Hommage à Rose Ausländer, la poétesse de #Düsseldorf , et passerelles artistiques! #RoseAusländer #judaïsme #poésie #125 ans #PaulaModersohnBecker #ClaraRilkeWesthoff

Ce fut un beau moment, un moment intense, à la hauteur de la personnalité du « Rossignol de la Bucovine », aussi souvent nommée la « Poétesse de ¨Düsseldorf ».

Rose Ausländer, née le 11 mai 1901 à Czernowitz, aujourd’hui située en Ukraine, a été dignement fêtée à l’occasion du 125 ème anniversaire de sa naissance, en divers lieux de Düsseldorf, ville partenaire de Toulouse.

Un colloque organisé en collaboration entre la Rose Ausländer Gesellschaft et l’Université Heinrich Heine a réuni de grandes voix internationales pour évoquer la mémoire et les œuvres de cette autrice prolifique dont les milliers de poèmes continuent à être lus et appris par des enfants, travaillés et commentés par des étudiants, postés sur les réseaux sociaux et traduits dans de multiples langues.

https://www.germanistik.hhu.de/detailansicht-news/125-jahre-rose-auslaender

https://www.germanistik.hhu.de/fileadmin/redaktion/Fakultaeten/Philosophische_Fakultaet/Germanistik/Literaturwissenschaft_-_Oesterhelt/RoseAusl%C3%A4nder_Programmplakat.pdf

Des universitaires venus entre autres d’Israël, d’Italie et… de France, dont Jacques Lajarrige, de l’UT2J de Toulouse, et moi-même, ont été accueillis le 10 mai à la Maison Gerhard Hauptmann par l’infatigable Helmut Braun, le découvreur, l’ami et l’éditeur de Rose Ausländer, avant d’assister, dans le cadre d’un riche programme entourant le colloque et ouvert à tout public, à une pièce de théâtre relatant la vie de l’écrivaine.

https://wortkino.de/repertoire/rose-ausl%C3%A4nder
Barbara Mergenthaler, sur la scène de la GHH

Se sont ensuite succédé pendant trois jours des conférences passionnantes et richement documentées, sous la houlette de Frau Doktor Anja Oesterhelt, tandis que fut projeté à la bibliothèque KAP 1 un magnifique film en présence de la réalisatrice : Rose Ausländer – Der Traum lebt mein Leben zu Ende.

https://medienzentralen.de/medium/der-traum-lebt-mein-leben-zu-ende/410ff5ac-a336-4637-a75e-e02518f9e930/index

Les deux moments phare de cette commémoration auront été cet instant de recueillement devant la tombe de Rose Ausländer, au Nordfriedhof, tombe régulièrement fleurie par la municipalité de la ville qui avait déposé une gerbe, et surtout une superbe cérémonie au Nordpark, devant le buste de la poétesse, avec un discours émouvant d’Angelique Tracik, responsable du pole culturel de la municipalité de Düsseldorf.

Angelique Tracik et Helmut Braun devant le buste de Rose Ausländer au Nordpark

https://drive.google.com/file/d/1nJKPl0UbWnRWUyth3PEsmMJeegqOjJRn/view?usp=sharing

Cliquer sur le lien ci-dessus pour voir la vidéo du discours.

Ces hommages se sont terminés en beauté devant une assistance nombreuse, lorsque Helmut Braun est revenu sur la biographie de Rose Ausländer et a fait entendre la voix si particulière de la poétesse avec des extraits d’un CD dans le cadre majestueux de la Maison Heinrich Heine, avant une lecture du premier chapitre du roman (en cours d’écriture) que je consacre à Rose Ausländer, dont je suis aussi l’une des traductrices…

La voix de la poétesse est aussi à retrouver ici:
https://www.lyrikline.org/es/poemas/bukowina-i-545

https://www.lyrikline.org/es/poemas/meine-nachtigall-547

https://www.duesseldorf.de/medienportal/pressedienst-einzelansicht/pld/heinrich-heine-institut-erinnert-an-rose-auslaender

« Rose Ausländer würde am 11. Mai 2026 ihren 125. Geburtstag feiern. Mit einer Lesung am Mittwoch, 13. Mai, um 19 Uhr begeht das Heinrich-Heine-Institut den Geburtstag der Schriftstellerin. Veranstaltungsort ist das Heinrich-Heine-Institut, Bilker Straße 12-14.

Sabine Aussenac liest im Rahmen der Veranstaltung aus ihrem biografischen Roman über Rose Ausländer. Darin verknüpft sie kunstvoll die Lebensgeschichte der Dichterin mit der Geschichte ihrer Familie. Ausgangsort ist die Kaiserswerther Straße, die am Nordpark mit dem Rose Ausländer-Denkmal nach Kaiserswerth führt, dem zeitweiligen Wohnort Aussenacs. Ihr Text ist fiktional und doch lebensnah. Helmut Braun erzählt die Biografie aus dem Erleben mit der Poetin, die er zehn Jahre lang jeden Freitag besuchte – etwa fünfhundertmal. « Ich war ihr Sekretär, war ihr Herausgeber und ihr Gesprächspartner, welcher ihre Biografie erforschte. Im Laufe der Jahre entstanden Vertrauen und Zuneigung. »

1977 las Rose Ausländer im Bett liegend ihre Gedichte. Mit dunkler, harter Stimme, in der das ganze Leben und ihre östliche Heimat mitschwang. Im Rahmen der Veranstaltung erklingen dabei entstandene Aufnahmen. »

Notre rencontre à la Maison Heinrich Heine

Pour en savoir plus sur ce projet de roman, un lien vers un autre blog, une interview de Deutschlandfunk Kultur de 2023 et un autre extrait, lu devant le Rhin…

https://avecmavalisedesoieroseauslander.home.blog

https://www.deutschlandfunkkultur.de/rose-auslaender-roman-resilienz-aussenac-100.html

Et voici enfin ma communication, en lien avec mon sujet de thèse et deux des créatrices de Worpswede. Je l’ai présentée en allemand mais j’en ai fait une version française. Désolée de la façon étrange et un peu anarchique dont les poèmes s’agencent ici sur le blog… Une version audio et vidéo est en cours de création, à suivre! La version allemande sera mise en ligne sur mon blog allemand…

Regards croisés entre l‘œuvre poétique de Rose Ausländer et les créations de Paula Modersohn-Becker et Clara Rilke-Westhoff : chiasmes sensibles entre trois voix de femmes

Farben I    


Ich werde nicht müde anzuschauen
die schönen Körper
weiße schwarze gelbe  


Bin müde
anzuhören
die hässliche Rede
über die schönen Körper

 Ist dein Gedanke schwarz
gelb oder weiß  

Ich möchte ihn malen
als Regenbogenleib

Meine Palette liebt alle Farben[1]  
Couleurs I  

 
Je ne me lasse pas de regarder
les beaux corps blancs
noirs jaunes

 Suis lasse
d’entendre
le vilain discours
au sujet des beaux corps

Ta pensée est-elle noire
jaune ou blanche  

Je voudrais la peindre
comme incarnation de l’arc-en-ciel


Ma palette aime toutes les couleurs

Cette communication prendra la forme d’un montage, à la croisée de la recherche et de la création. Loin de se poser en tant qu’ekphrasis de l’œuvre de Rose Ausländer, elle souhaite jeter des ponts entre le verbe de la poétesse et d’autres élans créateurs que je considère comme particulièrement prégnants dans l’univers des arts.

C’est grâce à Jacques Lajarrige que j’ai fait la connaissance des textes de Rose Ausländer dans les années 90, avant d’écrire un mémoire sur son lien à la judéité en 2005, puis de lui consacrer un essai en 2022 et, aujourd’hui, de rédiger un roman à son sujet et, parallèlement, de la traduire.  Entre temps, je suis aussi devenue moi-même poétesse et ai inscrit une thèse autour de la colonie d’artistes de Worpswede et de trois de ses créatrices, Paula Modersohn-Becker, Clara Rilke-Westhoff et Martha Vogeler ; j’y croise histoire de l’art, études de genre, germanistique en plaçant l’enjeu de l’émancipation par l’art et l’invisibilisation muséale des artistes femmes au cœur de ma démarche : c’est ainsi qu’a germé cette idée d’un regard multiple et de cette hybridation des arts. Ma présentation se propose donc de faire dialoguer des poèmes de Rose Ausländer avec des œuvres de Paula Modersohn-Becker et de Clara Rilke-Westhoff.

Les deux amies, Paula Becker et Clara Westhoff, à Worpswede

Ces trois voix majeures, issues d’horizons différents mais proches par certaines lignes de force comme la modernité, l’exil ou la marginalité esthétique, se rencontrent autour d’un même carrefour artistique entre le verbe, la toile et la forme modelée et/ou sculptée. En effet, le simple regard, déjà, de Rose Ausländer sur les paysages, les villes ou les ambiances est celui d’une peintre, souvent proche de l’impressionnisme : touche par touche, elle dessine un paysage en y retrouvant là un trait de lumière, ici un pan de couleur, faisant de nombre de ses poèmes un véritable tableau.

Tableau de Otto Modersohn représentant sa femme Paula en train de peindre… Paula Modersohn-Becker im Garten malend, 1901

Rose Ausländer a développé une sensibilité profonde à l’art et ce dans différents domaines, que ce soit la musique, la peinture, la danse… Nul doute que l’imprégnation profonde de l’enfant solaire qu’elle fut par le bouillonnement artistique de Czernowitz a modelé cette destinée toute bordée de chants, de couleurs et danses… Ce leitmotiv artistique transparaît dans de très nombreux poèmes évoquant tableaux et grands maîtres, et la poétesse a consacré nombre de ses voyages à travers l’Europe à visiter des musées, comme Le Louvre qu’elle avait vu en 1957 avec Celan, ou le Prado, en Espagne où elle a découvert Goya (elle forgera même l’adjectif « goyaschwarz »), sans oublier un voyage en Provence où elle s’éblouira devant Cézanne – d’où son « cezanneblau » -, et ses visites au MOMA, documentées par des notes dans un carnet, en 1968… De nombreux articles ont d’ores et déjà documenté ces liens forts entre art et poésie, comme par exemple « „Durch Bilder gehen“. Rose Ausländers Malergedichte. Ein Werkstattbericht aus der Arbeit am Nachlass » de Harald Vogel, ou encore « Rose Ausländer dans l’atelier des peintres », dans lequel Jacques Lajarrige revient sur les mises en perspectives osmotiques entre ces regards croisés.

Paula Modersohn-Becker, en miroir inversé de cette démarche picturale d’une poétesse, a produit énormément d’écrits autour de sa propre démarche artistique puisqu’elle est aussi l’autrice d’une œuvre littéraire dense, composée d’un journal monumental, de lettres et de de réflexions essayistiques profondes autour des arts.

«Ich sah heute eine Ausstellung altjapanischer Malereien und Skulpturen.

Die große innere Merkwürdigkeit, die diese Dinge haben! Mir scheint unsere Kunst noch viel zu konventionell. Sie drückt sehr mangelhaft jene Regungen aus, die unser Inneres durchziehen. Das scheint mir in der altjapanischen Kunst mehr gelöst. Der Ausdruck des Nächtlichen, des Grauenhaften, des Lieblichen, Weiblichen, des Koketten, alles dies scheint mir auf eine kindlichere, treffendere Weise gelöst zu sein als wir es tun würden. Auf das Hauptsächliche das Gewicht legen!! …(…)

Und nun komme ich zu der anderen Erkenntnis, die mir gestern in der Rue Lafitte kam: dieses Schaffen aus dem Moment heraus, was die Franzosen in so hohem Maße besitzen. Es ist ihnen einerlei, ob es gerade ein Bild wird, was sie schaffen, und ob das Publikum sie immer versteht. Die Hauptsache ist ihnen, daß es Kunst ist[2]. »

Quant à Clara Rilke-Westhoff, elle n’est pas en reste non plus, comme en témoignent un goût prononcé pour la spiritualité, ou encore nombre de courriers passionnés et poétiques comme cet extrait d’une lettre à son époux :

„(…) es sieht ein ruhiger Winterhimmel durch ihre kahlen Ranken. Heute Morgen standen viele Goldbäume leer. Es war eine so kalte Nacht, (…) und der Mond glitzerte auf gereiften Ranken und Gestrüpp[3].“

Rainer Maria Rilke, justement, à la fois proche de Clara Westhoff et de Paula Modersohn-Becker et présent plus tard dans l’horizon poétique de Rose Ausländer, constitue un autre point de convergence entre leurs trois univers.
Il incarne toutefois une tension fondamentale, révélatrice d’une histoire littéraire et artistique qui a durablement privilégié certaines voix au détriment d’autres, notamment féminines.

Portrait de Rainer Maria Rilke par Paula Modersohn-Becker

Car ces trois créatrices ont entre autres aussi en commun d’avoir été, chacune à leur manière, partiellement invisibilisées. Rose Ausländer après la césure de la Shoah, durant sa période de mutisme poétique, avec son auto invisibilisation lié à son traumatisme. Paula Modersohn-Becker lors de la période du nazisme, puis dans les milieux de l’art hors champ germanique jusqu’à sa reconnaissance internationale, et Clara Rilke-Westhoff…encore aujourd’hui.

(Pour en savoir plus sur la période de silence de Rose Ausländer:

https://hal.science/hal-04268815v1 )

C’est en sens que j’ai voulu tracer des lignes de force entre leurs œuvres, ces chiasmes sensibles mettant en lumière des échos entre les mots ausländeriens et les réalisations des deux créatrices.

Paula Modersohn-Becker (1876–1907) incarne aujourd’hui la rupture picturale, puisqu’elle est considérée comme une pionnière de la modernité avec la simplification des formes réduites à leur essence, s’appuyant sur l’intensité d’une intériorité et proposant un cheminement autour de la thématique d’une maternité archaïque. Dans ses toiles le corps apparaît comme massif, frontal, parfois presque hiératique. Sa palette s’organise aussi sur des tons plutôt sombres et avec une texture épaissie, quasi charnelle.

Kniende Mutter mit Kind an der Brust, 1907 (Mère allaitante et agenouillée), PMB

Clara Rilke-Westhoff (1878–1954), travaille la matière dans une tension entre tradition et modernité. Le monde a oublié en grande partie l’existence artistique de celle qui fut l’épouse du poète, et qui est encore aujourd’hui dans son ombre. Le corps sculpté est ramassé, intériorisé, presque silencieux. Elle peindra, en seconde partie de vie, des paysages apaisés et silencieux.

Rose Ausländer héritera pour sa part d’un monde déjà fracturé : celui de l’exil, de la Shoah, de la perte de langue. Dans la poésie ausländerienne le corps disparaît comme forme visible, mais devient corps de langue, traversé par la mémoire et la blessure. Son langage épuré, réduit à l’os, semble en contrepoint des corps incarnés in situ par Modersohn-Becker et Rilke-Westhoff, dans une sorte d’Eucharistie inversée.

Le fil conducteur entre ces trois œuvres s’articule ainsi entre une image de corps visible en peinture, passant par le corps sculpté tangible au corps invisible de la poésie, participant à une déconstruction progressive du regard classique vers plus de densité, de vérité intérieure. Exister, au-delà de l’Invisible. Donner à voir, dépasser l’aveuglement.

Sculpture de verre sise sur le Weyerberg, à Worpswede

Cette déambulation synesthésique pourrait se diviser en trois actes fondateurs si l’on compare l’aesthesis des trois parcours artistiques :

 ** Apparaître et s’incarner en explorant les formes d’émergence du sujet : visage, corps, et matière. Chez Paula Modersohn-Becker comme chez Clara Westhoff, il s’agit d’arracher la figure à la représentation décorative pour lui donner densité et présence.
Les poèmes de Rose Ausländer entrent en résonance avec ce geste, en faisant du langage lui-même un lieu d’incarnation.

** Se retirer et se souvenir : ce deuxième mouvement est celui du retrait et de l’invisible. On y observe une fermeture progressive des formes : visages intériorisés, corps retenus, parole fragmentée. Ce retrait ne relève pas d’une absence, mais d’une transformation : ce qui a été historiquement invisibilisé devient ici une esthétique de l’intériorité et du silence.

** Créer, puis simplement être, exister : ce dernier mouvement conduit vers la trace comme présence ontologique. Après la perte et la mémoire, le sujet se reconfigure dans l’acte de création. La poésie ausländerienne affirme alors une forme d’existence minimale, où le souffle, la voix et le présent deviennent les derniers lieux de résistance.

L’enjeu ici n’est pas de commenter des œuvres, mais de les mettre en présence, afin de faire apparaître ce qui circule entre elles : une même recherche de densité, de retrait et d’intériorité. Il ne s’agit pas d’une progression narrative, mais d’un cheminement sensible, qui interroge les modalités d’émergence d’une voix — et, plus largement, d’une présence — dans un contexte d’effacement puis d’ancrage. Dans ce dispositif, la lecture des poèmes de Rose Ausländer ne vise pas à illustrer les œuvres, mais à en déplacer le regard. Inversement, les images ne viennent pas éclairer les textes, mais leur offrir un espace de résonance.

J’ai choisi de taire à présent ma propre voix afin de laisser se déployer une expérience d’écoute et de regard, où le silence joue un rôle structurant.

Je vous propose donc d’entrer dans ce montage comme dans une traversée.

(Les traductions des poèmes sont de moi.)


[1] Ausländer, R. (1984). „Farben I“, in Gedichte und Prosa 1966-1975; Gesammelte Werke in acht Bänden, Band 3. Fischer. p.89.

[2] Modersohn-Becker, P. (1979), Paula Modersohn-Becker in Briefen und Tagebüchern. Hrsg. von Günter Busch und Liselotte von Reinken. Fischer. S. 399-400

[3] Rilke-Westhoff, C. (1900). in Bohlmann-Modersohn, M. (2015). Clara Rilke-Westhoff Eine Biografie. Btb-Verlag. S. 85.

Paris II

Paula Modersohn-Becker, Selbstbildnis vor Fensterausblick auf Pariser Häuser, 1900 (Autoportrait à la fenêtre sur les toits parisiens)

Paris II

Wo die Luft flimmerndes Silber
im Regen und Sonnennebel
die Gassen aus bunten Stimmungen


Wo Poesie eine Kapelle eine Kathedrale,
wenn du Legenden suchst
geh zu ihren Fenstern


Gleichmütig fällt die Zeit
in die Seine
heftet sich behutsam an Gemäuer
das alternd schön ist
Wo Springbrunnenmünder
singen mit Lust


Wo der Riese
aus Filigranstäbchen
gehäkelt
die Küsse in Seitengassen
umarmt
wirklich verrückt wie er
Paris festhält
und verschenkt

Ausländer, R. (1984). „Paris II“, in Gedichte 1980-1982; Gesammelte Werke in acht Bänden, Band 2. S. 354.

Là où l’air est argent scintillant

sous la pluie et en brume ensoleillée

les ruelles en clameurs colorées

Où Poésie est une chapelle une cathédrale

si tu cherches des légendes

va vers leurs vitraux

Impassible tombe le temps

dans la Seine

se tient précautionneusement empierré

en belle vieillesse

Là où des bouches fontaines

chantent avec entrain

Où la géante

tricotée

de fins filigranes

enlace

les baisers en ruelles adjacentes

c’est vraiment fou

comme elle soutient Paris

et le couvre de cadeaux

Offener Brief an Italien

Porträtbüste von Paula Modersohn-Becker von Clara Rilke-Westhoff, 1908 (Buste de Paula Modersohn-Becker par Clara Rilke-Westhoff)

Italien

mein Land der Terrassen und Trauben

von Sonne geliebt

deine Haut ist blau wie die Blume

die der Dichter sich einst

an die Stirn steckte

In deine Geschichte taste ich mich

von Marmor zu Marmor

aus brüchigen Schichten schäle ich Glanz

höre den Pulsschlag deiner Paläste

durch deine Portale betret ich die sieben Dante-Himmel

Vivaldi hat meinen Traum vertont

Bei Leonardo lernte ich fliegen

Ich frage Raffael nach der sanftesten Madonna

Michelangelo nach dem mächtigsten Mann

Mein Italien

ich schreibe dir aus Amerika

daß ich dir huldige

Ich huldige deinen Ruinen im Blau

deinen traumäugigen Bettlerkindern

deinen gesprächigen armen sanften singenden stolzen Menschen

der unerschöpflich dich liebenden Sonne im Blau


Ausländer, R. (1981). „Offener Brief an Italien“, in Im Atemhaus wohnen. Fischer. S. 28.

Mon Rossignol

Ma mère fut un jour une biche
Les yeux mordorés
la grâce
lui étaient restés de sa vie de biche

Elle se tenait là
mi ange mi humaine –
au milieu était ma mère
Lorsque je lui demandais ce qu’elle aurait aimé devenir
elle répondait : un rossignol

Maintenant elle est un rossignol
nuit après nuit je l’entends
dans le jardin de mon rêve sans sommeil

Elle chante la Sion des ancêtres
elle chante la vieille Autriche
elle chante les monts et les bois de hêtres
de la Bucovine
ce sont des berceuses que
nuit après nuit me chante
mon rossignol
dans le jardin de mon rêve sans sommeil

Meine Nachtigall

Selbstbildnis am 6 Hochzeitstag, 1906, Paula Modersohn-Becker (Autoportrait au sixième anniversaire de mariage)

Meine Mutter war einmal ein Reh

Die goldbraunen Augen

die Anmut

blieben ihr aus der Rehzeit

Hier war sie

halb Engel halb Mensch –

die Mitte war Mutter

Als ich sie fragte was sie gern geworden wäre

sagte sie: eine Nachtigall

Jetzt ist sie eine Nachtigall

Nacht um Nacht höre ich sie

im Garten meines schlaflosen Traumes

Sie singt das Zion der Ahnen

sie singt das alte Österreich

sie singt die Berge und Buchenwälder

der Bukowina

Wiegenlieder

singt mir Nacht um Nacht

meine Nachtigallim Garten meines schlaflosen Traumes


Ausländer, R. (1965). „Meine Nachtigall“, in Blinder Sommer. Fischer. S. 98.

Rilke

Büste von Rainer Maria Rilke, von Clara Rilke-Westhoff, 1936 (Buste de Rilke par Clara Rilke-Westhoff)

Holt ihn wieder zurück
jenen
der mit Göttern sprach
wie mit seinesglei

Ekstatisch
elegisch
heiter
atmete er
das Leben
und seine
Wandlungen
ins Gedicht


Rilke

Ramenez-le
celui
qui parlait avec les Dieux
comme avec ses semblables

Extatique
élégiaque
joyeux
il inspirait
la vie
et ses
méandres
dans le poème

Ausländer, R. (1984). „Rilke“, in Gedichte 1980-1982, op. cit., S. 316.

Stillleben I

Stillleben mit Blattpflanze und Eierbecher, 1905, PMB (Nature morte avec plante et coquetier)

Chrysanthemen
im Sarg der Vase

 Stilles Sterben
Fäulnis

Das Wasser ist blind
die Blumen träumen nicht mehr

Die Trauben häuten sich
der Sonnenschein fault

Nur die Uhr lebt
und verzehrt die Zeit


Ausländer, R. (1984). „Stillleben I“, in Gedichte 1957-1965; Gesammelte Werke in acht Bänden, Band 2. S 287.

Verlust                                                                Perte

Meinen Namen verloren                                                   Ton nom perdu

im Dunkel                                                                         dans le noir

Der Tag                                                                          Le jour

ist tot                                                                       est mort

Ich sammle                                                            je rassemble

die Tränen der Ahnen                                          les larmes des ancêtres

schreibe sie                                                          les écris

auf die Klagemauer                                            sur le Mur des lamentations

Den Namen such ich                                         Je cherche le nom

der mir nicht gehört                                        qui m‘appartient

dem ich gehöre                                               auquel j‘appartiens

Ich suche                                                     Je cherche

den auferstandenen Tag                           le jour ressuscité

den verlornen Tempel                             le Temple perdu

Portrait de Eka Yayen, 1901, Clara Rilke-Westhoff

Nachtzauber

Mond über Landschaft, um 1906, PMB (Lune au-dessus de paysage)

Der Mond errötet

Kühle durchweht die Nacht

Am Himmel

Zauberstrahlen aus Kristall

Ein Poem

besucht den Dichter

Ein stiller Gott

schenkt Schlaf

eine verirrte Lerche

singt im Traum

auch Fische singen mit

denn es ist Brauch

in solcher Nacht

Unmögliches zu tun


Ausländer, R. (1998) „Nachtzauber“, in  Regenwörter. Gedichte. Hg. v. Helmut Braun. Reclam. S. 5

Magie nocturne  


 La lune rougit

de la fraîcheur souffle à travers la nuit

 Au ciel

des éclats magiques en cristal


Un poème

rend visite au poète  



Un Dieu silencieux

offre du sommeil

une alouette désorientée

chante en rêve

et des poissons chantent en même temps

car il est de coutume en une telle nuit

d’accomplir l’impossible  

Ein Lied erfinden                         Inventer un chant

Ein Lied                                                                       erfinden
heisst
geborenwerden
und tapfer singen
von Geburt zu Geburt  
Inventer
un chant
signifie
être mis au monde
et courageusement chanter
d’une naissance à l’autre  
Liegende Mutter mit Kind II, 1906, PMB (Mère couchée avec enfant)

Worpswede, un laboratoire de recherche-création #recherchecréation #UT2J #arts #Worpswede #PaulaModersohnBecker #Rilke

Le musée Heinrich Vogeler à Worpswede, Basse-Saxe, photo Sabine Aussenac

Le 13 février, j’ai eu la joie de participer à une journée dédiée à la recherche-création à l’UT2J dans le cadre de ma thèse, proposant une communication autour de mon parcours de recherche dédié à Worpwede et à trois de ses créatrices.

https://creg.univ-tlse2.fr/accueil/agenda/seminaire%C2%A0-recherche-creation

Cette journée de séminaire entend cartographier les multiples formes d’articulation de la recherche et de la création à l’UT2J, en conviant doctorant·es, jeunes docteur·es et enseignant·es-chercheur·es travailant entre arts et sciences ou intéressé·es par ce type de projets. Grâce à des tables rondes de partages d’expériences et de discussions sur les exigences propres de la recherche avec les arts, nous testerons la pertinence d’une définition élargie de la recherche-création comprise selon trois approches :
1. La recherche en art (arts plastiques, design, musique, arts du spectacle, écriture créative, …) et les disciplines accueilant ponctuelement des artistes dont la création informe la recherche (par ex. lettres, philosophie) ;
2. Les colaborations ponctueles ou de long cours entre chercheur·es et artistes sur des terrains / problématiques / enquêtes spécifiques (configurations arts-sciences fréquentes en sciences sociales, par exemple) ;
3. La réinvention des formes de communication et de diffusion de la recherche (part de l’essai dans l’écriture académique et écriture créative de la recherche, performativité des conférences, dispositifs sensibles comme des expositions, spectacles, films, etc.) Il s’agira ainsi de définir depuis les projets et pratiques les multiples articulations de la recherche et de la création à l’UT2J, en prêtant une attention particulière aux besoins et désirs spécifiques qu’eles engendrent en termes de méthodologie, de moyens, d’encadrement et de valorisation scientifique.

Pour entendre la communication, cliquer sur le lien et faire défiler jusqu’à l’onglet des portfolios! Les différentes images du diaporama sont à voir au gré de l’article.

https://www.sabineaussenac.com/cv/portfolios/communication-lors-d-une-table-ronde-a-l-ut2j

Buste de Clara Westhoff-Rilke par son amie Paula Modersohn-Becker, musée PMB de Brême, photo Sabine Aussenac

Worpswede, un laboratoire de recherche-création

Jean Favard, inspecteur général d’allemand, m’a dit lors de ma titularisation du CAPES, en 1984, qu’un professeur d’allemand se devait de représenter la rigueur et la discipline, ce que je me suis efforcée, durant toute ma carrière, de ne… pas faire ! Ce petit clin d’œil introductif pour rappeler l’abime qui sépare sans doute encore aujourd’hui la germanistique et la recherche-création, puisque notre discipline n’est pas connue pour être des plus rock’n’roll… Mais justement, quelle fierté que de se sentir en quelque sorte pionnière, puisque ma thèse est la deuxième du genre, après les excellents travaux de Georgia Doll à l’AMU[1], et quelle responsabilité, aussi, que d’incarner cette toute récente passerelle entre deux mondes qui, en fait, ne sont pas si éloignés que cela si l’on se souvient que l’Allemagne est certes le pays des penseurs et des philosophes, mais aussi celui de Bach, de Caspar David Friedrich ou de Pina Bausch !

Ma thèse se propose justement entre autres choses de faire découvrir au public francophone une colonie d’artistes allemande née à la fin du XIXe siècle, située dans le village de Worpswede, en Basse-Saxe, à une vingtaine de kilomètres de Brême ; c’est un travail interdisciplinaire qui croise germanistique, histoire de l’art et études de genre, en explorant particulièrement le destin de trois créatrices majeures, Paula Modersohn-Becker, Clara Westhoff-Rilke et Martha Vogeler dans une perspective dialogique et poïétique au gré de diverses créations littéraires bilingues, de collages, de capsules audio et vidéo, et enfin en performant cette recherche avec une pièce de théâtre complétée par une exposition, ceci afin d’en confirmer le tournant praxique.

Paula Modersohn-Becker, photo Sabine Aussenac depuis les clichés exposés sur le mur du musée Barkenhoff
Clara Westhoff-Rilke, photo Sabine Aussenac depuis le musée Barkenhoff

C’est bien à la croisée de multiples chemins que s’articulent donc mes recherches académiques et mes créations, et ce d’autant plus que je me positionne dans une double perspective, dans une sorte de mise en abyme puisque j’explore un corpus tiers artistique avec lequel je dialogue tout en produisant moi-même une écriture créative, suivant mode opératoire multifocal avec une dimension réflexive, autoréflexive et artistique. Sans prétendre prendre part à une révolution épistémologique, j’avoue que j’ai ressenti, en début de thèse, un sentiment de flottement, car il me paraissait périlleux de naviguer un peu à vue dans une interdisciplinarité foisonnante, entre échappées créatives et apports de la recherche théorique, entre enquête et état de l’art et alchimies émotionnelles artistiques.

Martha Vogeler, photo Sabine Aussenac depuis le musée Barkenhoff

Anne-Marie Petitjean explique dans un webinaire de mars 2023 repris dans un carnet Hypothèse, se basant sur les travaux de Dewey, toute l’alchimie paradoxale que constitue cette navigation entre une analyse herméneutique de l’étude des corpus et l’approche phénoménologique propre à une démarche artistique d’immédiateté entre objet et sujet ; c’est autour de ce nœud gordien que se cristallisent les enjeux des doctorats en recherche-création[2].

On demande en effet aux doctorants de développer en permanence une pensée en arborescence qui intrique recherche et construction intime des créations pour produire ce creuset subtil où savoirs et productions artistiques, loin de s’affronter, grandissent en miroir et s’auto-nourrissent en permanence, en une mue polychrome et en une expérience holistique.

C’est ainsi que mes travaux s’inscrivent dans ce que Mireille Losco-Lena, dans l’ouvrage collectif Faire théâtre sous le signe de la recherche, appelle le « troisième usage » du terme recherche, considérant « la recherche[-création] comme une pratique artistique susceptible d’être reconnue à la fois par le monde de l’art et par le monde universitaire, et délibérément inscrite dans ce double processus de reconnaissance[3] ».

La particularité de la recherche-création en germanistique (et sans doute dans les autres études aréales attachées à des domaines géoculturels particuliers) est qu’elle gravite autour d’un pôle majeur : celui de la philologie, puisque ce qui rassemble les domaines civilisationnels, sociologiques, artistiques dans le champ des études de langue – en germanistique comme ailleurs, en sinologie ou dans les études anglophones… – est bien cet axe commun de la langue. Et ce n’est pas un hasard si, dans la première thèse en recherche-création et germanistique, que j’ai déjà citée, l’autrice Georgia Doll a mûri une réflexion stylistique et narratologique sur l’écriture plurilingue d’aujourd’hui en explorant le geste d’écrire « entre les langues ». Cette écriture plurilingue constitue aussi le fil conducteur de l’un des volets créatifs de la thèse, puisque j’écris aussi entre les langues française et allemande, m’autotraduisant, alternant langue source et langue cible, et que lors de mes activités littéraires parallèles, j’écris même en trois langues, puisque je travaille à un opus franco-occitan au sujet du Tarn et de mes racines paternelles paysannes tout en traduisant une poétesse allemande ! Et j’ajouterais que le volet théorique de la thèse est aussi rédigé dans un style délibérément essayistique se voulant paradigmatique de ma double posture de chercheuse et d’artiste. Comme l’énonce Violaine Houdart-Mérot dans l’introduction à l’ouvrage collectif Le tournant créatif de la recherche[4] : « L’imbrication entre création et théorisation amène souvent à aborder différemment l’écriture théorique. »

Cependant, il me semble qu’il serait restrictif de faire de cette particularité philologique la seule singularité de la recherche-création en études aréales. Dans cet axe de recherche qui a su trouver une légitimité grandissante, il me semble que tout est encore à inventer au sens rimbaldien d’une vie qui se réinvente sans cesse, et il serait dommage que l’on restreigne le processus artistique à l’écriture créative et à un axe philologique. C’est pourquoi j’ai opté pour une porosité intra-artistique et que j’ai construit mon objet thèse, charpenté par le volet académique qui se déroule au gré d’une recherche que j’espère pointue et pertinente autour des questions de genre, de l’émancipation par l’art, de l’invisibilisation des créatrices, de la question fondamentale de l’art, mais qui gravite aussi à partir du point de départ des fameuses colonies d’artistes, sur des fondations artistiques multi strates :

certes, l’entremonde linguistique franco-allemand sera largement représenté avec des descriptions poétisées en deux langues de nombreuses vignettes iconographiques – tableaux, sculptures, souvent photographiés par moi-même, ou encore anciennes photographies des artistes, et je mise sur le punctum barthésien pour que ces visuels provoquent une osmose émotionnelle cristallisée par l’écriture[5] : en effet, il me semble que tout l’enjeu d’un doctorat en recherche-création est non seulement de faire avancer la recherche en apportant sa pierre scientifique à l’édifice, mais aussi d’offrir tout un hors-champs plus subjectif d’expression créative.

Mais je proposerai aussi des collages de copies de lettres originales, endossant donc aussi le rôle d’artiste-chercheuse, outrepassant ma qualité d’autrice et de philologue pour oser moi-même manipuler la matière, de même que je crée des photographies, des vidéos-poèmes ou des capsules digitales et sonores qui s’inscrivent elles-aussi dans une pratique intermédiale d’écriture visuelle, comme le propose Ben Spatz, fondateurice du Journal of Embodied Research, première revue scientifique publiant des vidéos-essais en guise d’articles scientifiques[6]. Comment d’ailleurs ne pas devenir soi-même artiste en travaillant sur Worpswede, où la plupart des créateurices ont souvent théorisé leurs œuvres, que se soit Paula Modersohn-Becker dans son Journal ou dans ses échanges avec Rainer Maria Rilke, ou Heinrich Vogeler, auteur d’une intense réflexion sur le processus créateur. Oui, la pépinière, le lab, dirions-nous aujourd’hui, de cette colonie d’artistes incarna vraiment l’idée même de recherche-création, avec ces ondoiements permanents entre la théorie et la pratique.

Ruhende Mutter mit Kind, 1906, PMB, musée de Brême, photo Sabine Aussenac

Enfin, le climax de ma recherche-création sera la pièce Becoming Paula, dans laquelle les trois créatrices dialogueront avec les voix des artistes et responsables muséaux d’aujourd’hui que j’ai interviewés, pièce qui sera présentée le jour de ma soutenance et plus tard aussi traduite en allemand, car on m’a déjà demandé de la faire représenter à… Worpswede !

Ainsi, j’espère devenir vraiment une passeuse de savoirs et une artiste reconnue de part et d’autre du Rhin, puisque la genèse de ma thèse reposait sur ce désir de faire connaître Worpswede et ses artistes en France. Mais, en tant qu’artiste, j’espère aussi porter une autre voix et incarner une autre forme d’écriture (pas seulement couchée noir sur blanc sur le papier, mais bien intermédiale) et participer à prendre ce « tournant créatif de la recherche » !

Paula Mosersohn-Becker affirmait que la vie devait être une fête ; faisons en sorte que la recherche-création en soit une aussi !

Selbstbildnis am 6. Hochzeitstag, 1906, PMB, musée de Brême, photo Sabine Aussenac

Mona Lisa à Worpswede

Tu te regardes,

femme et mère

éternelle,

tes mains protégeant

ton ventre-monde.

Tu te peins,

artiste et muse,

nue, offerte, et

enceinte:

alors que tu ne l‘es pas.

Tu te racontes,

un collier d‘ambre en

unique parure,

telle une femme

d‘une tribu

primitive.

Tu nous souris,

Mona Lisa à

Worpswede.

Ta beauté en allégresse

irradie ta toile.

**

Mona Lisa in Worpswede

Du siehst Dich an,

ewige Frau und

Mutter,

Deine Hände beschützen

Deine Bauch-Welt.

Du malst Dich,

Künstlerin und Muse,

nackt, hingegeben, und

schwanger:

Dabei trägst Du kein Kind.

Du erzählst von Dir,

eine Bernsteinkette als

einziger Schmuck,

als seist Du

eine Frau eines

Urstamms.

Du lächelst uns an,

Mona Lisa in

Worpswede.

Deine jubelnde Schönheit bestrahlt

Dein Gemälde.

Carl Vinnen, Moorlandschaft mit Birken und Mond, 1900, Große Kunstschau, Worpswede

 Carl Vinnen, Moorlandschaft mit Birken und Mond

Sechs Birken und Nacht

Zwei Monde strahlen im Moor

Worpswedewunder

**

Six bouleaux la nuit

deux lunes brillent au marais

Worpswede en magie


[1] http://georgia-doll.com/recherche-artistique/

[2] Françoise Chambefort (1 avril 2023). La recherche création littéraire : un nouveau regard sur les lettres. Recherche Création. Consulté le 9 février 2026 à l’adresse https://doi.org/10.58079/ta3q

[3] Losco-Lena, M., « Introduction. La recherche au regard des pratiques théâtrales », in Faire théâtre sous le signe de la recherche, p. 14.

[4] https://www.puv-editions.fr/ouvrage/le-tournant-creatif-de-la-recherche/

[5] « Ce second élément qui vient déranger le studium, je l’appellerai donc punctum ; car punctum, c’est aussi : piqûre, petit trou, petite tache, petite coupure – et aussi coup de dés. Le punctum d’une photo, c’est ce hasard qui, en elle, me point (mais aussi me meurtrit, me poigne.) » Barthes R., La chambre claire. Note sur la photographie, Paris, Éditions de L’Étoile-Gallimard, Le Seuil, 1980, p. 48-49.

[6] https://jer.openlibhums.org/

Pour télécharger la communication avec les notes de références, cliquer sur le lien!

https://www.sabineaussenac.com/cv/portfolios/communication-lors-d-une-table-ronde-a-l-ut2j-le-texte

Belle année neuve à… #Worpswede! #bonneannée2026 #PaulaModersohnBecker #Rilke #musées #art

(https://sabine-aussenac-dichtung.blogspot.com/2026/01/frohes-neues-jahr-in-worpswede.html… Si envie de lire le même article en allemand!)

Que votre an neuf étincèle comme un musée de Worpswede !

Je vous souhaite déambulations en salles somptueuses, éblouissements devant œuvres majestueuses, je vous prédis des coups de cœur, des ravissements ! Que l’an nouveau soit débordant de beautés et de découvertes, de rencontres et d’étonnements ! Gardez les yeux ouverts, enivrez-vous de Beau et de grandiose, faites provision d’infinis… Imaginez chaque journée comme une ronde au gré d’une salle de la Kunsthalle, soyez vertige en vous grisant des tableaux, soyez rêve en songeant aux artistes, soyez joie en admirant tant de talents !

Photo prise à la en juillet 2025 lors de l’exposition consacrée aux créatrices de Worpswede
https://www.worpswede-museen.de/aktuelle-ausstellungen-de
Le site de la Kunsthalle: https://www.worpswede-museen.de/worpsweder-kunsthalle-de

Que votre an neuf explose comme une toile de Paula Modersohn-Becker !

Je vous souhaite des rouges sublimant la nature, des enfants aux joues pleines, cette force vitale pour affronter les peurs, cet accomplissement créatif qui fait les gens heureux ! Sortez, voyagez, explorez le monde comme Paula quand elle partit à Paris, et savourez chaque instant comme autant de miracles. Que vos corps aussi exultent et s’adonnent aux sports, aux lumières et au grand air, comme le faisait Paula en faisant sa gymnastique, nue, malgré les regards obliques ! Ouvrez vos vies !

Différentes toiles de Paula Modersohn-Becker
J’ai été invitée par l’association des musées de Worpswede dans le cadre d’un séjour Erasmus (autour de ma thèse consacrée à cette colonie d’artistes et à ses créatrices) et ai eu la joie à cette occasion d’interviewer Henrike Hans, curatrice du musée Paula Modersohn-Becker à Brême.

Que votre an neuf murmure comme un poème de Rainer Maria Rilke…

Photographie de Rainer Maria Rilke sur l’une des façades du musée du Barkenhoff, Worpswede
Le site du musée Heinrich Vogeler: https://www.worpswede-museen.de/barkenhoff-de

Je vous souhaite des nuits bruissantes d’anges et de vers, des correspondances infinies avec femmes passionnantes et avec hommes engagés, des journées brillantes comme les reflets du soleil sur les blancheurs du Barkenhoff, des encorbellements d’amitié et d’amour, des rencontres et des solitudes.  Soyez évanescents ou en pleine conscience, soyez puits sans fond vers vos richesses intérieures ou échelle vers l’éternité de vos avenirs, osez souffrir et grandir, osez les étoiles, le ciel, l’immense !

La monographie de Rilke consacrée à Worpswede, édition originale photographiée à la Fondation Paula Modersohn-Becker de Brême – https://www.pmb-stiftung.de/F_stiftung.html

Dans cette interview enregistrée après son spectacle autour du « Requiem pour une amie » à Worpswede, Oliver Peuker (https://oliver-peuker.de/de/vita/) répond aux questions au sujet du poète (au rythme du même protocole précis réalisé dans le cadre de ma thèse.)

https://www.sabineaussenac.com/cv/portfolios/oliver-peuker-parle-de-rainer-maria-rilke

Que votre an neuf vous grise comme les paysages de Worpswede !

Regardons le monde à travers un prisme de lumière, à l’instar de celle qui irise cette boule de verre dans l’un des tableaux de Paula Modersohn-Becker et que j’ai eu la chance de croiser un soir de juillet 2025 au gré d’un jardin de Worpswede!

Je vous souhaite des promenades infinies au gré de ce village-monde, que vos lieux de vie s’en imprègnent ! Soyez bois et clairières, tourbières et canaux, soyez arbre, soyez ciel, soyez le vent qui agite les épis, soyez la neige qui caresse les toits de chaume ! Profitez des saisons qui chantent nos années, voyez ces jonquilles qui transforment le bois derrière la Käseglocke en bain de lumière, inondez vous de ces verts émeraude du parc du Musée Vogeler au zénith des étés, plongez en ces roux infinis de l’automne veillant sur la Haus im Schluh, dégustez les lignes parfaites de la Große Kunstschau en harmonie avec les neiges des beaux hivers glacés…

Façade de la Große Kunstschau avec l’inscription « Femme, vie, liberté »
https://www.worpswede-museen.de/grosse-kunstschau-de
Différentes vues du parc et des bois entourant le musée Vogeler, été 2025

Que votre an neuf s’élance comme une sculpture de Clara Westhoff-Rilke !

« Porträt Elisabeth von Hellingrath », buste exposé au musée du Barkenhoff
Différentes sculptures de Clara Rilke exposées à l’été 2025 au musée Vogeler, dont le buste de Rilke, en bas à droite. En haut à droite, le buste de l’écrivaine Ricarda Huch, © 2025 Sabine Aussenac

Je vous souhaite la douceur de la pierre polie pour caresser vos nuits, la puissance du burin pour faire naître des jours de feu et d’allégresse ! Que vos vies soient argiles modelées par vos mains, malgré les plâtres à essuyer et les difficultés : cent fois sur le métier nous remettrons nos ouvrages… Je vous souhaite l’obstination de Clara qui partit voir l’Égypte dont avait tant rêvé son amie Paula, la fidélité de Clara qui continua à porter le nom de son époux malgré les distances, le talent de Clara qui attend encore nos reconnaissances !

Une des affiches de l’exposition quadripartite que j’ai pu voir l’été dernier dans les quatre musées principaux de Worpswede: « Paula Modersohn-Becker et ses compagnes de route. »

La curatrice du musée Heinrich Vogeler, Dr. Kathrin Kleibl, nous parle magnifiquement de la sculptrice:

https://www.sabineaussenac.com/cv/portfolios/dr-kathrin-kleibl-parle-de-clara-westhoff-rilke

Que votre an neuf s’étire comme l’histoire de la colonie d’artistes de Worpswede !

Je vous souhaite des émotions nouvelles en découvrant un lieu qui vous appellera de toute son âme, des rencontres fondatrices comme celle de nos découvreurs. Osez l’inconnu, comme l’ont fait Fritz Mackensen, Otto Modersohn, Heinrich Vogeler et Fritz Overbeck en s’installant à la croisée des bois et de la lande, escaladez votre propre Weyerberg pour vous confronter au « contempleur de nuages », ébouriffez les conventions comme l’a fait la commune libre du Barkenhoff !

© 2025 Sabine Aussenac

Soyez le chantre de votre propre histoire, tissez votre vie comme Martha Vogeler a tissé ses étoffes sublimes tout en conservant l’âme vive de la colonie d’artistes, colorisez vos quotidiens !

Photos prises dans le musée Haus im Schluh à l’été 2025, © 2025 Sabine Aussenac
https://www.vogeler-worpswede.de/pages/museum/historie.php

La descendante de Martha Vogeler, Berit Müller, qui dirige le musée Haus im Schluh, a aussi répondu à mes questions au sujet de l’artiste:

https://www.sabineaussenac.com/cv/portfolios/une-itw-de-berit-muller-au-sujet-de-martha-vogeler

Que votre an neuf vous enchante comme le tableau de Mélusine au musée Heinrich Vogeler !

Détail du tableau de Mélusine, musée du Barkenhoff, Worpswede

Je vous souhaite des émotions anciennes comme celles que le visiteur ressent en admirant les illustrations des Contes de Grimm imaginées par Heinrich Vogeler, je vous souhaite des assises parfaites dans des meubles Jugendstil et des audaces folles, à l’image des idéaux et des aventures vécues par cet artiste aux multiples talents ! Que vos nuits d’été s’étoilent en jardins embaumés comme dans le tableau du « Soir d’été à Worpswede », que vos printemps s’éblouissent en ardeurs amoureuses à l’instar des « Nostalgies » de Vogeler, que vos automnes s’aventurent entre les palettes en rouge et or des bois rivalisant avec les toiles et qu’un beau matin d’hiver vous découvriez les délices des petits-déjeuners de l’hôtel voisin du Buchenhof! Que vos saisons fassent des cabrioles afin d’en briser les routines!

Nous avons eu la chance de pouvoir aussi interviewer la directrice du musée du Barkenhoff, Beate Arnold, au sujet de Heinrich Vogeler:

https://www.sabineaussenac.com/cv/portfolios/beate-arnold-parle-de-heinrich-vogeler

Meuble dessiné par Heinrich Vogeler, musée du Barkenhoff, Worpswede

Que votre an neuf s’ancre dans les passés et vogue vers l’avenir, à l’image du dynamisme artistique de Worpswede!

Je vous souhaite des sagesses ancestrales à l’image du puits de sciences que représente Wilfried Cohrs-Zyrus, une des figures emblématiques de Worpswede avec la galerie qu’il tient avec son épouse. Vous l’entendrez dans cette nouvelle interview, toujours enregistrée en juillet 2025, évoquer les talents et le travail de l’artiste Waldemar Otto.

https://www.sabineaussenac.com/cv/portfolios/une-itw-a-la-galerie-cohrs-de-worpswede

Que vos jours neufs s’envolent aussi vers des avenirs radieux, comme l’art à Worpswede, plus vivant que jamais, dans les musées et les galeries, et se renouvelle sans cesse, comme le montrent les œuvres plus modernes d’artistes contemporains: toutes les voix se croisent avec bonheur, comme celles de deux musiciens talentueux!

https://www.instagram.com/eloi_s_dias/

https://www.instagram.com/moorsax/

En haut à gauche le peintre Danny Janke; https://schluh.art/pages/d-nny, instagram D@nny. En haut à droite l’artiste tricoteuse Karin Beger, photographiée (©Sabine Aussenac) à la Gallery &ArtClub de Markus Lippeck, qui gère aussi la galerie Schluh https://schluh.art/
Les deux tableaux sont de l’artiste Eva Hoppach, exposée en juillet à l’hôtel Village.

On saluera aussi l’initiative d’un nouveau magazine artistique:

https://schluh.art/blogs/arthub/arthub-erste-ausgabe-mai-bis-august-2025-als-epap

Que votre an neuf virevolte comme un tableau de Ottilie Reylaender !

Je vous souhaite des idées fières et des envies ardentes, des ivresses neuves comme celle de l’artiste se confrontant au Mexique, des palettes colorées et festives !

Une discussion avec la responsable curatoriale de la Kunsthalle, Cornelia Hagenah

Que votre vie enfin s’apaise aussi comme un tableau de Otto Modersohn… Il y aurait des canaux, un moulin assoupi, des rangées de bouleaux en robes claires respirant la candeur ! Que vos nuits crépitent sous les lunes de Carl Vinnen, et que vos jours s’envolent au gré des merveilleux nuages de Fritz Overbeck! Que les ors scintillants de Hermine Overbeck illuminent vos pensées ! Et qu’une voile de Hans am Ende vous emmène voguer doucement vers les rivages de 2026 !

Toile de Otto Modersohn (Musée Modersohn à Fischerhude https://www.otto-modersohn-museum.de/); Frtiz Overbeck, posant lui-même devant l’un de ses propres tableaux! Toile de Ottilie Reylaender, Kunststiftung de Lilienthalhttps://www.kunststiftung-lilienthal.de/ ; toile de Hermine Overbeck, musée Overbeck de Vegesack https://overbeck-museum.de/en/. Les trois musées cités ici valent aussi le détour!
Torfkahn auf der Hamme, Hans am Ende

Une discussion intéressante autour de l’artiste Hans am Ende : Jochen Semken répond à des questions au sujet de ce peintre qui vécut autrefois dans son Buchenhof…

https://www.sabineaussenac.com/cv/portfolios/jochen-semken-parle-de-hans-am-ende-un-artiste-de-worpswede

Carl Vinnen, Moorlandschaft mit Birken und Mond, um 1900 (Große Kunstschau, Worpswede)

Six bouleaux la nuit

deux lunes brillent au marais

Worpswede en magie

Les artistes de Worpswede et moi-même vous souhaitons un merveilleux an neuf, ainsi qu’à vos aimés !

Différentes maisons typiques du village d’artistes et une des nombreuses sculptures (sur le grand pré de la « Marcusheide » https://www.stiftung-worpswede.de/projekte/marcusheide/) émaillant le paysage: https://www.instagram.com/rolanddarjes/

https://www.worpswede-touristik.de/

D’autres créations digitales autour de Worpswede sont à retrouver sur ma chaîne You Tube, de nouvelles vidéos seront encore mises en ligne…

Du « Wald » séculaire aux jardins partagés : une Allemagne enracinée dans son rapport poétique, mystique et mythique à ses paysages

L’image contient peut-être : ciel, plein air et nature

Photo prise à la Alte Nationalgalerie, Berlin: Karl Friedrich Schinkel, Landschaft mit Pilger 

L’Allemagne, entre nature et culture, depuis le « Wald » millénaire aux réaménagements des friches postindustrielles, s’est construite depuis « Germania » en osmose entre les forêts et les hommes… Car comme l’écrit Simon Schama dans « Le paysage et la mémoire » :

«Le jardin que j’ai traversé (…) c’est celui de l’imaginaire du paysage en Occident, petit espace fécond, où notre civilisation s’est figuré ses bois, ses eaux et ses rochers, et où les mythes les plus fous se sont enracinés dans notre topographie. »

Comment l’homme s’est-il donc approprié ce territoire apprivoisé et aménagé peu à peu au fil des siècles ? Quelle vision en a l’artiste ? Quelles passerelles peut-on établir entre les représentations picturales de cette nature allemande et les miroirs qu’en donne la littérature, sans oublier l’approche sociologique, en y intégrant des réflexions historiques, géographiques et économiques…?

C’est le paysage longtemps…

Ce vers du poème éponyme de Rainer Maria Rilke nous invite d’emblée à nous interroger sur le rôle de la nature :

C’est le paysage longtemps, c’est une cloche,

c’est du soir la délivrance si pure -;

mais tout cela en nous prépare l’approche

d’une nouvelle, d’une tendre figure …

Ce paysage en tension entre un au-delà symbolisé plus loin par l’ « ange » et l’ici-bas où résonne longtemps une cloche rappelle les coalescences brisées que l’homme toujours cherchera à retrouver. Car la nature, dans la philosophie allemande, a toujours joué le rôle de passeuse entre les mondes : Fichte déjà développa, comme dans son essai « Destination sur l’homme », sa vision des transformations et de l’impermanence des éléments :

« Cependant la nature a poursuivi le cours de ses transformations successives. Pendant que je parle encore du spectacle qu’elle m’a offert au moment où j’ai voulu le contempler, ce spectacle n’existe déjà plus. Autour de moi tout s’est métamorphosé.(…)», avant que Lessing ne fonde une philosophie de la nature plus personnelle, développant sa conception d’une identité absolue de l’esprit et de la nature, puisque  « ce qui est une imitation de la nature ne peut pas être un défaut »

À quoi ressemblent ces paysages outre-rhénans que si peu de nos compatriotes, hélas, connaissent ? L’Allemagne offre une infinie palette de mers en allées avec le soleil, de plaines et de montagnes, certes peut-être plus anthropomorphisées que dans notre hexagone, mais où l’on peut encore aisément trouver des vestiges de l’état premier de ces terres germaniques.

L’image contient peut-être : ciel, arbre, plein air et nature
Les falaises de craie de l’île de Rügen

J’ai identifié trois grands axes autour desquels serpente l’imaginaire allemand : la forêt, marqueur primitif d’un état sauvage, grande pourvoyeuse de mythes et de légendes et actuellement redevenue iconique après un best-seller sur lequel je reviendrai en fin de communication ; l’arbre, justement, élément central de si nombreuses peintures et véritable schibboleth, élément de reconnaissance central de la littérature ; et enfin les parcs et jardins, s’inscrivant dans une perspective domestiquée, zeugmas policés par l’empreinte humaine et parfaite illustration d’une nature demeurée au cœur de la civilisation.

Des forêts et des hommes…

« Connaître l’Allemagne, c’est arpenter ses bois », disait Victor Hugo. Et les sombres forêts de sapin immortalisées par les contes de Grimm ou dans les tableaux de Caspar David Friedrich représentent le décor emblématique de tout un panorama pictural et littéraire qui nous renvoie aux origines premières de l’humanité, là où le paysage longtemps n’a été constitué que d’océans et de territoires vierges et boisés… Encore aujourd’hui, la forêt recouvre environ 11 millions d’hectares outre-Rhin, soit environ un tiers de son territoire.

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Statues des frères Grimm dans l’Europa-Park, Rust, Allemagne

Mais au-delà des figures tutélaires des arbres gravitent aussi clairières et tourbières, marais et sous-bois, éléments kaléidoscopiques d’un paysage aussi sombre que riche en microcosmes de toutes sortes, sans oublier les personnages légendaires qui l’habitent, du Roi des Aulnes chanté par Goethe à Rumpelstizchen, dénommé chez nous le « nain Tracassin », en passant par les enfants perdus jusque dans l’antre de la sorcière, les célèbres Hänsel et Gretel.

« Quand le soleil d’automne dardait ses rayons sur les marais, elle s’enfonçait, en chantonnant, entre les fûts des grands pins, souriante et toute plongée dans ses pensées. Elle s’arrêtait pour regarder la résine, que la chaleur du soleil faisait suinter à travers l’écorce, ou pour écouter le pivert chanter au fond des bois. » Voilà comment l’un des personnages de Ernst Wiechert dépeint la forêt dans « Missa sine nomine », cette forêt immortalisée par d’innombrables tableaux par Caspar David Friedrich ou par les peintres de la communauté artistique de Worpswede. Ricarda Huch nous décrit d’ailleurs Friedrich comme une âme profondément allemande :

« Il avait eu pour ancêtres des gens tous honnêtes et industrieux ; il possédait l’humilité raide, la droiture et la force d’isolement des Peuples nordiques. Jamais il n’avait même essayé d’apprendre une langue étrangère, car il était et voulait rester pleinement allemand.»

Ce lien profond entre un homme et sa terre ancestrale, le peintre le tissera au fil de ses toiles, explorant les arcanes de cette forêt tutélaire tantôt mystérieuse et tentaculaire, tantôt synonyme de havre matriciel et de paix. L’artiste explore les entrailles du Königstuhl, ce mont bordant la Baltique, sur l’île de Rügen, au gré d’une immense forêt de hêtres surplombant les falaises de craie, aujourd’hui classé au patrimoine de l’UNESCO. Les arbres, au dense feuillage couleur vert bronze, assemblés en une masse compacte, semblent pétrifiés, le promeneur s’attend presque à entendre battre des cœurs comme dans les Visiteurs du soir.  Les hommes et les femmes peints par l’artiste, d’ailleurs très souvent représentés de dos, semblent en effet en symbiose avec un paysage dans lequel leur silhouette se fond en une anastomose sylvestre …

L’image contient peut-être : plein air et nature
Photo prise à la Alte Nationalgalerie, Berlin; « Mann und Frau den Mond betrachtend » (Homme et femme contemplant la lune).

« Cependant, l’art de Friedrich ne s’égare pas dans ces allégories, où d’autres peintres romantiques, tels que Runge, mirent trop d’intentions littéraires. Le symbole chez Friedrich, est moins explicite ; ses paysages imposent une fuite de l’esprit au-delà de ce que voient les yeux. » affirme Albert Béguin.  Il nous explique aussi que dans la peinture de Friedrich, « profondément symbolique », « le paysage n’est jamais une unité refermée sur elle- même, mais comme une allusion à d’immenses espaces », allusion symbolisée par ce « Voyageur contemplant une mer de nuages » dont la verticalité se fait pont entre les forces telluriques et divines, continuité de cette pierre ancrée dans les limbes.

L’image contient peut-être : une personne ou plus, ciel, nuage, plein air et nature

Voilà qui recoupe exactement les mots employés par un grand ami de Caspar David, le philosophe de la nature et peintre Carl Gustav Carus, pour définir la « peinture de paysage», puisqu’il nous parle à la fois de « Erdlebenerlebnis », de la communion avec la vie de la terre, et de « Erdlebenbildkunst », de l’art de la représentation de cette vie. Depuis leur publication en 1831, ses Neuf lettres sur la peinture ont été universellement considérées comme le fondement théorique de l’esthétique du paysage romantique allemand.

Cette extase eucharistique entre les forêts et les hommes, Ernst Wiechert, lui, la dépeindra à travers ses romans quelques siècles plus tard :

« J’ai tissé une toile et je la déploie. Je me tiens au bord du chemin et chacun peut la voir. Et celui qui s’arrête et se penche pourra peut-être discerner, tel qu’il en va pour moi, ce que Dieu a voulu avec la peine et le travail d’une main d’homme. » Préfaçant ainsi ses souvenirs d’enfance, « Des forêts et des hommes », Wiechert rassemble en un titre bifide son amour paratopique de la forêt et de l’Humain. Nous voilà à nouveau face à ce balancement ontologique dont le paysage se fait cœur battant : Mais, affirme Marcel Brion, « (…) dans les récits de Wiechert, l’homme ne cherche pas la nature pour s’y perdre et se confondre avec elle : au contraire, il y retrouve et il y affirme plus vigoureusement son humanité.» Wiechert, fils d’un garde-forestier, avait grandi loin de tout artifice au fin fond de la Prusse Orientale, auprès d’hommes bons et taiseux, dans cette « vie simple » dont il fera un roman. Alma mater, la forêt se confond avec ses habitants jusqu’à leur prêter une identité nouvelle et sylvicole :

« A l’odeur de l’air, au silence infini, il sent qu’il est seul, mais il sent aussi la fraîcheur de la terre sous ses pieds nus. Il reste tout à fait immobile, comme s’il voulait croître, et il la sent monter toujours plus avant, toujours plus haut, vigoureuse et humble, la sève qui veut se frayer un chemin jusqu’à son cœur Et il voit un champ couvert de pousses vertes, il les voit se dorer et ployer sous les épis. Et il voit un enfant couché sous les épis et qui dort, cependant qu’un homme et une femme coupent et lient le blé et dressent les gerbes. Il est là, toujours immobile, tandis que la mince vapeur s’élève du sol fraîchement retourné, et s’épaissit et l’enveloppe. Et pour finir, il est pareil à un arbre qui boit silencieusement l’humidité des nuits.»

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 Or, un arbre monta…

Les arbres des forêts germaniques ressemblent aux nôtres, à cette différence près que manquent aux paysages outre-rhénans l’olivier et le pin parasol, plus enclins aux climats mediterrans… La forêt est formée, pour les conifères, de 57 /% d’épicéas communs et, en ce qui concerne les feuillus, d’une majorité de hêtres et de chênes. C’est bien le hêtre commun, Fagus sylvatica, qui constituait l’espèce dominante, avant que la main forestière de l’homme ne dépouille les bois du Moyen-Âge jusqu’au dix-neuvième siècle et ne remplace ensuite les essences primitives par Picea abies, l’épicéa, ou par Pinus sylvestris, le pin sylvestre.

Bien d’autres espèces peuplent le territoire allemand, dont les arbres « mythiques » que sont le chêne et le sapin: ainsi, la légende prêta très tôt d’augustes vertus au chêne qui devint emblématique sur les blasons, puis sur ce que l’on nommerait aujourd’hui les objets dérivés, comme des timbres; le poète romantique Joseph Victor von Scheffel l’honora du titre «d’arbre le plus ancestral du peuple allemand ». Le sapin, qui bientôt envahira nos foyers, en cette approche de Noël, est, lui, chanté par un fameux cantique que tous les enfants du monde apprennent dès la maternelle enfin, c’était le cas en France jusqu’à notre fameuse loi sur la laïcité…

Qui mieux que Paula Modersohn-Becker a peint les arbres de l’Allemagne du Nord, seuls éléments verticaux de ce plat pays adulé par la petite communauté d’artistes de Worpswede, non loin de la ville hanséatique de Brême ? Dans ce Barbizon nordique se côtoyaient peintres et écrivains en recherche d’absolu, et les toiles de Paula nous offrent des saules tutélaires voisinant avec des pins et des bouleaux s’évadant à perte de vue.

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Arbres à Worpswede

Paula, fascinée par les arbres, les nomme des « phallus terrestres » et s’adresse à eux comme à des confidents. Celle qui est morte en s’exclamant « vivre ici est une splendeur », quelques jours après avoir donné naissance à sa fille, écrivait ainsi dans son journal :

« Worpswede […] tes pins puissants et grandioses ! Je les appelle mes hommes, larges, noueux, massifs et grands, traversés par tant de fibres sensitives et de nerfs extrêmement fins. C’est ainsi que je m’imagine une silhouette idéale d’artiste. Et tes bouleaux vierges, frêles, élancés, qui réjouissent l’œil ! Avec cette grâce rêveuse, molle comme si leur vie n’était pas encore éclose. Ils sont enjôleurs, il faut se donner à eux sans résister. Certains ont déjà une hardiesse virile, un tronc fort et droit. Ce sont mes ‘femmes modernes’. Et vous autres saules, vous êtes mes vieux hommes aux barbes d’argent […] Nous nous entendons fort bien et souvent, nous nous répondons gentiment d’un signe de tête. »

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Paula Modersohn Becker « Blasendes Mädchen im Birkenwald » (Fillette soufflant dans sa flûte dans le bois de bouleaux) , https://www.museen-boettcherstrasse.de/ausstellungen/sammlungshoehepunkte/

Otto Modersohn, son époux, a fixé sur ses toiles les silhouettes blanches de ces mêmes bouleaux toujours intiment liés à l’élément liquide, en cette région de marais et de tourbières, tandis que ses amis Overbeck et Vogeler rivalisaient de talent pour dupliquer à l’infini les paysages mélancoliques au sein desquels la petite communauté libertaire inventait un nouveau modus vivendi, faisait fi des carcans de la bourgeoisie. La nature joue un rôle prépondérant dans ce retour aux sources, l’arbre symbolisant le vestige pur et libre de la forêt primitive qui recouvrait autrefois « Germania ».

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Otto Modersohn, « Herbstmorgen am Moorkanal » (Matin d’automne au bord du marais ), photo prise à Worpswede

Cet arbre, passerelle toujours entre l’infini et le terrestre, dont l’élancement fait écho à l’enracinement, devient ancre et grand-voile comme dans ces deux poèmes de Rilke :

 Or, un arbre monta, pur élan, de lui-même.

Orphée chante ! Quel arbre dans l’oreille !

Et tout se tut. Mais ce silence était

lui-même un renouveau : signes, métamorphose… 

 

 Vues des Anges, les cimes des arbres peut-être

sont des racines, buvant les cieux ;

et dans le sol, les profondes racines d’un hêtre

leur semblent des faîtes silencieux. 

Ainsi, les racines plongeant vers la terre mère se font prolongement inversé de la quête vers l’infini, et l’arbre en miroir répond au poète, lui-même messager d’une alliance mystique.

Que fait la rose en temps d’hiver ?

Goethe, le premier, a didactisé dans ses « Affinités électives » la fascination des Allemands pour les parcs et les jardins, mettant sans cesse en perspective confusion sauvage et ordre policé par la main de l’homme, les jardins à la française de le Nôtre s’opposant à la profusion chaotique des jardins à l’anglaise, et mettant en avant la volonté de trouver une troisième voie, spécifique à l’Allemagne, puisque l’art paysager s’émancipera de la tutelle anglaise. À la différence de la France et de l’Italie, l’Allemagne comptait en effet entre le XVIIIe et le XIXe siècle quantités de princes cultivés, passionnés et surtout assez riches pour s’entourer de paysagistes renommés comme Peter Joseph Lenné ou Friedrich Ludwig von Sckell.

La nature, domestiquée, va donc s’épanouir de plus belle, entre art floral et vergers ou potagers aux plates-bandes soigneusement entretenues par la minutie et la rigueur germaniques… Le parc du peintre et écrivain Max Liebermann au Wannsee, en périphérie berlinoise, fait partie de ces pépites intemporelles que l’on visite encore aujourd’hui. En 1909, le peintre avait fait construire une maison de campagne de style néoclassique près du lac de Wannsee.

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Source; Wikipedia

Un vaste jardin de plantes vivaces, d’arbres fruitiers et de légumes entouré d’une haute haie de tilleuls se trouve devant la maison. Un axe central, orienté vers la maison, établit la liaison avec les pièces intérieures, tandis que sur une aile une terrasse ouvre sur des parterres luxuriants donnant sur le lac, non loin d’un petit bois de bouleaux. Ce jardin d’agrément servira aussi d’atelier en plein air et inspirera au peintre plus de 400 tableaux et gravures. Liebermann, rejetant l’expressionnisme, pense d’ailleurs que la création doit provenir de l’observation précise du réel : « L’artiste saisit la réalité en devenir, pas accomplie.»

Les espaces parfaitement paysagés de son parc, devenu agora intime non loin de l’oïkos, symbolisent parfaitement cette utopie très allemande d’une existence harmonieuse au sein de la nature. Le parc se fait alcôve rassurante, espace où l’entre-soi familial et amical peut fleurir de façon paisiblement esthétique, en opposition au bruit et à la fureur du siècle. Sur l’un des tableaux, Liebermann représentera d’ailleurs sa maison dans une perspective erronée, surdimensionnant arbres et pelouse, sa demeure comme un havre de paix protégé par une nature plus que jamais bienveillante.

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Max Liebermann, « Der Birkenweg im Wannseegarten nach Westen », (Allée de bouleaux au jardin du Wannsee côté ouest)

Un peu plus au Nord, si nous revenons vers nos amis de Worpswede, nous retrouverons un même jardin paysager et bien ordonné, entre buis taillés, vases et terrasse, qui entoure encore aujourd’hui le musée Vogeler : le parc du Barkenhoff. Et dans sa toile Le concert , Vogeler a représenté, en 1905, toute la petite communauté vaquant à ses occupations au sein de ce cadre idyllique. Cependant, l’harmonie trompeuse des plantes et des buissons ne parvient pas, cette fois, à faire oublier les clivages émotionnels qui bouleversaient cette joyeuse bande où des couples se brisaient au gré des pulsions de chacun, Rilke, par exemple, ayant quitté Paula Modersohn pour la sculptrice Clara Westhoff. Ainsi, les artistes auront eu beau se retirer au sein de cette nature et y avoir recréé un paradis artificiel, les élans primitifs les chasseront parfois de cet Eden, comme si la nature retaillée et recadrée par l’homme était parfois dépossédée de sa puissance protectrice.

Sommerabend (Das Konzert), 1905

 Que fait la rose en temps d’hiver ?

Elle rêve d’un rêve rouge tendre.

Quand de neige elle est recouverte pour l’Avent,

elle rêve du sureau.

Quand le givre argenté tintinnabule sur ses tiges,

elle rêve du chant des abeilles

du papillon bleu lorsqu’il volète… 

Mascha Kaléko

Un dernier jardin me semble très emblématique d’une nature figée et malgré tout présente, aussi endormie que cette rose en hiver de la poétesse Mascha Kaléko, c’est le parc entourant le musée Lehmbruck à Duisbourg.

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Dans la grande ville industrielle de la Ruhr, où mugissaient autrefois les incandescences des hauts-fourneaux, on trouve ainsi un espace mêlant le minéral et le végétal, grand parc en cœur de ville orné de statues, abritant le bâtiment presque entièrement vitré du musée, tranchant singulièrement avec l’agitation des artères commerçantes proches et avec l’architecture industrielle du plus grand port fluvial d’Europe. Des statues et sculptures modernes s’érigent au gré des allées et des pelouses, la canopée des marronniers se mirant dans les grandes vitres du musée, qui abrite principalement des formes féminines modelées par Wilhelm Lehmbruck, mais aussi quelques œuvres filiformes de Giacometti, et le visiteur peut donc admirer le parc depuis l’intérieur du musée ou inversement découvrir les œuvres en déambulant dans les allées ; cette structure ouverte et en miroir a permis, dès l’ouverture du musée, en 1964, de replacer un pan de nature et de culture dans cette mégalopole rugissante qu’était Duisbourg, octroyant aussi à une population ouvrière et simple un extraordinaire accès à la beauté, redonnant ses lettres de noblesse à une ville souvent décriée, en créant cette rupture peu conventionnelle dans un paysage ultra urbanisé.

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 C’était le paysage où l’on vivait…

« L’homme, quoiqu’il durât depuis des millénaires, était encore trop neuf pour lui-même, trop enchanté de lui pour porter son regard ailleurs et loin de soi-même. Le paysage, c’était le chemin sur lequel il marchait, la piste sur laquelle il courait, c’étaient tous ces stades et ces places de jeux ou de danse où s’accomplissait la journée grecque ; c’étaient les vallées où se rassemblait l’armée, les ports d’où l’on partait pour l’aventure et où l’on rentrait, plus vieux et plein de souvenirs inouïs (…) – c’était le paysage où l’on vivait”»

Voilà comment Rilke décrit le paysage habité par les hommes, insistant sur l’opposition entre l’homme et la nature, afin de mieux revenir sur « leur profondeur commune où puisent les racines de tout ce qui croît ».

En parcourant en effet les paysages allemands, qu’ils soient réels, littéraires ou picturaux, on assiste à ces collusions entre la nature et les hommes qui s’en emparent pour la transformer, à d’improbables mariages perpétuels entre la terre mère et ses enfants. J’ai choisi deux lieux emblématiques pour leur exemplarité, le rocher de la Loreley et l’avenue Under den Linden à Berlin, intrinsèquement liés à l’âme allemande, étayant cette idée de l’osmose permanente déjà évoquée par Goethe dans « Ganymed » avec son vers « umfangend umfangen » : « englobé tout en englobant ».

Der Rhein mit der Loreley
Perlberg, Friedrich 1848–1921. “Der Rhein mit der Loreley”, 1880.

Le Rhin nous offre donc le mariage du fleuve et de la nixe, le nom de « Loreley » étant d’abord celui du rocher». Il attire chaque année près de 100 000 touristes, culminant à 132 mètres au-dessus du Rhin. Des textes du IXe siècle mentionnent déjà cet emplacement pour ses caractéristiques géographiques ; il s’agit en effet de l’endroit le plus étroit du fleuve entre la Suisse et la mer du Nord. Des indications étymologiques permettant d’élucider la signification de son nom : « lei » signifiant rocher, et « lore » étant un ancien mot allemand pour évoquer l’écho. A cet endroit, le cours très encaissé du Rhin réunit en effet les conditions idéales pour renvoyer les sons. En contournant donc ce rocher, le Rhin forme une boucle étroite, et le courant est y est tellement dangereux que de nombreux bateaux s’y fracassèrent.

C’est ainsi que naquit la légende de la Lorelei, un personnage créé par le poète romantique Brentano et revisité maintes fois sous diverses formes littéraires et musicales. Le règne minéral conflue vers l’élément fluvial en enfantant cette nixe aussi belle que dangereuse, dans cette légende où mythe, géologie et littérature se rejoignent pour donner naissance à l’une des balades allemandes les plus connues, la Lorelei de Heine :

 Et la vague engloutit bientôt

Le batelier et son bateau…

C’est ce qu’a fait au soir couchant

La Lorelei avec son chant. 

Car non loin de ce rocher s’élèvent les barres rocheuses des Externsteine, pierres nées de soubresauts géologiques il y a environ 130 millions d’années, quand toute cette région d’Europe Centrale était recouverte par une vaste mer, avant le « plissement saxonien» qui a créé la zone correspondant à l’actuelle forêt de Teutoburg ainsi que ses trois massifs rocheux. Les Externsteine sont constituées de grès, c’est-à-dire de sable de cette ancienne mer qui a été soulevé en blocs verticaux. Ce paysage où « il » , l’homme, vivait, tremblant, se soulevant, mugissant, se figeant, dresse ainsi d’étranges pierres levées qui protègent cette nixe doucereuse, fille des légendes du Rhin.

Orts- und Verkehrsverein Holzhausen-Externsteine
http://www.holzhausen-externsteine.de/

Un autre lieu hautement symbolique du paysage allemand se situe, lui, au cœur d’une perspective urbaine, puisqu’il s’agit d’un des principaux axes de Berlin, l’avenue « Sous les tilleuls ».

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L’avenue, qui s’étend de la Schlossbrücke jusqu’au Pariser Platz, est plantée, du côté que l’on nommait autrefois le côté occidental, de quatre superbes rangées de tilleuls.

Cet arbre avait déjà été chanté par le poète Walter von der Vogelweide, puis par Heine qui en loua la feuille en forme de cœur et la couronne parfaite pour abriter les tourtereaux. Le tilleul fait ainsi partie du cénacle sylvestre cher à l’âme allemande : ce sont d’ailleurs ces vers du poème « Wo » qui sont gravés à Montmartre sur le tombeau de Heine…

 Le dernier repos de celui que le voyage

A  fatigué, où sera-t-il ?

Sous les palmiers du sud ?

Sous les tilleuls du Rhin ? 

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Martin Luther l’avait affirmé aussi : « Nous aimons à chanter, boire, danser et être heureux sous les tilleuls. Rien de sérieux, pas de disputes non plus, car le tilleul est un arbre de joies et de paix» Et Sainte Hildegard de Bingen elle-même conseillait de dormir, en été, le visage et les yeux recouverts de feuilles de tilleul afin de garder un œil vif… C’est ainsi que l’un des arbres totems des Allemands orne l’une des avenues les plus archétypiques de la capitale, puisque son nom boisé et romantique évoque non seulement la forêt, mais aussi l’histoire millénaire du pays et ses soubresauts récents et douloureux.

Car parmi les imposants monuments qui bordent l’avenue se dressent par exemple l’université Humboldt ou l’Opéra, mais aussi l’ancienne Kommandantur ou l’ambassade de Russie, sans oublier le célèbre grand hôtel Adlon.

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Devant l’hôtel Adlon

Il n’est donc pas étonnant que sous le titre éponyme de « Unter den Linden », l’on trouve à la fois un poème de Walter von der Vogelweide et une marche militaire, le pas de l’oie et les arabesques des troubadours se mêlant en une valse folle, sans oublier les deux Lieds de Schubert qui évoquent aussi « Le tilleul » et « Le soir sous le tilleul ».

Ainsi, en arpentant les larges trottoirs de l’avenue menant à la Porte de Brandebourg, l’on se plait à penser que, dans les villes allemandes, fussent-elles peuplées de millions d’habitants, l’on n’est jamais très loin de cette forêt dont César disait dans la Guerre des Gaules qu’elle était si vaste qu’un habitant de la Germanie pouvait marcher 60 jours sans en voir la fin :

« Cette forêt Hercynienne (…) il n’est personne, dans cette partie de la Germanie, qui puisse dire qu’il en a atteint l’extrémité, après soixante jours de marche, ou qu’il sait en quel lieu elle se termine. »

Du « Chêne de Goethe » au « Jardin des Princesses »

Je pense que je ne peux pas faire l’impasse sur la césure de la Shoah, le terme de Buchenwald agissant comme un « chiffre » célanien négatif et comme un point de non-retour dans l’imaginaire collectif… Buchenwald, la forêt des hêtres, ces hêtres rouges qui ont veillé sur les terres germaniques tant de siècles durant, avant de se faire les chantres hurleurs d’un des plus sinistres lieux de mémoire…

Et c’est bien dans le camp de Buchenwald que se trouve encore la souche du fameux « Chêne de Goethe », nommé ainsi par les prisonniers en souvenir des longues promenades que l’auteur du Roi des Aulnes aimait à faire dans les bois avoisinants, un des rares arbres de cet univers concentrationnaire. Ainsi, la forêt aura accompagné l’Allemagne jusque dans les tréfonds de l’abjection…

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https://geo.viaregia.org/testbed/index.pl?rm=obj&objid=4571

Comment le réaménagement d’un pays qui n’existait plus, de ces territoires dévastés et divisés a-t-il été agencé, lorsque l’on sait que certaines villes allemandes avaient été détruites à plus de 90 % ?

Comment le peuple allemand a-t-il réussi à se réapproprier l’amour pour cette terre synonyme de tant d’atrocités ?

Le 11 novembre 1945, Ernst Wiechert, qui avait été interné à Buchenwald en 1938, et qui relatera cette expérience dans « Le Bois des morts », a prononcé au Schauspielhaus de Munich son « Discours à la jeunesse allemande » :

« Et nous voici devant la maison abandonnée, nous voyons scintiller les étoiles éternelles au-dessus des ruines de la terre, ou bien nous entendons tomber la pluie sur les tombes des morts et sur le tombeau d’un siècle. Seuls, comme jamais sur cette terre un peuple n’a été seul. Marqués du sceau de l’infamie comme jamais un peuple n’a été marqué. Et nous appuyons notre front contre les murs qui s’écroulent et nos lèvres murmurent la vieille question qui est celle de l’humanité : «Que faire ?»

Oui, que faire ?

Par deux fois, mes amis, j’ai tenté de vous apporter une réponse à cette question. La première fois, c’était en 1933, la deuxième fois, deux ans plus tard. J’ai payé très cher pour vous avoir donné cette réponse, et vous avez payé très cher le fait de ne pas l’avoir entendue. »

C’est encore une fois dans la nature que l’auteur puisera une réponse, se réfugiant dans ses écrits presque entièrement dédiés à cette communion entre les hommes et la forêt que nous avons déjà évoquée. Transcendant l’obscure nuit national-socialiste, le récit de Wiechert se fait récit national inversé, glorifiant non pas les épopées des hommes mais la vie secrète des arbres dont, déjà, l’auteur sait la force qui guérit.

Marcel Brion cite encore une anecdote dans laquelle une tante de Ernst Wiechert lui parle d’un arbre planté en l’honneur du garçonnet : « Quand tu seras grand, dit-elle, et ses yeux bleus regardaient par-delà les forêts, et que tu auras peur dans le monde, alors tu reviendras sous ce bouleau et tu lèveras les yeux vers les branches d’où te viendra le secours. Et la paix sera dans ta pauvre âme. »

Dans cette Allemagne année zéro, reconstruite pierre par pierre par les « Trümmerfrauen », ces « femmes des décombres », cette Allemagne qui mettra plusieurs décennies à transcender son impossible deuil, les espaces paysagés feront partie intégrante des villes, puisque les destructions urbaines permirent une reconstruction à la respiration verte bien avant la naissance du parti des « Grünen », les premiers écologistes d’Europe… C’est ainsi que la plupart des zones urbanisées outre-rhénanes comportent d’immenses parcs, et qu’à Berlin même vous pouvez vous retrouver nez à nez avec un renard en vous promenant dans l’une des forêts de la ville…

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Au Biegerhof, un des grands parcs de Duisbourg

Duisbourg est allée encore plus loin, puisqu’elle est à la pointe des réaménagements post-industriels, s’étant réapproprié, en pleine transition écologique, les immenses friches industrielles dans lesquelles rougeoyaient autrefois les aciéries ; tout près des rives rhénanes, à quelques encablures des immenses péniches, là où l’air d’antan était vicié par les scories et les arbres rongés par les pluies acides, on peut à présent arpenter, au cœur de la cité, des hectares de prairies et de bois où tout un écosystème de faune et de flore s’épanouit entre deux vestiges rouillés qui font la joie du tourisme industriel tout en ravissant les habitants de la Ruhr.

https://www.landschaftspark.de/

C’est un peu le même esprit qui, allié à l’engouement écologique pour le « bio », a donné naissance à des jardins partagés comme le « Prinzessinnengarten », le « Jardin des Princesses », à Berlin… À l’entrée du rond-point de Moritzplatz, îlot insolite entre des rangées d’immeubles, un portail grillagé émaillé d’autocollants abrite l’entrée du paradis, et le visiteur incrédule découvre au fil des allées un inventaire à la Prévert, potagers, arbres fruitiers, serre, boite à livres, hamacs et cabanes… Sans oublier le restaurant tenu par des personnes en situation de handicap et la vente de graines et d’herbes aromatiques…

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L’entrée du Jardin des Princesses

Cet espace original, initié en 2009 par une association dite de « guerilla gardening », a transformé ce terrain, situé autrefois dans le No man’s land du Mur et abandonné depuis 50 ans, en projet écologiste à gestion collective et à visée éducative, puisqu’il s’agit d’un lieu ouvert et didactique, héritage croisé des jardins familiaux et des alternatifs de Kreuzberg, puisque c’est un certain Moritz Schreber qui fut à l’origine de ce « Schrebergarten » que chaque famille allemande citadine se devait de louer et d’entretenir, et que Berlin fut au cœur des transitions économiques lancées par les utopistes et activistes des années 70.

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Ce murmure profond qui fait rêver l’Allemagne

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Le Rhin à Duisbourg

« Ce soir-là… je contemplai longtemps ce fier et noble fleuve, violent, mais sans fureur, sauvage, mais majestueux. (…)Ses deux rives se perdaient dans le crépuscule. Son bruit était un rugissement puissant et paisible. Je lui trouvais quelque chose de la grande mer.(…) Oui, mon ami, c’est un noble fleuve, féodal, républicain, impérial, digne d’être à la fois français et allemand. Il y a toute l’histoire de l’Europe considérée sous ses deux grands aspects, dans ce fleuve des guerriers et des penseurs, dans cette vague superbe qui fait bondir la France, dans ce murmure profond qui fait rêver l’Allemagne. »

Comment ne pas évoquer en conclusion notre Rhin transfrontalier et puissant, qui allie les paysages français et allemand en un même destin, immuable au milieu des tempêtes de l’Histoire ? Victor Hugo l’a fait avec brio, évoquant notre Europe qui m’est si chère puisque j’en suis le fruit, avec une mère allemande et un père français.

C’est d’ailleurs mon grand-père, ancien soldat de la Wehrmacht, qui m’a légué tous ses livres de Wiechert… Ce n’est que peu à peu que j’ai compris l’attachement de mon grand-père, qui avait aussi lui acheté une maison au cœur des bois, dans la Montagne Noire tarnaise, pour cet auteur chantant l’union des hommes et de la forêt pour conjurer la barbarie, en découvrant récemment que le fonds Wiechert avait aussi longuement séjourné à Duisbourg, végétalisant ainsi la Ruhr.

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Mes grands-parents allemands…

Cette forêt allemande que nous venons d’explorer, arpentée par les randonneurs allemands, dignes héritiers des voyageurs romantiques, a connu ces dernières années un regain extraordinaire aux yeux du grand public, après la parution du livre de Peter Wohlleben, « La vie secrète des arbres ». Ce best-seller, aujourd’hui traduit dans plus d’une trentaine de langues, nous entraîne dans une sorte de conte naturaliste où l’auteur, ancien garde-forestier, nous invite à partager sa joie de la fréquentation des forêts, proposant une intéressante réflexion non seulement sur la place de la nature, mais aussi sur la société des hommes.

Nous apprenons par exemple que les arbres, régis par une sorte d’organisation sociale et solidaire, peuvent, au sein d’une même espèce et d’un même peuplement, échanger des éléments nutritifs par leurs systèmes racinaires ou même prendre soin des individus faibles ou malades.

De telles avancées au sujet de la connaissance de la forêt nous viennent donc de ce pays où les hommes, depuis l’aube de l’humanité, savent sa valeur, et où les enfants allemands d’aujourd’hui passent leurs journées dans des « Jardins d’enfants forestiers » que l’on trouve à présent dans de nombreuses villes, les parents expédiant leurs rejetons, même au cœur de l’hiver nordique, dans les bois, sous la tutelle de leurs accompagnateurs…

Et c’est ainsi que les Allemands font perdurer leur attachement au paysage primaire et mythique de leur territoire et de leur héritage collectif que je vous invite vivement à découvrir lors de vos voyages…

Promenons-nous  donc enfin dans les bois…allemands! Osons enfin franchir la ligne Maginot de nos automatismes irrationnels qui font encore des terres germaniques une « terra incognita » pour bon nombre de nos compatriotes! Plongeons dans les légendes, écoutons le chant de la Loreley et entendons le vent bruisser dans les sapins!

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Arbre sur l’île de Rügen

Max Liebermann, "Die Gartenbank" (Le banc de jardin)
Max Liebermann, « Die Gartenbank » (Le banc de jardin)

  • les photos ont été prises par moi, hormis indication spécifique.