El d’Artagnan! #VicFezensac #Pentecôte #Férias #coronavirus #corrida #Gers #Prixlittéraire #Hemingway

Cette nouvelle, qui avait été écrite lors de ma première participation au Prix Hemingway, avait aussi été publiée dans le Huffington Post en 2012. Je la reposte en hommage à cette Féria de « Pentecôte à Vic » qui n’a pas eu lieu cette année… Et aux communautés gitanes du monde entier!

https://www.huffingtonpost.fr/sabine-aussenac/el-dartagnan-feuilleton-ete-_b_1745234.html

https://www.huffingtonpost.fr/sabine-aussenac/el-dartagnan-la-suite_b_1767229.html

Vic-Fezensac, juin 2011.

Des coquelicots. Rouges, bien sûr. Elle en avait rêvé toute la nuit, et elle savait pourquoi. Rouge, la couleur de la muleta. Rouge, la couleur du sang. Rouge, la couleur de la corrida. De cette corrida qui revenait, elle aussi, chaque nuit dans ses rêves.
Maria marchait le long de la route poussiéreuse et souriait. Le bus l’avait déposée non loin de la place principale, et elle allait passer sa soirée à servir des mojitos et des pastis à ces hommes un peu frustes, mais qui respectaient cette jeune fille qui venait tous les week-ends d’Auch pour gagner trois francs six sous et aider sa famille. Maria logeait au camping des bords du Gers, avec deux autres familles roms, originaires, elles aussi, d’Andalousie. Car les parents de Maria et sa grand-mère tentaient de se fixer dans le Gers pour soigner la lourde maladie de Pablo, son petit frère de onze ans. La route leur manquait, mais la santé de Pablo primait sur tout le reste. Les enfants étaient scolarisés, et Pablo, suivi à l’hôpital des enfants malades de Toulouse, surmontait lentement sa leucémie.

Maria vit l’affiche sur la porte du bar, et faillit tomber à la renverse. « Pentecôte à Vic : la Corrida du siècle ! » La photo datait de quelques années, montrant Antonio Ibáñez, alors jeune prodige des arènes, posant fièrement avec les représentants de l’empresa vicoise, avec le maire et l’équipe des organisateurs, dont elle connaissait à présent les visages. Beaucoup étaient des habitués du bistrot de Paulo. C’était lui ! C’était lui, Antonio, qu’elle voyait chaque nuit, lui avec qui elle passait des heures éblouissantes, dont elle rougissait au matin. Cette bouche avait effleuré son sexe longuement, ses mains l’avaient transportée de la poussière d’une arène aux soieries d’un lit, et elle connaissait chaque cicatrice de la peau ambrée du jeune homme, même celle sise à hauteur de la cuisse, celle où Maria posait sa bouche qu’elle faisait ensuite, très doucement, remonter vers…


La porte s’ouvrit, et le vieux Marcel sortit en rigolant de toute sa bouche édentée :
– Hé bé la pitchounette, c’est le cagnard du mois de juin qui te rend toute chose ?
Les rires fusèrent, mais Paulo, le patron, le béret vissé sur la tête, rabroua sa clientèle. Il l’adorait, sa petite serveuse, et elle était aujourd’hui comme sa fille, puisque lui et sa femme l’avaient prise sous leur aile, depuis leur rencontre dans un couloir d’hôpital, avant la guérison de leur Julie.
Maria fila derrière le bar, ses rêves de la nuit refoulés en catastrophe, et commença à servir les habitués et les touristes, de plus en plus nombreux en cette veille de week-end de Pentecôte. On arrivait de loin pour parcourir la petite cité gasconne, réputée pour cette féria printanière, et, même si certains la décriaient come une monstrueuse beuverie, elle n’en conservait pas moins un caractère festif et particulier. On attendait plus de 120 000 personnes pour ce beau week-end de juin, des passionnés de tauromachie, mais aussi des badauds, des parisiens « descendus » pour la fête, des salseros, qui s’entraînaient pour le festival Tempo Latino de l’été… Tout l’esprit de la Gascogne se retrouvait dans les ruelles joyeuses de Vic, dans les bars où le foie gras et le Tariquet côtoyaient les banderilles et le flamenco. Les effluves ibériques envahissaient les collines du Gers. Oui, l’Espagne poussait bien un peu sa corne aux portes de Toulouse, comme le chantait le grand Claude…

Les Copains d’abord joués à Vic…

La caravane était petite, mais propre et confortable. Maria, assise au coin de la table, tentait de réviser sa philo. Elle était en terminale, et espérait qu’un miracle se produirait avant la fin de l’année. Elle le savait: dans la communauté rom, personne ne faisait d’études. Son destin était tout tracé ; elle se marierait dans un an ou deux, aurait quatre ou cinq enfants, et irait parcourir les routes d’Europe, sa vie durant. Et ce n’est sûrement pas celui qui lui rendait visite en rêves qu’elle épouserait, non, car il restait un gadjo, même s’il était le plus grand des matadors du vingt-et-unième siècle. Elle serait mariée à quelqu’un de son clan. Qu’elle le veuille ou non.
Mais la jeune fille avait découvert autre chose, grâce à l’école, grâce à des rencontres avec des enseignants qui ne l’avaient jamais méprisée ou humiliée. Voilà presque cinq ans que sa famille était semi sédentarisée, et l’adolescente avait forcé l’admiration de tous ses professeurs, rattrapant son retard, s’intégrant à merveille, et faisant preuve d’une intelligence rare. Elle savait ce qu’elle voulait faire : étudier l’histoire de son peuple, puis s’engager dans la défense des siens. Elle voulait se faire passerelle entre sa communauté et cette France qu’elle aimait tant.
Et surtout, elle voulait que le petit Pablo guérisse, et qu’il puisse accéder à son rêve : Pablo voulait devenir torero, comme leur grand-père. Depuis leur enfance, abuela leur racontait les histoires de cet époux adoré, de ce matador des années trente dont la légende auréolait toujours les siens : le grand Juan Sanchez, celui que l’Espagne d’avant Franco adulait comme le Dieu des arènes, et que la communauté rom continuait de vénérer. Celui qui se faisait appeler El Gitano, oui, était encore solidement ancré dans la mémoire collective, et abuela passait des heures à raconter à ses petits-enfants comment son époux était passé de l’état de peone à celui de picador, puis comment sa dextérité et sa force avaient fait de cet anonyme un grand matador. El Gitano était tombé aux côtés des forces républicaines, dans un dernier combat, loin de l’arène, au cœur de la vie.
– Maria, montre-moi le traje de luces, s’il-te-plaît, supplia le petit Pablo, livide, allongé dans le lit au fond de la caravane.
La jeune fille soupira, le cœur serré devant les souffrances de son frère. Elle savait que sa grand-mère ne rentrerait pas tout de suite, et elle osa donc ouvrir la grande malle, et en sortir délicatement le costume de torero d’El Gitano, son « habit de lumières ». Pablo effleura les paillettes et les couleurs, fermant les yeux, et il sembla à cet instant à Maria que la vie revenait doucement rosir les joues pâles du petit, comme si la force du grand torero avait soudain redonné du courage à l’enfant.


On toqua à la porte. Maria prit le temps de ranger le costume avant d’aller ouvrir. Personne n’avait le droit de voir le seul trésor que possédait la famille Sanchez. Deux gendarmes et un huissier se tenaient sur le seuil et la saluèrent d’un air maussade. Ils lui apprirent d’un ton sec et définitif que sa famille disposait d’une semaine pour partir, sinon, ce serait la reconduite à la frontière. Et ce n’était pas la peine de discuter. Le recours présenté par l’association avait échoué, le préfet avait signé l’ordre d’expulsion. Le camping était un terrain municipal, réservé aux touristes, qui allaient commencer à affluer avant la manifestation de Vic, et puis cette situation précaire avait assez duré. Maria expliqua, cria, tempêta, parla de son bac, du traitement de Pablo, de son travail à Vic, de ses parents en passe de trouver un emploi ; rien n’y fit. Et puis ce n’était pas le moment de discuter, dit l’huissier, elle n’avait qu’à écouter les infos. La France virait au bleu marine, alors elle pouvait bien voir rouge, elle n’aurait certainement pas raison devant la loi.

Non loin de là, un jeune homme plantait sa tente. La belle nuit de juin serait longue, et il prenait tout son temps pour s’installer. Maria l’avait observé de loin, sans lui prêter vraiment attention, toute à sa dispute avec les représentants de l’ordre, et ne l’avait pas reconnu. Cependant, lorsqu’il se redressa et lui adressa un sourire radieux, la voyant assise sur la vieille chaise de toile, perdue dans ses pensées, le cœur de la jeune fille se mit à battre la chamade. C’était lui, à n’en pas douter. Sa fossette et son épi rebelle, ses grands yeux noirs, et ce sourire, un sourire à réveiller les morts, même lorsqu’il se contentait de l’esquisser : Antonio Ibáñez venait de planter sa tente dans la parcelle voisine.
Le jeune homme s’avança vers elle, et la regarda intensément. Il avait vu cette frêle jeune fille, vêtue pauvrement, mais aussi lumineuse que le soleil gersois, se dresser fièrement face aux gendarmes, les affronter, sans crainte. Il avait vu briller son regard de colère. Elle avait eu la dignité d’un taureau avant la mise à mort. Antonio venait de tomber éperdument amoureux de cette inconnue. Il s’arrêta devant la caravane et dit, dans un français presque parfait :
– Nous ne nous laisserons pas faire. Je vais vous aider. Je m’appelle Antonio Ibáñez de la Plata. Mon nom ne vous dit peut-être rien, mais je connais pas mal de gens, j’ai des relations dans les médias. Je vais appeler mon agent.
– Je sais qui vous êtes, répondit Maria, tentant de calmer les battements de son cœur. J’ai vu une affiche dans le bar où je travaille, à Vic. Mais… que faites-vous ici, dans ce petit camping, et à une demi-heure de Vic ? Pourquoi n’êtes-vous pas dans un hôtel ?
– J’ai besoin de calme, j’ai besoin d’être seul, et proche de la nature. Dès que je le peux, je campe, cela me rappelle mon enfance, dans les plaines mexicaines, quand mon père nous amenait, avec mes deux frères, camper dans les gorges du Sumidero. Je m’isole toujours un jour ou deux, avant la première corrida, pour réfléchir, me concentrer, prier… Venez, vous allez me raconter votre histoire, j’ai une heure avant de repartir à Vic pour la soirée.


Et les jeunes gens, profitant du retour d’abuela, qui surveillerait Pablo, partirent marcher le long des berges. Ils longèrent la rivière au soleil couchant, observèrent la Tour d’Armagnac qui se dressait fièrement aux côtés de la cathédrale Sainte-Marie, et parlèrent, dans un joyeux mélange d’espagnol et de français. Antonio raconta son enfance dans la ganaderia familiale, ses premières corridas, les cris et le silence, la puissance et la passion. Maria raconta les chemins de poussière, le soleil andalou, les feux de camp, et puis l’ancrage forcé dans la sédentarité gersoise. Ils s’arrêtèrent sur le pont de la Treille, et, au moment même où elle leva la main pour lui montrer les Pyrénées qui se profilaient à l’horizon, Antonio la saisit et la porta à ses lèvres.
– Querida, tu es si forte. Je veux que tu viennes me voir après-demain. Tu me porteras chance.

Vic était en fête. Les bandas jouaient depuis le matin, les ruelles bondées de rires et de cris, les mojitos coulaient à flots. Des nuées d’enfants se poursuivaient en criant « toro, toro », tandis que quelques vieilles mamies dodelinaient de la tête en souriant sur leur bancs, devant les maisons en pierre jaune du Gers. Maria se sentait à la fois épuisée et heureuse. Elle devait retrouver Antonio à la fermeture du bar, il lui avait proposé de la ramener à Auch, et elle termina donc son service dans une sorte d’état second. La lune était pleine. Les ruelles commencèrent à se vider. Au loin, un chien aboyait, et de délicieux parfums printaniers faisaient chavirer la nuit.


Elle attendit presqu’une heure, et puis elle pensa qu’il l’avait oubliée. Il fallait absolument qu’elle rentre, sa mère devait commencer à s’inquiéter. Normalement, Anne, l’une des serveuses du restaurant de la place, la raccompagnait en voiture, et elle était toujours de retour au camping avant une heure du matin. Elle partit donc, seule, sur la petite route de campagne. Tant pis, elle ferait du stop. Quelques voitures passèrent sans s’arrêter, pleines de jeunes gens déjà bien éméchés, trop, sans doute, pour la remarquer. Elle avait déjà parcouru plusieurs kilomètres au milieu des collines et des champs de tournesols lorsque la BM noire freina brutalement.
Ils étaient trois. Elle avait eu le temps de voir que ce n’était pas des gars de la région, avant de respirer leurs haleines plus qu’avinées. Celui qui semblait être le chef, casquette vissée sur un crâne rasé, ordonna aux deux autres de la plaquer contre le capot. Il ricanait. La lune éclairait la scène, et Maria, qui n’avait jamais peur, se mit à hurler lorsque le cran d’arrêt déchira son tee shirt. Sa poitrine nue jaillit comme une biche sous des phares, et les chasseurs avides poussèrent des exclamations de joie.
– On va te planter nos banderilles, pétasse !
– Toro, toro ! Allez, tu veux courir ? On va t’attraper, salope! C’est pour ça qu’on est venus de Paris ! Juste pour picoler et baiser des meufs de ploucs !
Le gros skin s’approcha et commença à lui lécher les seins en reniflant comme une bête fauve. Maria était terrorisée. Mais soudain, elle se dégagea en criant « hijo de puta ! », donna un énorme coup de genou dans les corones du gros porc et partit en courant sur la route déserte, sous les yeux médusés de ses agresseurs. La voiture d’Antonio arriva précisément à cet instant, et le jeune homme comprit instantanément la gravité de la situation. Il sauta à terre, prit Maria par la main et lui cria de monter. D’un coup d’œil, il s’assura qu’elle n’était pas blessée, que ces salauds ne l’avaient pas touchée.
Mais le skin s’était très vite remis du choc infligé par la belle en furie. Antonio n’eut pas le temps de remonter en voiture. Les trois voyous commencèrent à le tabasser, malgré les suppliques de la jeune fille. Elle eut le réflexe d’appeler des secours depuis le portable d’Antonio, qu’elle trouva sur le siège, et assista, impuissante, à la bagarre inégale. L’agilité et la force du torero ne pourrait avoir raison du nombre et des armes. Antonio faisait face aux trois fauves, le visage déjà couvert d’hématomes, mais debout, malgré les lames qui brillaient dans la nuit. Et il ne cessait de penser qu’il se trouvait à présent tel un taureau dans une arène, face aux banderilles qu’on voulait lui planter dans le corps, et qu’il lutterait, vaillamment, jusqu’à son dernier souffle. Le matador était devenu le taureau. Mais cette arène là était sordide.
La police arriva à ce moment là. Le skin bouscula Antonio démarra en trombe la dans la voiture du jeune homme : les clefs étaient restées sur le contact. Ses deux comparses avaient filé dans la BM, en apercevant les gyrophares dans le tournant, sans demander leur reste. Maria pleurait, cachant son torse avec ses bras. Soudain, Antonio se jeta à genoux et se mit à implorer la vierge. Le policier courut vers lui, pensant qu’il avait peut-être été grièvement blessé. Mais le jeune homme tourna vers Maria un visage défait en murmurant dans un souffle :
– Le costume. J’ai perdu mon costume…Mon habit de lumières…

Ils étaient assis dans la caravane, et la mère de Maria leur servait un verre de Moscatel, pendant que son père discutait avec les policiers. Maria tremblait encore, et Antonio avait le regard vide. Il avait fallu expliquer, encore et encore, passer au commissariat d’Auch pour déposer une double plainte, Maria avait même été conduite à l’hôpital pour un examen. Un interne avait badigeonné le visage tuméfié du jeune homme. Antonio n’avait plus décroché un mot. Et Maria pleurait. Elle ne pouvait plus s’arrêter de pleurer.
– C’est ma faute. Tout est de ma faute. Si je n’étais pas rentrée seule, ils ne m’auraient pas attaquée, et tu n’aurais pas été blessé…et ton costume…
– Arrête, Mariacita, lui souffla sa mère. Les victimes ne sont jamais les coupables, jamais. Tu l’as appris en philo, rappelle-toi.
– Mais comment il va faire, demain ? Comment ? Sans le costume !
La jeune fille avait crié, réveillant même Pablo, qui sortit de son lit en maugréant. En apercevant le matador, il écarquilla ses mirettes et se précipita vers lui. Ce sourire enfantin sembla soudain réveiller Antonio, qui sortit enfin de son mutisme. Il se tourna vers Maria et lui prit doucement les mains.
– Maria, j’aurais donné ma vie pour toi. Je suis si heureux d’être arrivé à temps, je ne me le serais jamais pardonné, s’il t’était arrivé quelque chose. En plus, tu sais bien que tout est de ma faute ; je ne pouvais pas deviner que les aficionados avaient tant de choses à me dire : Vic est une ville merveilleuse, nous avons mangé dehors, on a préparé la novillada… La soirée s’est prolongée, et… tu n’y es pour rien, Maria, pour rien.
– Mais, ton costume, alors ? balbutia Maria.
– Je vais repartir. Un torero ne peut pas combattre sans son costume. C’est impossible. Et puis il m’a été donné par ma mère, c’était celui de son oncle, le grand Balderas. Perdre cet habit, c’est perdre l’âme de ma famille, l’âme du Mexique. Je ne combattrai pas. Je suis nu, tu comprends. Sans mon costume, je suis une ombre.
– Non, pequeño, tu ne partiras pas.
Abuela se tenait devant eux, toute courbée, dans sa robe de chambre effilochée. Elle serrait contre son cœur le traje de luces de son mari, et elle le tendit au jeune homme, souriant de toute sa bouche édentée.
– Tiens, mon fils, c’est pour toi. Et tu seras le premier gadjo à toucher ce costume, et aussi le premier gadjo à épouser une fille de notre famille. Mais El Gitano aurait été fier de te connaître.
Un silence religieux se fit dans la caravane. Maria fut la première à le rompre, osant prendre la main d’Antonio, et en défiant son père du regard.
– Papa, ne t’énerve pas. Il ne m’a même pas embrassée. Abuela exagère, comme toujours. Par contre, Antonio a déjà parlé de nous au maire de Vic et à la presse ; ils vont voir ce qu’ils peuvent faire pour nous aider.
Antonio s’était levé. Il s’approcha de la vieille dame et l’enlaça longuement. Il lui chuchota quelque chose à l’oreille en espagnol, avant de se relever, le costume dans les mains, comme une offrande. Le petit Pablo se mit alors à applaudir de toutes ses forces. La caravane venait d’être transformée en arène, et Antonio venait d’y gagner une première fois, contre le sort.

Le soleil, de plomb. Le ciel, d’azur. Et le taureau, de jais. Sur les gradins bondés, le public s’était déchaîné. A midi, le paseo avait commencé pour la foule des Vicois et des aficionados venus de tous les horizons, et Antonio avait défilé, vêtu du costume sacré d’El Gitano. Il avait réussi à faire assoir Maria et sa famille dans la tribune d’honneur ; en passant, il jeta un regard de feu à la jeune fille, tel un chevalier saluant sa dame avant le tournoi. Le spectacle fut grandiose, et le jeune homme séduisit tout le public avec une superbe Manoletina, avant de porter l’estocade, sous le soleil gascon qui aurait pu être celui de Mexico, de Madrid ou de Nîmes. Car la corrida rassemble les peuples en rapprochant les hommes de leur destin. Antonio avait combattu un adversaire aussi noble que la vie elle-même.
Il créa la surprise en restant debout, au milieu de l’arène, après avoir couru vers les gradins pour s’emparer du micro du journaliste de La Dépêche. Face à un public médusé devant cette entorse au rituel, alors que le sable était encore brûlant du combat mené, il se mit à parler de la famille Sanchez, de l’abuela qui venait de lui sauver la mise en le revêtant du costume du célèbre El Gitano. En entendant ce nom, la foule se mit à murmurer comme un champ de tournesols sous l’Autan. Puis il évoqua le courage de Maria, ses projets, et surtout la maladie du petit Pablo, qu’il désigna du doigt. L’enfant, fièrement, se mit debout en souriant. Et puis l’expulsion. La reconduite à la frontière. L’errance, alors que les Sanchez souhaitaient justement ancrer leur histoire en terre gersoise, en terre taurine. Soudain, le maire se leva, descendit vers l’arène, et saisit à son tour du micro :
– Au nom de l’hospitalité gersoise et au nom de la solidarité taurine, je m’engage solennellement à accueillir cette famille à Vic.

La Dépêche, Sud-Ouest, mais aussi Libération et Le Figaro furent unanimes : l’esprit de la Corrida avait conquis même ses détracteurs. Antonio fit la une de nombreux quotidiens, tandis que la presse s’emparait de l’incroyable histoire du costume volé et de l’intervention d’un torero en faveur d’une famille rom. En quelques jours, c’est un pont d’or que la municipalité de Vic fit aux parents de Maria, leur attribuant une petite maison en cœur de ville et une carte de transports gratuite, pour qu’ils puissent se rendre aussi souvent que nécessaire à Toulouse pour y soigner Pablo. Le père de Maria fut embauché par l’association vicoise de tauromachie, tandis que le conseil général offrait une bourse à la jeune fille, afin qu’elle puisse en toute quiétude commencer ses études.
Antonio Ibáñez, que la presse avait surnommé « El d’Artagnan », avait remporté, en mousquetaire des temps modernes, cette double victoire : il avait combattu brillamment le taureau, mais aussi porté l’estocade à la frilosité administrative et politique.

Vic-Fezensac, juin 2021.

Maria reposa le combiné en souriant. Elle venait de recevoir un appel du responsable du Prix Hemingway. On réclamait son torero de mari pour qu’il accepte d’être le parrain de la manifestation de l’année suivante. El Gitano avait croisé l’écrivain dans les rues de l’Espagne en lutte… Bouleversée, mais ravie, elle sortit dans le jardin de la belle « gasconne » et s’installa à l’ombre de la terrasse, admirant les volets qu’elle venait de repeindre en bleu de Lectoure. Elle était heureuse de pouvoir à présent profiter de son congé de maternité, après ces années virevoltantes, passées à étudier le droit à Paris et à Barcelone, puis à exercer comme avocate dans un grand cabinet parisien. Elle avait bien mérité cette pause. Son I Phone la tira de sa rêverie : un MMS de son petit frère, à présent bel et bien guéri, et installé au Mexique chez les parents d’Antonio, où il se formait à la corrida.


Antonio n’allait pas tarder. Même si sa ganaderia gersoise l’occupait beaucoup, il faisait toujours en sorte de rentrer tôt. Et puis le festival allait commencer, la soirée serait belle. Mojitos, rires, courses dans les ruelles, et, pour elle, juste un petit verre de jus de raisin, dans le bistrot de Paulo. Madame l’avocate n’avait rien changé à ses habitudes, et Antonio Ibáñez de la Plata non plus. Le Gers les avait réunis, et ils en appréciaient avant tout la douce simplicité. Les paillettes, ils ne les aimaient que sur le costume de torero d’El Gitano, qui était accroché dans leur chambre, près du baldaquin. A cette seule évocation, le rouge monta aussitôt aux joues de la jeune femme. Les nuits du jeune couple étaient autant de ferias. Ils s’adoraient, comme au premier jour.
– Maman, regarde, je t’ai ramassé des coquelicots.
Maria observa la fillette qui venait vers elle, un énorme bouquet de coquelicots pressé dans la main, et un sourire à renverser le monde. Oui, Marie-Sara était bien la fille de son père !

https://actu.fr/nouvelle-aquitaine/bayonne_64102/sud-ouest-plus-belles-ferias-2019-ne-pas-manquer_23897689.html

…Et à l’année prochaine à Vic Fezensac?!

https://www.tf1.fr/tf1/jt-13h/videos/feria-de-pentecote-a-vic-fezensac-un-rendez-vous-manque-a-cause-du-covid-19-52869672.html

http://www.tourismedartagnanenfezensac.com/

Merci à toutes les caissières et à tous les caissiers !Un hommage au temps du coronavirus…

Les courses, les commissions, le marché… C’est sans doute l’un de nos plus anciens souvenirs que celui de ces échanges avec les commerçants qui, lorsque nous étions enfants, nous apparaissaient comme détenteurs de ce pouvoir un peu magique puisque c’est chez eux que se trouvaient les friandises et autres berlingots que nous aimions déguster…

Peut-être avez-vous connu,  comme moi, ce temps ou nos mères allaient non pas « faire des courses » mais plutôt « aux commissions, » comme on dit dans le midi, leur filet à la main, passant chez l’épicier, mais aussi chez le boucher, le charcutier, le crémier, le primeur… Je me souviens de l’Épargne albigeoise où notre mère allait régulièrement, et aussi du sourire de ces commerçants de nos étés d’outre-Rhin, mais surtout des gâteries qu’on m’offrait souvent : un bonbon par ci, une tranche de saucisse allemande par là… Sans oublier le marché, comme celui où mes grands-parents français vendaient leur miel devant la statue de Jean Jaurès, à Castres, entre bérets et accent rocailleux…

Et puis un jour, ma mère monta dans la « Diane » de notre voisine qui, elle, avait le permis, pour, la première fois, aller dans une grande surface…Au « Leclerc » d’Albi, mastodonte surgi de nulle part qui, à nos yeux d’enfants, ressemblait à une caverne d’ali baba… Certes, je connaissais les grands magasins allemands dont j’adorais les escalators et les ors, mais dans notre sud-ouest, jamais encore je n’avais vu autant de marchandises assemblées en un seul lieu…

Quelques décennies plus tard, ce fut à mon tour de nourrir une famille… Et de fréquenter assidûment non pas les grandes surfaces, que j’ai, au fil des ans, trouvées de plus en plus anxiogènes et indécentes de par l’avalanche de la surconsommation, mais les moyennes surfaces, les magasins de proximité, et, last but not least, mon sacro-saint LIDL, l’enseigne phare des bi nationaux…

C’est aux caissières et aux caissiers que je voudrais rendre hommage aujourd’hui, puisque en cette période de lutte contre le coronavirus, c’est à eux qu’il appartient de tenir la deuxième ligne de front, derrière les valeureux personnels soignants… Je pense à toutes ces « hôtesses de caisse » et à tous ces magasiniers et responsables de commerces qui se lèvent chaque matin pour moi, pour vous, pour nous, et qui défient leur peur et le danger pour prendre leur poste, le sourire aux lèvres malgré la boule au ventre !

Une des très belles banderoles affichées par nos voisins de la rue Bebel…

Quand je regarde en arrière, des dizaines de visages et de sourires défilent en ma mémoire… Impossible de me souvenir de tous les prénoms, mais je revois avec précision d’innombrables scènes, d’anecdotes, de moments précieux d’échanges qui font le sel de nos quotidiens…

Loin, très loin dans mes souvenirs, il y a cette dame qui travaillait au supermarché situé sous le viaduc de Clermont-Ferrand, non loin de notre appartement…Il me semble que c’était l’enseigne « ATAC », devenu, si j’en crois Google, un « Simply »… Nous bavardions de tout et de rien, nous racontant nos vies de jeunes mamans, et c’est elle qui, plus d’une fois, me ramena notre teckel qui, par l’odeur de saucisses alléché, passait son temps à fuguer jusqu’au magasin ! Elle me fit même une « attestation » lors de mon divorce, certifiant que je m’occupais bien de mes petites…

Ensuite, il y a les rires contagieux des caissières du « Casino » du Pont des Demoiselles, à Toulouse ; l’une venait de Madagascar et adorait que je salue avec un « velum » qui lui rappelait le pays, nos enfants étaient aussi dans la même classe, et nous papotions de tout et de rien, tandis qu’elle faisait défiler les énormes paniers de courses que je ramenais pour mes ados et leurs amis affamés et mon fiston gourmand…

Plus tard, à Auch, mon QG devint le « Shopi » de la basse-ville… Il m’en fallait, du courage, pour remonter ensuite le caddy à la presque verticale de la rue Dessoles ! Mais je repartais chaque fois requinquée à bloc, le cœur en joie après les bavardages avec l’une des caissières, adorable, dont je revois encore le petit carré et les lunettes sages, qui hélas fut traumatisée par un cambriolage violent… Je discutais aussi beaucoup avec une autre, qui elle aussi avait son fils en classe avec le mien, et nous riions beaucoup des différences entre son gamin qui adorait la chasse et le sport et le mien qui ne savait pas attraper un ballon correctement ! Une autre encore me racontait ses virées en moto…

En notre bonne ville d’Auch, je fréquentais aussi assidument le LIDL, et là je prenais un plaisir tout particulier à discuter avec une caissière dont l’allure de mannequin et la coiffure toujours parfaite me fascinaient d’autant plus qu’elle avait un nombre incalculable d’enfants ! Je garde un souvenir ému de sa blondeur et de nos échanges…

Le LIDL de Toulouse est tout aussi sympathique, puisque là a sévi plusieurs années un homme que nous surnommions, avec fiston, « l’homme élégant », puisque ce monsieur avait, déjà avant la mise en place des « gestes barrière », toujours l’habitude de porter des gants ! Son humour et son beau sourire me restent en mémoire, et je ne manque pas, aujourd’hui, de toujours discuter de la pluie et du beau temps avec ses collègues, de demander au nouveau caissier quand il se fera faire un nouveau piercing…

Que dire de tous mes échanges avec les gérants des différents « Petits Casino » de la ville rose, que je fréquente au gré de mes affectations et trajets en bus… Je ressens une tendresse particulière pour cette enseigne qui accompagnait déjà ma vie d’étudiante, ayant encore en bouche le goût proustien des madeleines coquilles toutes petites et craquantes que je dégustais en planchant sur mes disserts de prépa… Le nomadisme des couples de gérants des casino correspond d’ailleurs bien à la multiplicité de mes affectations rectorales… J’ai une pensée spéciale pour la gentillesse du couple qui gérait un « Leader price » devenu Casino, à l’angle du Capitole, non loin de Fermat…

Plus près de chez moi se trouvent, à égale distance, un Casino et un « Carrefour city »… Que de beaux échanges, là encore, avec les caissières et différents employés, depuis sept ans que je vis dans mon quartier… J’embrasse particulièrement Sonia et Pascal, même si ils nous ont quittés pour aller achalander le Casino du Canal vers les Ponts-Jumeaux ! Le rire tonitruant de Sonia et les musiques de rock faisant valser les rayonnages, l’adolescence de leurs enfants, le sourire de Pascal qui venait aussi jouer à la pétanque Place Pinel et qui nous livrait le sapin à Noël, tout cela faisait que faire mes courses allait bien au-delà de l’acte mercantile…

Au Carrefour ont défilé nombre d’employés plus adorables les uns que les autres, et plusieurs gérants… La blondeur et la gentillesse de l’un, le sourire et les discussions passionnantes avec Djibril, les blagues belges d’un autre, les conseils de bricolage de la gérante…, là aussi, je ne faisais pas que des achats : un réel lien social avait su se créer, et d’ailleurs les confidences, parfois, allaient très loin, on me parlait de sa famille, de ses ennuis… Quant à moi, j’avais pris l’habitude de porter au magasin mes poèmes de Noël et de fin d’année !

Les équipes ont changé, les enseignes se sont interverties, l’ancien Casino situé vers le Caousou est devenu un Carrefour, l’ancien Carrefour est devenu un « bio », le Casino du haut, qui avait été repris par Pascal et Sonia, est à présent tenu par un adorable couple malgache, tandis que le Carrefour a aussi un gérant très chouette qui a même mis une boîte à livres dans le magasin et a organisé il y a quelques temps une collecte alimentaire avec les religieuses de notre quartier, et les jeunes employés du Carrefour bio sont plus charmants les uns que les autres : bref, la relève est assurée !

Je n’oublie pas non plus d’avoir une pensée pour la dernière enseigne où je fais régulièrement de plus grosses courses -car dans le quartier, c’est un peu plus pour des « petits dépannages »… : « mon » Casino est celui de Saint-Georges, avec ses grandes allées à mi-chemin entre les moyennes surfaces et les hyper, et au cœur de cette ruche bourdonnante virevoltent tout un tas de sourires et d’amabilités, comme celui de Teddy -j’espère ne pas me tromper de prénom ; en tous cas, moi, je porte celui de sa maman…-, ou de l’adorable responsable que je viens toujours enguirlander quand les réductions ne se font pas sur ma carte !!!

Est-ce une particularité du sud-ouest que de « bader » avec tout le monde, de discuter, d’échanger, comme si nous étions au marché ? En tous cas, à mes yeux, l’humanité extraordinaire de toutes ces personnes qui, toute la journée, avec souvent des cadences difficiles, gardent le sourire pour accueillir des centaines de clients, est très précieuse et digne d’être louée et soulignée… Bien sûr, les commerçants des marchés de plein vent ou des halles ont un cœur tout aussi grand, et j’embrasse très fort Anne, si elle me lit, dont j’ai gardé le bébé il y a quarante ans avant de faire des trous dans sa caisse tant j’étais nulle pour « rendre la monnaie »,  Alain de la halle d’Auch, et surtout mon Serge du marché de Rangueil, qui m’a gravé mon seul CD de Johnny et dont le sourire, la gouaille et l’acceptation de mes chèques « en différé » m’ont quasiment sauvé la vie lors de mon divorce…

À vous toutes et tous, de notre part à tous, où que vous soyez en France, dans les hyper, les petites et moyennes surfaces, les halles, les marchés encore ouverts, de tout notre cœur : merci. Merci de nous aider à affronter cette crise, merci de votre courage, de votre bonté, surtout si vous n’avez pas d’autre choix que de venir travailler ! MERCI !!!!!!!!!!!!!!!!!!!!!!!!!!!!!!!!!!!!!!

Je vous invite à soutenir la famille d’Aïcha, qui a succombé au virus :

https://www.leetchi.com/c/aicha-notre-collegue-mere-soeur

https://www.nouvelobs.com/coronavirus-de-wuhan/20200327.OBS26691/aicha-caissiere-de-carrefour-meurt-du-coronavirus.html

Guirlandes poétiques #poésie #noël #pastiches #haikus #SergePey #Proust #anticapitalisme

https://sabineaussenac.blog/2015/12/17/il-faudrait-ne-pas-aimer-noel-noel-chretiens-fete-nativite-enfance/

Haikus

sapin éclatant

joues rosies de lumière

les enfants sourient

**

Un âne et un bœuf

Marie rit en gésine

Rois Mages en chemin

**

Neige odorante

cannelle brille en cuisine

rouge vif le houx

Poésie classique revisitée

Nos Noëls seventies

Lorsqu’aux temps d’autrefois nous allions à la messe,
Nos gros sabots aux pieds et le cœur à confesse,
Nous savions qu’en rentrant, les joues rosies de froid,
L’enfançon sourirait en sa crèche de bois.

Mais non, n’importe quoi ! Le divan explosait…
Un sous-pull à paillettes, et un sac au crochet !
Et puis l’électrophone, et un jean peau de pêche !
L’intégrale de Troyat, des vinyles de Delpech…

En pantalon pattes d’eph’, dans son costume orange,
Petit frère plongeait dans ses tas de légos.
Le sapin débordait sous de lourds cheveux d’ange,

A la télé heureuse nous admirions Clo-Clo.
Qu’ils étaient innocents, nos Noëls seventies,
Gouleyants de cadeaux en ces temps d’avant Crise.

Aphorismes…

Noël…


Comme une aube mariée au crépuscule de
l’année.

Oublier les nuits tombées sur notre monde vacillant sous les folies des hommes. Inspirer cette paix. Oser aimer.

Sourire aux inconnus et pardonner à son ennemi.

Entourer ses soucis de bolduc, décorer le malheur de mille cheveux d’ange, faire de chaque tristesse une boule de verre coloré.

S’aimer enfin. Se souvenir de nos sourires d’antan, aimer l’enfant qui veille en nous, comprendre l’adolescent en révolte et ses noirceurs devenues scories de l’usure des temps.

Imaginer le printemps, murmurer l’espérance, bénir le jour.

Voir l’étoile des bergers, bercer le divin contre son cœur.

Tu ES Dieu. Et NOUS sommes HUMAINS, ensemble.

Sonnet anticapitaliste

Qu’ils se gorgent de bile, tous ces bourgeois frileux !

Qu’ils étouffent de fiel en leurs habits de fête

Étranglés de bolduc en sanglantes paillettes :

Leur noël mascarades offensant tous les gueux !

*

Qui est-il, ce Jésus, pour ordonner bombances

Quand l’univers entier hurle révolution ?

Comment peut-on encore prêter dévotion

À ce charpentier fou générant tant d’outrances ?

*

Tout prélat est immonde et tout autel amer,

Nul besoin d’honorer et le fils et le père

Au triste anniversaire devenu une orgie

*

Où le capitalisme, tel un ogre affamé

Dévorant innocences en prétextant aimer,

Assassine les hommes d’un argent qui mugit !

Poésie contemporaine

Nocturne,

le souffle avisé des bêtes.

Le silence grelotte et la

paille gémit.

Guidés par l’étoile,

ils arriveront pour voir

sourire celui que l’on nommera

Dieu.

À la manière de …

Marcel Proust

Lorsque tante Léonie arrivait de la messe, je la guettais toujours, respirant avidement le parfum de cet encens entêtant me rappelant les longues heures passées à regarder, m’ennuyant entre deux sermons lénifiants et cantiques, le plafond et les anges de la petite chapelle du village voisin, me demandant si elle aurait peut-être croisé, en chemin, Swann qui devait justement arriver de la Capitale en cette veille de noël et si il ne lui aurait pas déjà glissé quelque anecdote savoureuse toute dorée des fastes de la ville lumière, avide que j’étais de connaître ce monde dont chaque étincelle illuminait mon quotidien d’enfant timide, et je ne manquais pas, délestant ma tante de son missel tout ourlé de cuir, tandis que notre bonne s’empressait de la délivrer de sa mantille et de son châle, de la câliner par d’innocentes questions, tentant de percer à jour le mystère de ses rencontres de parvis, et, alors que toute la maisonnée s’activait déjà dans les préparatifs de la veillée de noël, je n’avais de cesse de vouloir que tante ne me parle de Swann qui me paraissait, ce soir-là, tout aussi auréolé de gloire que le Roi dont nous fêterions bientôt l’avènement.

Georges Perec

Houx purpurins sous gui flamboyant : chantant un christmas carol, nous faisons fi du bruit, riant, jouant, ravis ! Christ surgit, un 24, à minuit !

Serge Pey

Frappe frappe frappe le sol

de ton bâton

Sois berger sois Roi-Mage sois la Vierge sois le Christ

tu es homme il est dieu

il est homme tu es dieu

sois lumière sois le feu sois l’étoile sois la paix sois noël sois le ciel

Frappe frappe frappe le sol

de ton bâton

Sois enfant sois jeune fille sois femme sois vieillard sois vivant

tu es la myrrhe il est l’encens

il est venu tu es présent

sois l’hostie sois le pain sois la vigne sois le vin

Poésie libre

Il est venu le doux temps de l’Avent

Humez frissons oyez clochettes

Joues cramoisies des petits enfants

Soleil timide tapi en sa cachette

Il est venu le doux temps du sapin

Piqué au vif par mille boules mises

Au gré des rires de tant de beaux lutins

Tout juste descendus de leur blanche banquise

Il est venu le doux temps des bougies

Lumignons vacillants à fenêtre embuée

Que la lumière soit en nos cœurs assagis

Et que nos mains tendues soient fête partagée

Il est venu le doux temps des parfums

Vin chaud cannelle sombre cardamone et gingembre

Mon marché de Noël ma maison aux embruns

Le pain d’épice aura sa belle couleur d’ambre

Il est venu le doux temps des vœux

Cartes anglaises dentelées étoiles scintillantes

Ressortons nos stylos faisons pause un peu

Amis perdus ou très chers retrouvons les ententes

Il est venu le doux temps des cantiques

Chérubins carillons angelots glorifiés

Lançons Alléluias dans toutes les boutiques

Écouter Sinatra c’est le jazz sanctifié

Il est venu le doux temps des Rois Mages

Et puis le Père Noël et le Saint-Nicolas

Rudolf le petit renne sage comme une image

C’est l’anniversaire du p’tit Jésus et ils seront tous là

Il est venu le doux temps de Noël

Ors profonds flocons fous et guirlandes

Emmitouflés dans douce ribambelle

Aimons-nous sans faiblir faisons fleurir Sahel.

**

Comme une odeur de mandarine

Comme une odeur de mandarine,

Comme un parfum de doux vin chaud,

Un souffle frais dans la cuisine,

Cannelle gingembre en fin rondeau…

Envie de mille madeleines,

De ces hivers emplis de braises,

Quand nous lisions vers de Verlaine

Ou simplement quelques fadaises.

Nos mères revenaient des marchés,

Les bras chargés de friandises,

Nous leurs gardions petits bébés

En promettant jolies surprises.

Nous voilà femmes à notre tour,

Peut-être même déjà grands-mères,

Et ce Noël revient toujours :

À nous de sublimer la terre

En accueillant en nos foyers

Les houx les rouges et les guirlandes,

Les calissons les miels dorés

Dans leurs douceurs aux tons d’amande.

https://sabineaussenac.blog/2019/12/22/nativites-noel-migrants-roms-sdf-chretiens-christianisme-attentats/

Bon anniversaire, Anne Frank !

« Je réalise à l’instant que le courage et la joie sont deux facteurs vitaux.»

/https://www.annefrank.org/en/anne-frank/who-was-anne-frank/qui-etait-anne-frank/

Tu as été mon premier livre « d’adulte »… Je devais avoir moins de 10 ans, mais déjà un accès illimité à l’immense bibliothèque parentale, dans le bureau de mon père, celle des livres de poche…

Est-ce la photo qui m’attira, avec ce quadrillage de cahier d’écolière ? Dès les premières minutes de lecture, je ne t’ai plus quittée… Aujourd’hui, petite Anne, tu aurais eu 90 ans, en ce 12 juin 2019. Tu serais sans aucun doute devenue une vieille dame malicieuse et délicieuse, résiliente et engagée. Je ne pouvais que te rendre hommage, et t’associer à mon projet de roman autour de Rose Ausländer, elle aussi victime de la Shoah.

« Les gens libres ne pourraient jamais concevoir ce que les livres représentent pour les gens cachés. Des livres, encore des livres, et la radio – c’est toute notre distraction. »

Car tu as bien été, Anne, ma marraine en écriture. Certes, depuis ma toute première lecture seule de « Suzy sur la glace » et cette rédaction où, vers 7 ans, je déclarai déjà vouloir écrire comme Andersen dont j’adorais les contes, je savais que les mots guideraient mes chemins. Mais en découvrant ta plume alerte et profonde, sombre et lumineuse, ta plume d’enfant et d’adolescente rêveuse et rebelle, je compris que je pourrais, moi non plus, jamais me taire face aux bouleversements du monde et aux injustices de la vie.

Ton journal, Anne, m’a donc ouverte à la fois à l’écriture et à la césure de la Shoah. Et lorsque, quelques années plus tard, mon grand-père allemand, qui avait fait, dans la Wehrmacht, la campagne de Russie, m’a tendu « Exodus », le livre de Leon Uris, en allemand, que j’ai là aussi dévoré d’un trait, à 13 ans, j’ai su que ma vie durant je porterais cet héritage, semelles de plomb lestant la légèreté de mon bilinguisme et de ma double culture franco-allemande dont je suis si fière…

L’autre côté de moi

L’autre côté de moi sur la rive rhénane. Mes étés ont aussi des couleurs de houblon.

Immensité d’un ciel changeant, exotique rhubarbe. Mon Allemagne, le Brunnen du grand parc, pain noir du bonheur.

Plus tard, les charniers.

Il me tend « Exodus » et mille étoiles jaunes. L’homme de ma vie fait de moi la diseuse.

Lettres du front de l’est de mon grand-père, et l’odeur de gazon coupé.

Mon Allemagne, entre chevreuils et cendres.

La rencontre, toute vie est rencontre, et te rencontrer, Anne, a donné sens et impulsion à ma vie. Longtemps, d’ailleurs, tu as été « ma seule amie »… Un peu différente, très solitaire, plus âgée que mes frères et sœur et engoncée dans un corps trop lourd, j’étais aussi souvent la risée de mes camarades, car vêtue parfois de tenues traditionnelles allemandes ou encombrée d’un goûter au pain noir, bien étrange collation face aux viennoiseries françaises… Combien de fois m’a-t-on, dans la cour de joyeuse de ma chère école publique Colonel Teyssier, à Albi, donné du « Hitler » et du « Bouboule », les deux insultes se confondant en un harcèlement quotidien et lassant… 

Mais qu’étaient ces moqueries face à ce que tu avais, toi, Anne, vécu, cachée dans cette Annexe de longues années durant, livrée à tes peurs, à la faim, à la solitude ?

« A partir de mai 1940, c’en était fini du bon temps, d’abord la guerre, la capitulation, l’entrée des Allemands, et nos misères, à nous les juifs, ont commencé. Les lois antijuives se sont succédé sans interruption et notre liberté de mouvement fut de plus en plus restreinte. Les juifs doivent porter l’étoile jaune ; les juifs doivent rendre leurs vélos, les juifs n’ont pas le droit de prendre le tram ; les juifs n’ont pas le droit de circuler en autobus, ni même dans une voiture particulière ; les juifs ne peuvent faire leurs courses que de trois heures à cinq heures, les juifs ne peuvent aller que chez un coiffeur juif ; les juifs n’ont pas le droit de sortir dans la rue de huit heures du soir à six heures du matin ; les juifs n’ont pas le droit de fréquenter les théâtres, les cinémas et autres lieux de divertissement ; les juifs n’ont pas le droit d’aller à la piscine, ou de jouer au tennis, au hockey ou à d’autres sports ; les juifs n’ont pas le droit de faire de l’aviron ; les juifs ne peuvent pratiquer aucune sorte de sport en public. Les juifs n’ont plus le droit de se tenir dans un jardin chez eux ou chez des amis après huit heures du soir ; les juifs n’ont pas le droit d’entrer chez des chrétiens ; les juifs doivent fréquenter des écoles juives, et ainsi de suite, voilà comment nous vivotions et il nous était interdit de faire ceci ou de faire cela. »

Et encore, là, Anne, tu parlais du passé, lorsque tu n’étais pas encore recluse dans l’Annexe…

J’avais presque honte de mes propres souffrances, et j’ai très tôt commencé, moi aussi, un journal, qui t’était adressé… Et, surtout, je t’ai lue, relue, en tous sens, laissant ton cahier ouvert sur ma table de chevet, sur mon bureau… Tu m’as accompagnée, ma vie durant.

« J’ai envie d’écrire et bien plus encore de dire vraiment ce que j’ai sur le cœur une bonne fois pour toutes à propos d’un tas de choses. Le papier a plus de patience que les gens. »

Tu m’a appris le courage. Celui de faire face à l’innommable, à la barbarie, de ne jamais céder aux pressions, de toujours savoir dire non. Tu t’es, très jeune, battue contre une mère que tu pensais non aimante, puis contre les règles terrifiantes qui régnaient dans le microcosme de votre cachette. J’ai tenté, moi aussi, de m’élever contre les tyrannies, familiales parfois, professionnelles souvent, sociétales toujours, et d’apprendre à mes enfants et à mes élèves ce devoir d’insolence.

« Je ne veux pas, comme la plupart des gens, avoir vécu pour rien. Je veux être utile ou agréable aux gens qui vivent autour de moi et qui ne me connaissent pourtant pas, je veux continuer à vivre, même après ma mort ! Et c’est pourquoi je suis si reconnaissante à Dieu de m’avoir donné à la naissance une possibilité de me développer et d’écrire, et donc d’exprimer tout ce qu’il y a en moi ! En écrivant je peux tout consigner, mes pensées, mes idéaux et les fruits de mon imagination. »

Tu m’a offert l’obstination. Celle qui t’a permis de résister à ces années de plomb, qui t’a donné cette force incroyable de ne pas plier devant l’adversité, lorsque tu savais lever les yeux pour apercevoir un pan de ciel bleu au milieu de ces noirceurs. C’est à toi que j’ai pensé lors des interminables années de mon divorce et de mon enfer social, ou en repassant un grand nombre de fois l’agrégation. Tu n’aurais pas, toi non plus, baissé les bras.

« Une fois, je descendis toute seule pour regarder par la fenêtre du Bureau privé et celle de la cuisine. Beaucoup de gens trouvent la nature belle, beaucoup passent parfois la nuit à la belle étoile, ceux des prisons et des hôpitaux attendent le jour où ils pourront à nouveau jouir du grand air mais il y en a peu qui soient comme nous cloîtrés et isolés avec leur nostalgie de ce qui est accessible aux pauvres comme aux riches.

Regarder le ciel, les nuages, la lune et les étoiles m’apaise et me rend l’espoir, ce n’est vraiment pas de l’imagination. C’est un remède bien meilleur que la valériane et le bromure. La nature me rend humble, et me prépare à supporter tous les coups avec courage. »

Tu m’as légué l’espérance. Cette faculté si précieuse de ne pas se laisser démonter par les coups du sort, cette capacité que tu avais de penser que la guerre se terminerait et que tu redeviendrais un jour la jeune fille insouciante qui pensait aux garçons et au cinéma. C’est de toi que je tiens cette force et cet amour de la vie qui, au plus profond de mes tourments, m’a permis de toujours me lever avec la joie de vivre chevillée au corps et avec cette absolue persuasion que les hommes peuvent être bons et vivre ensemble malgré mille différences. 

« Je crois malgré tout que dans le fond de leur cœur, les hommes ne sont pas méchants.»

Tu m’a guidée ainsi en allégresse. Toi, petite Anne, prisonnière d’un destin implacable, morte dans les atroces tourments des Camps d’extermination à quelques semaines de l’arrivée des Alliés, tu as été, pourtant, ma lumière. Car ta voix, si puissante, si enjouée, si guillerette malgré les certitudes de la barbarie, m’a insufflé ce goût des mots et de la vie.

« Faire du vélo, aller danser, pouvoir siffler, regarder le monde, me sentir jeune et libre : j’ai soif et faim de tout ça et il me faut tout faire pour m’en cacher ».

Je t’en remercie.

« C’est un vrai miracle que je n’ai pas abandonné tous mes espoirs, car ils semblent absurdes et irréalisables. Néanmoins, je les garde car je crois encore à la bonté innée des hommes. Il m’est absolument impossible de tout construire sur une base de mort, de misère et de confusion, je vois comment le monde se transforme lentement en un désert, j’entends plus fort le grondement du tonnerre qui approche et qui nous tuera, nous aussi, je ressens la souffrance de millions de personnes et pourtant, quand je regarde le ciel, je pense que tout finira par s’arranger, que cette brutalité aura une fin, que le calme et la paix reviendront régner sur le monde. »

Et c’est naturellement toi qui as porté tous mes engagements autour du « devoir de mémoire », avec l’assurance que je me devais d’être une « passeuse », une « veilleuse », malgré les moqueries parfois (« toi, encore avec tes juifs…t’en as pas marre, à force, de la Shoah ? » ), malgré la lassitude souvent, comme après les attentats de Toulouse et la mort d’enfants juifs, encore et toujours, au cœur de la ville rose, en 2012, car toujours nous devrons rester debout, nous, les « survivants » de la génération d’après, ayant encore entendu la voix de ceux qui sont revenus des Camps, afin de transmettre le flambeau de l’Indicible.

Tu as été une petite fille heureuse, une adolescente cloîtrée mais combative, puis tu es devenue une étoile, une icône, un modèle. Tu incarnes encore aujourd’hui le destin des millions d’enfants broyés par le génocide, et ta joie de vivre a été celle de toutes les petites filles emportées dans des trains, depuis le Vel d’Hiv jusqu’en Pologne, depuis toutes les rafles sévissant dans notre Europe dévastée et soudain privées de leur destinée, de leur allégresse, de leur vie. Tu incarnes aussi, à mes yeux, le destin de toutes les victimes de toutes les guerres, tu pourrais écrire ton journal dans les ruines d’Alep ou depuis un sombre équipage empli de Migrants…

C’est pourquoi je te confie, petite Anne, le destin de «notre Rose », puisque j’ai toujours ce philosémitisme et l’amour des mots chevillés au corps et que je souhaite raconter l’histoire d’une autre passeuse de mots, la poétesse Rose Ausländer… Tout est lié, dans la ronde des destins brisés et des mots perdus, puis retrouvés, car je souhaite faire connaître l’extraordinaire talent de Rose à un vaste public, pensant plus que jamais que la poésie peut sauver le monde.

« Il est absolument impossible de construire sur une base de mort, de misère et de confusion. »

C’est pourquoi, Anne, tu m’accompagnes aujourd’hui plus que jamais dans mon propre voyage… Et vous, chers lecteurs, je vous invite donc à nous rejoindre, en allégresse et mémoire, auprès de Anne et de Rose…

https://fr.ulule.com/voyage-auslander/

Nos armoires

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C’est comme un adieu…Mais en fait, ce n’est qu’un au revoir. Malgré tout, il faut un certain courage pour, deux fois l’an, se séparer de nos compagnons de toujours, qui nous entourent de bien près, nous englobent, nous portent et nous rassurent : nos vêtements, dits « d’hiver » ou « d’été »…

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Ouvrir l’armoire. Soupirer, en pensant qu’avec tous ces changements climatiques, ces heures que nous allons passer à trier, ranger, étiqueter seront peut-être vaines. Et puis, en attrapant à pleine main l’étoffe molletonné de nos gros pulls plus proches des doudous des petits que d’un lainage, se souvenir d’une autre douceur, celle que notre mère appelait « Modenschau », « défilé de mode » en allemand…

Nous défilions devant la glace de l’armoire de notre chambre, ou parfois en bas, au salon. Souvent, maman mettait l’un de ses disques préférés, pour égayer encore l’atmosphère. Et c’est au son de Bill Haley et de ses « Comets », des Beatles ou de « Nathalie » que nous enfilions nos robes à col claudine et autres pattes d’éph’ pour vérifier ce qui nous irait encore à la saison suivante, ce qui passerait dans l’armoire de sœurette, serait envoyé à nos cousines ou serait remisé pour quelque génération suivante… C’est accessoirement ainsi que mes filles m’en veulent toujours, plus de vingt ans après leur enfance, de leur avoir fait porter des robes des seventies… Pourtant, elles étaient délicieuses, mes poupées, dans les tenues crochetées par ma grand-mère ! Et je ne regrette pas de les avoir fait grandir dans des fleurs et des volants plutôt que dans des jeans troués ou des robes moulantes noires aguicheuses…

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Les gros pulls veloutés sont donc sagement pliés, puis déposés dans un grand sac poubelle (propre, je vous rassure) agrémenté de grains de lavande piqués, cette année, à Basso Cambo, au cœur de ce Mirail périurbain dont je vole chaque jour quelques instants rupestres en y changeant de bus, y cherchant les arbres et les coins de verdure…

Viennent ensuite les velours, mes tuniques adorées, plus chatoyantes les unes que les autres, petites mémoires de ce qui aurait pur être et adviendra peut-être un de ces prochains hivers… Au gré des pourpres et des ors, imaginer cette soirée où nous irions faire éclater quelque bulle de champagne dans un grand restaurant, se dire que, l’année prochaine, c’est sûr, nous fêterons dignement la Saint-Sylvestre…

Plier aussi les jupes longues, les robes, les tweeds, ceux qui nous font toujours dériver vers une Irlande dont nous arpenterions les verts et les mauves, fouettée par les bruyères et les vents – quand notre maximum, depuis des mois, côté campagne, consiste à admirer, par temps clair, la grandiose chaîne des Pyrénées qui se profile derrière le champ de colza juste avant que le bus n’arrive au collège…

Les étagères se clairsement, les cintres se vident et se balancent comme les mats d’un bateau attendant misaine, on hésite sur le sort réservé aux vêtements de « mi-saison », ceux que, depuis quelques années, on ne porte plus, puisque le ciel a pour vilaine habitude de nous faire passer à présent directement de canicule à frimas, nous privant de nos divines petites vestes de velours et de nos jolis bas ajourés, nous obligeant à enfiler directement nos lainages et nos oripeaux matelassés… Pleine d’espérance folle, on remise quelque jolies pièces vers l’arrière de l’armoire, il faudra simplement se souvenir de leur existence après nos longs mois d’été et éviter de nous engoncer trop vite dans les informes tenues sans âme du quotidien…

Vraie femme nous sommes, faisant le fameux « yo yo » depuis notre enfance, étant passée de 90 kilos à 55 en 2004, quand nous avions décidé d’en finir avec les tailles XXL, avant de grignoter imperceptiblement, de Nutella en stress divers, notre taille de guêpe pour remonter, ménopause aidant, vers un petit 67, et, récemment -merci à l’EN qui nous fait voyager trois heures par jour cinq fois par semaine !-, de redescendre sous la barre des soixante, youpi ! Vraie midinette écervelée nous demeurerons aussi, persuadée que nous serons capables, si si, c’est certain, de « retrouver un corps de rêve », enfin, – même si nous n’en avons jamais eu !!! – avant l’été à venir, et nous laissons donc en place ces jeans taille basse et ces tuniques moulantes qui, une saison durant, s’étaient imaginés nous vêtir, qui le temps d’une soirée, qui le temps d’un colloque… Tiens, allez, on scelle un pacte avec nous-même, cochonne qui s’en dédie : cette sublime robe noire au décolleté de soie, elle nous ira pour les derniers jours d’été, chiche, on la portera même pour la pré rentrée…

Voilà. L’hiver est plié, à nous l’été ! À nous les étoffes légères comme une brise de juillet soufflant sur des voilages, les petits imprimés guillerets comme un rosé d’Anjou, les échancrures profondes comme une gorge de montagne… Ravie, comme en retrouvailles joyeuses lors d’une cousinade, on plonge à bras raccourcis dans les sacs de l’été dernier, qui regorgent de trésors oubliés, comme passés aux oubliettes au fil des mois de grisaille, de boues froides, de vents déchaînés…

La voilà, NOTRE robe fétiche, celle que nous avons portée lors d’anciens rendez-vous et qui, par le miracle de son étoffe laxe, nous va toujours, faisant fi des variations de notre silhouette…

Nous la portions lors de cette inoubliable soirée qui nous a valu, des années plus tard, le premier prix du concours de nouvelle de Brive, et son orange mâtiné de noir a ce goût de sanguine décrit par Françoise… Enfiler ma robe orange va de pair avec le souvenir de cette phrase lue à dix-sept ans, que j’aurais tant aimée faire mienne, malgré les aléas de mon corps gourd…

«Je m’installai tranquillement sur une marche avec une tasse de café et une orange et entamai les délices du matin: je mordais l’orange, un jus sucré giclait dans ma bouche; une gorgée de café noir brûlant, aussitôt, et à nouveau la fraîcheur du fruit. Le soleil du matin me chauffait les cheveux, déplissait sur ma peau les marques du drap. Dans cinq minutes, j’irais me baigner. » Bonjour Tristesse, Françoise Sagan

Combien d’étés rêvés depuis mon adolescence, d’étés perdus au gré d’une vie compliquée, qui n’ont jamais été synonymes d’insouciance, mais plutôt de combats, d’évasions poussives, de privations, de frustrations… Il faudra bien rompre avec ce cycle des tristesses, oublier les disputes, ne garder que le Beau… Elles étaient jolies et virevoltantes, les robes de princesses de mes filles, lorsqu’elles sautillaient le long des allées d’Étigny ou couraient dans les méandres du parc de la Pique, pendant nos cures à Luchon… Et je me souviens avoir ressorti la robe africaine de mon premier mariage pour cette seule escapade arcachonnaise, tandis que mon garçon qui ne voyait jamais la mer, durant nos années de plomb, escaladait fièrement la dune du  Pyla…

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Accrocher nos vêtements d’été dans notre armoire prend soudain des allures de promesse. Se jurer, croix de bois croix de fer, que cette année, ces merveilleuses tuniques ne resteront pas cantonnées aux berges de Garonne, mais iront danser le long de quelque golfe clair…

Oui, nous irons à Berlin, car il est juste impensable de ne pas passer quelques semaines outre-Rhin, dans notre deuxième patrie dont nous avons si longtemps été privée, mais il faudra aussi renouer avec les sables et les cigales, au moins quelques jours, pour montrer Mare Nostrum à cette jolie robe dont les ancres et les voilages sont comme une invitation au voyage…

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Nous essayons, passons les petits pantalons de lin, les fines bretelles ; une chose est certaine, nous avons de magnifiques épaules, rondes, toutes veloutées, l’une d’elle constellée de tâches de rousseur, vestiges d’un énorme coup de soleil datant de cette époque où les effluves inégalées de l’Ambre Solaire ne protégeaient en rien des UV… Pour le reste, savoir s’arranger, tricher, recouvrir les inégalités et autres ptoses de couleurs éclatantes, et le tour sera joué…

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La chambre se fait à présent océane et alpine, la ville rose est loin. Le superbe kaki de ce pantacourt appelle les sentiers d’été, je peux sentir les herbes folles caresser mes mollets dénudés et entendre le cri de la buse qui fait le Saint-Esprit… Quant aux fleurs éparpillées de mes tuniques, elles dansent au gré des ressacs, langoureusement enlacées autour d’un corps légèrement hâlé, et, en les accrochant d’une main distraite, j’ai les pieds tout mouillés par l’écume, songeant à la douceur vespérale de cette plage désertée par les familles, quand nous marcherions vers la jetée…

Nous ? Je souris. Il n’y a aucun « nous » à l’horizon, mais justement cette promesse de l’été, celle qui fait rêver les filles, de 7 à 77 ans, à des feux de camps et aux guitares, à de longues nuits emplies de grillons et à cette main qui, toute engourdie par le soleil et les vagues, un jour, peut-être, saisira la mienne…

En refermant l’armoire, je caresse doucement les grues de ce peignoir estival qui peut aussi se faire paréo… Et me dis que nos vêtements migrateurs ressemblent, souvent, à ces escouades audacieuses qui s’élancent à travers les cieux, espérant l’infini…

Et quand les grues cendrées voleront sur la ville

Au profond du silence je murmure : Source aveugle, cresson des renaissances.

Les rayons de tendresse qui ruissellent en mes sens font de mes pas soieries, toutes ourlées de gaieté.

Tu me veux exilée. Je ne bougerai pas. 

J’attendrai sous les pins, écoutant la falaise. L’océan qui revient, et les cris de l’effraie. Quand viendra au matin le parfum d’aubépine, je marcherai vers nous, de déserts en ravines.

Au lointain, tu entends mes mots ricocher sur ton cœur. Tu ne m’as plus parlé depuis notre évidence. Je te sens apeuré comme un chevreuil blessé ; j’ai volé tes secrets, j’ai franchi des blessures.

Tu me veux résignée. Je n’espèrerai pas.

Mais je ne tairai pas les fleurs vives et les prés, ni le ciel de printemps, tout perlé d’hirondelles. Je te dirai des villes où des vies nous attendent, et puis je veux ton rire, comme un lac de montagne.

Au creux bleu des promesses, je suis celle qui vient. 

J’irai seule au marché, y voler des framboises, imaginer ta bouche qui picore sur moi. Au midi je verrai quelque film, comme on part en voyage, pour rêver que peut-être tu me prendrais la main.

Tu me veux séparée. Je serai ta moitié.

Et quand les grues cendrées voleront sur la ville, tu sauras que le temps est venu pour aimer.

http://www.refletsdutemps.fr/index.php/thematiques/actualite/ecrits/item/il-ferait-bon-en-ars-en-re

http://www.refletsdutemps.fr/index.php/thematiques/actualite/ecrits/item/encore-un-ete-sans-la-plage

https://www.huffingtonpost.fr/sabine-aussenac/reforme-grandes-vacances_b_2769627.html

Européenne…#fêtedel’Europe #9mai #paix #réconciliation

Quelle connerie la guerre

Qu’es-tu devenue maintenant

Sous cette pluie de fer

De feu d’acier de sang (Rappelle-toi Barbara, Prévert)

Souvent, je l’imagine, ma maman. Le visage défiguré par la terreur, les mains agrippées à celles de sa propre mère tentant sans doute de faire un rempart de son corps à ceux de ses quatre enfants, dans le vacarme assourdissant des bombardements. Encore aujourd’hui, ma mère tressaille en entendant un avion survoler l’azur de son petit paradis tarnais. Elle est pourtant bien loin de sa Rhénanie natale, et bien de l’eau a coulé dans le Rhin depuis ces années où, petite fille aux nattes blondes et aux yeux si clairs, elle espérait le retour de son père parti sur le front russe en tremblant sous les bombes des Alliés, son ventre criant famine quand elle cherchait des épluchures de pommes de terre pour les dévorer.

Ma mère, Gesche, et son jeune frère, mon oncle Peter

Mon père, lui, n’a de la guerre presque que des souvenirs joyeux. Ils n’étaient pas bien malheureux, son grand-frère et lui, dans le petit village de la campagne tarnaise depuis lequel mon grand-père français aidait les Maquisards, cachant des armes sous les tuiles et continuant sans doute à déguster les cochonnailles préparées par ma grand-mère

J’ai grandi entre les récits de ces deux enfances si différentes, écartelée parfois dans ma propre mémoire, tandis qu’à l’école des petites pestes écervelées de mon école de filles me surnommaient « Hitler », quand les métissages n’étaient pas encore à la mode et que les familles respectives de nos parents, de nos courageux parents, apprenaient à se connaître et à dépasser les brûlures de l’Histoire.

Point n’est besoin d’avoir épluché les ouvrages de psycho généalogie pour comprendre que deux sangs différents couleront toujours dans mes veines, et que je suis l’humble produit d’une fabuleuse réconciliation. Toujours retentiront en moi les sirènes qui épouvantaient ma mère, mais aussi les clameurs d’allégresse de la libération de Toulouse. Et je porte encore les griffures des petits doigts des millions d’enfants sacrifiés dans les chambres à gaz, l’empreinte de la Shoah s’étant inscrite dans ma culpabilité d’enfant de la troisième génération comme un tatouage au bras d’un prisonnier…

Je sens aussi le froid mordant de l’Ukraine bleuir les lèvres de ce grand-père allemand que j’ai chéri plus que tout au monde. Et j’entends d’autre part aux vacances la voix claire encore de mon oncle français me rapporter les récits de la fin de la guerre…

Alors quand des élèves soupirent en m’entendant leur demander ce que l’Europe signifie pour eux, quand certains ne savent pas qu’il y a eu une autre guerre sur notre continent depuis la fin de la deuxième guerre mondiale, quand je les sens indifférents aux mots paix, mémoire, patrie, réconciliation, Europe, mon sang mêlé ne fait qu’un tour. Car cette année, à Toulouse, au lendemain de ce 8 mai où le monde entier commémore de concert la fin des années de barbarie et de violences, nous inaugurerons le 9 mai, journée de l’Europe, cette semaine de l’Europe qui fêtera les 65 ans (**voir note)de la déclaration de Robert Schuman. Et il me semble capital de sensibiliser les jeunes à l’importance de notre Union Européenne, symbole du pouvoir de la Paix. Je ne veux pas aujourd’hui polémiquer autour de la crise, de la dette grecque, de la pseudo nouvelle hégémonie de l’Allemagne, d’éventuelles sorties de l’Euro. Je tairai les innombrables critiques des eurosceptiques et des empêcheurs de construire en rond, et puis les phrases perfides de ceux qui, encore aujourd’hui, me disent parfois que « dans le sud-ouest, il est encore difficile de pardonner, c’est pour cela que l’allemand est en perte de vitesse… »

Non, je voudrais m’incliner devant ceux qui ont su, malgré les outrages et les horreurs, redonner du sens à la fraternité et au pardon, osant faire du paysage dévasté de nos contrées européennes un nouveau tableau de prospérité et de partages.

La noce, 9 août 1959: à la petite chapelle de Saint-Hippolyte, dans le Tarn.

Je voudrais remercier mes quatre grands-parents d’avoir osé se réunir à la table d’un mariage en août 1959, quelques années à peine après que la botte de l’occupant nazi a dévasté notre pays, pour festoyer ensemble malgré les millions de victimes, pour s’assoir ensemble sur les bancs d’une petite chapelle et dans un hôtel de ville, osant ainsi faire partie des pionniers de l’esprit européen. Mon grand-père allemand dans son hameau tarnais ; et une tablée familiale avec mes grands-parents français…

L’image contient peut-être : 1 personne, assis, arbre et plein air
Pique-nique européen dans les sixties: mes deux-grands-pères, l’allemand, Erich, avec le béret, et Albert, mon père et, de dos, mon oncle Peter

Je voudrais remercier nos parents qui nous ont élevés avec bon sens et respect des traditions, nous permettant de grandir dans la richesse de deux cultures, dans le bilinguisme et l’ouverture d’esprit, entre foie gras et pâtisseries allemandes, entre Goethe et Hugo, nous prouvant chaque jour que leur choix avait été le bon, puisque leur couple a lui aussi résisté à l’usure du temps, comme le couple franco-allemand, toujours et encore « le moteur de l’Europe ». Ainsi je me sens Tarnaise, Toulousaine, française, mais aussi Rhénane, allemande, et, encore et toujours, européenne.

Dans le jardin de mes grands-parents allemands à Duisbourg

J’ai l’Europe chevillée au corps et au cœur, de l’Hymne à la joie au jingle de l’Eurovision, des discours de Schuman aux libertés de l’espace Schengen, petite occitane rêveuse et blondinette en « Dirndl », et, surtout, avec la certitude que la paix durable n’est le fruit que des combats, de ces combats des Grands qui signent les traités et prononcent les discours, mais aussi de ces millions de combats quotidiens des humbles qui osent la fraternisation et qui se retroussent les manches pour que plus jamais ne retentisse l’alarme.

Faites que jamais ne revienne

Le temps du sang et de la haine

Car il y a des gens que j’aime

A Göttingen, à Göttingen.

Je m’incline ainsi ici devant ces milliers de collègues qui, de part et d’autre du Rhin, ont organisé tant d’échanges scolaires bien avant les superbes organisations actuelles et qui, depuis des décennies, ont permis aux enfants de nos deux pays de découvrir le pays de l’Autre !

Vive la paix, vive l’Europe, et vive le couple franco-allemand !

Curriculum vitae…

Rhénane :

Pour les étés de mon enfance

Bercés par une Lorelei

Parce que née de forêts sombres

Et bordée par les frères Grimm

Je me sens Romy et Marlène

Et n’oublierai jamais la neige

Rémoise :

Pour un froid matin de janvier

Parce que l’Ange au sourire

A veillé sur ma naissance

Pour mille bulles de bonheur

Et par les vitraux de Chagall

Je pétille toujours en Champagne

Carolopolitaine :

Pour cinq années en cœur d’Ardennes

Et mes premiers pas en forêt

Pour Arthur et pour Verlaine

Et les arcades en Place Ducale

Rimbaud mon père en émotion

M’illumine en éternité

Albigeoise :

Pour le vaisseau de briques rouges

Qui grimpe à l’assaut du ciel bleu

Pour les démons d’un peintre fol

Et ses débauches en Moulin Rouge

Enfance tendre en bord de Tarn

D’une inaliénable Aliénor

Tarnaise :

Pour tous mes aïeuls hérétiques

Sidobre et chaos granitiques

Parce que Jaurès et Lapeyrouse

Alliance des pastels et des ors

Arc-en-ciel farouche de l’Autan

Montagne Noire ma promesse

Occitane :

De Montségur en Pays Basque

De la Dordogne en aube d’Espagne

Piments d’Espelette ou garigues

De d’Artagnan au Roi Henri

Le bonheur est dans tous les prés

De ma Gascogne ensoleillée

Toulousaine :

Pour les millions de toits roses

Et pour l’eau verte du canal

Sœur de Claude et d’Esclarmonde

Le Capitole me magnétise

Il m’est ancre et Terre promise

Garonne me porte en océan

Bruxelloise :

Pour deux années en terre de Flandres

Grâce à la Wallonie que j’aime

Parce que Béguinage et Meuse

Pour Bleus de Delft et mer d’Ostende

En ma Grand Place illuminée

Belgique est ma troisième patrie

Européenne :

Pour Voltaire Goethe et Schiller

Pour oublier tous les charniers

Les enfants blonds de Göttingen

Me sourient malgré les martyrs

Je suis née presqu’en outre-Rhin

Lili Marleen et Marianne

Universelle :

Pour les mots qui me portent aux frères

Par la poésie qui libère

Parce que j’aime la vie et la terre

Et que jamais ne désespère

Pour parler toutes les langues

Et vous donner d’universel.

Mon grand-père allemand au hameau de la Provinquière, là où il avait acheté une maison non loin de celle de mes grands-parents français

Pour aller plus loin dans le récit binational, cette fresque dans les deux langues au gré de mes blogs, et vous excuserez l’absence des photos, elles sont souvent disparu lors de la fermeture par Le Monde de tous les blogs-lecteurs…

https://sabineaussenac.blog/2016/02/26/de-lorelei-a-marianne-duisbourg-le-18-juillet-1958/

Yom HaShoah 2019: se souvenir. Et agir!

http://yomhashoah.fr/

Les osselets de la mémoire

« Il faut continuer à parler, non pas tant du camp, de ce que nous avons vécu, mais de ce qui fait la spécificité de la Shoah : je veux parler de l’extermination systématique, scientifique, de tous ceux qui dès l’arrivée au camp devaient disparaître, parce qu’ils étaient trop jeunes, trop âgés, parce qu’il n’y avait plus de place pour eux, ou tout simplement parce que l’idéologie nazie avait décidé que tous les juifs devaient être éliminés. Oui, il faut que cela soit su. Il y a encore tant de gens qui ne savent pas. Et il est si difficile de concevoir que cela ait pu se passer en plein XXe siècle, dans un pays si fier de sa culture. »

Simone Veil, interviewée pour le Nouvel Observateur en 2005.

Le texte ci-dessous date de 2014… Comme j’aimerais pouvoir dire que c’est un écrit « daté », qui aurait vieilli, qui semblerait presque ridicule… Hélas, il n’en est rien. Aujourd’hui, premier mai, nous commémorons en France la mémoire des victimes de la Déportation, tandis que le monde commémore Yom HaShoah, la journée de la mémoire des victimes de la Shoah…

Et, plus que jamais, notre printemps est un printemps qui nous dérange, une sorte de promesse fallacieuse d’un temps des cerises qui jamais n’adviendra… Combien de fois ai-je eu envie de prendre la plume ces dernières années, et plus particulièrement ces derniers mois, lorsque furent souillées les mémoires de Simone Veil et d’autres anonymes, lorsque furent profanées des tombes, des stèles de mémoire, chez nous, au pays des Lumières, en Israël, là où pourtant reposent les victimes de la tuerie de Toulouse, lorsque des synagogues, encore et toujours, furent l’objet d’attentats, lorsque des croix gammées et des étoiles juives furent dessinées au coeur de Paris…

Je pense que, plus que jamais, nous nous devons de demeurer en état de veille, de ne pas baisser nos gardes, alors même que notre Europe bascule vers les populismes, que les partis d’extrême-droite se pavanent dans les parlements de nos démocraties en danger et que les derniers survivants de la Shoah s’éteignent, leurs voix, pourtant fortes, inébranlables, n’ayant pu faire taire les démons du négationisme et les croyances ancestrales…

Il y a deux étés, je visitai ainsi le Musée Juif de Berlin en compagnie d’une collègue d’allemand polonaise, dans le cadre d’un stage organisé par le Goethe Institut. Cette collègue ne savait rien, ou presque, du judaïsme, et, tout au long de notre visite, elle me désarçonna avec des réflexions à la fois naïves et perfides, m’expliquant qu’en Pologne, on ne faisait pas beaucoup confiance aux juifs, qu’elle se demandait si ces « preuves », que nous étions en train de découvrir, étaient réelles… Ainsi, en regardant les petites valises et des vêtements de bébés sauvés des camps, elle en mettait la réalité en doute. J’en avais la nausée, en particulier lorsque je m’isolai, épuisée par ses bavardages indécents, dans l’immense salle obscure et bétonnée, aux immenses parois biseautées formant un puits inversé de lumière: la porte fermée, on se croit réellement…dans une chambre à gaz…


https://www.berlin.de/fr/monuments/3560999-3104069-musee-juif-de-berlin.fr.html

En sortant du musée, nous marchâmes longuement à travers mon cher Berlin, et je tentais, modestement, d’expliquer à ma collègue quelques rudiments au sujet des origines de l’antisémitisme, cet antisémitisme que, toute professeur d’allemand qu’elle était, toute charmante qu’elle était, elle continuait à propager, à quelques encablures d’Auschwitz… Je lui parlais comme à je parle à mes élèves qui, très rarement, sont au fait de cette « question juive »… Et ce malgré les cours au sujet des religions du monde qu’ils reçoivent au fil de leurs années d’école, comme dans le programme d’histoire de sixième, lorsqu’ils étudient le fait religieux, ou au gré du traitement de la seconde guerre mondiale, en troisième, où, même si mes collègues n’ont plus le droit de dire « holocauste » (trop « religieux », justement! ), et où le terme « Shoah » ne me semble guère usité (par exemple inconnu, encore cette année, par mes classes, excatement comme dans les sondages qui ont émaillé la presse ces derniers mois…), nos élèves sont tout de même confrontés au terme de « judaïsme » et à l’histoire…

Ma collègue -tout comme nos élèves, si souvent…- ignorait qu’il se disait que « les juifs » avaient tué Jésus; ma collègue ignorait l’ostracisme vécu par les communautés juives au fil des siècles, le fait que certains métiers leur fussent interdits autrefois, leur rapport privilégié, par là même, avec les métiers de l’usure… Elle ne savait pas non plus qu’il avait existé des ghettos en dehors de celui de Varsovie, ne connaissait pas le terme de « pogrom »… Ma collègue, enseignant l’allemand à de jeunes polonais, mon adorable collègue à l’accent chantant, avec laquelle j’ai découvert Berlin pour la première fois de ma vie, ma collègue me bouleversait de par son ignorance crasse, scandaleuse, de par un antisémitisme quasi « naturel »… Et cette ignorance, combien de fois l’ai-je retrouvée au détour de « smal talk », de conversations légères avec des inconnus, des commerçants, des collègues, même…

Alors je dis, je répète, je martèle que, oui, il est urgent de refonder notre politique autour du « devoir de mémoire », car, au seuil des élections européennes, après la multiplication en France de crimes antisémites plus odieux les uns que les autres -je voudrais saluer la mémoire des victimes de la tuerie de Toulouse, mais aussi celle d’Ilan Halimi, de Sarah Halimi, de Mireille Knoll…- , après l’inquiétante accumulation d’actes de vandalisme antisémites, et devant les montées en puissance de l’antisémitisme mondial, il est du devoir de notre démocratie de poursuivre l’éducation des plus jeunes, mais aussi de la nation tout entière, en racontant encore et toujours le fait historique immonde de la barbarie concentrationnaire, mais aussi en éclairant les esprits autour du fait religieux. Notre loi sur la laïcité est merveilleuse, car non seulement elle préserve l’espace public de tout signe ostentatoire, mais aussi elle est censée permettre l’éducation à la tolérance. Allons plus loin. Osons nous inspirer, peut-être, même si cela semble paradoxal, des rapprochements éclairés faits par des religieux eux-mêmes!

http://www.seuil.com/ouvrage/des-mille-et-une-facons-d-etre-juif-ou-musulman-delphine-horvilleur/9782021349306

Plutôt que d’entériner les guerres intestines liées à la politique au Moyen-Orient, plutôt que de tolérer les appels au boycott d’Israël et les festivals pro palestiniens qui fleurissent, ravivant ainsi les tendances fratricides si présentes déjà dans les « quartiers », ayons le bon sens de favoriser, au contraire, le vivre-ensemble! Si je clique sur Google « pro palestine Toulouse », en ce premier mai 2019, je trouve ainsi, en ma seule ville rose, des dizaines de manifestations de soutien en faveur de la Palestine, entre le « Ciné Palestine » de la Cinémathèque et les recueils de poésie, en passant par les appels au boycott… Mais rien n’est fait pour rapprocher les communautés… Alors que des solutions existent…

Et c’est ainsi que malgré nos efforts d’enseignants, l’histoire se répète, encore et toujours. Et c’est ainsi que j’ai été obligée de quitter, il y a quelques semaines, au lendemain de la profanation du cimetière juif de Strasbourg, une manifestation poétique pourtant peuplée d’intellectuels éclairés, d’amoureux des mots, de gens représentant la parole, l’esprit, la réflexion… Ce soir-là, en effet, nous était présenté un superbe recueil de poèmes en faveur de Gaza, « Requiem pour Gaza », et j’ai eu, dans un premier temps, plaisir à en écouter des extraits, superbement écrits et récités.

https://www.france-palestine.org/Requiem-pour-Gaza-recueil-d-un-collectif-de-30-poetes

Cependant, ensuite, j’osai, devant la petite assemblée, interroger un auteur présent: comment ressentait-il, justement, la prolifération d’actes antisémites, en particulier cette profanation récente du cimetière de Quatzenheim? Aussitôt, des sourires amusés s’élevèrent dans le public présent autour de la table; une participante éclata presque de rire en disant que c’était « un coup de Macron », et qu’elle n’y croyait pas une seconde, et les autres d’acquiescer. Médusée, je leur rappelai qu’une enquête de flagrance était ouverte, et que de multiples actes antisémites fleurissaient, depuis plusieurs mois…

Ils sont venus
tuer les
pierres , lapider les morts
de leur bêtise crasse.

Ils ont griffé la
terre de leurs doigts
ignorants, fossoyeurs
de l’immonde,
dépeçant le silence.

Tels des vautours
affamés, ils ont conspué
l’Éternité,
crevant les yeux du granit,
éventrant le sein
des marbres :
charognards de
l’Indicible.

https://sabineaussenac.blog/2015/02/18/763/

En vain. Le complotisme de certains intellectuels présents me terrifia, ébranlant fortement mes convictions dans le pouvoir de la réflexion: on pouvait donc écrire de la poésie, s’émouvoir de la situation à Gaza, mais pas de celle des juifs de France? Après avoir tenté en vain d’expliquer certaines de mes idées, et après avoir évoqué les meurtes commis à l’école juive de Toulouse en 2012, je me levai et partis. Effondrée.

phttps://www.huffingtonpost.fr/sabine-aussenac/myriam_1_b_1371928.html

Plus récemment, lors d’une soirée, je me rendis compte que certains de mes amis adoraient Renaud Camus, « un auteur extraordinaire », alors que cet obscurantiste est à l’origine des théories du « grand remplacement » et que le djihadiste de Christchurch s’est inspiré de ses écrits… Alors que cette personne baigne dans de fâcheuses compromissions autour de l’antisémitisme…

https://www.renaud-camus.net/affaire/kechichian.htm

Alors oui, plus que jamais, il est d’actualité d’évoquer le souvenir de la Shoah, et aussi de réflechir à des stratégies démocratiques pour renforcer le vivre-ensemble. Diffuser régulièrement « Rabbi Jacob » ou « La vérité si je mens » à la télévision ne suffit plus! Il faudrait réellement et de façon insistante expliquer aux Français, dont certains se sont illustrés récemment par un lynchage envers des Roms accusés d’avoir « volé des enfants », que le lobby juif ne possède pas les médias, et qu’il n’est pas correct de dessiner des croix gammées sur des portraits de Simone Veil ni de détruire des tombes juives, parce qu’on commence comme ça, et ensuite on finit par tuer une enfant juive d’une balle dans la tête… Il faudrait aussi que les modérateurs des réseaux sociaux soient plus attentifs à l’antisémitisme largement diffusé au fil du net, en particulier, hélas, au gré des pages de l’ultra-gauche. Là aussi, antisionisme et antisémitisme flirtent dangereusement l’un avec l’autre, au fil de discours souvent policés et pervers, bien capables d’embrigader de jeunes esprits maléables…

Ayons confiance. Ayons confiance dans ce pouvoir du partage et de la conviction, mais osons dire les choses, expliquer, ne pas courber l’échine devant ceux qui veulent hurler plus fort que les autres, déformer l’histoire et salir les morts et les Justes. Inspirons-nous des associations, demandons au gouvernement de promouvoir les métissages et l’éducation à la tolérance…

https://www.franceinter.fr/societe/salam-shalom-salut-montrer-que-juifs-et-arabes-peuvent-tres-bien-vivre-ensemble-en-france

Soyons dignes de Simone, de Marceline, et des millions de victimes qui, toutes, méritent d’être nommées dans leur dignité de femmes et d’hommes.

Ne pas oublier

barbaries indicibles.

Garder la lumière.

忘れないで

言葉にならない野蛮人。

光を保ちなさい。

Wasurenaide

Kotoba ni naranai yaban hito.

Hikari o tamochi nasai.


https://www.vanupied.com/varsovie/varsovie-atmosphere/ghetto-de-varsovie-de-sa-creation-a-l-insurrection.html

https://www.huffingtonpost.fr/2018/11/09/les-actes-antisemites-explosent-en-2018-en-france_a_23584388/

https://www.huffingtonpost.fr/sabine-aussenac/la-shoah-cest-has-been_b_1676229.html

https://sabineaussenac.blog/2014/02/10/ilan-halimi-8-ans-deja/

2014: L’autre côté de moi

 » Je n’ai aucune réelle légitimité pour évoquer le 19 mars 2012 et les autres meurtres commis par Mohamed Merah. Je ne suis pas juive, je ne suis pas militaire, je n’ai pas été touchée par l’antisémitisme. Ou, en fait, si, mais à contrario : parce que je suis, par ma mère, d’origine allemande. Parce que je sais que si mes grands-parents n’ont pas eu la carte du parti, mon grand-père était cependant soldat de la Wehrmacht ; il a fait le Front de l’Est, est resté des mois prisonnier.

C’est lui qui, un jour, m’a mis le roman « Exodus » entre les mains, sans un mot. J’avais 13 ans, je lisais à peine l’allemand, et pourtant j’ai lu, et compris. La même année, j’avais lu le Journal d’Anne, et, là aussi, ouvert les yeux. Mon pays adoré, ma deuxième patrie, mon Allemagne des contes de Grimm, des longues promenades le long du Rhin, de mes grands-parents chéris, avait donc aussi été le pays de l’Indicible.

L’autre côté de moi

L’autre côté de moi sur la rive rhénane. Mes étés ont aussi des couleurs de houblon.

Immensité d’un ciel changeant, exotique rhubarbe. Mon Allemagne, le Brunnen du grand parc, pain noir du bonheur.

Plus tard, les charniers.

Il me tend « Exodus » et mille étoiles jaunes. L’homme de ma vie fait de moi la diseuse.

Lettres du front de l’est de mon grand-père, et l’odeur de gazon coupé.

Mon Allemagne, entre chevreuils et cendres.

Bien sûr, les Allemands ont souffert : ma mère encore ne peut entendre un avion sans frémir, et je sais que la blondinette de 4 ans a eu peur, faim, froid.

Mais quelque part, je suis la seule de ma famille à, en quelque sorte, « porter la Shoah ». La Shoah par balles de mon grand-père, que personne n’a jamais encore osé évoquer avec moi. Et surtout la Shoah tout court.

Alors depuis mon adolescence, je cherche, je regarde, je réfléchis…Ces amis chez lesquels j’avais été jeune fille au pair, qui, chaque année, partaient dans un kibboutz pour « racheter la Faute », m’avaient donné des livres sur le judaïsme…Et puis un jour j’ai trébuché sur Rose Ausländer, « ma » poétesse juive de la Shoah, et, bien tard, à 44 ans, je lui ai consacré un mémoire de DEA…J’ai même, un temps, flirté avec une idée de conversion…

Les miens se moquaient de moi : « Mais qu’est-ce-que tu as encore, avec tes juifs ? » Pourtant, oui, il y a cette étrange proximité, et puis mes larmes d’enfants lorsque j’entendais du Chopin ou des valses tziganes, et puis mon profond dégoût à mélanger par exemple du fromage et du poisson…

Mais au-delà de l’anecdote, je me suis juré de témoigner. De dire, toujours. Ainsi je parle de la Shoah lors de mes cours, bien entendu, lorsque je fais mon métier de prof…d’allemand. Même quand on m’envoie en terre d’Islam, dans les Quartiers où les élèves ricanent au seul nom de « juif », dans ces classes où, une année, j’ai été obligée de faire noter dans le carnet de correspondance :

« Je ne prononcerai plus le nom du Führer en cours sans y avoir été invité », tant les élèves adoraient parler d’Hitler et du gazage des juifs…

Alors en ce beau matin de mars 2012, quand un élève, dans mon lycée de campagne, a reçu un sms de son père policier à l’interclasse, un sms qui lui parlait du massacre à l’école juive de Toulouse, j’ai immédiatement écrit, à la récréation, une phrase sur le tableau d’affichage devant la salle des profs; au feutre, j’ai noté simplement :

« Premier attentat antisémite en France depuis la rue des Rosiers. »

Et j’ai dessiné une petite étoile juive.

Puis je suis retournée en salle des profs. Moi, je tremblais. Entre temps, j’avais allumé l’ordinateur. J’avais lu les dépêches, les récits des faits.

J’avais lu qu’un homme fou avait abattu de sang-froid un père et ses deux enfants, dont j’apprendrais plus tard qu’il s’agissait du jeune Jonathan Sandler et de ses petits Gabriel, 4 ans, et Arieh, 5 ans, devant l’école Ozar Hatorah de ma ville rose, à quelques kilomètres de la bourgade où j’enseignais. J’avais lu que cet homme ensuite avait pénétré dans l’enceinte de l’école et blessé d’autres personnes, et surtout qu’il avait tiré une balle dans la tête de la petite fille qu’il tenait par les cheveux. Plus tard, on me dira qu’elle s’appelait Myriam Monsonegro, qu’elle avait 7 ans et était la fille du directeur de l’école : ce dernier avait vu mourir sa fille.

En ce matin du 19 mars 2012, vers 10 h, je tremblais. Parce que déjà j’avais lu certains détails, et parce qu’il me semblait intolérable qu’un tel attentat se produise, en France, si longtemps après la Shoah. Après la Shoah.

Dans la salle des profs qui bruissait et papotait, les conversations, certes, s’étaient quelques minutes orientées vers la nouvelle de l’attentat, mais, bien vite, le quotidien avait repris le dessus ; on parlait des devoirs surveillés, du bac blanc, de telle classe à problèmes…Je me souviens du rire presque hystérique de cette collègue, qui déchirait l’espace et me vrillait indécemment ce décalage dans les oreilles.

En passant pour remonter en cours, un collègue, posté devant le tableau blanc portant mon inscription, m’interpella :

–         C’est toi qui as écrit ça ? Mais c’est n’importe quoi ! Comment affirmes-tu qu’il s’agit d’un attentat antisémite ? Tu te bases sur quoi ?

Interloquée, je le regardai, sans comprendre. Je lui répétai alors ce que j’avais lu et entendu, je lui parlais du nom de ce lycée juif, et de la balle tirée à bout portant dans la tête de Myriam.

Il souriait, ricanait presque. Il me répéta que cette action pouvait aussi être celle d’un déséquilibré, ce ne serait pas la première fois. Il monta en cours, presque guilleret. J’avais envie de vomir.

Mon inscription a disparu très vite. Quelques jours plus tard, « on » m’a convoquée, « on » m’a expliqué que mes activités d’écriture avaient déjà été « repérées » par « les autorités », et puis la loi sur la laïcité, et qu’est-ce-que c’était que ce dessin d’étoile juive, mais je me croyais où ? Entre temps, j’avais en effet écrit sur le Huffington Post ma « Lettre à Myriam », qui avait fait le tour du monde, qui avait été reprise sur d’autres blogs, mais…le fait que j’y évoque mon métier, et l’autre établissement où j’enseignais cette année-là, avait dérangé…

« On » me parla du « devoir de réserve », qui, j’ai vérifié, n’existe pas pour les enseignants. Et puis durant quelques jours, alors même que Toulouse pleurait, organisait des Marches Blanches, alors même que la terre d’Israël accueillait les victimes, alors même que Éva Sandler, la veuve et maman des petites victimes, impressionnait la terre entière par sa dignité, alors même qu’une autre maman extrêmement courageuse commençait son combat pour la mémoire de son fils assassiné, son combat pour la paix et la fraternité qui lui a valu encore récemment de recevoir un prix à Toulouse, lors du repas du CRIF, car je n’oublie pas ici la mémoire des soldats tués à Montauban et Toulouse, Abel Chennouf, Mohamed Negouad et Imad Ibn Ziaten, moi, je tremblais à nouveau, mais de peur :

Car « on » m’avait parlé de représailles administratives, « on » m’avait mise en garde, « on » m’avait expliqué que certaines choses n’étaient pas bonnes à dire, que je devais tenir ma langue, mon rang, au lieu de tenir tête…

Je me souviens de mes mails à des amis en Israël, de quelques contacts avec des avocats…

C’est si loin…C’est si dérisoire, aussi. J’ai presque honte de m’être inquiétée, quand les parents des victimes pleuraient encore leurs morts, quand les balles des forces de l’ordre eurent raison de la Bête.

Je pensais que la France serait forte. Je pensais sincèrement que cet acte odieux serait le dernier, que jamais, plus jamais de telles abjections se produiraient.

Mais j’étais naïve. Car depuis, dans cette même ville rose, il y a quelques semaines, des quolibets et des insultes ont empêché la délégation juive de manifester après que des tags antisémites aient souillé notre brique rose. Car depuis, dans tout l’hexagone, un prétendu humoriste à la solde de l’Iran et des néonazis a libéré la parole en reprenant le salut hitlérien sous la forme de cette ridicule quenelle.

Je ne suis pas juive. Je ne suis pas militaire.

Je n’ai pas été victime de Mohamed Merah.

À Toulouse, le printemps est là, les forsythias ensoleillent les jardins, nous guettons presque les onyx des hirondelles qui bientôt reviendront. J’entends quelque part les voix de ceux qui me soufflent « Mais qu’est-ce-que tu fais encore avec tes histoires de juifs ? Reste tranquille, fais ton travail, c’est tout…Qui es-tu, pour prétendre t’exprimer sur ces sujets-là ? »

Rien. Je ne suis rien, je ne suis personne.

Simplement une prof d’allemand en deuil de la démocratie. »

Damit kein Licht uns liebe

Sie kamen

mit scharfen Fahnen und Pistolen

schossen alle Sterne und den Mond ab

damit kein Licht uns bliebe

damit kein Licht uns liebe

Da begruben wir die Sonne

Es war eine unendliche Sonnenfinsternis

Pour qu’aucune lumière ne nous aime

Ils sont venus

portant drapeaux acérés et pistolets

ont abattu toutes les étoiles et la lune

pour qu’aucune lumière ne nous reste

pour qu’aucune lumière ne nous aime

Alors nous avons enterré le soleil

Ce fut une éclipse sans fin

(in Blinder Sommer / Été aveugle)

Rose Ausländer

Jusqu’aux étoiles…


Aline Korenbajzer, déportée et assassinée à Auschwitz-Birkenau, le 31 août 1942, le jour de ses 3 ans



Ne pas oublier

barbaries indicibles.

Garder la lumière.

忘れないで

言葉にならない野蛮人。

光を保ちなさい。

Wasurenaide

Kotoba ni naranai yaban hito.

Hikari o tamochi nasai.

    

   (Attentat à la synagogue de Pittsburgh, 27/04/19…

Journée Nationale de la déportation, 28/04/19)

            Unsere irdischen Sterne

            Brot Wort und

           Umarmung

***

            Nos étoiles terrestres

           pain parole et

embrassement

Rose Ausländer

Ce sont les grands marronniers qui lui manquent le plus. Elle se souvient de leurs fleurs majestueuses piquant en corolles vers les pâquerettes, puis du vert flamboyant de leur canopée, et enfin des dizaines de marrons polis et brillants qu’elle glissait, émerveillée, dans ses poches.

Rachel l’amenait au parc presque tous les soirs, malgré sa fatigue quand elle avait œuvré à la machine de longues heures durant dans la pénombre de l’atelier de Monsieur Rosenstein. Elle revenait toujours avec une part de roulé au pavot ou de strudel à la cannelle, et Sarah sautillait ensuite à ses côtés en dégustant son goûter et en racontant sa journée. Ces derniers temps, il se passait de drôles de choses, des élèves disparaissaient, et la maîtresse, Mademoiselle Sylberberg, avait appris aux enfants comment fuir par la porte arrière de la classe, au cas où, comme elle disait…

Sarah et Rachel saluaient des dizaines de voisines, on parlait du temps, et on se demandait des nouvelles en chuchotant pour ne pas que les enfants entendent… En arrivant au Burggarten, Sarah commençait toujours par admirer la gracieuse statue de Mozart, en demandant à sa mère quand elle pourrait enfin avoir un violon pour jouer comme l’oncle David. Puis elle entraînait Rachel vers les imposantes serres qui se dressaient juste sous le musée de l’Albertina, immenses vaisseaux emplis de palmiers et de cactus comme un jardin de paradis.

L’image contient peut-être : ciel, plante et plein air
crédits Sabine Aussenac

En cette heure vespérale, l’étrange lactescence des cieux viennois s’illuminait souvent d’un dernier bleu presque indigo, juste avant les éblouissements crépusculaires. Les merles s’interpelaient d’un arbre à l’autre, le gazon verdoyait en été et blanchissait en hiver, on poursuivait des cerceaux et, cachés par les douces frondaisons, on jouait ensemble, sans se préoccuper de qui portait l’étoile…

Sarah grelotte, malgré la couverture pouilleuse jetée sur sa paillasse. Elle sourit néanmoins de toute son âme lorsque Rachel titube vers elle et la soulève délicatement en lui murmurant qu’elles vont enfin pouvoir aller prendre une douche. La jeune femme se dirige vers l’extrémité du camp, ombre parmi les ombres, frissonnant dans la bise qui au loin agite les grands bouleaux blancs, tandis que, perchées sur les branches dénudés des hêtres, des corneilles croassent de l’autre côté des barbelés.

Le soir est tombé, une douce lumière céruléenne baigne leur enfer de bruit et de fureur et illumine les fumées noires et âcres. Rachel chantonne une berceuse en yiddish, elle répète à Sarah qu’elle l’aime jusqu’aux étoiles du ciel, qu’elle reviendront bientôt courir dans les allées du Burggarten, qu’elle iront manger une glace sur les bords du canal du Danube et qu’elles reverront l’oncle David, grand-père Moshé et surtout papa, le beau Chaïm, qui est sûrement en train de construire la maison de poupées que Sarah se souhaite pour Hanukkah.

La porte blindée s’ouvre sur un carrelage bleuté. Rachel embrasse sa fille et lui sourit, encore et toujours.

Der Himmel fällt wie eine Frucht

            in meine Hand, die Frühling sucht.

            Ich schäle ihn aus Herbsteshaft

          und trinke seinen Sternesaft.

***

            Le ciel tombe comme un fruit

            dans ma main qui cherche le printemps.

            Je le libère de sa coque automnale

            et m’abreuve à son sirop d’étoiles.

Rose Ausländer

L’image contient peut-être : plein air
http://www.leblogdejielka.com/2019/03/des-poemes-sur-les-blockhaus.html

http://www.sabineaussenac.com/cv/portfolios/document_rose-auslander-une-poetesse-juive-en-sursis-d-esperance

https://fr.wikipedia.org/wiki/Rose_Ausl%C3%A4nder

https://actu.fr/hauts-de-france/lille_59350/lili-leignel-deportee-11-ans-confiance-dans-jeunes_22805722.html

https://actu.fr/hauts-de-france/lille_59350/lili-leignel-deportee-11-ans-confiance-dans-jeunes_22805722.html

https://edition.cnn.com/us/live-news/california-synagogue-shooting-live-updates/h_057d0c249c922d415ee2a0632a379ec6

En Pologne, on trouve des étoiles jaunes aux Puces…

Notre-Dame de l’Espérance: hommage pascal à Notre-Dame de Paris

Concert hommage à Notre-Dame, 20 avril 2019: Petits-Chanteurs à la Croix de Bois

« Tous les yeux s’étaient levés vers le haut de l’église. Ce qu’ils voyaient était extraordinaire. Sur le sommet de la galerie la plus élevée, plus haut que la rosace centrale, il y avait une grande flamme qui montait entre les deux clochers avec des tourbillons d’étincelles, une grande flamme désordonnée et furieuse dont le vent emportait par moments un lambeau dans la fumée. »

 Victor Hugo, Notre-Dame de Paris

Comme nous les avons lues et relues, ces lignes prophétiques, depuis quelques jours…

C’est la première chose que chercha mon fils en arrivant à bout de souffle, après mon coup de fil, à la maison : le roman de Victor Hugo, qu’il avait lu et relu en Classes préparatoires, il y a deux ans. Quant à moi, ébahie, criant et pleurant seule devant les images effroyables diffusées par les chaînes de télévision aussi sidérées que le monde, je me crus revenue en d’autres jours dévastés, me remémorant les panaches de fumée et mon bouleversement du 11 septembre, mais aussi mes cris de tristesse lors des massacres de Charlie-Hebdo et mes pleurs inconsolés du Bataclan…Pour Charlie, j’avais appelé mon premier ex-mari, et nous avions évoqué ensemble, effondrés, nos bulles et nos révoltes de jeunesse. Ce qui est pratique, quand on a eu plusieurs vies, c’est de pouvoir aussi appeler un deuxième ex-époux : ce dernier, je l’avais vu pour la première fois devant le Parvis de Notre-Dame…

J’ai lu depuis des centaines de lignes autour des polémiques ravageant internet et les médias depuis ce funeste ravage ; j’ai entendu hurler les bien-pensants qui refusent de comparer une seule vie humaine et des « vieilles pierres », et puis les idéologues des réseaux sociaux, scandalisés par les dons des « riches » alors que tant de « misérables » battent le pavé ou y dorment, nourrissons dans les bras, sous quelque tente de fortune, sans oublier les cris d’orfraie qui s’ensuivirent après les paroles catholicisantes et complotistes d’un Zemmour au mieux de sa forme…

Ce n’est pas du tout, pourtant, ce que je retiens de cette semaine à la fois Sainte et emplie des démons du feu et de la désolation.

Henri Garat/ Ville de Paris

Non, en ce samedi de Veillée Pascale, j’ai plutôt l’impression que la France et le monde m’ont, chaleureusement, serrée entre leurs bras, tant nous fûmes nombreux, depuis les Quais de Seine ou via nos écrans, à nous rassembler, pleurant, priant, nous lamentant, nous consolant de concert …

« Bien des hommes, de tous les pays de la terre

Viendront, pour contempler cette ruine austère,

Rêveurs, et relisant le livre de Victor :

Alors ils croiront voir la vieille basilique,

Toute ainsi qu’elle était, puissante et magnifique,

Se lever devant eux comme l’ombre d’un mort ! »

Gérard de Nerval, « Notre-Dame de Paris »

Car lundi soir, déjà, celui qui croyait au ciel et celui qui n’y croyait pas, ou différemment, m’avaient déjà bouleversée à parts égales : Il y avait eu les larmes de notre cher histrion du patrimoine, Stéphane Bern, et son émotion en miroir du chagrin de tout un peuple, sincère et irrépressible.

https://www.bfmtv.com/mediaplayer/video/stephane-bern-on-a-que-nos-larmes-pour-pleurer-1154377.html

Et, peu ou prou en même temps, on entendit s’élever les mots-tocsins, comme disait Maïakovski, de notre tribun national, lui aussi si profondément touché qu’on l’eût soudain cru converti au catholicisme, tout mécréant qu’il semble…

https://lafranceinsoumise.fr/2019/04/16/incendie-a-notre-dame-de-paris-tout-va-au-grand-corps-qui-est-la-et-qui-brule/

Mélenchon a su évoquer, avec la force d’un historien, cette grâce qui auréole notre cathédrale, des avancées des sciences qui rendirent possible son élévation à la foi patrimoniale qui nous rassembla si incongrument en ce beau soir d’avril. Oui, en cet instant qui dura une nuit, veillée pascale avant l’heure, « tout va au grand corps qui est là et qui brûle », et il reprendra ces réflexions sur son blog pour évoquer notre « cathédrale commune » :

https://melenchon.fr/2019/04/15/notre-cathedrale-commune/

Ainsi, de l’hériter des « bouffeurs de curés » au chantre des lieux sacrés, nous perçûmes un même élan qui vint rejoindre celui de ces jeunes inconnus rassemblés Place St Michel, pleurant des Pater, des Ave et des chants en regardant se consumer leur foi comme un grand vaisseau de feu :

Mais bien au-delà des quais de Seine endeuillés, c’est bien le monde entier qui, comme devant un jardin où brûleraient les lilas et les roses, a accouru au chevet d’une église assiégée par le feu :

« Je n’oublierai jamais l’illusion tragique
Le cortège les cris la foule et le soleil
Les chars chargés d’amour les dons de la Belgique
L’air qui tremble et la route à ce bourdon d’abeilles
Le triomphe imprudent qui prime la querelle
Le sang que préfigure en carmin le baiser
Et ceux qui vont mourir debout dans les tourelles
Entourés de lilas par un peuple grisé »

Louis Aragon, « Les lilas et les roses »

En effet, en zappant, hébétée et effondrée, à près de 600 km du Point zéro du Parvis de Notre-Dame depuis ma ville rose, entre les chaînes d’information de différents pays, c’est bien un cortège de soutien à notre église en flammes que j’ai vu s’avancer, en une immense marche blanche virtuelle, comme une chorégie de pleureuses venue épauler un pays en passe de devenir orphelin d’un monde perdu.

Jean-Claude Coutausse

Et cette solidarité a continué au fil de la semaine Sainte, du don des petites gens offrant un euro en déposant leur caddy, telle une modeste obole dans le panier de la quête des dimanches, aux sommes incalculables des financiers de ce monde, offertes spontanément ou presque, avec ou sans promesse de profiter d’une déduction de l’impôt, comme si les Fugger, ces grands banquiers de l’Europe médiévale, avaient décidé de contribuer gratuitement à la construction d’une basilique…

Comment ne pas évoquer les vers de Péguy dans sa « Présentation de Paris à Notre-Dame », et son vaisseau voguant vers la mer des Sargasses ?

« Nuls ballots n’entreraient par les panneaux béants,
Et nous arriverions dans la mer de Sargasse
Traînant cette inutile et grotesque carcasse
Et les Anglais diraient : ils n’ont rien mis dedans. »

Car ce n’est plus Notre-Dame qui vogue vers l’immense mais une planète entière qui s’est empressée pour voler au secours d’une dame outragée, toutes religions et pensées confondues. Et ce ne sont pas les quelques centaines de tweets décérébrés, à la gloire de je ne sais quelle puissance vengeresse qui serait venue allègrement détruire le Sacré de Paris, que je retiens encore, mais toujours cette union sacrée des libres-penseurs et des croyants, et surtout ces appels des consistoires et des grands conseils juifs et musulmans à relayer la chaîne des dons, comme des villageois d’antan se passant les seaux d’eau pour éteindre les flammes d’un beffroi, une eau soudain aussi lustrale que celle des sacres baptismaux, d’un mikvé, ce bain rituel de purification hébraïque ou des ablutions de l’Islam…

Jamais le terme « religion » n’a été aussi proche, pour notre France à genoux, de celui de « religere », qui signifie « relier ». Il est là, notre miracle pascal, précieux comme ce coq sauvé des flammes et protégeant encore la fameuse relique de la Couronne d’épines, bourdonnant en nos cœurs comme les abeilles miraculés des toits de la cathédrale, incandescent, mais debout, comme la croix et le tabernacle de l’autel, vigies vaillantes, demeurées à bord du vaisseau en perdition comme le capitaine et son second refusant de quitter un navire, un miracle que même les fiels des mauvaises langues pharisiennes n’écorneront pas car il nous appartient, comme nous appartiennent nos émotions singulières et nos relations intimes à ce monument national.

Nul n’a le droit de me dicter mes ressentis, et je maintiens que j’ai brûlé de la même colère et pleuré de la même dévastation que lors de l’effondrement des Tours Jumelles ou des attentats, car ce sont les milliards d’âmes que je voyais, dans ces « jumelles tours » devant l’immonde rougeoiement, se consumer tels les damnés d’un tableau de Jérôme Bosch, ces âmes-mémoires qui ont fondé, depuis mille ans, notre histoire et notre rapport au monde…

« Comme, pour son bonsoir, d’une plus riche teinte,
Le jour qui fuit revêt la cathédrale sainte,
Ébauchée à grands traits à l’horizon de feu ;
Et les jumelles tours, ces cantiques de pierre,
Semblent les deux grands bras que la ville en prière,
Avant de s’endormir, élève vers son Dieu. »

Théophile Gautier, « Notre-Dame »

Dessin et lavis de Victor Hugo

Je pensais à ces Laboratores, à ces paysans devenus Compagnons, qui par milliers, au fil des siècles, façonnèrent notre joyau, des maîtres-verriers aux petites mains, en passant par les hectares de chênaies ayant permis l’élaboration extraordinaire de notre charpente-forêt partie en fumée, à ces troncs devenus piliers de la terre ; je pensais aux circonvolutions dentellières de la pierre caressée par mille burins experts, aux rosaces parfaites et au plomb fondu à nouveau, un millénaire plus tard, sous nos yeux incrédules.

Je pensais à ces Oratores et à leurs ouailles, à ces bergers et à leurs troupeaux qui, de l’aube du christianisme à nos Pâques de l’an 2019, ont su faire ériger de fragiles chapelles, des rondeurs romanes, puis des arcs gothiques pour dresser des ponts entre l’Homme et le Divin, et à la tristesse insondable des chrétiens, qui ressemble tant à celle des juifs après la Nuit de Cristal où l’on brûla les synagogues ou à celle des musulmans lorsque des barbus devenus fous détruisirent des lieux sacrés à Mossoul, ou lorsque l’état chinois rasa des mosquées en région ouïgoure…

https://www.nouvelobs.com/monde/20190407.OBS11230/la-chine-a-rase-plusieurs-grandes-mosquees-en-region-ouigoure-montrent-des-images-satellite.html

Et je pensais à ces Bellatores, le cœur vaillant et l’âme fière, qui rallièrent les cloches battant à la volée lors de la Libération, quand on entonna un Magnificat malgré une fusillade, comme en un « arc-en-ciel témoin qu’il ne tonnera plus »…

« Heureuse et forte enfin qui portez pour écharpe

Cet arc-en-ciel témoin qu’il ne tonnera plus

Liberté dont frémit le silence des harpes

Ma France d’au-delà le déluge salut »

Louis Aragon, « Je vous salue ma France »

https://www.franceculture.fr/litterature/louis-aragon-lit-je-vous-salue-ma-france

N’oublions pas enfin que nous avons tous en nous quelque chose de Notre-Dame, cœur de Paris et de l’Île Saint-Louis, mais aussi patrimoine architectural et cultuel universel… Et pour nous, petit peuple de France, c’est comme un chapelet mémoriel que nous pouvons, chacun dans notre demeure, dévider, en hommage à cette maison de Dieu devenue à la fois agora communautaire et oïkos personnel : on se souviendra d’un voyage de classe et des ors de Lutèce surgis après une nuit passée dans le « Capitole » qui ralliait Paris depuis la ville rose, où, devant nos yeux éblouis les deux tours nous semblaient centre du monde… Ou peut-être d’un cadenas fermé d’un baiser sur un pont de Paris juste avant ce cierge scellant quelque promesse…

Aujourd’hui, en ce samedi où la fièvre jaune une foi(s) de plus arpente le pavé, je ne veux retenir que la grâce et l’espérance pascales, et me souvenir que Notre-Dame, outragée, brisée, martyrisée mais libérée des flammes, sera reconstruite par notre peuple de bâtisseurs, par une France toujours, même si souvent bien frileusement, fille aînée de l’Église, n’en déplaise aux pisse-vinaigre.

Et je me veux résolument optimiste, comme toujours, allant jusqu’à l’espérance folle que cette chaîne de solidarité déployée de l’Oural à l’Atlas, des cities de cols blancs aux ors du Vatican, pourra bientôt aussi alimenter d’autres besoins, tout aussi criants, des armées de misérables qui hantent nos rues. Car la Cour des miracles, c’est vrai, se rencontre aujourd’hui non plus sur le Parvis de Notre-Dame, mais au détour de nos villes de province où, partout, les gueux grelottent dans des tentes dressées à la va-vite par quelque association, abritant les yeux de braise de mendiantes berçant des enfançons, devant l’indifférence des passants honnêtes… Il faudra que les élans de bienfaisance se multiplient, comme le pain et le vin aux Noces de Cana, et je l’espère de tous mes vœux.

« La Charité aime ce qui est.
Dans le Temps et dans l’Éternité.
Dieu et le prochain.
Comme la Foi voit.
Dieu et la création.
Mais l’Espérance aime ce qui sera.
Dans le temps et dans l’éternité.

Pour ainsi dire dans le futur de l’éternité.

L’Espérance voit ce qui n’est pas encore et qui sera.
Elle aime ce qui n’est pas encore et qui sera
Dans le futur du temps et de l’éternité. »

Charles Péguy, « La petite espérance »

Demain, dès l’aube, les chrétiens du monde se salueront en allégresse, s’écriant « Il est ressuscité ! » , confortés dans leur foi, tandis que leurs frères juifs seront dans la semaine de Pessah, leurs frères musulmans à l’orée du Ramadan, et que de nombreux enfants, croyants ou pas, en une immense ronde sucrée, chercheront des œufs et des cloches en chocolat…

Et dans quelques années, si Dieu me prête vie, comme disait ma chère grand-mère qui m’éleva à la foi chrétienne, peut-être me sera-t-il donné de visiter Notre-Dame reconstruite, et, surtout, de m’y recueillir.

« En passant sur le pont de la Tournelle, un soir,
Je me suis arrêté quelques instants pour voir
Le soleil se coucher derrière Notre-Dame. »

Théophile Gautier, « Soleil couchant »

Puisse cette cathédrale qui plonge ses racines dans notre unité nationale, creuset de nos passés, de nos Lumières françaises, à nouveau déployer les ailes de sa magnificence et de sa bienveillance, et que du feu renaisse un phénix de pierre, de beauté et de foi !

« Puisque les paroles, ô mon Dieu, ne sont pas faites pour rester inertes dans nos livres, mais pour nous posséder et pour courir le monde en nous, permettez que de ce feu de joie, allumé par vous, jadis sur une montagne, et de cette leçon de bonheur, des étincelles nous atteignent et nous mordent, nous investissent, nous envahissent. »

Madeleine Delbrêl.

Et que les cloches demain vrillent cette espérance pascale dans le cœur de tous, étourdissant les lilas et les roses, tourbillonnant dans l’air de Paris et de la France comme mille hirondelles annonçant les printemps, carillonnant comme une symphonie se faisant tempête, rebaptisant pour un temps notre cathédrale en « Notre-Dame de l’Espérance », en hommage à Notre-Dame de Paris chantée par Hugo :

« Au-dessous, au plus profond du concert, vous distinguez confusément le chant intérieur des églises qui transpire à travers les pores vibrants de leurs voûtes. — Certes, c’est là un opéra qui vaut la peine d’être écouté. D’ordinaire, la rumeur qui s’échappe de Paris le jour, c’est la ville qui parle ; la nuit, c’est la ville qui respire ; ici, c’est la ville qui chante. Prêtez donc l’oreille à ce tutti des clochers ; répandez sur l’ensemble le murmure d’un demi-million d’hommes, la plainte éternelle du fleuve, les souffles infinis du vent, le quatuor grave et lointain des quatre forêts disposées sur les collines de l’horizon comme d’immenses buffets d’orgue, éteignez-y, ainsi que dans une demi-teinte, tout ce que le carillon central aurait de trop rauque et de trop aigu, et dites si vous connaissez au monde quelque chose de plus riche, de plus joyeux, de plus doré, de plus éblouissant que ce tumulte de cloches et de sonneries ; que cette fournaise de musique ; que ces dix mille voix d’airain chantant à la fois dans des flûtes de pierre hautes de trois cents pieds ; que cette cité qui n’est plus qu’un orchestre ; que cette symphonie qui fait le bruit d’une tempête. »

Mon père, quais de Seine, années cinquante…

https://www.franceculture.fr/emissions/la-nuit-revee-de/lieux-de-memoire-notre-dame-de-paris

Du « Wald » séculaire aux jardins partagés : une Allemagne enracinée dans son rapport poétique, mystique et mythique à ses paysages

L’image contient peut-être : ciel, plein air et nature

Photo prise à la Alte Nationalgalerie, Berlin: Karl Friedrich Schinkel, Landschaft mit Pilger 

L’Allemagne, entre nature et culture, depuis le « Wald » millénaire aux réaménagements des friches postindustrielles, s’est construite depuis « Germania » en osmose entre les forêts et les hommes… Car comme l’écrit Simon Schama dans « Le paysage et la mémoire » :

«Le jardin que j’ai traversé (…) c’est celui de l’imaginaire du paysage en Occident, petit espace fécond, où notre civilisation s’est figuré ses bois, ses eaux et ses rochers, et où les mythes les plus fous se sont enracinés dans notre topographie. »

Comment l’homme s’est-il donc approprié ce territoire apprivoisé et aménagé peu à peu au fil des siècles ? Quelle vision en a l’artiste ? Quelles passerelles peut-on établir entre les représentations picturales de cette nature allemande et les miroirs qu’en donne la littérature, sans oublier l’approche sociologique, en y intégrant des réflexions historiques, géographiques et économiques…?

C’est le paysage longtemps…

Ce vers du poème éponyme de Rainer Maria Rilke nous invite d’emblée à nous interroger sur le rôle de la nature :

C’est le paysage longtemps, c’est une cloche,

c’est du soir la délivrance si pure -;

mais tout cela en nous prépare l’approche

d’une nouvelle, d’une tendre figure …

Ce paysage en tension entre un au-delà symbolisé plus loin par l’ « ange » et l’ici-bas où résonne longtemps une cloche rappelle les coalescences brisées que l’homme toujours cherchera à retrouver. Car la nature, dans la philosophie allemande, a toujours joué le rôle de passeuse entre les mondes : Fichte déjà développa, comme dans son essai « Destination sur l’homme », sa vision des transformations et de l’impermanence des éléments :

« Cependant la nature a poursuivi le cours de ses transformations successives. Pendant que je parle encore du spectacle qu’elle m’a offert au moment où j’ai voulu le contempler, ce spectacle n’existe déjà plus. Autour de moi tout s’est métamorphosé.(…)», avant que Lessing ne fonde une philosophie de la nature plus personnelle, développant sa conception d’une identité absolue de l’esprit et de la nature, puisque  « ce qui est une imitation de la nature ne peut pas être un défaut »

À quoi ressemblent ces paysages outre-rhénans que si peu de nos compatriotes, hélas, connaissent ? L’Allemagne offre une infinie palette de mers en allées avec le soleil, de plaines et de montagnes, certes peut-être plus anthropomorphisées que dans notre hexagone, mais où l’on peut encore aisément trouver des vestiges de l’état premier de ces terres germaniques.

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Les falaises de craie de l’île de Rügen

J’ai identifié trois grands axes autour desquels serpente l’imaginaire allemand : la forêt, marqueur primitif d’un état sauvage, grande pourvoyeuse de mythes et de légendes et actuellement redevenue iconique après un best-seller sur lequel je reviendrai en fin de communication ; l’arbre, justement, élément central de si nombreuses peintures et véritable schibboleth, élément de reconnaissance central de la littérature ; et enfin les parcs et jardins, s’inscrivant dans une perspective domestiquée, zeugmas policés par l’empreinte humaine et parfaite illustration d’une nature demeurée au cœur de la civilisation.

Des forêts et des hommes…

« Connaître l’Allemagne, c’est arpenter ses bois », disait Victor Hugo. Et les sombres forêts de sapin immortalisées par les contes de Grimm ou dans les tableaux de Caspar David Friedrich représentent le décor emblématique de tout un panorama pictural et littéraire qui nous renvoie aux origines premières de l’humanité, là où le paysage longtemps n’a été constitué que d’océans et de territoires vierges et boisés… Encore aujourd’hui, la forêt recouvre environ 11 millions d’hectares outre-Rhin, soit environ un tiers de son territoire.

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Statues des frères Grimm dans l’Europa-Park, Rust, Allemagne

Mais au-delà des figures tutélaires des arbres gravitent aussi clairières et tourbières, marais et sous-bois, éléments kaléidoscopiques d’un paysage aussi sombre que riche en microcosmes de toutes sortes, sans oublier les personnages légendaires qui l’habitent, du Roi des Aulnes chanté par Goethe à Rumpelstizchen, dénommé chez nous le « nain Tracassin », en passant par les enfants perdus jusque dans l’antre de la sorcière, les célèbres Hänsel et Gretel.

« Quand le soleil d’automne dardait ses rayons sur les marais, elle s’enfonçait, en chantonnant, entre les fûts des grands pins, souriante et toute plongée dans ses pensées. Elle s’arrêtait pour regarder la résine, que la chaleur du soleil faisait suinter à travers l’écorce, ou pour écouter le pivert chanter au fond des bois. » Voilà comment l’un des personnages de Ernst Wiechert dépeint la forêt dans « Missa sine nomine », cette forêt immortalisée par d’innombrables tableaux par Caspar David Friedrich ou par les peintres de la communauté artistique de Worpswede. Ricarda Huch nous décrit d’ailleurs Friedrich comme une âme profondément allemande :

« Il avait eu pour ancêtres des gens tous honnêtes et industrieux ; il possédait l’humilité raide, la droiture et la force d’isolement des Peuples nordiques. Jamais il n’avait même essayé d’apprendre une langue étrangère, car il était et voulait rester pleinement allemand.»

Ce lien profond entre un homme et sa terre ancestrale, le peintre le tissera au fil de ses toiles, explorant les arcanes de cette forêt tutélaire tantôt mystérieuse et tentaculaire, tantôt synonyme de havre matriciel et de paix. L’artiste explore les entrailles du Königstuhl, ce mont bordant la Baltique, sur l’île de Rügen, au gré d’une immense forêt de hêtres surplombant les falaises de craie, aujourd’hui classé au patrimoine de l’UNESCO. Les arbres, au dense feuillage couleur vert bronze, assemblés en une masse compacte, semblent pétrifiés, le promeneur s’attend presque à entendre battre des cœurs comme dans les Visiteurs du soir.  Les hommes et les femmes peints par l’artiste, d’ailleurs très souvent représentés de dos, semblent en effet en symbiose avec un paysage dans lequel leur silhouette se fond en une anastomose sylvestre …

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Photo prise à la Alte Nationalgalerie, Berlin; « Mann und Frau den Mond betrachtend » (Homme et femme contemplant la lune).

« Cependant, l’art de Friedrich ne s’égare pas dans ces allégories, où d’autres peintres romantiques, tels que Runge, mirent trop d’intentions littéraires. Le symbole chez Friedrich, est moins explicite ; ses paysages imposent une fuite de l’esprit au-delà de ce que voient les yeux. » affirme Albert Béguin.  Il nous explique aussi que dans la peinture de Friedrich, « profondément symbolique », « le paysage n’est jamais une unité refermée sur elle- même, mais comme une allusion à d’immenses espaces », allusion symbolisée par ce « Voyageur contemplant une mer de nuages » dont la verticalité se fait pont entre les forces telluriques et divines, continuité de cette pierre ancrée dans les limbes.

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Voilà qui recoupe exactement les mots employés par un grand ami de Caspar David, le philosophe de la nature et peintre Carl Gustav Carus, pour définir la « peinture de paysage», puisqu’il nous parle à la fois de « Erdlebenerlebnis », de la communion avec la vie de la terre, et de « Erdlebenbildkunst », de l’art de la représentation de cette vie. Depuis leur publication en 1831, ses Neuf lettres sur la peinture ont été universellement considérées comme le fondement théorique de l’esthétique du paysage romantique allemand.

Cette extase eucharistique entre les forêts et les hommes, Ernst Wiechert, lui, la dépeindra à travers ses romans quelques siècles plus tard :

« J’ai tissé une toile et je la déploie. Je me tiens au bord du chemin et chacun peut la voir. Et celui qui s’arrête et se penche pourra peut-être discerner, tel qu’il en va pour moi, ce que Dieu a voulu avec la peine et le travail d’une main d’homme. » Préfaçant ainsi ses souvenirs d’enfance, « Des forêts et des hommes », Wiechert rassemble en un titre bifide son amour paratopique de la forêt et de l’Humain. Nous voilà à nouveau face à ce balancement ontologique dont le paysage se fait cœur battant : Mais, affirme Marcel Brion, « (…) dans les récits de Wiechert, l’homme ne cherche pas la nature pour s’y perdre et se confondre avec elle : au contraire, il y retrouve et il y affirme plus vigoureusement son humanité.» Wiechert, fils d’un garde-forestier, avait grandi loin de tout artifice au fin fond de la Prusse Orientale, auprès d’hommes bons et taiseux, dans cette « vie simple » dont il fera un roman. Alma mater, la forêt se confond avec ses habitants jusqu’à leur prêter une identité nouvelle et sylvicole :

« A l’odeur de l’air, au silence infini, il sent qu’il est seul, mais il sent aussi la fraîcheur de la terre sous ses pieds nus. Il reste tout à fait immobile, comme s’il voulait croître, et il la sent monter toujours plus avant, toujours plus haut, vigoureuse et humble, la sève qui veut se frayer un chemin jusqu’à son cœur Et il voit un champ couvert de pousses vertes, il les voit se dorer et ployer sous les épis. Et il voit un enfant couché sous les épis et qui dort, cependant qu’un homme et une femme coupent et lient le blé et dressent les gerbes. Il est là, toujours immobile, tandis que la mince vapeur s’élève du sol fraîchement retourné, et s’épaissit et l’enveloppe. Et pour finir, il est pareil à un arbre qui boit silencieusement l’humidité des nuits.»

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 Or, un arbre monta…

Les arbres des forêts germaniques ressemblent aux nôtres, à cette différence près que manquent aux paysages outre-rhénans l’olivier et le pin parasol, plus enclins aux climats mediterrans… La forêt est formée, pour les conifères, de 57 /% d’épicéas communs et, en ce qui concerne les feuillus, d’une majorité de hêtres et de chênes. C’est bien le hêtre commun, Fagus sylvatica, qui constituait l’espèce dominante, avant que la main forestière de l’homme ne dépouille les bois du Moyen-Âge jusqu’au dix-neuvième siècle et ne remplace ensuite les essences primitives par Picea abies, l’épicéa, ou par Pinus sylvestris, le pin sylvestre.

Bien d’autres espèces peuplent le territoire allemand, dont les arbres « mythiques » que sont le chêne et le sapin: ainsi, la légende prêta très tôt d’augustes vertus au chêne qui devint emblématique sur les blasons, puis sur ce que l’on nommerait aujourd’hui les objets dérivés, comme des timbres; le poète romantique Joseph Victor von Scheffel l’honora du titre «d’arbre le plus ancestral du peuple allemand ». Le sapin, qui bientôt envahira nos foyers, en cette approche de Noël, est, lui, chanté par un fameux cantique que tous les enfants du monde apprennent dès la maternelle enfin, c’était le cas en France jusqu’à notre fameuse loi sur la laïcité…

Qui mieux que Paula Modersohn-Becker a peint les arbres de l’Allemagne du Nord, seuls éléments verticaux de ce plat pays adulé par la petite communauté d’artistes de Worpswede, non loin de la ville hanséatique de Brême ? Dans ce Barbizon nordique se côtoyaient peintres et écrivains en recherche d’absolu, et les toiles de Paula nous offrent des saules tutélaires voisinant avec des pins et des bouleaux s’évadant à perte de vue.

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Arbres à Worpswede

Paula, fascinée par les arbres, les nomme des « phallus terrestres » et s’adresse à eux comme à des confidents. Celle qui est morte en s’exclamant « vivre ici est une splendeur », quelques jours après avoir donné naissance à sa fille, écrivait ainsi dans son journal :

« Worpswede […] tes pins puissants et grandioses ! Je les appelle mes hommes, larges, noueux, massifs et grands, traversés par tant de fibres sensitives et de nerfs extrêmement fins. C’est ainsi que je m’imagine une silhouette idéale d’artiste. Et tes bouleaux vierges, frêles, élancés, qui réjouissent l’œil ! Avec cette grâce rêveuse, molle comme si leur vie n’était pas encore éclose. Ils sont enjôleurs, il faut se donner à eux sans résister. Certains ont déjà une hardiesse virile, un tronc fort et droit. Ce sont mes ‘femmes modernes’. Et vous autres saules, vous êtes mes vieux hommes aux barbes d’argent […] Nous nous entendons fort bien et souvent, nous nous répondons gentiment d’un signe de tête. »

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Paula Modersohn Becker « Blasendes Mädchen im Birkenwald » (Fillette soufflant dans sa flûte dans le bois de bouleaux) , https://www.museen-boettcherstrasse.de/ausstellungen/sammlungshoehepunkte/

Otto Modersohn, son époux, a fixé sur ses toiles les silhouettes blanches de ces mêmes bouleaux toujours intiment liés à l’élément liquide, en cette région de marais et de tourbières, tandis que ses amis Overbeck et Vogeler rivalisaient de talent pour dupliquer à l’infini les paysages mélancoliques au sein desquels la petite communauté libertaire inventait un nouveau modus vivendi, faisait fi des carcans de la bourgeoisie. La nature joue un rôle prépondérant dans ce retour aux sources, l’arbre symbolisant le vestige pur et libre de la forêt primitive qui recouvrait autrefois « Germania ».

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Otto Modersohn, « Herbstmorgen am Moorkanal » (Matin d’automne au bord du marais ), photo prise à Worpswede

Cet arbre, passerelle toujours entre l’infini et le terrestre, dont l’élancement fait écho à l’enracinement, devient ancre et grand-voile comme dans ces deux poèmes de Rilke :

 Or, un arbre monta, pur élan, de lui-même.

Orphée chante ! Quel arbre dans l’oreille !

Et tout se tut. Mais ce silence était

lui-même un renouveau : signes, métamorphose… 

 

 Vues des Anges, les cimes des arbres peut-être

sont des racines, buvant les cieux ;

et dans le sol, les profondes racines d’un hêtre

leur semblent des faîtes silencieux. 

Ainsi, les racines plongeant vers la terre mère se font prolongement inversé de la quête vers l’infini, et l’arbre en miroir répond au poète, lui-même messager d’une alliance mystique.

Que fait la rose en temps d’hiver ?

Goethe, le premier, a didactisé dans ses « Affinités électives » la fascination des Allemands pour les parcs et les jardins, mettant sans cesse en perspective confusion sauvage et ordre policé par la main de l’homme, les jardins à la française de le Nôtre s’opposant à la profusion chaotique des jardins à l’anglaise, et mettant en avant la volonté de trouver une troisième voie, spécifique à l’Allemagne, puisque l’art paysager s’émancipera de la tutelle anglaise. À la différence de la France et de l’Italie, l’Allemagne comptait en effet entre le XVIIIe et le XIXe siècle quantités de princes cultivés, passionnés et surtout assez riches pour s’entourer de paysagistes renommés comme Peter Joseph Lenné ou Friedrich Ludwig von Sckell.

La nature, domestiquée, va donc s’épanouir de plus belle, entre art floral et vergers ou potagers aux plates-bandes soigneusement entretenues par la minutie et la rigueur germaniques… Le parc du peintre et écrivain Max Liebermann au Wannsee, en périphérie berlinoise, fait partie de ces pépites intemporelles que l’on visite encore aujourd’hui. En 1909, le peintre avait fait construire une maison de campagne de style néoclassique près du lac de Wannsee.

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Source; Wikipedia

Un vaste jardin de plantes vivaces, d’arbres fruitiers et de légumes entouré d’une haute haie de tilleuls se trouve devant la maison. Un axe central, orienté vers la maison, établit la liaison avec les pièces intérieures, tandis que sur une aile une terrasse ouvre sur des parterres luxuriants donnant sur le lac, non loin d’un petit bois de bouleaux. Ce jardin d’agrément servira aussi d’atelier en plein air et inspirera au peintre plus de 400 tableaux et gravures. Liebermann, rejetant l’expressionnisme, pense d’ailleurs que la création doit provenir de l’observation précise du réel : « L’artiste saisit la réalité en devenir, pas accomplie.»

Les espaces parfaitement paysagés de son parc, devenu agora intime non loin de l’oïkos, symbolisent parfaitement cette utopie très allemande d’une existence harmonieuse au sein de la nature. Le parc se fait alcôve rassurante, espace où l’entre-soi familial et amical peut fleurir de façon paisiblement esthétique, en opposition au bruit et à la fureur du siècle. Sur l’un des tableaux, Liebermann représentera d’ailleurs sa maison dans une perspective erronée, surdimensionnant arbres et pelouse, sa demeure comme un havre de paix protégé par une nature plus que jamais bienveillante.

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Max Liebermann, « Der Birkenweg im Wannseegarten nach Westen », (Allée de bouleaux au jardin du Wannsee côté ouest)

Un peu plus au Nord, si nous revenons vers nos amis de Worpswede, nous retrouverons un même jardin paysager et bien ordonné, entre buis taillés, vases et terrasse, qui entoure encore aujourd’hui le musée Vogeler : le parc du Barkenhoff. Et dans sa toile Le concert , Vogeler a représenté, en 1905, toute la petite communauté vaquant à ses occupations au sein de ce cadre idyllique. Cependant, l’harmonie trompeuse des plantes et des buissons ne parvient pas, cette fois, à faire oublier les clivages émotionnels qui bouleversaient cette joyeuse bande où des couples se brisaient au gré des pulsions de chacun, Rilke, par exemple, ayant quitté Paula Modersohn pour la sculptrice Clara Westhoff. Ainsi, les artistes auront eu beau se retirer au sein de cette nature et y avoir recréé un paradis artificiel, les élans primitifs les chasseront parfois de cet Eden, comme si la nature retaillée et recadrée par l’homme était parfois dépossédée de sa puissance protectrice.

Sommerabend (Das Konzert), 1905

 Que fait la rose en temps d’hiver ?

Elle rêve d’un rêve rouge tendre.

Quand de neige elle est recouverte pour l’Avent,

elle rêve du sureau.

Quand le givre argenté tintinnabule sur ses tiges,

elle rêve du chant des abeilles

du papillon bleu lorsqu’il volète… 

Mascha Kaléko

Un dernier jardin me semble très emblématique d’une nature figée et malgré tout présente, aussi endormie que cette rose en hiver de la poétesse Mascha Kaléko, c’est le parc entourant le musée Lehmbruck à Duisbourg.

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Dans la grande ville industrielle de la Ruhr, où mugissaient autrefois les incandescences des hauts-fourneaux, on trouve ainsi un espace mêlant le minéral et le végétal, grand parc en cœur de ville orné de statues, abritant le bâtiment presque entièrement vitré du musée, tranchant singulièrement avec l’agitation des artères commerçantes proches et avec l’architecture industrielle du plus grand port fluvial d’Europe. Des statues et sculptures modernes s’érigent au gré des allées et des pelouses, la canopée des marronniers se mirant dans les grandes vitres du musée, qui abrite principalement des formes féminines modelées par Wilhelm Lehmbruck, mais aussi quelques œuvres filiformes de Giacometti, et le visiteur peut donc admirer le parc depuis l’intérieur du musée ou inversement découvrir les œuvres en déambulant dans les allées ; cette structure ouverte et en miroir a permis, dès l’ouverture du musée, en 1964, de replacer un pan de nature et de culture dans cette mégalopole rugissante qu’était Duisbourg, octroyant aussi à une population ouvrière et simple un extraordinaire accès à la beauté, redonnant ses lettres de noblesse à une ville souvent décriée, en créant cette rupture peu conventionnelle dans un paysage ultra urbanisé.

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 C’était le paysage où l’on vivait…

« L’homme, quoiqu’il durât depuis des millénaires, était encore trop neuf pour lui-même, trop enchanté de lui pour porter son regard ailleurs et loin de soi-même. Le paysage, c’était le chemin sur lequel il marchait, la piste sur laquelle il courait, c’étaient tous ces stades et ces places de jeux ou de danse où s’accomplissait la journée grecque ; c’étaient les vallées où se rassemblait l’armée, les ports d’où l’on partait pour l’aventure et où l’on rentrait, plus vieux et plein de souvenirs inouïs (…) – c’était le paysage où l’on vivait”»

Voilà comment Rilke décrit le paysage habité par les hommes, insistant sur l’opposition entre l’homme et la nature, afin de mieux revenir sur « leur profondeur commune où puisent les racines de tout ce qui croît ».

En parcourant en effet les paysages allemands, qu’ils soient réels, littéraires ou picturaux, on assiste à ces collusions entre la nature et les hommes qui s’en emparent pour la transformer, à d’improbables mariages perpétuels entre la terre mère et ses enfants. J’ai choisi deux lieux emblématiques pour leur exemplarité, le rocher de la Loreley et l’avenue Under den Linden à Berlin, intrinsèquement liés à l’âme allemande, étayant cette idée de l’osmose permanente déjà évoquée par Goethe dans « Ganymed » avec son vers « umfangend umfangen » : « englobé tout en englobant ».

Der Rhein mit der Loreley
Perlberg, Friedrich 1848–1921. “Der Rhein mit der Loreley”, 1880.

Le Rhin nous offre donc le mariage du fleuve et de la nixe, le nom de « Loreley » étant d’abord celui du rocher». Il attire chaque année près de 100 000 touristes, culminant à 132 mètres au-dessus du Rhin. Des textes du IXe siècle mentionnent déjà cet emplacement pour ses caractéristiques géographiques ; il s’agit en effet de l’endroit le plus étroit du fleuve entre la Suisse et la mer du Nord. Des indications étymologiques permettant d’élucider la signification de son nom : « lei » signifiant rocher, et « lore » étant un ancien mot allemand pour évoquer l’écho. A cet endroit, le cours très encaissé du Rhin réunit en effet les conditions idéales pour renvoyer les sons. En contournant donc ce rocher, le Rhin forme une boucle étroite, et le courant est y est tellement dangereux que de nombreux bateaux s’y fracassèrent.

C’est ainsi que naquit la légende de la Lorelei, un personnage créé par le poète romantique Brentano et revisité maintes fois sous diverses formes littéraires et musicales. Le règne minéral conflue vers l’élément fluvial en enfantant cette nixe aussi belle que dangereuse, dans cette légende où mythe, géologie et littérature se rejoignent pour donner naissance à l’une des balades allemandes les plus connues, la Lorelei de Heine :

 Et la vague engloutit bientôt

Le batelier et son bateau…

C’est ce qu’a fait au soir couchant

La Lorelei avec son chant. 

Car non loin de ce rocher s’élèvent les barres rocheuses des Externsteine, pierres nées de soubresauts géologiques il y a environ 130 millions d’années, quand toute cette région d’Europe Centrale était recouverte par une vaste mer, avant le « plissement saxonien» qui a créé la zone correspondant à l’actuelle forêt de Teutoburg ainsi que ses trois massifs rocheux. Les Externsteine sont constituées de grès, c’est-à-dire de sable de cette ancienne mer qui a été soulevé en blocs verticaux. Ce paysage où « il » , l’homme, vivait, tremblant, se soulevant, mugissant, se figeant, dresse ainsi d’étranges pierres levées qui protègent cette nixe doucereuse, fille des légendes du Rhin.

Orts- und Verkehrsverein Holzhausen-Externsteine
http://www.holzhausen-externsteine.de/

Un autre lieu hautement symbolique du paysage allemand se situe, lui, au cœur d’une perspective urbaine, puisqu’il s’agit d’un des principaux axes de Berlin, l’avenue « Sous les tilleuls ».

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L’avenue, qui s’étend de la Schlossbrücke jusqu’au Pariser Platz, est plantée, du côté que l’on nommait autrefois le côté occidental, de quatre superbes rangées de tilleuls.

Cet arbre avait déjà été chanté par le poète Walter von der Vogelweide, puis par Heine qui en loua la feuille en forme de cœur et la couronne parfaite pour abriter les tourtereaux. Le tilleul fait ainsi partie du cénacle sylvestre cher à l’âme allemande : ce sont d’ailleurs ces vers du poème « Wo » qui sont gravés à Montmartre sur le tombeau de Heine…

 Le dernier repos de celui que le voyage

A  fatigué, où sera-t-il ?

Sous les palmiers du sud ?

Sous les tilleuls du Rhin ? 

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Martin Luther l’avait affirmé aussi : « Nous aimons à chanter, boire, danser et être heureux sous les tilleuls. Rien de sérieux, pas de disputes non plus, car le tilleul est un arbre de joies et de paix» Et Sainte Hildegard de Bingen elle-même conseillait de dormir, en été, le visage et les yeux recouverts de feuilles de tilleul afin de garder un œil vif… C’est ainsi que l’un des arbres totems des Allemands orne l’une des avenues les plus archétypiques de la capitale, puisque son nom boisé et romantique évoque non seulement la forêt, mais aussi l’histoire millénaire du pays et ses soubresauts récents et douloureux.

Car parmi les imposants monuments qui bordent l’avenue se dressent par exemple l’université Humboldt ou l’Opéra, mais aussi l’ancienne Kommandantur ou l’ambassade de Russie, sans oublier le célèbre grand hôtel Adlon.

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Devant l’hôtel Adlon

Il n’est donc pas étonnant que sous le titre éponyme de « Unter den Linden », l’on trouve à la fois un poème de Walter von der Vogelweide et une marche militaire, le pas de l’oie et les arabesques des troubadours se mêlant en une valse folle, sans oublier les deux Lieds de Schubert qui évoquent aussi « Le tilleul » et « Le soir sous le tilleul ».

Ainsi, en arpentant les larges trottoirs de l’avenue menant à la Porte de Brandebourg, l’on se plait à penser que, dans les villes allemandes, fussent-elles peuplées de millions d’habitants, l’on n’est jamais très loin de cette forêt dont César disait dans la Guerre des Gaules qu’elle était si vaste qu’un habitant de la Germanie pouvait marcher 60 jours sans en voir la fin :

« Cette forêt Hercynienne (…) il n’est personne, dans cette partie de la Germanie, qui puisse dire qu’il en a atteint l’extrémité, après soixante jours de marche, ou qu’il sait en quel lieu elle se termine. »

Du « Chêne de Goethe » au « Jardin des Princesses »

Je pense que je ne peux pas faire l’impasse sur la césure de la Shoah, le terme de Buchenwald agissant comme un « chiffre » célanien négatif et comme un point de non-retour dans l’imaginaire collectif… Buchenwald, la forêt des hêtres, ces hêtres rouges qui ont veillé sur les terres germaniques tant de siècles durant, avant de se faire les chantres hurleurs d’un des plus sinistres lieux de mémoire…

Et c’est bien dans le camp de Buchenwald que se trouve encore la souche du fameux « Chêne de Goethe », nommé ainsi par les prisonniers en souvenir des longues promenades que l’auteur du Roi des Aulnes aimait à faire dans les bois avoisinants, un des rares arbres de cet univers concentrationnaire. Ainsi, la forêt aura accompagné l’Allemagne jusque dans les tréfonds de l’abjection…

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https://geo.viaregia.org/testbed/index.pl?rm=obj&objid=4571

Comment le réaménagement d’un pays qui n’existait plus, de ces territoires dévastés et divisés a-t-il été agencé, lorsque l’on sait que certaines villes allemandes avaient été détruites à plus de 90 % ?

Comment le peuple allemand a-t-il réussi à se réapproprier l’amour pour cette terre synonyme de tant d’atrocités ?

Le 11 novembre 1945, Ernst Wiechert, qui avait été interné à Buchenwald en 1938, et qui relatera cette expérience dans « Le Bois des morts », a prononcé au Schauspielhaus de Munich son « Discours à la jeunesse allemande » :

« Et nous voici devant la maison abandonnée, nous voyons scintiller les étoiles éternelles au-dessus des ruines de la terre, ou bien nous entendons tomber la pluie sur les tombes des morts et sur le tombeau d’un siècle. Seuls, comme jamais sur cette terre un peuple n’a été seul. Marqués du sceau de l’infamie comme jamais un peuple n’a été marqué. Et nous appuyons notre front contre les murs qui s’écroulent et nos lèvres murmurent la vieille question qui est celle de l’humanité : «Que faire ?»

Oui, que faire ?

Par deux fois, mes amis, j’ai tenté de vous apporter une réponse à cette question. La première fois, c’était en 1933, la deuxième fois, deux ans plus tard. J’ai payé très cher pour vous avoir donné cette réponse, et vous avez payé très cher le fait de ne pas l’avoir entendue. »

C’est encore une fois dans la nature que l’auteur puisera une réponse, se réfugiant dans ses écrits presque entièrement dédiés à cette communion entre les hommes et la forêt que nous avons déjà évoquée. Transcendant l’obscure nuit national-socialiste, le récit de Wiechert se fait récit national inversé, glorifiant non pas les épopées des hommes mais la vie secrète des arbres dont, déjà, l’auteur sait la force qui guérit.

Marcel Brion cite encore une anecdote dans laquelle une tante de Ernst Wiechert lui parle d’un arbre planté en l’honneur du garçonnet : « Quand tu seras grand, dit-elle, et ses yeux bleus regardaient par-delà les forêts, et que tu auras peur dans le monde, alors tu reviendras sous ce bouleau et tu lèveras les yeux vers les branches d’où te viendra le secours. Et la paix sera dans ta pauvre âme. »

Dans cette Allemagne année zéro, reconstruite pierre par pierre par les « Trümmerfrauen », ces « femmes des décombres », cette Allemagne qui mettra plusieurs décennies à transcender son impossible deuil, les espaces paysagés feront partie intégrante des villes, puisque les destructions urbaines permirent une reconstruction à la respiration verte bien avant la naissance du parti des « Grünen », les premiers écologistes d’Europe… C’est ainsi que la plupart des zones urbanisées outre-rhénanes comportent d’immenses parcs, et qu’à Berlin même vous pouvez vous retrouver nez à nez avec un renard en vous promenant dans l’une des forêts de la ville…

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Au Biegerhof, un des grands parcs de Duisbourg

Duisbourg est allée encore plus loin, puisqu’elle est à la pointe des réaménagements post-industriels, s’étant réapproprié, en pleine transition écologique, les immenses friches industrielles dans lesquelles rougeoyaient autrefois les aciéries ; tout près des rives rhénanes, à quelques encablures des immenses péniches, là où l’air d’antan était vicié par les scories et les arbres rongés par les pluies acides, on peut à présent arpenter, au cœur de la cité, des hectares de prairies et de bois où tout un écosystème de faune et de flore s’épanouit entre deux vestiges rouillés qui font la joie du tourisme industriel tout en ravissant les habitants de la Ruhr.

https://www.landschaftspark.de/

C’est un peu le même esprit qui, allié à l’engouement écologique pour le « bio », a donné naissance à des jardins partagés comme le « Prinzessinnengarten », le « Jardin des Princesses », à Berlin… À l’entrée du rond-point de Moritzplatz, îlot insolite entre des rangées d’immeubles, un portail grillagé émaillé d’autocollants abrite l’entrée du paradis, et le visiteur incrédule découvre au fil des allées un inventaire à la Prévert, potagers, arbres fruitiers, serre, boite à livres, hamacs et cabanes… Sans oublier le restaurant tenu par des personnes en situation de handicap et la vente de graines et d’herbes aromatiques…

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L’entrée du Jardin des Princesses

Cet espace original, initié en 2009 par une association dite de « guerilla gardening », a transformé ce terrain, situé autrefois dans le No man’s land du Mur et abandonné depuis 50 ans, en projet écologiste à gestion collective et à visée éducative, puisqu’il s’agit d’un lieu ouvert et didactique, héritage croisé des jardins familiaux et des alternatifs de Kreuzberg, puisque c’est un certain Moritz Schreber qui fut à l’origine de ce « Schrebergarten » que chaque famille allemande citadine se devait de louer et d’entretenir, et que Berlin fut au cœur des transitions économiques lancées par les utopistes et activistes des années 70.

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Ce murmure profond qui fait rêver l’Allemagne

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Le Rhin à Duisbourg

« Ce soir-là… je contemplai longtemps ce fier et noble fleuve, violent, mais sans fureur, sauvage, mais majestueux. (…)Ses deux rives se perdaient dans le crépuscule. Son bruit était un rugissement puissant et paisible. Je lui trouvais quelque chose de la grande mer.(…) Oui, mon ami, c’est un noble fleuve, féodal, républicain, impérial, digne d’être à la fois français et allemand. Il y a toute l’histoire de l’Europe considérée sous ses deux grands aspects, dans ce fleuve des guerriers et des penseurs, dans cette vague superbe qui fait bondir la France, dans ce murmure profond qui fait rêver l’Allemagne. »

Comment ne pas évoquer en conclusion notre Rhin transfrontalier et puissant, qui allie les paysages français et allemand en un même destin, immuable au milieu des tempêtes de l’Histoire ? Victor Hugo l’a fait avec brio, évoquant notre Europe qui m’est si chère puisque j’en suis le fruit, avec une mère allemande et un père français.

C’est d’ailleurs mon grand-père, ancien soldat de la Wehrmacht, qui m’a légué tous ses livres de Wiechert… Ce n’est que peu à peu que j’ai compris l’attachement de mon grand-père, qui avait aussi lui acheté une maison au cœur des bois, dans la Montagne Noire tarnaise, pour cet auteur chantant l’union des hommes et de la forêt pour conjurer la barbarie, en découvrant récemment que le fonds Wiechert avait aussi longuement séjourné à Duisbourg, végétalisant ainsi la Ruhr.

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Mes grands-parents allemands…

Cette forêt allemande que nous venons d’explorer, arpentée par les randonneurs allemands, dignes héritiers des voyageurs romantiques, a connu ces dernières années un regain extraordinaire aux yeux du grand public, après la parution du livre de Peter Wohlleben, « La vie secrète des arbres ». Ce best-seller, aujourd’hui traduit dans plus d’une trentaine de langues, nous entraîne dans une sorte de conte naturaliste où l’auteur, ancien garde-forestier, nous invite à partager sa joie de la fréquentation des forêts, proposant une intéressante réflexion non seulement sur la place de la nature, mais aussi sur la société des hommes.

Nous apprenons par exemple que les arbres, régis par une sorte d’organisation sociale et solidaire, peuvent, au sein d’une même espèce et d’un même peuplement, échanger des éléments nutritifs par leurs systèmes racinaires ou même prendre soin des individus faibles ou malades.

De telles avancées au sujet de la connaissance de la forêt nous viennent donc de ce pays où les hommes, depuis l’aube de l’humanité, savent sa valeur, et où les enfants allemands d’aujourd’hui passent leurs journées dans des « Jardins d’enfants forestiers » que l’on trouve à présent dans de nombreuses villes, les parents expédiant leurs rejetons, même au cœur de l’hiver nordique, dans les bois, sous la tutelle de leurs accompagnateurs…

Et c’est ainsi que les Allemands font perdurer leur attachement au paysage primaire et mythique de leur territoire et de leur héritage collectif que je vous invite vivement à découvrir lors de vos voyages…

Promenons-nous  donc enfin dans les bois…allemands! Osons enfin franchir la ligne Maginot de nos automatismes irrationnels qui font encore des terres germaniques une « terra incognita » pour bon nombre de nos compatriotes! Plongeons dans les légendes, écoutons le chant de la Loreley et entendons le vent bruisser dans les sapins!

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Arbre sur l’île de Rügen

Max Liebermann, "Die Gartenbank" (Le banc de jardin)
Max Liebermann, « Die Gartenbank » (Le banc de jardin)

  • les photos ont été prises par moi, hormis indication spécifique.