Je vous souhaite un torrent et des oiseaux sauvages #vœux 2017

 Je vous souhaite un torrent et des oiseaux sauvages

 

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Je vous souhaite un torrent et des oiseaux sauvages, et ces grues qui s’envolent vers leurs pays lointains, et aussi des enfants aux yeux gourmands et sages, dévorant des bonbons comme au premier matin.

Je vous souhaite la joie, qui crépite et qui chante, surprenante parfois et allégresse enfin, la joie des collégiennes qui pouffent et qui pépient, oiselles folles dansant à l’orée de leurs vies.

Je vous souhaite du pain fleurant bon la campagne, le pain d’avant les villes, tout gonflé de levain, avec mies ondulantes, le pain aux belles tranches toutes ornées de saindoux.

Je vous souhaite du temps, celui qu’on apprivoise, le temps de ces horloges au balancier serein, le temps qui goutte à goutte nous ramène au silence, à tous ces autrefois qui nous voulaient du bien, le temps des diligences, des voyages en bateau, du transsibérien et des péniches lentes.

Je vous souhaite printemps débordant de jonquilles, avec des prés si verts qu’on en oublie la nuit, et puis mille clairières où palpite une biche, ses grands yeux vous offrant la confiance et la paix.

Je vous souhaite la mer, une plage au matin qui se donne au soleil, quand vaguelettes tendres sont caresses à nos âmes, et puis ce sable blanc, tout ourlé de destin.

Je vous souhaite des livres, des romans incroyables, et tant de nuits passées à en suivre la vie, et puis de vrais poètes, qui vous offrent en un mot l’univers paradis.

Je vous souhaite la foule qui ondule aux gradins, et puis les ballons ronds comme autant de sourires, mais aussi l’Ovalie, que chacun soit heureux.

Je vous souhaite ce ventre nubile et jaillissant qui soudain portera de doux rires à venir, et aussi les mains douces de cette aïeule folle, acceptons de l’aimer quand elle ne se sait plus.

Je vous souhaite l’été tout brûlant de cigales, le ressac qui murmure et les cheveux au vent, la montagne à gravir, le marché qui bourdonne, et mille mirabelles au panier rebondi.

Je vous souhaite la paix qui fait de nos déserts cette rose éclatante quand l’arme est déposée, la paix des lendemains, la paix dans les familles, la paix qui fraternise au Noël des tranchées.

Je vous souhaite un automne aux couleurs de vendanges, quand cette guêpe tangue d’avoir tant butiné, quand les grappes sont lourdes comme ventre de femme portant cette promesse comme on chante un secret.

Je vous souhaite l’amour, celui qui nous élève en calcinant joyeux tous nos doutes apaisés, celui des océans devenus des cours d’eau, quand le delta est source et la pluie fécondée, l’amour qui envahit, tourneboule et chavire, l’amour immaculé des amants de toujours.

Je vous souhaite des noces, des tablées de cousins, des épousailles folles, farandoles et festins, quand sous le grand tilleul on a dressé couverts, et que l’accordéon fait l’amour aux étoiles.

Je vous souhaite maisons aux draps de lin émus, surprenantes cuisines aux cuivres odorants, et des tapis moelleux qui rêvent d’Orient, quand un piano distrait rencontre un Darjeeling et que de la fenêtre on guette un beau retour.

Je vous souhaite un grand parc bondissant d’écureuils, des lilas audacieux, la chênaie toute fière, et cette roseraie qui ploie sous vermillons, la fontaine dressée vers ce patio dolent où comme en crinoline vous attendrez vos rêves.

Je vous souhaite un hiver tout ourlé de guirlandes, des cannelles enivrant le gingembre et le gui, des joues rosies d’enfants, un sapin odorant, et vos pas sur la neige qui crissent et qui s’enfoncent dans la ouate fragile de nos Noëls d’antan.

Je vous souhaite un travail, une tâche accomplie, ce qui relie les hommes et partage la terre, peut-être création, thaumaturge ou d’ilote, mais un travail surtout, pour demeurer debout.

Je vous souhaite courage si la nuit est partout, si un mal vous dévore, si la faim vous poursuit, si l’amour s’est enfui sous les traits d’une blonde, si on vous a trahi.

Je vous souhaite espérance des grands soirs aux drapeaux, quand on croyait en l’Homme en reniant les Dieux, car pour changer le monde il faut d’abord rêver.

Je vous souhaite des villes aux bruissements exquis, des klaxons en délire, des musées en folies, la culture partout, la musique hors les murs, le piano sur la place et les artistes en vol.

Je vous souhaite l’école en forêt buissonnière, l’instituteur qui rit et rassure et rayonne, les passions dévorantes pour l’atome ou le vers, l’école qui accompagne et le riche et le pauvre dans la fraternité.

Je vous souhaite des plages sous tous vos pavés, et l’imagination défiant les pouvoirs, des chars rouillant au loin, le lilas et les roses unis vers le destin.

Je vous souhaite mémoire de tant de vies des hommes, pour ne pas oublier les charniers et les camps, pour les enfants perdus à chérir dans les guerres, celles du temps présent, celles qu’on n’entend plus, celles qui surviendront malgré tous nos efforts.

Je vous souhaite la force, pour transcender l’horreur, les éclats des obus fracassant la Syrie, les migrants qui se noient dans cette mer atroce, les peurs du Bataclan et tous nos chers Charlie. Pour oublier Bruxelles et les cris des enfants, Nice vêtue de noir, Berlin ensanglantée et tous ces êtres éteints qui étaient de lumière, qui de notre planète ont fait un cimetière, pour oublier que l’Homme décapite et éventre, pour oublier les femmes qui partout sont souillées.

Pour oublier les maux, les souffrances et les nuits, ceux qui sont si malades, ceux qui errent sans vie dans nos villes sans cœur, pour oublier réel qui souvent n’est que fiel.

Je vous souhaite confiance en un monde nouveau, que l’Humain se relève, que tous les gens qui rêvent dessinent leurs destins, je vous souhaite de changer la vie, de transformer nos mondes, et que 2017 s’envole comme mille hirondelles vers un soleil nouveau.

 

http://www.rtbf.be/info/belgique/detail_le-djihad-d-amour-l-emouvant-message-du-mari-d-une-victime-des-attentats-de-bruxelles?id=9489481&utm_source=rtbfinfo&utm_campaign=social_share&utm_medium=twitter_share

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Le rossignol et la burqa…-une ancienne nouvelle…

Le rossignol et la burqa

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« Du voile abandonné jaillissait aube neuve, et la jeune fille, remontant sur la scène, dédia son prix à ses parents, à la Tunisie reconstruite, et à l’avenir.  Le rossignol avait gagné : son hymne à la nuit avait touché les cœurs. »

10 juin 2011

Elle osait à peine respirer. Par chance, le lourd tapis du couloir amortissait ses pas. En passant devant la chambre de ses parents, elle entendit le souffle lourd de son père, cette respiration hachée par le labeur. Arrivée devant la porte d’entrée, elle déverrouilla un à un les trois loquets ; année après année, elle avait apprivoisé ces serrures, crochetant son propre logis…

Pieds-nus, elle se faufila sur le sol bétonné de la coursive, avant de pousser la porte de l’appartement d’en face. Elle regarda sa montre ; parfait, elle était à l’heure : exactement 4 heures 30 du matin.

Huit ans. Huit ans déjà que Nour se levait, pratiquement toutes les nuits, à 4 heures 25. Elle n’avait même plus besoin de réveil, réglée comme une horloge, sautant de son lit nuit après nuit, quelle que soit la fatigue accumulée durant la journée. Sa lourde tresse de petite collégienne avait cédé la place à une opulente chevelure auburn, coiffée à la diable ; ses yeux de princesse de l’Atlas s’étaient ourlés de khôl ; les rondeurs de l’enfance avaient disparu. Esther l’attendait, enveloppée dans son sempiternel peignoir rose, un bol de thé fumant à la main. Elles s’enlacèrent.

  • Comment va mon rossignol ce matin ? Pas trop fatiguée ?
  • J’ai fini la dissert sur Kant…je me suis couchée à une heure…
  • Ma gazelle, tu es meshugge, majnouna !!! Tu vas t’épuiser !

Nour éclata de rire en entendant sa vieille amie employer, comme à son habitude, ce mélange de yiddish et d’arabe. Ici, à la cité, c’était Babel, et, si les bandes s’entretuaient parfois pour un kilo d’herbe volée, les adultes, eux, avaient fini par fraterniser.

Puis elle souleva le couvercle du Steinway, caressa les touches, inspira profondément et s’élança, comme une enfant qui court vers sa mère. La musique lui tendait les bras. Et les premières notes des Nocturnes, le morceau qu’elle répétait pour l’audition de fin d’année, s’élevèrent dans la nuit, se heurtant aux murs capitonnés du salon d’Esther, prisonniers de cet intime, mais garants de la liberté d’expression de Nour. Car la jeune femme ne pouvait jouer qu’en secret, protégée dans l’alcôve bienveillante de sa voisine, sous l’œil aveugle de la cité  endormie.

12 juin 2011

La petite cuisine sentait le thé à la menthe et l’amlou, cette pâte d’amandes et de miel au parfum ensoleillé. Fatima, la maman de Nour, fabriquait des pâtisseries pour les grandes surfaces de la cité.

  • Nour, ma fille, prends encore un peu de thé !
  • Maman, tu sais bien que je ne peux rien avaler le matin…Allez, je file au métro, j’ai une colle de français. A ce soir !
  • Va, ma fille, et fais attention à toi !

Nour dévalait déjà les escaliers quatre à quatre. Le vieil ascenseur était en panne, une fois de plus. Devant la barre HLM, la cité s’éveillait, radieuse sous le soleil toulousain, malgré les carcasses calcinées, les canettes abandonnées et les papiers gras. Sous un ciel inondé d’hirondelles, le lac de la Reynerie miroitait. Un court instant, Nour s’imagina être sur une plage tunisienne…

La rame bondée se frayait un chemin à travers la ville rose. Assise sur un strapontin, la jeune fille pianotait, inlassablement, sur ses genoux. Il ne restait que quinze jours avant l’audition, et à peine dix avant le concert aux Jacobins…Nour savait que sa vie entière se jouerait, là, en quelques heures, en quelques minutes, lorsque ses notes deviendraient, ou pas, un passeport pour une nouvelle liberté. Elle songea à ses cousins de Tunisie, aux cris et aux morts, mais aussi aux extases de la liberté retrouvée. Elle se sentait, elle aussi, dépositaire d’une révolution.

Elle revit la petite fille aux joues rondes, et David, son voisin et ami, le petit fils d’Esther. Tout étoilés de sueur, les deux enfants étaient montés boire un peu de jus de grenade ; en se régalant, Nour avait écouté jouer la vieille dame, et avait immédiatement compris que cette eau là la désaltèrerait à jamais. En un instant, elle était tombée amoureuse de la musique et du piano, tout comme elle l’était déjà de David, depuis sa plus tendre enfance, depuis ces longues vacances que le petit parisien passait chez Esther, lorsque ses parents, concertistes, partaient en tournée.

Ce jour là, Nour et sa voisine avaient scellé un pacte, malgré leur grande différence d’âge, malgré les luttes fratricides qui opposaient leurs peuples ; la musique les fit sœurs de sang. Mais ce pacte devint rapidement une alliance de l’ombre. Nour avait encore en mémoire les hurlements de son père lorsqu’il avait découvert cette arche de l’Alliance. En se rendant compte que sa fille passait désormais plus de temps chez leur voisine juive qu’à aider sa mère en cuisine, il était sorti de ses gonds et avait menacé l’enfant d’un exil au « bled » et d’un mariage arrangé.

Ce jour-là, la musique de Nour perdit la vue. Elle devint l’Helen Keller de sa cité, une Helen Keller inversée, à qui la nuit, mystérieusement, rendait soudain la parole, la vue, l’ouïe, tous ces sens en kaléidoscope de beauté, restitués chaque matin à 4 h30…Affectueusement, Esther nommait sa jeune amie « ma princesse aux mille et une notes ». Car comme Shéhérazade, qui racontait chaque soir une histoire à son sultan pour avoir la vie sauve, Nour jouait pour sa vie. Certes, en cachette, dans l’opacité du monde cloîtré de l’appartement d’Esther, mais avec l’intime conviction que seules ces respirations-là la maintenaient en vie, lui donnaient la force d’affronter son quotidien.

Car il lui en avait fallu, de la volonté, à la petite collégienne de banlieue, pour se hisser jusqu’en hypokhâgne, pour échapper aux terribles statistiques d’une société où la plupart de ses camarades, aujourd’hui, étaient soit déjà mariées au bled, soit en CAP de coiffure, quand elles ne restaient pas des journées entières à traîner, désœuvrées, sur les bancs de la cité. Nour avait même été pressentie par le proviseur du lycée du Mirail pour intégrer l’une de ces classes préparatoires spéciales « banlieues », mais elle avait préféré rester auprès des ses siens et fréquentait le prestigieux lycée Fermat, tout en suivant, là aussi, dans le plus grand secret, un cursus parfait au conservatoire de région. Et il semblait, aux dires de ses professeurs, et d’Esther qui la faisait répéter chaque nuit, que l’épure de son talent s’affinait au fil des ans.

Sa seule tristesse était ce terrible secret, qu’elle aurait tant voulu partager avec les êtres qui lui étaient les plus chers. Mais elle ne pouvait s’épanouir pleinement que durant ces heures nocturnes où ses notes se libéraient, comme ces fleurs dont le merveilleux parfum ne s’exhale qu’après le couchant…Oui, Nour était une Belle de nuit.

14 juin 2011

La classe retenait son souffle. La plupart des étudiants avaient les yeux rougis, car ils venaient juste d’entendre le texte de Salim, racontant la mort de son frère Abdel, un journaliste, lors des émeutes qui avaient ébranlé l’Egypte. Le concours était passé, et c’était par pur plaisir que les étudiants se réunissaient, en attendant les résultats de Normale. Ce jour-là, les professeurs de langue étaient à l’honneur, et les élèves parlaient des ponts entre les peuples, des langues qui se font passerelles, des libertés.

Nour lisait le texte qu’elle avait préparé pour son professeur de chinois. Mademoiselle Li Wong pleurait doucement, se demandant par quelle grâce cette jeune Française pouvait percevoir les méandres de l’histoire de son peuple. Mais elle devinait. Elle devinait que ce matin-là, la Garonne confluait avec le Yang Tsé, et que Nour, si elle réussissait son concours, irait bien plus loin que le café de Flore. Car la jeune littéraire ne se contenterait pas d’écrire….Nour lisait son texte « Liberté, je joue ton nom ».

L’air d’été bruissait de lumière. Des notes cristallines s’élevaient depuis le vantail de la petite chapelle de pierres blanches humblement dressée au milieu de ce pré tourangeau. Les Variations Goldberg de Bach semblaient se fondre au ciel d’azur et aux parfums estivaux. Les spectateurs, bien trop nombreux pour la modeste nef, couchés dans l’herbe, fermaient les yeux, bercés par la musique des anges.

Dans la douce pénombre, accueillie et protégée par les solides murs de pierre, la jeune pianiste jouait, les yeux fermés, cette partition qui l’avait à la fois hantée et soutenue de si longues années. Les images d’un autre temps se bousculaient dans sa tête. C’était la première fois qu’un public, à nouveau, l’entendait jouer. Elle devait se souvenir, une dernière fois, pour ne jamais oublier ceux qui n’étaient pas revenus. Elle jouait pour eux, et aussi pour l’insouciante petite fille qu’elle avait été, dont les yeux graves et le cœur pur avait rencontré, dans son pays du soleil levant, cette musique baroque qui s’était faite arc-en-ciel, alliance entre l’occident et l’orient, pont culturel, avant d’être brisée par les diktats insensés du Grand Timonier…

Des heures. Des jours. Des nuits. Des siècles. Au début de sa détention dans les geôles politiques chinoises, Zhu Xia Mei était arrivée à conserver une notion du temps, grâce au rapide de  Shanghai qu’elle entendait siffler chaque soir, mais depuis son transfert dans ce qu’elle supposait être les confins de la Mongolie, elle avait perdu même ce dernier repère. Elle gisait, ce matin-là, au milieu d’une mare de sang. Elle était à présent bien loin du pays de l’ici-bas. Sa sœur de cœur avait été tuée là, sous ses yeux, dans une infinie cruauté, et Mei entendait encore les affres de ses hurlements et les suppliques adressées à leurs tortionnaires. Elle n’avait plus qu’une envie : partir, mourir, elle aussi, fuir cette épouvante sans nom, les coups, les humiliations, cette déshumanisation qui avait fait d’elle, la jeune pianiste de renom, la belle jeune fille cultivée et lettrée, l’insouciante amoureuse des vents et des rêves, une bête apeurée, terrifiée, un squelette sans nom ni visage, qui, dans ses rares moments de lucidité, elle le savait, ressemblait à ces poètes juifs assassinés, à ces êtres englués dans la nuit et le brouillard, dont son professeur d’histoire française lui avait si bien expliqué l’atroce destin. Eluard lui revint soudain en mémoire.

« L’idée qu’il existait encore

Lui brûlait le sang aux poignets »

C’est ce que dit le condamné à mort dans « Avis »

Et Mei se récita intérieurement ce poème, les yeux mi-clos. Elle se souvint du vers suivant,

 «C’est tout au fond de cette horreur

Qu’il a commencé à sourire… »

Mei n’était plus dans sa geôle sordide. Elle n’entendait plus les chaînes des forçats, les gémissements des accouchées à qui l’on avait arraché leurs nouveaux nés, les rires gras et les insultes des gardiens si fiers de leurs humiliations. Mei était à nouveau cette petite écolière aux nattes sages, si pleine d’espérances et d’envies, qui ne vivait que pour la musique et la poésie. Mei était à nouveau cette adolescente passionnée de baroque et de littérature française, la plus brillante de sa promotion, toute entière bercée par la beauté du monde. A quatorze ans, elle avait fait la connaissance de Johann Gottlieb Goldberg, ce jeune prodige du clavecin qui avait enchanté le grand Kantor de Leipzig en jouant ses divines arias. Mei et Gottlieb avaient le même âge, et les quelques siècles qui les séparaient n’avaient guère d’importance. Leurs deux prénoms signifiaient « bénis des Dieux », et la jeune pianiste faisait l’admiration de publics immenses en interprétant ces Variations Goldberg qui, pour un soir, reliaient la Grande Muraille au Rhin. On l’avait surnommée la « Lorelei chinoise », elle, la petite nixe du Yang Tsé, et c’est justement cette sublime alchimie entre l’âme et la culture qui avait provoqué la hargne des dirigeants à son encontre.

Elle se redresse, relève la tête, et, elle aussi, du fond de son horreur, commence à sourire. Non, elle ne mourrait pas. Elle sortirait de ce camp, de cette pénombre pestilentielle, elle témoignerait de ces abjections. Et, surtout, elle jouerait à nouveau. Il lui semble entendre toutes ces voix chères qui s’étaient tues depuis longtemps, comme dans un rêve familier. Sa maman qui lui chantait des comptines au-dessus de son berceau de jonc tressé ; les psalmodies des bonzes qui murmuraient d’apaisantes litanies dans la douceur des encens ; son vieux professeur de piano, Monsieur Tran, dont la rigueur lui avait ouvert les libertés infinies de la création.

Elle n’est plus dans ce camp de Mongolie, elle n’est plus prisonnière de la folie des hommes. En un instant, elle abroge elle-même sa peine, elle brise ses chaînes et s’évade. Elle décide d’un soleil resplendissant et d’étoiles multicolores, elle se fait démiurge, et rejoint son camarade à quatre mains, bien loin des folies communautaires et des chasses aux sorcières contre l’esprit. Zhu Xia Mei décide de vivre, et, surtout, de jouer de la musique, et, ce faisant, de parcourir le monde comme si elle en était particule élémentaire et non plus privée

Elle joue. Des heures. Des jours. Des nuits. Des siècles. Sonates, arias, concertos, cantates, elle se fait femme-orchestre, symphonie d’un nouveau monde, libérant les notes de leur gangue de mort, explorant l’infini. Ses doigts martèlent la terre nue de son cachot, la pierre rêche des murs, l’argile sèche des briques qu’elle devait transporter. La nixe du Yang Tsé façonne les notes de sa poigne de fée, indifférente aux aboiements des gardiens, aux privations, aux abjections.

Et ce sont les Variations Goldberg qui l’aident à survivre, à relever l’âme, à garder le cœur haut et l’espérance folle. Lorsqu’elle joue les douces arias du vieux Jean Sébastien, elle n’est plus au fond de son enfer, mais elle vogue au-delà du Rhin, au-dessus des sombres forêts de sapins de Thuringe. Du pays des musiciens et des philosophes, qui avait engendré l’horreur, elle ne garde que la beauté, elle devient gardienne de l’âme allemande, doublement rebelle face à tous les fascismes de l’humanité, elle devient ambassadrice d’une paix qui ne peut qu’aboutir. Elle parcourt  toujours et encore les méandres de sa mémoire, révélant chaque variation à son souvenir, aiguisant les silences, fuselant les béances. Du néant surgit un être de lumière. Zhu xia Mei, petit papillon aveugle, se cogne à toutes les vitres de son ciel plombé, mais résiste, et répète, inlassablement, cette musique muette. Ces Variations qui n’étaient, au départ, que douce récréation pour un musicien presque fatigué, elle en fait une re-création, une genèse, elle en renaît, intacte, purifiée, libérée.

Les dernières notes s’estompaient dans l’azur tourangeau, tournoyant dans le ciel comme des hirondelles ivres de printemps. Le public, fasciné, se relevait, étourdi, ébloui d’infini. La jeune femme apparut dans le vantail de la chapelle, telle une jeune mariée, portée par l’amour et le rêve, par son amour pour la musique et par cette foi inéluctable dans la beauté du monde. Elle salua son public et s’inclina cérémonieusement devant lui, avant de laisser éclater son bonheur simple. « Que ma joie demeure… », écrivait Jean Sébastien.

18 juin 2011

Les élèves de la classe de Monsieur Leduc devaient ce jour visiter le musée de la Résistance et de la Déportation. Nour avait insisté pour qu’Esther leur serve de guide. Cette année-là, la poésie de la Shoah était au programme du concours, et la jeune fille n’avait pas seulement travaillé le piano chez sa voisine. Des heures durant, assises sur le canapé de la vieille dame, elles avaient lu ensemble Rose Ausländer et Nelly Sachs, et tous ces vers dépeignant les brasiers et les camps. Et après avoir joué ses Nocturnes, encore et encore, jusqu’à la perfection, Nour se plongeait dans une autre nuit, écoutant Esther lui dire les souffrances de la petite fille du ghetto de Varsovie.

Elle lui avait expliqué le numéro ancré dans sa chair, et les cris de Sarah, sa maman, concertiste, elle aussi, quand les soldats avaient détruit le piano à coup de hache, et brûlé les partitions de Chopin, et puis le train, et ces nuits où les femmes continuaient, malgré tout, à se dire des poèmes, à chantonner des chants yiddish…Et puis elle avait emmené Esther  écouter Imre Kertesz au TNT, et elles avaient ri, comme toute la salle, en entendant le délicieux vieux monsieur, Prix Nobel de littérature, critiquer Adorno et dire que oui, la poésie était possible après la nuit d’Auschwitz, et la musique, et la joie. Et Nour l’avait cité dans sa dissertation de concours, aux côtés de Sophocle : « Rien qui vaille la joie ! » Elle en avait aussi parlé à sa cousine, professeur de philosophie à Tunis, et les jeunes femmes savaient que les dictatures finissent toujours par s’effondrer.

A midi, Nour déjeuna avec David. Il était venu de Paris, puisqu’il avait terminé lui aussi son semestre à la Sorbonne, pour le concert aux Jacobins et à l’audition de fin d’année. Les deux jeunes gens longèrent ensuite Garonne, qui ondulait d’aise en cette superbe journée, et Nour expliqua à David que ce soir, elle jouerait voilée. Elle allait emprunter le niqab de sa tante Aïcha, très pratiquante. Car la presse serait là, pour l’ouverture anticipée du festival « Piano aux Jacobins », et elle ne pouvait prendre le risque de faire découvrir son secret juste avant ses examens au conservatoire. Elle serait incognito, une cendrillon en pantoufle de vair, et son Niqab de soliste serait sa robe arc-en-ciel.

La lune était pleine. C’était l’une de ces nuits où l’été explose en sa prime jeunesse, et le jour semblait avoir gagné pour toute éternité le combat pour la lumière. Le soleil, enfant capricieux, ne se résignait pas à quitter ce ciel encore bleuté, tandis que la lune dorait déjà les jardins du cloître des Jacobins. La presse avait mitraillé Nour, lorsque la jeune femme avait surgi en niqab sous le « palmier » de l’église, et ses professeurs l’avaient soutenue malgré les quolibets de la foule. De toutes manières, dès que les premiers accords des Variations Goldberg avaient jailli du piano installé au milieu des statues et des Simples, et que Bach s’était promené entre la sauge et le thym, et les gisants couchés sous les dalles, l’assemblée, médusée, avait oublié la burqa de la jeune fille. Ne demeurait que la musique. Déchirant la nuit comme une offrande.

Plus tard, presqu’au matin, les deux jeunes gens s’étaient assis sur un banc, sous les tilleuls de la promenade entourant la basilique Saint-Sernin. La ville rose dormait, Saint-Sernin sonnait matines, et David osa demander à Nour de l’épouser, lui murmurant qu’elle était, depuis toujours, sa Basherte, sa moitié. Et là, sous le clocher de la plus grande basilique romane d’Europe, au cœur de la ville refuge des républicains espagnols, une jeune française musulmane sourit en  répondant « Oui, habibi ! » à son roi David.

25  juin 2011

Ahmed et Fatima s’étaient mis sur le trente-et-un. Nour leur avait expliqué qu’il s’agissait d’une sorte de distribution des prix, organisée par le lycée à l’occasion des résultats de Normale Sup’. La Dépêche était ouverte sur la table basse. La une titrait sur « Le rossignol et la burqa », et la photo de « la mystérieuse concertiste » s’étalait en pleine page. Toute la journée, les commérages avaient couru dans la cité. La presse nationale s’était aussitôt emparée de l’affaire, France Info avait dépêché David Abiker, France 3 avait enquêté au cœur même de la cité.

Madame Delpoux, le professeur principal de Nour, attendait les parents de la jeune fille sur le parvis des Jacobins. Elle les accueillit en souriant et les informa d’un petit changement de programme. La distribution aurait lieu dans les locaux voisins du conservatoire, pour des raisons pratiques. N’osant rien répliquer à ce qu’il savait être une représentante de l’autorité éducative, Ahmed suivit sans broncher la jeune femme à travers le dédale de briques roses conduisant au conservatoire. Une foule nombreuse se pressait déjà à l’entrée, des parents, des enfants et des adolescents anxieux, et puis la presse, encore, mise dans la confidence par le directeur du conservatoire et par Esther ; car cette occasion serait belle, oui, de dévoiler à la fois un talent et un secret, et dire à un pays que en pleine crise identitaire que les femmes, courageuses, volontaires, et libres, malgré toutes les entraves des religions et des haines fratricides, étaient bien l’avenir de l’homme. Les professeurs de Nour connaissaient son histoire. Il était plus que temps que sa nuit devienne un jour.

Ahmed et Fatima furent conduits dans le grand auditorium. Interloqués, ils assistèrent au discours du directeur, puis aux premières auditions. Fatima, elle, avait déjà compris. Elle se doutait depuis si longtemps de ce que cachaient les cernes de sa princesse…Ahmed allait se lever pour maugréer, quand le silence de fit dans l’assemblée. Une jeune silhouette en niqab s’avançait vers la scène. Le directeur se tenait à ses côtés, et raconta brièvement comment « la jeune fille », dont il n’avait pas prononcé le nom, était devenue celle que la presse avait déjà surnommée « le rossignol à la burqa ». Il raconta les années de labeur, les privations de sommeil, la volonté, et la joie, la joie indicible lorsque l’on entendait jouer cette jeune femme. Elle allait donc jouer, après ces centaines de nuits de secret, les Nocturnes, qu’elle présentait pour le premier prix du conservatoire.

Nour s’inclina devant son public et joua. Elle joua pour l’adolescente émerveillée qui avait découvert Chopin et l’amour infini pour la musique. Elle joua pour Esther et pour Sarah, sa maman morte à Birkenau. Elle joua pour ses camarades de classe qui partageaient Nelly Sachs et Paul Celan avec elle, pour que la fugue de la mort ne revienne jamais. Elle joua pour ses amies de la cité, pour qu’elles trouvent, elles aussi, la place qui leur revenait dans ce pays que toutes aimaient. Elle joua pour la petite Mei aux longues nattes, pour ses années de prison, pour celle qui avait su recouvrer la liberté de penser et de jouer, sans jamais quitter l’espérance. Mais elle joua avant tout pour ses parents, qui avaient quitté leur soleil et la mer miroitante, pour sa grand-mère au bled, elle joua pour la femme qu’elle était devenue, nuit après nuit, pour avoir le droit, enfin, elle aussi, de jouer au grand jour. Et surtout, elle joua pour la paix. Car elle aimait un jeune homme de confession juive, depuis toujours, et elle voulait porter ses fils. Nour, dont le prénom signifiait « lumière », voulait enfin sortir de la nuit.

Un silence assourdissant succéda à la dernière note. Nour se leva.

Elle se dirigea vers le devant de la scène, et vit, à travers la fente de son niqab, ses parents, au premier rang, et David, aux côtés d’Esther. Tous pleuraient d’émotion. Alors, lentement, elle leva son voile, et la cascade de cheveux auburn jaillit autour de son visage éclairé par la grâce. Saisissant le micro que lui tenait le directeur, elle s’adressa à son père et lui dit : « Ismahli, ya abi », « pardon, papa ».

La foule, alors, se leva, se déchaîna, applaudit à tout rompre, pendant que crépitaient les flashs et que les roses étaient jetées par dizaines sur la scène. Ahmed et Fatima montèrent sur la scène, et Nour se jeta dans les bras de ses parents, avant d’aller embrasser Esther, puis David.

Du voile abandonné jaillissait aube neuve, et la jeune fille, remontant sur la scène, dédia son prix à ses parents, à la Tunisie reconstruite, et à l’avenir.  Le rossignol avait gagné : son hymne à la nuit avait touché les cœurs.

24 juin 2015

L’avion se posa sur la piste brûlante, et Nour serra la main se son époux en souriant. Dans quelques heures, elle jouerait dans la bande de Gaza, en compagnie des autres membres de l’Orchestre pour la Paix, cet ensemble composé de musiciens juifs et arabes. Les jumeaux Sarah et Farid étaient restés à la cité, et regarderaient la rediffusion du concert avec leurs deux grands-mères, puisqu’Esther faisait officiellement partie de la famille. Ahmed ne dirait rien, mais Nour savait qu’une larme de fierté coulerait dans son cœur. Et que tard dans la nuit, peut-être vers 4 h30, un peu avant la prière, il écouterait, encore et encore, les Nocturnes que sa fille avait enregistrés avec l’orchestre.

(Nouvelle ayant remporté le Prix de l’Encrier Renversé de Castres)

***

D’autres textes autour du vivre-ensemble ici:

http://sabineaussenac.blog.lemonde.fr/2015/09/02/jesuislalaicite-nouvelles-reflexions-poesies-et-theatre-autour-de-la-laicite/

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Le luth s’est brisé…#Jesuis Lahore

Lundi 28 mars, un enfant victime de l'attentat-suicide commis la veille, hospitalisé à Lahore

Mariam sourit à Mishael et Karen. Ses jumeaux, ses pépites, ses diamants, qu’elle a mis du temps à avoir, qu’elle désespérait de connaître un jour…Il fait un temps merveilleux à Lahore, un véritable temps de Pâques, la lumière semble vibrer de cette joie de la Résurrection, et à l’église, le matin, Mariam a senti toute l’espérance pascale lui redonner confiance, malgré les obscurités du monde…

Mishael est en train de pousser Karen sur les balançoires, au beau milieu du grand parc d’attraction de Gulshan-i-Iqbal. Elle les observe de loin, regarde la jupe à volants de la fillette et la casquette du petit garçon, autour d’eux des dizaines d’enfants s’ébattent, tous unis dans la joie de ce dimanche, heureux de cette pause festive. Les mamans sont assises, comme Mariam, sur les bancs, il y a aussi beaucoup de grands-mères qui dodelinent un peu de la tête ou qui sourient de leur bouche édentée. Aujourd’hui, il y a surtout des familles chrétiennes qui sont venues se détendre au milieu des pelouses et des manèges, en majorité des mamans, des grandes sœurs, des aïeules, toutes accompagnées de nombreux enfants, puisque les hommes sont plutôt rassemblés dans les cafés de Lahore…

Mariam fait un signe à la famille de Noor, sa meilleure amie depuis les bancs de l’université. Noor est médecin, et aussi maman de quatre enfants, qui courent à la rencontre des jumeaux en les appelant gaiement. Il y a l’aîné, Sunny, un beau garçon de 11 ans, dont les joues ont encore la rondeur de l’enfance, puis le petit Addy, qui vacille sur ses jambes potelées, suivis par leurs sœurs dont les tresses volent au-dessus de leurs belles robes à dentelles, Sana et Anam. Noor lui renvoie son signe, et malgré le brouhaha des rires d’enfants, malgré les bruits de la fête foraine qui bat son plein Mariam l’entend appeler son prénom avec allégresse, et elle se réjouit de serrer dans ses bras celle qui lui est aussi proche qu’une sœur. Ensemble, elles ont lutté pour avoir le droit d’aller étudier, comme leurs frères, en Angleterre, dont elles sont revenues diplômées, émancipées, fières de faire partie d’un pays en mouvement, dont elles espèrent qu’un jour il deviendra une démocratie.

Les deux amies avaient décidé de se rencontrer au parc pour deviser un peu en surveillant les enfants, avant de célébrer ensemble le repas du soir, en compagnie de leurs époux, eux aussi amis, et heureux de se retrouver pour les fêtes de Pâques. La maison de Mariam et Yasir embaume déjà du curry d’agneau et des parfums du gâteau à la carotte, les époux attendent le retour de leurs familles en fumant et en devisant de l’actualité internationale si agitée…Yasir vient d’échapper de peu à l’attentat de Bruxelles, il est rentré la veille de la capitale belge et a raconté à Mariam, épouvantée, les scènes de carnage auxquelles il avait assisté à Zaventem…

Mariam se lève pour serrer son amie dans ses bras, et au moment où elle pose son sac sur le banc, baissant les yeux une seconde, elle est poussée en arrière par un souffle d’une puissance inouïe, tout en perdant instantanément le sens de l’ouïe, après une explosion retentissante. Elle n’a pas vu.

Elle n’a pas vu la tête de son fils voler par-dessus la balançoire, arrachée en une fraction de seconde du petit corps à présent sans vie, dont il ne reste, d’ailleurs, rien, si ce n’est des lambeaux de chair éparpillés sur des centaines de mètres.

Elle n’a pas vu le corps démembré de sa fille ni le sweat rouge qu’elle portait voler vers les buissons, ni le rictus d’épouvante qui s’est dessiné sur le visage des quatre enfants de son amie, qui, un peu plus loin que les balançoires qu’ils n’avaient pas encore atteintes, ont eu le temps de voir la mort les faucher, implacablement. L’aîné de la fratrie n’a plus de visage, et a perdu l’une de ses jambes. Il tient la main et le bras du petit frère, lequel a été projeté bien plus loin, le corps criblé de billes de métal. Il ne respire déjà plus, plusieurs artères importantes ont été sectionnées. L’aînée des deux sœurs ouvre deux yeux énucléés sur le carnage en hurlant à pleins poumons, sa robe blanche est pleine de sang, ses entrailles sortent de son petit ventre d’enfant, tandis que la cadette, dont les deux jambes ont été arrachées, git, inerte, au milieu de centaines de corps dévastés.

Le bruit est indescriptible, tout comme l’odeur insoutenable des chairs qui se consument. Les enfants survivants hurlent en appelant leurs mères, les mères survivantes, mais blessées, hurlent les prénoms de leurs enfants, les bruits automatiques des manèges dont certains tournent encore continuent à percer le vacarme, tandis qu’au loin on perçoit déjà les klaxons des sirènes.

Mariam est miraculeusement indemne, elle a été protégée par l’arrière du grand toboggan, elle se relève, sonnée, sourde, éblouie, épouvantée, elle n’est plus qu’un cri, elle n’est plus qu’un hurlement, elle se met à courir, à courir dans cette mare de sang, de chairs mutilées, de cervelle, de mains coupées par une charia de l’infâme, elle trébuche sur des cadavres, elle vomit en courant et en hurlant, elle suffoque, et déjà elle voit, elle voit qu’il n’y aura plus jamais rien à voir, ni de petites mains brunes s’accrochant à la sienne pour traverser la grande avenue, ni d’uniforme d’écolier impeccablement repassé, ni de sourire édenté qui lui murmure un « je t’aime, maman chérie », ni même de voyage vers Paris qu’elle aime tant, ni de lecture de ces poètes qu’elle adore, dont Muhammad Iqbal malgré son attirance pour le Califat, ce poète dont le parc porte le nom, non, il n’y aura plus jamais rien, plus jamais de vie, car elle voit que la chair de sa chair a été désincarnée, mutilée, éventrée, elle s’aperçoit en une fraction de seconde que la bombe a explosé à l’endroit même où jouaient ses bébés, elle a le temps de voir les restes du corps sans tête éparpillés dans le sang et de se rendre compte que les lambeaux de vêtements accrochés aux buissons sont ceux du sweat rouge de sa fille.

Elle a le temps de maudire Dieu, Jésus, la Vierge et tous les Saints avant d’apercevoir le visage atrocement mutilé de son amie Noor, qu’elle reconnaît simplement grâce au rubis qu’elle porte au cou, Noor qui a perdu un œil et dont le nez n’est plus qu’une bouillie, Noor qui hurle en appelant ses enfants mais qui déjà a retrouvé ses réflexes de médecin et qui tente de rassembler les organes de sa propre fille d’une main tout en faisant un point de compression sur l’aine de sa cadette, Noor qui sait déjà que deux de ses enfants sont morts mais qui trouve la force de se battre pour sauver les deux âmes qui lui restent.

Noor et Mariam sont, elles, déjà deux âmes mortes.

Noor et Mariam n’existent pas. Ou plutôt elles existent, mais avec d’autres identités. Elles ont vécu l’enfer en compagnie d’autres mamans, musulmanes, elles, tout aussi visées par les exactions aveugles de ces barbares modernes…Le Monde titrait ce matin sur l’attentat de Lahore et l’article disait que l’on ne parle pas assez des réalités de ce terrorisme…

« On parle trop peu de ces blessures qui mutilent, traumatisent, défigurent – bref, ruinent autant de vies. On passe trop vite sur la violence chez « les autres ». On contextualise trop le terrorisme. On ne raconte pas assez les attentats pour ce qu’ils sont : l’odeur du sang ; les morceaux de chair explosés dans un lieu de la banalité quotidienne ; les corps démembrés, désarticulés par le souffle ; ces moments d’innocence interrompue par une volée de billes d’acier. Voilà ce qu’ont trouvé les secouristes, ce 27 mars, dans un jardin public de Lahore, du côté des balançoires

En savoir plus sur http://www.lemonde.fr/idees/article/2016/03/28/au-pakistan-un-attentat-suicide-du-cote-des-balancoires_4891121_3232.html#wSWAUT3ftAS6hB8T.99 »

Lahore le dimanche de Pâques, mais tant d’autres attentats, au Pakistan, en Afghanistan, en Irak, qui tous visent particulièrement des enfants, des jeunes, des adolescents, des étudiants…Tuer l’innocence, frapper au cœur-même de la vie, éventrer ces mères comme le font parfois des soldatesques, mutiler, marquer au fer rouge des vies qui ne seront que souffrance si elles résistent aux explosions…

Il n’y aura pas de présidents rassemblés à Paris après l’attentat de Lahore. Il n’y aura pas de centaines de médias internationaux, ni de bougies allumées dans le monde entier, ni de groupe de musique qui viendra se recueillir. Il n’y aura pas de poèmes, pas de textes, pas de veillées, peut-être un mot du Saint-Père, qui condamnera l’abjection, mais bien peu de vagues d’indignation, car c’est loin de nous, nous si prompts à être dans l’empathie lorsque l’horreur frappe au Bataclan, au Bardo, à Zaventem, nous si prompts à détourner la tête avec indifférence lorsque les kilomètres ou les différences culturelles nous font nous désolidariser presque immédiatement de l’horreur qui est pourtant identique. Nos journaux titrent sur la mort d’Alain Decaux, sur les grandes plaines de Jim Harrison, sur les hooligans de Bruxelles…Après avoir entendu la nouvelle sur France-Info, je gage que nombre d’entre nous seront retournés à leur chasse aux œufs ou à leur quotidien pascal…

C’est pourquoi j’ai voulu nommer l’innommable et décrire l’indescriptible.

#JesuisLahore.

«La musique qui réchauffait le cœur de l’assemblée

S’est tue et le luth s’est brisé… »

Muhammad Iqbal

Adieu l’Annie! -hommage à Annie Girardot

Ce texte était paru dans Le Post et madepeche.com au décès d’Annie Girardot. Je le reposte suite au magnifique documentaire de France 3.

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http://www.madepeche.com/index.php/articledep/articledepview/action/view/frmArticleID/18094/zoom/1/

***

Sa voix, gouailleuse, enjouée, vive.

Son regard, franc, direct, chaleureux. Sa force, son courage, son humour, sa simplicité.

Une femme française.

Annie va nous manquer, même si nous la savions déjà un peu partie. Elle nous manquera comme nous manquent ces amis très chers qui ne sont plus: on pouvait compter sur eux, ils nous écoutaient, ils nous distrayaient…

Elle était loin, si loin du star system. On l’a vu hier encore, devant l’église Saint-Roch…. La rue était là, oui, à ses obsèques, mais pas les starlettes. Nos jeunes actrices repulpées, nos bimbos cannoises, nos exports vers les States, celles qui, pourtant, doivent tout à des femmes de la trempe d’Annie Girardot, ont tout simplement boudé la cérémonie, comme on boycotterait les Césars.

Mais la rue, la France d’en bas, celle qui autrefois se pressait sur les sièges en bois des petits cinémas de quartier, celle qui a grandi avec Annie, était venue en masse. Annie est partie emportée par la foule, qui l’a tant aimée.

Je dois l’avouer : je n’ai pas toujours aimé Annie. « On » m’avait dit, lorsque j’étais enfant, que ce n’était pas quelqu’un de « comme il faut ». C’est que c’était important, autrefois, d’être quelqu’un de « bien », de savoir se tenir, de rester « une dame ». « On » m’avait dit que cette voix éraillée agaçait, que ces cheveux coupés à la diable manquaient de classe, et puis elle n’était même pas maquillée.

Ma liberté est ensuite passée par Annie. Avoir le droit de trouver normal qu’une femme superbe soit nue dans un lit, comme dans Dillinger est mort, avoir le droit de manifester, comme dans Mourir d’Aimer, avoir le droit de travailler, comme dans Docteur Françoise Gailland…Un jour, oui, j’ai décidé que je deviendrai comme elle : spontanée et non plus compassée, drôle et non plus coincée, directe, et, surtout, libre.

Libre, toujours. Libre de parler, de rire, de s’engager, de se tromper, libre de choisir, libre de partir. Je l’ai aimée dans tous ses rôles, du plus modeste au plus clinquant, mais elle restera toujours, pour moi, Gabrielle Russier, l’héroïne de Mourir d’aimer. Ce film là, c’est notre petit secret. Et elle y incarne, magistralement, une femme au cœur pur: ce qu’elle est restée, toujours.

Bien sûr, elle était déjà un peu partie. Somme toute, sa maladie nous permettra de passer rapidement par certaines étapes du deuil. Le déni, nous l’avions déjà ressenti, en nous demandant comment cette injustice était possible…De quel droit la maladie pouvait-elle priver cette merveilleuse actrice de sa mémoire ? La colère, là aussi, nous l’avons déjà passée, avec Annie, d’ailleurs, en la voyant pleurer aux Césars, bouleversante de générosité. Oui, elle nous avait manqué, oui, nous étions en colère contre ce système qui se permet d’oublier ses propres enfants du paradis.

Il va nous rester le souvenir, un souvenir tendre, apaisé, émerveillé, d’une femme formidable, qui disparaît le lendemain d’une cérémonie des Césars, comme dans un dernier pied de nez à ceux qui l’avait humiliée par l’oubli, mais aussi à quelques jours de la Journée des Femmes. Merci, Annie. Tu nous manqueras, mais grâce à toi, nous sommes devenues ce que nous sommes.

Tes enfants et ta femme tu ne tueras point…

Tes enfants et ta femme tu ne tueras point…

 

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« Un couple et ses deux enfants âgés de 6 ans et 10 mois ont été retrouvés morts lundi soir à Neuville-aux-Bois, près d’Orléans, dans le Loiret. D’après une source judiciaire, la famille a été retrouvée décédée à son domicile par les gendarmes qui avaient reçu un coup de fil inquiétant.(…)

Le père de famille âgé de 26 ans, aurait égorgé à l’arme blanche sa femme et ses enfants. Il aurait ensuite prévenu les forces de l’ordre de son acte avant de se donner la mort en se tranchant le cou avec une scie circulaire dans la cave de l’immeuble. Une enquête a été ouverte pour élucider les circonstances de ce drame, dont le motif reste pour le moment encore inconnu. La famille, et particulièrement la mère, était bien connue des services sociaux de la ville. »

La Dépêche 

« Les gendarmes se sont aussitôt rendus sur place. (…)

Sur le canapé du salon, sous des couvertures, ils découvrent les corps sans vie des deux enfants -une petite fille de 10 mois et un garçonnet de six ans- allongés de part et d’autre de celui de leur mère.

Les enquêteurs constatent alors que les deux enfants ont été égorgés, comme leur mère, âgée de 27 ans, qui a reçu aussi de nombreux coups de couteau sur le reste du corps.

« Ces coups laissent supposer qu’il y a pu y avoir lutte », note Alain Leroux, procureur de la République adjoint d’Orléans, pour qui « beaucoup de questions se posent sur l’enchaînement des faits ».

« On ne sait pas dans quel ordre les victimes ont été tuées », ajoute le magistrat : les enfants ont peut-être été tués dans leur lit pendant qu’ils dormaient, puis déplacés pour cette « mise en scène », avance-t-il. Les autopsies, pratiquées à Tours mardi et mercredi, permettront peut-être de lever ces incertitudes, indique-t-il.

 Le père de famille n’avait pas d’antécédents psychiatriques connus, mais le magistrat n’exclut pas la possibilité d’une dépression. Il était connu des services de gendarmerie pour des problèmes de stupéfiants (du cannabis a été découvert à côté de lui), mais pas pour des violences, ni sur sa femme, ni sur ses enfants.

« La toxicologie permettra de savoir s’il a agi sous l’emprise des stupéfiants ou de l’alcool », a relevé le procureur adjoint d’Orléans pour qui « la piste du drame familial est privilégiée », même si « les autres pistes criminelles doivent aussi être vérifiées »

Paris-Normandie

 

Et voilà. Comme d’hab. On emploie le conditionnel, que nos chers médias aiment associer à ces fameux « drames familiaux » que nul n’ose appeler INFANTICIDES, MEURTRES, CRIMES, FÉMINICIDES, voire même « génocide », au vu de l’accumulation mondiale de ces crimes DE MASSE envers les femmes et les enfants, de la part d’une partie de l’humanité envers deux autres…

Bien sûr. Le gars appelle les gendarmes et se dénonce, mais alors même qu’on le retrouve suicidé à la scie circulaire en ayant laissé les cadavres soigneusement alignés comme pour une soirée télé sur le canapé, notre canard local ose écrire « aurait égorgé » !

Avant d’en rajouter une couche en osant immédiatement ensuite incriminer la mère, pourtant victime et décédée : elle aurait été « connue des services sociaux » !

Ce n’est pas la première fois que la Dépêche se range du côté des tueurs…Je me souviens en particulier du suicide d’un habitant d’une petite ville pyrénéenne où j’enseignais en 2014. L’homme avait froidement abattu l’un de nos élèves, un collégien de 12 ans, et sa mère, avant de se suicider. Je vous laisse apprécier la partialité du journal qui pleurait presque son cher « adjoint disparu» et n’eut pas un mot de compassion pour la femme assassinée :

« La population de Mercenac , son maire en premier, a encore du mal à réaliser le drame qui s’est déroulé lundi avec la mort de trois personnes au hameau de Pointis.

Raymond Coumes, maire de Mercenac et conseiller général, est encore bouleversé par le drame qui s’est déroulé dans sa commune avant-hier. Un habitant, Guy Reich, a tué son fils et sa compagne avec un fusil, avant de retourner l’arme contre lui. «Cela touche deux familles très anciennes de la commune. Guy Reich avait une formation de comptable et avait travaillé à Saint-Girons et Toulouse. Il avait été aussi à la municipalité comme adjoint chargé du budget, durant trois mandats, y compris avec mon prédécesseur. C’était un homme méthodique, méticuleux. L’informatique, ce n’était pas pour lui, il était plutôt conservateur et rédigeait le budget au crayon. C’était quelqu’un de très calme, presque austère, réservé. À part la chasse qu’il pratiquait, il aimait beaucoup le rugby. Il avait joué autrefois à Prat et à Saint-Girons. Il s’intéressait aussi beaucoup aux faits de société. Jamais on aurait pensé qu’il puisse faire pareille chose. Parfois il pouvait sortir de sa réserve et dire ce qu’il avait à dire, même sèchement. Mais ce qu’il s’est passé relève plutôt d’un coup de folie. Il faisait peut-être une grosse dépression. Peut-être prenait-il des traitements. Ce n’est pas un acte prémédité ; il adorait son fils et s’entendait bien avec sa compagne. Il s’agissait peut-être d’une forte déprime intériorisée. En tout cas dans le village tout le monde se sent concerné. C’est ainsi dans les petites communes comme la nôtre. Et moi je suis bouleversé.» À l’école de Caumont où allait le fils de Guy Reich, une cellule psychologique a été mise en place pour les écoliers, les copains d’école du jeune disparu, qui eux aussi subissent le choc. »

http://www.ladepeche.fr/article/2014/02/12/1816247-mercenac-le-village-encore-sous-le-choc.html

Cette empathie avec le meurtrier est tout simplement répugnante, comme sont scandaleuses l’appellation répétée de « drame familial » par les médias, responsables de cette omerta médiatique, et l’inertie des gouvernants face à tous ces crimes.

Et dans le drame survenu cette semaine dans le Loiret la justice aussi laisse entendre, avec ces flous terribles, cette incertitude liée aux « présomptions d’innocence » et/ou aux suspicions de toxicomanie. Là non plus, le lecteur n’entendra pas énoncer clairement dès le lendemain du drame :

« Un père a tué sa femme et ses enfants, simplement parce qu’ils étaient sa femme et ses enfants. »

Combien de meurtres y aura-t-il encore, dans notre belle France paternaliste et masculiniste, avant que médias et justice osent appeler un chat un chat, nommer féminicide et infanticide ces crimes qui se répètent, semaine après semaine, depuis des années ? Combien de cadavres de femmes et d’enfants égorgés, pendus, découpés à la machette –lire plus bas- , brûlés vifs –lire dans le lien vers mon ancien texte dans Le Post- aurons-nous à déplorer avant que les pouvoirs publics enfin daignent légiférer en faveur des victimes, par exemple en intégrant des la prévention obligatoire à des programmes scolaires ou prénuptiaux, en réformant les services sociaux, en osant enfin protéger les centaines de femmes battues, tuées par leurs compagnons, et leurs enfants innocents ?

La seule année 2015 aura offert son lot d’horreurs :

http://www.ladepeche.fr/article/2015/12/12/2236858-drame-familial-pere-tue-femme-fils-avant-suicider.html

« La piste du «drame familial» était largement privilégiée même si les autres hypothèses étaient explorées, a confirmé le procureur Patrice Michel. On s’orientait ainsi vers un scénario simple selon lequel le père de famille aurait assassiné son épouse et son fils avant de se donner la mort. »

http://www.ladepeche.fr/article/2015/12/07/2232980-lyon-il-tue-sa-femme-et-ses-quatre-enfants.html

« Il s’agissait de la mère de famille et de quatre des cinq enfants du couple, âgés de 6 mois, 18 mois, 3 ans et 7 ans.

Les victimes ont toutes reçu «des coups de couteau», a précisé une source judiciaire. Selon une première information livrée par les pompiers, sur la base de premières constatations, les enfants ont été «étouffés» et la mère portait des traces de coupures. »

http://www.leparisien.fr/faits-divers/nord-cinq-membres-d-une-meme-famille-retrouves-morts-21-10-2015-5207021.php

« Nord : surendetté, il tue sa femme et ses trois enfants et se suicide. »

http://www.charentelibre.fr/2015/08/19/evry-il-tue-sa-femme-a-la-machette-devant-ses-enfants,2012992.php

« L’homme, âgé d’une cinquantaine d’années a alors attrapé une machette et a porté des coups à plusieurs reprises sur le corps de son épouse. Malgré les tentatives de l’aînée pour le calmer.

Il lui a alors tranché les pieds et une main. Et même si l’une des filles du couple a appelé les secours, la mère a succombé à son arrivée à l’hôpital. »

http://archives.nicematin.com/cannes/ii-tue-sa-femme-apres-une-dispute-conjugale-a-cannes.2285840.html

« Une femme de 39 ans est décédée ce lundi midi dans une résidence du boulevard Carnot, à Cannes.

La victime a succombé à ses blessures après avoir été battue par son mari à la suite d’une dispute conjugale.

C’est ce dernier qui a alerté la police. Il a été immédiatement interpellé, et placé en garde à vue.

Elle est la dixième femme à mourir de violences conjugales depuis le début de l’année dans les Alpes-Maritimes. »

(Je précise que la presse censure les 20 coups de couteau…)

Je pourrais continuer cette litanie des barbaries sans nom qui se produisent si régulièrement dans notre pays des lumières que plus personne ne s’y intéresse, n’en parle, n’agit. C’est vrai que nul ne s’émeut vraiment non plus du sort des SDF qui meurent de froid, des rats qui pullulent à Calais, des enfants hurlant sous les bombes syriennes ou se noyant en mer Égée…

Mais les crimes commis par des pères, des maris, des compagnons, des fiancés…se passent au sein même de nos familles, derrière le paravent douillet d’une villa, chez nos voisins, chez « Monsieur et Madame tout le monde », et je suis certaine que si c’était l’inverse, si ce n’était pas une femme qui mourrait tous les trois jours sous les coups de son compagnon, mais un homme sous les coups d’une femme, ou si c’était des mères qui tuaient de façon violente leurs enfants, là, la presse en ferait des gorges chaudes, tout comme cela été le cas pour les infanticides commis à l’encontre des bébés congelés –bizarrement, là, le terme « infanticide » a été maintes fois prononcé…- le pays serait en émoi, on parlerait de Médée, des mères tueuses, ou des femmes castratrices qui tueraient leurs époux…

Nous sommes, nous tous, nous toutes, responsables d’un terrible état de fait qui lie ces « drames familiaux » à une indifférence scandaleuse, à une acceptation, à une normalisation de l’horreur. Tout comme on accepte le viol comme faisant partie intégrante des risques encourus par une femme lorsqu’elle ose porter un décolleté trop aguicheur ou se promener dans une rue après minuit, tout comme d’autres pays ont si longtemps accepté les vitriolages de femmes coupables d’adultères ou simplement de refus amoureux, nous acceptons ces assassinats dont plus personne, même pas la presse, ne s’émeut, et pour la prévention desquels les gouvernants ne mettent presque rien en place.

Certes, on note quelques rares avancées, comme des boîtiers permettant aux femmes de joindre directement la police, ou comme la loi qui autorise à présent les femmes à rester au domicile dont on éloigne le conjoint violent…Mais où est l’éducation qui devrait être mise en place d’ès les petites classes, au nom de l’égalité hommes-femmes, pour apprendre aux enfants que les plus forts n’ont pas le droit de frapper les plus faibles ?

Où est la visite qui devrait être obligatoire avant toute une union, comme le sont par exemple les tests HIV, qui ferait rencontrer un psychiatre, un psychologue, un avocat, bref, des instances chargées d’expliquer aux futurs époux que « on ne tue pas sa femme et ses enfants » ?

Où est la campagne de prévention contre les violences commises par les pères à l’encontre des enfants, par ces pères qui s’arrogent le droit de vie et de mort sur leur nichée comme des Pater Familias d’autrefois, dès lors qu’ils voient leur échapper une compagne qu’ils vont punir de la plus atroce des façons, tuant leurs enfants, la chair de leur chair, pour les dissuader de recouvrer la liberté ?

Aujourd’hui j’entendais dans les médias un homme politique défendre un projet de loi au sujet du casque que tous les cyclistes devraient porter. C’est bien, j’approuve ce projet, même si il est liberticide, cela sauverait les quelques 150 vies qui sont détruites chaque année et éviterait d’innombrables traumatismes crâniens souvent irréversibles.

Mais pourquoi aucun homme, aucune femme politique n’ont-ils encore jamais déposé de projet de loi visant à protéger le bien vivant de notre nation, à savoir les femmes et les enfants ?

J’ai personnellement alerté deux gouvernements au sujet de cette question, et j’ai obtenu des jolies lettres en retour, l’une signée d’un chef de cabinet sarkozyste, l’autre par NVB lorsqu’elle était encore aux droits des femmes.

Dont acte.

Et la suite ?

Combien faudra-t-il encore de décès avant que les pouvoirs publics n’agissent ?

Rappel de différents textes :

« Ce ne sont pas des « drames familiaux », non, ce sont des crimes, des crimes barbares, d’un autre âge, ce sont des survivances d’un temps où l’Homme, l’époux, le père, avait droit de vie et de mort sur les siens.

Il faut que cela cesse. Il faut que notre pays ose dire l’impensable, ose qualifier la barbarie, la définir, et la punir en conséquence. Et, surtout, la PREVENIR.

– Il conviendrait ensuite de réfléchir au vote d’une loi réellement efficace, visant à prévenir ce genre de crime, rendant obligatoire plusieurs garde-fous :

  • - Obligation pour les professeurs des écoles, dès les classes de maternelle, puis par les professeurs de collège et de lycée d’intégrer dans leurs cours, en interdisciplinarité, des leçons de morale spécialement destinées aux garçons, mais impliquant aussi les filles, car les mères aussi éduquent leurs fils…Ces cours expliciteraient, de façon simple, mais radicale, le caractère sacré de la vie d’autrui, spécialement d’une compagne et de ses enfants.

De cette manière, dès le plus jeune âge, les jeunes garçons, puis les adolescents apprendraient qu’on EST un mari et un père, mais que l’on n’A pas de droit sur autrui, spécialement sur femme et enfants. Cette différence entre l’ « être père » et l’ « avoir un pouvoir » me paraît fondamentale.

Cette instruction civique devrait bien entendu être répercutée dans les programmes et les manuels.

  • Obligation d’un entretien préalable au mariage ou au PACS avec un psychologue répétant ce qui peut paraître si absurdement évident, mais qui ne l’est plus : « Tu ne tueras ni ta compagne, ni vos futurs enfants. »
  • Obligation similaire en cas de grossesse, en parallèle à l’accompagnement de santé, d’un entretien du père avec un psychologue, visant à lui faire comprendre le caractère sacré de la vie de ce futur bébé.

On a bien rendu obligatoire les tests HIV avant le mariage, pourquoi alors ne pas rendre obligatoire un entretien avec un professionnel de santé expliquant que dans un aucun cas, on ne possède le droit de tuer sa compagne et ses enfants ? Les chiffres sont là :

En France, les femmes meurent davantage des coups de leurs compagnons que du SIDA. Et leurs enfants, ces dernières années, meurent aussi.

– Il conviendrait en parallèle de mettre en place une campagne de communication au long cours, reprenant les grandes lignes de celle déjà existante, mais insistant aussi sur les meurtres des enfants par leurs parents –j’emploie ce générique par politesse, et j’entends déjà les lourdes allusions aux bébés congelés…Mais attention, Messieurs : pour UNE Véronique Cougault, pour UNE Médée, combien d’enfants pendus, tués par balle, asphyxiés par leur papa…Les chiffres…Les terribles chiffres sont là…

Cette campagne de communication devrait être mise en place au long cours, durant de longues années, jusqu’à ce que les Français, les hommes, les papas aient intégré cette évidence :

ON NE TUE PAS SA FAMILLE. Même si on est très, très très fâché…

– Enfin, je pense que nos intellectuels, philosophes et autres sociologues feraient bien d’abandonner un peu les thématiques rabâchées de l’anorexie, de la résilience, du divorce, des addictions…, pour consacrer réellement leur énergie à tenter de décrypter ce phénomène de violence des maris et des pères envers leurs compagnes et enfants. On en parle si bien, des « nouveaux pères », certains philosophes en ont même fait leurs choux gras…

Mais de ces « drames familiaux », non, personne ne parle. On détourne pudiquement le regard, laissant à la populace le soin d’acheter Détective ou France-Soir, s’indignant un instant, avant de songer au prochain match des Bleus ou à ce petit ensemble…

Ces quelques réflexions paraîtront peut-être ridicules, dépassées, naïves ou « anti-mecs ».

Mais il n’en est rien.

Je pense sérieusement que notre pays doit à présent, au vu de ce drame atroce, arrivant après le terrible assassinat de la famille Dupont de Ligonnes, mais surtout après des dizaines d’autres faits divers, après des dizaines de crimes barbares commis par des hommes envers leurs compagnes, qu’ils abattent, vitriolent, étranglent impunément, et/ou envers leurs enfants, prendre conscience qu’il ne s’agit pas de simples faits divers, mais d’un problème grave et ontologique endeuillant les forces vives de la nation et notre dignité d’humains.

 Sus à la banalisation de la barbarie.

Agissons.

Réfléchissons.

Mettons en place des commissions, des groupes de travail, des solutions.

Madame la future Présidente de la République, ou Monsieur le futur Président de la République, je souhaiterais que cette thématique, ainsi que la mise en place du projet de loi que j’ai évoqué, comptent parmi vos priorités.

Mesdames et Messieurs les Politiques, je vous ai livré une ébauche de réflexion, à froid, après le crime atroce envers ces trois jeunes enfants.

De grâce, prenez le temps de réfléchir à cette lettre.

 

Sabine Aussenac, maman, professeur, écrivain. »

« Notre pays a touché le fond de l’horreur en ce jour où, il y a quelques mois, quelque part en France, un homme a de sang froid tué sa compagne pour, semble-t-il, une banale histoire de jalousie, avant d’aller asperger sa voiture d’essence et de s’y immoler. Et surtout avant de faire griller, brûler vifs, entendant leurs hurlements, ses trois enfants âgés de quatre, six et onze ans. L’aîné, par miracle, survivra peut-être, mais les médecins ne peuvent encore se prononcer. Oui, il y a eu des témoins, impuissants.

 

Sincèrement, je pensais qu’il ne pouvait exister pire horreur que celle vécue par la jeune Laëtitia, violée, dépecée, démembrée…

 

Si, c’est possible, donc. En France, en 2012, à l’heure où les prix Nobels sont décernés à des chercheurs arrivant à sonder l’univers, un papa peut, de sang-froid, faire un barbecue avec la chair de sa chair. Cette semaine à nouveau, l’impensable est arrivé… Et je dis: stop. Et je dis: ça suffit!

 

J’en appelle solennellement à vous, nos politiques, et à tous les pouvoirs publics.

 

J’en appelle aussi au pays tout entier, femmes et hommes, afin que nous nous arrêtions un moment sur ce qui ne me paraît plus décemment convenable de nommer, avec cette atroce pudeur qui me fait vomir, un drame familial.

 

Il suffit. Il suffit de voir, chaque jour ou presque, une femme mourir sous les coups de son compagnon, ou ex-compagnon. Il suffit d’entendre parler de ces milliers de femmes violées, comme si nous vivions en guerre, et que quelque peuplade veuille souiller leur honneur.

 

Et surtout, surtout, de grâce, il suffit de voir chaque mois, ou presque, des hommes prendre qui un fusil, qui une corde, qui un couteau, afin d’aller simplement, comme on part à la chasse, abattre leur progéniture comme s’il s’agissait de gibier non protégé.

 

Car ôtez-moi d’un doute, les jeunes lapereaux, et les marcassins, et les bébés grives, ils sont bien protégés, eux, n’est-ce pas ? »

 

Il n’empêche que nos pouvoirs publics n’ont toujours rien entrepris, alors que les solutions que j’avais proposées seraient aisées à mettre en place : éduquer, éduquer nos enfants et nos adolescents, les garçons comme les filles ; convoquer solennellement les futurs époux ou « pacsés » devant un psychologue et un juriste, qui leur expliqueraient et martèleraient l’évidence : on ne tue pas sa femme et ses enfants ; former des assistants sociaux spécialisés et repérer, dans les écoles, les entreprises, les enfants et les femmes en difficulté, les mettre à l’abri en cas de menaces avérées ou possibles…

 

Quand descendrons-nous dans la rue, nous, femmes de France, pour que cesse le massacre ?

 

« … égorger vos fils, vos compagnes… »

 

Allons ! Enfants de la Patrie !

Le jour de gloire est arrivé !

Contre nous de la tyrannie,

L’étendard sanglant est levé ! (Bis)

Entendez-vous dans les campagnes

Mugir ces féroces soldats ?

Ils viennent jusque dans vos bras

Égorger vos fils, vos compagnes

Aux armes, citoyens !

 

Car voilà un pays dont l’hymne national se retourne contre lui-même. Les Français égorgent leurs compagnes, poignardent leurs enfants, les font brûler vifs dans des voitures, les étouffent, les pendent.

 

L’Inde est à nos portes. Nous aussi sommes violées, assassinées, mutilées. Alors agissons, ensemble, enfin. »

« J’avais, par deux textes, alertés Messieurs Sarkozy et Madame la Ministre du droit des femmes ; on m’a répondu, oui, que des mesures étaient prises. Mais cela ne suffit pas. La preuve en est cette terrifiante montée en puissance du masculinisme et de ces pater familias qui, dès lors qu’une compagne se refuse à eux, s’arrogent droit de vie et de mort sur cette dernière et, surtout, sur les enfants, afin de punir la mère dans ce qu’elle a de plus cher.

 

Il suffit.

 

En France, la plupart du temps, chaque mois ou presque, ce n’est ni un orage, ni une bombe, ni un missile qui tue : ce sont simplement des hommes, de bons pères de famille, qui, dans une sorte de djihad masculiniste, ont décidé d’exterminer toute forme de vie.

 

Monsieur Hollande : je compte sur vous. »

 

 

 

 

 

 

 

Le réveil des gazelles: hommage aux femmes du Printemps Arabe

Le réveil des gazelles

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Engrangeant les derniers rayons du couchant, les enfants couraient dans la rue déserte. Le couvre-feu était tombé depuis quelques instants, Fatima allait les appeler.

 Soleil tant vaincu

Vent rêvant aux palmiers

Dorment les gazelles

Mais ce soir ne ressemblait pas aux autres soirs. De loin semblait enfler une rumeur, aussi folle qu’une tempête de sable. Ahmed sortit en courant et hurla quelque chose aux voisins, le portable collé à l’oreille. En quelques instants, tout le monde se rassembla ; les femmes parlaient fort, les hommes lisaient le journal du soir, les jeunes pianotaient comme des fous sur leurs I Phones.

– Tunis, ils sont tous à Tunis ! cria Zohra, dont le fiancé était avocat dans la capitale. Et ils sont dans la rue, partout, des milliers ! Papa, prête-nous la voiture, je pars aussi !

– Ma fille, tu es majnouna, tu es folle, s’emporta Ahmed, presque tremblant.

– Mais Fatima, sa femme, tendait déjà les clefs à leur fille

– Va, ma fille, va rejoindre nos frères et nos fils.

Zohra courait déjà, gazelle gracieuse et élancée. Ses trois amies d’enfance la suivaient. On les surnommait les princesses du désert, et elles étaient unies comme les doigts de la main. Khadija la future sage-femme, Asma qui étudiait le droit et le journalisme, Aziza qui avait déjà créé son site de mode sur internet, et elle, Zohra, qui parlait cinq langues et qui commençait sa thèse de politique internationale.

Dorées de doux miel

Khôl ourlant tendres regards

En études les gazelles

Dans la voiture qui fonçait à travers le couchant, Zohra avait laissé le volant à Asma, et ne quittait pas l’écran de son portable. De statut Facebook en Twitt, les mots couraient comme des étoiles filantes, et la colère des jeunes de leur pays, de toutes ces forces vives, semblait tempête ou ouragan. Les quatre amies parlaient vite, elles se regardaient grandir au fil de leur chemin, au fur et à mesure que les palmiers et les dunes faisaient place aux blancheurs de la capitale, tout au long de ces 111 kilomètres de poussière, elles prenaient conscience qu’elles roulaient vers leur destin. Elles savaient déjà qu’elles ne seraient pas seulement mères au foyer comme leurs mamans et grands-mères, mais à cet instant, elles devenaient femmes et flammes, prenaient le contrôle de leurs vies.

Voilées ou offertes

Aux cent cris de la victoire

Galopent les gazelles

La voiture ne leur fut bientôt plus d’aucune utilité. Dès les faubourgs, elles descendirent, et marchèrent, main dans la main. La nuit était chaude comme une nuit d’été, malgré le froid de janvier. Les visages étaient gais comme un mariage, malgré la lutte qui couvait. Les cris étaient purs comme un cri de femme en gésine, malgré les douleurs de la naissance : car un peuple allait donner vie à une nation. Il semblait qu’un pays entier soit descendu chanter, malgré l’orage de feu. Les jeunes filles se perdaient dans cet océan humain, heureuses et effrayées, au hasard des sourires sous les voiles ou des cris d’étudiants en colère, et Asma mitraillait les visages et les mots de son portable, envoyant directement les images à son journal.

Au réveil, il était midi. Et Ben Ali partit quelques heures plus tard.

Librement au vent

Indomptées et rebelles

Chantent les gazelles

Le retour au village se fit tel en convoi de noce. Et les youyous des femmes accueillirent les enfants de l’aube neuve. Vive la liberté !

***

Nouvelle ayant remporté, avec ses haïkus, le concours de l’Iroli en 2011…

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« la révolte consiste à fixer une rose »…Mon année 2015

la révolte consiste à fixer une rose

à s’en pulvériser les yeux : mon année 2015…

A4 prends soin mon amour de la beauté du monde

Je me souviens.

De nos larmes et de l’effroi, de nos rires assassinés en ce 7 janvier 2015, de mon incommensurable chagrin devant la liberté souillée.

De la peur défigurant les visages, de ces hurlements, de l’innocence conspuée au gré d’un étalage.

De nos marches au silence bouleversant, de ces bougies qui veillent, de l’union sacrée du monde devant Paris martyrisée.

(….) la ville alors cessa

d’être. Elle avoua tout à coup

n’avoir jamais été, n’implorant

que la paix.

Rainer Maria Rilke, Promenade nocturne.

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Je me souviens.

De mes vacances de février en outre-Rhin, les premières depuis dix ans. Enfin sortie d’un épuisant burn-out social et financier, j’osai enfin revenir au pays de l’enfance.

De la maison de mes grands-parents allemands revisitée comme une forêt de contes, du souvenir des usines au bord du Rhin comme autant de merveilles.

Du froid glacial dans ce grand cimetière empli de sapins et d’écureuils où, en vain, je chercherai la tombe de mon grand-père.

De ma joie d’enfant en mordant dans un Berliner tout empreint du sucre des mémoires.

Un étranger porte toujours

sa patrie dans ses bras

comme une orpheline

pour laquelle il ne cherche peut-être

rien d’autre qu’un tombeau

Nelly Sachs, Brasiers d’énigmes.

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Je me souviens.

Des cris parsemant ce mois de mars qui jamais n’aura aussi bien porté le nom de guerre.

Des sourires explosés des corps d’athlètes de Florence, Camille et Alexis dans cet hélicoptère assassin. De tous ces anonymes mutilés au grand soleil de l’art, du Bardo couleur de sang.

Des 142 victimes yéménites si vite oubliées en cette Afrique au cœur devenu fou.

Des coups inutiles contre une porte blindée et de l’abominable terreur des enfants et des jeunes prisonniers d’un avion cercueil.

Un regard depuis l’égout

peut-être une vision du monde

 

la révolte consiste à fixer une rose

à s’en pulvériser les yeux

Alejandra Pizarnik, Arbre de Diane.

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Je me souviens.

De Mare nostrum présentée à mon fils de 16 ans qui n’avait jamais vu la Méditerranée, oui, c’est possible, en 2015, même dans les meilleures familles si elles sont confrontées à une paupérisation.

De l’éblouissant soleil de Sète et des mouettes qui rient au-dessus du Mont Saint-Clair.

Des tombes grisonnantes et moussues du cimetière marin, où nous entendons la voix de Jean Vilar et le vent qui bruisse dans les pins en offrande.

De la plaque de l’Exodus devant la mer qui scintille et de mon émotion devant les couleurs de l’été des enfances, enfin retrouvées au cœur de cet avril.

Pourtant non loin de là 700 Migrants mouraient dans ces mêmes eaux turquoises, ma mer bien aimée devenue fosse commune en épouvante.

Et ailleurs aussi le vacarme déchirait l’innocence, quand 152 étudiants supplièrent en vain leurs bourreaux de Garissa, quand 7800 Népalais et touristes suffoquaient au milieu des drapeaux de prières aux couleurs de linceuls, quand une seule fillette, Chloé, succombait à la perversité d’un homme.

 

Un manteau de silence, d’horreur, de crainte sur les épaules. On est regardé jusqu’à la moelle.

Paul Valéry, Forêt.

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Je me souviens.

De ce contrat faramineux autour d’avions de chasse, pourtant signé par ma République avec un pays aux antipodes de la démocratie, qui maltraite les ouvriers et musèle les femmes.

Des voix d’outre-tombe de  Germaine Tillon, Genviève De-Gaulle-Antonioz, Jean Zay et Pierre Brossolette entrant au Panthéon, quand je tentai d’expliquer à des élèves malveillants la beauté du don de soi, au milieu de ricanements d’adolescents désabusés. De ma désespérance devant la bêtise insensible au sacrifice et aux grandeurs.

De ce mois de mai aux clochettes rougies par un énième « drame familial », dans le Nord, celui-là, deux tout petits assassinés par un père, comme chaque mois, silencieux hurlement au milieu du génocide perpétré dans le monde entier, depuis des millénaires, par les hommes violant, tuant, égorgeant, mutilant, vitriolant, brûlant vives leurs compagnes et souvent leurs enfants.

Je vous salue, ma France aux yeux de tourterelle(…)

Ma France, mon ancienne et nouvelle querelle,

Sol semé de héros, ciel plein de passereaux…

Louis Aragon.

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Je me souviens.

Des révisions du bac de mon puîné, des dissertations et des textes à apprendre, de Rimbaud et de Proust, de Verlaine et Stendhal, comme un collier de perles toujours renouvelé.

De ces adolescents déguisés en marquis pour une fête baroque, des duchesses et des contes, des froufrous et des rires, quand les joues de l’enfance en disputent avec les premières canettes de bière, quand on hésite entre un joint et un dessin animé…Chuuuuuuut. Prenez le temps…Profitez…On n’est pas sérieux, quand on a 17 ans le jour de la Saint-Jean…

Du soleil fou de Sousse qui voit mourir les sourires des touristes, de la plage rougie, et de la tête en pique d’un patron français, quand cet Islam qui prétend vivre la foi n’est que mort absurde et gratuite.

Des gospels montant vers ce ciel rougi de Charleston, quand un homme fauchera des vies noires dans une église, insulte à l’Amérique des droits civiques : j’ai fait un cauchemar, encore un…

 

Ce matin de juin s’est posé sur mon cœur

comme un vol de colombes sur la vieille petite église,

frémissant d’ailes blanches et de roucoulements d’amour

et de soupirs tremblants d’eau vive.

Louisa Paulin, Lo bel matin

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Je me souviens.

Du chapeau blanc de Dylan et de sa voix éraillée, d’Albi la Rouge toute vibrionnante des accords de Pause Guitare, de cette nuit passée sur un banc avec un « Conteux » acadien, et du sourire de Zachary Richard, aussi pur que dans nos adolescences lorsqu’il clamait « travailler, c’est trop dur ».

De notre conversation téléphonique où déjà la poésie avait traversé l’Atlantique au rythme des échanges, et de son incroyable présence, quand il offre au monde tous les ouragans de Louisiane et toutes les histoires de son peuple oublié.

De la brique rouge et de Sainte-Cécile comme un vaisseau dans la nuit, du Tarn empli d’accords virevoltants et de notes insensées, de ce mois de juillet aussi gai qu’un violoneux un soir de noces.

 

La nuit, quand le pendule de l’amour balance

entre Toujours et Jamais,

ta parole vient rejoindre les lunes du cœur

et ton œil bleu

d’orage rend le ciel à la terre.

Paul Celan, in Poésie-Gallimard

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Je me souviens.

De la Bretagne qui danse comme une jeune mariée au son de la Grande Parade, de Lorient enrubanné, des guipures et de l’océan dentelé qui tangue au son des binious.

Des flûtiaux et des cornemuses, de l’âme celte qui m’enivre, des jambes levées sous les robes de crêpe et des verts irlandais ; des Canadiens qui boivent et de la lune qui rit, des roses trémières caressées par la joie et de mon fils si heureux de danser le quadrille.

D’un autre port, au bout du monde, où 173 personnes périront dans les explosions causées par l’incurie des hommes.

Du courage de ces passagers de l’improbable, quand des boys modernes rejouent le débarquement dans un Thalys sauvé de justesse de la barbarie.  Quand un 21 août ressemble à une plage de Normandie.

 Le Bleu ! c’est la vie du firmament(…)

Le Bleu ! c’est la vie des eaux-l’Océan

et tous les fleuves ses vassaux(…)

John Keats, Poèmes et poésies.

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Je me souviens.

Du calme d’Angela Merkel annonçant qu’elle devenait la mère de l’Europe en ouvrant les bras de l’Allemagne aux réfugiés et Migrants.

D’une Mère Courage qui soudain fait du pays de l’Indicible celui de l’accueil, quand 430 000 personnes ont traversé la Méditerranée entre le 1er janvier et le 3 septembre 2015, et qu’une seule photo semble avoir retourné les opinions publiques…

Du corps de plomb du petit Aylan et des couleurs vives de ses vêtements, dormeur du val assassiné par toutes les guerres des hommes, à jamais bercé par les flots meurtriers de notre Méditerranée souillée.

De mon étonnement toujours renouvelé en cette rentrée de septembre, quand soudain chaque journée de cours me semble thalasso, tant c’est un bonheur que d’enseigner la langue de Goethe à ces enfants musiciens, surdoués et charmants, toute ouïe et en demande d’apprentissages : ma première année scolaire agréable dans mes errances de « TZR », sans trajets insupportables et sans stress pédagogique.

 

Il n’est d’action plus grande, ni hautaine, qu’au vaisseau de l’amour.

Saint-John Perse, Amers.

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Je me souviens.

De ces pauvres gens morts noyés en voulant sauver une voiture quand des enfants de Migrants continuent, eux, en ce mois d’octobre, à n’être sauvés par personne…

Des hurlements d’Ankara, quand 102 personnes perdent la vie au pied de la Mosquée Bleue, le Bosphore rougi de tout ce sang versé.

De cette famille lilloise décimée par le surendettement, un Pater Familias ayant utilisé son droit de mort sur les siens, mais nous sommes tous coupables, nous, membres de cette odieuse société de surconsommation.

Du silence de ma cadette en cet anniversaire de notre rupture de cinq longues années, de sa frimousse enjouée et de son bonnet rouge lors de notre dernière rencontre, il y a un siècle, avant qu’elle ne rompe les ponts. Du petit bracelet de naissance qui dort dans ma trousse et ne me quitte jamais. De ma décision de vivre, malgré tout.

Argent ! Argent ! Argent ! Le fol argent céleste de l’illusion vociférant ! L’argent fait de rien ! Famine, suicide ! Argent de la faillite ! Argent de mort !

Allen Ginsberg, in Poètes d’aujourd’hui, Seghers.

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 Je me souviens.

« De nos larmes et de l’effroi, de nos rires assassinés en ce 13 novembre 2015, de mon incommensurable chagrin devant la liberté souillée.

De la peur défigurant les visages, de ces hurlements, de l’innocence conspuée au gré d’une terrasse.

De nos marches au silence bouleversant, de ces bougies qui veillent, de l’union sacrée du monde devant Paris martyrisée. »

De cette structure cyclique qui a mutilé la Ville Lumière, de notre sidération, de la peur de mes enfants et des larmes de mes élèves, de la chanson « Imagine » entonnée en pleurant.

De Bamako et Tunis endeuillées elles aussi, de nos désespérances devant tant de victimes, et puis la terre, n’oublions pas la terre, qui se lamente aussi.

De la COP 21 qui passe presque inaperçue au milieu de tous ces bains de sang.

Si tu mérites ton nom

Je te demanderai une chose,

« Oiseau de la capitale » :

La personne que j’aime

Vit-elle ou ne vit-elle plus ?

Ariwara no Narihira, 825-879, in Anthologie de la poésie japonaise classique.

Place du Capitole, 14 novembre 2015
Place du Capitole, 14 novembre 2015

 

Je me souviens.

Du visage grimaçant de la haine et de la barbarie qui heureusement ne s’affichera PAS dans le « camembert ».

De nos piètres victoires, de mon pays où des jeunes votent comme des vieux aigris, de ma République en danger.

De toutes ces mitraillettes à l’entrée des églises, des santons menacés par les « laïcards » et par les djihadistes, d’un Noël au balcon, comme sous les tropiques.

De ces sabres lasers prétendument rassembleurs, quand tous ces geeks pourraient se retrousser les manches, réfléchir et agir.

D’une partie de croquet dans un jardin baigné de lumière et de douceur un 26 décembre, les maillets et les boules étant ceux de mon enfance allemande, le regard bienveillant de nos quatre grands-parents comme posé sur nous, microcosme familial dans le macrocosme de l’Europe si fragile, du monde si vacillant, de l’Univers si mystérieux.

De nos espérances.

De nos forces.

De nos amours.

Je me souviens de 2015.

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À la lumière de nos aïeux nous marchons.

Elle nous éclaire comme les étoiles de la nuit guidant le marcheur.

Al-Hutay’a, in Le Dîwân de la poésie arabe classique.

 

 

Enfin cette phrase, dédiée à tous ces disparus :

Je t’aimais. J’aimais ton visage de source raviné par l’orage et le chiffre de ton domaine enserrant mon baiser. (…) Aller me suffit. J’ai rapporté du désespoir un panier si petit, mon amour, qu’on a pu le tresser en osier.

René Char, La compagne du vannier.

 

 

 

Free d’Hommes: et si nous changions le monde??

 

http://www.thebookedition.com/free-d-hommes-sabine-aussenac-p-122971.html

http://www.amazon.fr/Free-dhommes-Sabine-Aussenac-ebook/dp/B00JZWH5RK

Au soir de la Journée Internationale contre les violences faites aux femmes 2015, je voudrais induire une petite réflexion sur l’ampleur des inégalités entre les sexes…Mon roman Free d’Hommes, paru en novembre 2013 à l’occasion de cette même journée, se  veut vitrine inversée de notre monde si déséquilibré…L’idée de cette écriture en miroir m’est venue il y a quatre ans, à peu près au moment où une jeune cinéaste signait un excellent court-métrage que j’ai découvert récemment, « Majorité opprimée », dans lequel, exactement comme dans mon roman, les rôles seraient inversés…

http://www.youtube.com/watch?v=kpfaza-Mw4I

Imaginons ce monde où les rôles sociaux seraient intervertis depuis des  millénaires et dans toutes les civilisations, les femmes ayant le rôle dominant,  tous les grands auteurs et acteurs de l’Histoire ayant été des femmes, de même  que tous les personnages historiques importants…Dans tous les continents, depuis toujours, auraient ainsi existé des sociétés matriarcales. Mais ces univers où le Féminin tiendrait le haut du pavé seraient aussi déséquilibrés que nos sociétés patriarcales! Dans ma petite fable, les femmes traitent en effet les hommes comme ces derniers le font actuellement avec nous…C’est à dessein que j’ai parfois forcé le trait, dépeignant les femmes que des « machos », et les hommes comme des êtres souvent soumis et opprimés…

Cependant, ce monde existerait dans NOTRE réalité: on y rencontre en effet l’affaire  DSK, un tsunami, une élection présidentielle, le printemps arabe…(et je suis en train de penser…à une suite!! Avec des chapitres plus précisément consacrés aux violences faites aux femmes, en parlant, toujours de façon inversée, de la « théorie du Genre », de la Manif pour tous…) Et lorsque l’on avance dans la lecture, s’attachant aux personnages, à la trame de l’histoire, on est presque pris de vertige, tant l’on a l’impression que ces inversions donnent le tournis: tout semble si « vrai », si réel, réaliste, grâce aux références à notre réalité, mais en même temps tout est si…décalé!

Car il s’agit à mon sens d’un problème mondial de société, d’une urgence humanitaire, que cette situation de la FEMME à travers le monde: dans nos sociétés occidentales, nous nous heurtons au « plafond de verre », à nos brimades quotidiennes, aux inégalités salariales…N’oublions pas non plus la terrible précarisation des femmes qui ont tant de mal à survivre à leurs divorces, qui luttent pour récupérer des pensions alimentaires impayées, sous les regards et les ricanements obscènes des masculinistes toujours prêts à revendiquer leurs droits alors qu’ils oublient leurs devoirs de pères…

Levons aussi  surtout l’omerta, la terrible loi du silence médiatique et sociétale au sujet des prétendus « drames familiaux« : une femme meurt tous les trois jours sous les coups de son conjoint, tandis que les familicides se multiplient -des dizaines d’assassinats  chaque année, dont ce collégien de mon propre établissement, tué en février 2014 avec sa maman, alors qu’il était en cours le matin même…http://www.ladepeche.fr/article/2014/02/11/1815112-mercenac-drame-familial-trois-morts-au-hameau-de-pointis.html

(…Et je vous invite à rechercher les autres articles autour de ce drame-là…C’est tout bonnement incroyable, on y dresse un gentil portrait du meurtrier, sans jamais évoquer les victimes…)

Et encore…:
http://sisyphe.org/spip.php?article4497

http://sisyphe.org/spip.php?article4344

Ailleurs? Mais ailleurs, c’est la barbarie, c’est l’enfer, au-delà des grillages et des enfermements des burqas…Il y a les viols de masse et systémiques dans les pays en guerre; il y a les petites filles en Inde, évincées par l’eugénisme galopant d’une médecine devenue folle, mais aussi étouffées dans le sable à la naissance, avant que de mourir lors des terribles viols collectifs…Il y a les millions de fillettes privées d’éducation; et le tourisme sexuel, les violences, les humiliations…

Et, bien sûr, l’EI, Boko Haram et tous les autres Fous d’un prétendu dieu, ceux qui enlèvent et marient des centaines de jeunes filles et de fillettes, ceux qui égorgent et violent de prétendues « Infidèles », ceux qui lapident, qui enferment, qui participent de ce génocide d’une moitié de l’humanité envers une autre…

Malala avait inscrit son discours sous le signe de l’urgence: l’urgence pour les fillettes du monde entier à accéder librement à l’éducation. Car la solution passera par la réflexion, par la prise de conscience des asservissements.

Mon roman  s’inscrit donc dans cette urgence-là: dénoncer ce monde dont la moitié, oui, la moitié des habitants sont opprimés! Parler de cette terre que nous devrions nous partager équitablement, avant même que de songer à en régler les problèmes climatiques et géopolitiques! Il faut inventer un nouvel univers, un univers  différent, où hommes et femmes se partageraient la vie dans une autre  perspective, en dehors de ces processus de violence et de domination.

Critique parue dans Reflets du temps:

http://www.refletsdutemps.fr/index.php/thematiques/culture/litterature/item/l-autre-monde-de-sabine-free-d-hommes-sabine-aussenac?category_id=17

« Fascinants, pour qui imagine et invente (l’écrivain, du coup), que ces mondes, qui seraient bâtis autrement, fonctionneraient dans d’autres dimensions, seraient – pourquoi pas – cul par dessus-tête. C’est à ce registre que se rattachent les pages du roman ? nouvelle ? que vient de publier notre amie et rédactrice, Sabine Aussenac.

On a connu – pépite fantastique de notre adolescence – le « Demain les chiens » où Médor et les siens tenaient l’ordonnancement du monde, sans parler des singes de la planète ! Là, l’histoire (« il était un monde, une fois, où… ») est tout bonnement renversée : homme/femme, pas comme on connaît ; le contraire. « Comme ailleurs dans le monde, les hommes étaient lésés ; gagnaient moins que les femmes, se comptaient sur les doigts de la main dans les conseils d’administration… les femmes avaient le monopole de l’emploi, de la sécurité financière, des pouvoirs décisonnels… Paul – “le-la” héros – soupira : oui, le chemin serait long ! » (…)

Les femmes « puissantes » – toutes et trop – sont des virago pour qui « le diable s’habille en Prada » : physiquement écrasantes, levant le coude sur le canapé du soir, et séduisant – vite, trop vite – les mâles qui passent autour, du stagiaire au procureur. Caricaturales ! mais on sourit, devant l’avalanche… Un tout petit peu, quand même, de situations répétitives, là aussi. Un texte plus resserré, format grande nouvelle, éclairant mieux, ne disant pas tout, abattant quelques murs, à grands coups de hache monumentale, aurait sans doute été l’instrument de choix d’un sujet jouissif, comme celui-là…

On ne boudera pour autant pas notre plaisir ! L’Histoire – la grande ou la plus quotidienne – tient sa partie dans le récit, avec une présence pertinente qui donne chair : des enfants qu’on enlève à de brillantes études pour les marier au bled (ici, un Medhi, évidemment), aux Révolutions arabes, à la poésie iranienne, au souvenir de 68 (slogan masculiniste : « oui, maman, oui patronne, oui chérie ; non ! Merci ! criaient les jeunes gens de l’époque en brûlant leurs coquilles à testicules entre deux jets de pavés sous la bouille en cœur de Danielle la Rouge »).  On rit, souvent – un des meilleurs passages, attendu, certes, mais réussi, n’est-il pas l’annonce de l’accusation de viol sur homme de chambre buriné, par une Sarah Dayan Klein, directrice du FMI. Plus tard – entre émouvant et hilarant, un « homme !!! est élu aux élections présidentielles ! On y est, frérot, on y est ! ». »

Autre extrait de critique:

« Sabine Aussenac a brossé une fresque saisissante, dans laquelle le « sexe  faible » est incarné par les hommes, depuis la nuit des temps… De nombreux  thèmes de société sont abordés, des discriminations au viol, de la pédophilie au  « plafond de verre », de la précarisation au divorce…

Personnages attachants, humour féroce, profondeur de la réflexion: ce roman,  paru le 25 novembre 2013, à l’occasion de la Journée Internationale contre les  violences faites aux femmes, se veut le symbole d’un nouveau  féminisme.

Sabine Aussenac a rêvé l’égalité, en faisant la démonstration de ce que  serait un monde dominé…par les femmes! »

http://www.sudouest.fr/2013/11/30/free-d-hommes-1244971-2277.php

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Voilà…Il ne tient plus qu’à vous de vous détendre tout en vous questionnant, de rire et de pleurer, de partager et de donner…Le roman est à commander sur le site de Thebookedition  ou en format ebook sur Amazon, (liens en haut du texte)!

J’ai fait un rêve: qu’à l’occasion de cette journée nous nous donnions la main dans un même élan de sororité ET de fraternité, nous, femmes de tous les pays, loin des querelles de clochers féministes, ensemble, les « essentialistes » et les autres, oubliant les clivages entre celles qui ont des enfants et celles qui n’en n’ont pas, oubliant les « On ne nait pas femme, on le devient » et, au contraire, les Antoinette Fouque qui prétendaient que la maternité fonde, quelque part, la Femme, non, ne les oubliant pas, les transcendant, plutôt, dans une véritable marche commune vers l’ÉGALITÉ!

Le chant des hommes

Le chant des hommes

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Dans cette grotte humide et sombre, elle le tient, ce petit être étrange et vagissant, et le serre contre sa peau nue. Dehors soufflent les vents, dehors mugissent les bêtes, terribles et sanguinaires. Le feu n’existe pas, la seule chaleur reçue par ce nouveau-né sera la douce étreinte de sa mère. Et elle l’enveloppera aussi de sa voix, psalmodiant maladroitement des sons encore à mi-chemin entre le grognement animal et le chant ; ce sera guttural et tendre, et la mère bercera instinctivement son petit d’homme, pour l’apaiser.

Dans la belle villa romaine, une patricienne se détend. L’implacable soleil de l’Apulie darde ses rayons sur les cyprès qui semblent veiller en antichambre des Dieux. La matrone a organisé toutes les activités domestiques et porte à présent son dernier-né contre elle. Elle a soulevé sa tunique et lui donne ce lait matriciel si précieux, et ce faisant elle chantonne un air ancien, où il est question de collines et de louves, de combats et de victoires, qui fera de son beau petit garçon un citoyen courageux.

L’Empire du milieu est comme un océan de bruits et de fureurs, mais dans l’étroite  jonque qui tangue sur le long fleuve jaune règne une atmosphère de paix. La jeune maman a enfin terminé la vente de ses épices, elle a mangé quelques poignées de riz et a ouvert ses bras à sa fillette emmaillotée. Elle sourit à son trésor qu’elle a réussi à sauver de l’infanticide en offrant le double de sa dot à son époux…Puis elle berce la fillette d’un bras, tandis que de l’autre elle dirige habilement la frêle embarcation dans les méandres du fleuve. Elle chante une  mélodieuse rengaine, lancinante et amusante, où elle promet de toujours protéger sa fillette du monde.

La nourrice sourit à l’enfançon du roi. Le palais tout miroitant de glaces rivalise de beauté avec les jardins à la Française où gazouillent les jets-d’eaux. Des courtisanes s’égayent parmi les allées de buis, telles des volées de moineaux, soulevant leurs crinolines en pouffant de rire, tandis que la Favorite s’avance au bras du souverain. Nul ne s’intéresse vraiment au descendant royal, si malingre et maladif que ses parents eux-mêmes l’ont presque abandonné, mais la nourrice, après l’avoir abreuvé de son mieux d’un lait salvateur, le soulève vers l’astre dont s’inspire son père et le fait tournoyer en chantonnant qu’un jour lui aussi fera feux d’artifices. Elle chante et le berce, et c’est tout un peuple qui, encore, aime son roi.

La poétesse a posé le fin pinceau qui vient de dessiner la belle arabesque d’une fleur de cerisier. Elle a délicatement fouetté le thé dans le petit bol de terre, agenouillée dans son magnifique kimono de soie rouge, son chignon d’ébène piqué de longues épingles de corne, son teint d’albâtre aussi pur que la neige qui ourle le Mont Fuji. Elle ne sait pas encore que dans quelques minutes un tsunami va balayer des millénaires de tradition, emportant sa maison comme un fétu de paye, tandis que la centrale déversera son poison vers les hommes à nouveau irradiés. Quand la vague arrivera, elle serrera ses jumeaux tout contre elle, car elle était en train de leur chantonner une superbe berceuse, tendre comme les pétales des cerisiers en fleurs, délicate comme le tourbillon du thé vert, apaisante comme la forêt où jaillissent les sources.  Son chant d’amour avant la vague de mort, plein de beauté et d’allégresse.

Dans le baraquement sinistre, puant la mort, la femme offre un sein émacié au petit visage bleui de froid. L’appel du matin va bientôt résonner des aboiements mortels, et elle sait qu’elle fera partie de la prochaine cohorte des damnés, celle qui ira, d’un pas soumis, vers les âcres fumées. Elle chante, Sarah, elle chante le pays du lait et du miel, et les toques fourrées de son village, elle chante les papillotes et la carpe farcie, les yeux noirs de son Yankel et le violon de son père, elle chante en berçant son enfant déjà mort, qu’elle a elle-même étranglé aux premières lueurs d’une aube aussi morte que les millions de disparus.

Dans la case assoupie par le silence, la mère est seule avec son nouveau-né. Elle est revenue de la capitale pour enterrer son père et s’étonne de ne plus entendre les klaxons et les rires. Ici, les seules taches de couleur sont les boubous des femmes, le temps semble s’être figé dans une Afrique pourtant si mouvementée. La femme fait habilement basculer le petit corps souple de son dos vers son sein, et elle sourit en voyant les petites billes sombres la regarder en riant. Elle porte l’enfant vers la lumière, vers ce village calme, enfin pacifié, et psalmodie une belle mélopée où il est question de lions qui pardonnent aux gazelles.

 

Un enfant dort, seul dans un berceau. Sa chambre est équipée de toutes les nouvelles technologies connectées, un baby phone le relie au salon de ses parents, un Ipod est posé sur la commode, près de la table à langer rutilante, tandis qu’un casque léger entoure sa tête où palpite une fontanelle bombée.

Une berceuse chante à ses oreilles fermées, des airs dans une langue inconnue, peut-être en anglais, ou même en chinois.

Certes, on lui parle et le change et on le nourrit et on l’aime et on l’éveille en lui faisant écouter Mozart et en lui parlant en anglais.

Mais souvent il est seul. La nuit, lorsqu’il a peur et faim et froid. Il réclame le corps tendre de sa mère et sa voix apaisante, mais elle a appris qu’il ne faut pas dormir avec son enfant. Le jour, entre les tétées qui sont en fait des biberons savamment dosés. Bientôt il sera seul avec d’autres enfants chez une nounou, puis, un jour, tout seul, dans la cour de l’école. Il sera entouré de technologies ultra-perfectionnées et d’adultes spécialisés dans ce que la société nomme « l’éducation », mais il aura, de longues années durant, été privé de ce lien ontologique qui, de tous temps, dans toutes les civilisations, a relié les nourrissons à leur mère lorsqu’elles bercent leurs enfants en chantant.

Personne ne l’aura bercé longuement, en d’interminables nuits où il aura eu mal aux dents ou au ventre. Personne ne lui aura chanté les chansons de son peuple, ce chant des hommes qui, de tous temps pourtant, ont chanté pour leurs enfants. Peut-être un jour d’ailleurs vivra-t-il, à quelques mois à peine, dans deux maisons, et deux Ipod veilleront alors sur son sommeil toujours aussi solitaire.

Un jour, un psychiatre bienveillant lui parlera d’abandonnisme et de frustrations, avant de lui faire une longue ordonnance.

Jamais ses parents ne lui auront chanté de berceuses. Puisque aujourd’hui, le 30 octobre 2015, une étude révèle que 10% des nourrissons s’endorment, seuls,  avec un casque sur les oreilles.

 

 

 

 

 

Coma un sospir d’aigueta… Mon premier #poème en #occitan…

Coma un sospir d’aigueta

Un ramat d’ausèls coma un rocol d’amor,

un vòl dels blats a l’entorn d’un cèl,

sus mon còr s’es pausat coma un sospir d’aigueta.

Comme un soupir d’eau vive

Une volée d’oiseaux comme un roucoulement d’amour,

un vol de blés autour d’un ciel,

sur mon cœur s’est posé comme un soupir d’eau vive.

Premier poème en occitan, écrit en piochant dans les mots de Louisa Paulin…

La poétesse Louisa Paulin

Ce texte fait partie des « Mémoires d’Autan », ouvrage ayant reçu le Prix Camille Pujol lors des Jeux Floraux toulousains de 2020.

http://jeuxfloraux.fr/15.html

« * Une médaille d’Académie égalementà Mme Sabine Aussenac, de Toulouse,  pour son poème « Et les pivoines »

  * Le Prix Camille-Pujol à Mme Sabine Aussenac, de Toulouse, pour son ouvrage Mémoire d’Autan. »

https://www.thebookedition.com/fr/memoires-d-autan-p-371712.html

Mes Mémoires d’Autan sont des miscellanées poétiques entremêlées de réflexions autour de l’être-soi d’un Sud-Ouest baigné par l’Atlantique et Mare nostrum, illuminé par nos campagnes gorgées de tournesols, et bien sûr surtout, pour moi, toulousain et tarnais ; alternances de nouvelles, d’essais et de poèmes en ancrage de cette terre d’Oc qui m’est chère, ces textes vivent au gré des méandres de Garonne et de l’Histoire ancienne ou contemporaine de la Ville Rose et du Grand-Sud…