L’envol des violettes, une #nouvelle autour du #Touquet-Paris-Plage! #CôtedOpale #GérarddeNerval

Cette nouvelle a été écrite dans le cadre du concours Gérard de Nerval de la nouvelle 2026, organisé par l’association Arthémuse, dont le thème était:
Jeux d’ARTifice au Touquet

https://www.editionsarthemuse.com/post/concours-g%C3%A9rard-de-nerval-de-la-nouvelle-2026

Il est à noter que je n’étais jamais allée …au Touquet! J’ai donc imaginé cette histoire en me documentant sur la ville, et quelques mois après, bien que n’ayant… pas remporté le prix, je suis partie découvrir ce lieu où j’ai passé quelques jours enchanteurs! Les photos sont à retrouver au gré de mes réseaux sociaux, sur Facebook ou instagram.

J’ai été fascinée par la beauté de l’Arcachon du Nord, toute en odeurs iodées et en parfum de térébenthine, par ce mélange de forêts et de mer et par la fabuleuse architecture balnéaire, par ces villas d’antan… Beaucoup moins, au passage, par la présence absurde de dizaines de cars de CRS et de gendarmes – j’imagine qu’ils sont là pour veiller sur cette ville où notre président vient voter? -, et d’ailleurs, en discutant plusieurs fois avec ces sympathiques forces de l’ordre qui passent leurs journées à bader avec les touristes et les commerçants, et, soyons honnêtes, à ne pas faire grand-chose, ils m’ont eux-mêmes confirmé qu’ils ne s’y sentaient pas très utiles (j’étais au Touquet au plus fort des incendies qui ravageaient la Gironde… No comment…)

Mais je retiens surtout de ce séjour la gentillesse des « locaux », l’immensité si reposante de la plage et une alliance parfaite de nature et de culture, ayant pu aussi découvrir le musée local ainsi que le musée d’Étaples! Enfin, j’ai eu la joie d’assister par hasard à une répétition des Chœurs de France, un vrai bonheur! Découvrez leur immense talent juste après la nouvelle!

https://www.choeurs-de-france.fr/index.php

L’envol des violettes

Il s’accouda sur l’appui ; il regarda au-dehors la tristesse de cette lande sablonneuse, de ce ciel d’un vert clair, où passait un vent vif, qui chassait devant lui des traînées de nuages étirés (…) Et il découvrait dans cette désolation de terre stérile, dans la pâleur de ce ciel vide et froid quelque chose de tragique, qui, sans qu’il sût pourquoi, lui faisait songer à sa destinée…

Christine repensait à cette phrase de Maxence Van der Meersch, en ce 23 février, agenouillée devant l’entrée éventrée de sa maison, scrutant un ciel d’encre encore menaçant par l’ouverture béante. Le malheur était arrivé comme un prince impérieux, frappant directement à la lourde porte pourtant polie par les ans, la brisant comme un vulgaire fétu de paille. En déblayant, nettoyant, jetant, pleurant, elle repensait à la soirée de ses seize ans, lorsqu’elle avait obtenu ce premier prix de conservatoire. Elle se souvenait des larmes de fierté de son père lorsqu’il conduisait la DS le long de l’allée des Rossignols, en cette belle nuit de juin. En quittant le Palais des Congrès pour rejoindre la demeure familiale, la jeune comédienne s’était promis que cette soirée ne serait que l’antichambre de sa vie. Elle voyait le reflet des dunes brasser ses rêves d’adolescente et s’imaginait déjà parisienne et sociétaire de la Comédie Française.

Ce soir, au milieu des gravats et des poussières, écoutant le vent du large rugissant à travers les vitres brisées, arc-boutée sous le poids de la tempête Louis qui venait de frapper la Côte d’Opale, Christine songeait à cette jeune fille guillerette et heureuse qui voyait la vie comme une scène, rêvant son destin et irradiant d’espérances, et elle tentait de puiser en sa mémoire la force de se relever. Oui, une fois encore, elle allait devoir trouver des artifices pour faire face à l’impensable et pour danser la vie, même au cœur d’une tempête.

La réalité, déjà à l’époque, l’avait rattrapée. Au décès brutal de ses parents, elle avait quitté en urgence le cours Simon pour revenir vivre au Touquet, reprenant l’exploitation horticole que son père tenait aux portes de la station balnéaire, oubliant les vers et les livres, pour demeurer auprès de ses cinq jeunes frères et sœurs. Lorsqu’elle avait refermé pour la dernière fois la porte de sa chambre de bonne à Montmartre, elle avait pressenti que son destin basculait. Oui, sa vie s’était retrouvée à marée basse, et les seules planches sur lesquelles elle montait depuis lors étaient celles de l’Observatoire de l’embouchure, quand elle partait faire des photos pour alimenter son site web, ou celles du petit ponton de bois de la boucle de la Corniche qu’elle aimait emprunter au crépuscule, pour admirer le ciel en fusion et les incandescences qui illuminaient la Manche… Son adieu aux mots l’avait secrètement broyée, comme si un ouragan avait emporté Musset, Molière et Shakespeare vers un éternel silence. Elle avait su, malgré tout, se réinventer. Elle veillait à présent sur les timides violettes qu’elle cultivait avec passion, et arpentait les allées de son parc pour piquer, arroser ou cueillir les petites fées veloutées qui s’épanouissaient si bien dans ses terres sablonneuses. L’horticultrice chevronnée s’était doublée d’une créatrice hors pair, car Christine confectionnait aussi de succulents sablés à la violette et au beurre salé qui faisaient les délices des habitués et des touristes : ses Timides du Touquet s’exportaient même dans des pâtisseries parisiennes !

Elle s’était ainsi redressée, reprenant le flambeau de l’exploitation familiale, relevant la tête, amenant ses frères et sœurs au brevet, au bac, au doctorat, et ses violettes à une renommée internationale. On la surnommait la « Reine Christine », tant elle en imposait, vaillante et empressée, douce et obstinée. Son visage avait gardé la douceur des poèmes, mais son cœur brisé arpentait souvent les vertiges de sa mémoire ; depuis son étal du marché couvert, elle songeait, rêveuse, aux antans aussi chamarrés que les reflets de mica dans les sables… Été comme hiver, elle confectionnait avec soin les petits paniers emplis des trésors empourprés ou lilas qui bientôt allaient embaumer les salons, échangeant des mots simples avec les passants, mais, souvent, son esprit était ailleurs. Elle souriait aux clientes fidèles tout en se remémorant cette nuit en bord de Canche où, après la représentation de l’École des femmes, elle avait devisé sous les étoiles avec François… Lorsqu’elle traversait le jardin d’Ypres, elle ne pouvait s’empêcher de revoir la joyeuse troupe du club théâtre du lycée hôtelier, se souvenant des rires de ses amis qui venaient avec elle se reposer entre les parterres fleuris après les répétitions, songeant à la voix si tendre de Jean Rosol et à ces vagues qui se « brisent en mille blancs bouquets »…

Le Touquet avait grandi avec elle. La ville s’était agrandie, les touristes appréciaient le centre bruissant de boutiques, la plage infinie, l’architecture fabuleuse des villes d’eaux et le musée que Christine fleurissait chaque année de plus belle, organisant une « fête des arts et des violettes », agrémentant les superbes collections de l’école d’Étaples de ses compositions parfumées. Elle s’était aussi investie au Conseil Municipal, faisant corps avec sa cité balnéaire. Respectée, appréciée tant par les amateurs de la petite fleur mauve que par ses concitoyens, elle veillait avec un soin égal aux droits des femmes et sur la grâce fragile des pétales qui s’harmonisaient si bien avec les parfums de pins et d’embruns. La jeune femme était infiniment fière de son « Arcachon du Nord »…

Cependant, Christine vivait seule, dans sa maison battue par les vents marins les jours de tempête, non loin du Golf, dans une grande demeure emplie de souvenirs, aux rideaux souvent clos sur sa nostalgie.  Oh, des hommes étaient venus, bien sûr, des riches et des pauvres, des artistes et des puissants, qui tous voulaient conter fredaine. Mais c’est François qu’elle attendait toujours, François, son Hamlet, son Coriolan, son Rodrigue, qu’elle n’avait pas su oublier… Le beau Malien avait été son premier et son seul amour, depuis leur rencontre à l’école Jeanne d’Arc jusqu’aux bancs du Conservatoire d’Amiens. Christine adorait le grand appartement dominant la baie, empli de senteurs épicées et du rire communicatif de la mère de son amoureux. Loin des clichés colportés au sujet des cités, la famille de François avait su tirer le meilleur parti de son expatriation en gardant de jolies traditions tout en faisant bénéficier les enfants de l’instruction et de la culture de leur pays d’accueil. Le jeune comédien talentueux lui avait demandé sa main, un matin, dans la lumière de l’hiver, au pied du phare de la Canche, lui jurant des noces africaines et la nommant sa Reine. Elle avait donc été sa Juliette, sa Chimène et son Ophélie, au gré des représentations étudiantes, mais surtout cette fiancée transie de passion, persuadée de la solidité de leurs amours juvéniles.

Des centaines de soirs, les lourds rideaux de brocart tirés par la technique s’étaient refermés sur leurs baisers passionnés, encore et toujours, au gré de leurs tournées de jeunesse… Et puis il était parti, intégrant une troupe prestigieuse, côtoyant les plus grands. Quant à elle, revenue au Touquet, accaparée par son destin de Mère Courage, elle suivait sa carrière de loin, le regardait recevoir ses César, ses Molière, et parfois, la nuit, une fois sa comptabilité faite, après avoir dressé quelque mouchoir brodé dans ses bacs en osier ou arrosé ses « filles » aux yeux parme, elle se mettait devant son écran et l’écoutait réciter Nerval… Elle se disait que François l’avait oubliée, sans doute, mais elle n’en éprouvait aucune tristesse, tant elle se réjouissait de ses succès. Aucune amertume, aucune jalousie n’entachaient les souvenirs merveilleux qu’elle liait à ce premier amour devenu l’un des comédiens les plus adulés de l’hexagone. Et lorsqu’elle sortait, presque chaque soir, admirer le crépuscule sur la jetée, descendant souvent sur le sable alangui en marchant à la rencontre du soleil couchant, elle souriait, apaisée, heureuse, accomplie.

On frappa soudain à la porte, enfin, à ce qu’il restait de sa porte. Le lourd vantail de chêne ressemblait à présent à un arbre éventré par la foudre, puisque toute la partie supérieure du battant avait été brisée par de grosses pierres de Marquise lors de la chute de la grange. Christine posa ses outils, se releva et vint à la rencontre du maire, poussant le carton qu’elle avait glissé devant l’entrée afin de faire rentrer l’édile. Elle avait insisté pour qu’il passe lui-même voir les dégâts infligés par la tempête. Christine tenait à ce que son ami de toujours constate que, chez elle aussi, plus rien n’existait : ni sa maison, pourtant construite par ses arrière-grands-parents, ni l’immense parc qui ici aussi abritait des centaines de violettes, ni le jardin dont elle était si fière, avec le cèdre bleu terrassé, tel un géant assassiné… Ils s’assirent sur un coin de banc en buvant un reste de cidre pour se donner du courage et parlèrent à voix basse, accusant l’État, la fatalité, les hommes et ce climat devenu fou… Ils partagèrent leurs craintes et leurs culpabilités, mais aussi leurs élans de reconstruction et leurs espoirs. Christine se leva et ils se souhaitèrent bon courage : ils y arriveraient ! La tempête leur avait donné une leçon ; ils en tireraient le meilleur pour oublier le pire. L’ancienne comédienne sentait brûler en elle un feu étrange. La nature avait écrit une tragédie ; il fallait accepter, apprendre, avancer.

Elle regarda le maire repartir sur la route défoncée, puis reprit sa pioche, recommençant à creuser devant l’immense croisée dont les rideaux voletaient comme des ailes déchirées. Cette fenêtre qui donnait sur le parc était le joyau de la grande pièce aux poutres apparentes, puits de lumière qui laissait entrer les douceurs du printemps et les rousseurs de l’automne, quand Christine admirait les premières jonquilles entourant ses plants de violettes à l’ombre des grands marronniers aux hampes fleuries ou aux feuilles empourprées… Il fallait pourtant faire tomber ce mur devenu inutile, si elle voulait espérer sauver sa maison, et elle donnait des coups rageurs, en écho au tonnerre qui avait tant grondé.

Soudain, elle tressaillit. La pioche avait résonné sur un objet métallique, profondément enfoui sous les mètres de terre et de gravats qu’elle avait déjà déblayés, juste sous la fenêtre; elle continua sa fouille et déterra en s’agenouillant un coffret poussiéreux, mais fort bien conservé. Elle sourit en reconnaissant le symbole d’Yggdrasil, l’arbre-monde. Elle se souvenait de son ancienne voisine, une institutrice en retraite et conteuse, qui, aux veillées de l’enfance, évoquait l’histoire du Trésor des Vikings. Elle alla chercher un couteau, puis fit sauter la serrure rouillée et demeura interdite : de l’or, tellement d’or, et un véritable feu d’artifice de rubis, d’opales et d’émeraudes qui scintillaient dans la cassette!  Bouleversée, elle finit par éclater de rire, pour la première fois depuis longtemps, si longtemps… Quelle farce le destin jouait-il là, en ce moment incroyable où le fatum se faisait providence ? Les pierres de la grange étaient donc venues briser sa porte et sa fenêtre pour ouvrir un nouveau chemin à son existence, un chemin pavé de mémoire et d’Histoire. Elle pleurait de joie, incrédule et tremblante. L’argent suffirait à tout, à la reconstruction de l’habitation et du parc, et aussi, peut-être, et même sûrement, au projet fou que Christine nourrissait depuis tant d’années en se récitant Nerval… Et sa chère ville du Touquet-Paris-Plage profiterait bien entendu aussi de ces largesses inespérées !

14 juillet 2025

Les mois avaient passé, un premier été où la vie avait repris, le cœur de la cité balnéaire battant au rythme des mouettes criant sur les embruns et des terrasses éclaboussées du soleil de midi, un été lumineux, qui avait aidé à oublier les ravages de la tempête. Et puis la ronde des saisons avait décoré le triangle d’or des douceurs automnales, des frimas et des renouveaux, avant que la lumière éclatante ne surgisse à nouveau, baignant les façades de Monejan, du Roi d’Ys ou de Borée de ses incroyables éblouissements. Christine sentait son cœur battre la chamade. Ce soir, avant le traditionnel feu d’artifice, ce serait l’inauguration du nouveau centre culturel de Quentovic et de son théâtre : madame la directrice allait aussi remonter sur les planches !

Elle pensa à ces autres femmes qui étaient allées au bout de leurs passions, à Sarah Bernhardt qui s’était volontairement fait amputer d’une jambe pour continuer à vivre sa passion, en un ultime artifice lui permettant de déjouer le sort, et à tous ces grands qui lui murmuraient leurs promesses. Elle entendait le beau Laurent Terzieff qui lui répétait « L’illusion n’est-elle pas notre combustible pour continuer à vivre ? », et elle savait que sa vie faisait sens. L’argent du trésor avait permis la renaissance de son exploitation, et aussi l’aboutissement de son projet. Son festival, « L’Envol des violettes », faisait déjà salle comble. De nombreux critiques parisiens et même new-yorkais avaient fait le déplacement, et il se murmurait que son spectacle pourrait même fouler la Cour des Papes en Avignon, lors de la prochaine saison…

Le velours rouge s’ouvrit sous un tonnerre d’applaudissements, et il lui sembla voir le reflet de ses parents, heureux, dans la glace des coulisses. Ses frères et sœurs la couvaient du regard, émerveillés devant leur grande sœur si majestueuse. Elle s’avança, drapée dans sa robe moirée, et ce fut comme toutes ces nuits où elle s’était rêvée en scène, avant de se réveiller au matin pour chausser ses bottes de courage. Bien sûr, elle récita du Gérard de Nerval avant toute autre chose, elle, la fille de feu jamais vaincue ; elle déclama « Romance » en ouverture de ce récital de poèmes qu’elle dédia à Terzieff, son maître de toujours, à Rilke qu’il disait si passionnément, et à ses parents disparus.

Ah ! sous une feinte allégresse

Ne nous cache pas ta douleur !

Tu plais autant par ta tristesse

Que par ton sourire enchanteur

À travers la vapeur légère

L’Aurore ainsi charme les yeux ;

Et, belle en sa pâle lumière,

La nuit, Phœbé charme les cieux.

Qui te voit, muette et pensive,

Seule rêver le long du jour,

Te prend pour la vierge naïve

Qui soupire un premier amour ;

Oubliant l’auguste couronne

Qui ceint tes superbes cheveux,

À ses transports il s’abandonne,

Et sent d’amour les premiers feux !

Au moment où les roses rouges volèrent depuis les premiers rangs, Christine osa regarder à nouveau le public. Et c’est là qu’elle le vit, aux côtés du maire qui essuyait ses larmes et de sa fratrie : debout, magnifique, ses épaules d’artiste drapées dans son écharpe blanche comme la voile de Tristan, ses yeux de braise la buvant de désir, attendri et ébloui. Quand les techniciens tirèrent le lourd rideau, un jour incroyablement léger se leva enfin à nouveau dans le cœur de la Reine Christine.

Et lorsque quelques heures plus tard, après une dernière crêpe dégustée rue Saint-Jean et en flânant aux étoiles sous les frondaisons des pins, François lui offrit le murmure des retrouvailles, elle sut qu’il ne partirait plus vraiment, et qu’aussi loin que le mèneraient ses tournées, c’est au cœur du Touquet qu’il se saurait aimé. Son amour de jeunesse la serra dans ses bras, et elle comprit qu’elle était retrouvée :

« Quoi ?-L’Eternité.

C’est la mer

Allée avec le soleil ».

Rimbaud

NB: Les Timides du Touquet ne sont que le fruit de mon imagination! Cependant, pourquoi ne pas imaginer une création? Appel aux Mignardises, au Chat Bleu, aux pâtisseries du Touquet!

Pour découvrir le musée d’Étaples et la colonie d’artistes des peintres de la Côte d’Opale:

https://www.pasdecalais.fr/maison-du-port-departemental-detaples

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Une publication partagée par Sabine Aussenac2 (@sabine_aussenac)

Et quelques photos du Touquet:

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Pour découvrir le Touquet:
https://www.letouquet.com/

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