Cent vers pour un centenaire #14/18 #commémoration #11novembre

Cent vers pour un centenaire

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Groupe de poilus. Archives municipales d’Orléans

 

Quand la fleur au fusil ils quittaient leurs village

Une joie sans pareille leur riait au visage :

Les enfants jubilaient, les anciens sur les bancs

Leur criaient de tuer chaque sang allemand.

Mais les mères en larmes, effondrées et sans voix

Les suivaient par les prés et les routes et les bois,

Caressant jusqu’au bout de tendresse infinie

Ces conscrits si souvent à l’orée de la vie,

Des fiancées serrant sur leurs corsets lacés

Les photos dentelées aux sourires lissés.

Et là-bas dans les plaines et vallées d’outre-Rhin

Mêmes scènes de liesse appelaient le destin…

L’uniforme était beau au regard des Poilus,

Képis rouges brodequins contre casques pointus,

Quand garance faisait de tous ces pantalons

Un écho innocent de tant de garnisons

Qui bientôt baigneraient dans carnage carmin

Des tranchées carnassières aux barbaries sans fin.

Fièrement on marchait en promenant musettes,

Cartouchières au repos et calmes baïonnettes,

Sans savoir que la guerre, qu’on nommait « der des der »

Deviendrait pour quatre ans synonyme d’enfer.

Ils quittaient berge tendre où sommeillait Garonne,

Traversant mille ponts, découvrant Loire et Rhône,

Pour venir tels oiseaux de sombres migrations

S’échouer dans les boues en agitant fanions,

Marionnettes sans fils tenues par dirigeants

Qui sans pitié aucune condamnaient leurs enfants,

Quand le riche et le pauvre, cordonnier, avocat,

Médecin ou tailleur s’égorgeaient au combat.

Ils pensaient à leurs champs ou à leur cour d’usine,

Aux seins tout en blancheur de leur fée Mélusine,

En serrant sur leur cœur les vélins violets

Parfumés d’écritures de tant de fiancées…

Ils rêvaient de pain chaud et de vins capiteux

En rongeant leur pitance en leurs habits pouilleux,

Ils songeaient aux bouillons, aux poulardes garnies,

Aux fourneaux ruisselants de tant de mets rôtis,

Et quand les canons fous leur tonnaient aux oreilles

Ils hurlaient, rugissaient, et les balles abeilles

Piquaient vies au hasard en un ballet sordide,

En un cri effroyable quand tant de corps candides

Devenaient la charpie, la bouillie, la curée

Dont seuls quelques chanceux revenaient rescapés.

Et la boue de la Meuse accueillait sans vergogne

Bordelais Berlinois Albigeois Autrichien,

Quand un monde en folie faisait des orphelins

Au fil des méridiens, pères morts en héros

Pour les mères patries dont mille maréchaux

Confisquaient le futur, rendant les éclopés,

Dont les gueules cassées effrayaient les passants,

Aux villages endeuillés de Gascogne ou Brabant.

Mais certains tirailleurs aux yeux doux d’amadou

Venaient d’autres océans pour défendre debout

Cette France affamée de la chair à canon,

Jamais rassasiée des massacres aux clairons,

Les peaux noires et blanches reposant de concert,

Les espoirs en lambeaux revenus à la terre.

Qui dira les assauts à main nue, en plein vent,

De mitraille ennemie qui vous glaçait les sangs,

Le courage infini, les sacrifices vains

De tous ces appelés fauchés par le Destin,

Mais aussi la vaillance des briseurs de combats,

Des mutins audacieux réclamant sans fracas

Paix des armes et des corps en amour fraternel,

Qui souvent périront d’avoir bravé l’appel.

Les femmes se levèrent pour remplacer les pères,

Retroussant les jupons, jeunes filles ou grands-mères,

Labourant les sillons délaissés par époux,

Gagnant l’indépendance avec ces quelques sous,

Veuves dignes, mères seules, fiancées éplorées

Gardant toute une vie la mémoire fanée

D’un bien-aimé parti, comme on veille un bouquet.

Cent années ont passé depuis cet Armistice,

Des Noëls et des Pâques et puis tant de solstices,

Une autre guerre atroce a déchiré les âmes

Quand pourtant toute paix devrait être la flamme

De cette éternité qui se nomme espérance,

Qu’elle habite Allemagne ou notre douce France.

Cet hommage en corolle à tous les beaux soldats,

Aux vaillants aux mutins aux enfants morts là-bas,

Pour que cent ans plus tard plus jamais ne résonne

Autre cri que la PAIX que mille frères entonnent.

 

Sabine Aussenac.

 

Comme par un orage de coquelicots #commémoration #14/18

Am Geist… #11novembre #itinérancemémorielle #GrandeGuerre

Am Geist… #11novembre #itinérancemémorielle #GrandeGuerre

Kamen, place du marché

La Place du marché était noire de monde. La petite ville de Kamen, au Nord-Ouest de l’Allemagne, vivait au rythme de la guerre, gros bourg mi-paysan, mi-ouvrier frileusement rassemblé autour de son cœur aux jolies façades à colombages.

La foule se pressait autour des étals pourtant peu achalandés, malgré ce vent glacial venu des grandes plaines de l’est, presque de l’Oural. Pourtant, la Marche de Brandebourg et les grandes propriétés de Junkers étaient bien loin de la paisible Rhénanie, mais en ce mois d’octobre 1917, on eut dit que les nuages étaient poussés par un esprit prussien…Les femmes, surtout, occupaient l’espace, avec quelques enfants et de vieilles personnes courbées et tremblantes. Des groupes de jeunes filles se montraient des lettres couvertes de boue et de tâches en souriant, toutes à la légèreté de leurs espérances.

C’est ainsi que je l’imagine, cette bourgade endeuillée déjà par tant de disparitions, puisque là comme aux quatre coins du Reich, c’est un lourd tribut que les familles payaient au Kaiser… Oh, il n’était pas moins grand que « chez nous », le chagrin des mères et des femmes, et de tous les orphelins, lorsqu’arrivait le sinistre messager annonçant la perte ou la disparition d’un enfant du pays…Certes, l’Allemagne et ses gouvernants avaient déclaré la guerre à notre France, mais les cartes battues par les dirigeants dépassaient largement les volontés des peuples, et, au cœur de la boucherie sans nom, Poilus et soldats « ennemis » étaient voués à la même horreur…

Classe dirigée par Gertrud Bäumer

Vêtue de noir, une femme âgée avançait d’un petit pas incertain vers la place. Elle passa devant l’école où ses quatre fils avaient étudié, sous la férule de Mademoiselle Bäumer, avant que cette dernière ne rejoigne Berlin…Elle ne le savait pas encore, mais l’ancienne institutrice de ses enfants deviendrait ensuite journaliste, féministe et s’engagerait en politique, pactisant même un peu avec le diable… Elle les voyait encore, ses quatre garçonnets, toujours bien propres sur eux, s’égayer dans les brumes matinales en écoutant carillonner les cloches de l’église Saint-Paul, tandis que son mari partait travailler dans leur petite entreprise de fabrication de calèches… Une vie avait passé. Lente, pleine, lourde du sens du quotidien. Une vie de femme au service des siens, du lavoir de l’enfance aux automobiles de la modernité. Les saisons et les ans filaient entre les fenaisons et les neiges, et dans la jolie bourgade rhénane il semblait parfois que le temps se soit arrêté. Mais depuis quelques années les hommes partaient, et ne revenaient plus…

Mon arrière-grand-mère Sophie et mon grand-père Erich.

C’est drôle, comme le passé d’une famille peut partir en fumée en l’espace d’une ou deux décennies… Cela me sidère toujours de constater l’évanescence de nos vies, même si je le remarque déjà au sein même de ma propre existence, les enfants s’éparpillant si vite aux quatre coins du globe, les cousins s’ignorant au bout d’une seule génération… De la famille paternelle de mon grand-père allemand ne demeure qu’un acte de naissance et la légende familiale, que seule connaît d’ailleurs ma mère, celle des quatre fils de cette même famille disparus au cours de la Der des Der… Oui, le père de mon cher grand-père était tombé en France et reposerait au cimetière militaire allemand de Laon…Tandis que ses trois frères, mes arrière-grands-oncles, auraient aussi trouvé la mort…

J’ai tenté de faire quelques recherches, trouvant sur une liste de soldats allemands trois personnes portant le nom de « Neuhoff » et venant de la ville de Kamen… Un certain Wilhelm a été déclaré mort le 10 décembre 1914 ; un August le 11 novembre 1915 ; et un Friedrich-Wilhlem le 12 mars 1917… Un membre de la fratrie décimée manquerait donc à l’appel…

Hospice « Am Geist »

La vieille dame ne savait d’ailleurs plus très bien comment elle s’appelait, elle avait aussi oublié comment on faisait la cuisine et la lessive. Elle était bien incapable de se souvenir comment on faisait rôtir une oie pour Noël, ou comment on confectionnait les délicieux « Plätzchen » dont elle avait pourtant toujours régalé sa famille… Et ce n’était pas seulement à cause des victuailles manquantes…  On avait bien tenté de l’entourer, de la calmer, de lui dire que ses fils avaient donné leur sang pour l’Empereur, elle n’en avait cure. Sa belle-fille, Sophie, lui avait mis récemment l’un de ses petits-fils sur les genoux, mais même les yeux pétillants du petit Erich ne suffisaient plus à la sortir de sa léthargie. Son mari avait d’ailleurs parlé à ses brus en évoquant un internement à l’hospice « Am Geist », du moins pour quelques temps…

Elle vit arriver Sophie, qui était allée se promener au « Stadtpark » malgré le froid, pour faire respirer un peu d’air automnal au bel Erich et compenser l’absence de nourriture variée en cette pénurie de victuailles… La jeune femme titubait, comme si elle avait bu plusieurs verres de Schnaps, des voisines l’entouraient, son fils pleurait à chaudes larmes du haut de ses cinq ans, et elle se précipita en hoquetant dans les bras de se sa belle-mère.

Cette dernière s’effondra en hurlant. Elle ne devait jamais reprendre ses esprits. Son dernier fils, Friedrich-Wilhlem, le père du petit Erich, venait de mourir au combat.

Je ne suis pas certaine que l’annonce de décès de ce « Fritz » soit celle de mon arrière-grand-père, même si « Fritz » pourrait être un diminutif de « Friedrich-Wilhelm », et si le nom de sa femme (Sophie) et l’évocation d’un unique enfant pourraient correspondre à l’existence de mon arrière-grand-mère, que j’ai si bien connue et que j’adorais, et de mon cher « Opa » allemand, que j’appelais d’ailleurs « Papu »… La date du décès trouvée sur le net du soldat « Friedrich-Wilhelm Neuhoff », annoncée en mars 1917, ne correspond pas à ce faire-part de novembre 1917… Mais qu’importe… Même si la petite histoire ne colle pas tout à fait à la « grande », c’est bien l’Histoire qui a broyé inexorablement une famille entière de la petite ville de Kamen, tout comme elle a décimé des milliers d’autres familles du Rhin à l’Elbe, et dans l’Europe entière, sans compter tous les morts venus des « colonies » défendre ce que les dirigeants appelaient les champs d’honneur…

En cette semaine d’itinérance mémorielle, je ne pouvais pas, étant née de l’amour d’une jeune Allemande pour un jeune Français en 1961, alors même que mon grand-père français avait été résistant et mon grand-père allemand engagé dans la Wehrmacht (puis de longues années prisonnier de guerre à l’est…), ne pas évoquer la mémoire des soldats allemands « morts pour leur patrie », après avoir fait renaître dans d’autres textes la mémoire de nos Poilus…

Ces hommes étaient les mêmes hommes. Leurs cœurs n’avaient pas de frontières, leurs âmes se ressemblaient, ils étaient tous frères de sang, emportés par les folies des hommes et par la vague des haines et des volontés de puissance des « Grands »… De jeunes hommes merveilleux, des époux aimants, des pères formidables, des génies en herbe, des amis à la loyauté sans faille, qui aimaient la bière ou le vin, Hugo ou Heine, Berlin ou Paris, la bourrée ou la musique bavaroise selon leur pays d’origine…

Les quatre frères Neuhoff n’entreront pas au Panthéon comme Maurice Genevoix ni ne seront honorés comme le …maréchal Pétain, mais peut-être les lecteurs de ce texte auront-ils une pensée émue et respectueuse pour tous les jeunes soldats allemands fauchés par la Grande Guerre et décimés dans les Tranchées…

« Guerrière, l’Allemagne? Barbare, l’Allemagne? Qu’en savez-vous? »

Maurice Genevoix, « Ceux de 14 »

 

Mon grand-père, orphelin de père…
Kamen, aujourd’hui Berkamen

***

http://www.stadt-kamen.de/kultur/haus-der-stadtgeschichte

Merci à Monsieur Badermann, conservateur du musée de Kamen, pour son aide précieuse, renforcée par ce site très instructif rapportant l’histoire de la ville:

Kamener Straßennamen: Am Geist

http://des.genealogy.net/search/show/6889566

https://fr.wikipedia.org/wiki/Gertrud_B%C3%A4umer

https://www.tourisme-paysdelaon.com/Decouvrir/Tourisme-de-memoire/Quelques-lieux-de-memoire-dans-le-Laonnois/Cimetiere-allemand-de-Bousson-a-Laon

https://www.100-jahre-erster-weltkrieg.eu/fr/home.html

https://www.braunschweiger-zeitung.de/videos/politik/article215731725/100-Jahre-Erster-Weltkrieg-Deshalb-reisen-nun-Jugendliche-nach-Verdun.html

Sonnet du Poilu #armistice2018 #GrandeGuerre

Sonnet du Poilu

 

Oh rendez-moi nos Armistices,

Mes tombes blanches et mes flambeaux,

J’y écrirai nouveaux solstices

En champs de fleurs sous ces corbeaux.

 

Bien sûr il y eut Chemin des Dames,

Verdun Tranchées et lance-flammes.

Mais en ce jour combien d’enfants

S’égorgent sous cent métaux hurlants ?

 

C’est cette femme au beau sourire

Offerte aux chiens en leurs délires,

C’est ce Syrien encore imberbe,

 

Criant Jihad, mort au désert…

Sans paradis. Juste en enfer :

Dormeurs du val sans même une herbe.

 

Comme par un orage de coquelicots #commémoration #14/18

Comme par un orage de coquelicots

Arthur Bourgail, tu es mort le 5 novembre 1918. Je vois ton nom au passage,  chaque fois que je descends du bus, au coin de ma rue.

Cent ans, cent ans déjà, aujourd’hui, que ton beau sourire s’est effacé au détour d’un obus ou d’une embuscade, et que tu es tombé, comme ils disent, « au champ d’honneur », ta capeline bleu horizon rougie comme par un orage de coquelicots.

Je t’imagine petit garçon, grandissant non loin de notre place Pinel, qui ne s’appelait d’ailleurs pas encore ainsi, puisqu’elle n’a été baptisée du nom de ce syndicaliste qu’en 1929… Ton père prenait sans doute le tramway pour revenir de son travail au centre-ville, puisque depuis le 12 avril 1910, le tramway hippomobile était devenu électrique, et que le conducteur annonçait « Tïn, tïn, Còsta Pavada » en arrivant non loin des belles toulousaines de notre Côte Pavée…

Arthur, petit Arthur, je gage que tu as fréquenté, bel enfant brun aux yeux de braise, le collège du Caousou, puisque ce dernier, malgré les lois du « petit père Combes », ouvrait encore ses portes à l’aube du vingtième siècle, avant de fermer, le 23 décembre 1912, et de devenir un hôpital durant la der des der… Tu jouais au cerceau, aux quilles, et tu apprenais les poésies de Victor Hugo avant de rentrer goûter dans ton jardin, dont les lilas embaumaient à chaque printemps, dans quelque ruelle ensoleillée croisant l’avenue de Castres…

J’espère, cher Arthur Bourgail, que tu as eu le temps d’être heureux. Que tu as aimé apprendre, que tes professeurs ont loué ton intelligence, que tes études, peut-être à Paris, si tu as eu le temps d’y « monter », ou tout simplement dans quelque faculté toulousaine, ont fait de toi un jeune homme curieux et passionné. Je te rêve, dans ton costume élégant, arpentant fièrement les allées du Jardin Royal au bras d’une délicieuse jeune femme pétillante et amoureuse, que tu courtiseras ardemment juste avant de partir au Front… Je vous souhaite des baisers fougueux et des étreintes douces, et de longues lettres aux pleins et aux déliés violets parfumés de pétales de roses, que tu serreras contre ton cœur, la nuit, pour oublier la pluie de feu de fer de sang.

Je pense à ta fiancée, Arthur, à ces torrents de larmes versées, à sa vie blessée, amputée de l’espérance, brisée, tout comme la tienne, par la folie des hommes… Je pense à ta mère, Arthur, qui se vêtira de noir le restant de sa vie, comme tant de voisines, devant lesquelles on s’inclinait en silence, sans oser évoquer le nom des fils disparus. Je pense à ton père qui fièrement te laissa partir défendre une patrie qui lui vola son âme.

Et, surtout, je pense à toi, plongé, à peine sorti de l’adolescence, dans l’enfer des tranchées, si loin de ta ville rose et de l’eau verte du Canal, embourbé dans la nuit indicible des combats, volé à la vie par la barbarie des gouvernants impavides, victime innocente et oubliée d’une guerre inutile, comme toutes les guerres… Je pense à tout ce que tu n’auras pas fait, pas vu, pas vécu, à ta ville qui va grandir sans toi, à cette femme qui portera d’autres enfants que les tiens, à ton nom qui n’existe aujourd’hui que sur ce monument adossé à une école mais que les enfants, plongés dans les écrans des portables, n’ont sans doute jamais lu…

Je ne t’oublie pas, Arthur Bourgail. Tu n’as pas eu de rue de Toulouse à ton nom, google ne te connait pas, ton nom d’ailleurs n’existe pas sur les moteurs de recherche, il manque le « h » qui orne les « Bourgailh », eux, beaucoup plus présents… Mais je ne veux pas t’oublier. Tu es parti six jours, six jours seulement avant la signature de l’Armistice, six petites journées de novembre qui ont séparé ta mort de la fin de cet interminable conflit. Il s’en est fallu de si peu pour que tu rentres à Toulouse, comme tes camarades épargnés, non pas la fleur au fusil mais la rage et la peur au ventre, mais, au moins, en vie… Tu aurais sans doute gardé pour toi la bouillie innommable des Tranchées, préférant épargner tes parents et ta Douce, et puis tu aurais repris le cours de ta vie, même si tu étais revenu unijambiste ou borgne…

Mais non : le destin, ce farceur de destin, en a décidé autrement, et, en ce 5 novembre 1918, a fauché ta jeune vie de Poilu.

Arthur Bourgail, aujourd’hui tu reviens à la vie, à quelques jours des commémorations de la fin de la Grande Guerre ; je te rends, le temps d’une lecture, toutes les briques de notre ville rose, le clocher carillonnant de la basilique Saint-Sernin, les courbes de Garonne et les senteurs pastelières de Toulouse…

Tiens, prends ma main, je montre ta ville qui a un peu changé, regarde, le lycée du Caousou est toujours là, avec son magnifique parc boisé, et puis notre avenue qui dégringole vers le Canal, sans tramway, mais avec la ligne L1, et sur la place qui se nomme aujourd’hui Pinel il y a un magnifique kiosque aux poteaux murmurants… Regarde, la Place du Capitole est de plus en plus belle, et les grands marronniers du Jardin des Plantes abritent toujours des baisers au printemps…

Arthur Bourgail, aujourd’hui je t’adoube immortel.

« C’est bien plus difficile d’honorer la mémoire des anonymes que celle des personnes célèbres. La construction historique est consacrée à la mémoire de ceux qui n’ont pas de nom. » Walter Benjamin

Sabine Aussenac.

***

Je t’interdis d’aller faire la guerre…Hommage aux Poilus…

Lorelei et Marianne, j’écris vos noms: Duisbourg, le 22 février 2016

Lorelei et Marianne, j’écris vos noms:  autofiction sur le thème des relations croisées entre l’Allemagne et la France, des années cinquante à nos jours, par le prisme de lettres imaginaires échangées au sein d’une famille franco-allemande.  Des lettres écrites en allemand « répondent » en quelque sorte à ce panorama, sur mon blog allemand, liens en bas de texte.

 

Cinquième  partie:

Duisbourg, le 22 février 2016.

 

Ma chère maman,

 

Ce petit paquet de surprises fraîchement achetées pour toi ce matin au grand centre commercial de Duisbourg : les confitures que tu adores, un peu de salami allemand, deux pains noirs, et pleins de journaux ! Mais tu sais, c’est vraiment pour te faire plaisir, parce que j’ai l’impression que contrairement à autrefois, on trouve presque toutes ces bonnes choses aussi en France, au LIDL, et beaucoup de magazines à la Maison de la Presse!

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J’ai pris un millier de photos de la maison de Papu et Mutti, du quartier de Wannheim, du centre-ville… Il me tarde de te les montrer. Duisbourg a complètement changé, tu ne reconnaitrais rien ! Bien sûr, les usines sont encore là, mais la ville ne présente plus cet aspect grisâtre qui était lié à la pollution et au charbon.

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Les bords du Rhin ont été aménagés, une sculpture de Niki de Saint-Phalle orne la grande rue piétonne, le Lehmbruck Museum draine des touristes venus du monde entier…

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Notre quartier, par contre, si l’on excepte la disparition des Anglais, n’a pas changé, le grand parc où je me promenais avec Papu est encore plus beau, même la « Bude » du coin de la rue est encore là !

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Les nouveaux propriétaires m’ont très gentiment reçue, je suis même revenue dans le jardin, bien moins beau toutefois qu’à notre époque…En buvant le café dans le salon, au pied de la baie vitrée donnant sur la terrasse que Papu aimait tant, je me suis souvenue de toutes les merveilleuses vacances que nous passions à Duisbourg : jamais nous ne vous remercierons assez de nous avoir fait grandir entre ces deux cultures, avec la richesse de deux langues, de deux regards sur le monde…J’ai essayé de raconter tout cela aux voisins, qui m’ont reçue avec émotion ; quelle chance cela a été pour nous que d’avoir pu vivre cette double appartenance, puisque nous aimions autant le soleil de notre Sud-Ouest que les cieux agités de ta chère Rhénanie, puisque nous étions choyés par ces grands-parents si différents et pourtant si aimants, qui ont su passer outre la guerre qui les avait opposés, puisque nous avons dès l’enfance chanté les comptines des deux pays et dégusté les spécialités culinaires respectives de la France et de l’Allemagne…

Bien sûr, et j’en ai parlé chez ton frère qui m’a accueillie avant-hier, nous avons aussi souffert parfois des différences qui opposaient nos deux cultures… Nous avons évoqué mamie qui te gourmandait quand toi, la protestante, voulait nous lire la Bible, puisque la catholique fervente qu’elle était ne jurait que par le Missel ; nous nous sommes souvenus des « bourdes » commises de part et d’autre du Rhin, de cette anecdote souvent racontée de Mutti demandant des pommes de terre lors de votre repas de noces, à Castres, ou des plaisanteries douteuses des voisins de papi et mamie évoquant la belle-fille « boche »… Mais ton frère, lui aussi, garde surtout en mémoire les repas de famille dans nos maisons de campagne, lorsque, dans l’une des trois maisons de la Provinquière, les langues se déliaient, en patois comme en allemand, au gré des verres de rosé et des belles tranches de gigot !

Papu au hameau de la Provinquière
Papu au hameau de la Provinquière
Papi et mamie, les grands-parents français
Papi et mamie, les grands-parents français

Nous pouvions presque entendre encore le bruit des boules de pétanque lorsque, à la nuit tombée, mes deux grands-pères jouaient, béret sur la tête, devant le lavoir, deux anciens ennemis réconciliés par la bonne chère et par leurs quatre petits-enfants bilingues, si heureux de ces étés au hameau où s’élevaient les maisons de campagne de leurs grands-parents français et allemands et de leur oncle !

Je ne saurai jamais, je pense, si je me sens davantage Française ou Allemande. En fait, je crois qu’en France, j’aime à revendiquer mon origine allemande, fière de mon deuxième pays qui a su surmonter les brûlures de l’Histoire, de ce pays qui a inventé l’écologie, qui a ouvert des bras aux Migrants, de ce « pays des Penseurs et des philosophes » que je dépeins avec passion à mes élèves…Mais dès que je suis en Allemagne, je redeviens «la Française », l’héritière notre pays des Lumières, me sentant d’une part obligée de faire preuve de l’élégance naturelle des Parisiennes, et rejetant d’autre part tous ces côtés maniaques qui me hérissent outre-Rhin : moi, traverser au vert quand toute l’avenue est dégagée ? Jamais !

Quoi qu’il en soit, j’ai été extrêmement heureuse de ce retour aux sources, même si je n’ai pas retrouvé la tombe de Papu. Tu sais, en parlant de tombes, il y a ici quantité de Migrants, ceux qui ont échappé à une mort certaine en fuyant leur pays en guerre, et je suis extrêmement reconnaissante à la Chancelière d’avoir ouvert ses bras à ces milliers de gens en détresse, à tous ces enfants qui, comme toi autrefois, étaient obligés de se coucher dans les fossés pour échapper aux bombes…Notre Allemagne rayonne aujourd’hui, au cœur de notre Europe, comme un phare bienveillant. Je vous remercie, mes chers parents, d’avoir été parmi les artisans de la paix et de la reconstruction !

Je t’envoie ce paquet accompagné de toute ma tendresse bi-nationale, embrasse papa de ma part, dis-lui que je lui rapporte du Schnaps !

 

Ta fille, Sabine.

 

Curriculum vitae

Rhénane

Pour les étés de mon enfance
Bercés par une Lorelei
Parce que née de forêts sombres
Et bordée par les frères Grimm
Je me sens Romy et Marlène
Et n’oublierai jamais la neige

Rémoise

Pour un froid matin de janvier
Parce que l’Ange au sourire
A veillé sur ma naissance
Pour mille bulles de bonheur
Et par les vitraux de Chagall
Je pétille toujours en Champagne

Carolopolitaine

Pour cinq années en cœur d’Ardennes
Et mes premiers pas en forêt
Pour Arthur et pour Verlaine
Et les arcades en Place Ducale
Rimbaud mon père en émotion
M’illumine en éternité

Albigeoise

Pour le vaisseau de briques rouges
Qui grimpe à l’assaut du ciel bleu
Pour les démons d’un peintre fol
Et ses débauches en Moulin Rouge
Enfance tendre en bord de Tarn
D’une inaliénable Aliénor

Tarnaise

Pour tous mes aïeuls hérétiques
Sidobre et chaos granitiques
Parce que Jaurès et Lapeyrouse
Alliance des pastels et des ors
Arc-en-ciel farouche de l’Autan
Montagne Noire ma promesse

Occitane

De Montségur en Pays Basque
De la Dordogne en aube d’Espagne
Piments d’Espelette ou garigues
De d’Artagnan au Roi Henri
Le bonheur est dans tous les prés
De ma Gascogne ensoleillée

Toulousaine

Pour les millions de toits roses
Et pour l’eau verte du canal
Sœur de Claude et d’Esclarmonde
Le Capitole me magnétise
Il m’est ancre et Terre promise
Garonne me porte en océan

Bruxelloise

Pour deux années en terre de Flandres
Grâce à la Wallonie que j’aime
Parce que Béguinage et Meuse
Pour Bleus de Delft et mer d’Ostende
En ma Grand Place illuminée
Belgique est ma troisième patrie

Européenne

Pour Voltaire Goethe et Schiller
Pour oublier tous les charniers
Les enfants blonds de Göttingen
Me sourient malgré les martyrs
Je suis née presqu’en outre-Rhin
Lili Marleen et Marianne

Universelle

Pour les mots qui me portent aux frères
Par la poésie qui libère
Parce que j’aime la vie et la terre
Et que jamais ne désespère
Pour parler toutes les langues
Et vous donner d’universel.

Première partie :

http://sabineaussenac.blog.lemonde.fr/2016/02/26/de-lorelei-a-marianne-duisbourg-le-18-juillet-1958/

Deuxième partie :

http://sabine-aussenac-dichtung.blogspot.fr/2016/02/von-der-lorelei-bis-zu-marianne-castres.html

Troisième partie :

http://sabineaussenac.blog.lemonde.fr/2016/02/26/de-lorelei-a-marianne-reims-le-8-juillet-1962/

Quatrième partie :

http://sabine-aussenac-dichtung.blogspot.fr/2016/02/lorelei-und-marianne-albi-den-12oktober.html

 

 

Lorelei et Marianne, j’écris vos noms: Reims, le 8 juillet 1962

Lorelei et Marianne, j’écris vos noms: autofiction sur le thème des relations croisées entre l’Allemagne et la France, des années cinquante à nos jours, par le prisme de lettres imaginaires échangées au sein d’une famille franco-allemande.  Des lettres écrites en allemand « répondent » en quelque sorte à ce panorama, sur mon blog allemand, liens en bas de texte.

Troisième partie:

 

 

Reims, le 8 juillet 1962

 

Mes bien chers parents,

 

Vous n’allez pas le croire, mais c’est vrai : j’ai eu la chance aujourd’hui d’être assis dans la cathédrale de Reims et d’assister à la cérémonie réunissant le Général de Gaulle et le chancelier Adenauer, tandis que Gesche gardait notre petite Sabine dans notre appartement…J’ai eu la chance de faire partie du public, de par mon mariage avec notre belle Gesche…

Vous pouvez imaginer quelle a été mon émotion, en voyant ces deux grands hommes parler de la réconciliation de nos deux pays, cette réconciliation que Gesche et moi-même vivons tous les jours depuis notre rencontre, et qui est symbolisée par l’existence de notre fille ! Oui, la France et l’Allemagne sont à nouveau réunies dans la paix, comme l’a souligné notre cher Monseigneur Marty –vous le savez, il est de chez nous, du sud !- avec son accent rocailleux, en parlant de la fraternité entre les hommes :

« Pourquoi ne se rencontreraient-ils pas aujourd’hui et demain pour se connaître, pour se respecter, pour s’estimer, pour s’aimer, pour s’aider? »

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Je vous laisse imaginer l’immense émotion et la ferveur qui ont régné dans la cathédrale, sous le sourire de l’Ange, et au-dehors, où une foule immense était venue accueillir nos deux chefs d’état.

L'Ange au sourire, cathédrale de Reims
L’Ange au sourire, cathédrale de Reims

 

C’est étrange, n’est-ce-pas, que ce premier poste de professeur ait guidé mes pas vers la Champagne…Je ne suis pas peu fier d’avoir été ce matin le témoin de l’Histoire, cette Histoire dont nous parlerons un jour, Gesche et moi, à nos enfants…

Votre petite Sabine grandit entre nos deux cultures. Je ne lui parle qu’en français, tandis que Gesche s’adresse à elle en allemand, et elle comprend déjà énormément de mots dans nos deux langues. Gesche continue aussi à cuisiner des plats de son pays mais apprend peu à peu à faire la cuisine française, elle est d’ailleurs ravie de notre déménagement qui se prépare pour les Ardennes, puisque la ville de Rimbaud sera encore plus proche de la Belgique et de son pays natal…

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Donnez-moi vite des nouvelles de mon cher Jacques. J’espère qu’il va bien et que vous avez de bonnes nouvelles depuis l’Algérie. J’ai eu de la chance d’être soutien de famille et de ne pas être mobilisé…Nous descendrons dans quelques jours pour les vacances et il me tarde de goûter le Milhas de maman et de t’aider pour les ruches, cher papa. Il fait bien gris, en Champagne, et les parfums et les couleurs de notre pays de Cocagne me manquent souvent…

Votre fils aimant,

 

Yvan.

PS : mes femmes vous embrassent.

Première partie :

http://sabineaussenac.blog.lemonde.fr/2016/02/26/de-lorelei-a-marianne-duisbourg-le-18-juillet-1958/

Deuxième partie :

http://sabine-aussenac-dichtung.blogspot.fr/2016/02/von-der-lorelei-bis-zu-marianne-castres.html

Quatrième partie :

http://sabine-aussenac-dichtung.blogspot.fr/2016/02/lorelei-und-marianne-albi-den-12oktober.html

Cinquième partie :

http://sabineaussenac.blog.lemonde.fr/2016/02/26/de-lorelei-a-marianne-duisbourg-le-22-fevrier-2016/

 

 

 

 

 

 

Lorelei et Marianne, j’écris vos noms: Duisbourg, le 18 juillet 1958

Lorelei et Marianne, j’écris vos noms: autofiction sur le thème des relations croisées entre l’Allemagne et la France, des années cinquante à nos jours, par le prisme de lettres imaginaires échangées au sein d’une famille franco-allemande.  Des lettres écrites en allemand « répondent » en quelque sorte à ce panorama, sur mon blog allemand, liens en bas de texte.

Première partie:

 

Duisbourg, le 18 juillet 1958

Mes biens chers parents,

Nous voilà arrivés dans la famille de Gesche, à Duisbourg. J’ai reçu un excellent accueil, les parents de ma fiancée sont charmants, sa jeune sœur et son petit frère aussi.

L’Allemagne ! Tu n’aurais jamais pensé, mon cher papa, n’est-ce-pas, que j’irai un jour en vacances en Rhénanie, si peu de temps après la fin de la guerre…Je me souviens encore des fusils que tu nous faisais cacher sous le toit de la grange, à Labastide-Rouairoux, et des « boches » que tes camarades du Maquis « descendaient »…Et je me souviens des réfugiés parisiens qui nous enviaient les jambons et toute la cochonnaille que maman préparait, quand eux-mêmes avaient eu si faim, en zone occupée…Je ne vous remercierai jamais assez, mes chers parents, de nous avoir, Jacques et moi, préservé de cette guerre, et de m’avoir permis d’accéder aux études par vos sacrifices, après la guerre…

Vous savez, je me rends compte en discutant avec les amis de Gesche et avec mes futurs beaux-parents – heureusement, Gesche traduit tout, car je ne me débrouille pas encore très bien !- que les Allemands aussi ont énormément souffert pendant la guerre…Les jeunes de mon âge parlent beaucoup des bombardements, des fossés où ils se cachaient des avions alliés, et de la faim qui les taraudaient, même lorsqu’ils avaient pu se réfugier à la campagne, comme Gesche et ses frères et sœurs dans le « Westerwald ». J’admire énormément ma fiancée, qui a rattrapé après la guerre tout son retard scolaire, grâce à son père qui a patiemment veillé sur sa scolarité, jusqu’à ce qu’elle devienne la brillante étudiante trilingue qui a séduit le Normalien que je suis, de par les multiples lettres que nous échangeâmes lorsqu’elle était fille au pair à Londres, après Paris…

Du reste, on ne parle pas ; j’ai su par un ami de Normale Sup’ que Duisbourg avait abrité un camp de concentration, mais ce sujet-là reste totalement tabou. Ma fiancée m’a raconté aussi que son père avait été enrôlé dans la Wehrmacht et avait été envoyé sur le Front de l’Est, dont il n’est revenu que plusieurs années après la guerre, après avoir été prisonnier des Russes et en ayant traversé toute l’Allemagne à pied…

La ville de Duisbourg a déjà été bien reconstruite. On voit encore les vestiges des frappes aériennes, car certains quartiers ne sont pas entièrement rénovés, mais je suis frappé de voir le courage de ce peuple qui, tout en étant anéanti par la défaite et l’occupation – les casernes anglaises sont toutes proches du domicile de Gesche-, s’est retroussé les manches pour déblayer les ruines et reprendre une vie « normale », malgré les horreurs du passé.

En bas à droite, la Bergische Landwehr et la maison...
En bas à droite, la Bergische Landwehr et la maison…

Mon futur beau-père m’a expliqué que la population de la ville ne connaît pas le chômage, et que Duisbourg reste le premier port fluvial d’Europe. Certes, depuis la crise du charbon, de nombreuses mines ont fermé, mais l’afflux de réfugiés et le boom économique lié à la réforme monétaire ont insufflé une belle dynamique à cette ville, dont les industries étaient déjà le fleuron de l’avant-guerre. J’entends à mon réveil toujours un bruit étrange dans le jardin : c’est ma future belle-mère qui balaye les poussières de suie, très envahissantes, sur l’allée menant au petit paradis fleuri de leur immense jardin ; vous seriez étonné par cette profusion de couleurs, alors que nous sommes au cœur d’une grande ville industrielle.

Les amis de Gesche sont extra, je retrouve avec eux l’ambiance de nos soirées parisiennes de l’ENSEEIHT ! Figurez-vous que nous avons organisé une surprise-party dans la cave de la grande maison, au pied d’un extraordinaire escalier au plafond tapissé de dessous de bouteille représentant des marques de bière !

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Une "surpat" dans la cave de Duisbourg...
Une « surpat » dans la cave de Duisbourg…

Ils savent s’amuser autant que nous, les jeunes Allemands, les jupes des filles se sont soulevées au son des saxos, et nous avons aussi joué au hula hoop, je vous montrerai des photos !

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Maman, je te rapporterai aussi des recettes de gâteaux et de plats. La mère de Gesche est un cordon-bleu hors pair, j’ai pu goûter à d’étranges spécialités comme du chou-rouge cuit avec des pommes et des saucisses…C’est aussi très amusant d’observer les différences au niveau des habitudes alimentaires : le matin, on nous propose un solide petit-déjeuner comportant aussi de la charcuterie et du fromage, tandis que le soir on nous sert un « Abendbrot », un « pain du soir », où on mange à nouveau essentiellement des tranches de pain garnies des mêmes choses que le matin ! ( Et le fromage, la saucisse…tout est découpé en tranches ! ) A midi, on ne sert pas d’eau à table, ni au restaurant d’ailleurs, – mais on peut commander de l’eau minérale qui est systématiquement gazeuse ! Quant au vin, vous n’allez pas le croire : mon futur beau-père m’en propose après le repas du soir, nous sirotons ainsi d’excellents vins du Rhin assis sur la belle terrasse…

Sinon, nous regardons aussi beaucoup, et grâce à cela j’apprends très vite l’allemand, la…télévision ! C’est incroyable ! Beaucoup de ménages allemands possèdent déjà un poste, il y a une énorme différence avec la France ! Nous captons par exemple les chaînes NWDR et ARD, et je rêve de rapporter en France des appareils Grundig, de si bonne qualité. Je pense que lorsque je reviendrai en voiture je tenterai de passer la frontière avec un joli poste radio…

Je ne vous ai pas parlé de la maison : elle est magnifique, pleine de livres, de beaux meubles, de tapis…

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Une atmosphère chaleureuse s’en dégage, les parents de Gesche lisent beaucoup, reçoivent des amis, vont au théâtre…Mon futur beau-père possède un poste important dans l’une des usines, et avec sa mère, qui vit avec eux, nous sommes allés nous promener au bord du Rhin pour voir les immenses cheminées…La maison a deux salles de bain, deux toilettes, vous ne reviendriez pas de tout ce confort…J’ai vraiment l’impression que l’Allemagne a plusieurs longueurs d’avance sur la France de l’après-guerre. Et je découvre une ouverture d’esprit remarquable dans ma belle-famille, toujours prête à recevoir les amis des enfants, et accueillant à bras ouvert le jeune Français que je suis, alors même que nos deux pays ne sont affrontés récemment. Je suis heureux à l’idée de vous présenter bientôt ma deuxième famille, lorsque tous viendront à nos fiançailles !

Gesche aussi vous embrasse. Saluez Jacques, mon cher frère, de la part de votre

Yvan qui pense à vous.

Deuxième partie :

http://sabine-aussenac-dichtung.blogspot.fr/2016/02/von-der-lorelei-bis-zu-marianne-castres.html

Troisième partie :

http://sabineaussenac.blog.lemonde.fr/2016/02/26/de-lorelei-a-marianne-reims-le-8-juillet-1962/

 Quatrième partie :

http://sabine-aussenac-dichtung.blogspot.fr/2016/02/lorelei-und-marianne-albi-den-12oktober.html

Cinquième partie :

http://sabineaussenac.blog.lemonde.fr/2016/02/26/de-lorelei-a-marianne-duisbourg-le-22-fevrier-2016/

 

 

 

 

 

Je t’interdis d’aller faire la guerre…Hommage aux Poilus…

Je t’interdis d’aller faire la guerre…

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Chaque fois que je descends du 16, je jette un coup d’œil au Monument aux Morts de l’avenue Camille Pujol, dont les discrètes mosaïques ornent la façade de l’école primaire…

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Souvent, je ne vois rien, un peu courbée par une journée ordinaire, ou pressée de rentrer vers le calme de notre écrin de verdure de la Place Pinel. Mais parfois je prends le temps de conscientiser ce lieu de mémoire et de lire quelques noms, qui, soudain, quittent le marbre éternel et l’anonymat de l’Histoire…Une lecture silencieuse qui, entre un caddy chargé de cours ou de courses, un repas à préparer, des copies à corriger, un texte à écrire, des parents à appeler, se fait mémorielle, comme si cette seconde de lettres assemblées permettait la corporéité fugace d’un nom oublié depuis des lustres…

Hier, j’ai prêté une attention particulière à Pierre Montels, disparu le 20 août 1918, à Arthur Bourgail, tombé le 5 novembre, et aux huit autres noms dont les propriétaires ont été fauchés par la Grande Guerre dans les toutes dernières semaines de barbarie…Ces dix pauvres garçons, qui, par un clair matin d’été ou par une soirée embrumée d’octobre, si près de cette journée où un wagon devint symbole de paix retrouvée après l’armistice, ont succombé à quelques encablures de la délivrance, comme, bien des années plus tard, ma petite Anne disparut peu avant la libération du camp de Bergen-Belsen.

En Allemagne, justement, en cette année 1918, de tout jeunes gens tombèrent, eux aussi ; au hasard du net je trouve ce Philipp Süglein ou ce August Schmäling, âgés de 19 ans à peine…

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Et je ne doute pas que des centaines de tirailleurs sénégalais et de combattants nord-africains soient tombés, de la même façon, dans les dernières heures des combats, puisque 63000 hommes avaient encore été recrutés en Afrique Occidentale pour la seule année 1918, malgré l’hécatombe du Chemin des Dames où certains « bataillons noirs » avaient pourtant perdu plus de trois-quarts de leurs effectifs…

http://www.chemindesdames.fr/photos_ftp/contenus/HS_N_4-1.pdf

 

Hier, me figeant un moment devant le Monument aux Morts de mon quartier, avant les commémorations officielles, je me la suis imaginée, la jeune fiancée de Pierre Montels, qui habitait peut-être une petite « Toulousaine » dans quelque village aux briques roses, effondrée de douleur en ce 11 novembre 1918, quand les cloches de l’église sonneront d’allégresse alors qu’elle hurlera sa douleur non tarie depuis l’été, quand le glas avait résonné pour Pierre…S’appelait-elle Augustine ? Ou Victorine, ou Marie-Louise ? Elle se souviendra longtemps de l’unique baiser échangé sous le pommier du verger de son père, quand le beau Pierre lui avait juré qu’il resterait en vie, avant que la boue ne recouvre son cadavre mutilé en quelque baie de Somme…

Aujourd’hui pense aussi à la mère de August Schmäling, à cette Allemande qui, si loin de notre Garonne, vivait dans cette jolie petite ville de cure de Bavière, à Brückenau, sans doute dans une maisonnette nichée dans un vallon, ou non loin du parc thermal…

https://de.wikipedia.org/wiki/Bad_Br%C3%BCckenau

Y avait-il joué, le petit August, dans ce magnifique parc, poussant un cerceau ou chevauchant un cheval de bois sous les tilleuls, quelques années à peine avant de mourir déchiqueté, le visage encore poupon et imberbe, par une baïonnette, dans les dernières semaines de la der des ders ?

Et le père de ce dernier tirailleur sénégalais mort avant l’armistice, je le vois, lui aussi, assis devant une case sous l’implacable soleil africain, fumant et palabrant et attendant en vain le retour de son grand gaillard aux yeux d’ébène, qui courait plus vite que les gazelles et qui avait la force du lion, ce grand et beau jeune homme dont il ne pourra jamais enterrer le corps selon les coutumes de son village et que sa mère pleurera en silence quand elle voudrait hurler sa colère contre « la France, mère patrie » qui a volé son fils…

Oui, chaque fois que je descends du bus, je lève les yeux vers tous ces noms gravés dans un hommage de pierre et je tente, par ma modeste imagination de conteuse, de leur redonner une existence, au-delà des livres d’histoire et des hommages officiels, à ces jeunes gens fauchés par les folies des hommes. Et quand j’entends parler de tombes de Poilus menacées de disparition, ou que discutent sur les ondes des pseudos spécialistes qui, pour d’obscures raisons économiques ou politiques, voudraient que ce 11 novembre ne soit plus un jour férié, je frémis.

http://poesie.webnet.fr/lesgrandsclassiques/poemes/arthur_rimbaud/le_dormeur_du_val.html

Je frémis pour tous ces inconnus tombés avec deux trous rouges au côté droit, je frémis pour Barbara qui marche dans Brest souriante  épanouie ravie ruisselante quand un jour tonnera cette pluie de fer de feu d’acier de sang, je frémis et maladroitement comme le Déserteur j’écris ce texte à défaut d’une lettre à un président, parce que comme tous les poètes j’ai envie de crier « quelle connerie la guerre », toutes les guerres, les guerres bleu horizon, les guerres de clan, les guerres qui ont transformé des enfants juifs en savon, les guerres puniques, les guerres de Cent ans, les guerres d’Indépendance, les guerres de Sécession, les guerres où tout récemment dans notre belle Europe de jeunes Ukrainiens ont été massacrés, les guerres où l’on éventre les femmes enceintes à la machette, les guerres où l’on décapite les moines et les enfants, les guerres où l’on fait exploser des Tours Jumelles et les guerres où l’on tue des dessinateurs et des touristes…

https://www.youtube.com/watch?v=AW8kS7zjpyU

Je mélange tout ? Oui, sans doute, mais c’est bien d’enfants, de femmes et d’hommes dont il s’agit, et non pas de livres d’histoire. Toi, le jeune homme qui peut-être liras ce texte et qui, du fin fond de ton village d’Ardèche ou de ta cité grise et glauque, toi qui meurs d’envie d’aller en découdre avec de prétendus Infidèles et peut-être même d’aller égorger quelque soldat français dans une caserne, voire même de faire exploser un train où de belles jeunes filles partiraient en gloussant vers leurs vacances, demande-toi si tu n’as pas mieux à faire de ta vie que d’obéir à des ordres prétendument divins et d’aller servir de chair à canon, demande-toi si ta vie ne vaut pas mieux que d’être offerte en pâture à la barbarie…Pense à ces Pierre, à ces August dont je viens de te narrer la courte vie, pense à ces pommes qu’ils aimaient croquer, aux hirondelles qu’ils aimaient voir tournoyer sur leurs villages,  aux bouches vermeilles des filles qu’ils aimaient embrasser, et pense à ta mère qui, lorsqu’elle t’a tenue dans ses bras au bout de longs mois d’impatience, quand ton premier souffle de vie a été comme un premier matin du monde, a caressé ta peau douce de nouveau-né en t’offrant tendrement à l’univers. Pense que les hommes, comme dit le poète, sont faits pour s’entendre, pour se comprendre et pour s’aimer…

https://www.youtube.com/watch?v=2H6wYvXq7P4

En ce 11 novembre, moi, je pense à toi, et je t’interdis d’aller faire la guerre.

http://sabineaussenac.blog.lemonde.fr/2014/11/11/sonnet-du-poilu/

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Sonnet du Poilu

 

Oh rendez-moi nos Armistices,

Mes tombes blanches et mes flambeaux,

J’y écrirai nouveaux solstices

En champs de fleurs sous ces corbeaux.

 

Bien sûr il y eut Chemin des Dames,

Verdun Tranchées et lance-flammes.

Mais en ce jour combien d’enfants

S’égorgent sous cent métaux hurlants ?

 

C’est cette femme au beau sourire

Offerte aux chiens en leurs délires,

C’est ce Syrien encore imberbe,

 

Criant Jihad, mort au désert…

Sans paradis. Juste en enfer :

Dormeurs du val sans même une herbe.

 

http://sabineaussenac.blog.lemonde.fr/2014/05/07/les-mains-de-baptistin-une-nouvelle-en-memoire-aux-victimes-du-rwanda/

 

 

Sonnet du Poilu

 

 

 

Moissac, Monument aux morts, mars 2011
Moissac, Monument aux morts, mars 2011

Sonnet du Poilu

Oh rendez-moi nos Armistices,
Mes tombes blanches et mes flambeaux,
J’y écrirai nouveaux solstices
En champs de fleurs sous ces corbeaux.

Bien sûr il y eut Chemin des Dames,
Verdun Tranchées et lance-flammes.
Mais en ce jour combien d’enfants
S’égorgent sous cent métaux hurlants ?

C’est cette femme au beau sourire
Offerte aux chiens en leurs délires,
C’est ce Syrien encore imberbe,

Criant Jihad, mort au désert…
Sans paradis. Juste en enfer :
Dormeurs du val sans même une herbe.

Sabine Aussenac.

http://www.amazon.fr/Prends-beaut%C3%A9-po%C3%A8mes-Sabine-Aussenac-ebook/dp/B00E8D9V0K/ref=asap_B00K0ILDZS_1_1?

http://www.thebookedition.com/fiat-lux-sabine-aussenac-p-116155.html