Jaune soleil… #giletsjaunes #France #politique #solidarité #BlackBlocs #police #révolution #Auvergne #nouvelle #tragédie

Cette nouvelle a fait partie de la première sélection du concours de l’Encrier Renversé de Castres en 2019.

crédits France Bleu Pays d’Auvergne

Il leva les yeux en passant derrière les grilles du Jardin Lecoq. Tout était là, à l’identique, la roseraie qui frissonnait dans l’air glacé de l’aube, les balançoires figées sur le sable encore humide de la nuit, et le petit lac autour duquel les jumeaux aimaient tant courir avant de manger une glace sous la verrière du café…

Il rabattit la capuche de sa parka et s’attaqua en boitant à la côte qui montait à l’assaut de la haute ville, sentant les aspérités des outils jetés en vrac dans son sac à dos lui chatouiller les côtes. Il avait eu de la chance en roulant très tôt depuis Cournon, ne rencontrant aucun barrage avant de se garer sous le viaduc, non loin du parc. D’autres ombres se profilaient le long de l’avenue, et toutes se ressemblaient, emmitouflées, encapuchonnées, chargées de sacs ; beaucoup portaient des casques, et, souvent, une pancarte surgissait de la pénombre. « Nous sommes l’aube », déchiffra-t-il en souriant.

Robert sentit une vibration dans la poche de son jean. Il s’empara de son vieux téléphone à clapet et lut le sms de Jeanne :

-Fais attention à toi, mon Robinou.

Il sourit, comme chaque fois qu’il pensait à sa mère capable, depuis la souillarde de sa petite maison de pierres, de trouver le seul endroit du village d’où elle « captait les ondes », comme elle disait, malgré ses quatre-vingt-treize ans … Oui, il serait prudent, et ce ne serait pas sa première manif ! C’est qu’il en avait fait, des défilés du Premier Mai, arpentant les grandes rues bondées de la cité auvergnate, quand ils s’élançaient, tous les camarades, depuis les usines Michelin, fiers de leur ville et de leurs pneumatiques, aussi gonflés d’orgueil que le Bibendum… C’était la belle époque, on ne se posait pas de questions, on se contentait de se lever le matin, de prendre une gamelle préparée avec affection et d’enfiler son bleu, on acceptait les cadences et les trois-huit, et puis le samedi on allait au stade pour supporter l’ASM, et l’été on remontait au village, chez ses parents, à Murol, pour voir miroiter le lac Chambon et humer l’air gras des pâtures…

Il ne savait plus très bien quand la cassure avait commencé. C’était comme si la glace recouvrant un étang s’était brisée peu à peu, avec d’infimes craquements, des lignes de failles imperceptibles, avant de céder net sous le poids de quelque promeneur un peu trop aventureux… Un monde, son monde, leur monde avait peu à peu sombré, la grande Histoire rejoignant la petite, et souvent, un vertige lui venait quand il essayait de recoller les morceaux du miroir soudain sans tain. À l’usine, les visages, de rubiconds et joyeux, s’étaient mués, au fil des ans, de plans de restructuration en délocalisations, en masques grisâtres et fermés ; on attendait son tour comme attend la Camarde, nul ne savait qui elle frapperait, cette grande loterie de la mise au chômage… C’est à ce moment-là que Robert avait arrêté de cotiser, puisque plus rien ne faisait sens : on eût dit qu’une longue nuit était tombée sur les usines.

Et puis Martine était tombée malade, et c’était comme si le soleil lui aussi s’était alité, et leur vie ne fut plus, de longues années durant, qu’espérances et tristesses, au gré des errances médicales, des longues semaines dans ce sinistre hôpital qui ressemblait à une prison, des périodes de rémission et de celles où il tentait, impuissant, d’apaiser les douleurs sans fin de sa chère épouse qui se mourrait. Cette année-là, les jumeaux perdirent leur maman et leur enfance, et leur grand-père, aussi, qui reposait au petit cimetière de Murol, tandis que Martine avait voulu repartir en Bretagne, elle qui n’avait même pas pu revoir l’océan une dernière fois… Robert passa devant l’hôpital et, comme chaque fois qu’il empruntait ce chemin, détourna la tête pour ne pas voir la fenêtre de la chambre 125, celle où sa petite Bretonne, qu’il avait rencontrée pendant son service et aimée au premier regard, s’était éteinte en lui faisant promettre d’être heureux et de veiller sur leurs jumeaux…

Si seulement il avait pu tenir cette promesse… Si ce satané camion n’avait pas croisé sa route un soir de décembre, quand il rentrait de Murol sur la petite route verglacée, faisant de lui un infirme, un éclopé, incapable de garder son poste à l’usine… Il s’en était fallu de peu pour qu’il ne sombre pas entièrement : la perspective de l’invalidité lui avait donné la force de se battre. Mais les longs mois passés en rééducation, loin des enfants qui s’étaient retrouvés en foyer, puisque ses propres parents faisaient face à l’agonie de son père et n’avaient pas pu les accueillir à Murol, avaient sonné le glas de cette vie rythmée par les habitudes et la douceur d’une famille. À son retour, il avait certes retrouvé, grâce aux camarades du syndicat qui ne lui avaient jamais reproché sa défection militante, un poste adapté, mais jamais un rapport normal à ses enfants.

La Place de Jaude se profilait à présent devant lui et grouillait déjà de monde. Les médias l’avaient annoncé, et La Montagne avait prévenu ses lecteurs qu’il vaudrait peut-être mieux éviter de venir se promener vers le Centre Jaude en ce samedi : et en effet, ils étaient venus en masse, de toute la France, et même, apparemment, d’autres pays. Ils se frayaient un chemin depuis les quatre points cardinaux, et, contrastant avec l’onyx de la pierre noire de Volvic et avec les façades sombres de la vieille ville, tout ce jaune soleil faisait comme un éblouissement. Un grand cortège couleur d’épis était venu en ondulant depuis le Nord, comme si la plaine de l’Allier tout entière se jetait soudain vers Clermont ; on se bousculait sur les routes et on faisait des haltes joyeuses aux ronds-points, comme chaque samedi, prêts à se colleter avec la France d’en haut, celle de l’ordre établi et des bourgeois. On était venu depuis les belles endormies de Vichy, pastilles en poche, ayant laissé la ville d’eau sagement blottie en ses certitudes, passant Riom, Chatel ou Cébazat et on marchait, ayant laissé les voitures près du stade ou des usines, en rangs déjà serrés.

Une autre vague toute dorée avait fusé depuis l’est, les klaxons avaient résonné en traversant Pont-du-Château et Lempdes, passant joyeusement l’Allier avant de se ranger vers le parking du Leclerc, et voilà qu’on déambulait, banderoles et fumigènes à la main, en remontant l’avenue Anatole-France et la rue de la Pradelle, avant de rejoindre, boulevard Côte Blatin, les sudistes, ceux qui arrivaient, comme bronzés, d’un bel ocre lumineux, depuis les Martres, La Roche ou Romagnat, encore tout pleins des odeurs de leurs vallées, fleurant bon la campagne, et surtout nantis, eux aussi, de leurs gilets fluos. Et bien sûr, l’ouest n’était pas en reste, c’était comme si tout le parc naturel des Volcans était passé du vert au jaune canari, puisqu’on avait quitté qui Royat, qui Durtol, qui Chamalières, même, en une ultime offense à Giscard, pour rejoindre les Salins et apporter un peu de l’air pur de la chaîne des Puys à toute cette foule déjà bien compacte et excitée…

Machinalement, Robert se redressa, comme chaque fois qu’il se trouvait avec des camarades. Cela faisait bien longtemps qu’il n’avait plus vécu de pareils moments, et, pour rien au monde, il n’aurait loupé les fameux « Actes » qui avaient rebaptisé les samedis de l’Hexagone. Car ces retrouvailles hebdomadaires redonnaient du poil de la bête à tout ce petit peuple de France qui, durant de trop longues années, avait courbé l’échine, las des discours fallacieux des uns et des fausses promesses des autres, englué dans des dettes et des crédits, mis au ban de la société des « nantis », ne pouvant même plus partir au camping quand d’autres narguaient l’opinion depuis quelque yacht ou sur des terrasses parisiennes célèbres… Plus qu’un autre, Robert s’était retrouvé dans ce profil des « classes moyennes » surendettées, étouffant à petit feu sous les coups du sort qui l’avaient privé de son épouse d’abord, après des années de soins coûteux, puis de son travail de contremaître, de sa dignité, tandis que ses enfants s’étaient pris, eux aussi, leur appauvrissement de plein fouet : après son reclassement, ils avaient finalement été contraints de quitter leur petit pavillon de la rue des Jardins à Aubière pour un HLM miteux à Cournon, et même si mémé Jeanne continuait à les attendre à bras ouverts vers le lac Chambon, leur offrant ses bugnes, son sourire et ses confitures de myrtilles, plus rien n’avait été pareil après la mort de Martine et leur déménagement.

Une grande silhouette encapuchonnée le héla, et Robert reconnut Pierre, son ami cégétiste, un ancien cheminot lui aussi de tous les combats. L’ami Pierrot lui tendit une tasse de café brûlant, et s’éloigna de quelques pas du braséro devant lequel une dizaine de gilets jaunes cassaient la croûte, comme au bon vieux temps des manifs noyautées par la CGT.

-Alors, tu t’es pas fait arrêter ? Moi ils m’ont chopé rue Delille, la maréchaussée dans toute sa splendeur, j’ai tout laissé dans une poubelle quand je les ai vus, je suis vert, Marie m’avait même commandé une cagoule spéciale sur Amazon pourtant…

-Non, j’ai été plus futé que toi et surtout, je me suis levé plus tôt, pour échapper aux barrages ! Regarde !

Et, devant Pierre médusé, Robert extirpa de son sac un marteau, une hache et trois énormes pavés.

***

Vincent s’était réveillé à l’aube, en sursaut, comme chaque matin. C’était toujours ce même rêve, ce cauchemar incessant dans lequel il plongeait vers une voiture en flammes juste avant qu’elle n’explose, alors que sa sœur jumelle était dedans… Le psy de la caserne lui avait dit qu’il devait souffrir de stress post-traumatique, entre la mort de sa mère, l’accident de son père et les mois de commando au Mali, mais Vincent n’arrivait pas à faire le lien avec la présence de sa sœur dans ce rêve récurrent, d’autant que les jumeaux ne se parlaient plus depuis dix ans… Tout avait commencé durant leur année de troisième, quand ils avaient été placés en famille d’accueil, soudain privés de tous leurs repères par l’Aide Sociale à l’Enfance qui, croyant bien faire, avait transformé deux enfants affectueux et rieurs en adolescents haineux et privés de repères.

Lui s’était réfugié dans la violence, usant de ses poings comme d’une arme, ne rêvant que d’en découdre avec ce monde injuste qui l’avait amputé de sa propre vie. Très vite, il avait quitté l’école, se retrouvant en apprentissage, fuguant de deux familles d’accueil, ne répondant même plus aux appels angoissés de Julie. Quand leur père avait été en état de les reprendre à ce qui n’était même plus « la maison », il avait tenu deux mois avant de s’engager. Comme elle lui avait manqué, son Auvergne, quand il arpentait l’air désolé des déserts, son barda sur le dos et la haine vibrionnante des Fous de Dieu autour de lui ! Chaque dune gravie lui rappelait les points de vue grandioses depuis ses Puys verdoyants, et chaque village traversé lui vrillait la nostalgie au cœur, quand il apercevait les mères entourées de toutes leurs ribambelles d’enfants, souriant timidement à ces visages imberbes et fermés censés les protéger de leurs propres frères devenus fous…

Finalement, c’est l’armée qui avait réussi à rattraper les erreurs des services sociaux défaillants et d’un père maladroit, redonnant au jeune homme le sentiment de faire partie d’une famille, lui rendant ces valeurs qui avaient été siennes durant son enfance simple, mais heureuse, et peu à peu l’envie lui était venue de retrouver sa douce France après avoir vu le monde, à l’instar de ses ancêtres bretons… C’est ainsi qu’il avait postulé pour intégrer un escadron de CRS, ce qui, au vu de ses excellents états de service, s’était fait sans mal, et qu’il se retrouvait, par le plus grand des hasards, en ce samedi de l’acte XV, au pied du Puy de Dôme qu’il n’avait pas revu depuis des années… Il demeurait sans nouvelles de Julie qui, depuis le jour où il s’était engagé, ne lui avait plus jamais adressé la parole, toute pétrie des idéaux « gauchistes » dont elle s’abreuvait à la fac, et n’avait jamais réellement réussi à renouer avec son père.

Depuis le fourgon où il patientait depuis le matin, Vincent avait aperçu les grands arbres du Jardin Lecoq, et il se demandait une fois encore comment il avait pu s’éloigner autant de cette jumelle dont il avait été si proche…

Il se souvenait de leurs rires incessants sur le chemin de l’école, de leurs dimanches passés à s’écorcher les genoux dans les ronces entourant le potager de mémé Jeanne, le visage barbouillé de jus de sureau, des longues promenades que Martine leur faisait faire le long des berges du Chambon et des tours empierrées du château de Murol, du haut desquelles il se prenait pour un Comte d’Auvergne… Le matin, leur grand-mère les amenait souvent à la messe, leur faisant faire chaque fois une découverte différente, voulant offrir « ses » petites églises romanes aux jumeaux, essayant de leur transmettre sa foi de charbonnière, et surtout son amour pour les vitraux et les Vierges Noires. Un jour, on s’agenouillait à l’église Saint-Ferréol de Murol, tandis qu’un autre on devait dire un Notre-Père à Saint-Nectaire, quand on ne rêvait que d’aller caresser les vaches des cousins…

Très vite, Julie s’était rebellée, déclarant que Dieu n’existait pas puisque sa mère était malade, alors que lui, Vincent, allait en cachette mettre des cierges, en semaine, après le rugby, à Notre-Dame du Port, priant comme un fou pour que vive Martine. Était-ce à ce moment-là que frère et sœur avaient commencé à s’éloigner l’un de l’autre ? Et pourtant, en observant le ballet des canards sur l’eau moussue du lac, tout engoncé dans son harnachement militaire, Vincent avait encore en bouche leurs fous-rires complices lorsqu’ils faisaient du toboggan avant de se poursuivre jusque dans la roseraie…

Son père ignorait tout de sa présence à Clermont, il le pensait sans doute encore à Lyon, puisque c’est vers Fourvière que sa compagnie avait essuyé les coups les plus rudes lors d’un acte précédent… Il irait peut-être le surprendre après les échauffourées, et puis ils iraient voir mémé Jeanne, qui ne serait pas éternelle malgré sa bonté… Et qui sait si Julie ne serait pas rentrée de Berlin… Tout à sa rêverie, Vincent ne remarqua pas la silhouette masquée qui venait de s’approcher très près du fourgon. Il sursauta violemment lorsque le pavé, énorme, manqua faire éclater le pare-brise. Fous de rage, deux collègues sautèrent aussitôt du véhicule et se mirent à pourchasser l’individu qui tentait de fuir vers la minuscule rue d’Enfer, plaquant l’homme cagoulé au sol et le bourrant de coups de pieds et de coups de matraques en lui hurlant que nul n’avait à s’en prendre aux représentants de la loi… Vincent, qui les avait suivis, effondré par ce caillassage si brutal, mais aussi ébahi devant le dérapage de ses camarades épuisés par tous ces samedis de guérilla urbaine, croisa soudain le regard affolé de l’homme qui, le visage tuméfié et le gilet jaune déjà couvert de sang, implorait pitié. Interdit, il reconnut son propre père.

***

Julie peinait à respirer sous ce masque qui lui mangeait le visage et dont les sangles lui lacéraient la peau. Une fois encore, elle se demanda ce qu’elle faisait là, au cœur de cette foule compacte et déchainée, emportée par cette houle haineuse qui détruisait tout sur son passage, allumant des feux de poubelles, s’acharnant sur des vitrines de banques, taguant des slogans plus agressifs les uns que les autres sur les abribus et scandant les sempiternelles rengaines des samedis…

Elle n’arrivait plus à adhérer à ce combat qui, somme toute, n’avait plus rien à voir avec celui de ses débuts dans le militantisme. Si elle éprouvait une tendresse pour les idéaux des Gilets Jaunes, les dérives de ses amis cagoulés et bottés de noir l’épouvantaient. Elle se souvint soudain avec nostalgie de la petite écolo timide qui, partie faire un mémoire de recherche sur les alternatifs berlinois, avait découvert avec bonheur les Birkenstocks, la bière et la liberté avant de se laisser embrigader par les dérives violentes des Black Blocs au gré d’une histoire d’amour aussi tourmentée que cette foule catapultée contre la démocratie… Elle avait tout mélangé, allant jusqu’à piétiner ses convictions les plus profondes, elle qui, à seize ans, chantait Dylan et dessinait des signes de paix sur tous ses livres…

La mort de sa mère et la trahison de son jumeau adoré avait sans doute accéléré sa dérive vers cet extrémisme politique ; longtemps, elle avait voulu détruire sa propre enfance et le lien vers ce frère qu’elle méprisait pour avoir voulu défendre cette « patrie » qu’elle et ses camarades anarchistes conspuaient allègrement, eux qui rêvaient d’autres utopies et qui voyaient la violence de la Révolution comme une juste riposte face à la brutalité étatique et comme un passage obligé vers la liberté.

Cependant, en remontant le boulevard Lafayette et en longeant son ancienne fac, elle avait eu comme un déclic, se souvenant du vers de Khalil Gibran qu’elle aimait tant : « Nul ne peut atteindre l’aube sans passer par le chemin de la nuit. »… Toute cette violence faisait-elle réellement sens ? Ne devrait-elle pas plutôt renouer avec ce qui lui avait été si cher, la poésie, la littérature, la philosophie, et, surtout, sa famille ? Elle avait traversé le Jardin Lecoq au petit matin, tête nue encore, ayant dissimulé ses armes et son casque dans une énorme peluche rapportée de Berlin, et elle était restée longtemps sous la verrière, à observer son enfance en catimini, sentant encore la main de sa mère qui lui caressait les cheveux et entendant la voix flûtée de Vincent qui lui criait de le rejoindre aux balançoires… Elle s’était assise sur l’un des bancs de la roseraie, caressant machinalement la mantille de Jeanne qu’elle cachait toujours dans sa poche, et avait décidé que ce samedi serait le dernier et qu’elle irait voir sa grand-mère demain, puisqu’elle savait que son père se rendait à Murol tous les dimanches, et qu’elle demanderait l’adresse de Vincent.

Elle ne savait presque plus où elle se trouvait, poussée, tirée en arrière, presqu’étouffée par cette marée humaine hurlante, dans cet espace flou et envahi des fumées opaques des lacrymos qui brûlaient les poumons et les yeux des manifestants de plus en plus en colère, c’était comme une déferlante qui viendrait encore et encore se briser sur les récifs, et la cathédrale au loin dressait son immense flèche aujourd’hui plus que jamais noircie par ces brouillards, telle une vigie surveillant les enfers. Soudain, Julie repéra une brèche sur sa droite et eut envie, pour la première fois depuis ses années de lutte politique, de fuir, de dire non à cette bête humaine qui réclamait du sang, elle eut envie de se réconcilier avec la petite fille heureuse qui courait le long du Chambon, avec l’adolescente enjouée qui lisait Rimbaud, avec la jeune femme qu’elle rêvait de découvrir, apaisée, confiante. Jouant des coudes, utilisant son sac à dos comme un bélier pour fendre l’immense muraille jaune émaillée de noir, elle se retrouva rue d’Enfer, dans la plus petite rue de Clermont où elle jouait à cache-cache avec son jumeau en rentrant de leurs cours de dessin aux Beaux-Arts, bien des années auparavant…

Une sorte d’hydre à deux têtes s’avançait vers elle depuis le brouillard et les clameurs. L’une des deux silhouettes boitillait dans sa parka tâchée de sang, l’autre, casque de CRS, à la main, la soutenait en souriant. Interloquée, Julie eut le temps de se demander ce qui diable faisait sourire un policier soutenant un manifestant avant de reconnaitre les yeux de braise de son frère et le visage tuméfié de leur père.

Mais un immense hurlement, s’élevant de la foule amassée devant le musée, attira l’attention de la jeune femme : se retournant, elle vit une voiture à moitié désossée qui commençait à se consumer et, à l’intérieur, un petit enfant au visage défiguré par la peur, tandis qu’une femme, sans doute blessée par les mouvements de foule, gisait sur le sol, au ras des flammes. Le feu avait déjà atteint le moteur, il fallait agir vite. Au moment où elle s’apprêtait à s’élancer ver la scène, son frère jaillit de la ruelle en lui criant de sauver le petit, il allait s’occuper de la mère. Et, d’un même élan, le frère et la sœur, casqués et vêtus de noir tels deux justiciers venus de puissances ennemies mais unissant leurs forces, se précipitèrent vers le brasier. Vincent souleva la femme qui, ayant repris ses esprits, se débattait en hurlant le nom de son fils. Julie, s’emparant de la hache tendue par son père qui les avait suivis, entreprit de briser la vitre arrière du véhicule et réussit à s’emparer du petit garçon terrorisé avant de l’éloigner du feu. L’assemblée applaudissait, policiers et manifestants ayant cessé toute animosité, la haine comme figée, la lave incandescente de la révolte soudain pétrifiée. C’est alors que l’enfant se mit à crier « doudou, doudou », et que Julie revint sur ses pas en courant, plongeant à nouveau vers la voiture léchée par les flammes.

Le jaune soleil du brasier explosa violemment : et puis ce fut la nuit.

***

« Partie trop tôt », pouvait-on lire sur la couronne de roses ornant le cercueil reposant dans la nef. Passant sous la devise de la famille d’Estaing, « Sic me mea facta decorant » (Mon honneur est dans mes actions) sculptée sur le porche de la petite église de Murol, Pierre songea au garçonnet sauvé par Julie. Il s’approcha du banc de la famille, où trois personnes se serraient les unes contre les autres : Pierre reconnut son ami à sa tête bandée, puis Vincent, droit et digne ; une femme à la tête recouverte d’une mantille noire était agenouillée sur le prie-Dieu où l’on pouvait lire « Jeanne Pourrat ».  L’église était bondée, la lourde odeur d’encens donnait le tournis. S’installant derrière Robert, Pierre se tourna vers Marie et lui murmura d’un air malicieux :

– Partie trop tôt, ils exagèrent ! Jeanne avait plus de quatre-vingt-dix ans, quand même !

Un peu plus tard, lorsque les dernières mains furent serrées et que les cochonnailles et les bugnes furent remisées dans la souillarde, Robert s’approcha de la pendule et remit le balancier en marche, avant d’enlever le drap du miroir. La Montagne du dimanche était encore posée sur la table ; Jeanne avait été si fière de voir la photo de ses petits-enfants qui allaient être décorés de la médaille d’honneur de la ville…

Il sortit sur le pas de la porte et vit les jumeaux qui s’éloignaient, se tenant par la main, pour cueillir des jonquilles.

http://www.auvergne-centrefrance.com/geotouring/eglises/63/murol/eglise-saint-ferreol-murol.html

Palais de glace…


 

 Je suis la femme-bulle, enfermée dans son palais de glace. Prisonnière de mes morts, je vis derrière la vitre et vois passer la vie.

Elles sont là, toutes mes vies possibles, à portée de rêve…Il y a toutes ces maisons inconnues, ces hommes à aimer, ces rencontres improbables, ces métiers non exercés… Et si…Et puis les vies passées, les presqu’îles, les torrents, les fureurs océanes, tout ce magma mémoriel qui déferle et s’engouffre en chaque interstice de mes présents et pollue mes rivières…

Je suis en cet instant précis au milieu de ma vie, j’ai atteint la « mi route » de Desnos.

Et je me sens confluente, source et delta, comme prisonnière de cette banquise qui ne demande qu’à fondre. Je vois passer à la surface de mes glaces toutes ces images, toutes ces perspectives non saisies, et n’ose me dire qu’il est trop tard. Il ne peut être trop tard.

Il m’est tout simplement impossible de croire que la vie, ce n’est que ça, ce seul combat permanent entre les chiens et loups de ces mensonges, il m’est impossible de ne pas entendre, attendre la suite.

Éternelle rousseauiste-c’est la faute à Voltaire-, je sais les temps prédits de la bonté. Cette idée de planter un pommier, même si la fin du monde était pour demain, cette idée que la vie même est renaissance, mouvance, intensité toujours renouvelée, ne me quitte pas.

Il est miraculeux qu’il reste la lumière, disait Claude Vigée.

Ma vitre est légèrement embuée, et pourtant je vois passer mes rêves, encore et toujours.

Il y aurait eu ma vie parisienne. Si j’avais terminé ma khâgne, si je n’avais pas épousé un cheminot cégétiste pour fuir la coupe d’un conseiller général RPR de père…Avec mon boy friend d’alors, devenu un people du monde des lettres, nous aurions écumé le Flore et les Champs…Oui, je les vois, notre petit appartement du Marais, et nos nuits à Saint-Germain, et ma carrière de normalienne, puis de journaliste…En avais-je la carrure ?

Je me souviens de l’une de nos rencontres entre nos divorces respectifs, il m’avait invitée chez Lipp et m’éblouissait de son assurance, de ses mots, de son parisianisme. Je mesurai, l’espace d’une soirée, la béance entre nos deux univers, entre ma petite vie de provinciale maladroitement engoncée dans ses routines et les brillances du succès universitaire. J’avais presque perdu, à cette époque, l’habitude des mots, égarée en terre hostile, sommée de défendre ma pitance intellectuelle devant le cercle militant des amis de mon époux. C’était Pol Pot, je devais pratiquement faire mon méa culpa et me justifier de mes lectures, de mon amour du mot. J’étais orpheline, soudain, de cette vie qui aurait pu être mienne, si j’avais suivi la voix royale de « Normale ».

C’est ainsi que je me promène, orpheline de mes vies, tantôt femme d’à côté, ardente et passionnée, tantôt Scarlett enfin domptée, sans même un Rhett, sans même un Tara à reconstruire.

Il y aurait ce castel dont je serais la reine, et mes roses parfumées que je respirerais comme en tableau de Waterhouse. Je peux entendre crisser les graviers de mes rêves, et sentir le lilas embaumant nos parterres. Je suis la Dame des Sablonnières, ou Léopoldine aux Feuillantines, de grands arbres bruissent dans le parc où jouent nos enfants blonds, et j’écris sur cette petite table ancrée sous la glycine. J’aime ce jardin, qui respire chaque soir comme un poème d’Anna de Noailles ; j’entends le clapotis de la fontaine, et je te vois, assis à ton bureau, ta belle tête de penseur penchée sur quelque idée qui flâne.

Et nos arbres, tous nos arbres…Le marronnier et ses fruits polis que je récolte comme autant de galets de ma terre, l’allée de tilleuls sous laquelle nous avions échangé notre premier baiser, les cerisiers sous lesquels tu me nommes ta geisha à chaque printemps, et le cèdre bleu, mon cèdre, ma certitude. La peupleraie trouée de lumières, et puis la sapinière, comme échappée des Ardennes de mon enfance, silencieuse et pérenne.

Poétesse, ce lieu m’ancre et me ressource. L’été accueille nos stagiaires en écriture, et le festival de musique ancienne que nous avons créé. Jordi Savall est mon meilleur ami. La lecture de mes textes qu’il a accompagnés l’an passé a été retransmise en duplex sur Arte, ma mère en avait informé la terre entière.

Il m’arrive de descendre plus au sud, aimantée par la Toscane, par les ocres et les siennes, guidée par les cyprès.

Un enfant bruni par la lumière joue à l’ombre de la cour. J’ai lu un jour que Carole Bouquet vinifie en Toscane, et je me rêve pont entre deux rives, messagère de cette terre gorgée de soleil, offrant les grappes de ma vigne…Comme j’aurais aimé, oui, vivre en Italie, en éternelles vacances romaines, en petite mort à Venise, sculpturale et galbée, outrancière et légère, Madonne et courtisane…La Villa Médicis a été longtemps ma terre promise, j’y ai beaucoup appris. Traductrice, essayiste, comédienne, je me sens Beatrix et Joconde.

Mais je peux aussi me faire océane, traversant continents pour explorer le temps. La possibilité d’une île me ravit ; battue par les flots, la petite cabane abrite mes amours luxuriantes avec quelque artiste déchu. Je le rejoins les nuits de tempête, lorsque la mer tarde à me rendre mon époux, et pose nue devant la vitre embuée par nos étreintes. Les chroniques que j’envoie au Times respirent la passion, les embruns fouettent ma plume. Parfois je pars encore bien plus loin, vers ces contrées où je défends la cause de mes sœurs martyrisées. On parlerait de moi pour le Pulitzer. Bernard-Henri m’a proposé une écriture à quatre mains, j’y réfléchis.

L’Angleterre m’appelle souvent, j’accoste à Beachy Head et vais de cottage en vallon, comme habitée par cette histoire royale. L’exception britannique parle à mon cœur de midinette, et, lorsqu’une vielle main gantée soulève la dentelle devant le carreau gauchi orné d’ipomées pour me regarder traverser le village, je crois reconnaître Agatha.

Mais je préfère encore m’appeler Moïra. Tu aimes tellement mes cheveux de sorcière que tu m’as surnommée Sanguine. Depuis notre jardin d’hiver où poussent des palmiers, je vois la baie, violente et passionnée comme les longs romans pleins de bruit et de fureur que j’écris en souriant. Parfois, tu m’apportes un Darjeeling fumant et passes tendrement une main dans mes cheveux lumière, avant de rallumer le feu. Arrête, tu dis des bêtises. Le Goncourt, c’est pour les vrais écrivains…

Et puis il y a les villes, les villes tourmentées et les cités radieuses, les odeurs des marchés et les ruelles sombres, les façades éclairées et les jours de pénombre.

Tu m’as offert Venise, je t’ai guidé à Rome. Tu m’as demandée en mariage au pied du Golden Gate, jamais je n’oublierai ta main californienne aimant ma vieille Europe. New York est mon village, Calcutta me bouscule, mais toujours je reviendrai vers toi, eau verte de mon Canal du Midi.

 

Tiens…La vitre se fissure…Le verre se brise en milliers de nacres irisées, les fractales de mes vies semblent converger comme autant de particules élémentaires vers un réel tangible. Car la vie est là, allongée comme Garonne ondulant d’aise entre les neiges et l’océan, coulant impassible aux pieds de ma ville rose, m’attendant.

Il faudra bien le traverser, ce miroir, si je ne veux pas finir comme Nora dans sa Maison de poupée. Il faudra arrêter le train d’Anna et prévenir Vronski, il faudra aimer Brahms, décommander Julien Sorel.

Et dire adieu aux Feuillantines, aux Twin Towers et à l’enfer de mes dernières années.

Il faudra que je m’extirpe de ma gangue littéraire qui m’a protégée des jours sordides, il faudra que la chrysalide en éveil ose devenir papillon. Maintenant, c’est à mon tour d’écrire ces mots qui m’ont sauvée. La vitre pare balle dont je m’étais entourée saura faire place à l’immense.

Ne plus rêver ma vie.

Mais vivre mes rêves.

 

« Mi route

Il y a un moment précis dans le temps

Où l’homme atteint le milieu de sa vie

Un fragment de seconde

Une fugitive parcelle de temps plus rapide qu’un regard

Plus rapide que le sommet des pamoisons amoureuses

Plus rapide que la lumière

Et l’homme est sensible à ce moment. »

Desnos.

 

NB: Monsieur Roger Grenier, un des piliers de Gallimard, avait beaucoup aimé ce texte, ainsi que d’autres nouvelles… Grande Maison en a décidé autrement… Voilà des années qu’il dort dans mes tiroirs, ce cera mon cadeau de fin d’année…

 

 

 

 

Comme par un orage de coquelicots #commémoration #14/18

Comme par un orage de coquelicots

Arthur Bourgail, tu es mort le 5 novembre 1918. Je vois ton nom au passage,  chaque fois que je descends du bus, au coin de ma rue.

Cent ans, cent ans déjà, aujourd’hui, que ton beau sourire s’est effacé au détour d’un obus ou d’une embuscade, et que tu es tombé, comme ils disent, « au champ d’honneur », ta capeline bleu horizon rougie comme par un orage de coquelicots.

Je t’imagine petit garçon, grandissant non loin de notre place Pinel, qui ne s’appelait d’ailleurs pas encore ainsi, puisqu’elle n’a été baptisée du nom de ce syndicaliste qu’en 1929… Ton père prenait sans doute le tramway pour revenir de son travail au centre-ville, puisque depuis le 12 avril 1910, le tramway hippomobile était devenu électrique, et que le conducteur annonçait « Tïn, tïn, Còsta Pavada » en arrivant non loin des belles toulousaines de notre Côte Pavée…

Arthur, petit Arthur, je gage que tu as fréquenté, bel enfant brun aux yeux de braise, le collège du Caousou, puisque ce dernier, malgré les lois du « petit père Combes », ouvrait encore ses portes à l’aube du vingtième siècle, avant de fermer, le 23 décembre 1912, et de devenir un hôpital durant la der des der… Tu jouais au cerceau, aux quilles, et tu apprenais les poésies de Victor Hugo avant de rentrer goûter dans ton jardin, dont les lilas embaumaient à chaque printemps, dans quelque ruelle ensoleillée croisant l’avenue de Castres…

J’espère, cher Arthur Bourgail, que tu as eu le temps d’être heureux. Que tu as aimé apprendre, que tes professeurs ont loué ton intelligence, que tes études, peut-être à Paris, si tu as eu le temps d’y « monter », ou tout simplement dans quelque faculté toulousaine, ont fait de toi un jeune homme curieux et passionné. Je te rêve, dans ton costume élégant, arpentant fièrement les allées du Jardin Royal au bras d’une délicieuse jeune femme pétillante et amoureuse, que tu courtiseras ardemment juste avant de partir au Front… Je vous souhaite des baisers fougueux et des étreintes douces, et de longues lettres aux pleins et aux déliés violets parfumés de pétales de roses, que tu serreras contre ton cœur, la nuit, pour oublier la pluie de feu de fer de sang.

Je pense à ta fiancée, Arthur, à ces torrents de larmes versées, à sa vie blessée, amputée de l’espérance, brisée, tout comme la tienne, par la folie des hommes… Je pense à ta mère, Arthur, qui se vêtira de noir le restant de sa vie, comme tant de voisines, devant lesquelles on s’inclinait en silence, sans oser évoquer le nom des fils disparus. Je pense à ton père qui fièrement te laissa partir défendre une patrie qui lui vola son âme.

Et, surtout, je pense à toi, plongé, à peine sorti de l’adolescence, dans l’enfer des tranchées, si loin de ta ville rose et de l’eau verte du Canal, embourbé dans la nuit indicible des combats, volé à la vie par la barbarie des gouvernants impavides, victime innocente et oubliée d’une guerre inutile, comme toutes les guerres… Je pense à tout ce que tu n’auras pas fait, pas vu, pas vécu, à ta ville qui va grandir sans toi, à cette femme qui portera d’autres enfants que les tiens, à ton nom qui n’existe aujourd’hui que sur ce monument adossé à une école mais que les enfants, plongés dans les écrans des portables, n’ont sans doute jamais lu…

Je ne t’oublie pas, Arthur Bourgail. Tu n’as pas eu de rue de Toulouse à ton nom, google ne te connait pas, ton nom d’ailleurs n’existe pas sur les moteurs de recherche, il manque le « h » qui orne les « Bourgailh », eux, beaucoup plus présents… Mais je ne veux pas t’oublier. Tu es parti six jours, six jours seulement avant la signature de l’Armistice, six petites journées de novembre qui ont séparé ta mort de la fin de cet interminable conflit. Il s’en est fallu de si peu pour que tu rentres à Toulouse, comme tes camarades épargnés, non pas la fleur au fusil mais la rage et la peur au ventre, mais, au moins, en vie… Tu aurais sans doute gardé pour toi la bouillie innommable des Tranchées, préférant épargner tes parents et ta Douce, et puis tu aurais repris le cours de ta vie, même si tu étais revenu unijambiste ou borgne…

Mais non : le destin, ce farceur de destin, en a décidé autrement, et, en ce 5 novembre 1918, a fauché ta jeune vie de Poilu.

Arthur Bourgail, aujourd’hui tu reviens à la vie, à quelques jours des commémorations de la fin de la Grande Guerre ; je te rends, le temps d’une lecture, toutes les briques de notre ville rose, le clocher carillonnant de la basilique Saint-Sernin, les courbes de Garonne et les senteurs pastelières de Toulouse…

Tiens, prends ma main, je montre ta ville qui a un peu changé, regarde, le lycée du Caousou est toujours là, avec son magnifique parc boisé, et puis notre avenue qui dégringole vers le Canal, sans tramway, mais avec la ligne L1, et sur la place qui se nomme aujourd’hui Pinel il y a un magnifique kiosque aux poteaux murmurants… Regarde, la Place du Capitole est de plus en plus belle, et les grands marronniers du Jardin des Plantes abritent toujours des baisers au printemps…

Arthur Bourgail, aujourd’hui je t’adoube immortel.

« C’est bien plus difficile d’honorer la mémoire des anonymes que celle des personnes célèbres. La construction historique est consacrée à la mémoire de ceux qui n’ont pas de nom. » Walter Benjamin

Sabine Aussenac.

***

Je t’interdis d’aller faire la guerre…Hommage aux Poilus…

Aimer l’été à Toulouse… #canicule

Aimer l’été à Toulouse …

L’image contient peut-être : plante, arbre, ciel, table et plein air

Accueillir.

Ne pas lutter.

Se laisser inonder, envahir, déborder par elle.

Mais ruser.

Oui, elle est partout, dans toute la France, sur toute l’Europe, elle fait fondre les glaciers de Norvège et mourir les ouvriers espagnols, elle nous suffoque, nous désespère : la canicule.

À nous, pauvres citadins enfermés dans nos étuves surchauffées, d’imaginer des échappatoires.

Prenons par exemple la corvée de vaisselle. Personnellement, je l’accomplis à la fraîche – toutes proportions gardées, les températures nocturnes, dans la ville rose, avoisinant les 32 jusque vers minuit 😊

C’est le moment de se la jouer dance floor à Ibiza, non ?

Franchement, faire barboter les mugs et les couverts dans un peu de produit vaisselle au son d’une électro endiablée m’évoque directement une torride soirée mousse. Un zeste de Despacito au rinçage, quelques mouvements de hanche pour naviguer jusqu’au buffet en imaginant aller au bar de la paillote, un soupçon de David Guetta pour couronner le tout, vous verrez, vous oublierez instantanément les langueurs accablées de la journée. À vous les déhanchés joyeux en récurant la poêle, comme si vous étiez à la soirée Miss tee-shirt mouillé du camping des Flots Bleus ou dans quelque soirée Blanche à St Trop…

Il suffit de si peu pour rêver aux ailleurs… Et de toutes façons, il est carrément impossible de partir en rando ou d’aller arpenter quelques forêts par 40 degrés à l’ombre…

Alors le matin, enfin vers 13 heures, quand j’émerge de ma nuit quasiment blanche, je me la joue campagne. Ambiance « Natures et découvertes » mâtinée de zénitude. À moi les playlists « chants d’oiseaux » et « alpages » de ma tablette. Un bon petit déjeuner avec des confitures Lidl qui semblent de venir de chez Fauchon disposées dans des coupelles, quelques rondelles de beurre demi-sel harmonieusement dentelées, une belle nappe blanche, et voilà : me voilà sur la terrasse d’un cinq étoiles non loin du Léman. Les pièces ont gardé la douceur apaisante de la fin de nuit, paraissant presque fraîches, et la journée s’annonce ainsi pratiquement respirable.

L’après-midi, c’est plage. Après la douche tiède au savon au monoï d’Yves Rocher (celui qui était le chouchou de ma Princesse 2), il suffira de s’enduire langoureusement d’huile prodigieuse (je garde comme une relique le minuscule flacon offert à Noël dernier par Princesse 1) avant de se prélasser sur un transat fauteuil devant le ventilateur tournant à plein régime en lisant À la recherche du temps perdu Marie-Claire pour se croire en quelque crique méditerranéenne. Je n’oublie pas de lancer la playlist « vagues » pour profiter du ressac et des cormorans, ni les petits verres en plastique garnis d’eau congelée disposés devant le susdit ventilo, donnant illico l’illusion d’une brise rafraîchissante.

En fin de journée, à l’heure où s’élèvent de chaque balcon des effluves de sardines grillées et que s’entrechoquent les verres de pastaga, nous allons dans les parcs. Avec cette impression de traverser un lotissement en bord de Grande Bleue avant d’arriver dans quelque arrière-pays où, entre chênes verts et garrigues, exploserait le chant des cigales.

Au coin de la rue, l’inénarrable Place Pinel a engrangé ses mystères et sa magie. Entre boulodrome et caniparc se dresse l’imposant kiosque à l’écho central et aux poteaux murmurants, tandis que les kabbalistiques tilleuls et platanes veillent sur les passants accablés de chaleur.

L’image contient peut-être : arbre, plante, ciel, herbe, plein air et nature

Lovée paresseusement sur un banc devant le Jardin Japonais du parc Compans, je peux observer les sages sillons tracés au râteau sur les graviers non loin de la pagode. En admirant les nénuphars et les collines d’herbe rase, je me crois réellement au pays du Soleil Levant.

L’image contient peut-être : arbre, plante, ciel, plein air et nature

À moins que mes pas ne me portent vers le Jardin des Plantes, où les arbres plusieurs fois centenaires veillent sur les Toulousains reconnaissants qui cheminent entre catalpas et tilleuls, au gré des allées alanguies.

Il y avait cette rose chavirant dans le soir
Vaisseau pourpre et lumière pavillon des espoirs
Embaumant crépuscule et glissant veloutée
Barcarolle fragile en esquif des étés

Au creux des mille allées s’ébattaient des enfants
Landaus bleus et cerceaux comme en siècle d’antan
Au cristal de ces rires un guignol surgissait
La calèche promenait et les pleurs s’apaisaient…

http://www.oasisdesartistes.org/modules/newbbex/viewtopic.php?topic_id=89716&forum=2

Les dimanches, au kiosque, on peut guincher comme en bord de Marne, entre langoureuses milongas et lindy hop déchaîné… Et l’on se prend à rêver qu’à la rentrée, on franchira enfin le pas pour pousser la porte d’une école de danse et se la jouer Fame ou Argentine…

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Parfois, l’eau verte du Canal me mène presque jusqu’à la mer, quand je longe les rives envahies par les ajoncs et l’onde immobile où se mirent des saules et des platanes un peu fatigués.

L’image contient peut-être : arbre, plante, plein air et eau

Et bien sûr, auparavant, puisque les consignes de St Manu de Brégançon nous ordonnent d’aller « dans des endroits réfrigérés », j’ai le choix : emprunter ad libidum ma chère ligne 16 L1 dont la clim bruyante et glacée ravit mes amis les chauffeurs qui, du haut de leur bermuda sexy, se la jouent parfois guides de bus touristiques ; là, je peux m’imaginer découvrir les hauts-lieux de la vie toulousaine sans dépenser un cent de plus que mon abonnement Pastel, revisiter le monument aux Morts à François-Verdier, admirer la fleur de corail de la basilique Saint-Sernin…

Aucun texte alternatif disponible.

Ou encore profiter de ma dernière découverte estivale, elle aussi 100 % gratuite : flâner dans les allées propres et bien achalandées du Carrefour Market Compans dans le centre commercial « Reflets » et y jubiler en voyant des prix bien plus accessibles que dans mon habituel Casino Saint-Georges, avant de partir arpenter, en soirée, les méandres du superbe parc voisin…

Et Garonne… Ne pas oublier Dame Garonne, qui nonchalamment serpente entre briques et tuiles… Y marcher vous transporte immédiatement dans un tableau d’Henri Martin, et l’on se plaît à rêver à Bordeaux, la ville océane, qui accueillera les flots prêts à goûter au sel de l’Atlantique, et à nos chères Pyrénées dont on peut presque sentir la majesté et la fraîcheur… La nuit, les quais se font cour des miracles, accueillant toute la jeunesse toulousaine pour des nuits fauves et colorées.

L’image contient peut-être : plein air et eau

Enfin, les fontaines elles aussi ont un goût de plage, lorsque les enfants s’y ébattent comme si ils dévalaient des dunes, méduses aux pieds… Avec un peu d’imagination, derrière le Capitole, on pourrait presque entendre « Chouchous…Beignets aux pommes « et voir des parasols…

L’image contient peut-être : une personne ou plus, personnes debout, ciel et plein air

Il existe aussi d’innombrables activités estivales permettant de pallier à l’infini un non départ en vacances lorsque l’on reste cloué chez soi par temps de canicule : ouvrir la malle des albums photos des enfants et se souvenir de la joie que nous avions à les confectionner, en ces temps que les moins de 20 ans ne peuvent pas connaître ; relire des lettres d’amour – idem pour les moins de 20 ans… ; jeter des factures payées depuis 10 ans ; se mettre au crochet ; découvrir un nouveau réseau social ( je viens par exemple de m’inscrire sur « Insta » et tente d’y poster les milliers de photos engrangées sur Facebook. Jonglant entre l’application layout qui permet de poster plusieurs images et l’indispensable Linktr.ee autorisant les supra narcissiques tels que moi à mettre des liens dans la « bio », je me la suis jouée geek et ai eu l’impression d’habiter avec Sheldon et Amy… À moi bientôt un flot de followers à faire pâlir Beyonce…)

https://www.instagram.com/sabine_aussenac/ ; jeter un œil sur ses anciens carnets d’adresse en tentant de se remémorer les visages de tous ces noms oubliés…

Lire, bien sûr ! Relire, découvrir, s’évader, dévorer, déguster, tout, pêle-mêle, les polars suédois de la médiathèque, les trouvailles de la boîte à livres de la rue, les mis de côtés pendant l’année, et puis les magazines, les fanzines…

L’image contient peut-être : plante et plein air

Ma vie comme un roman

Ma vie comme un roman
De mille cinq cent pages
Un suspense haletant
Et tant de personnages
Un style foisonnant
Beaucoup de mots tocsins
L’intrigue me plait bien
Ca fait passer le temps
Parfois c’est du théâtre
On dirait Cléopâtre
Sans les didascalies
Je me meurs je m’enfuis
On veut tuer la reine
Tous ces amants jaloux
Tragédie maux et peines
Catharsis qui rend fou
Je vis en roman russe
Karénine ou Lara
En mille bleus de Prusse
Je m’envole vers toi
Saga américaine
J’y parcours grandes plaines
Ils ont brûlé Tara
Mais Scarlett reviendra
Parfois en baie d’Along
Je me rêve un amant
Ma plume a les dents longues
Au gré des Hurlevent
Mon Heathcliff et mon Rhett
Me font tourner la tête
Parfois c’est un poète
Si jeune et si esthète
Je me coule en ses vers
J’y renais liberté
Diable au corps nuits d’enfer
Il m’offre éternité
Que jamais ne finisse
La saga de nos jours
Fleurs du mal ou clarisse
Oui j’aimerai toujours.

Et, aussi, se souvenir des chaines gratuites de notre box et du replay. Se faire toute une saison d’Alice Nevers, revoir Nord et Sud, faire découvrir Visconti à mon fils, m’abrutir devant les romances de la télé allemande : que du bonheur !

Enfin, la nuit… Pourquoi s’échiner à faire comme si de rien n’était en étouffant dans une chambre caniculaire ? Là encore, rêver… Se dire qu’on est dehors, à la belle étoile, dans quelque prairie embaumant les fleurs sauvages, ou sur une plage de sable blanc… S’endormir au son des grillons dont le stridulement nous bercera, imaginer un feu de camp non loin de nous et y voir des jeunes gens enlacés au son de quelque Hallelujah ou d’un standard d’Ed Sheeran, et, pourquoi pas, penser à une main caressant la nôtre.

In bed with Justin Nozooka

Le feu de camp me semble indispensable.

Et des étoiles. Bien sûr, il y aura des guitares, le ressac et cette légère brume qui descend sur l’océan.
A moins que nous ne soyons dans une prairie, l’amour en saison sèche, enveloppés dans ces myriades odorantes de foin coupé ; les cigales, assourdissantes, se sont tues à la levée de la lune, mais le doux frou-frou des grillons demeure, et ta main dans la mienne.

Nous ne sommes pas seuls, bien sûr. Ton été est celui de ta horde. Les bouteilles passent de rêve en rêve, une fille danse près du feu, elle est sublime, tout simplement.
Mais ta main est bien dans la mienne, malgré les petits froissements de mon âme, qui se lisent au coin de mes yeux verts.

Tu dis qu’ils ont la couleur de la forêt enchantée, celle de nos enfances.

Somme toute, le temps n’existe pas. Nous avons été des enfants, et nous restons les enfants du soleil. Qu’importe le fait que j’ai grandi avec Pimprenelle et Zorro, et toi en compagnie des Pokémons ?
A quinze ans, nous avons lu Rimbaud. A seize ans, nous avons écouté Morisson et Léo.
Arthur, Jim et Léo sont intemporels, tout comme cette nuit, notre nuit.

Il faut vivre. Maintenant. Tu me dis que tu as l’âge de quitter le monde, car tu en connais la laideur.

Viens, écoute les vagues, elles te disent les pays qui te tendent les bras, et ces cieux infinis qui murmurent là bas.
Viens, regarde les étoiles, elles brilleront un jour au-dessus de la maison où une femme donnera le sein à ton enfant.
Viens, prends-moi dans tes bras. Ne pense plus à ce mal qui envenime tes lèvres, ni à l’humain qui te maudit dans la fièvre.

Vois mes yeux qui lisent en toi et les plaines que je t’offre, tu y seras le cheval fou et les mille paysages.

Sens ma main sur tes cheveux et l’amour fou qui te caresse, et aime la nuit qui descend sur nos folies.

Nous partons dans les dunes où murmure la lune, ou à l’orée du bois éclairé par les Rhunes.

Justin Nozooka chuchote ses complaintes aux quatrains flamboyants, nos amis dansent et boivent les vins aux saveurs d’une absinthe.

Tu me coucheras sous les genêts sauvages ; tu ôteras délicatement mon infime corsage : en embrassant mes seins comme on goûte un poème, tu sauras mon amour que je deviens ta reine.
http://www.oasisdesartistes.org/modules/newbbex/viewtopic.php?topic_id=81059&forum=3

 

Il ne fait pas chaud. Il fait bon, vous aimez l’été, et même la canicule. Vous y repenserez avec une infinie nostalgie en rentrant, les soirs de brouillard et de neige sale fondue, portant un pull qui gratte et un gros sac de courses, après avoir raté un bus bondé.

Enfin, je dédie ce texte à tous les courageux et valeureux non aoûtiens qui travaillent dur et suent sang et haut, sur des échelles de chantiers, dans des salles d’opération surchauffées, devant des fourneaux fournaises, auprès de personnes âgées ou de malades en souffrance, dans des commissariats miteux, dans des bureaux non climatisés…

NB : THERMIDOR : mois de la chaleur , des bains 11ème mois du calendrier Républicain ( 20 juillet / 18 août )

Encore un été…


Encore un été sans la plage
Sans cigales et sans tournesols
Sans l’odeur du grand large
Et sans ombrage de parasols
Encore un été sans ce sable
Tendre fin et si doux
Sans rires joyeux et grandes tables
Sans cousinades et guilledoux
Encore un été sans Provence
Sans lavandes et sans froufrous
Sans marché à Saint-Paul de Vence
Sans festival au Puy du Fou
Encore un été sans valises
Faites et défaites gaiement
Sans robes légères insoumises
Sans regards brûlants des amants
Encore un été sans sourires
Sans ribambelles d’enfants
Sans monopoly sans fou rires
Sans prendre la clef des champs
Encore un été sans cerises
Sans courses folles en plein vent
Sans sursauts et sans surprises
Sans le parfum de l’Autan
Encore un été sans amis
Qui partageraient pâtes fraîches et rosé
Mozzarella salade de riz
Et plongeraient dans mon décolleté
Encore un été sans Paris
Sans arpenter les Champs
Sans bateau mouche café hors de prix
Sans Notre-Dame et touristes priant
Encore un été sans toi
Qui conduirait sur cette petite route
Qui me guiderait dans l’étroit
Passage de mes doutes
Qui tiendrait fermement ma main
Tout en haut de la falaise
Qui me montrerait Etretat
Et aimerait même mes fadaises
Qui découvrirait mes Cathares
En escaladant Montségur
Qui rirait de vieilles tares
Et me ferait sentir secure
Encore un été sans nous
Nous baignant nus sous la cascade
Et riant comme jeunes fous
Au gré des vents et cavalcades
Encore un été solitaire
Passé à faire et à défaire
A mettre petite vie en terre
En trébuchant sur lourdes pierres
Encore un été nomade
De juive errante dont seule patrie
Sera décidément aubade
Sornettes rêves et poésies.

 

http://www.refletsdutemps.fr/index.php/thematiques/actualite/ecrits/item/l-escarpolette

https://www.huffingtonpost.fr/sabine-aussenac/reforme-grandes-vacances_b_2769627.html

 

Duisbourg ma jolie ville en barque sur le Rhin…

Duisbourg ma jolie ville en barque sur le Rhin…

 

Comme je descendais des Fleuves impassibles, Je ne me sentis plus guidé par les haleurs…Rimbaud. /Photo Sabine Aussenac

 

« Le mai le joli mai en barque sur le Rhin… »

Vers le Paradis /Photo Sabine Aussenac

 

Elle tourne, la « Nana » de Niki de Saint-Phalle, inlassablement, au-dessus de sa fontaine, au centre de la plus grande rue piétonne de Duisbourg, la Königsstraße, observant de ses rondeurs bariolées la grande échelle dorée du centre commercial « Forum » s’élevant bien loin de ce temple de la consommation, contrastant presque brutalement avec les grisailles du temps rhénan et avec les suies recouvrant encore souvent la brique de cette grande ville industrielle que bien peu de Français connaissent… Le grand oiseau, dénommé Lifesaver est devenu au fil des ans l’attraction majeure d’une « promenade des fontaines » cheminant à travers la ville (« Die Brunnenmaile »), éclipsant presque de façon emblématique l’aigle du véritable blason de la ville…

Une « Nana  » dans la Ruhr

https://www.derwesten.de/staedte/duisburg/der-lifesaver-ist-duisburgs-bunter-wappenvogel-id7612041.html

Bien sûr, on se souvient du commissaire Schimanski qui avait fait les belles heures de la Cinq, héros récurrent de la célèbre série « Tatort » ; plus récemment, de cette « Love Parade » de sinistre mémoire, avec ces jeunes vies fauchées par la foule ; et ceux qui ont connu ce temps que les moins de vingt ans ne peuvent pas connaître avaient sans doute appris que Duisbourg était le plus grand port fluvial d’Europe (devenu aujourd’hui le premier port intérieur mondial) … Mais sans jamais, je suppose, avoir l’idée de partir en vacances ou en week-end pour visiter cette capitale de la sidérurgie plus réputée pour ses hauts-fourneaux que pour ses monuments ou sa gastronomie…

L’Histoire en marche /Photo Sabine Aussenac

Cependant, gageons que nous ferons mentir les paroles de cette chanson parodique en appréhendant au fil du Rhin l’âme de cette superbe cité…

„Ja, dat is Duisburg – hier will einfach keiner hin dat is Duisburg – und dat macht auch keinen Sinn, Du musst schon hier geboren sein, um dat zu ertragen, allen Zugezogenen schlägt Duisburg auf’n Magen…“

(Oui, c’est Duisbourg – personne ne veut y aller, et cela n’a aucun sens… Tu dois être né ici pour pouvoir le supporter… Toutes les personnes qui vont y habiter sont prises de nausées…)

Vue du cœur de ville

 

Car Duisbourg l’industrieuse, Duisbourg l’industrielle, Duisbourg, cœur de la mégalopole Rhin-Ruhr, jouxtant presque sa voisine plus policée et bien plus achalandée Düsseldorf, est en passe de devenir un nouveau Berlin, avec ses nouveaux quartiers branchés, ses scènes culturelles innovantes, ses musées à l’incroyable richesse et surtout avec la transition écologique de qualité qu’elle a su proposer, malgré la crise.

Lumières rhénanes /Photo Sabine Aussenac

Bien sûr, les pisse-vinaigre vous rétorqueront d’un ton grinçant que la qualité de la vie ne fait pas tout, que certains projets architecturaux sont restés en friche, que les écoles peinent à recruter des enseignants, que les rues sont peuplées de personnes issues de la diversité (vous comprendrez que j’édulcore la façon qu’ont les contempteurs de migrants et de personnes des classes sociales défavorisées de dépeindre leurs peurs de l’Autre…) et de détenteurs du fameux « Hartz IV », l’aide sociale dispensée d’une main de fer par Angela… Mais les habitants eux-mêmes, soutenus par le fringant club de foot de la ville, s’engagent pour faire mentir les frileux…

C’est que Duisbourg, justement, grouille de vie, d’énergie, de beautés naturelles enfin redécouvertes, de tendances, et, bien sûr, de projets. Et si son avenir s’y dessine enfin de façon apaisée et joyeuse, son passé mérite, lui aussi, que l’on s’y attarde un instant. Car cette cité à la modernité flamboyante fut aussi traversée par les légions romaines et les Vikings avant de devenir, belle confluence entre Rhin et Ruhr, déjà convoitée en raison de sa situation stratégique, résidence seigneuriale, abritant même un synode impérial en 929, tandis que divers ordres religieux y implantaient couvents et hospices. Certes, les vestiges du passé y sont moins apparents qu’à Cologne ou à Trèves, mais il suffit de longer les remparts disséminés comme galets de mémoire, de la « Tour de Coblence » à la Place de Calais, sans oublier les latrines d’un couvent, extraordinairement bien conservées,  pour imaginer sans peine la vie buissonnante des marchands et des marins qui firent de ce port un lieu d’échange si important que l’empereur Barberousse en fit en 1173 le théâtre de deux foires pour les commerçants flamands spécialisés dans les étoffes.

Duisbourg fortifiée./Photo Sabine Aussenac

Il faut savoir oublier un peu le passé récent, tellement omniprésent au vu de l’histoire industrielle des deux derniers siècles, pour replonger dans l’histoire d’une ville où a aussi vécu Gerardus Mercator, ce grand mathématicien, géographe et cartographe, inventeur de la cartographie éponyme, puisqu’il avait accepté une chaire de cosmographie à Duisbourg : sa « projection Mercator » s’est ensuite imposée comme « le » planisphère standard dans le monde entier, de par sa précision, ses dix-huit « feuilles » permettant aux navigateurs une description in situ des contours de la terre… Quelle émotion, lorsque l’on visite le « Kultur- und Stadthistorisches Museum », de pénétrer au cœur de la « salle du trésor » et de toucher du regard l’âme de ce monde où les grandes découvertes battaient l’amble de la modernité à venir.

Le globe de Mercator

http://mercator-museum.net/mercator

Niché devant l’un des pans des remparts, le musée fait de chaque visiteur un voyageur du temps, permettant de passer en quelques encablures des anciens greniers à céréales aux aciéries, sans oublier les murmures des familles juives que nous rappelle aussi le très émouvant centre communautaire juif tout proche, ni les balbutiements de la démocratie renaissante… Car il suffit de se promener dans le « Jardin du Souvenir », qui s’étend non loin des quais, pour percevoir le souffle de l’Histoire qui entoure ce joyau architectural en forme d’étoile de David…

« Stolperstein » dans la Königsstraße /Photo Sabine Aussenac

http://www.innenhafen-portal.de/standort/juedisches-gemeindezentrum.html

Le centre communautaire juif

Ce parc, perspective mêlant engazonnements et bâtiments, imaginée par l’artiste plasticien israélien Dani Karavan – qui a aussi créé le mémorial du souvenir dédié à Walter Benjamin à Port-Bou et de nombreuses autres œuvres de plein air inspirées par la mémoire des lieux -, croise les vestiges mnésiques dans lesquels le cœur battant de Duisbourg caracole au rythme des blés et d’autres céréales, emblèmes de ce quartier que l’on dénommait le « panier à pain de la Ruhr » ( « Brotkorb des Ruhrgebiets »), ses lignes d’épure blanches comme autant de veines irriguant le présent de toutes les sèves ancestrales, à l’instar de cette rigole construite de conserve avec l’architecte Zvi Hecker, concepteur du centre communautaire juif, ruisselant telle eau neuve en direction de l’ancienne synagogue détruite lors de la Nuit de Cristal…

Regains…/Photo Sabine Aussenac

http://www.innenhafen-portal.de/standort/garten-der-erinnerung.html

Un autre parc, tout aussi fascinant, accueille le flâneur : le parc Emmanuel Kant, antre du Musée Lehmbruck, non loin duquel se dresse l’imposant musée DKM, temple de 5000 ans de traces civilisationnelles bigarrées et d’impressionnantes collections d’art moderne.

https://www.vogt-la.com/en/project/kant-park-duisburg

Cet écrin de verdure offre un havre de paix au beau milieu de l’agitation du quartier de Dell : en perpétuelle mutation depuis la transformation, en 1925, du parc privé d’un commerçant prospère, Theodor Böninger Jr, en un immense jardin public, en passant par l’ouverture, en 1964, de l’un des plus importants musées dédiés à la sculpture du monde, le Lehmbruck, jusqu’à la mise en perspective de l’abattage d’un grand nombre d’arbres décidé après des protestations houleuses, en 2017, sublimés en sculptures diverses dans l’exposition « KantparkStämme » (« Les souches du parc Kant »), ce parc expose au gré de ses allées des sculptures offertes aux éléments de grands noms comme Henry Moore, Meret Oppenheim, André Volten, Alf Lechner ou Toni Stadler.

Kant Park/ Photo Sabine Aussenac

https://www1.wdr.de/mediathek/video/sendungen/lokalzeit-duisburg/video-kunst-am-baum-im-kantpark-100.html

La Belle endormie du Lehmbruck /Photo Sabine Aussenac

S’avancer vers le musée, cheminant au gré des rencontres artistiques jalonnant le jardin, avant de découvrir cet étrange cube vitré laissant apercevoir les Belles endormies ou le fascinant « Prostré » de Wilhelm Lehmbruck, revêt l’expérience d’un véritable parcours initiatique. Encore une fois, la beauté extrême émeut le visiteur, encore tout étourdi de ses déambulations dans le « Jardin du souvenir », qui se sent touché par la grâce, et ce d’autant que cette oasis de paix et de raffinement contraste avec les vibrionnements de la ville étourdissante et de sa réputation de « repère de prolétaires »… Pénétrer dans cet univers feutré où tout n’est que « luxe, calme et volupté », c’est se retrouver en lisière de monde, quand la réalité vous berce au loin depuis les immenses parois vitrées mais que vous plongez vers l’Art, esbaudi devant La femme au charriot de Giacometti et devant les multiples œuvres de Lehmbruck, mais aussi par Mère avec deux Enfants de Käthe Kollwitz. Les rencontres picturales ne sont pas en reste, de Kirchner à Kokoschka en passant par Magritte, sans oublier les expositions temporaires toujours de qualité.

Reflets de pierre au Lehmbruck/ Photo Sabine Aussenac

http://www.lehmbruckmuseum.de/

Oui, les musées de Duisbourg gagnent à être connus, reconnus, phares culturels ayant remplacé les lumières incessantes de nombreuses aciéries. Le MKM, « Museum Küppersmühle für moderne Kunst », rivalise d’originalité avec le Lehmbruck dans son apparence extérieure, puisque l’immense nef de briques se dresse telle une forteresse entre bâtiments-souvenirs de la frénésie industrielle et quais, presque en miroir d’un autre géant de la ville neuve, le bâtiment des nouvelles archives régionales, avec ses façades aveugles pour préserver l’intégrité mémorielle, un peu plus en amont, sur l’autre rive du port intérieur.

Les archives /Photo Sabine Aussenac

http://www.museum-kueppersmuehle.de/

Monter les marches en colimaçon de l’escalier en bois menant aux différents étages est déjà une expérience en soi ; découvrir les foisonnantes collections d’art moderne et contemporain qui jalonnent les salles est un pur ravissement, même pour le béotien, puisqu’ici l’art est aussi hors-les-murs, avec parfois des toiles aux matériaux composites qui permettent d’en appréhender plus facilement le sens.

Photo Sabine Aussenac

Et puis le MKM fait la part belle aux artistes en mouvement, comme avec l’exposition, en 2017, de l’inénarrable Erwin Wurm aux facéties multiples et absurdes.

Photo Sabine Aussenac

Et les arts à Duisbourg bouillonnent d’ailleurs comme les eaux du Rhin, car la musique et la littérature ne sont pas en reste… Encore une fois, la ville se fait confluence, car c’est au cœur même de l’un des grands centres commerciaux se dressant non loin de la gare centrale, le « City Palais », que la salle de la « Philharmonische Mercatorhalle » accueille en son acoustique grandiose non seulement l’orchestre philharmonique de la ville, la « Duisburger Philharmoniker », mais aussi les maestros du monde entier pour ravir les oreilles aiguisées du public rhénan.

https://duisburger-philharmoniker.de/philharmonie-mercatorhalle/

Et que dire de toutes les initiatives littéraires, qui brassent les mots bien au-delà des rives du Rhin, comme l’association littéraire duisbourgeoise, le « Verein für Literatur Duisburg », dont le thème 2017/2018 n’est autre que « Liberté, égalité, fraternité » ?!

https://www.waz.de/staedte/duisburg/der-duisburger-verein-fuer-literatur-blickt-nach-frankreich-id211506239.html

Le franco-allemand est en effet très souvent à l’honneur dans cette ville jumelée à Calais depuis 1964, et dont l’association franco-allemande déborde d’activités culturelles :

http://voila-duisburg.de/

Quant au « LiteraturBüro Ruhr », autre instance littéraire extrêmement active et renommée de la région, il appelle justement à une « Maison européenne de la littérature » qui serait sise en Rhénanie, car c’est bien là que vibre l’Europe enfin pacifiée…

http://www.literaturbuero-ruhr.de/index.php?id=36

Mais Duisbourg explose et expose aussi à l’air libre, au gré de l’imaginaire de l’architecte britannique Lord Norman Foster, qui a entièrement redessiné le port intérieur. Et c’est ici que Duisbourg la confluente réunit à la perfection son histoire et son avenir, lumineuse passerelle entre les échanges portuaires séculaires et cette nouvelle agora ouverte sur les liens de proximité et sur la culture. Les anciens bâtiments des docks, les silos, les moulins à céréales et les vestiges industriels ont ainsi été reconvertis en bureaux, en logements, en établissements de culture et de gastronomie jalonnant le bassin portuaire.

Le projet Foster /Photo Sabine Aussenac

https://www.fosterandpartners.com/projects/duisburg-masterplan/

C’est là, dans ce nouveau quartier à proximité du centre-ville, que se croisent en chiasmes audacieux des habitants ravis et des « bobos » et autres hipsters décrivant cet endroit comme ayant ce que les Allemands nomment du « Flair », ce qui s’apparenterait à du « chien » … Certains vont jusqu’à évoquer une « Sylt-Atmo », en référence à l’atmosphère isloise faisant les beaux jours de la fameuse île de la mer du Nord, entre les cliquetis des mats des bateaux de plaisance, les docks de bois menant à des établissements trendy et les événements culturels transformant ces quais historiques en un mélange de Beaubourg et de l’île de Ré.

Sylt on Rhein /Photo Sabine Aussenac

https://www.fosterandpartners.com/projects/duisburg-hafenforum/

Suivons-les, ces quais, et allons jusqu’au Schwanentor, la « Porte des cygnes », pour embarquer enfin sur sa Majesté le Rhin. Nous voilà aux portes du monde, à portée de navire de Rotterdam, Anvers, Hambourg, mais prêts aussi à entendre les échos des chants de la Lorelei et à déguster l’un de ces gouleyants vins rhénans… Duisbourg se fait carrefour des terres et des mers, et l’Histoire ne s’y est pas trompée, y arrimant tous ces échanges commerciaux, puis en permettant à l’industrie lourde de s’exporter facilement. Bien sûr ce n’est pas la Seine, dirait notre Barbara, mais quand l’immensité de la géographie maritime et fluviale croise ainsi les rumeurs du passé tout en se conjuguant à de nouvelles architectures futuristes, on a un plaisir infini à se sentir un maillon de cette chaîne en revenant au port après la promenade…

Les Flâneurs /Photo Sabine Aussenac

 

 

 

Les habitants de Duisbourg, eux, vont plus loin. Ils ont appris à ne plus voir les restes des carcasses rouillées qui parfois encore abîment le paysage et ne se souviennent plus vraiment de cette époque où l’on devait chaque matin balayer devant sa porte pour effacer les scories s’y étant déposées durant la nuit. Car ce qui frappe avant tout, lorsque l’on discute avec les Duisbourgeois, c’est leur fierté culturelle devant le superbe « Parc paysager de Duisbourg-Nord » : lorsqu’il a été question de remodeler l’ancienne friche industrielle, autrefois cœur en fusion de la cité, on a su intégrer et relier des signes existants de la fonction industrielle pour attribuer à l’ensemble une nouvelle syntaxe dans laquelle s’enchevêtrent îlots de végétation, voies ferroviaires, vestiges et land art. Cette ancienne cathédrale industrielle est ainsi devenue l’une des attractions majeures de la Rhénanie du Nord-Westphalie.

Une ville à la campagne

https://www.landschaftspark.de/rundweg-industriegeschichte/denkmal-huttenwerk/

Un autre parc ravit aussi petits et grands, autochtones et touristes, qui peuvent escalader à l’envi le « Tiger and Turtle », une sorte de grand-huit d’acier très impressionnant, installé au sommet d’un terril dans un espace vert aménagé autour d’une ancienne fonderie du quartier de Wanheim-Angerhausen. La nuit, la sculpture monumentale brille de mille feux et les visiteurs peuvent s’élever jusqu’à 13 m de haut au gré des volutes, dominant le paysage environnant de 48 m, se sentant comme des vigies scrutant les fleuves… Cette attraction-phare a été réalisée au printemps 2009 par la ville de Duisbourg, dans le cadre de l’opération « RUHR 2010 – Capitale européenne de la culture ». (Même si Essen avait représenté les 53 villes ayant postulé à ce titre, Duisbourg s’était aussi éminemment investie dans le projet.)

Et c’est empreints d’un enthousiasme écologique flamboyant que les habitants de Duisbourg évoqueront encore le domaine des six lacs, cette « Sechs-Seen-Platte » de 283 hectares, dont 25 kilomètres de promenades, un immense espace de détente où l’ont peur nager, pêcher, faire de la voile, et bien sûr randonner, comme tout Allemand qui se respecte ! Cet espace récréatif s’étend non loin du cœur de ville, à une portée de marche de l’émouvant « Waldfriedhof », le « Cimetière de la forêt » où l’on peut se recueillir, entouré d’arbres centenaires, devant les tombes de Lehmbruck et d’autres personnalités locales. Une nature luxuriante abreuve le promeneur qui soudain n’entend plus le vacarme de la cité, faisant silence devant le clapotis des vaguelettes ou respirant à pleins poumons un air rhénan devenu respirable et sain…

https://www.duisburg.de/wohnenleben/wasser/sechsseenplatte.php

On terminera cette aventure en s’aventurant encore dans un dernier parc duisbourgeois, le « Biegerhof », qui fait depuis 1961 le bonheur des habitants de ce quartier, racheté par la ville et richement boisé. Cet espace est devenu un domaine naturel protégé où un club équestre a aussi élu domicile et où l’on peut au fil des saisons admirer une faune et une flore variées.

Et on fond marchait mon grand-père…/Photo Sabine Aussenac

Duisbourg la confluente allie ainsi nature et culture dans une harmonie rarement égalée, tout en confiant ses enfants à un avenir de qualité grâce à l’université de qualité de Duisbourg-Essen, dont le campus abrite moult instituts à la pointe de la recherche, logés dans de curieux bâtiments en formes de… boîtes à gâteaux !

https://www.uni-due.de/welcome-centre/fr/

Oui, à mes yeux, Duisbourg est un peu une arche de l’alliance, résiliente après la crise industrielle, accueillante envers de très nombreux migrants après avoir été terre nourricière de générations d’immigrés issus d’Italie, de Turquie et d’Europe de l’Est, mêlant arts anciens et nouveaux, paysages urbains et espaces paysagers, et cette union sacrée se retrouve lorsque l’on a le bonheur de découvrir deux monuments historiques qui se dressent à quelques encablures l’un de l’autre, la « Salvator Kirche » (l’église Saint-Sauveur) et la mairie.

Alliance du trône et de l’autel…

Certes, le 13 mai 1943, le clocher de la plus ancienne église de la ville – qui se dressait depuis le quatorzième siècle à la place d’une ancienne église palatine et qui représentait l’un des plus marquants ensembles ecclésiaux du gothique tardif de la rive droite du Rhin – s’était effondré en flammes, lors d’un bombardement, sur l’église et la mairie, entraînant la destruction totale de l’église. Mais sa reconstruction, achevée en 1960, suivie par d’importants travaux de rénovation, permet aujourd’hui au visiteur d’admirer l’épitaphe de Mercator et surtout de fabuleux vitraux mis en lumière par divers artistes comme Jahnke ou Pohl, ainsi que le vitrail commémoratif érigé en l’honneur de l’ancienne synagogue d’après des esquisses de Naftali Bezem.

http://www.innenhafen-portal.de/standort/salvatorkirche.html

Mercator, encore et toujours, trône au-dessus du « Mercatorbrunnen », la « Fontaine de Mercator », depuis le jubilée du tricentenaire de son planisphère, en 1878, devant la mairie, tandis qu’un bas-relief d’un dieu aquatique et des statues de Charlemagne et de Guillaume Premier accueillent les administrés et les visiteurs du bâtiment néo-gothique. Mais c’est à l’intérieur que se découvre l’un des emblèmes de Duisbourg, rivalisant avec les imposants blasons de la salle des Illustres, sous la forme de ce « Paternoster », cet « ascenseur perpétuel » qui nécessite une certaine audace pour les aventureux citoyens de Duisbourg souhaitant sauter en marche dans cette drôle de machine à remonter le temps aux boiseries lustrées.

http://www.slate.fr/story/102493/sauver-paternoster-ascenseur

Voilà.

Nous sommes arrivés, ou peut-être pas, car nous reviendrons souvent, à l’instar de ces téméraires casse-cou empruntant le paternoster pour prendre l’Histoire en route…

Duisbourg, qui fait la nique à la grisaille de la Ruhr, Duisbourg, vieille dame de fer très droite encore avec sa collerette industrielle, mais qui peu à peu s’élance librement vers un avenir faisant la part belle à la nature et à l’écologie, Duisbourg où les soubresauts du passé se conjuguent aux audaces de la modernité au gré des musées et des arts, Duisbourg où cent nationalités s’égayent dans les jardins publics, au fil des rues piétonnes et dans les cours d’école, Duisbourg, cœur battant de l’Allemagne de toujours, de l’Allemagne d’aujourd’hui et de l’Europe, Duisbourg, « ville de l’eau et feu », comme le vante son office du tourisme, mais aussi ville de cette terre d’Europe et d’un air enfin libre et purifié, ville des quatre éléments en harmonie, nous tend les bras et continuera longtemps à tisser les fils du temps.

Partir et revenir…/Photo Sabine Aussenac

Quant aux statues du musée Lehmbruck, elles m’ont inspiré ce petit texte à écouter ici :

http://www.poesie-sabine-aussenac.com/cv/portfolios/et-la-pierre-respire-duisbourg-musee-lehmbruck-

 

Et la pierre respire

 

En colombes furtives apaisées de réel,

Les poitrines se galbent, élancées en plein ciel.

Tourterelles subtiles, telles oiselles endormies,

Elles frémissent en rêve, quand leur bronze sourit.

 

Émouvantes rondeurs de ces seins martelés,

Qui se donnent impudiques en leurs corps dévoilés.

Et la pierre respire, le burin la caresse,

Toute femme est lumière, la statue une messe.

 

Au musée endormi le visiteur frissonne,

Il découvre égaré les langueurs des Madones

Qui lui offrent ce sein comme au matin du monde,

 

Et la pierre s’éveille, jeune fille en printemps,

Sa douceur auréole une valse à mille temps.

Les tétins si mutins aux fatwas font la fronde.

http://www.oasisdesartistes.org/modules/newbbex/viewtopic.php?topic_id=191613&forum=2

 

**

Mai

 

Le mai le joli mai en barque sur le Rhin

Des dames regardaient du haut de la montagne

Vous êtes si jolies mais la barque s’éloigne

Qui donc a fait pleurer les saules riverains ?

 

Or des vergers fleuris se figeaient en arrière

Les pétales tombés des cerisiers de mai

Sont les ongles de celle que j’ai tant aimée

Les pétales flétris sont comme ses paupières

 

Sur le chemin du bord du fleuve lentement

Un ours un singe un chien menés par des tziganes

Suivaient une roulotte traînée par un âne

Tandis que s’éloignait dans les vignes rhénanes

Sur un fifre lointain un air de régiment

 

Le mai le joli mai a paré les ruines

De lierre de vigne vierge et de rosiers

Le vent du Rhin secoue sur le bord les osiers

Et les roseaux jaseurs et les fleurs nues des vignes

 

Guillaume Apollinaire, Rhénanes, Alcools, 1913

Merci à l’office de tourisme de Duisbourg qui m’a permis un incroyable séjour l’été dernier et m’a offert une extraordinaire visite guidée me faisant redécouvrir la ville de mon enfance, celle où je passais mes vacances chez mes grands-parents allemands. Merci à la si sympathique Inge Keusemann-Gruben et à notre guide si érudite, Astrid Hochrebe !

https://www.virtualmarket.itb-berlin.de/de/Inge-Keusemann-Gruben,a2289651

https://de.linkedin.com/in/astrid-hochrebe-561a361b

Le »Tierpark », le zoo de mon enfance…

Et l’Arctique frissonne: des poèmes pour la Journée de la Terre

Une conférence pour changer le monde, un sommet de la terre, et quelques poèmes pour en dire la beauté primitive et essentielle.

Mais aussi et surtout les blessures infligées par l’Homme, devenues ouragans et tornades, tempêtes et tsunamis, incendies, explosions nucléaires et dévastations…

Il n’est jamais trop tard. Martin Luther disait qu’à la veille de la fin du monde il planterait néanmoins un pommier en son jardin. Agissons !
Ensemble, nous serons.

Chants tutélaires des tribus rassemblées

 

Longtemps, ils s’étaient couchés de

bonne heure, quand barrissaient

bêtes des forêts

émeraude. Puis vint

le feu.

Liberté adoubée aux grottes,

bisons et sanguines.

Au ventre rond

des femmes, l’Humanité

s’éveille.

Chants tutélaires des tribus rassemblées.

 

 Le jazz est mort

 

Bayou balayé. Des eaux fourbes serpentent

en chantant. La vague déchire

alligators éventrés avant de

déguster la Ville.

Scarlett inachevée pleure sa Louisiane

noyée. Le jazz est

mort. Ouragan mélomane,

et chimie dans les

ports.

 

Et l’Arctique frissonne

 

Vois le trou rougi ! Tu te

penches, mais nul phoque n’y meurt. Ta banquise

a fondu

et l’Arctique frissonne.

Alcools, rennes perdus des innocences, les igloos

te regardent, eskimo boréal qui

boit au lait d’un Cercle devenu fou.

 

La Canopée, cantatrice chauve

 

Le fleuve lisse avale les lianes

des mémoires.

Orpailleurs vilipendent les terres

calcinées, la Canopée, cantatrice chauve,

surplombe les silences.

Un hamac balance ta tristesse

aux seins lourds.

Vie poisseuse au vert émeraude des temps

enfuis.

 

Sur des haïkus déserts

 

Delta et source

en un même

chagrin. Yeux vides

des mères. La vague a laissé cerfs-volants

aux branches énuclées.

Saumâtres, les âmes

mortes geignent au Tsunami.

La fleur de cerisier flotte, seule,

sur des haïkus déserts.

 

Dans les bouleaux déchus

 

Des sapins au corps tordu se convulsent

de haine. Silence des écureuils.

Sibérie des silos esseulés,

légumes dégénérés, enfants nés sans

tête.

La Centrale perle ses eaux mortes en

neige avariée.

Les femmes n’engendrent plus que ce vent obscène

venu pleurer dans

les bouleaux

déchus.

 

 Le bush se contorsionne

 

Flammes, feux-follets des enfers,

le bush se contorsionne.

Un diable de Tasmanie se consume, des kangourous

fondus, fumerolles funestes,

fuient Lucifer.

Soleil darde sa mort, peaux

laiteuses des surfeurs, bientôt parcheminées

de scories

cancéreuses. L’arborigène

pleure, la terre rouge plie.

 

En Vendée orpheline

 

Lucioles au marais, feux-follets

comme un phare. Pré salé des

roses trémières,

Ré, ta blancheur.

La tempête a gonflé les maisons

apeurées. Enfançons

surpris hurlent en eau saumâtre.

En Vendée orpheline, un vieux Chouan

a pleuré.

 

Ces vers en peupleraie

 

Farandoles des tribus,

guirlande de

peuplades, comme accrochées à l’arc-en-ciel

des temps.

Terre, alma mater souillée de nos

violences, ton climat

derviche tourneur,

comme en vengeance.

Toujours je dirai

tes beautés, hommage aux

ancêtres innocents.

Granit des souvenances, ces vers

en peupleraie, au halo des lumières.

 

D’autres textes, consacrés aux peuples anciens, aux tribus disparues ou dévastées, parsèment encore ce recueil que vous trouverez sur Amazon et qui cherche un éditeur…

« Paru à l’occasion de la Journée de la Terre, le recueil de poésies de Sabine Aussenac est une offrande à la mémoire des hommes et de leur planète qui agonise. Dans une langue épurée, l’auteur évoque ces tribus disparues, mais aussi les cicatrices que la Nature exacerbée inflige à notre humanité à la dérive. Entre allégresse solaire et déserts erratiques, ces chants tutélaires des tribus rassemblées résonneront à vos cœurs comme un tambour des retrouvailles. »

L’escarpolette, ou un ailleurs de l’été…

L’escarpolette

 

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Quand existaient encore des jardins…

Il y avait cette rose chavirant dans le soir

Vaisseau pourpre et lumière pavillon des espoirs

Embaumant crépuscule et glissant veloutée

Barcarolle fragile en esquif des étés

 

Au creux des mille allées s’ébattaient des enfants

Landaus bleus et cerceaux comme en siècle d’antan

Au cristal de ces rires un guignol surgissait

La calèche promenait et les pleurs s’apaisaient

 

Et puis sous la cascade les amours enfantines

Tous ces cœurs enlacés et les bouches mutines

Chaloupant sous les buis frissonnants d’interdits

Et les mains caressant ces nouveaux paradis

 

Il y avait ce lilas implorant ma tristesse

Tant de beauté ne peut qu’attirer allégresse

Et mon âme hésitante qui respire la vie

Aux corolles bleutées tel un souffle épanoui

 

Je parcours ma mémoire comme un jardin secret

Le soir tombe acéré sur ma vie couperet

Mes jardins en poèmes d’Anna de Noailles

Tous mes parcs ces moissons après mille semailles

 

Me transportent vestale en pays crinoline

Lorsque nous étions toutes des Léopoldine

Oh que vienne à nouveau cette grande espérance

Quand je rêvais d’amour en ces arborescences

 

Il y aura cette rose chavirant au grand soir

Et puis tes mains velours et tes yeux mon miroir

Nous irons comme on rêve sous de grands marronniers

Et ma bouche en tes lèvres deviendra un brasier.

 

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Les jardins. L’été, je vais dans les jardins. Je préfère les nommer ainsi plutôt que « parcs », en souvenir de ma mamie, qui m’emmenait « au jardin », même si elle en possédait un elle-même.

J’ai toujours aimé les jardins publics, ils font réellement partie de mon intime. Le premier dont je me souvienne avec précision est le parc Rochegude d’Albi. Sa cascade aux merveilles, lovée dans la roche, ses grandes allées rectilignes, cette statue de deux amoureux enlacés…Maman y promenait ses quatre enfants tout au long de l’année, et je nous revois gambader autour du landau de mes petits frères, ravis par les jets d’eau et par cette végétation assagie qui contrastait tellement avec la luxuriance entourant les murs de pierre de notre maison de famille, nichée dans une contrée sauvage du Sidobre…Chaque été, je reviens à Albi, guidant des amis étrangers au fil de cette brique rose qui m’est berceau de mémoire, écoutant les notes nocturnes du festival « Pause Guitare », et, surtout, plongeant dans les méandres tendres du parc assoupi sous la chaleur estivale. Peu me chaut un ailleurs maritime ou alpin : la douce proximité de ce paysage mi campagnard, mi citadin, me comble.

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https://www.facebook.com/sabine.aussenac/media_set?set=a.10203050095270141.1073741853.1138188420&type=3

Car un parc, c’est un peu un métissage. C’est cette « ville à la campagne » chère à Allais, paradoxale et immuable, quand de grands arbres venus tout droit de l’éternité des siècles font ombrage à de superbes parterres bigarrés, offrant au citadin émerveillé la proximité chlorophyllienne d’une nature à la fois bienveillante et pont vers les ailleurs, quand le marcheur rompt avec le fil des pierres, de l’asphalte et du vacarme pour faire silence, le temps d’une pause méridienne ou d’un après-midi de lecture.

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Mes enfants aussi ont grandi dans ces espaces paysagers, que d’aucuns nomment leurre, mais qui leur ont offert ces évasions qu’une maman solo sans permis de conduire ne pouvait leur donner…Que de souvenirs liés au Jardin Lecoq, où mes princesses passaient de longues heures d’allégresse, entre le lac, dont nous faisions le tour avec les tricycles avant de déguster une glace dans la véranda du café, et le square, dans le sable duquel se bousculaient toboggans et tourniquets…Les dimanches, nous partions en train à Vichy, et la ville d’eau nous enchantait par ses blancheurs et les allées majestueuses du Parc Napoléon, j’y rêvais crinolines et cerceaux d’antan, tout comme au Parc thermal de Luchon, la « Reine des Pyrénées », que nous arpentions chaque été entre cure et promenades…

En effet, les parcs me semblent autant de mémoires séculaires, de parchemins arborés, de strates florales aussi fascinantes que les cercles fabuleux des séquoias de Luchon, puisqu’on y devine tant de vies d’antan, tant de secrets passés…Lorsque je déambule dans les allées de « mon » Jardin des Plantes, dans la ville rose, rêvant sous les hampes fleuries de ces grands marronniers, m’abreuvant de splendeur dans la roseraie, m’éclaboussant des couleurs de l’arc-en-ciel de la fontaine, je revois tous ces enfants des siècles d’autrefois, poussant leurs jouets de bois, venant nourrir ces grands cygnes blancs sans savoir qu’un jour ils tomberaient à Verdun ou seraient gazés à Auschwitz…

En chaque arborescence, je lis la grandeur et la fugacité humaine, en chaque massif multicolore la fragilité et la force de nos destins passés et à venir. Et cette entité pérenne et multiple me renvoie aussi aux méandres de ma propre existence, comme si les noms exotiques de tous ces arbres m’étaient ancrage et envol ; le tulipier de Virginie me parle de cette Louisiane tant espérée et de Scarlett, mon héroïne préférée, dont j’ai donné le prénom à ma fille cadette…Le cèdre du Liban me rappelle mes amis poètes vivant de l’autre côté de Mare nostrum…Le magnolia ressemble à celui du jardin du Mail, à Castres, que j’arpentais avec ma grand-mère paternelle…

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Et que dire des statues, de toutes ces statues qui respirent l’éternité ? Les femmes au paon, les déesses, les gisants, tous ces esquifs de pierre, balisant nos promenades, veillant sur les vivants comme autant de gardiens emmurés dans ces parcs aux murmures…Les amants enlacés du parc thermal de Luchon rappellent étrangement les amoureux de Montauban ou d’Albi, comme si chaque jardin offrait un refuge à toutes les amours du monde…Car voilà bien une autre image pérenne que ces amoureux « qui se bécotent sur les bancs publics », gravant leurs prénoms sur le bois usé des charmilles et se tenant par la main ; antichambre des familles qu’ils constitueront un jour, le parc est comme une aube, lumineuse et forte.

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Parfois aussi résonne de la musique : fanfare estivale, accords de tango, quelques notes de jazz, elle s’échappe du kiosque en papillonnant vers les badauds, ritournelle estivale rassurante et légère. Chaque kiosque est unique, malgré sa rondeur immuable, parfois aérien et précieux comme à Mazamet la parpaillote, contrastant avec la lauze triste de la ville embourgeoisée, voire même de béton, comme l’extraordinaire kiosque de la Place Pinel, à Toulouse, qui garde jalousement le son entre ses piliers aux mosaïques bleutés…

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Mes étés se passent ainsi, entre moiteurs et habitudes, bercés par cet ailleurs si proche de mes jardins en villes. Je sais les lianes des forêts lointaines et les vagues turquoise des au-delà insulaires, je sais les maquis et les genêts, les fleuves et les bateaux, les capitales et les cathédrales, les frontières à passer et les passeports à montrer, mais ils ne me manquent plus. Je suis la promeneuse, je suis la nonchalante, capitaine d’un vaisseau immobile et moussaillonne des mémoires, je parcours les eaux fortes de ces végétations soignées comme une Alexandra David-Neel du pauvre, et chaque allée m’est grande découverte, chaque plante mille fois répertoriée me comble et me séduit.

Un jour, peut-être, je partirai. Mais je me doute déjà que c’est dans les jardins immenses que j’aimerai le plus Berlin, que les parcs Viennois me seront une allégresse, que je demeurerai des journées entières à Central Parc, aucun gratte-ciel n’étanchant plus mon émerveillement que les écureuils qui s’élanceront d’arbre en arbre devant les joggeurs new yorkais…

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Dans le kiosque à musique écrit Louisa Paulin…

 

 Entourée de vallons, de torrents et de rêves,

Je parcours la montagne en recherche de vents.

Parfois biche éperdue, mes amours toujours brèves,

Je ressemble à l’aiglonne, chevauchant mille temps.

 

Les sentiers aux sapins me murmurent des cris ;

Tout là-haut dans l’alpage, le silence sourit.

Un nuage frissonne, et au loin un orage

Parcourt sans m’effrayer mes romans aux cent pages.

 

Les eaux vives des thermes, telles fées bienfaisantes,

Sont la source apaisante de l’histoire sans tain :

Crinolines et cerceaux, dames blanches et passantes,

 

Parc thermal où curistes, depuis hier à demain,

Se promènent élégants, en allées chuchotantes.

Dans le kiosque à musique écrit Louisa Paulin…

https://fr.wikipedia.org/wiki/Jardin_des_plantes_de_Toulouse