Écrire…#littérature #poésie #hommage #prixlittéraires #Goncourt #Fémina #édition #éditeurs

Écrire.
Parce que ça brûle et que les mots mangent les miasmes mortels.
Parce que je me consume.
Écrire.
Pour hurler les insupportables injustices d’une vie entre chien et loup, pour appeler tous les soleils.
Écrire.
Pour respirer les lilas et les roses, parce que consommer ne suffit plus.
Écouter la petite fille de sept ans qui déjà dans une rédaction voulait « son nom écrit en lettres d’or »
Écouter l’adolescente rondelette qui savait qu’elle ne serait jamais starlette, mais que son esprit avait la grâce des vents.
Écouter la jeune fille qui noircissait cahiers et carnets de poèmes et d’intimes.
Faire taire les médisants et les jaloux, ceux qui ricanent en disant « tu fais encore tes poèmes ? » et ceux qui ne lisent jamais.


Écrire.
Sentir les mots qui fusent dans mes veines comme autant de petits shoots, les modeler comme je respire, les coucher tous neufs sur le papier de soie de l’imaginaire.
Les voir s’embouteiller pare choc contre pare choc sur le bitume de mes nuits, les regarder décoller ou décolérer, me prendre soi-même par la main.
M’amener au parc Monceau des mémoires et manger des mots tagadas.
Écrire.
Exister.
Survivre.
Se sentir relié au vivant. Microcosme dans le macrocosme des auteurs. Relire Rilke, Desnos, Sophocle, jouer dans la cour des grands.
La solitude n’existe plus, dès lors que les lettres ont pris forme dans un cerveau d’enfant. Je me souviens de cet immense chagrin : et comment ferai-je pour « tout » lire ? Le fait de ne jamais visiter la Patagonie ou les Maldives me tourmentait bien moins que l’idée de ces milliards de pages que je n’aurais jamais le temps de parcourir…


Écrire.
Pour te parler.
Pour vous parler.
Pour les méridiens célaniens autour d’une terre murmurante et dialogique.
Pour bousculer les idées reçues et pas pour recevoir des prix.
Pour maculer les neiges et éblouir les nuits.
Pour faire basculer dans le vide les parachutes dorés.
Par devoir d’insolence.
Par malice ou par fierté, par respect ou culpabilité.
Écrire.
Pour le poids des mots, le choc des idées, pour les mots tocsins et les caresses d’âmes.
écrire.
Te toucher dans le mille. Te bouleverser. Te traverser. Te tournebouler. Te secouer jusqu’à l’extrême. Pour t’inventer, te rencontrer, te trouver. Pour te parler.

https://www.huffingtonpost.fr/sabine-aussenac/liberte-etat-animal_b_1917609.html


Écrire.
T’écrire.
Oublier ceux qui m’accusaient de verbiage. De me répéter. D’oser communiquer par le bais des mots couchés en lieu et place d’une discussion franche.
Relever la tête des mots. Leur apprendre à défiler comme sur un podium, entre insolence et grâce.
Couper les franges, outrer les regards, charbonner les yeux, raccourcir les jupes. Mots de filles, mots de femme libre, créatrice, mannequin et cliente : j’écris et m’habille comme bon me chante.
Mots de blonde, mots de bombe. Mes mots bombent le torse et s’affichent en talons aiguilles.
T’écrire, te dire.
Écrire les envies aussi, les désirs, les folies. Ecrire le feu, écrire par le feu. Et les frissons tentants.


Écrire.
Partout. Sur des bouts de papier volés, sur la nappe des restaurants, griffonner, noircir, exploser.
Sentir la brûlure de l’urgence quant l’idée naissante se présente dans la maïeutique du quotidien.
Oser réclamer du papier au magasin de fleurs, et griffonner sur tout support possible. Les chéquiers se font Nobels en puissance, le plan de Paris devient Goncourt.
Écrire encore à la main, pour le plaisir des volutes de l’encre et de la sensualité des lettres papiers. Envoler des majuscules gracieuses sur des enveloppes ensuite personnalisées. Et parfumer la lettre, bien sûr, en synesthésie malicieuse de femme amoureuse.


Écrire.
Frapper aux portes du ciel. Détourner les avions du quotidien. Se faire chasseurs d’orages. Devenir le hacker de sa propre vie, pirater ses données pour ne jamais les formater. Souffler sur ses rêves jusqu’à tisonner l’impossible.
Mots silex.
Guerre du feu de l’imaginaire.
Devenir tribu.
La horde, c’est vous.
Garder le feu, se faire caverne et découvreur de mythes.
Écrire.
Rassembler les possibles, croiser le fer contre la banalité.
Devenir peuplade inconnue, terre vierge.
Mots berceau de l’humanité.
Écrire.
Se faire parchemin, tablette, vélin.
Devenir Table de la Loi, Torah, Coran.
Mots buisson Ardent.
Révélations.


Écrire.
Etre l’historien des mondes et un monde en soi.
Bâtisseur de cathédrales et patron de start up.
Écrire le vent et les villes, les sables et le froid, écrire les pertes et les dons, le pardon et la grâce.
Écrire pour trouver grâce à tes yeux.
Écrire pour que tu me manges des yeux.
Écrire qu’il n’est jamais trop tard.
Pour faire fleurir le désert des Tartares.
Écrire.
Pour que tu me déshabilles du regard.
Pour que tu me lises très tard.
Écrire.
Pour que tu devines mes lettres dans le noir.
Pour que tu devines mes formes le long des soirs.
Écrire.
Pour que tu aies envie de me prendre la main.
Pour que tu sentes soudain la roue du destin.
Écrire.
Pour que mes mots te soient caresses, pour que tu sentes mes tendresses.
Pour que ma lune te soit soleil.
Pour que mes étoiles deviennent arc-en-ciel.

http://www.poesie-sabine-aussenac.com/

http://www.poesie-sabine-aussenac.com/cv/portfolios/ich-liebe-dich
Écrire.
Pour apaiser mes creux au ventre.
Pour te dédier l’inextinguible.
Pour te faire sentir que je tremble.
Écrire.
Pour allumer tous nos possibles.
Pour que la nuit nous soit complice.
Pour te murmurer des serments, pour que tu m’embrasses dans le cou.
Pour que tu deviennes fou.
Écrire pour que tu me trouves belle.
Pour devenir ciel et enfer de ta marelle.
Pour te susurrer des images.
Écrire pour trouver le passage.
Écrire pour ne pas être sage.
Écrire pour t’aimer, nous aimer, aimer.
Écrire.


Et vivre.

PS: les # du titre ne sont là que pour la visibilité du texte:) Je n’ai aucune prétention:) -et ce texte date de 2009…

Estivales…Antisémitisme, musique, poésie, action…

Un été passé sur les traces de la poétesse allemande Rose Ausländer m’a quelque peu éloignée de mes briques roses…

Voici le projet de départ : En parallèle de l’écriture d’un roman autour de Rose Ausländer, j’avais imaginé la création d’un événement participatif en rédigeant une sorte de « journal de voyage », de Düsseldorf à Czernowitz (où je me rendrai dans un an), en passant par des lieux de mémoire juifs -Berlin, Vienne, où Rose a vécu, Prague, pour respirer l’air de la « Mitteleuropa », et en partageant sur « les réseaux sociaux » (Facebook, Twitter, Instagram) le récit et des photos et vidéos de ma quête, afin de sensibiliser aussi les jeunes publics à cette démarche, un peu à la manière de « Eva-stories » sur Instagram..

Tous les quinze jours, un cimetière juif est profané outre-Rhin… Ma démarche s’inscrit dans une actualté brûlante, car rien n’est acquis… Et les dérives des populismes, dans le monde entier, de Bolsonaro au Brésil à Salvini en Italie, m’amènenet à penser que j’ai raison de vouloir écrire au sujet de Rose…

https://www.tagesspiegel.de/politik/antisemitismus-in-deutschland-jede-zweite-woche-wird-ein-juedischer-friedhof-geschaendet/24865114.html

Le ministre des affaires étrangères Heiko Maas lui-même a récemment appelé à une extrême vigilance… Le rabbin Yehuda Teichtal, prsident du centre d’éducation juive Chabad de Berlin, a été en effet violemment agressé…

https://www.i24news.tv/fr/actu/international/europe/1564643189-allemagne-le-rabbin-yehuda-teichtal-agresse-a-berlin

Car quand un rabbin reçoit des insultes et des crachats, c’est toute la communauté juive allemande qui est visée, et toute l’Allemagne qui ressent honte et dégoût… Heiko Maas affirme que le pire serait l’indifférence face à ces actes ignobles, car c’est bien l’indifférence qui a amené à la Shoah…

https://www.juedische-allgemeine.de/politik/judenfeindlichkeit-ist-gift-fuer-unsere-gesellschaft/

Le réusmé anglais de mon projet:

Rose Ausländer

Rose Ausländer is a Jewish poet from Chernivtsi. Despite her encounter with the horrors of the Shoah, she believed that the power of the word would relay a message of hope to humanity, perfect example of resilience; as a survivor from the Holocaust she has translated her hope through her poetic words. In our time of terrorism and antisemitism, it’s important to share ways of resilience, and poetry can be an amazing way to trust in life again. I would like to write a novel about her, not a biography, but a kind of polysemic work, mixing translations of her texts and romanced story of her life, and parallel to this writing I will share this process on digital ways, reading some of her texts on videos, sharing pics and a diary of my European travel on social medias. I will meet Rose’s editor, a performer, a musician and members from the Jewish community in Berlin, Vienna and Prague…

Ce blog est à retrouver ici :

https://avecmavalisedesoieroseauslander.home.blog/

Voilà les liens vers les trois derniers articles :

** Dans « Un rossignol à Düsseldorf », j’ai relaté ma formidable rencontre avec le musicien Jan Rohlfing et son épouse, qui ont monté un projet de lecture musicale des textes de Rose.

Extraits :

Jetzt ist sie eine Nachtigall

Nacht um Nacht höre ich sie

im Garten meines schlaflosen Traumes…

**

Maintenant elle est un rossignol

Nuit après nuit je l’entends

dans le jardin de mon rêve dans sommeil…

Meine Nachtigall, mon rossignol

https://www.lyrikline.org/de/gedichte/meine-nachtigall-547

***

https://griot-verlag.de/rose-auslaender-wirf-deine-angst-in-die-luft.html

C’est autour d’un gâteau aux framboises et au müsli que Eva-Susanne Ruoff et Jan Rohlfing m’ont reçue le lendemain de mon arrivée à Düsseldorf, dans leur merveilleuse maison non loin de Ratingen, dont l’immense séjour accueille aussi des concerts privés.

(…)

La création de ce “Hörbuch” va d’ailleurs bien au-delà de la simple mise en musique des textes de Rose Ausländer, et c’est aussi ce qui transparaît à la fois lors des multiples concerts donné par l’orchestre de chambre portant le projet – composé de neuf musiciens – et dans le succès du CD; car on retrouve dans ce travail non seulement la modeste magnificence des textes de la poétesse, considérée en Allemagne comme l’une des voix majeures de la poésie du vingtième siècle, mais aussi tous ces thèmes d’une brûlante actualité que sont l’idée de la patrie, de l’identité et de la langue maternelle perdues, de l’exil, des réfugiés…

(…)

Chaque plage s’ouvre sur une lecture de texte, et le silence des pauses, si important pour que l’auditeur s’imprègne de l’anastomose entre lyrisme et musique, s’ouvre ensuite sur les compositions qui varient entre la profusion instrumentale de certains titres et le minimalisme d’autres plages plus épurées. Et l’on se sent transporté aux confins de la Mitteleuropa au rythme des accents yiddish rappelant des violons de Chagall, puis, dans le staccato new yorkais des cuivres et de la batterie, on plonge, au son des notes jazzy rappelant l’exil, dans l’humeur chaloupée de l’outre-atlantique avant de se recueillir dans l’atmosphère feutrée et mono instrumentale des textes tardifs de la poétesse, passant ainsi, au gré des arrangements de Jan Rohlfing, par les mille émotions procurées par cette vie d’artiste.

(…)

Si vous aimez la musique et la poésie, je vous invite à lire l’intégralité du texte en cliquant sur le lien plus haut et à découvrir cette aventure passionnante !

** Dans « Une journée particulière », j’ai raconté l’incroyable journée passée en compagnie de l’éditeur et ami de Rose, Helmut Braun, aujourd’hui en charge du fonds Ausländer et responsable de la Rose Ausländer Gesellschaft.

http://www.roseauslaender-gesellschaft.de/

Helmut m’a accueillie à Düsseldorf et a pris le temps de me montrer tous les lieux de mémoire autour de la vie de Rose, depuis la pension de famille où elle arriva en 1965 au cimetière où elle repose, en passant par la maison de retraite juive dans laquelle elle passa de longues années, grabataire mais toujours incroyablement active en écriture. J’ai pu aussi visiter une superbe exposition consacrée aux poèmes anglais de Rose et, le soir, assister à un concert autour de ces mêmes textes.

Extraits :

Le 12 juillet, en attendant Helmut Braun, j’ai pu tranquillement me plonger dans la superbe exposition consacrée par Helmut Braun aux regards croisés sur Rose Ausländer et sur la poétesse américaine Marianne Moore, entre lettres, images d’archives et textes traduits. Marianne Moore a joué un rôle essentiel lors du changement de style opéré par Rose Ausländer, de nombreux écrits en témoignent et évoquent les textes anglais de notre poétesse, préludes à son retour vers l’écriture en langue allemande après la césure du silence, conséquence de la Shoah. Le livre « Liebstes Fräulein Moore /Beautiful Rose », bien plus que le catalogue de cette exposition, riche et dense, dirigé par Helmut Braun, est disponible aux bien nommées éditions Rimbaud :

https://www.rimbaud.de/neuer.html#liebstesfraeuleinmoore

J’ai pu aussi découvrir les locaux de cette intéressante fondation consacrée au rayonnement et à la mémoire de la culture des anciens territoires de l’Est de l’Allemagne, ainsi que des territoires occupés par des Allemands dans l’Europe du Sud, et à toutes les personnes déplacées lors des grandes migrations autour des deux guerres mondiales.

(…)

Des mots bien différents de ses poèmes de jeunesse, orphelins des rimes et de l’enfance, ayant traversé l’Holocauste et les années d’exil et sans doute aussi influencés par « la » rencontre avec Paul Celan… En témoigne ce poème dont le titre est aussi celui du recueil rassemblant les œuvres de 1957 à 1963 :

Die Musik ist zerbrochen

In kalten Nächten wohnen wir

mit Maulwürfen und Igeln

im Bauch der Erde

In heißen Nächten

graben wir uns tiefer

in den Blutstrom des Wassers

Hier sind wir eingeklemmt zwischen Wurzeln

dort zwischen den Zähnen der Haifische

Im Himmel ist es nicht besser

Unstimmigkeiten verstimmen

die Orgel der Luft

die Musik ist zerbrochen

La musique est brisée

Dans de froides nuits nous vivons

avec des taupes et des hérissons

dans le ventre de la terre

Dans de froides nuits

nous nous enterrons plus profondément

dans le flux sanglant de l’eau

Ici nous sommes coincés entre des racines

là entre les dents des requins

Au ciel ce n’est pas mieux

des dissonances désaccordent

les orgues de l’air

la musique est brisée

Nous remontons en voiture. Je suis très émue de concrétiser le lien qui me lie à Rose depuis tant d’années en posant mon regard sur ce qui a été sa vie…

(…)

De 1972 à sa mort, en 1988, Rose demeurera donc en ce lieu assez spécifique, puisque d’une part magnifiquement situé, et d’autre part empreint d’une réelle philosophie de vie, comme en témoigne ce bel article que je vous invite à lire.

https://journals.openedition.org/tsafon/409?lang=fr#text

Certes, suite à des transformations, la chambre dans laquelle Rose séjourna, grabataire mais toujours active en écriture, n’existe plus, mais un petit salon porte encore son nom, et j’ai eu plaisir à marcher sous les frondaisons des arbres du Nordpark qu’elle affectionnait tant…

Le foyer Nelly Sachs, maison de retraite juive de Düsseldorf

(…)

J’aime infiniment les cimetières allemands, et celui-là ne déroge pas à la règle : paisible, ombragé par d’immenses arbres, on peut y flâner comme dans une forêt… Rose est morte le 3 janvier, le jour de mon anniversaire, en 1988… Elle repose parmi d’autres tombes juives, et je vais déposer un petit caillou sur la pierre tombale, la matzevah, selon la tradition hébraïque. Le caillou provient du Waldfriedhof de Duisbourg, dans lequel est enterré mon grand-père allemand… En accomplissant ce geste hautement symbolique au regard de mon histoire personnelle et de mon lien avec le judaïsme, j’ai l’impression qu’une boucle est bouclée…

La tombe de Rose, au Nordfriedhof

(…)

Pour découvrir plus précisément la vie de Rose, je vous renvoie donc vers cet article détaillé et illustré…(cliquer sur le lien plus haut!)

** Enfin, dans « Nausicaa, Rose Ausländer et Ai Weiwei: „Wo ist die Revolution“? (« Où est la révolution ? ») », j’ai thématisé ma rencontre avec l’artiste Ai Weiwei, au gré d’une monumentale exposition consacrée en partie à l’exil et aux Migrants, vue au K20 et au K21… J’ai été bouleversée par les passerelles entre le travail de ce dissident chinois et les écrits de Rose…

Extraits :

Nausikaa

Schilf und Zikadensilber

Schnuppen die Blaubucht entlang

Der Wandrer erwacht

Zersplitterte Sterne im Blick

Nausikaas Antlitz aus Tau

taucht auf

und spiegelt sich doppelt

in seinen Pupillen

Ihr Haar löst sich

von den Strähnen der Meteore

strömt nieder und schwemmt

die Jahrzehnte weg

Ihre Hand voll Muscheln und Meerschaum

lässt alles fallen

Sie sammelt das Meer

Gestirn und Gestade

und setzt sie zusammen

Sie sammelt den Fremden

Zelle um Zelle

und setzt ihn zusammen

Sie färbt die Erde

mit Nausikaa-Atem

hängt das Amulett

um Odysseus‘ Hals

und führt ihn zum Vater

im neugeschliffenen Weltall

Nausicaa

Le roseau et l’argent des cigales

Respirations le long de la baie bleue

Le randonneur s’éveille

des étoiles éparpillées dans le regard

Le visage tout en rosée de Nausicaa

émerge

et se reflète doublement

dans les pupilles du promeneur

Sa chevelure se détache

des écheveaux des météores

vogue vers les grands fonds et nage

le long des décennies

Sa main pleine de coquillages et d’écume de mer

laisse tout choir

Elle recueille la mer

les constellations et les rives

et les rassemble

Elle recueille l’étranger

cellule après cellule

et en fait un tout

Elle colorie la terre

avec le souffle de Nausicaa

accroche l’amulette

au cou d’Ulysse

et le conduit vers le père

dans l’univers remodelé

Rose Ausländer, de „Blinder Sommer“ (traduction Sabine Aussenac)

Ces quelques jours passés à Düsseldorf en compagnie de Rose sont aussi l’occasion d’accompagner mon fils dans la découverte de la région de son futur Master (il a obtenu une bourse Erasmus) et de voir quelques musées…

(…)

Ces saynettes rappellent l’arrestation, le 3 avril 2011, de l’artiste, et miment donc le regard d’un surveillant de prison sur les moments du terrible quotidien d’un prisonnier politique. Comment, pour moi, ne pas penser à la jeune Rose, rentrée des États-Unis où elle aurait pu librement demeurer, perdant d’ailleurs la nationalité américaine du fait de son séjour à nouveau hors des USA,  pour revenir en Bucovine, aux côtés de sa mère, et croupissant ensuite durant de longues années dans le ghetto de Czernowitz, en partie cachée dans une cave…

Photo de l’exposition S.A.C.R.E.D

(…)

En parcourant les différentes salles, une émotion submerge le visiteur, avec cette évidence de l’Universel qui si souvent vient percuter l’individu, le briser, lui, fétu de paille malmené par les dictatures ou les colères de la terre, et c’est bien la voie et la voix de l’art que de dénoncer malversations, injustices et brisures…

Certes, le poing levé d’Ai Weiwei et ses doigts d’honneur devant différents monuments du monde peuvent sembler bien loin des murmures poétiques de Rose Ausländer, qui jamais ne « s’engagea » réellement politiquement, tout en thématisant tant de fois la césure de la Shoah… Mais jamais le lecteur ne se trouve non plus dans la mouvance parnassienne de l’art pour l’art, tant les passerelles vers le monde et les hommes, leurs souffrances et leurs malheurs, sont nombreuses…

Performance frondeuse de l’artiste…

(…)

Je fais lentement le tour de ce navire, lisant attentivement des citations inscrites sous la poupe et la proue, dont les mots évoquent les dangers et les aléas de ces exils, pensant bien sûr aux naufragés de mon cher Exodus… C’est bien le livre de Leon Uris, relatant l’épopée tragique de ses passagers, que mon grand-père allemand, qui avait fait le Front de l’Est, m’avait offert l’année de mes treize ans, avant que je ne plonge à mon tour dans l’histoire tourmentée de mes ancêtres… Cet Exodus dont j’ai bien des fois admiré la plaque commémorative à Sète… Et je songe aussi aux transatlantiques empruntés par notre Rose lors de ses allers-retours entre l’Europe et son exil…

Un enfant du camp d’Idomeni, en Grèce…

(…)

Il faut lire le texte entier pour se plonger dans l’univers démesuré d’Ai Weiwei et découvrir les incroyables similitudes entre les destinées des exilés…(Il suffit de cliquer sur le lien en haut du pragraphe…)

Lien vers kes photos de l’exposition

Je mettrai d’autres textes en ligne au fil de mon travail de recherches, tout en continuant à écrire, bien sûr, sur d’autres sujets…

Une merveilleuse fin d’été à toutes les lectrices et à tous les lecteurs qui passeront sur ce blog…

Dame Garonne…

Cézanne, ouvre-toi !

Cet éclat de lune qui me baigne de joie. Ne jamais l’échanger contre un néon sordide.

Se souvenir de l’âpreté des vents, des houppelandes grises où grelottaient nos rêves. Blottis en laine feutrée, ils attendent leurs printemps.

Bien sûr il faudra se soumettre. Et puis s’alimenter, raison garder, louvoyer en eaux troubles. Mais nous ne baisserons pas la garde de nos avenirs.

Aquarelliste, dentellière, allumeuse de réverbères, souffleur de verre : il n’y a pas de sot métier !

Ne jamais renoncer au Beau. Décréter la laideur hors-la-loi : nous deviendrons chasseurs de rimes.

Cercles chamaniques des promesses tenues. Ne pas abjurer notre foi aux mots ; prendre la clé des chants.

Rester l’étudiant russe et la danseuse, ne pas devenir la ménagère et le banquier. Oser ne jamais pénétrer dans un lotissement.

Les soirs bleus d’été respirer les foins lointains et aimer l’hirondelle. Se faire Compostelle : nous sommes notre but à défaut de chemin.

Rêver nos vies toujours ; et veiller aux chandelles : seul celui qui connaît la nuit deviendra rossignol.

L’indécence n’est pas d’être riche ; il n’est pas interdit de préférer le luxe à la misère. Ne pas oublier de partager les soleils.

Aimer la pluie avant qu’elle ne tombe, et la chaleur de l’arc-en-ciel ; s’enhardir en bord de nuit, jusqu’aux mystères d’Eleusis.

Trouver belle celle qui a enfanté et qui est devenue terre et mère ; aimer celui qui a parcouru ses mondes : le printemps est de soie mais l’automne est velours.

Bannir les sordides et ensemencer nos âmes de sublimes ; vivre comme si la mer était à nos portes, en terre océane. Cézanne, ouvre-toi !

(Sabine Aussenac)

L’autre côté de moi sur la rive rhénane… #Europe #9mai

La noce, 9 août 1959: à la petite chapelle de Saint-Hippolyte, dans le Tarn.

 

J’ai dix ans.

Je suis dans le jardin de mes grands-parents allemands, à Duisbourg. Plus grand port fluvial d’Europe, cœur de la Rhénanie industrielle, armadas d’usines crachant, en ces années de plomb, des myriades de fumées plus noires les unes que les autres, mais, pour moi, un paradis…

Allemagne, année zéro: Anneliese et Erich, juste après la guerre…

J’adore la grande maison pleine de recoins et de mystères, la cave aménagée où m’attendent chaque été la poupée censée voyager en avion tandis que nous arrivons en voiture-en fait, la même que chez moi, en France !-, la maison de poupées datant de l’enfance de ma mère, avec ses petits personnages démodés, les magnifiques têtes en porcelaine, la finesse des saxes accrochés dans le minuscule salon… J’aime les tapis moelleux, la Eckbank, ce coin salle à manger comportant une table en demi lune et des bancs coffre, les repas allemands, les mille sortes de pain, les charcuteries, les glaces que l’on va déguster chez l’Italien avec mon arrière-grand-mère…

Yvan le terrible, à l’ENSET de Cachan…

Gesche, la petite « Romy »…Jeune fille au pair chez Piem, à Paris…

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Je savoure avec un infini plaisir les trajets dans la quatre cent quatre familiale, les maisons qui changent d’allure, les briquettes rouge sombre remplaçant peu à peu notre brique toulousaine et la pierre, les seaux de chocolat Côte-d’or achetés à Liège, les petites barrières en croisillon de bois, les longues formalités à la Douane- c’est surtout au retour que mon père cachait des appareils Grundig et le Schnaps !

Ma mère, Gesche; à gauche « Oma Wieb », mère de ma grand-mère, assise au fond à droite; à côté d’elle ma tante Elke…

Une « surpat’ dans la cave aménagée de Duisbourg, fifties rugissants…

 

 

 

 

 

 

 

 

J’aime aussi les promenades au bord du Rhin, voir défiler les immenses péniches, entendre ma grand-mère se lever à cinq heures pour inlassablement tenter de balayer sa terrasse toujours et encore noircie de scories avant d’arroser les groseilliers à maquereaux et les centaines de massifs… J’adore cette odeur d’herbe fraîchement coupée qui, le reste de ma vie durant, me rappellera toujours mon grand-père qui tond à la main cette immense pelouse et que j’aide à ramasser le gazon éparpillé… Et nos promenades au Bigger Hof, ce parc abondamment pourvu de jeux pour enfants, regorgeant de chants d’oiseaux et de sentes sauvages, auquel on accède par un magnifique parcours le long d’un champ de blés ondoyants… C’est là tout le paradoxe de ces étés merveilleux, passés dans une immense ville industrielle, mais qui me semblaient azuréens et vastes.

Yvan à Paris…

 

Gesche avant une ‘Radtour’, une randonnée en vélo…C’est ainsi qu’elle avait rencontré Yvan…

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Je parle allemand depuis toujours, puisque ma mère m’a câlinée dans la langue de Goethe tandis que mon père m’élevait dans celle de Molière. Ce bilinguisme affectif, langagier, culturel, me fonde et m’émerveille.

C’est une chance inouïe que de grandir des deux côtés du Rhin…

De gauche à droite « Papu », mon grand-père, Peter, Elke, « Mutti », ma grand-mère que nous appelions tous ainsi, et mes parents; fiançailles…

J’aime les sombres forêts de sapins et les contes de Grimm, mais aussi les lumières de cette région toulousaine où je vis et les grandeurs de cette école de la République dont je suis une excellente élève, éduquée à l’ancienne avec des leçons de morale, les images d’Épinal de Saint-Louis sous son chêne et tous les affluents de la Loire… Ma maman a gardé toutes les superbes traditions allemandes concernant les fêtes, nos Noëls sont sublimes et délicieux, et elle allie cuisine roborative du sud-ouest et pâtisseries d’outre-Rhin pour notre plus grand bonheur, tandis que même Luther et la Sainte Vierge se partagent nos faveurs, puisque ma grand-mère française me lit le Missel des dimanches et ma mère la Bible pour enfants, ce chiasme donnant parfois lieu à quelques explications orageuses…

Bien sûr, il y a les autres. Les enfants ne sont pas toujours tendres avec une petite fille au visage un peu plus rond que la normale, parfois même habillée en Dindl, ce vêtement traditionnel tyrolien, qui vient à l’école avec des goûters au pain noir et qui écrit déjà avec un stylo plume- je serai je pense la première élève tarnaise à avoir abandonné l’encrier…

Les noces européennes…Albert et Marie-Louise, mes grands-parents français; Janine, ma tante, et Jacques, le frère de mon père.

Un jour enfin viendra où l’on m’appellera Hitler et, inquiète, je commencerai à poser des questions…Bientôt, vers onze ans, je lirai le Journal d’Anne Franck et comprendrai que coule en moi le sang des bourreaux, avant de me jurer qu’un jour, j’accomplirai un travail de mémoire, flirtant longtemps avec un philosémitisme culpabilisateur et avec les méandres du passé. Mon grand-père adoré, rentré moribond de la campagne de Russie, me fera lire Exodus , de Léon Uris, et je possède aujourd’hui, trésor de mémoire, les longues et émouvantes lettres qu’il envoyait depuis l’Ukraine, où il a sans doute fait partie du conglomérat de l’horreur, lui-même bourreau et victime de l’Histoire… Il écrivait à ma courageuse grand-mère, qui tentait de survivre sous les bombes avec quatre enfants, dont le petit Klaus qui mourra d’un cancer du rein juste à la fin de la guerre, tandis que ma maman me parle encore des avions qui la terrorisaient et des épluchures de pommes de terre ramassées dans les fossés…

Erich et Anneliese, lors d’un voyage dans les Alpes…

Cet été là, je suis donc une fois de plus immergée dans mon paradis germanique, me gavant de saucisses fumées et de dessins animés en allemand, et je me suis cachée dans la petite cabane de jardin, abritant des hordes de nains de jardin à repeindre et les lampions de la Saint-Martin. J’ai pris dans l’immense bibliothèque Le livre de la jungle en allemand, richement illustré, et je compte en regarder les images. Dehors, l’été continental a déployé son immense ciel bleu, certes jamais aussi limpide et étouffant que nos cieux méridionaux, mais propice aux rêves des petites filles binationales… Le Brunnen, la fontaine où clapote un jet d’eau, n’attend plus qu’un crapaud qui se transformerait en prince pour me faire chevaucher le long du Rhin et rejoindre la Lorelei. Je m’apprête à rêver aux Indes flamboyantes d’un anglais nostalgique…

Mes deux grands-pères: Albert, le résistant; Erich, soldat de la Wehrmacht.
Ils construisent ensemble la maison de campagne de mes parents, dans le Tarn…

Papu et Papi, et la plaque « DU »: Duisbourg…

Je jette un coup d’œil distrait à la première page du livre et, soudain, les mots se font sens. Comme par magie, les lettres s’assemblent et j’en saisis parfaitement la portée. Moi, la lectrice passionnée depuis mon premier Susy sur la glace, moi qui ruine ma grand-mère française en Alice et Club des cinq , qui commence aussi déjà à lire les Pearl Buck et autres Troyat et Bazin, je me rends compte, en une infime fraction de seconde, que je LIS l’allemand, que non seulement je le parle, mais que je suis à présent capable de comprendre l’écrit, malgré les différences d’orthographe, les trémas et autres SZ bizarroïdes…

Un monde s’ouvre à moi, un abîme, une vie.

C’est à ce moment précis de mon existence que je deviens véritablement bilingue, que je me sens tributaire d’une infinie richesse, de cette double perspective qui, dès lors, ne me quittera plus jamais, même lors de mes échecs répétés à l’agrégation d’allemand… Lire de l’allemand, lire en allemand, c’est aussi cette assurance définitive que l’on est vraiment capable de comprendre l’autre, son alter ego de l’outre-Rhin, que l’on est un miroir, que l’on se fait presque voyant. Nul besoin de traduction, la langue étrangère est acquise, est assise, et c’est bien cette richesse là qu’il faudrait faire partager, très vite, très tôt, à tous les enfants du monde.

Parler une autre langue, c’est déjà aimer l’autre.

Oma, la mère d’Erich: mon arrière-grand-mère allemande, Sophie.

Je ne sais pas encore, en ce petit matin, qui sont Novalis, Heine ou Nietzsche. Mais je devine que cette indépendance d’esprit me permettra, pour toujours, d’avoir une nouvelle liberté, et c’est aussi avec un immense appétit que je découvrirai bientôt la langue anglaise, puis le latin, l’italien… Car l’amour appelle l’amour. Lire en allemand m’aidera à écouter Mozart, à aimer Klimt, mais aussi à lire les auteurs russes ou les Haïkus. Cette matinée a été mon Ode à la joie.

Cet été là, je devins une enfant de l’Europe.

Janine, Marie-Louise, Gesche et la petite Sabine sur la terrasse de la maison de Saint-Hippolyte …

**

Toute l’histoire de mes parents:

Lorelei et Marianne, j’écris vos noms: Duisbourg, le 18 juillet 1958

Limoges mes croissants

Limoges mes croissants.

La quatre-cent-quatre de papa, et presque la Belgique. Chocolat Côte d’Or en apnée frontalière.

Les gouttes se chevauchent sur la vitre embrumée.

Les briques se font brunes, Ulrike ma poupée a pris l’avion.

Au réveil, je suis au bled : mon métissage à moi a la couleur du Rhin.

***

L’autre côté de moi

 

L’autre côté de moi sur la rive rhénane. Mes étés ont aussi des couleurs de houblon.

Immensité d’un ciel changeant, exotique rhubarbe. Mon Allemagne, le Brunnen du grand parc, pain noir du bonheur.

Plus tard, les charniers.

Il me tend « Exodus » et mille étoiles jaunes. L’homme de ma vie fait de moi la diseuse.

Lettres du front de l’est de mon grand-père, et l’odeur de gazon coupé.

Mon Allemagne, entre chevreuils et cendres.

***

Petite nixe sage

 

Cabane du jardinier. Petite nixe sage, je regarde

les images.

Les lettres prennent sens. La langue de Goethe, bercée à mon cœur, pouvoir soudain la lire.

Allégresse innommable du bilinguisme. L’Autre est en vous. Je est les Autres.

Cet été là mon Hymne à la joie.

Résultat de recherche d'images pour "Journée de l'Europe2018"

 

Lettre à une jeune poétesse…

À Rainer Maria Rilke

Un texte de 2011, splendidement mis en mots par mon amie Corinne:

Chère jeune poétesse!

Vous me demandez si vos poèmes méritent d’être nommés poèmes. Vous me demandez si vous êtes une poétesse.

Que vous répondre, chère jeune poétesse, que vous répondre, si ce n’est que la nuit vous sera vie.

La nuit, lorsque soufflera l’Autan et que Garonne gémira comme femme en gésine, vous le saurez.

La nuit, lorsque seul le rossignol entendra vos soupirs, vous le vivrez.

Vous vivrez ces instants où le mot se fait Homme, où quand d’un corps malade jaillit cette étincelle que d’aucuns nomment Verbe, quand certains la dédaignent; les étoiles apparaissent, et des mondes s’éteignent.

Vous me demandez, jeune amie, si vous êtes faite pour ce métier d’écrivain.

Mais écrire, belle enfant, ce n’est point un métier, ce n’est pas un ouvrage.

Poésie et argent ne font pas bon ménage, poésie est jalouse, et le temps est outrage.
Vous verrez le soleil dédaigner vos journées, et les ors, les fracas, les soirées et les fêtes, bien des autres y riront, se payant votre tête.

Seule au monde et amère, comme un fauve en cavale, vous lirez, vous irez, sachant mers et campagnes, portant haut vos seins doux, vos enfants en Cocagne. Loin de vous les amours, parfois quelque champagne.

Mais les mots, jeune amie, les mots, ils seront vôtres.

Vous les malaxerez comme on fait du pain frais, vous les disposerez en lilas et bouquets, vous en ferez des notes, des sonates, des coffrets.

Et quand au jour dernier vous serez affaiblie, vos mains seules en errance, votre bouche enfiévrée, on vous murmurera qu’on vous a tant aimée.

Mais il sera trop tard: vos vers auront fugué.

Alors soudain des peuples chanteront vos ramages, on vous récitera, des statues souriront; un écolier ému relira quelque page. Et un soir, quelque part, au fin fond d’un village, ou dans un bidonville, enfumé et bruyant, une jeune fille timide osera les écrire, ses premiers vers d’enfant, vous prenant en modèle.

Alors ma jeune amie, ce jour-là, doucement, comme en ronde éternelle:

vous serez poétesse.

 

Sabine Aussenac.

 

Aucun texte alternatif disponible.

Kiosque en poésie: Printemps des Poètes!

Le kiosque de la Place Pinel a une acoustique unique au monde: on entend les murmures d’un pilier de béton à l’autre, et, du centre, le son se fait écho captif, immense!

10429847_10202188952462109_2048570300478683699_n

J’y dirai mes textes à la demande, aux chandelles le soir, ou les WE! Performances toulousaines pour ce dix-septième Printemps des Poètes dont le thème est « L’insurrection poétique »!

Vous trouverez mon annonce sur le site du Printemps des Poètes, dans les « événements » du département de la Haute-Garonne…

http://www.printempsdespoetes.com/

Pour découvrir notre bijou :

http://mariuspinel.over-blog.com/article-jean-montariol-concepteur-du-kiosque-pinel-1892-1966-49776868.html

http://www.lastree.net/fragmentslog/fragments/MVI_3970.AVI

InstagramCapture_72020325-8c94-43ea-9897-14a2798a0bc7_jpg


Contact via mon blog , performances à la demande!

Page facebook de l’événement:

https://www.facebook.com/kiosqueenpoesie/timeline

 

Et la pierre respire

WP_20150211_080

 

Et la pierre respire

En colombes furtives apaisées de réel,

Les poitrines se galbent, élancées en plein ciel.

Tourterelles subtiles, telles oiselles endormies,

Elles frémissent en rêve, quand leur bronze sourit.

WP_20150211_121 - Copie

 Émouvantes rondeurs de ces seins martelés,

Qui se donnent impudiques en leurs corps dévoilés.

Et la pierre respire, le burin la caresse,

Toute femme est lumière, la statue une messe.

WP_20150211_119 - Copie

Au musée endormi le visiteur frissonne,

Il découvre égaré les langueurs des Madones

Qui lui offrent ce sein comme au matin du monde,

WP_20150211_125

 

Et la pierre s’éveille, jeune fille en printemps,

Sa douceur auréole une valse à mille temps.

Les tétins si mutins aux fatwas font la fronde.

WP_20150211_132

 

Inspiré par le Musée Lehmbruck de Duisburg.

http://www.lehmbruckmuseum.de/

Texte à lire aussi sur:

http://www.oasisdesartistes.org/modules/newbbex/viewtopic.php?topic_id=191613&forum=2

Album du Musée sur:

https://www.facebook.com/sabine.aussenac/media_set?set=a.10203784703474887.1073741858.1138188420&type=3

On m’a volé le Mur de Berlin

On m’a volé le Mur de Berlin

 

 Le chancelier Kohl devant la Porte de Brandebourg

On m’a volé le Mur de Berlin.

Déjà à l’époque, je me sentais comme derrière un rideau de fer.

Car Berlin était bien the place to be…

Mais moi, toute jeune professeur d’allemand, j’étais bloquée, enceinte jusqu’aux dents, en Auvergne, dans Clermont la Noire, avec ma princesse de quatre ans et mon cher et tendre number one, lequel était cheminot, et avant tout syndicaliste. D’ultra-gauche, il aurait fait passer Mélanchon pour un membre de l’UMP ; je vivais sous une dictature des idées qui aurait fait pâlir Pol Pot : je n’avais même pas le droit de posséder un téléviseur, car de tels objets sataniques faisaient bien sûr partie de la société de consommation et du Grand Capital abhorré…

Parfois, je fuguais en douce, ma fille sous le bras, pour regarder Miami Vice chez les voisins, en rêvant d’un repas au Mac Do, avant de rentrer éplucher les légumes de notre potager…

Le jour où l’Histoire bascula, j’étais couchée, malade, mon petit transistor collé à l’oreille. Je me souviens avec précision de ma joie et de mes larmes.

Ma joie en pensant très fort à Iris, ma correspondante allemande; des années durant, nous nous étions écrit et avions échangé pensées, coups de cœur et cadeaux…Je revoyais son visage radieux et les petites figurines en bois tourné fabriquées dans le  Erzgebirge, ce massif montagneux où elle passait ses vacances ou partait en camp de « pionniers »,  qu’elle m’envoyait depuis la RDA, depuis Dresde…En échange, je lui avais offert son premier jean, et puis tous ces vinyles des Stones, de Abba…Nous avions, jeunes adolescentes, rêvé en vain notre improbable rencontre…

Mes larmes, car en tant qu’enfant de l’Europe, j’aurais tellement en être, de cette fête autour de la Chute du Mur…Entre une mère de Rhénanie et un père né dans le Tarn, j’avais toujours navigué entre les forêts de sapins enneigés et d’immenses champs de tournesols, entre Heine et Hugo, Renoir et Klimt…J’avais quelques années auparavant rédigé mon mémoire de maîtrise sur « La révolte de la jeunesse en RFA », y évoquant les premiers mouvements alternatifs, les squats, la naissance du mouvement écolo, et j’eusse tant aimé, en cette semaine de 1989, moi aussi, devenir « le peuple »…

Mais non. Même les images de ce bouleversement du monde m’étaient refusées, et ce n’est que de loin que je les pressentis, en ce jour où le mur tomba : l’allégresse et la joie, qui se mêlaient en ce ciel enfin réunifié et qui m’atteignaient jusqu’au au fin de ma solitude.

Lorsque retentirent les premières notes du violoncelle de « Rostro », je pleurai si fort que ma deuxième fille faillit venir au monde…

Oui, déjà à l’époque, ce sentiment de non appartenance à la marche du monde m’étreignit. J’aurais tant aimé festoyer de concert avec ce peuple réunifié, escalader le Mur, offrir des bananes, j’aurais tant aimé jouer un infime rôle d’actrice, ou au moins de figurante, dans cette superproduction de l’Histoire…

Aujourd’hui, alors qu’un même peuple commémore les vingt-cinq ans de la Chute du Mur, un même sentiment d’impuissance m’envahit.

On m’a volé le Mur de Berlin.

Alors même qu’une ville entière s’est parée de lumières pour retracer le parcours du Mur de la Honte, alors même que la Chancelière a magnifiquement parlé de ce que peut faire un peuple, dès lors qu’il en a la volonté, je ne peux m’empêcher de penser à la gigantesque supercherie qu’est devenu l’enseignement de l’allemand en France…

Certes, dans certaines académies, comme en Alsace ou à Versailles, le dynamisme est intact. Mais partout ailleurs, dans tout l’hexagone, les chiffres parlent d’eux-mêmes. Alors que les partenariats entre nos deux pays sont plus vivaces que jamais, que ce soit sur le plan économique, culturel ou sociologique, nos effectifs ont fondu comme neige au soleil, et les « postes fixes » se comptent sur les doigts d’une main. D’innombrables enseignants se retrouvent dans des situations de remplacements pérennes, souvent des années durant, faisant même d’épuisants trajets entre plusieurs établissements. Tenez, dans l’académie de Toulouse, nous accueillons cette année 27 stagiaires, alors qu’il est plus qu’évident que notre discipline est excédentaire…Ils ont pris les rares postes disponibles, avant d’être envoyés vers d’autres cieux où, gageons-le, on n’aura pas vraiment besoin d’eux, non plus…

Je ne reviendrai pas sur le pourquoi du comment, je me suis suffisamment exprimée à ce sujet dans d’autres tribunes, et ne sais toujours pas qui, de l’œuf ou de la poule, est responsable de cet état de fait.

http://www.huffingtonpost.fr/sabine-aussenac/manque-eleves-germanophones_b_1775203.html

Cette année encore, lors d’un magnifique repas collégial autour d’un échange (croyez-le ou non, le premier échange rencontré dans un établissement depuis une dizaines d’années, mais porté à bout de bras par des équipes administratives, en raison du turn over permanent des enseignants…), « on » m’a lancé au visage que « les professeurs d’allemand se sont coupés l’herbe sous le pied », entendez que nous, les professeurs, serions responsables de la « mort de notre discipline », de par une politique élitiste, des manuels poussiéreux…

Balivernes que tout cela. Voilà belle lurette que l’apprentissage de l’allemand n’est plus réservé aux « bonnes classes », en raison du collège unique et des cartes scolaires éclatées (j’ai par exemple souvent fait des remplacements en banlieue) ; nos méthodes sont innovantes, calquées sur les nouveaux programmes, tout aussi ludiques et performantes que celles des anglicistes ou hispanisants, même si, je vous l’accorde, la montée d’Hitler au pouvoir ou les déclinaisons font moins rêver que Mandela ou une chanson de Lady Gaga…

Non, il y a bien quelque chose de pourri au royaume du franco-allemand, et c’est dans le cadre de l’enseignement que ce malaise transparaît le plus ouvertement, malgré l’engouement de nos publicitaires pour « DAS Auto » et les coupes du monde remportées, malgré l’apitoiement autour de ce pauvre Schumi et les festivités autour de ce jubilée berlinois.

Parce qu’il faudra un jour qu’on m’explique le silence radio des inspecteurs du primaire devant des départements entiers sans une seule classe offrant la possibilité de débuter l’allemand (je pense au Gers où j’ai vécu sept ans, mais c’est le cas dans d’innombrables coins de France…), ou celui de nos décideurs dans les arcanes de l’EN, là où « on »  a décidé depuis longtemps le primat de l’anglais et l’abandon de l’allemand comme première langue, se réfugiant un temps derrière de rares « bilangues » faisant débuter deux langues aux enfants, leur ôtant par là-même la possibilité de décider que l’allemand, et pas une autre langue, serait LEUR véritable PREMIÈRE langue…

Pourtant, les chiffres sont là, parlants, et je vous renvoie au superbe portail du Deutschmobil :

http://www.deutschmobil.fr/espace-pedagogique/pourquoi-apprendre-l-allemand/

Je pourrais aussi vous parler des recruteurs qui favorisent les candidats germanistes, des fabuleuses possibilités d’embauche non seulement outre-Rhin, mais en …Suisse, où les employeurs recherchent des personnes maîtrisant la langue de Goethe, ou en Autriche, voire même en …Belgique, dont l’allemand est la troisième langue officielle…

Mais le problème dépasse largement le cadre de l’éducation nationale. Ce soir, à l’heure où j’écris ce texte, les deux JT viennent de lancer leurs titres. Aucune des grandes chaînes ne diffuse d’émission spéciale, et la commémoration allemande n’apparaît qu’en troisième ou quatrième position…Il y aura bien un petit direct, mais rien de plus, et TF1 poussera le vice jusqu’à mettre aussi un titre sur le 11 novembre. Une fois de plus, à l’heure où nous devrions penser et agir en Européens, en France, nous nous réfugions derrière le chant du coq et nos frilosités ancestrales…

Tout le monde le sait, il y a encore, et bien souvent, des rivalités, des rancœurs qui ont la peau dure…Dans son superbe blog, Grégory Dufour évoque ici la germanophobie :

http://www.gregorydufour.eu/Interview-sur-la-germanophobie-en-France-sur-Antenne-Saar_a5.html

On pourrait aussi relire cet article :

http://www.atlantico.fr/decryptage/france-est-elle-encore-germanophobe-georges-petite-histoire-germanophobie-georges-valance-flammarion-1676609.html

Bref, je ne vais pas crier haro sur le baudet envers de pauvres parents d’élèves qui, de toutes façons, baignent depuis leur propre enfance dans un environnement où l’Allemand est celui qui tient le lance-flammes et brûle la belle Romy dans le Vieux Fusil –version hard- ou, dans le meilleur des cas,-version soft- donne des ordres en gesticulant et hurlant dans La Grande Vadrouille, qui passe au moins une fois par an à la télévision, et où l’allemand est donc une langue éructée et tonitruante, qu’ils estiment difficile, et qu’ils vont épargner à leur enfants…

Ce soir, Berlin est en liesse, et la France s’en fout.

On m’a volé, une fois de plus, le Mur de Berlin.

(Cette tribune s’inspire en partie d’un texte écrit en 2009 et retravaillé ici :

http://sabine-aussenac-dichtung.blogspot.fr/2014/11/die-gestohlene-mauer.html )

 

Sabine Aussenac.

« …le portail gauchi des étés oubliés » : à propos du Grand Concours de poésie de Hildesheim 2014

« …le portail gauchi des étés oubliés » : à propos du Grand Concours de poésie de Hildesheim 2014

 http://lyrik-bestenliste.de/sites/wettbewerb.htm

Imaginez toute une ville réunie autour de la poésie, d’un évêché, et d’un projet.

Peu probable en notre république laïque, férue de sa sacro-sainte séparation de l’Église et de l’État, très occupée actuellement à régenter les voiles et autres cantines hallal, et toujours prête à d’interminables querelles…de clochers.

Chez nos voisins d’outre-Rhin, tout est différent. Et c’est bien en partenariat avec l’évêché de la ville de Hildesheim, non loin de Hanovre, que c’est concrétisé le quatrième concours de poésie de la ville, le Hildesheimer Lyrik-Wettbewerb 2014, qui a réuni 1200 participants du monde entier, puisque les auteurs ont écrit, en allemand, depuis les USA, le Brésil, la Hongrie…, dont le plus jeune a 6 ans, et le doyen 88 !

Il suffisait de s’inscrire sur un forum et de poster un texte, et ce ne sont pas moins de 80 000 « clics » qui ont fait de cette manifestation un véritable portail de la poésie, en démontrant une fois de plus l’actualité, la modernité et la nécessité.

Certes, ici, nous avons le Printemps des Poètes. Mais avouons qu’en dehors de ces manifestations pré-estivales ponctuelles, qui plus est noyautées par un gouvernement central poétique aux lois d’airain (j’en suis par exemple exclue, le président, Monsieur Siméon, m’ayant écrit que ma poésie était « démodée, peu adaptée aux exigences actuelles… ») la poésie se terre dans ses petits souliers, réservée soit à des élites lisant des poètes morts publiés par de grandes maisons, soit à de poussiéreux concours rétribuant leurs lauréats en « médailles », alors que le peuple, pourtant, réclame à hauts cris, en plus du pain et du cirque, des vers ! Car en France aussi, les forums de poésie font florès, on s’y bouscule, s’y rencontre, s’y exprime, et ce hélas dans le plus grand silence médiatique et éditorial…

C’est pourquoi il me paraît important d’exposer cette belle initiative, qui a su mettre en avant la vitalité de la poésie, en acceptant sur ce forum d’expression toutes les formes, ne clivant pas ce concours en « forme classique » et autres « vers libres », donnant simplement, cette année encore, un thème de réflexion, qui était : « Was mir heilig ist », « Ce qui pour moi est sacré ». L’affiche du concours dénotait elle aussi d’une belle modernité, avec cette croix recouverte d’un billet de 50 euros et les mots « hab und sein » (avoir et être), tandis que se bousculaient pêle-mêle des photos du Dalaï Lama, de Jimmy Hendrix, d’un ballon de foot et…d’un postérieur féminin bien encadré par un mini short !

lyrikwettbewerb_titel

001-Was-mir-heilig-ist__-Bi

Car la poésie, c’est aussi le vivant. On écrit et on lit de la poésie depuis que le monde est monde, et rien n’est plus triste que notre époque qui l’a reléguée à cette place de sous-fifre littéraire, et que notre pays dont les ministres de l’éducation ont privé des enfants de « récitation » et dont les éditeurs ont privé les lecteurs de vers !

À Hildesheim, toute une ville a mis la main à la pâte. Les sponsors se sont bousculés, des mécènes privés aux différentes institutions, de la Sparkasse au Landkreis, et la brochure rassemblant les poètes lauréats est à présent distribuée gratuitement dans le réseau de bus, où circulent quotidiennement 50 000 passagers, tout en s’affichant dans les rues de la ville. La page web www.lyrik-bestenliste.de permet aussi de lire les poèmes primés par le jury et les 99 poèmes choisis par les lecteurs. Car que seraient la vie et le quotidien sans la poésie ?

« Les choses essentielles de la vie demeureraient imperceptibles- indicibles, s’il n’y avait pas la littérature, la poésie. Les poèmes peuvent consoler er adoucir, éveiller et donner courage. Un poème ne pose pas de frontières, ne vous coupe pas des autres, au contraire, il élargit l’horizon et ouvre une fenêtre vers un autre monde. », dit ainsi Jo Köhler, responsable du Vorstand des Forum-Literaturbüro.

(„Die wesentlichen Dinge des Lebens sind unfassbar- unsagbar, gäbe es nicht die Literatur, die Poesie. Gedichte können trösten und besänftigen, aufrütteln und Mut machen. Ein Gedicht tröstet nicht aus und ab, sondern weitet den Horizont und öffnet ein Fenster in eine andere Welt.“)

Vous retrouverez les membres du jury sur le site internet dédié, et je voudrais simplement traduire quelques vers parmi les poèmes retenus…Il n’est pas facile de traduire la poésie, je m’emploie donc modestement, tentant de mêler ma propre sensibilité poétique et mon bilinguisme. Je suis cependant persuadée que la poésie est aussi universelle que l’art, et qu’une langue étrangère peut émouvoir. Ainsi, hier soir, mon fils m’a fait découvrir un groupe de musique islandaise, et j’ai été bouleversée par la musicalité de ces paroles qui pourtant m’étaient totalement étrangères…

https://www.youtube.com/watch?v=eS3XtJUSJTs

Voici donc en miscellanées de vers quelques extraits poétiques du concours de Hildesheim.

La double gagnante, porteuse du Grand Prix et aussi lauréate du vote des internautes, est Angelika Seithe, 69 ans, auteure et psychothérapeute de Wettenberg, Allemagne. Elle nous dit que l’écriture poétique fait partie de sa vie, « en tant que joie de la création, moyen de sublimation et source de jugement de valeurs »…

 Le voile du soleil

 

Des cabanes de mots nous habitons

attendant derrière la plage

Avant le coucher du soleil nous allons pêcher

jetons le filet

en espérance de pêche miraculeuse

de phrases d’argent mouvantes et miroitantes

 

Ne rapportant que le voile

du soleil dans la barque

 

Assez pour la journée

 

( Den Schleier der Sonne

 

In Worthütten wohnen wir

hocken hinter den Strand

Vor Sonnenaufgang gehen wir fischen

werfen das Netz

hoffen auf Schwärme

auf Sätze beweglichen Silbers

 

Ziehen nichts als den Schleier der

Sonne ins Boot

 

Genug für den Tag )

http://www.angelica-seithe.de/joomla/

Ma préférence personnelle va je crois au texte de Dagmar Scherf, 72 ans, de Friedrichsdorf, en Allemagne. Elle nous apprend que la poésie est « son axe de vie. Expression et approfondissement de son être au monde »

 

Un été en Franconie

 

Voilà les jours parfaits-

 

Quand derrière le soleil de juillet

dort le grand dragon,

quand la pierre et la terre se fendillent,

perceptibles,

à portée de main,

comme une peau familière.

 

Quand les buissons de sureau,

qui en hiver nous fixaient de leur désespérance,

comme si l’été était mort à jamais,

quand les buissons de sureau

fièrement tendent leurs verts éclatants

par-dessus des éboulis de murs empierrés,

en silence, vers le soleil.

 

Parfois s’ouvre alors

en grinçant doucement

le portail gauchi des étés oubliés.

Un enfant est debout derrière la grille,

dans la poche du tablier l’odeur entêtante

d’une fleur de sureau

et des grumeaux de terre entre les orteils.

 

Le grand dragon cligne des yeux vers la lumière,

étend sa peau craquelée

et s’assoupit à nouveau.

 

Voilà les jours parfaits-

 

(Fränkischer Sommer

 

Das sind die wunschlosen Tage-

 

Wenn unter der Julisonne

das Drachentier schläft,

wenn Stein und Erde rissig werden,

fühlbar,

greifbar,

wie eine vertraute Haut.

 

Wenn die Holunderbüsche,

die winters so trostlos starrten,

als käme kein Sommer mehr,

wenn die Holunderbüsche

ihr strotzendes Grün

über bröckelnde Mauern hinweg

still in die Sonne halten.

 

Manchmal öffnet sich dann

leise knarrend

das schiefe Hoftor vergessener Sommer.

Ein Kind steht am Zaun,

in der Schürzentasche den starken Geruch

einer Holunderblüte

und Erdkrummen zwischen den Zehen.

 

Das Drachentier blinzelt ins Licht,

dehnt die rissige Haut

und schläft wieder ein.

 

Das sind die wunschlosen Tage-)

http://www.dagmar-scherf.de/index.php?page=veroeffentlichungen

 

Me touchent aussi beaucoup les „Augenblicke“ (les « Instants ») de Michael Starcke, 64 ans, de Bochum, en Allemagne, qui a reçu quelques prix littéraires et a autoédité ses textes. Ils me rappellent les « Instanti » de Borges…https://schabrieres.wordpress.com/2008/11/20/jorge-luis-borges-instants/

Instants

 

Parmi tout

ce que je rencontre,

ce sont toujours seulement les

instants

qui sont pour moi sacrés.

 

celui lors duquel mon père

rompit son silence

après un passage de frontière,

pays collinaire et touffeur de l’après-midi,

regards méprisants.

 

celui qui décida

du moment de la rencontre avec

mon premier amour,

malade de passion,

en désir de mourir,

libre de toute contrainte.

 

ce moment où la fièvre monte

et cette certitude qu’il n’y aurait

qu’un chemin

pour se trouver,

la douleur,

le soleil du soir,

ma parole mise en gage.

 

ce sont toujours seulement les instants,

qui pour moi sont sacrés,

l’annonce de la paix

en quelque lointain que ce soit,

la beauté d’une Blanche-Neige,

l’amour pour une femme

qui ne s’intéresse pas

à moi.

 

ce matin le champ de maïs

en lisière de la ville.

j’ai vu le vent se perdre en lui,

mais n’entendais aucun bruissement.

 

( augenblicke

 

von allem,

was mir begegnet,

sind es immer nur

augenblicke,

die mir heilig sind.

 

der, als mein vater

sein schweigen brach

nach einem grenzübertritt,

hügelland im nachmittagsdunst,

verächtliche blicke.

 

der, der entschied,

wie ich der ersten

liebe begegnet bin,

krank vor sehnsucht,

mit der absicht zu sterben,

keinem zwang unterworfen.

 

der, wenn das fieber steigt

und die einsicht,

es gebe nur einen Weg,

um sich zu finden,

den schmerz,

die abendsonne,

mein verpfändetes wort.

 

Immer sind es nur augenblicke,

die mir heilig sind,

eine meldung vom frieden

in welcher ferne auch immer,

schneewittchenschönheit,

die liebe einer frau,

die sich nicht

für mich interessiert.

 

heute morgen das maisfeld

am rande der stadt.

ich sah, dass

der wind sich in ihm verfing.

aber hörte kein rascheln.)

http://www.michael-starcke.de/

Je prendrai peut-être le temps de traduire d’autres poèmes, et de citer plus longuement les autres auteurs. Car je ne veux pas oublier Ingeborg Brenne-Markner, Uwe Müller, Raphaela Gentemann, Maja Loewe, Anna Diouf, Christa Issinger, Flora von Bistram, ni Lara Mensen, la benjamine, ni Marlene Wieland, la doyenne des lauréats, avec ses 81 printemps !

Je vous laisse aussi le soin d’aller flâner sur le site et de lire des poèmes… http://lyrikwettbewerb.forumieren.de/f13-gedichte-2014-zur-abstimmung-durch-autor_innen

Le mot de la fin sera celui de l’Évêque de Hildesheim, Monseigneur Norbert Trelle, qui cite Peter Handke :

« Mais  nous- oui, nous- ne renoncerons pas à cela : à la poésie, cette trouée vers le Divin. »

http://www.sabineaussenac.com/cv/portfolios/prix-de-poesie-de-hildesheim-2014

http://www.sabineaussenac.com/cv/portfolios/ein-aprikosensommer-prix-de-hildesheim-2014

Un été d’abricots attend devant la porte

 

 

 

Une hirondelle aux douceurs de lavande attend ciel neuf.

 

L’arc-en-ciel fait claquer ses couleurs à travers le désert, une pluie de chants nouveaux abreuve la terre.

 

Jouer à colin-maillard dans le désastre des bonheurs perdus: viens, et trouve mes soleils.

 

Rouillé, l’air de notre amour étouffe devant la grille de la vie. Je le peins de couleurs bariolées, jusqu’à la résurrection.

 

J’entends ton coeur en larmes et te brode en tendresse angélique de nouvelles ailes pour la vie. Crois-moi: tu apprendras à voler.

 

Un été d’abricots attend devant la porte. Oh, comme le jour est juteux, et la nuit sucrée!

 

Chercher des étoiles en pays de déserts, et y trouver de l’eau. La source miroitante a un goût d’infinis, notre peur disparaît à la vitesse d’une comète.

 

 

(Ein Aprikosensommer wartet vor der Tür

 

Lavendelsanft wartet die Schwalbe auf einen neuen Himmel.

 

Der Regenbogen knallt seine Farben durch die Wüsten, es regnen neue Lieder auf die Erde.

 

Blinde Kuh spielen im Desaster der verlorenen Wonnen; komm und finde meine Sonnen.

 

Verrostet erstickt unsere Liebesluft am Gitter des Lebens. Ich male sie kunterbunt, bis zur Auferstehung.

 

Ich höre dein weinendes Herz und sticke engelssanft dir neue Flügel fürs Leben. Glaube mir: Du wirst fliegen lernen.

 

Ein Aprikosensommer wartet vor der Tür. Oh wie saftig der Tag, wie süss die Nacht!

 

Im Wüstenland Sterne suchen, und dabei Wasser finden. Die blizende Quelle schmeckt himmlisch, kometenhaft verschwindet unsere Angst.)

http://lyrik-bestenliste.de/sites/links.htm

*** Bientôt Noël…:)

http://www.amazon.fr/Prends-Soin-Amour-Beaut%C3%A9-Monde/dp/1447629868/ref=la_B00K0ILDZS_1_4?s=books&ie=UTF8&qid=1414416053&sr=1-4

http://www.thebookedition.com/fiat-lux-sabine-aussenac-p-116155.html

et mon blog de poésie allemande:

http://sabine-aussenac-dichtung.blogspot.fr/

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Oh Capitaine mon Capitaine…

Oh Capitaine mon Capitaine…

 

 affiche

 

« On ne lit pas ni écrit de la poésie parce que c’est joli. On lit et écrit de la poésie car on fait partie de l’humanité. Et l’humanité est faite de passions. La médecine, le droit, le commerce sont nécessaires pour assurer la vie, mais la poésie, la beauté, la romance, l’amour, c’est pour ça qu’on vit. »

Voilà. Mon fils de seize ans vient de découvrir le Cercle des poètes disparus en ce 14 août 2014, trois jours après le suicide de Robin Williams…

Je ne vous parlerai pas ce soir de Madame Doubtfire, ni de Will Hunting, ou de Peter Pan. Même si mes filles, elles, ont grandi avec Madame Doubtfire, qu’elles ont vu et revu en pensant à leur papa dont j’étais séparée. Le talent protéiforme de Robin Williams est extraordinaire, et j’allume presque chaque matin la radio en imaginant un « gooooooooooooooood morning France » sur France Info…

C’est de John Keating dont je souhaiterais me souvenir, avant tout, car il aura marqué ma carrière de prof. Oh, bien pitoyable « carrière », entre rapports d’inspection bien moyens et remplacements pitoyables, à des années lumières de mon domicile, puisque nous n’avons plus assez d’élèves, en allemand…

Mais j’aurais essayé. D’inculquer aux élèves ce devoir d’insolence. De leur prouver que Frost avait raison en disant que nous devons toujours choisir le chemin le moins fréquenté de la forêt. Et que « peu importe ce qu’on pourra vous dire, les mots et les idées peuvent changer le monde. »

Cette scène inaugurale de l’arrachage des pages d’introduction de ce manuel voulant soupeser la poésie et l’analyser comme un problème de maths est, pour moi, la littéraire, d’une jouissance ABSOLUE.

Car mon monde ne se soupèse pas. Car mes rêves ne se comptabilisent pas. Car ma vie n’est pas une équation.

De même, voir ces élèves jouer au football en écoutant l’Hymne à la joie, ou les regarder shooter après avoir déclamé une citation est comme « vivre intensément et sucer toute la moelle secrète de la vie. » Mon fils, bien peu sportif, mais plutôt intello, a eu devant cette scène le regard brillant de ceux qui vivent une révélation : « Désormais je prendrai les feuilles de mon calendrier de citations avant les cours d’EPS », m’a-t-il dit…

Chaque minute de ce film est un petit bonheur, de ceux que l’on roule en boule au fond de son mouchoir pour les retrouver le soir, et s’en imprégner intensément. Caillou blanc de Petit Poucet, étoile du Petit Prince comme celle évoquée par Zelda, la fille de Robin, le jour de sa disparition, ou simplement rêve à conserver, à veiller, à chérir.

« Je ne vis pas pour être un esclave mais le souverain de mon existence. » Ne devrions-nous pas, nous, les professeurs, commencer chacun de nos cours par cette maxime ? N’est-ce pas là le sel même de la vie, la substantifique moelle de l’éducation, cette idée de la souveraineté de l’être et de la liberté de penser ? « À présent dans cette classe, vous apprendrez à penser par vous-même, vous apprendrez à savourer les mots et le langage ! »

Ma belle-sœur, récemment, tentait d’expliquer à mon fils, tout heureux de passer en L et d’être libéré des maths qu’il n’aime pas trop, que c’était une bêtise absolue, que les maths étaient le fondement de l’existence, la pierre philosophale de notre monde qui ne tenait que par l’idée mathématique, depuis les dosages d’un quatre-quarts jusqu’au pilotage d’un bombardier…

Mais justement, non. Nous sommes tous différents, et la liberté de mon fils passera peut-être par sa volonté de faire du théâtre, comme le jeune Neil, en lieu de place de devenir médecin…Et son choix sera le bon, s’il est en cohérence avec son désir, avec ses envies, avec sa vie : « Je partis dans les bois parce que je voulais vivre sans me hâter. Vivre intensément et sucer toute la moelle secrète de la vie. »

J’ai aimé ce film, oh, comme je l’ai aimé. Jeune professeur qui n’aurait jamais voulu devenir professeur, puisque je ne voulais qu’écrire, j’y ai senti qu’au-delà des déclinaisons allemandes, je pourrais peut-être aussi parler de la poésie romantique ; qu’au-delà du nazisme, je pourrais aussi évoquer Schiller et les paroles de l’Hymne à la joie ; qu’au-delà des sempiternelles ritournelles des réformes successives de l’Éducation Nationale, je pourrais garder un cap, un seul, celui de la liberté.

« Écoutez ce que dit Whitman : « Ô moi ! Ô vie !… Ces questions qui me hantent, ces cortèges sans fin d’incrédules, ces villes peuplées de fous. Quoi de bon parmi tout cela ? Ô moi ! Ô vie ! ». Réponse : que tu es ici, que la vie existe, et l’identité. Que le spectacle continue et que tu peux y apporter ta rime. Que le spectacle continue et que tu peux y apporter ta rime… Quelle sera votre rime ? »

Quelle sera la rime de nos élèves, de nos enfants ? Ce soir, à quelques encablures de la rentrée 2014 , entre les morts d’Ukraine et ceux de Gaza, entre les enfants Yazidi que l’on égorge et ceux atteints d’Ebola que l’on emmure, dans un pays dit en crise, quelle sera la rime de nos enfants dans nos villes peuplées de fous ?

« C’est dans ses rêves que l’homme trouve la liberté, cela fut, est, et restera la vérité. »

Il faudra rêver, mon fils, il faudra rêver, chers élèves, encore, et toujours.

Oh Capitaine, mon Capitaine, tu es parti. Un jour, il y a longtemps, quand j’avais encore des élèves dans mes cours d’allemand, certains aussi dont montés sur leurs tables, au dernier jour de l’an.

Adieu, Mister Keating.

https://www.youtube.com/watch?v=kw5N3w0m6hU

Adieu, Robin. Merci.

http://archives-lepost.huffingtonpost.fr/article/2011/06/14/2522542_baccalaureus.html

Je devins une enfant de l’Europe

 

2012-10-12-Capturedcran2012101216.30.06

Vous savez, moi non plus, je ne sais pas encore très bien pour qui je voterai, dimanche. Peut-être pour cette liste féministe, même s’il faut imprimer le bulletin de chez soi. Ou sans doute Modem, parce que leur clip de campagne est sublime, ainsi que leur « Faites l’Europe, pas la guerre »…

Parce que « mon » Europe est celle de l’émerveillement de la paix. Mon Europe existe car mes parents, une sublime Romy rhénane et un jeune Castrais beau comme un camion, qui s’étaient rencontrés dans une auberge de jeunesse,  qui lisaient Prévert en écoutant Mouloudji, qui s’écrivirent des cartes et des lettres des mois durant, entre Londres, l’Allemagne et le pays tarnais, ont eu le culot de traverser les frontières de la haine et d’oser braver les regards obliques des anciens résistants. Mon Europe est celle d’une enfance binationale incroyablement exotique, et, oui, j’aime mes deux patries, mais encore plus cette idée d’être issue de la paix, de la tolérance, de la résilience des nations.

Et puis il y a tous mes souvenirs incroyablement « kitsch », de l’Eurovison –la vraie, l’unique, celle où ma mère et sa sœur (qui a…aussi épousé un Français !) s’appelaient pour commenter, tout comme ma sœur (qui vit…en Allemagne et qui a épousé un Allemand !) et moi nous appelions aussi…- aux hurlements de joie poussés, dès septembre en découvrant, au LIDL, puisque la mondialisation touche aussi nos nourritures terrestres, les premiers « Marzipan » de Noël, et, inversement, cette fierté d’être « Française » en traversant hors des clous outre-Rhin, pour le plaisir de montrer mon esprit si différent, si rebelle, si libre…

Parce l’Europe, c’est ça, aussi, au-delà de la PAC et du Parlement : cette certitude que, oui, nous sommes des dizaines de pays différents, mais qui avons le pouvoir et surtout la LIBERTÉ d’avancer ENSEMBLE, en fédérant nos richesses.

Alors dimanche : votez !!!!!!!!!!!!!!!!!!!!!!!!!!!!!!!!!!!!!!!

 

 2012-10-12-Capturedcran2012101216.30.30 (1)

(Mes grands-parents, Anneliese et Erich, Allemagne année zéro…Vivre, à nouveau…)

J’ai dix ans.

 Je suis dans le jardin de mes grands-parents allemands, à Duisbourg. Plus grand port fluvial d’Europe, cœur de la Rhénanie industrielle, armadas d’usines crachant, en ces années de plomb, des myriades de fumées plus noires les unes que les autres, mais, pour moi, un paradis…

J’adore la grande maison pleine de recoins et de mystères, la cave aménagée où m’attendent chaque été la poupée censée voyager en avion tandis que nous arrivons en voiture-en fait, la même que chez moi, en France !-, la maison de poupées datant de l’enfance de ma mère, avec ses petits personnages démodés, les magnifiques têtes en porcelaine, la finesse des saxes accrochés dans le minuscule salon… J’aime les tapis moelleux, la Eckbank, ce coin salle à manger comportant une table en demi-lune et des bancs coffre, les repas allemands, les mille sortes de pain, les charcuteries, les glaces que l’on va déguster chez l’Italien avec mon arrière-grand-mère… Je savoure avec un infini plaisir les trajets dans la quatre cent quatre familiale, les maisons qui changent d’allure, les briquettes rouge sombre remplaçant peu à peu notre brique toulousaine et la pierre, les seaux de chocolat Côte-d’or achetés à Liège, les petites barrières en croisillon de bois, les longues formalités à la Douane- c’est surtout au retour que mon père cachait des appareils Grundig et le Schnaps !

J’aime aussi les promenades au bord du Rhin, voir défiler les immenses péniches, entendre ma grand-mère se lever à cinq heures pour inlassablement tenter de balayer sa terrasse toujours et encore noircie de scories avant d’arroser les groseilliers à maquereaux et les centaines de massifs… J’adore cette odeur d’herbe fraîchement coupée qui, le reste de ma vie durant, me rappellera toujours mon grand-père qui tond à la main cette immense pelouse et que j’aide à ramasser le gazon éparpillé… Et nos promenades au Biegerhof, ce parc abondamment pourvu de jeux pour enfants, regorgeant de chants d’oiseaux et de sentes sauvages, auquel on accède par un magnifique parcours le long d’un champ de blés ondoyants… C’est là tout le paradoxe de ces étés merveilleux, passés dans une immense ville industrielle, mais qui me semblaient azuréens et vastes.

http://www.duisburg.de/micro2/duisburg_gruen/oasen/parks/102010100000253135.php

Je parle allemand depuis toujours, puisque ma mère m’a câlinée dans la langue de Goethe tandis que mon père m’élevait dans celle de Molière. Ce bilinguisme affectif, langagier, culturel, me fonde et m’émerveille.

C’est une chance inouïe que de grandir des deux côtés du Rhin…

J’aime les sombres forêts de sapins et les contes de Grimm, mais aussi les lumières de cette région toulousaine où je vis et les grandeurs de cette école de la République dont je suis une excellente élève, éduquée à l’ancienne avec des leçons de morale, les images d’Épinal de Saint-Louis sous son chêne et tous les affluents de la Loire… Ma maman a gardé toutes les superbes traditions allemandes concernant les fêtes, nos Noëls sont sublimes et délicieux, et elle allie cuisine roborative du sud-ouest et pâtisseries d’outre-Rhin pour notre plus grand bonheur, tandis que même Luther et la Sainte Vierge se partagent nos faveurs, puisque ma grand-mère française me lit le Missel des dimanches et ma mère la Bible pour enfants, ce chiasme donnant parfois lieu à quelques explications orageuses…

Bien sûr, il y a les autres. Les enfants ne sont pas toujours tendres avec une petite fille au visage un peu plus rond que la normale, parfois même habillée en Dindl, ce vêtement traditionnel tyrolien, qui vient à l’école avec des goûters au pain noir et qui écrit déjà avec un stylo plume- je serai je pense la première élève tarnaise à avoir abandonné l’encrier…

Un jour enfin viendra où l’on m’appellera Hitler et, inquiète, je commencerai à poser des questions…Bientôt, vers onze ans, je lirai le Journal d’Anne Franck et comprendrai que coule en moi le sang des bourreaux, avant de me jurer qu’un jour, j’accomplirai un travail de mémoire, flirtant longtemps avec un philosémitisme culpabilisateur et avec les méandres du passé. Mon grand-père adoré, rentré moribond de la campagne de Russie, me fera lire Exodus, de Léon Uris, et je possède aujourd’hui, trésor de mémoire, les longues et émouvantes lettres qu’il envoyait depuis l’Ukraine, où il a sans doute fait partie du conglomérat de l’horreur, lui-même bourreau et victime de l’Histoire… Il écrivait à ma courageuse grand-mère, qui tentait de survivre sous les bombes avec quatre enfants, dont le petit Klaus qui mourra d’un cancer du rein juste à la fin de la guerre, tandis que ma maman me parle encore des avions qui la terrorisaient et des épluchures de pommes de terre ramassées dans les fossés…

Cet été-là, je suis donc une fois de plus immergée dans mon paradis germanique, me gavant de saucisses fumées et de dessins animés en allemand, et je me suis cachée dans la petite cabane de jardin, abritant des hordes de nains de jardin à repeindre et les lampions de la Saint-Martin.

https://www.google.fr/maps/@51.3852866,6.7505207,41m/data=!3m1!1e3?hl=fr

J’ai pris dans l’immense bibliothèque Le livre de la jungle en allemand, richement illustré, et je compte en regarder les images. Dehors, l’été continental a déployé son immense ciel bleu, certes jamais aussi limpide et étouffant que nos cieux méridionaux, mais propice aux rêves des petites filles binationales… Le Brunnen, la fontaine où clapote un jet d’eau, n’attend plus qu’un crapaud qui se transformerait en prince pour me faire chevaucher le long du Rhin et rejoindre la Lorelei. Je m’apprête à rêver aux Indes flamboyantes d’un anglais nostalgique…

Je jette un coup d’œil distrait à la première page du livre et, soudain, les mots se font sens. Comme par magie, les lettres s’assemblent et j’en saisis parfaitement la portée. Moi, la lectrice passionnée depuis mon premier Susy sur la glace, moi qui ruine ma grand-mère française en Alice et Club des cinq, qui commence aussi déjà à lire les Pearl Buck et autres Troyat et Bazin, je me rends compte, en une infime fraction de seconde, que je LIS l’allemand, que non seulement je le parle, mais que je suis à présent capable de comprendre l’écrit, malgré les différences d’orthographe, les trémas et autres SZ bizarroïdes…

Un monde s’ouvre à moi, un abîme, une vie.

C’est à ce moment précis de mon existence que je deviens véritablement bilingue, que je me sens tributaire d’une infinie richesse, de cette double perspective qui, dès lors, ne me quittera plus jamais, même lors de mes échecs répétés à l’agrégation d’allemand… Lire de l’allemand, lire en allemand, c’est aussi cette assurance définitive que l’on est vraiment capable de comprendre l’autre, son alter ego de l’outre-Rhin, que l’on est un miroir, que l’on se fait presque voyant. Nul besoin de traduction, la langue étrangère est acquise, est assise, et c’est bien cette richesse là qu’il faudrait faire partager, très vite, très tôt, à tous les enfants du monde.

Parler une autre langue, c’est déjà aimer l’autre.

Je ne sais pas encore, en ce petit matin, qui sont Novalis, Heine ou Nietzsche. Mais je devine que cette indépendance d’esprit me permettra, pour toujours, d’avoir une nouvelle liberté, et c’est aussi avec un immense appétit que je découvrirai bientôt la langue anglaise, puis le latin, l’italien… Car l’amour appelle l’amour. Lire en allemand m’aidera à écouter Mozart, à aimer Klimt, mais aussi à lire les auteurs russes ou les Haïkus. Cette matinée a été mon Ode à la joie.

Cet été-là, je devins une enfant de l’Europe.

 

Limoges mes croissants

 

Limoges mes croissants.

La quatre-cent-quatre de papa, et presque la Belgique. Chocolat Côte d’Or en apnée frontalière.

Les gouttes se chevauchent sur la vitre embrumée.

Les briques se font brunes, Ulrike ma poupée a pris l’avion.

Au réveil, je suis au bled : mon métissage à moi a la couleur du Rhin.

 

***

L’autre côté de moi

 

L’autre côté de moi sur la rive rhénane. Mes étés ont aussi des couleurs de houblon.

Immensité d’un ciel changeant, exotique rhubarbe. Mon Allemagne, le Brunnen du grand parc, pain noir du bonheur.

Plus tard, les charniers.

Il me tend « Exodus » et mille étoiles jaunes. L’homme de ma vie fait de moi la diseuse.

Lettres du front de l’est de mon grand-père, et l’odeur de gazon coupé.

Mon Allemagne, entre chevreuils et cendres.

 

***

Petite nixe sage

 

Cabane du jardinier. Petite nixe sage, je regarde

les images.

Les lettres prennent sens. La langue de Goethe, bercée à mon cœur, pouvoir soudain la lire.

Allégresse innommable du bilinguisme. L’Autre est en vous. Je est les Autres.

Cet été-là mon Hymne à la joie.