Le réveil des gazelles: hommage aux femmes du Printemps Arabe

Le réveil des gazelles

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Engrangeant les derniers rayons du couchant, les enfants couraient dans la rue déserte. Le couvre-feu était tombé depuis quelques instants, Fatima allait les appeler.

 Soleil tant vaincu

Vent rêvant aux palmiers

Dorment les gazelles

Mais ce soir ne ressemblait pas aux autres soirs. De loin semblait enfler une rumeur, aussi folle qu’une tempête de sable. Ahmed sortit en courant et hurla quelque chose aux voisins, le portable collé à l’oreille. En quelques instants, tout le monde se rassembla ; les femmes parlaient fort, les hommes lisaient le journal du soir, les jeunes pianotaient comme des fous sur leurs I Phones.

– Tunis, ils sont tous à Tunis ! cria Zohra, dont le fiancé était avocat dans la capitale. Et ils sont dans la rue, partout, des milliers ! Papa, prête-nous la voiture, je pars aussi !

– Ma fille, tu es majnouna, tu es folle, s’emporta Ahmed, presque tremblant.

– Mais Fatima, sa femme, tendait déjà les clefs à leur fille

– Va, ma fille, va rejoindre nos frères et nos fils.

Zohra courait déjà, gazelle gracieuse et élancée. Ses trois amies d’enfance la suivaient. On les surnommait les princesses du désert, et elles étaient unies comme les doigts de la main. Khadija la future sage-femme, Asma qui étudiait le droit et le journalisme, Aziza qui avait déjà créé son site de mode sur internet, et elle, Zohra, qui parlait cinq langues et qui commençait sa thèse de politique internationale.

Dorées de doux miel

Khôl ourlant tendres regards

En études les gazelles

Dans la voiture qui fonçait à travers le couchant, Zohra avait laissé le volant à Asma, et ne quittait pas l’écran de son portable. De statut Facebook en Twitt, les mots couraient comme des étoiles filantes, et la colère des jeunes de leur pays, de toutes ces forces vives, semblait tempête ou ouragan. Les quatre amies parlaient vite, elles se regardaient grandir au fil de leur chemin, au fur et à mesure que les palmiers et les dunes faisaient place aux blancheurs de la capitale, tout au long de ces 111 kilomètres de poussière, elles prenaient conscience qu’elles roulaient vers leur destin. Elles savaient déjà qu’elles ne seraient pas seulement mères au foyer comme leurs mamans et grands-mères, mais à cet instant, elles devenaient femmes et flammes, prenaient le contrôle de leurs vies.

Voilées ou offertes

Aux cent cris de la victoire

Galopent les gazelles

La voiture ne leur fut bientôt plus d’aucune utilité. Dès les faubourgs, elles descendirent, et marchèrent, main dans la main. La nuit était chaude comme une nuit d’été, malgré le froid de janvier. Les visages étaient gais comme un mariage, malgré la lutte qui couvait. Les cris étaient purs comme un cri de femme en gésine, malgré les douleurs de la naissance : car un peuple allait donner vie à une nation. Il semblait qu’un pays entier soit descendu chanter, malgré l’orage de feu. Les jeunes filles se perdaient dans cet océan humain, heureuses et effrayées, au hasard des sourires sous les voiles ou des cris d’étudiants en colère, et Asma mitraillait les visages et les mots de son portable, envoyant directement les images à son journal.

Au réveil, il était midi. Et Ben Ali partit quelques heures plus tard.

Librement au vent

Indomptées et rebelles

Chantent les gazelles

Le retour au village se fit tel en convoi de noce. Et les youyous des femmes accueillirent les enfants de l’aube neuve. Vive la liberté !

***

Nouvelle ayant remporté, avec ses haïkus, le concours de l’Iroli en 2011…

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LE PAYS DES SANS FEU (nouvelle retravaillée pour un concours du Secours Populaire)

LE PAYS DES SANS FEU

 

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 « Plus de tenailles

Plus d’ombres noires

Plus de craintes

Il n’y en a plus trace

Il n’y a plus à en avoir

Où était peine, est ouate

Où était éparpillement, est soudure

Où était infection, est sang nouveau

Où étaient les verrous est l’océan ouvert

L’océan porteur et la plénitude de toi

Intacte, comme un œuf d’ivoire.

 

J’ai lavé le visage de ton avenir. »

Henri Michaux

 

Les murs, d’abord, s’étaient vidés. Et puis le reste de l’appartement avait suivi.  Elle avait vendu d’abord sur Ebay, et puis, lorsque sa carte bleue avait été bloquée, dans Le Bon Coin.

Somme toute, cette assiette en Bleu de Delft, souvenir de ses années de belgitude, n’était pas indispensable à sa survie. Le vélo d’appartement non plus, puisqu’elle n’avait plus du tout le temps ni l’envie de pédaler ou d’aller courir.

Peu à peu, les menus objets, souvenirs d’une vie, avaient disparu. Ce tapis, un Kilim hérité de sa grand-tante, et puis le samovar rapporté de Russie. Les jouets des enfants se perdaient dans les vide-greniers, les livres, ses livres chéris, partaient, semaine après semaine, dans la revente de cette librairie étudiante…

Au fur et à mesure que l’espace s’agrandissait autour d’elle, il lui semblait pourtant que son univers rapetissait.

Et puis ce silence…Cet assourdissant silence. C’était comme si le monde se taisait. Peu à peu, elle en oubliait les clameurs et les chants. Cela avait commencé au sein même de son foyer, lorsqu’elle avait vendu successivement le lave-vaisselle, puis  la machine à laver, et enfin la stéréo. Les ronronnements apaisants de ce quotidien normé avaient fait place à la peur du frigo vide.

Bien sûr, il lui restait cette étagère de CD, et elle rêvait, parfois, devant U2 ou La Traviata. Bien sûr, elle chantonnait, encore, sous la douche ou en rangeant. Mais plus question de hurler à tue-tête Se bastasse une bella canzone en s’imaginant à la Nouvelle Star. Une Susan Boyle aphone, voilà ce qu’elle était devenue.

Elle avait aussi cessé de fréquenter les grandes surfaces. Terminées, les annonces vantant les rudesses d’un fromage de pays ou les douceurs gouleyantes d’un vin ; ne demeurait que le cliquetis saccadé de la caisse du discount. Voire même, de plus en plus souvent, cette torpeur fatiguée de la salle d’attente emplie de tristesse et de surpoids, lorsqu’elle se mêlait, ombre timide et rougissante, aux nécessiteux faisant la queue au Secours Populaire. Elle avait appris à les aimer, ces sourires édentés, et se laissait bercer par la tendresse silencieuse des modestes mamies et des femmes voilées discrètes, murmurant des remerciements.

Lui manquaient, en fait, les bruits de la vie, les clameurs du monde, tous ces flonflons de la normalité.

Depuis combien de temps n’avait-elle pas pris un café en ville ? Elle ne savait plus. Mais elle se souvenait de tout. Le bruit de la porte que l’on pousse, cet imperceptible glissement d’un brouhaha citadin vers un kaléidoscope de voix croisées et de tintements de verres ; ce n’était pas l’œuf de Prévert, mais ça y ressemblait…

Et les brasseries…Comme elle les avait aimées, les brasseries parisiennes, avec leurs chaleurs et leurs excès. Les cliquetis affairés des couverts gourmands, les « chaud devant ! » souriants, les pressions et les machines à expresso. Elle se souvenait des tablées de collègues, et puis des repas de famille, bruissants de gaieté et de partages.

Elle passait devant les vitrines et regardait manger les gens, et elle se sentait comme au spectacle, souriant parfois comme une enfant en se souvenant des Profiteroles ou du Sauternes, cent madeleines en bouche, en mémoire de goût.

L’été, elle allait dans les parcs. Cela au moins, on ne le lui prendrait pas. Oui, il lui restait cette liberté-là, d’arpenter encore et encore les jardins de sa ville, et elle regrettait d’avoir quitté la ville rose pour cette petite cité gasconne. Car en dehors des bords de rivière et d’un square étroit, la ville embourgeoisée manquait cruellement d’allées et de marronniers.

Elle regardait courir les petits Hollandais en vacances, et se souvenait des plages languedociennes et des déferlantes de Biarritz. Elle n’avait qu’à fermer les yeux pour s’étourdir de cigales ; au parfum de l’ambre solaire de l’enfance se mêlaient les cris des mouettes, au souvenir brûlant du sable que l’on foulait au midi s’ajoutait le mugissement du vapeur partant vers les îles.

Orpheline. Elle était orpheline du monde. Elle avait peu à peu glissé vers une surdité sociale, lorsque les ennuis familiaux, potentialisés par des soucis financiers majeurs, lui avaient retiré ses marqueurs environnementaux. Comme un détenu privé de ses droits civiques, elle avait fait le deuil de toutes ces petites habitudes sociales qui cimentent le quotidien et vous amarrent à la normalité. Elle avait changé de lieu, de territoire, passant sur l’autre rive, celle des sans feu.

Elle n’était pas pauvre, loin de là. Elle travaillait, même. Mieux : elle était fonctionnaire.

Mais comment expliquer à des collègues déjà tellement enferrés dans leur ronronnement qu’elle mangeait grâce à des colis alimentaires ? Alors elle se taisait, observant de loin les rituels banalisés de leurs soucis ridicules – allait-on avoir un lecteur de DVD dans la salle 14 ?-, quand elle ne savait pas si les huissiers lui laisseraient sa télévision…

Le mardi après-midi était devenu son rituel : quand d’autres avaient rendez-vous chez le coiffeur ou l’esthéticienne, elle, elle retrouvait Josette et son énergie inépuisable, et toutes les autres bénévoles qui remplissaient son caddy de boîtes et de gâteries, entre le café devenu denrée rare et les chocolats pour les enfants…Germaine, elle, du haut de ses quatre-vingt printemps, œuvrait à la distribution de vêtements, à l’étage du dessus, dans cette grande pièce sombre où défilait la misère nue.

Parfois, agacée, honteuse, mais déterminée, elle volait, d’ailleurs. Le papier toilette dans le train qu’elle ne payait pas ; des barquettes à la fraise dans le placard de la salle des profs ; un magazine dans une salle d’attente. Elle ne parlait plus de sa situation, même au dentiste, étonné par l’état de sa bouche. Non, elle n’avait pas les moyens de se payer des couronnes. Non, elle n’avait pas droit à la CMU. Oui, il lui manquait à présent cinq dents en haut.

Car elle l’avait déjà tellement racontée, son histoire. Dans les cabinets des avocats et dans les prétoires, aux assistantes sociales et aux juges, au rectorat et à ses amis, à des inconnus dans des squares, en riant, en plaisantant, en accusant, en s’énervant, en s’obstinant. Elle leur expliquait cette situation bancale des classes moyennes surendettées, en évoquant toutes ces femmes perdues entre le tout et le rien, encombrées par des vies qui s’effilochent, piétinant en vain dans un nomansland angoissant, n’ayant pas droit aux aides réservées aux plus démunis, devant se contenter de colis alimentaires, mais ne pouvant prétendre à plus…

Elle était même passée à la radio, faisant de sa propre vie un cheval de bataille, ne voulant pas écouter cette juge qui lui conseillait de se mettre en invalidité pour pouvoir payer peu à peu, sa vie durant, les dettes laissées par un autre, cet ex-mari ayant fui à l’autre bout de l’Europe…Mais c’était inimaginable de renoncer à aider ses enfants, de dire adieu à la vie, aux projets, de devenir une ombre parmi les ombres…

Et puis elle s’était tue.

Personne ne la croyait, de toutes façons. Son horizon se rétrécissait de mois en mois, le responsable de ses maux coulait donc des jours heureux à l’étranger, on allait sans doute finir par l’obliger à payer pour cet autre jusqu’à la fin de ses jours. Son chant du cygne avait été de passer LE concours, mais elle n’était pas arrivée au « grand oral ». Silencieuse, elle feuilletait les brochures des collectivités territoriales comme on parcourt des catalogues de voyages.

Ce qui lui manquait le plus, c’était la joie. Rien qui vaille la joie, lui avait répété Sophocle dans son adolescence. Le calme carcéral de son quotidien ricochait sur les souvenirs des jours heureux ; et ce silence dont l’opacité redoublait au fil du temps projetait en sa mémoire les ombres chinoises des bonheurs d’autrefois.

C’était ce rire absolu des grandes cousinades, quand au soir on jetait les nappes sur les tables au jardin, quand s’allumaient les lampions et les yeux des jeunes gens, et que les mains disaient que l’été était bon. Et puis tous les pétards et les accordéons, et tous les festivals et encore les flonflons, et les feux d’artifice et les bals de quartier, quand on court vers Garonne, mais pas pour s’y jeter.

Comme ces aveugles qui gardent en mémoire les couleurs, elle se souvenait. De la liesse joyeuse des tablées familiales, de l’hystérie des concerts de ses groupes préférés, du chuchotis qui précède les trois coups au théâtre, du bruit des réacteurs avant l’atterrissage ; et certains bruits, en synesthésie de vie, l’accompagnaient plus que d’autres.

Il y avait l’appel aux marrons chauds qui précédait la brûlure douce et l’éclat mordoré des châtaignes en bouche. Quand elle passait des après-midi entières à gâter ses princesses dans les grands magasins, et qu’elles s’arrêtaient pour partager ce trésor, les bras chargés de colifichets de chez Claire’s, les sacs pleins d’échantillons Yves Rocher, avant de renter faire de joyeux essayages en écoutant ensemble le dernier CD de Céline Dion.

Elle en avait lu, depuis, des pages rassurantes de magazines de vulgarisation psy, où de savants thérapeutes expliquaient que l’amour passe simplement par l’écoute et la joie, mais on ne lui ôterait pas de l’idée que sa décroissance involontaire, l’empêchant d’assurer la poursuite des études de ses amours et de jouer pleinement son rôle de maman, était aussi partiellement responsable du silence qui s’était instauré entre elles…

Ce qui lui manquait aussi terriblement, c’était ce crépitement des bûches accompagnant le chant régulier du balancier de la vieille comtoise, dans la maison de famille. Car il était le marqueur affectif de tant d’autres joies tribales, des rires sous la cascade, des voitures d’amis lointains klaxonnant à la montée du chemin, des longues discussions jusqu’aux étoiles, lorsqu’on refait le monde à grands coups de rosé. C’est qu’elle l’avait fatiguée, sa famille, avec ses histoires et ses ennuis, tant et tant que la cellule rassurante avait fini par faire place à des sourires de courtoisie, inutiles et glacés.

Et puis les surprises, elle aimait tant les surprises…Son téléphone ne sonnait plus pour annoncer un bouquet de fleurs. Ses nuits ne bruissaient plus de caresses impromptues. Au contraire, elle en était venue à redouter certains bruits, comme celui de la sonnette, quand s’invitaient les huissiers. Elle avait accroché de petites pancartes partout :

  • Ce tableau appartient à ma mère
  • Ce service en porcelaine est la propriété de ma fille

Calfeutrée dans ses souvenirs, elle glissait ainsi peu à peu vers une surdité affective, comme si un mal mystérieux, à l’instar de quelque inexorable atteinte virale, l’avait irrémédiablement coupée des sons et du sens de la vie.

C’est plus par habitude que par enthousiasme pédagogique qu’elle proposa aux élèves d’écouter Beethoven, par un doux matin de janvier. Il fallait préparer la semaine franco-allemande,  et certains réciteraient quelques lignes du texte de Schiller, pour ponctuer le traditionnel happening culturel qu’elle organisait dans son collège. Elle n’allait pas en plus tenter de didactiser quelque chanson de Tokio Hotel, elle n’avait pas vraiment la tête à ça.

Comme toujours, dans son établissement de banlieue, elle s’apprêtait à jouer les Super Nanny, avant de réussir à faire établir le calme dans sa petite classe bigarrée et agitée. Mais le silence se fit, comme par miracle. Dès les premières notes de l’Hymne à la joie, les réponds des cordes et des cuivres semblèrent faire miracle sur le brouhaha habituel ; Farid la regarda et sourit, posant le cutter qu’il avait déjà sorti de sa trousse. Bien sûr, la classe avait déjà travaillé le sujet, ils avaient regardé ensemble des vidéos, où fanfares présidentielles et classe de primaire se disputaient l’âme européenne. Mais aujourd’hui, c’était leur tour. Ils allaient chanter.

Et au fil de l’heure, le silence se fit, au rythme de la musique. Elle emportait tout, elle dissolvait les rancœurs des quartiers, elle éteignait les feux de voitures, elle soulevait les voiles et les niqabs. A ce moment-là, en regardant Abdelaziz sourire à David, en voyant la petite larme couler sur la joue de son grand baraqué d’Omar, la jeune femme eut soudain l’impression d’entendre à nouveau le chant du monde.

Et lorsque les voix aux accents bariolés entonnèrent les paroles de l’hymne, lorsque la porte s’ouvrit doucement et que les élèves des  classes voisines vinrent, bouche bée, écouter Zohra et Abdelkader chanter la paix, devant les grandes affiches de Berlin tentant de cacher la misère des murs de leur petit collège de ZEP, elle eut soudain l’impression que la surdité de Beethoven avait été la sienne, mais que la joie était revenue. Enfin.

Le silence était rompu.

Elle se souvint du compositeur, à moitié fou, vagabondant devant ses pianos sans pieds, chassant ses amis pour mieux sentir les soubresauts de sa propre création ; elle vit tomber le Mur de Berlin, elle regarda cet étudiant arrêter les chars à Tienanmen, elle entendit se construire l’Europe, au son même des cordes et des hautbois faisant écho aux merveilleuses paroles de Friedrich Schiller ; et elle se rappela que c’est en surdité quasi-totale que le Maître avait dirigé la première représentation de sa symphonie, continuant à battre la mesure alors même qu’un tonnerre d’applaudissements s’élevait à sa gloire.

Dès les jours suivants, ils revinrent. Tous les petits sons qu’elle avait oubliés. Un à un, comme si une fée les reposait nuit après nuit dans son berceau, ils reprirent possession de sa vie. Lentement, elle recouvra la mémoire du quotidien et des bonheurs. L’amnésie auditive dont elle avait été si longtemps frappée fit peu à peu place à la légèreté retrouvée. Elle osa répondre au marchand qui la hélait et acheter un cornet de marrons chauds au coin de la place du Capitole. Elle promit à ses filles qu’elle irait les voir, on se débrouillerait. Elle appela une nouvelle avocate. Elle réserva une location à Arcachon, d’ici l’été, on verrait ; il lui sembla entendre déjà le bruit des vagues et voir miroiter l’océan du haut de la dune du Pyla. Elle irait faire des ménages après ses cours, et peu à peu l’escarcelle se remplirait de sable et de beignets ; ses vacances, elle les prendrait.

Cela avait commencé par le crissement de la plume sur le papier, soir après soir. Et par le bruit régulier des touches de son ordinateur. Elle avait réussi à le garder, négociant cette survie avec l’âpreté d’un détenu quémandant la dernière cigarette. Il ronronnait à présent toutes les nuits, tel un chaudron magique concoctant potion.

Et puis les feuilles rejetées une à une par le ventre de son imprimante qui cliquetait frénétiquement, et la voix de la postière, demandant si elle désirait un recommandé. Elle fit tous les concours de nouvelles et de poésie. En quelques mois, elle écrivit deux romans. Devint blogueuse.

Le bruit. Le bruit était là, dans sa tête. Tous ces mots qui s’entrechoquaient, comme des galets au fil d’un ressac. Ils se bousculaient, joyeux, insouciants, heureux. Elle les entendait rire et s’interpeller, et il lui suffisait de s’asseoir à son bureau pour qu’ils lui arrivent. Les mots. Les mots étaient de retour.

Car elle savait désormais qu’elle devait dire le monde pour en entendre à nouveau les sons. Et chaque poème qui naissait dans son âme était comme un écho aux joies de l’antan, chaque nouvelle qu’elle couchait sur le papier comme une pastorale nouvelle. Elle savait aussi que désormais elle dirait le monde, ses misères et ses horreurs, mais aussi ses bonheurs et ses éclaircies ; elle serait la diseuse des vents, des gens et des tempêtes, elle parlerait à la place de tous les taiseux, elle hurlerait les silences. Pour toujours. Elle se fichait bien d’être éditée. Elle n’avait cure des brasseries parisiennes et des simagrées du Goncourt. À ceux qui s’étonnaient de sa boulimie d’écriture et du fait qu’elle soit poète et blogueuse, elle expliquait que les migrants et les alexandrins avaient, chacun à leur façon, voix au chapitre.

Elle serait la bénévole des mots.

Là où auparavant elle était couchée, elle marchait, debout, vers l’inconnu. Là où était la nuit, se tenait cette lumière, qu’elle croyait avoir perdue. Le chant du monde était revenu : et elle en deviendrait la soliste. Sa pauvreté se ferait hymne à la joie, et du silence, de l’assourdissant silence des tristesses, elle composerait une symphonie. Elle deviendrait écrivain.

Du pays des sans feu, elle ramènerait la lumière.

 

„Freude, schöner Götterfunken

Tochter aus Elysium,

Wir betreten feuertrunken,

Himmlische, dein Heiligtum!

Deine Zauber binden wieder

Was die Mode streng geteilt;

Alle Menschen werden Brüder,

Wo dein sanfter Flügel weilt.“

 

« Joie ! Joie ! Belle étincelle divine,

Fille de l’Elysée,

Nous entrons l’âme enivrée

Dans ton temple glorieux.

Ton magique attrait resserre

Ce que la mode en vain détruit ;

Tous les hommes deviennent frères

Où ton aile nous conduit. »

 http://archives-lepost.huffingtonpost.fr/article/2009/11/08/1780578_le-jour-ou-j-ai-vendu-rimbaud.html

http://www.franceinfo.fr/emission/noeud-emission-temporaire-pour-le-nid-source-713871/2012-2013/classes-moyennes-surendettees-pour-nous-c-est-ingerable

 

 

 

 

 

Comme un air de rumba, petite nouvelle écrite pour un concours…

Comme un air de rumba

 

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Elle sentait bon, ma tante. Un parfum de sable doux et de vanille, comme un air de rumba. Lorsqu’elle arriva dans notre cuisine, elle me sourit, avec cet air de conspiratrice qui lui était familier. Nous en étions encore au café, engoncés dans nos habitudes des sixties, nous, les enfants, le dos bien droit, toute incartade étant prétexte au martinet, nous taisant, étouffant dans cette atmosphère à la Chabrol, grappillant les dernières miettes de tarte aux pommes dans nos assiettes immaculées.

Ma tante m’enleva à la tablée embourgeoisée pour notre sortie mensuelle, promettant à ma mère que nous serions rentrées avant la tombée de la nuit. Nous partîmes main dans la main, gloussant comme deux collégiennes dans l’escalier, et nous précipitâmes dans la rue gorgée du soleil de midi. Colette me toisa soudain d’un regard empreint de tendresse, ses grands yeux noisette malicieusement plissés, et m’annonça sur un ton officiel qui fleurait bon la remise des prix :

  • Ma chérie, l’heure est venue pour toi de devenir une femme. En ce 24 juin, pour fêter la Saint-Jean et les grandes vacances, je t’emmène aux Galeries !

Je rougis. C’est qu’elle commençait à peser lourd, ma poitrine de jeune fille en fleur… Je faisais tout pour la contenir sous mes chemisiers de percale rose, et me tenais, la plupart du temps, un peu voûtée, effaçant ainsi toute velléité de féminité de mon apparence, imitant en cela notre mère, souris grise et grenouille de bénitier, toujours vêtue de robes sombres, son chignon tiré à quatre épingles, le sourire pincé. Colette, elle, irradiait de légèreté, papillonnant dans l’existence, toujours entre deux galants, femme libre et femme de livres, sa carrière d’écrivain lui valant autant d’honneurs que d’amants.

Nous nous entendions bien, ma jeune tante et moi. Je lui confiais mes émois amoureux et mes élans littéraires, et elle me parlait de Simone et des suffragettes, de la Résistance et du jazz, et, virevoltante et gaie, me montrait que la vie d’une femme pouvait être autre chose que cette parodie de bonheur, perdue entre cuisine, ménage et pouponnière. La vendeuse des Galeries nous accueillit en nous montrant ses derniers modèles, mais Colette, très sûre d’elle, se dirigea vers un stand discret, où de jolies cotonnades blanches voisinaient avec quelques parures de dentelle.

Elle s’empara de plusieurs modèles et me guida vers la cabine d’essayage, en me racontant comment sa propre grand-mère portait, elle, des corsets, et comment, un beau jour de 1917, son époux n’étant pas revenu du front, elle avait définitivement renoncé à cette torture, coupant aussi sa longue tresse et arborant une coupe à la garçonne, affirmant ainsi une nouvelle indépendance. Puis Colette évoqua brièvement sa maman qui, elle, était morte dans les camps nazis, nue, sans soutien-gorge, ravalée au rang d’animal par des barbares. Ma tante, me regardant me dévêtir pudiquement,  m’expliqua encore que mon corps était mien, et que jamais je ne devrai le donner à un homme sans mon absolu consentement. Cet achat, celui de mon premier soutien-gorge, symbolisait ma nouvelle liberté : désormais, je serai la maîtresse de ce corps, de mes désirs, de mes envies. Car nous étions des femmes libres. Je ne devais jamais l’oublier.

Je me retournai vers le miroir, un peu tremblante, comme une biche surprise au détour d’une clairière. La ligne claire de mes épaules était à présent tranchée par deux fines bretelles de dentelle, et les oiselles palpitantes de ma jeune poitrine galbées par les jolies coques ajourées et nacrées.

Peu à peu, j’osai me redresser. Je me cambrai, sans savoir encore que bien des fois je me dresserai ainsi en regardant un homme, et soudain je la vis, cette femme, cette inconnue qui, ce matin, écrivait des vers à l’encre de l’enfance et qui, bientôt, embrasserait la vie.

Je tournai sur moi-même, soudain libérée du poids des conventions qui bridaient mes envies, et je me sentis belle, me sentis forte. Je ne savais pas encore ce que mon avenir me réservait, je ne connaissais pas les mains qui, souvent, dégraferaient impatiemment mes soutiens-gorge, je ne savais presque rien du désir et des plaisirs, mais en cette danse nubile je vis défiler des regards de braise et des chuchotements, et puis aussi, comme en rêve, de petites mains et des petites bouches qui approchaient de mes seins blancs et lourds. Mes enfants…

Colette écrasa une larme. Elle me serra contre elle en me murmurant qu’elle était fière de moi, de ma beauté, de mon intelligence. Puis elle paya, et nous sortîmes sur la place, complices et sororales.

Bien des années plus tard, je brûlerai, en sa compagnie, avec d’autres femmes ardentes, libres et extasiées, un autre soutien-gorge. Comme pour témoigner de notre volonté de changer la vie. Mais j’ai gardé précieusement la nacre de cette naissance.

 

Journée internationale des droits des femmes: Free d’hommes, le roman de l’égalité!

Free d’Hommes: et si nous changions le monde??

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http://www.thebookedition.com/free-d-hommes-sabine-aussenac-p-122971.html

http://www.amazon.fr/Free-dhommes-Sabine-Aussenac-ebook/dp/B00JZWH5RK

À l’orée de la Journée  je voudrais induire une petite réflexion sur l’ampleur des inégalités entre les sexes…Mon roman Free d’Hommes, paru en novembre 2013 à l’occasion de la Journée contre les violences faites aux femmes, se  veut vitrine inversée de notre monde si déséquilibré…L’idée de cette écriture en miroir m’est venue il y a deux ans, à peu près au moment où une jeune cinéaste signait un excellent court-métrage que j’ai découvert récemment, « Majorité opprimée », dans lequel, exactement comme dans mon roman, les rôles seraient inversés…

http://www.youtube.com/watch?v=kpfaza-Mw4I

Imaginons ce monde où les rôles sociaux seraient intervertis depuis des  millénaires et dans toutes les civilisations, les femmes ayant le rôle dominant,  tous les grands auteurs et acteurs de l’Histoire ayant été des femmes, de même  que tous les personnages historiques importants…Dans tous les continents, depuis toujours, auraient ainsi existé des sociétés matriarcales. Mais ces univers où le Féminin tiendrait le haut du pavé seraient aussi déséquilibrés que nos sociétés patriarcales! Dans ma petite fable, les femmes traitent en effet les hommes comme ces derniers le font actuellement avec nous…C’est à dessein que j’ai parfois forcé le trait, dépeignant les femmes que des « machos », et les hommes comme des êtres souvent soumis et opprimés…

Cependant, ce monde existerait dans NOTRE réalité: on y rencontre en effet l’affaire  DSK, un tsunami, une élection présidentielle, le printemps arabe…(et je suis en train de penser…à une suite!! Avec des chapitres plus précisément consacrés aux violences faites aux femmes, en parlant, toujours de façon inversée, de la « théorie du Genre », de la Manif pour tous…) Et lorsque l’on avance dans la lecture, s’attachant aux personnages, à la trame de l’histoire, on est presque pris de vertige, tant l’on a l’impression que ces inversions donnent le tournis: tout semble si « vrai », si réel, réaliste, grâce aux références à notre réalité, mais en même temps tout est si…décalé!

Car il s’agit à mon sens d’un problème mondial de société, d’une urgence humanitaire, que cette situation de la FEMME à travers le monde: dans nos sociétés occidentales, nous nous heurtons au « plafond de verre », à nos brimades quotidiennes, aux inégalités salariales…N’oublions pas non plus la terrible précarisation des femmes qui ont tant de mal à survivre à leurs divorces, qui luttent pour récupérer des pensions alimentaires impayées, sous les regards et les ricanements obscènes des masculinistes toujours prêts à revendiquer leurs droits alors qu’ils oublient leurs devoirs de pères…

Levons aussi l’omerta, la terrible loi du silence médiatique et sociétale au sujet des prétendus « drames familiaux »: une femme meurt tous les trois jours sous les coups de son conjoint, tandis que les familicides se multiplient -des dizaines d’assassinats  chaque année, dont ce collégien de mon propre établissement, tué en février 2014 avec sa maman, alors qu’il était en cours le matin même…http://www.ladepeche.fr/article/2014/02/11/1815112-mercenac-drame-familial-trois-morts-au-hameau-de-pointis.html

(…Et je vous invite à rechercher les autres articles autour de ce drame-là…C’est tout bonnement incroyable, on y dresse un gentil portrait du meurtrier, sans jamais évoquer les victimes…) Ailleurs? Mais ailleurs, c’est la barbarie, c’est l’enfer, au-delà des grillages et des enfermements des burqas…Il y a les viols de masse et systémiques dans les pays en guerre; il y a les petites filles en Inde, évincées par l’eugénisme galopant d’une médecine devenue folle, mais aussi étouffées dans le sable à la naissance, avant que de mourir lors des terribles viols collectifs…Il y a les millions de fillettes privées d’éducation; et le tourisme sexuel, les violences, les humiliations…

Malala a inscrit son discours sous le signe de l’urgence: l’urgence pour les fillettes du monde entier à accéder librement à l’éducation. Et notre Ministre de l’Éducation Nationale a placé la journée du 8 mars sous le signe de l’égalité des chances. Osons, enfin, nos libertés!

Mon roman  s’inscrit donc dans cette urgence-là: dénoncer ce monde dont la moitié, oui, la moitié des habitants sont opprimés! Parler de cette terre que nous devrions nous partager équitablement, avant même que de songer à en régler les problèmes climatiques et géopolitiques! Il faut inventer un nouvel univers, un univers  différent, où hommes et femmes se partageraient la vie dans une autre  perspective, en dehors de ces processus de violence et de domination.

http://www.refletsdutemps.fr/index.php/thematiques/culture/litterature/item/l-autre-monde-de-sabine-free-d-hommes-sabine-aussenac?category_id=17

« Fascinants, pour qui imagine et invente (l’écrivain, du coup), que ces mondes, qui seraient bâtis autrement, fonctionneraient dans d’autres dimensions, seraient – pourquoi pas – cul par dessus-tête. C’est à ce registre que se rattachent les pages du roman ? nouvelle ? que vient de publier notre amie et rédactrice, Sabine Aussenac.

On a connu – pépite fantastique de notre adolescence – le « Demain les chiens » où Médor et les siens tenaient l’ordonnancement du monde, sans parler des singes de la planète ! Là, l’histoire (« il était un monde, une fois, où… ») est tout bonnement renversée : homme/femme, pas comme on connaît ; le contraire. « Comme ailleurs dans le monde, les hommes étaient lésés ; gagnaient moins que les femmes, se comptaient sur les doigts de la main dans les conseils d’administration… les femmes avaient le monopole de l’emploi, de la sécurité financière, des pouvoirs décisonnels… Paul – “le-la” héros – soupira : oui, le chemin serait long ! » (…)

Les femmes « puissantes » – toutes et trop – sont des virago pour qui « le diable s’habille en Prada » : physiquement écrasantes, levant le coude sur le canapé du soir, et séduisant – vite, trop vite – les mâles qui passent autour, du stagiaire au procureur. Caricaturales ! mais on sourit, devant l’avalanche… Un tout petit peu, quand même, de situations répétitives, là aussi. Un texte plus resserré, format grande nouvelle, éclairant mieux, ne disant pas tout, abattant quelques murs, à grands coups de hache monumentale, aurait sans doute été l’instrument de choix d’un sujet jouissif, comme celui-là…

On ne boudera pour autant pas notre plaisir ! L’Histoire – la grande ou la plus quotidienne – tient sa partie dans le récit, avec une présence pertinente qui donne chair : des enfants qu’on enlève à de brillantes études pour les marier au bled (ici, un Medhi, évidemment), aux Révolutions arabes, à la poésie iranienne, au souvenir de 68 (slogan masculiniste : « oui, maman, oui patronne, oui chérie ; non ! Merci ! criaient les jeunes gens de l’époque en brûlant leurs coquilles à testicules entre deux jets de pavés sous la bouille en cœur de Danielle la Rouge »).  On rit, souvent – un des meilleurs passages, attendu, certes, mais réussi, n’est-il pas l’annonce de l’accusation de viol sur homme de chambre buriné, par une Sarah Dayan Klein, directrice du FMI. Plus tard – entre émouvant et hilarant, un « homme !!! est élu aux élections présidentielles ! On y est, frérot, on y est ! ». »

Autre extrait de critique:

« Sabine Aussenac a brossé une fresque saisissante, dans laquelle le « sexe  faible » est incarné par les hommes, depuis la nuit des temps… De nombreux  thèmes de société sont abordés, des discriminations au viol, de la pédophilie au  « plafond de verre », de la précarisation au divorce…

Personnages attachants, humour féroce, profondeur de la réflexion: ce roman,  paru le 25 novembre 2013, à l’occasion de la Journée Internationale contre les  violences faites aux femmes, se veut le symbole d’un nouveau  féminisme.

Sabine Aussenac a rêvé l’égalité, en faisant la démonstration de ce que  serait un monde dominé…par les femmes! »

http://www.sudouest.fr/2013/11/30/free-d-hommes-1244971-2277.php

La page Facebook du roman:

https://www.facebook.com/pages/Free-dhommes-un-roman-de-Sabine-Aussenac/756934377674641?notif_t=page_new_likes

Voilà…Il ne tient plus qu’à vous de vous détendre tout en vous questionnant, de rire et de pleurer, de partager et de donner…Le roman est à commander sur le site de Thebookedition  ou en format ebook sur Amazon, (liens en haut du texte)! Et en attendant, une première lecture vous en est offerte sur le délicieux blog de Sagine:

http://mesyeuxvosoreilles.free.fr/211-freedhommes-SAussenac

J’ai fait un rêve: qu’à l’occasion de la Journée de la Femme 2015 nous nous donnions la main dans un même élan de sororité ET de fraternité, nous, femmes de tous les pays, loin des querelles de clochers féministes, ensemble, les « essentialistes » et les autres, oubliant les clivages entre celles qui ont des enfants et celles qui n’en n’ont pas, oubliant les « On ne nait pas femme, on le devient » et, au contraire, les Antoinette Fouque qui prétendaient que la maternité fonde, quelque part, la Femme, non, ne les oubliant pas, les transcendant, plutôt, dans une véritable marche commune vers l’ÉGALITÉ!

http://www.poesie-sabine-aussenac.com/poesie-et-photos-de-gascogne-sabine-aussenac/portfolios/image_si-nous-poussions-les-murs-du-monde

Bonjour, êtes-vous Sabine Aussenac ? Je suis Antoinette Fouque.

Bonjour, êtes-vous Sabine Aussenac ? Je suis Antoinette Fouque.

 622463-france-langue-dictionnaire

Le portable avait sonné vers midi, je venais de terminer mon cours et rangeais la salle. Une voix, ferme, inconnue :

–         Bonjour, êtes-vous Sabine Aussenac ? Je suis Antoinette Fouque. C’est bien vous qui avez écrit ce texte sur les grues ?

http://www.madepeche.com/index.php/articledep/articledepview/action/view/frmArticleID/21512/

Antoinette Fouque…J’en ai presque lâché mon cartable…Certes, oui, j’avais écrit un texte sur ces pères qui montent sur les grues pour réclamer leurs droits, quand la plupart d’entre eux n’accomplissent pas leur devoir élémentaire de payer la pension…Et j’avais envoyé ce texte, entre autres, au mail de contact des «Éditions des Femmes »…

Mais jamais je n’aurais imaginé avoir l’honneur de parler à Madame Fouque…

Notre conversation ne dura pas très longtemps, mais elle me dit tout le bien qu’elle pensait de ce petit texte, et surtout sa volonté de rassembler les femmes, les femmes de tout le pays, pour ce fameux « Grenelle des Femmes » dont elle rêvait. Elle me dit sa force, son énergie, sa rage, son admiration aussi pour les nouvelles formes du féminisme, elle me dit qu’il fallait continuer, toujours, et encore…Et puis comme je lui faisais part du pourquoi et du comment, de la genèse de mon écrit, de mes lourds soucis de post divorce, de surendettement, elle proposa soudain de m’aider, de me donner un petit coup de pouce…

Savez-vous ce que je répondis, lorsqu’elle m’assura qu’un petit virement serait bientôt sur mon compte ?

–         Oh, mille mercis, je ne sais pas comment vous remercier, je vais…venir faire le ménage aux Éditions des Femmes !

!!!

Voilà. Plusieurs mois plus tard, j’en suis encore mortifiée.

Voilà la plus grande militante féministe de France qui m’appelle, qui échange avec moi, moi, l’insignifiante petite écrivain du dimanche, nous parlons de choses graves, j’ai l’insigne honneur de parler à celle qui fonda, un beau jour de l’année de Mai, le MLF, et, pour la remercier de son geste, je me propose…de venir faire le ménage chez elle !!!!

On ne peut trouver de plus beau lapsus, de plus belle preuve des difficultés ontologiques  de ce féminisme qui, tout au fond de nous, a tant de mal à contrer les racines de notre condition de FEMMES, si ancrées en nos automatismes, en nos conditionnements…

Au lendemain de la disparition d’Antoinette Fouque, je ne vais pas vous refaire l’Histoire, car les médias ont déjà largement partagé sa bio et ses combats…Pas en première page, hélas, et ce n’est pas simplement la faute aux derniers jours des JO, ni aux morts de la révolution d’Ukraine, ni aux soubresauts de Dieudonné qui hier joua en ma Ville Rose…

http://abonnes.lemonde.fr/disparitions/article/2014/02/21/mort-d-antoinette-fouque-pionniere-du-mouvement-feministe_4371490_3382.html

Non, Antoinette n’a pas fait la Une, car il semblerait que même la disparition d’une aussi grande dame n’éclipse pas l’actualité des Hommes, ni les automatismes des médias, au lendemain d’ailleurs d’une grande déception pour les féministes françaises qui ont vu entrer, certes, deux grandes figures de femmes au Panthéon, mais qui espéraient, en cette année 2014, que le Président ferait entrer davantage de femmes en ce lieu, symboliquement…

Je voudrais simplement lui rendre hommage, vous dire cette voix qui m’a portée au fil des derniers mois, vous dire les quelques échanges que nous avons eus, comme un petit fil rouge qui me guidait, à la lisière d’une vie difficile. Son dernier appel, je l’ai reçu alors que j’étais à la FNAC, quelques semaines après un grave accident qui m’avait pas mal amochée. Sa voix grave a résonné entre les rayons où je promenais mon nez doublement cassé et mes lunettes tordues :

–         Mais arrêtez donc de vous plaindre !

m’incendia-t-elle en me rappelant qu’elle, malgré de lourds soucis de santé, et une vie compliquée aussi, ne se plaignait pas…Elle me dit qu’il ne fallait pas renoncer, et puis passer l’agrégation, et puis travailler l’écriture…

Chaque contact avec Madame Fouque, chaque appel, mais aussi chaque échange de mails, me rappelaient mes premières lectures d’ouvrages des Éditions des Femmes…J’avais dans les vingt ans et ne regrettais qu’une chose, c’est d’avoir été trop jeune en 68 ! La jeune femme que j’étais reniait en bloc sa féminité, refusait par exemple de se débarrasser de ses poils, prenant exemple sur les féministes allemandes-les chanceuses, blondes, contrairement à moi, plus proche des pilosités portugaises que de l’héritage génétique teuton, malgré mes origines allemandes…J’étais aussi capable de laisser la vaisselle dans l’évier toute une semaine, par révolte, attendant de mon compagnon un partage total des tâches, même si lui maintenait que ma condition d’étudiante était moins lourde que ses « trois huit » en tant que cheminot…

Je me souvenais aussi de toutes les phrases de mon entourage…Ma grand-mère française vantant les mérites de telle cousine, « toujours un ouvrage à la main »…Et puis ma grand-mère allemande, qui m’incendiait car je n’aidais pas assez ma mère dans les tâches ménagères…Ma rébellion avait été toute littéraire : me plonger dans la lecture, dans les études, avait été la voie royale pour éviter, un jour, de ressembler à ma mère que j’adorais ; hors de question pour moi d’apprendre à coudre et/ou à cuisiner, car je voulais surtout pas ressembler à cette maman dont l’univers tout entier était exclusivement centré sur le ménage et sur nous, ses enfants…

Je devinais depuis longtemps que d’autres schémas étaient possibles…J’avais eu l’exemple du couple de ma marraine, une artiste allemande qui, elle, avait épousé un néerlandais…Lorsqu’ils descendaient de leurs ors flamands vers nos torpeurs méridionales, pour passer quelques semaines emplies de cigales et de thym dans notre maison de campagne, le mari, Camillo, construisait certes des petits moulins sur le ruisseau, mais, surtout, faisait la vaisselle, la cuisine, bref, prenait sa part des tâches du foyer, alors que la devise de mon père, qu’il martelait à mes frères,  était qu’ « Aussenac ne faisait jamais la vaisselle » ! Quant à Ludvine, ma marraine, elle avait certes deux enfants, mais elle sculptait, aussi, exposait, créait, donc vivait aussi à l’extérieur de ce foyer, osant affronter le monde que ma mère semblait presque redouter…

http://www.ludvanvorstenbosch.nl/ebr-01.html

C’est d’ailleurs elle qui, la première, m’avait parlé des « Dolle Minas », ces féministes hollandaises, avant que je ne découvre, jeune étudiante en germanistique, le journal « Emma », premier magazine féministe allemand, et les premiers cafés de femmes qui, dans notre Ville Rose, fleurissaient en ces années 80 perdues entre un Larzac oublié et cette fin de siècle où tout s’accélérait…

http://fcomme.blogspot.fr/2010/12/les-dolle-mina.html

On aurait pu croire que je la gagnerais, mon indépendance, oui, les prémices de ma vie de femme semblaient prometteuses, mais je finis par me marier à vingt ans, par renoncer à tous mes rêves de journalisme et d’écriture, par m’aligner sur le mode de vie et de pensée de mon premier époux, passant du joug d’un père assez tyrannique à celui d’un cégétiste extrémiste qui me fit renier, en vrac, la poésie, la foi, les idéaux communautaires, l’écologie…

Oui, voilà ce à quoi j’ai repensé, en apprenant le départ d’Antoinette Fouque : à nos vies de femmes modernes, à nos chemins de lutte, de libérations, de lucidité ; à nos désirs, à nos combats, à nos erreurs, à nos errances, à nos espérances.

Il y a quelques mois, j’ai fait paraître un petit roman, une fable sur monde totalement inversé, un monde dans lequel les femmes, depuis la nuit des temps et dans toutes les civilisations, auraient eu le pouvoir, alors que les hommes seraient le deuxième sexe, mais une fable basée sur « notre » réalité, qui parle aussi du Printemps Arabe, du tsunami au Japon, de DSK…

Voilà « mon » féminisme : celui des mots, celui qui invente et mélange, dénonce et caricature, exprime et espère, dessinant un monde différent, dans lequel les hommes respecteraient les femmes, évitant de les assassiner tous les trois jours, de les battre, de les violer, de les humilier, ici ou dans d’autres pays…Un monde dans lequel, comme Antoinette l’a si bien démontré par son fabuleux Dictionnaire Universel des Créatrices, les femmes auraient toute leur place dans le monde des arts, de la recherche…et de la politique.

http://www.lavie.fr/culture/livres/lancement-du-dictionnaire-universel-des-creatrices-25-11-2013-46896_30.php

Merci à elle. Qui a fait de nous ce que nous sommes. Vous allez nous manquer, Madame Fouque…

Sabine Aussenac.

http://www.thebookedition.com/free-d-hommes-sabine-aussenac-p-104799.html

Une journée particulière…

Une journée particulière….

 

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Ce sourire, fatigué avant même que ne se lève le jour… Dans le bus de 5 h 21, nous sommes les deux seules passagères. Il ne nous a fallu que quelques brefs trajets pour entrer en conversation, naufragées de l’aube…

Je l’écoute, surtout. Elle fait des ménages dans deux bars- restaurants différents, l’ouverture, aussi. Elle n’a pas loin de soixante ans, se sent fatiguée.

Le chauffeur écoute distraitement, nous sourit. Ce matin, elle est guillerette, toute jeune fille, et claironne qu’elle va déménager, qu’elle ne prendra plus le bus, c’est formidable. Puis elle me lance l’estocade, en défi à cette vie qui la prive de sommeil depuis si longtemps :

–         Et puis vous savez, ma fille est aux États-Unis ! Elle n’a que seize ans, elle me manque beaucoup, mais c’est bien pour elle !

 

Les fleurs sont là, partout. Elles se bousculent sur la grille du collège comme si elles venaient chercher des résultats de bac ou de brevet. Il y a des dessins, aussi, plein de petits cœurs, et puis des petits mots, le terme « ange » revient souvent.

Il n’avait pas treize ans. Lundi dernier, il est parti manger chez lui, mais n’est jamais revenu au collège. Un homme a tiré au fusil de chasse dans sa peau de bébé, avant, ou après, je ne sais pas, avoir tué sa maman.

Cet homme, c’était son père, qui a ensuite retourné l’arme contre lui. Le journal a encore parlé de « drame familial », comme d’habitude, évitant le terme de « familicide ». Et puis sur de longues colonnes, on a fait l’éloge de ce « bon père de famille, un paisible chasseur de palombes »…Des victimes, pas un mot.

L’enfant s’appelait Sébastien, il était en cinquième dans mon collège.

 

Ils sont assis dans la salle des profs et se parlent en occitan. Oh, c’est sympa, l’occitan. Moi, j’écoute toujours Radio Occitanie en faisant ma vaisselle, quand je rentre de mes cinq heures de trajets, parce que cela fait 20 ans que j’ai perdu mon poste et que le rectorat m’envoie civiliser l’Ariégeois, faute d’élèves toulousains. J’aime bien, ça me fait toujours rire d’entendre le présentateur annoncer « los Dafto pounkos ».

Oui, dans mon établissement, il y a deux, j’ai bien dit deux profs d’occitan, et une seule prof d’allemand. Moi. Je les entends et je comprends à peu près tout, vu que l’occitan, c’est un mélange de français, d’espagnol et de latin, enfin je crois.

–         Los ségoundous quatre foun oun peu lé bourdel, nou ?

–         Et l’espreube dou bac oral, l’as préparat ?

J’ai honte pour eux, je les trouve encore plus ridicules que la dame qui annonce les stations en occitan dans le métro toulousain…Ils me renvoient, dans leur dialogue qui n’est qu’un monologue, puisque personne, hormis quelques élèves qui le passeront au bac, quelques mamies édentées sur les marchés et trois pelés et un tondu dans un bal de musique trad’ du fin fond du Lot et Garonne, ne PARLE plus l’occitan, à cette mascarade qu’est devenue la gestion des langues de l’Éducation Nationale, quand on ne prend plus les mesures nécessaires pour diffuser correctement ce qui reste la deuxième langue du commerce international et de l’internet, le teuton, et qu’on préfère favoriser le patois…Qui, vous en conviendrez, est bien utile pour postuler chez Airbus ou pour travailler sur les nouvelles technologies.

Quant à moi cette année, j’ai entre autres des 3° mélangés à des secondes. Nous ne sommes pas loin de la classe unique, avec un poêle où je jetterais des bûches après être venue en sabots…

 

Il est 15 h. Je repars dans l’autre sens, et, comme la ligne du TER est en travaux, la micheline est remplacée par un bus, que nous attendons, bloqués en gare de B…. Je rentre dans la jolie guinguette de la gare, qui se révèle être l’inverse d’un TARDIS, pour ceux qui connaissent Doctor Who, c’est-à-dire plus petite à l’intérieur qu’à l’extérieur. Mais c’est charmant. Il y a des affiches Suze, le PMU et un adorable autochtone qui se propose de me payer un café suspendu, car je ne pensais pas avoir assez de monnaie, et le village n’a pas de distributeur. –je vous épargne les rires gras quand j’ai demandé si le cabaretier prenait la Carte Bleue…

Je fuis au moment où un énorme « tas de barbaque » est déposé quasiment à même le comptoir, ils vont apparemment manger cette viande crue, après moult plaisanteries sur du cheval et le PMU. Vite, Toulouse ! (je repense à Alphonse Allais : « À la campagne, le jour, on s’ennuie. La nuit, on a peur. ») –mais non, je rigole, ils étaient charmants.

Devant la gare presque désaffectée, une sorte de camping-car affublé de l’inscription « CE cheminots ». Ben mazette, ils ont intérêt à profiter, les cheminots, parce que si le gouvernement veut leur sucrer les voyages gratuits, les bibliobus non plus ne vont pas faire long feu…Beau moment de partage avec la femme intéressante qui tient la boutique, passionnée et cultivée. Oui, Aristote et Marc Levy étaient aujourd’hui en gare de B…, et c’est tant mieux.

 

16 h, dernier TER avant le métro et le bus pour rentrer chez moi, après ma journée de « banlieusarde ». En face de moi, une dame de couleur, qui n’arrête pas de bailler, visiblement épuisée, et qui le dit. « Mais que je suis fatiguée, fatiguée… »

Je lui demande pourquoi, elle me raconte : le ménage, les ménages. Mais il faut bien vivre, travailler. C’est de plus en plus dur…Et pourtant elle voit de l’argent…Je lui narre ma traversée de Toulouse, la veille, pour trouver le magasin ALDI, et y dépenser les dernières pièces du mois. Nous convenons toutes les deux que nous dépensons une énergie folle pour ne pas nous laisser déborder. Elle trouve que j’ai une peau de bébé et que je ne fais pas mon âge. Je lui donne mon secret : du miel et de l’huile d’olive, en masque, tous les dimanches.

 

17 h. Une douche, parce que j’ai l’impression, après les huit transports en commun empruntés depuis le matin, d’être partie en Inde. Un peu de yoga. Le bac du chat attendra. Et puis aller courir, pour la première fois depuis mon grave accident de trajet du 18 avril. Tiens, ça fait juste 10 mois…10 mois qu’après 7 h de cours et 5 h de trajets, à l’époque entre Toulouse et Auch, je chutais lourdement face contre terre, avec une double fracture du nez, un trauma labial et crânien, un écrasement du trijumeau. Il me reste 3% d’incapacité, mais je ne m’abaisserai pas à « faire reconnaître mon handicap », comme m’y invite la grande annonce qui m’accueille chaque matin en salle des profs. Non, je me sens assez placardisée comme ça, et puis à quoi bon ? Après un CLD il y a quelques années, en lieu et place d’un poste fixe espéré avec le sésame des « 1000 points » pour la mutation, j’ai juste obtenu un autre poste de « titulaire remplaçante »…

Les oiseaux sont déchaînés, l’accalmie après ces semaines de de déluge et les premières violettes leur donnent des ailes ! Je cours, accompagnée par des merles moqueurs et joyeux.

C’est magnifique. Et bientôt je rentrerai, préparer un bon repas à fiston.