon appartement se vide peu à peu des biens nécessaires, mais pas obligatoires…Le lave vaisselle est parti discrètement, tout comme le piano, ou encore les vieux vinyles de Dylan ou de Bécaud. Je garde sous le manteau, pour les jours de vraie disette, un trente trois tours des Chœurs de l’Armée Rouge et un quarante-cinq tours de Bill Haley et ses « Comètes »! Ils nous feront au moins un panier du Lidl…Surtout, ne pas dire à mes parents que ces reliques vont être vendues…

Pour mon bureau en chêne blond, récupéré dans les locaux de la CGT de la SNCF où travaillait mon premier mari, lorsque j’avais vingt ans, et qui, après des générations de fonctionnaires puis de révolutionnaires zélés, a vu passer toutes mes dissertations sur les Affinités Electives ou sur Bismarck, j’hésite…Le vendre serait un véritable crève cœur, car il est comme l’extension de mon âme, comme un fidèle compagnon d’infortune…

Ce matin, une jeune fille a découvert mon annonce placardée à la fac, et va venir fouiller dans ce que j’ai décrit comme « Les Puces au chaud » et « Une Bibliothèque de rêve ».

Je n’ai jamais classé mes livres, hormis quelques rayons spécifiques, comme les « beaux livres » ou les médecines douces. Depuis toujours, Hugo voisine avec Charlotte Link, Agatha Christie avec Platon, et, miracle de la mémoire visuelle, je suis capable de retrouver mes « petits » en cinq minutes, connaissant le recoin où se cachent Werther et Raskolnikov, ou encore les endroits où j’ai glissé photos, notes d’agreg, mots doux…

On sonne. Elle s’appelle Anna, est étudiante en Lettres Modernes, et elle est d’emblée émerveillée par l’abondance, le fouillis, le rangement à la diable, les vieux policiers qui épaulent les classiques et cette ambiance « quais de Seine »….

Soudain, elle le prend.

« Mon » Rimbaud. Mon recueil nrf de « Poésie/Gallimard », celui qui me suit depuis la Première quand, avec Marie-Claude, nous déclamions Ophélie sur les pelouses du lycée…

« -et l’infini terrible effara ton œil bleu ! »

Petite fille, j’ai vécu cinq ans à Charleville-Mézières, et l’un de mes premiers souvenirs, c’est ce petit pont qui mène au Musée Rimbaud, ce sont les arcades de la Place Ducale : atavisme, gémellité artistique ? Je me suis toujours senti une étrange sororité avec l’éphèbe rebelle.

Anna sourit, me demande si « je l’ai lu » …Les gens qui viennent à la maison demandent d’ailleurs souvent si « je les ai tous lus »…! Question étrange, si déplacée, incongrue, illicite, ridicule, que je ne peux qu’y répondre gentiment, en éludant la vérité…On ne va pas monter un Café Philo juste pour cette question, mais elle est pourtant extrêmement symptomatique du respect et de la crainte que la plupart des gens ont devant les livres et devant ceux qui les fréquentent…Non, justement, je n’ai pas « tout » lu, et c’est une de mes premières questions existentielles que je me posais, enfant…Comment trouver ce temps ?

Oui, Anna, j’ai lu Rimbaud. Non pas une fois, mais des centaines, des milliers de fois. J’en connais chaque vers, chaque parcelle d’émotion. C’est grâce à lui, à ses mots, que j’ai aimé la poésie, que j’ai compris que jamais je ne tenterais de transformer le monde, mais plutôt que je changerais la vie, ma vie…Portée par les couleurs et les illuminations d’Arthur, j’ai descendu des fleuves impassibles et embrassé des centaines d’aubes d’été. Ses voyelles m’ont aidé à comprendre les méridiens célaniens et les méandres proustiens, son portrait d’adolescent rageur et rêveur est toujours posé sur mon bureau, fragile icône qui m’aidé à traverser tant de saisons en enfer.

Voici venir le temps des assassins. Oh, ce n’est pas « Le choix de Sophie », il n’y a pas mort d’homme, mais juste cette reculade, cette petite prostitution. Vendre « mon » Rimbaud, ce serait véritablement vendre mon âme au diable, renoncer à ma dignité.

Je redresse la tête et, doucement, je lui reprends le livre, tout tâché, tout corné, plein de sable, de rêves, d’amour. Il ne partira pas, il restera auprès de nous quand les huissiers viendront saisir l’ordinateur et la télé, il me suivra encore dans le HLM où je vais sans doute devoir aller m’installer, moi qui rêvais d’une grande maison au milieu des tournesols, d’une véranda gorgée de soleil et ivre de passions, où j’aurais écrit mes romans fleuves…Il sera parmi mes derniers fidèles, avec mon exemplaire de l’Idiot présentant Gérard Philipe en couverture, avec mon Journal d’Anne Franck quadrillé de bleu et la méthode Boscher de mon père…

 Celui là n’est pas à vendre. 

Elle est retrouvée !

-Quoi ?- l’Eternité 

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Ce petit texte a été écrit dans ces années où, entre divorce international et surendettement, j’ai goûté aux joies des « classes moyennes surendettées »…