Palais de glace…


 

 Je suis la femme-bulle, enfermée dans son palais de glace. Prisonnière de mes morts, je vis derrière la vitre et vois passer la vie.

Elles sont là, toutes mes vies possibles, à portée de rêve…Il y a toutes ces maisons inconnues, ces hommes à aimer, ces rencontres improbables, ces métiers non exercés… Et si…Et puis les vies passées, les presqu’îles, les torrents, les fureurs océanes, tout ce magma mémoriel qui déferle et s’engouffre en chaque interstice de mes présents et pollue mes rivières…

Je suis en cet instant précis au milieu de ma vie, j’ai atteint la « mi route » de Desnos.

Et je me sens confluente, source et delta, comme prisonnière de cette banquise qui ne demande qu’à fondre. Je vois passer à la surface de mes glaces toutes ces images, toutes ces perspectives non saisies, et n’ose me dire qu’il est trop tard. Il ne peut être trop tard.

Il m’est tout simplement impossible de croire que la vie, ce n’est que ça, ce seul combat permanent entre les chiens et loups de ces mensonges, il m’est impossible de ne pas entendre, attendre la suite.

Éternelle rousseauiste-c’est la faute à Voltaire-, je sais les temps prédits de la bonté. Cette idée de planter un pommier, même si la fin du monde était pour demain, cette idée que la vie même est renaissance, mouvance, intensité toujours renouvelée, ne me quitte pas.

Il est miraculeux qu’il reste la lumière, disait Claude Vigée.

Ma vitre est légèrement embuée, et pourtant je vois passer mes rêves, encore et toujours.

Il y aurait eu ma vie parisienne. Si j’avais terminé ma khâgne, si je n’avais pas épousé un cheminot cégétiste pour fuir la coupe d’un conseiller général RPR de père…Avec mon boy friend d’alors, devenu un people du monde des lettres, nous aurions écumé le Flore et les Champs…Oui, je les vois, notre petit appartement du Marais, et nos nuits à Saint-Germain, et ma carrière de normalienne, puis de journaliste…En avais-je la carrure ?

Je me souviens de l’une de nos rencontres entre nos divorces respectifs, il m’avait invitée chez Lipp et m’éblouissait de son assurance, de ses mots, de son parisianisme. Je mesurai, l’espace d’une soirée, la béance entre nos deux univers, entre ma petite vie de provinciale maladroitement engoncée dans ses routines et les brillances du succès universitaire. J’avais presque perdu, à cette époque, l’habitude des mots, égarée en terre hostile, sommée de défendre ma pitance intellectuelle devant le cercle militant des amis de mon époux. C’était Pol Pot, je devais pratiquement faire mon méa culpa et me justifier de mes lectures, de mon amour du mot. J’étais orpheline, soudain, de cette vie qui aurait pu être mienne, si j’avais suivi la voix royale de « Normale ».

C’est ainsi que je me promène, orpheline de mes vies, tantôt femme d’à côté, ardente et passionnée, tantôt Scarlett enfin domptée, sans même un Rhett, sans même un Tara à reconstruire.

Il y aurait ce castel dont je serais la reine, et mes roses parfumées que je respirerais comme en tableau de Waterhouse. Je peux entendre crisser les graviers de mes rêves, et sentir le lilas embaumant nos parterres. Je suis la Dame des Sablonnières, ou Léopoldine aux Feuillantines, de grands arbres bruissent dans le parc où jouent nos enfants blonds, et j’écris sur cette petite table ancrée sous la glycine. J’aime ce jardin, qui respire chaque soir comme un poème d’Anna de Noailles ; j’entends le clapotis de la fontaine, et je te vois, assis à ton bureau, ta belle tête de penseur penchée sur quelque idée qui flâne.

Et nos arbres, tous nos arbres…Le marronnier et ses fruits polis que je récolte comme autant de galets de ma terre, l’allée de tilleuls sous laquelle nous avions échangé notre premier baiser, les cerisiers sous lesquels tu me nommes ta geisha à chaque printemps, et le cèdre bleu, mon cèdre, ma certitude. La peupleraie trouée de lumières, et puis la sapinière, comme échappée des Ardennes de mon enfance, silencieuse et pérenne.

Poétesse, ce lieu m’ancre et me ressource. L’été accueille nos stagiaires en écriture, et le festival de musique ancienne que nous avons créé. Jordi Savall est mon meilleur ami. La lecture de mes textes qu’il a accompagnés l’an passé a été retransmise en duplex sur Arte, ma mère en avait informé la terre entière.

Il m’arrive de descendre plus au sud, aimantée par la Toscane, par les ocres et les siennes, guidée par les cyprès.

Un enfant bruni par la lumière joue à l’ombre de la cour. J’ai lu un jour que Carole Bouquet vinifie en Toscane, et je me rêve pont entre deux rives, messagère de cette terre gorgée de soleil, offrant les grappes de ma vigne…Comme j’aurais aimé, oui, vivre en Italie, en éternelles vacances romaines, en petite mort à Venise, sculpturale et galbée, outrancière et légère, Madonne et courtisane…La Villa Médicis a été longtemps ma terre promise, j’y ai beaucoup appris. Traductrice, essayiste, comédienne, je me sens Beatrix et Joconde.

Mais je peux aussi me faire océane, traversant continents pour explorer le temps. La possibilité d’une île me ravit ; battue par les flots, la petite cabane abrite mes amours luxuriantes avec quelque artiste déchu. Je le rejoins les nuits de tempête, lorsque la mer tarde à me rendre mon époux, et pose nue devant la vitre embuée par nos étreintes. Les chroniques que j’envoie au Times respirent la passion, les embruns fouettent ma plume. Parfois je pars encore bien plus loin, vers ces contrées où je défends la cause de mes sœurs martyrisées. On parlerait de moi pour le Pulitzer. Bernard-Henri m’a proposé une écriture à quatre mains, j’y réfléchis.

L’Angleterre m’appelle souvent, j’accoste à Beachy Head et vais de cottage en vallon, comme habitée par cette histoire royale. L’exception britannique parle à mon cœur de midinette, et, lorsqu’une vielle main gantée soulève la dentelle devant le carreau gauchi orné d’ipomées pour me regarder traverser le village, je crois reconnaître Agatha.

Mais je préfère encore m’appeler Moïra. Tu aimes tellement mes cheveux de sorcière que tu m’as surnommée Sanguine. Depuis notre jardin d’hiver où poussent des palmiers, je vois la baie, violente et passionnée comme les longs romans pleins de bruit et de fureur que j’écris en souriant. Parfois, tu m’apportes un Darjeeling fumant et passes tendrement une main dans mes cheveux lumière, avant de rallumer le feu. Arrête, tu dis des bêtises. Le Goncourt, c’est pour les vrais écrivains…

Et puis il y a les villes, les villes tourmentées et les cités radieuses, les odeurs des marchés et les ruelles sombres, les façades éclairées et les jours de pénombre.

Tu m’as offert Venise, je t’ai guidé à Rome. Tu m’as demandée en mariage au pied du Golden Gate, jamais je n’oublierai ta main californienne aimant ma vieille Europe. New York est mon village, Calcutta me bouscule, mais toujours je reviendrai vers toi, eau verte de mon Canal du Midi.

 

Tiens…La vitre se fissure…Le verre se brise en milliers de nacres irisées, les fractales de mes vies semblent converger comme autant de particules élémentaires vers un réel tangible. Car la vie est là, allongée comme Garonne ondulant d’aise entre les neiges et l’océan, coulant impassible aux pieds de ma ville rose, m’attendant.

Il faudra bien le traverser, ce miroir, si je ne veux pas finir comme Nora dans sa Maison de poupée. Il faudra arrêter le train d’Anna et prévenir Vronski, il faudra aimer Brahms, décommander Julien Sorel.

Et dire adieu aux Feuillantines, aux Twin Towers et à l’enfer de mes dernières années.

Il faudra que je m’extirpe de ma gangue littéraire qui m’a protégée des jours sordides, il faudra que la chrysalide en éveil ose devenir papillon. Maintenant, c’est à mon tour d’écrire ces mots qui m’ont sauvée. La vitre pare balle dont je m’étais entourée saura faire place à l’immense.

Ne plus rêver ma vie.

Mais vivre mes rêves.

 

« Mi route

Il y a un moment précis dans le temps

Où l’homme atteint le milieu de sa vie

Un fragment de seconde

Une fugitive parcelle de temps plus rapide qu’un regard

Plus rapide que le sommet des pamoisons amoureuses

Plus rapide que la lumière

Et l’homme est sensible à ce moment. »

Desnos.

 

NB: Monsieur Roger Grenier, un des piliers de Gallimard, avait beaucoup aimé ce texte, ainsi que d’autres nouvelles… Grande Maison en a décidé autrement… Voilà des années qu’il dort dans mes tiroirs, ce cera mon cadeau de fin d’année…

 

 

 

 

Il me faudrait mille ans…

Bigăr Waterfall Caras Severin, Roumanie

https://www.youtube.com/watch?list=UUFdl9eVjbA5839cwS_CSYWA&v=AtCBE6UiQs0

Il me faudrait mille ans.

Pour rester une enfant et devenir adulte, pour vivre intensément et être catapulte, pour savoir la douceur d’un couchant apaisé, découvrir la Toscane ou avoir mes bébés.
Comment faire le tour de cette vie immense, comment trouver le temps des danses et décadences, être mère et amante, lire Dante, prendre tous ces trains et les avions qui chantent ?

Frissonner au matin lorsque le jour poudroie, marcher en toute neige et ne pas avoir froid, savoir faire du feu et les tartes aux groseilles, comprendre le chinois et le vol des abeilles ; jouer du clavecin, et puis du violon en un bal en Irlande, découvrir les sonates et rester la rockeuse de diamants, hésiter entre arpèges et soirées de défonce. Comment apprivoiser cet infini qui gronde, ce tsunami du temps, cette mort par seconde ?

Il me faudrait mille ans.

Pour lire tous les livres, parler les langues anciennes, me faire ballerine et me mettre en cuisine, pour aller au Pérou ou aux confins des mondes, pour aimer tous ces hommes au regard d’amadou, ou bien un seul amour que je rendrais si fou.

Je ne veux renoncer à l’appétit intense, je suis celle qui dit et qui vibre et qui danse, je me veux courtisane et amie et infante, je ne veux pas choisir.
Quand je ferme les yeux parfois je revois ces rayons de lumière où dansaient si graciles les infinies poussières. Je me sens particule élémentaire, de ma propre existence à peine locataire. « Si Dieu me prête vie » me disait ma grand-mère…Si Dieu me prête vie je n’aurais pas assez de ce temps dévolu pour aimer assez bien tous mes frères ici bas, et l’indienne en sari et le clochard d’en bas, pour adopter chinoise jetée aux détritus, pour élever mes enfants au regard ingénu, pour aider mes amis en chaque coin de rue.

Comment trouver la route ? Eviter nos déroutes ? Est-ce que j’aime Brahms ? Pourquoi dois-je choisir entre Bach et Johnny, pourquoi ne puis-je être Janis et Dame de Fer, mettre un jour un tailleur le lendemain pattes d’eph ? Pourquoi choisir la route et grandes découvertes plutôt que coin du feu et cultiver ma vigne ?
Quand aurai-je le choix ? Je me voudrais sereine et vraiment accomplie, je ne suis que vilaine aux sabots d’infinis, jamais en paix des braves, toujours dans la bravade et l’éternel regret…

Il me faudrait mille ans.

Pour donner naissance et allaiter bébés, pour écrire mes livres et ne pas renoncer. Découvrir Mexico et tous les Béguinages, adorer les Buddhas et prier en couvent, et puis manifester et taguer le réel, m’engager me mouiller me retrousser les manches, aider les sans papiers scier les vieilles branches, goûter tous mes fantasmes, oser en rire enfin, et revoir tous les films et relire tout Proust.

Parcourir la Bretagne aller à Compostelle, construire ce chalet et restaurer la grange, planter les ipomées élaguer ce vieux chêne apprendre à faire la sauce et rester mince toujours. Pour aller en Floride et aussi à Big Sur, écouter l’opéra mais danser sur les Stones, pour ne pas oublier la jeune fille en fleur qui jamais ne voulait perdre sa vie à la gagner, pour l’enfant que j’étais si tendre et si fragile, pour la femme accomplie qui choisit ses amants, pour l’aïeule à venir qui fera confitures, ou plutôt comme Maude saura parfum de neige…

La liberté d’une île. Le désert des tartares. Les grandes pyramides. Les lagons les Grands Lacs le Mont Blanc et les chutes, ma vie me bouscule comme en Niagara, et je roule aveuglée par mes rêves en défaite ne pouvant renoncer à ce sens de la fête. Mon rêve familier me hante en comète explosive, c’est celui d’une pièce inconnue découverte en mes murs, et je crie et je chante en découvrant heureuse comme une constellation, nouvelle Belletégueuse, et je parcours la pièce en m’y rêvant joyeuse…Au matin de ce rêve récurrent et magique, je me vis en futur et me sais à venir.

Il me faudra mille ans.

Pour enfin parcourir les couleurs de la terre, connaître les musées et les peintres et leurs cieux. Pour oser m’envoler sans parcours ni repère, pour faire les bons choix en agaçant les Dieux, pour ne plus regretter, pour enfin m’apaiser, pour te surprendre un jour quand tu auras grandi et aller à nos noces en robe d’organdi, pour en rire avec toi en nos folies ultimes, pour aller tout de go aux confins des ultimes, pour devenir sérieuse et ne plus m’affoler, pour me faire hirondelle comme on construit l’été. J’apprendrai la patience.

J’aurai mille impudences mais serai respectée, on lira mes intenses et je serai aimée. J’aurai droit à la plage sans me sentir coupable, et tous les murs brisés de forteresse ancienne auront capitulé devant un amour vrai.

Ce sera mon noël et mon temps des cerises, ma cité de la joie bruissera de cigales, tu m’attendras debout en aimant mes silences et ne m’accuseras pas de te faire une offense.

Il y aura les voyages et le retour au port, et l’odeur des vendanges en éternel retour, et les mots ribambelles et les cœurs paradis : séculaire et légère, elle sera l’heure exquise.

Sabine Aussenac.

http://www.sabineaussenac.com/

 

Vivre libre…Et sans permis!

Vivre libre

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https://www.youtube.com/watch?v=Xzbrjxqwpoo

 

Je n’ai pas le permis. Je ne l’ai jamais passé ; et j’ai 55 ans.

Quand je lance cette phrase lors d’une conversation, entre amis ou dans une salle des profs, on me regarde comme si j’étais la grande sœur d’ET et que j’arrivais d’une autre planète.

  • Mais tu l’as raté ?
  • C’est à cause de ta myopie ? (Oui, on me confond parfois avec Nana Mouskouri…)
  • Et tu ne veux pas le passer, maintenant que tu as eu l’agreg ? (Sous-entendu : « Depuis 30 ans que tu la passais, on te comprend, tu n’as pas trouvé le temps pour le permis… »)

Non, je n’ai pas envie de « le » passer.

Parce que je vis très bien sans. Parce que j’ai élevé trois enfants sans l’avoir, parce que je vais travailler sans voiture, parce qu’il m’arrive même de voyager..

Comment fait-on pour vivre comme une star de l’empreinte carbone, et comment peut-on en arriver à ce défi écologique permanent ?

Au début, il y eut l’accident. Je vous parle d’un temps où les ceintures n’existaient pas…Une petite fille de six ans a donc été projetée depuis la banquette arrière, où elle dormait, sous le siège du conducteur où dormait aussi le cric – mon père a toujours eu un sens assez personnel du rangement. Fracture du crâne, solitude d’hôpital, cicatrice visible, et très vite kilos en trop liés à l’interdiction de courir, de bouger comme « avant » …Bon, c’était sympa, ça a permis de varier les surnoms, à « Hitler » – mes origines allemandes- se sont ajoutés « Bouboule » ou « Patate ».

Ma peur de la vitesse et mon vertige sont bien entendu liés à ce traumatisme, et, faute d’avoir vu des psys – ce n’était pas encore tendance -, je vis donc sans prendre l’escalator qui descend, et n’ai jamais imaginé pouvoir emprunter, au volant d’un véhicule, une rocade ou une autoroute…

Ensuite, il y eut mon premier mari, le cheminot. Nous nous mariâmes alors que j’avais encore les joues rondes de l’enfance et arpentâmes l’Europe en vélo…et en train gratuit ! Que de beaux souvenirs dans ce passé de cyclotouriste, entre lacs de montagne autrichiens et pistes landaises…J’en ai gardé des mollets de campeuse, le goût des petites routes de campagne et une nostalgie délicieuse du vent qui fouette le visage, même si depuis un autre accident, en 2013, lorsque j’embrassai, pourtant à pied, mais en frontal et avec élan et sans les mains une plaque d’égout, je n’ai plus osé enfourcher de bicyclette…

C’est à la même époque, d’ailleurs, que je me déclarai officiellement « écolo », entre un mémoire de maîtrise consacré aux mouvements alternatifs allemands, mes premiers Birkentocks et ma tendresse pour Dany le Rouge. De voiture, il n’était absolument pas question, puisque nous vivions en moulant le café au moulin à grain et en nous chauffant avec un poêle à charbon, rêvant, en bons post soixante-huitards, d’un retour à la terre ; d’ailleurs j’avais aussi en tête l’exemple de ma marraine hollandaise qui nous rendait visite chaque année et nous parlait de ce pays où, déjà, la « petite reine » était reine !

Ce sont donc les trois arguments que, ma vie durant, j’ai avancés pour justifier ma déviance non motorisée.

https://www.youtube.com/watch?v=QVHf1D91jTA

Oui, c’est effectivement possible : de vivre sans posséder le fameux sésame rose, d’amener les enfants à l’école à pied ou en bus, de faire les courses avec un caddy, de partir au travail grâce aux transports en commun, et de prendre le train pour rejoindre la plage ou la montagne…

Bon, je ne vous cache pas que tout n’est pas rose, et qu’il faut à la fois posséder un sens de l’organisation quasi germanique et faire preuve d’inventivité ; il faut jongler avec les horaires de train, de bus, de métro, se lever plus tôt, renoncer aux grandes surfaces, voyager (en principe) léger, et ne pas craindre la pluie et le froid.

Certains moments sont extrêmement désagréables, comme lorsque vous traversez des dizaines de wagons d’un train d’été en portant 5 ou 6 sacs, une enfant en bas âge, poussant en plus un landau et tirant un teckel, sous le regard impavide des voyageurs. De même qu’il est fort ennuyeux de monter marche à marche des escaliers de métro avec un caddy empli à ras bord, que vous rentriez des courses ou que vous partiez en WE – je sais, ce n’est pas très glam, mais il m’arrive de voyager avec ce fameux caddy que j’ai surnommé « ma Ferrari ».

Déménagement de Auch vers la Ville Rose...Et en partie en caddy!
Déménagement de Auch vers la Ville Rose…Et en partie en caddy!

Je me souviens aussi de cette année où le rectorat m’a envoyée à St Girons, alors que je vivais à Toulouse…Lever 4 h 30, puis bus-métro-TER-car, avec une heure complète de ce dernier, pour arriver en cours à 8 h (et avec le sourire !) Je vous passe les années où je vivais à Auch en travaillant à L’Isle-Jourdain ET Toulouse -respectivement 40 et 80 km de distance-, les petits matins blêmes où je me sentais très parisienne avec mes deux heures trente de transport – 1 h  30 de TER plus les trajets à pied et bus…(sans compter les centaines de journées de grève et/ou de travaux de la SNCF…)

Pour les courses, je jongle aussi, le LIDL du Canal, les moyennes surfaces du quartier, le Leader Price en rentrant du travail, le marché…On fractionne, on réfléchit, et on tire la charrette comme une marchande de quatre saisons, badant avec les commerçants et évitant la cohue des grandes surfaces…Oui, j’ai une névralgie cervico-brachiale chronique – une « sciatique du bras » – , non, je ne peux pas prendre d’anti-inflammatoires, oui, ça fait mal, et j’ai en plus des lumbagos et des soucis de genou, mais si j’avais une voiture je pense que je pèserais dans les 100 kilos, alors je me dis que c’est pas mal de marcher…

Je connais tous les chauffeurs de ma ligne de bus par les prénoms, et aussi les caissières. Ne pas avoir le permis, cela renforce aussi le lien social, on se parle, on se connaît, on se sourit.

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Bien sûr, cela génère aussi des frustrations que de ne pas pouvoir s’évader « librement ». Pas tellement lorsque l’on habite en ville -Toulouse, Clermont-Ferrand, Bruxelles…m’ont ravie par les libertés de circulation qu’elles offrent -, même s’il est aussi très frustrant de ne pas pouvoir facilement faire une petite virée dans une ville pourtant toute proche…Mes enfants ne sont jamais allés, par exemple, visiter l’Aveyron ou le Lot, j’aurais rêvé de leur faire découvrir la craie blanche et la vierge noire de Rocamadour, ou les caves de Roquefort et l’abbaye de Conques…Pour aller « à la mer », depuis la Ville Rose, il faut, l’été, se lever dès potron-minet pour prendre le Train des Plages, c’est vraiment contraignant, sans parler du parasol à caser sur les filets…Et il n’est quasiment pas possible d’aller « en forêt » depuis Toulouse, car les bus du Conseil Départemental, qui rallient les villages, ne circulent qu’en semaine…Pas de bras, pas de chocolat, pas de voiture, pas de châtaignes, pas de cèpes, pas de clairières…

Et c’est bien lorsque l’on vit dans une petite ville que les choses se corsent, avec les rares bus qui ne circulent pas le WE, qui s’arrêtent à 19 h, et avec l’immense sensation de frustration engendrée par une merveilleuse nature à portée de vue, mais factuellement inaccessible. De mes sept années passées dans le Gers, je garde en mémoire beaucoup de belles choses, mais hélas aussi ce terrible sentiment d’impuissance devant le manque cruel d’infrastructures de transport : j’ai été privée non seulement des festivals de musique – Jazz in Marciac, la Country de Mirande – quand je ne trouvais pas de covoiturage, mais aussi des marchés de nuit, de belles randonnées collinaires, bref, de tout ce qui fait le charme d’un département rural, faute de véhicule. Et il est clair que vivre en pleine campagne, ou dans un village, relève d’une gageure lorsque l’on n’est pas motorisé…

http://archives-lepost.huffingtonpost.fr/article/2011/07/09/2544635_assignee-a-residence-par-l-etat-francais.html

C’est aussi en ce sens que je suis si douloureusement privée de ma maison de famille tarnaise, faute de pouvoir m’y rendre quand bon me chante…

La balle est dans le camp de nos dirigeants. Et, à mon humble avis, pas seulement avec ces histoires de plaques impaires et de particules fines, car ces dernières sont bien là à l’année, pas seulement les jours de pollution aggravée…

Oui, on peut vivre sans voiture, oui, c’est un choix de vie intelligent, mais qui ne mérite pas tant de sacrifices. Il suffirait de peu de choses -et cela créerait tant d’emplois et redynamiserait tant de communes rurales et de déserts médicaux…- pour redonner vie aux campagnes françaises en instaurant des infrastructures adaptées, qui permettraient aussi à de jeunes familles de vivre au Vert même sans véhicule ; lignes de bus, lignes de train, et aussi maillage assidu des pourtours d’agglomérations, à l’image de ce qui se fait par exemple en Allemagne, où vous pouvez vivre à Berlin, mais aussi au fin fond de la Bavière ou des îles de la Baltique avec des dizaines de transports en commun devant votre porte, de jour comme de nuit…

Oui, on pourrait aussi à l’instar de ce qui se fait dans les pays nordiques interdire presque entièrement l’usage des véhicules en ville.

Et imaginer de nouvelles et/ou d’anciennes solutions…En vrac, le téléphérique, les voies navigables, des TER à foison, le cheval – et pourquoi pas ?-…

Ensemble, agir.

Et, comme le disait déjà l’empereur Guillaume II :

« La voiture est une invention qui ne durera pas.

Je crois au cheval. »

https://www.youtube.com/watch?v=LvTgpHi76oM

Quelques photos de voyages…

https://www.facebook.com/sabine.aussenac/media_set?set=a.3727758829379.2135687.1138188420&type=3

 

 

 

« la révolte consiste à fixer une rose »…Mon année 2015

la révolte consiste à fixer une rose

à s’en pulvériser les yeux : mon année 2015…

A4 prends soin mon amour de la beauté du monde

Je me souviens.

De nos larmes et de l’effroi, de nos rires assassinés en ce 7 janvier 2015, de mon incommensurable chagrin devant la liberté souillée.

De la peur défigurant les visages, de ces hurlements, de l’innocence conspuée au gré d’un étalage.

De nos marches au silence bouleversant, de ces bougies qui veillent, de l’union sacrée du monde devant Paris martyrisée.

(….) la ville alors cessa

d’être. Elle avoua tout à coup

n’avoir jamais été, n’implorant

que la paix.

Rainer Maria Rilke, Promenade nocturne.

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Je me souviens.

De mes vacances de février en outre-Rhin, les premières depuis dix ans. Enfin sortie d’un épuisant burn-out social et financier, j’osai enfin revenir au pays de l’enfance.

De la maison de mes grands-parents allemands revisitée comme une forêt de contes, du souvenir des usines au bord du Rhin comme autant de merveilles.

Du froid glacial dans ce grand cimetière empli de sapins et d’écureuils où, en vain, je chercherai la tombe de mon grand-père.

De ma joie d’enfant en mordant dans un Berliner tout empreint du sucre des mémoires.

Un étranger porte toujours

sa patrie dans ses bras

comme une orpheline

pour laquelle il ne cherche peut-être

rien d’autre qu’un tombeau

Nelly Sachs, Brasiers d’énigmes.

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Je me souviens.

Des cris parsemant ce mois de mars qui jamais n’aura aussi bien porté le nom de guerre.

Des sourires explosés des corps d’athlètes de Florence, Camille et Alexis dans cet hélicoptère assassin. De tous ces anonymes mutilés au grand soleil de l’art, du Bardo couleur de sang.

Des 142 victimes yéménites si vite oubliées en cette Afrique au cœur devenu fou.

Des coups inutiles contre une porte blindée et de l’abominable terreur des enfants et des jeunes prisonniers d’un avion cercueil.

Un regard depuis l’égout

peut-être une vision du monde

 

la révolte consiste à fixer une rose

à s’en pulvériser les yeux

Alejandra Pizarnik, Arbre de Diane.

3

 

Je me souviens.

De Mare nostrum présentée à mon fils de 16 ans qui n’avait jamais vu la Méditerranée, oui, c’est possible, en 2015, même dans les meilleures familles si elles sont confrontées à une paupérisation.

De l’éblouissant soleil de Sète et des mouettes qui rient au-dessus du Mont Saint-Clair.

Des tombes grisonnantes et moussues du cimetière marin, où nous entendons la voix de Jean Vilar et le vent qui bruisse dans les pins en offrande.

De la plaque de l’Exodus devant la mer qui scintille et de mon émotion devant les couleurs de l’été des enfances, enfin retrouvées au cœur de cet avril.

Pourtant non loin de là 700 Migrants mouraient dans ces mêmes eaux turquoises, ma mer bien aimée devenue fosse commune en épouvante.

Et ailleurs aussi le vacarme déchirait l’innocence, quand 152 étudiants supplièrent en vain leurs bourreaux de Garissa, quand 7800 Népalais et touristes suffoquaient au milieu des drapeaux de prières aux couleurs de linceuls, quand une seule fillette, Chloé, succombait à la perversité d’un homme.

 

Un manteau de silence, d’horreur, de crainte sur les épaules. On est regardé jusqu’à la moelle.

Paul Valéry, Forêt.

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Je me souviens.

De ce contrat faramineux autour d’avions de chasse, pourtant signé par ma République avec un pays aux antipodes de la démocratie, qui maltraite les ouvriers et musèle les femmes.

Des voix d’outre-tombe de  Germaine Tillon, Genviève De-Gaulle-Antonioz, Jean Zay et Pierre Brossolette entrant au Panthéon, quand je tentai d’expliquer à des élèves malveillants la beauté du don de soi, au milieu de ricanements d’adolescents désabusés. De ma désespérance devant la bêtise insensible au sacrifice et aux grandeurs.

De ce mois de mai aux clochettes rougies par un énième « drame familial », dans le Nord, celui-là, deux tout petits assassinés par un père, comme chaque mois, silencieux hurlement au milieu du génocide perpétré dans le monde entier, depuis des millénaires, par les hommes violant, tuant, égorgeant, mutilant, vitriolant, brûlant vives leurs compagnes et souvent leurs enfants.

Je vous salue, ma France aux yeux de tourterelle(…)

Ma France, mon ancienne et nouvelle querelle,

Sol semé de héros, ciel plein de passereaux…

Louis Aragon.

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Je me souviens.

Des révisions du bac de mon puîné, des dissertations et des textes à apprendre, de Rimbaud et de Proust, de Verlaine et Stendhal, comme un collier de perles toujours renouvelé.

De ces adolescents déguisés en marquis pour une fête baroque, des duchesses et des contes, des froufrous et des rires, quand les joues de l’enfance en disputent avec les premières canettes de bière, quand on hésite entre un joint et un dessin animé…Chuuuuuuut. Prenez le temps…Profitez…On n’est pas sérieux, quand on a 17 ans le jour de la Saint-Jean…

Du soleil fou de Sousse qui voit mourir les sourires des touristes, de la plage rougie, et de la tête en pique d’un patron français, quand cet Islam qui prétend vivre la foi n’est que mort absurde et gratuite.

Des gospels montant vers ce ciel rougi de Charleston, quand un homme fauchera des vies noires dans une église, insulte à l’Amérique des droits civiques : j’ai fait un cauchemar, encore un…

 

Ce matin de juin s’est posé sur mon cœur

comme un vol de colombes sur la vieille petite église,

frémissant d’ailes blanches et de roucoulements d’amour

et de soupirs tremblants d’eau vive.

Louisa Paulin, Lo bel matin

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Je me souviens.

Du chapeau blanc de Dylan et de sa voix éraillée, d’Albi la Rouge toute vibrionnante des accords de Pause Guitare, de cette nuit passée sur un banc avec un « Conteux » acadien, et du sourire de Zachary Richard, aussi pur que dans nos adolescences lorsqu’il clamait « travailler, c’est trop dur ».

De notre conversation téléphonique où déjà la poésie avait traversé l’Atlantique au rythme des échanges, et de son incroyable présence, quand il offre au monde tous les ouragans de Louisiane et toutes les histoires de son peuple oublié.

De la brique rouge et de Sainte-Cécile comme un vaisseau dans la nuit, du Tarn empli d’accords virevoltants et de notes insensées, de ce mois de juillet aussi gai qu’un violoneux un soir de noces.

 

La nuit, quand le pendule de l’amour balance

entre Toujours et Jamais,

ta parole vient rejoindre les lunes du cœur

et ton œil bleu

d’orage rend le ciel à la terre.

Paul Celan, in Poésie-Gallimard

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Je me souviens.

De la Bretagne qui danse comme une jeune mariée au son de la Grande Parade, de Lorient enrubanné, des guipures et de l’océan dentelé qui tangue au son des binious.

Des flûtiaux et des cornemuses, de l’âme celte qui m’enivre, des jambes levées sous les robes de crêpe et des verts irlandais ; des Canadiens qui boivent et de la lune qui rit, des roses trémières caressées par la joie et de mon fils si heureux de danser le quadrille.

D’un autre port, au bout du monde, où 173 personnes périront dans les explosions causées par l’incurie des hommes.

Du courage de ces passagers de l’improbable, quand des boys modernes rejouent le débarquement dans un Thalys sauvé de justesse de la barbarie.  Quand un 21 août ressemble à une plage de Normandie.

 Le Bleu ! c’est la vie du firmament(…)

Le Bleu ! c’est la vie des eaux-l’Océan

et tous les fleuves ses vassaux(…)

John Keats, Poèmes et poésies.

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Je me souviens.

Du calme d’Angela Merkel annonçant qu’elle devenait la mère de l’Europe en ouvrant les bras de l’Allemagne aux réfugiés et Migrants.

D’une Mère Courage qui soudain fait du pays de l’Indicible celui de l’accueil, quand 430 000 personnes ont traversé la Méditerranée entre le 1er janvier et le 3 septembre 2015, et qu’une seule photo semble avoir retourné les opinions publiques…

Du corps de plomb du petit Aylan et des couleurs vives de ses vêtements, dormeur du val assassiné par toutes les guerres des hommes, à jamais bercé par les flots meurtriers de notre Méditerranée souillée.

De mon étonnement toujours renouvelé en cette rentrée de septembre, quand soudain chaque journée de cours me semble thalasso, tant c’est un bonheur que d’enseigner la langue de Goethe à ces enfants musiciens, surdoués et charmants, toute ouïe et en demande d’apprentissages : ma première année scolaire agréable dans mes errances de « TZR », sans trajets insupportables et sans stress pédagogique.

 

Il n’est d’action plus grande, ni hautaine, qu’au vaisseau de l’amour.

Saint-John Perse, Amers.

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Je me souviens.

De ces pauvres gens morts noyés en voulant sauver une voiture quand des enfants de Migrants continuent, eux, en ce mois d’octobre, à n’être sauvés par personne…

Des hurlements d’Ankara, quand 102 personnes perdent la vie au pied de la Mosquée Bleue, le Bosphore rougi de tout ce sang versé.

De cette famille lilloise décimée par le surendettement, un Pater Familias ayant utilisé son droit de mort sur les siens, mais nous sommes tous coupables, nous, membres de cette odieuse société de surconsommation.

Du silence de ma cadette en cet anniversaire de notre rupture de cinq longues années, de sa frimousse enjouée et de son bonnet rouge lors de notre dernière rencontre, il y a un siècle, avant qu’elle ne rompe les ponts. Du petit bracelet de naissance qui dort dans ma trousse et ne me quitte jamais. De ma décision de vivre, malgré tout.

Argent ! Argent ! Argent ! Le fol argent céleste de l’illusion vociférant ! L’argent fait de rien ! Famine, suicide ! Argent de la faillite ! Argent de mort !

Allen Ginsberg, in Poètes d’aujourd’hui, Seghers.

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 Je me souviens.

« De nos larmes et de l’effroi, de nos rires assassinés en ce 13 novembre 2015, de mon incommensurable chagrin devant la liberté souillée.

De la peur défigurant les visages, de ces hurlements, de l’innocence conspuée au gré d’une terrasse.

De nos marches au silence bouleversant, de ces bougies qui veillent, de l’union sacrée du monde devant Paris martyrisée. »

De cette structure cyclique qui a mutilé la Ville Lumière, de notre sidération, de la peur de mes enfants et des larmes de mes élèves, de la chanson « Imagine » entonnée en pleurant.

De Bamako et Tunis endeuillées elles aussi, de nos désespérances devant tant de victimes, et puis la terre, n’oublions pas la terre, qui se lamente aussi.

De la COP 21 qui passe presque inaperçue au milieu de tous ces bains de sang.

Si tu mérites ton nom

Je te demanderai une chose,

« Oiseau de la capitale » :

La personne que j’aime

Vit-elle ou ne vit-elle plus ?

Ariwara no Narihira, 825-879, in Anthologie de la poésie japonaise classique.

Place du Capitole, 14 novembre 2015
Place du Capitole, 14 novembre 2015

 

Je me souviens.

Du visage grimaçant de la haine et de la barbarie qui heureusement ne s’affichera PAS dans le « camembert ».

De nos piètres victoires, de mon pays où des jeunes votent comme des vieux aigris, de ma République en danger.

De toutes ces mitraillettes à l’entrée des églises, des santons menacés par les « laïcards » et par les djihadistes, d’un Noël au balcon, comme sous les tropiques.

De ces sabres lasers prétendument rassembleurs, quand tous ces geeks pourraient se retrousser les manches, réfléchir et agir.

D’une partie de croquet dans un jardin baigné de lumière et de douceur un 26 décembre, les maillets et les boules étant ceux de mon enfance allemande, le regard bienveillant de nos quatre grands-parents comme posé sur nous, microcosme familial dans le macrocosme de l’Europe si fragile, du monde si vacillant, de l’Univers si mystérieux.

De nos espérances.

De nos forces.

De nos amours.

Je me souviens de 2015.

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À la lumière de nos aïeux nous marchons.

Elle nous éclaire comme les étoiles de la nuit guidant le marcheur.

Al-Hutay’a, in Le Dîwân de la poésie arabe classique.

 

 

Enfin cette phrase, dédiée à tous ces disparus :

Je t’aimais. J’aimais ton visage de source raviné par l’orage et le chiffre de ton domaine enserrant mon baiser. (…) Aller me suffit. J’ai rapporté du désespoir un panier si petit, mon amour, qu’on a pu le tresser en osier.

René Char, La compagne du vannier.

 

 

 

Lorsque Sète scintille et regarde au Levant

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Lorsque Sète scintille et regarde au Levant

Lorsque Sète scintille et regarde au Levant,
La mer clame innocence et caresse soleil
De reflets azurés charmant l’astre vermeil,
Quand au loin s’éparpillent mille grands oiseaux blancs.

Les pêcheurs se reposent, la criée bat son plein,
Des enfants aux joues pâles font au sable une offrande :
Coquillages et palourdes danseront sarabande,
Et les vagues moutonnent comme un blé en levain.

Vers le Môle endormi un fantôme sourit,
C’est le bel Exodus qui découvre Arcadie.
En chemin de Saint-Clair on entend tourterelles.

Les genêts et les roses en fauvisme éclatant
Y conduisent nos pas vers un ciel d’hirondelles
Qui survolent d’onyx les tombeaux des plus grands.

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http://www.oasisdesartistes.org/modules/newbbex/viewtopic.php?topic_id=194676&forum=2

J’AI ENCORE RÊVÉ D’AILES

 

J’AI ENCORE RÊVÉ D’AILES

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C’est la lumière qui m’alerte en premier. Imperceptiblement différente. Une sorte de frémissement de l’air, une envolée.

D’ordinaire, j’ai comme un sixième sens. Je sais que lorsque je vais lever les yeux, elles seront là. Un peu comme vous devinez qu’une lettre importante vous attend dans la boîte.

Alors j’ose tourner mon visage vers le ciel, vers ce bleu, ce jour-là, intense, presqu’insupportable, ce bleu qui nous réconcilie soudain avec toute la beauté du monde ; et elles sont là : mes hirondelles.

Je les vois, je les aime, je les sens, si proches, si lointaines, et leurs grands cercles fous me sont comme une aubaine ; soudain, tout s’apaise. Je sais que le monde est à sa place, et que j’ai ma place au monde. Ces frémissements d’ailes dans la première lueur du couchant font de cet instant, de cette minute précise où j’assiste au retour des hirondelles, le moment le plus précieux de mes ans.

Cet instant est mon renouveau, mon équinoxe. Ce moment est mon mascaret et ma dune, mon éveil. Car pour moi, ces hirondelles symbolisent la vie, son éternel retour, sa puissance infinie, la vie, pleine, entière, résiliente et solaire, indestructible.

La grâce, déjà, de ces cercles infinis, de ces ballets aériens, fusant au crépuscule jusqu’au ras des tuiles, ou s’égarant jusqu’aux confins du ciel, me bouleverse. Moi la femme-glèbe, aux sabots de plomb, embourbée dans mes vies tristes, je me sens soudain comme transfigurée, touchée par cette légèreté aérienne.

La liberté, aussi. Assignée à résidence dans ma propre existence, pieds et poings liés par mes soucis, en immobilisme total de par mon manque de surface financière, je suis en admiration devant ces gitanes du ciel, devant ces nomades absolues. Mes hirondelles me disent la bonne aventure, elles seules savent qu’à travers le prisme obscurci de mes gouffres, il reste cette lumière.

Et puis l’oxymore du Bleu de Delft de ce ciel de mai parsemé d’onyx, le contraste parfait entre les ailes veloutées des ébènes en envol et notre printemps d’azur : d’aucuns aiment regarder une ligne d’horizon maritime, qui apaise et invite à tous les voyages…Moi, c’est en contemplant ces tableaux toujours renouvelés que je me sens revivre.

Chaque année reviennent mes grandes espérances : je rêve à un été qui serait différent, qui aurait à nouveau un goût d’enfance et de vent…Je revois la route sinueuse qui menait à la mer, et ce moment précis où le paysage se fait méridional. Au détour d’un virage, l’air s’emplissait de cigales et de pins. Les vacances commençaient. Et puis les cousinades, les odeurs de vergers, les haricots cueillis et le foin engrangé.

Oui, lorsque reviennent mes sœurs du ciel, je reconnais le chemin du bonheur.

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C’est le retour des hirondelles

 

C’est le retour des hirondelles

Les voilà reines du grand ciel

Elles passent et crient à perdre haleine

En cercles d’anges onyx ébène

Criblant mes soirs de perles noires

Elles tournent belles en mes espoirs

Derviches anciens à mes fenêtres

Comme autant d’âmes en disparaître

Le ciel soudain a goût d’immense

Envie de me jeter en vol

De tournoyer comme en enfance

En éternelle escarpolette

De devenir une escarbille

Comme étincelle d’un soleil

Qui partirait en matin d’or

Sur des sentiers couleur nuages

Leurs cris frissonnent en mes désirs

Je les envie les belles oiselles

Si libres en grâce d’absolu

Leurs arabesques giflant mes soirs

Sont ma kabbale et mon miroir

Nul ne saura jamais vraiment

Si je préfère obstinément

Bâtir nichée à mes enfants

Ou voler libre en crépuscule

Bien maladroite libellule

Que vienne enfin l’heure stellaire

Celle où s’aimeront nos deux lunes

Lorsque blottie contre ton ciel

Tu me diras ton hirondelle.

http://www.youtube.com/watch?v=9qvglWAHDak

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Il me faudrait mille ans…Nos bonnes résolutions!!

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 Il me faudrait mille ans 

 

Il me faudrait mille ans.

 

Pour rester une enfant et devenir adulte, pour vivre intensément et être catapulte, pour savoir la douceur d’un couchant apaisé, découvrir la Toscane ou avoir mes bébés.

Comment faire le tour de cette vie immense, comment trouver le temps des danses et décadences, être mère et amante, lire Dante, prendre tous ces trains et les avions qui chantent ? Frissonner  au matin lorsque le jour poudroie, marcher en toute neige et ne pas avoir froid, savoir faire du feu et les tartes aux groseilles, comprendre le chinois et le vol des abeilles ; jouer du clavecin, et puis du violon en un bal en Irlande, découvrir les sonates et rester la rockeuse de diamants, hésiter entre arpèges et soirées de défonce. Comment apprivoiser cet infini qui gronde, ce tsunami du temps, cette mort par seconde ?

Il me faudrait mille ans.

Pour lire tous les livres, parler les langues anciennes, me faire ballerine et me mettre en cuisine, pour aller au Pérou ou aux confins des mondes, pour aimer tous ces hommes au regard d’amadou, ou bien un seul amour que je rendrais si fou. Je ne veux renoncer à l’appétit intense, je suis celle qui dit et qui vibre et qui danse, je me veux courtisane et amie et infante, je ne veux pas choisir.

Quand je ferme les yeux parfois je revois ces rayons de lumière où dansaient si graciles les infinies poussières. Je me sens particule élémentaire, de ma propre existence à peine locataire. « Si Dieu me prête vie » me disait ma grand-mère…Si Dieu me prête vie je n’aurais pas assez de ce temps dévolu pour aimer assez bien tous mes frères ici-bas, et l’indienne en sari et le clochard d’en bas, pour adopter chinoise jetée aux détritus, pour élever mes enfants au regard ingénu, pour aider mes amis en chaque coin de rue. Comment trouver la route ? Eviter nos déroutes ? Est-ce que j’aime Brahms ? Pourquoi dois-je choisir entre Bach et Johnny, pourquoi ne puis-je être Janis et Dame de Fer, mettre un jour un tailleur le lendemain pattes d’eph ? Pourquoi choisir la route et grandes découvertes plutôt que coin du feu et cultiver ma vigne ? Quand aurai-je le choix ? Je me voudrais sereine et vraiment accomplie, je ne suis que vilaine aux sabots d’infinis, jamais en paix des braves, toujours dans la bravade et l’éternel regret…

Il me faudrait mille ans.

Pour donner naissance et allaiter bébés, pour écrire mes livres et ne pas renoncer. Découvrir Mexico et tous les Béguinages, adorer les Buddhas et prier en couvent, et puis manifester et taguer le réel, m’engager me mouiller me retrousser les manches, aider les sans papiers scier les vieilles branches, goûter tous mes fantasmes, oser en rire enfin, et revoir tous les films et relire tout Proust. Parcourir la Bretagne aller à Compostelle, construire ce chalet et restaurer la grange, planter les ipomées élaguer ce vieux chêne apprendre à faire la sauce et rester mince toujours. Pour aller en Floride et aussi à Big Sur, écouter l’opéra mais danser sur les Stones, pour ne pas oublier la jeune fille en fleur qui jamais ne voulait perdre sa vie à la gagner, pour l’enfant que j’étais si tendre et si fragile, pour la femme accomplie qui choisit ses amants, pour l’aïeule à venir qui fera confitures, ou plutôt comme Maude saura parfum de neige…

La liberté d’une île. Le désert des tartares. Les grandes pyramides. Les lagons les Grands Lacs le Mont Blanc et les chutes, ma vie me bouscule comme en Niagara, et je roule aveuglée par mes rêves en défaite ne pouvant renoncer à ce sens de la fête. Mon rêve familier me hante en comète explosive, c’est celui d’une pièce inconnue découverte en mes murs, et je crie et je chante en découvrant heureuse comme une constellation, nouvelle Belletégueuse, et je parcours la pièce en m’y rêvant joyeuse…Au matin de ce rêve récurrent et magique, je me vis en futur et me sais à venir.

Il me faudra mille ans.

Pour enfin parcourir les couleurs de la terre, connaître les musées et les peintres et leurs cieux. Pour oser m’envoler sans parcours ni repère, pour faire les bons choix en agaçant les Dieux, pour ne plus regretter, pour enfin m’apaiser, pour te surprendre un jour quand tu auras grandi et aller à nos noces en robe d’organdi, pour en rire avec toi en nos folies ultimes, pour aller tout de go aux confins des ultimes, pour devenir sérieuse et ne plus m’affoler, pour me faire hirondelle comme on construit l’été. J’apprendrai la patience. J’aurai mille impudences mais serai respectée, on lira mes intenses et je serai aimée. J’aurai droit à la plage sans me sentir coupable, et tous les murs brisés de forteresse ancienne auront capitulé devant un amour vrai. Ce sera mon noël et mon temps des cerises, ma cité de la joie bruissera de cigales, tu m’attendras debout en aimant mes silences et ne m’accuseras pas de te faire une offense.

Il y aura les voyages et le retour au port, et l’odeur des vendanges en éternel retour, et les mots ribambelles et les cœurs paradis : séculaire et légère, elle sera l’heure exquise.

La route du thé passe par la Ville Rose…

La route du thé passe par la Ville Rose…

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Elle déambulait, ce jour-là, sous la douce pluie d’automne, sourire aux lèvres. Poussant sa petite carriole, elle avait surgi au coin de notre beau Capitole, un chapeau vietnamien sur la tête, une vareuse en bleu de Chine et à col Mao la protégeant à peine, offrant aux passants affairés toute la douceur de l’Orient :

Ève Rastel vendait du thé. Et il me sembla incroyable de plonger soudain en baie d’Along. Je l’abordai, curieuse, pourtant habituée à cette place bigarrée, qui accueille tous les continents les mercredis de marché, pour connaitre les raisons de sa démarche, tant il me semblait étrange de proposer de la vente ambulante de thé à ces Toulousains gorgés de Madiran et autres Pastis…

D’une voix posée, aussi agréable que les pétales des fleurs de cerisier qui volent au vent le jour du Sakura Zenzen, elle me raconta, se raconta…

Ève, en fait, commence ce qu’elle nomme une « expérimentation étonnante », en tentant de suivre les traces d’un moine zen de l’époque Edo, dont on peut retrouver l’histoire dans le livre érudit de François Lachaud , « Le viel homme qui vendait du thé » :

http://www.franceculture.fr/oeuvre-le-vieil-homme-qui-vendait-du-the-excentricite-et-retrait-du-monde-dans-le-japon-du-xviiie-si

La jeune femme, elle aussi, veut rompre avec un passé et un quotidien pour partir à sa propre rencontre tout en rencontrant l’Autre, à qui elle va offrir ce thé, passerelle entre les âges, les cultures, les traditions…Elle m’écrira quelques jours après notre rencontre un très beau courriel :

« Sous le costume de cette femme que vous avez croisée ce soir-là sous la pluie, se cache une autre femme qui vit son idéal du thé par hommage à ce moine, qui ne sait où tout cela la mènera mais qui va au bout de son rêve. J’envisage en 2015 un voyage au Japon jusqu’en Chine, sur les routes des moines zen.

Le rythme lent de mes pas, me permet d’observer la foule autour de moi, de méditer sur la vie, les êtres, d’échanger des sourires, de partager…, quel cadeau dans cette société happée par ce tourbillon diabolique ou l’humain se perd, surtout à l’approche de cette fin d’année… »

Elle me dira encore les stages qu’elle organise autour du thé, les cérémonies d’initiation, puisqu’elle est aussi « animatrice culturelle » : le joli site www.culture-the.com reprend l’essentiel de ces offres et voyages :

« Animation culturelle sur le thé

Culture thé a pour dessein de rassembler des hommes et des femmes grâce au thé, dans la tradition issue de la Chine et souvent méconnue, par le biais de séances à thèmes sur la culture chinoise, la dégustation de thé d’origine contrôlée, la cérémonie du thé en des lieux sélectionnés ou à votre domicile. Découvrez les thèmes sur le thé et les prochaines animations. »

Plurielle et dynamique, Ève propose ainsi dégustations, stages et déambulations autour des thèmes du thé, comme ce passionnant Gong fu cha, issu des traditions chinoises, puis japonaises, un art du thé qui peut, j’en suis intimement persuadée, procurer une pause bienveillante à nos esprits occidentaux survoltés…

http://culture-the.com/ceremonie-du-the

Mais la jeune orientaliste a bien plus d’une corde à son arc : sculptrice, elle a déjà réalisé diverses pièces majeures, comme ce buste d’Alexandra David-Neel, qu’elle admire tant, offert à Madeleine Peyronnet à Digne-les-Bains, ou comme le buste du lama  Dilgo Khyentsé Rimpoché qu’elle remettra l’été prochain à un monastère, lors d’un voyage au Bhoutan que lui offre un grand fils complice.

http://fr.wikipedia.org/wiki/Maison_d’Alexandra_David-N%C3%A9el

 

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Ève propose donc aussi des créations en terre cuite autour de thèmes orientaux. Et si j’affirme qu’elle a plus d’un tour dans son sac, c’est aussi que son baluchon de moussaillon des arts déborde de ses voyages : notre petite vendeuse de thé a vécu dans les quatre éléments, dans les airs, en tant qu’hôtesse et pilote de voltige aérienne, sous l’eau  comme monitrice de plongée, et sur l’eau, marin sur le « Fleur de Lampaul » de Nicolas Hulot et au Canada avec les biologistes de Mingan à observer les baleines, avant de toucher terre en nos contrées gasconnes et de nous emmener jusque vers ces cieux de la lointaine Asie…

Alors amis toulousains et touristes, si vous passez par le Capitole et que vous apercevez au loin la Dame des cerisiers en fleurs, n’hésitez pas, et plongez-vous dans un bol de découvertes parfumées et dépaysantes.

Sabine Aussenac.

 

Une petite nouvelle en prime en ce premier dimanche de l’Avent…

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Le cerisier de Sakura

Sakura marqua un temps d’arrêt, et lâcha la main de sa camarade de jeux. L’air était délicieusement pur en cette journée de mars. Elle se tenait tout près de la sortie de l’école et contemplait les cercles que le concierge venait de tracer au râteau sur le sable humide. Le cerisier du jardinet de l’école tendait ses branches vers le ciel, en promesse de bourgeons. Les rires et les clameurs enfantines semblaient faire écho au bleu de ce printemps précoce. La fillette regarda autour d’elle, et eut simplement le temps de lire la surprise dans le regard des adultes qui l’entouraient : Yoko, la jeune institutrice de la classe des petits, était déjà en train de marcher vers les enfants, en leur demandant doucement de rentrer s’abriter à nouveau. Pourtant, presque une heure s’était écoulée depuis les premières secousses, et tous pensaient que le danger majeur était écarté. On avait enfilé les anoraks par-dessus les kimonos de fête, et même répété la danse des cerisiers en fleurs sous le préau, faisant contre mauvaise fortune bon cœur, malgré l’absence de musique…Les enfants jouaient à présent, regroupés dehors, sous la houlette bienveillante des adultes rassurants. La directrice, Mei, avait maintenant saisi son téléphone et regardait nerveusement l’écran, tandis que le concierge leur faisait de grands gestes, montrant la mer, là- bas, de l’autre côté de la route.

Soudain, une autre vibration, bien plus forte, se fit sentir, et tous se figèrent. Le visage de l’institutrice se durcit, mais elle demeura calme et maîtresse  d’elle-même, réussissant même à sourire en frappant dans ses mains.

–           Les enfants, venez, rentrons vite prendre nos petits sacs et nous mettre sous les tables ! Nous allons chanter la chanson de Totoro !

Mais la vibration reprit de plus belle, se muant en un grondement, en un mugissement. Yoko regarda ses deux collègues, qui, les yeux écarquillés, fixaient un point vers l’horizon. Elle aussi se mit à trembler, puis à crier. Elle se précipita vers les enfants en leur hurlant de la suivre, et ouvrit en grand le portail de la petite école maternelle. Elle avait compris. Ce n’était pas simplement un tremblement de terre.

C’était un tsunami. Et la vague arrivait, là, elle était toute proche, on entendait les flots qui mugissaient dans les rues de Sendai, et les cris, et les klaxons, et soudain l’eau s’engouffra dans la cour, en un seul bloc, écrasant le muret qui entourait l’école, et la fresque dessinée pour la fête de fin d’année toute proche explosa en un millier de bulles.

Le toit de la classe de Yoko fut arraché, des dizaines de petits corps se mirent à surnager, à couler, à se disloquer, et les petites bouches n’eurent même pas le temps de crier « maman » ; un enchevêtrement atroce de menottes mutilées, de pierres, de jouets, de mangas et d’eau boueuse se mit à danser devant Sakura, qui, immédiatement,  s’était accrochée au pilier central du portail et avait commencé à grimper les marches vers la terrasse de sable,  juste avant l’arrivée du torrent de flots dévastateurs.

Puis, soudain, très vite, le silence se fit.

C’était épouvantable. Comme si la vie s’était arrêtée, alors même que, çà et là, quelques enfants luttaient encore pour tenter de refaire surface et de s’extirper des débris de bois ou de ciment qui les retenaient coincés sous l’eau. Yoko, se tenant d’une seule main au pilier, elle aussi, revit ces images du film qu’elle avait tant aimé, Titanic, lorsque l’eau envahit les ponts et les cabines, brise les portes, emporte tout, et cette idée lui donna une force infinie. Elle était Rose, et elle allait survivre. Il le fallait. Son « Jack » l’attendait, et elle ne voulait pas mourir. Abasourdie, elle voyait les décorations florales dériver dans les tourbillons, et les cahiers, et puis des chaussures, des kimonos, tous ces préparatifs de fête, si incongrus dans ce monde à l’envers, et aussi des corps démantibulés, ces petits corps en uniforme, sa collègue et amie Mei, décapitée, et ces regards, immenses, pleins d’horreur et de peur, qui ne reverraient jamais le soleil. La tête presqu’entièrement sous l’eau, elle sentit soudain deux autres mains qui tenaient le pilier, et réussit à se saisir de l’enfant.

En donnant un immense coup de pied vers la surface, et en retenant fermement le petit corps si léger de Sakura, Yoko remonta vers la lumière, ne lâchant pas la fillette, ni le pilier, miraculeusement encore ancré au sol, et c’est ainsi qu’elles  demeurèrent, hagardes, crachant et s’étouffant à moitié, comme deux statues surplombant un enfer, comme ces anges de pierre qui restent parfois, seuls vestiges intacts, au vantail d’une cathédrale bombardée…

Pierre  riait de bon cœur d’une plaisanterie d’un de ses collègues au moment où le tremblement de terre frappa la Centrale. Éberlué, il senti le sol tanguer sous ses pieds et comprit immédiatement ; au bout de trois ans passés au Japon, il se considérait presque comme un vieux de la vieille, et avait senti des centaines de fois le sol de son appartement de Tokyo onduler comme un serpent…Il venait d’arriver à Fukushima, pour une mission ponctuelle d’inspection et de collaboration entre son groupe français et les autorités nucléaires nippones.

Soudain, tout s’accéléra. Une autre vibration, un texto d’alerte immédiate du consulat, l’ordre aboyé par le contremaître hurlant aux étrangers de prendre leur véhicule et de foncer vers les terres : il prit ses jambes à son cou tout en essayant de joindre Yoko. Sa Yoko, sa fleur de cerisier adorée, la princesse de ses nuits, celle dont le prénom signifiait « enfant du soleil » et pour laquelle il avait quitté Bordeaux et le domaine viticole de sa famille. Se précipitant avec ses collègues américains vers la route qui remontait vers la montagne, il comprit, en se retournant, qu’il était sans doute en train de fuir devant les cavaliers de l’apocalypse. Il en avait souvent discuté avec les cadres de l’entreprise de maintenance Tepco : que se passerait-il en cas de tsunami, si non seulement un tremblement de terre majeur frappait la côte, mais si un raz de marée venait ensuite compliquer la donne ?

Près d’une heure plus tard, Pierre était à l’abri ; il avait roulé sans s’arrêter sur la vieille route sinueuse de Bansei Tairo, en direction du mont Kuriko, puis s’était garé au milieu de la forêt et contemplait les érables et les mélèzes blottis les uns contre les autres…Cette nature grandiose, au sein de laquelle il se sentait abrité comme dans un antre tutélaire, contrastait tellement avec l’agitation de sa vie dans la capitale nippone et avec les tressaillements des entrailles de la terre…Encore une fois, il tenta de connecter son portable, et fut abasourdi en découvrant qu’un tsunami venait effectivement de frapper la côte : Sendai était anéantie, et un des cœurs du réacteur de la Centrale avait subi des dommages majeurs. Seul, adossé contre le tronc blanc d’un bouleau, il hurla son désespoir face à la montagne silencieuse ; sa vie aussi venait d’exploser.

Sur la côte, à Sendai, la fin du monde avait déjà eu lieu. Yoko avait désespérément tenté de sauver d’autres élèves, mais les quelques corps d’enfants qu’elle avait réussi à arracher aux décombres étaient dépourvus du moindre souffle de vie. Épuisée, tentant de fuir en direction des hauteurs et de s’éloigner du désastre, marchant, titubant, nageant parfois entre les décombres, elle n’avait pas lâché la main de Sakura. La fillette, indemne, semblait être en état de sidération. Elle jetait autour d’elle des regards vides, se contentant de respirer faiblement et de suivre la jeune femme. Et puis soudain, en voyant une dame âgée assise à même le toit de ce qui restait d’une maison, hagarde, Sakura sembla se réveiller d’un rêve, et se tourna vers Yoko en criant :

–           Obaasan ! Je dois retrouver Obaasan !

Yoko, qui, de son côté, se demandait où elles pourraient s’abriter, se souvint alors que la fillette, qui n’avait jamais été son élève, avait perdu ses parents dans un grave accident de train, et qu’elle était élevée par Misaki, sa grand-mère, une personnalité très importante de Sendai. La vieille dame était une ancienne geisha, très cultivée, férue de textes anciens et d’estampes, qui avait aussi survécu à l’explosion nucléaire d’Hiroshima, et qui, inlassablement, témoignait, dans les écoles, sur les plateaux télévisés, et au travers de son art…Mais Yoko, qui avait déjà participé à des sorties éducatives avec Misaki, savait aussi que la maison de Yoko et de la vieille dame se trouvait non loin de la jetée…Et là, elles étaient en train de se diriger vers la montagne, à l’exact opposé de la digue meurtrière…Elle s’agenouilla et sourit à l’enfant :

–           Je te promets que nous la retrouverons. Mais d’abord, nous devons chercher un abri pour la nuit…

–           Tu sais, Yoko, Obaasan m’avait toujours dit que si une catastrophe arrivait, nous nous retrouverions au Mont Kuriko, à l’observatoire, là où l’on célèbre le Hanami à la fin du Sakura Zensen, dans le jardin japonais…

La jeune institutrice sourit presque, malgré les larmes qui lui montaient aux yeux, en entendant l’enfant évoquer ces merveilleuses journées où un pays tout entier suivait la progression des fleurs de cerisier, comme d’autres suivent des finales de foot…Et elle comprit aussi toute la symbolique du prénom de cette fillette, qui soudain lui sembla comme un heureux présage…. « Sakura », le cerisier, cet arbre emblématique de l’empire du soleil levant, de cette nation qui toujours se relève, forte comme le soleil, belle et fragile comme la vie, comme les fleurs éphémères des cerisiers…Elle serra l’enfant dans ses bras détrempés, et lui murmura à nouveau qu’elle retrouverait sa grand-mère.

Pierre conduisait comme un fou, roulant seul sur la route cabossée, croisant les files ininterrompues de voitures fuyant la côte. Il roulait droit vers l’enfer. Et vers Yoko. Il était certain qu’elle était encore en vie. Il était tout simplement hors de question qu’elle soit morte, ou même blessée. Elle allait bien, il le sentait, il le savait, et ils allaient se marier, avoir beaucoup d’enfants, et ils allaient enfin réaliser leur rêve commun, au lieu de travailler comme des fous en se croisant simplement le dimanche : ils allaient acheter un domaine viticole au pied du mont Fuji et ils produiraient ce délicieux vin japonais, et ses parents seraient fiers de voir leur fils comme un ambassadeur des traditions françaises, et sa Yoko cuisinerait des sushis et du cassoulet en devenant une merveilleuse maman…Vivre, ils allaient vivre !

Cependant, son optimisme fut mis à rude épreuve au fur et à mesure qu’il redescendait vers Sendai. Et lorsqu’il arriva au premier barrage, où le sens de l’organisation nipponne avait déjà repris le dessus sur la fatalité, et où les réfugiés étaient orientés vers les quelques abris de fortune, il ne put s’empêcher de frémir en apprenant les premiers chiffres de la bouche du policier…Il se disait que sur la centaine d’enfants de l’école d’Ishinomaki, plus des deux tiers étaient déjà portés disparus…Enfin, en prenant la mesure du spectacle de désolation qui régnait au loin, et de cette eau saumâtre qui recouvrait tout, et surtout lorsqu’il commença à se repasser en boucle les images de la vague sur son téléphone, il comprit que ce serait un miracle si sa princesse, dont l’école était située, elle aussi, non loin de la jetée, était encore en vie…

Pierre passa les trois journées suivantes à arpenter les villages, les villes, les rues dévastées. Il avait rassuré sa famille et le consulat, mais refusé catégoriquement de quitter les lieux, et ce malgré les risques liés à l’explosion de la Centrale. Méthodiquement, il fouillait les décombres, tentant de retrouver l’emplacement de la maison de Yoko, mais cherchant surtout son nom sur les listes qui commençaient à s’afficher un peu partout. Il parlait couramment japonais, et s’épuisait à répéter toujours les mêmes phrases en montrant la photo de Yoko, celle qu’il conservait toujours dans son portefeuille. Sur le cliché, la jeune femme souriait, face à un autre océan, assise sur le promontoire du Rocher de la Vierge, à Biarritz…Pierre avait perdu son téléphone le premier soir, en se penchant inlassablement pour soulever des amas de poutrelles et de meubles…Il avait pu joindre ses proches depuis un cybercafé, mais n’avait plus aucun moyen d’entrer en contact avec Yoko…Il ne mangeait plus, dormant dans sa voiture, se nourrissant de quelques bols de riz, et croyait reconnaître son amie à chaque coin de rue dévastée, dans chaque centre d’hébergement…Personne n’avait revu la jeune femme. Elle faisait peut-être partie des centaines de disparus.

À quelques kilomètres de là, Yoko, elle aussi, allait de centre en centre, la petite Sakura blottie contre elle. Elle avait pu rassurer sa famille, à Tokyo, mais n’avait pas réussi à joindre Pierre. Son téléphone ne répondait plus, et elle ne se souvenait plus du numéro de ses parents, si loin, à Bordeaux. Elle imaginait sans cesse le pire, même si elle connaissait les procédures d’évacuation de la Centrale…Elle espérait qu’il avait été mis à l’abri au plus vite, avec les autres étrangers. Et puis sa priorité était de retrouver Misaki. Chaque fois qu’elle évoquait son nom, un beau sourire se dessinait sur les visages des survivants ; c’était comme si cette seule évocation suffisait à faire renaître l’espoir. Mais la vieille dame demeurait introuvable.

Au troisième jour, et sur l’insistance de Sakura, Yoko se mit à la recherche d’un moyen de transport. Elle voulait tenter de gagner la montagne. Sakura était tellement persuadée que sa grand-mère avait réussi à se rendre à leur point de ralliement…Elle chantonnait, assise dans le bus qui avait repris la liaison vers les hauteurs, fixant, comme sans les voir, les terribles vestiges de la catastrophe. Elle chantonnait une très ancienne mélodie, où il était question de grues cendrées et de cerisiers en fleurs. Yoko, elle aussi, regardait par la vitre du bus et admirait malgré elle cette nature qui venait pourtant de ravir des milliers de vies aux hommes. Au fur et à mesure que le véhicule s’engageait vers le col, la forêt se densifiait, et les mélèzes, ployant sous le poids de la neige fraîchement tombée, semblaient s’agenouiller au passage du bus, comme des gardes s’inclinant devant l’Empereur…

Une équipe de télévision française était du voyage, et Yoko entendait des bribes de conversation, le cœur meurtri à l’écoute de cette langue française qui lui était si chère…Un poème de Victor Hugo lui revint en mémoire, ce poème où il va vers la tombe de sa chère Léopoldine…

Demain, dès l’aube, à l’heure où blanchit la campagne,

Je partirai. Vois-tu, je sais que tu m’attends.

J’irai par la forêt, j’irai par la montagne.

Je ne puis demeurer loin de toi plus longtemps.

 

Je marcherai les yeux fixés sur mes pensées,

Sans rien voir au dehors, sans entendre aucun bruit,

Seul, inconnu, le dos courbé, les mains croisées,

Triste, et le jour pour moi sera comme la nuit.

Le véhicule se gara juste devant l’entrée du jardin japonais. La neige avait recommencé à tomber, de gros flocons tournoyaient autour des cerisiers…On se serait cru au dernier jour du Hanami, lorsque le « front des cerisiers en fleurs » a atteint les montagnes, et que les derniers cerisiers du Japon se parent de leurs fleurs délicatement irisées…Comme la neige ce jour-là, les pétales tourbillonnent alors joyeusement, tandis que des milliers de Japonais se promènent dans les campagnes, en hommage au rituel millénaire…

Les journalistes français avaient déjà allumé leurs caméras et filmaient cette scène surréaliste de beauté, admirant les brumes se mêlant à la neige et les bourgeons prêts à fleurir, comme un improbable défi après l’horreur sans nom du tsunami…Un guide leur expliquait l’histoire du Sakura zensen. Et il leur disait aussi qu’une  grande artiste japonaise immortalisait cette scène printemps après printemps, mais que cette année elle était en avance et refusait de quitter le site. C’est lui qui avait alerté les chaînes de télévision, se disant qu’un tel sujet remettrait un peu de baume au cœur de tous les survivants…

Sakura, la bien nommée, courait de toutes ses jambes vers la fin du promontoire, là où le plus gros cerisier élevait ses branches vers l’infini.

Misaki était là. Droite comme un i, enveloppée dans trois couvertures, elle peignait. Face à la montagne. Face à cette nature insupportablement belle. Elle ne pleura pas en se retournant et en faisant tournoyer sa petite-fille dans les airs, elle ne pleura pas, ni de joie, ni d’émotion. Elle lui murmura simplement qu’elle était fière d’elle, qu’elle savait qu’elles se retrouveraient, et qu’elle aussi, lorsqu’elle était enfant, elle avait retrouvé sa grand-mère, devant l’aloé véra qui l’avait sauvée de ses brûlures et de ses irradiations. Et Sakura riait, riait, riait à gorge déployée, ses petites nattes volant dans le vent, en criant qu’elle savait que son prénom la protégerait.

En bas, dans la vallée, ayant enfin trouvé refuge chez un ancien collègue disposant d’une télévision câblée, Pierre regardait distraitement une chaîne française. Et c’est là qu’il aperçut soudain une jeune femme d’une incroyable beauté. Elle marchait derrière une enfant qui courait à travers les allées d’un jardin japonais, entourée de mélèzes, de bouleaux, de brumes et de neige. Et surtout de cerisiers, de centaines de cerisiers enveloppés d’une aura de flocons duveteux comme des fleurs de printemps. Tout au bout du promontoire se tenait un peintre. Entouré de couvertures.

Et lorsque l’enfant se jeta dans les bras de cette vieille dame en houppelande, et que la jeune femme se mit à sourire, face à la caméra, le visage inondé de larmes, Pierre tomba à genoux. Lui aussi souriait. De toute son âme.

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** Chaque année, l’Agence météorologique du Japon et l’ensemble de la population suivent le sakura zensen (桜前線?, front des fleurs de cerisier). Tous les soirs, les prévisions à ce sujet suivent le bulletin météorologique du journal télévisé. La floraison commence dans l’archipel Okinawa en janvier et atteint généralement Kyōto et Tōkyō à la fin du mois de mars ou en début d’avril. Puis, elle progresse vers le nord pour atteindre Hokkaidō quelques semaines plus tard. Les Japonais prêtent une grande attention à ces prévisions. Ils pourront ainsi aller dans les parcs, les autels et les temples en famille ou entre amis pour « contempler les fleurs » (花見, hanami?), manger et boire. Les festivals du hanami célèbrent la beauté des cerisiers en fleurs et sont, pour beaucoup, une occasion de se reposer et de profiter du paysage.

http://fr.wikipedia.org/wiki/Sakura

** Des arbres morts et des tonnes de boue entravent toujours la cour de récréation de l’une des écoles élémentaires d’Ishinomaki, une ville située dans la préfecture sinistrée de Miyagi. Sur les 108 enfants de cette école, 74 sont décédés et seul un professeur a survécu.

C’est dans un climat sinistre que les enfants vont reprendre les cours cette semaine. Cette école élémentaire étant trop endommagée pour les accueillir, une école épargnée des environs leur prête quatre salles de cours.

http://downtowntokyo.canalblog.com/archives/2011/04/19/20929687.html