Que votre an neuf étincèle comme un musée de Worpswede !
Je vous souhaite déambulations en salles somptueuses, éblouissements devant œuvres majestueuses, je vous prédis des coups de cœur, des ravissements ! Que l’an nouveau soit débordant de beautés et de découvertes, de rencontres et d’étonnements ! Gardez les yeux ouverts, enivrez-vous de Beau et de grandiose, faites provision d’infinis… Imaginez chaque journée comme une ronde au gré d’une salle de la Kunsthalle, soyez vertige en vous grisant des tableaux, soyez rêve en songeant aux artistes, soyez joie en admirant tant de talents !
Que votre an neuf explose comme une toile de Paula Modersohn-Becker !
Je vous souhaite des rouges sublimant la nature, des enfants aux joues pleines, cette force vitale pour affronter les peurs, cet accomplissement créatif qui fait les gens heureux ! Sortez, voyagez, explorez le monde comme Paula quand elle partit à Paris, et savourez chaque instant comme autant de miracles. Que vos corps aussi exultent et s’adonnent aux sports, aux lumières et au grand air, comme le faisait Paula en faisant sa gymnastique, nue, malgré les regards obliques ! Ouvrez vos vies !
Différentes toiles de Paula Modersohn-Becker
J’ai été invitée par l’association des musées de Worpswede dans le cadre d’un séjour Erasmus (autour de ma thèse consacrée à cette colonie d’artistes et à ses créatrices) et ai eu la joie à cette occasion d’interviewer Henrike Hans, curatrice du musée Paula Modersohn-Becker à Brême.
Que votre an neuf murmure comme un poème de Rainer Maria Rilke…
Je vous souhaite des nuits bruissantes d’anges et de vers, des correspondances infinies avec femmes passionnantes et avec hommes engagés, des journées brillantes comme les reflets du soleil sur les blancheurs du Barkenhoff, des encorbellements d’amitié et d’amour, des rencontres et des solitudes. Soyez évanescents ou en pleine conscience, soyez puits sans fond vers vos richesses intérieures ou échelle vers l’éternité de vos avenirs, osez souffrir et grandir, osez les étoiles, le ciel, l’immense !
Dans cette interview enregistrée après son spectacle autour du « Requiem pour une amie » à Worpswede, Oliver Peuker (https://oliver-peuker.de/de/vita/) répond aux questions au sujet du poète (au rythme du même protocole précis réalisé dans le cadre de ma thèse.)
Que votre an neuf vous grise comme les paysages de Worpswede !
Regardons le monde à travers un prisme de lumière, à l’instar de celle qui irise cette boule de verre dans l’un des tableaux de Paula Modersohn-Becker et que j’ai eu la chance de croiser un soir de juillet 2025 au gré d’un jardin de Worpswede!
Je vous souhaite des promenades infinies au gré de ce village-monde, que vos lieux de vie s’en imprègnent ! Soyez bois et clairières, tourbières et canaux, soyez arbre, soyez ciel, soyez le vent qui agite les épis, soyez la neige qui caresse les toits de chaume ! Profitez des saisons qui chantent nos années, voyez ces jonquilles qui transforment le bois derrière la Käseglocke en bain de lumière, inondez vous de ces verts émeraude du parc du Musée Vogeler au zénith des étés, plongez en ces roux infinis de l’automne veillant sur la Haus im Schluh, dégustez les lignes parfaites de la Große Kunstschau en harmonie avec les neiges des beaux hivers glacés…
Je vous souhaite la douceur de la pierre polie pour caresser vos nuits, la puissance du burin pour faire naître des jours de feu et d’allégresse ! Que vos vies soient argiles modelées par vos mains, malgré les plâtres à essuyer et les difficultés : cent fois sur le métier nous remettrons nos ouvrages… Je vous souhaite l’obstination de Clara qui partit voir l’Égypte dont avait tant rêvé son amie Paula, la fidélité de Clara qui continua à porter le nom de son époux malgré les distances, le talent de Clara qui attend encore nos reconnaissances !
Une des affiches de l’exposition quadripartite que j’ai pu voir l’été dernier dans les quatre musées principaux de Worpswede: « Paula Modersohn-Becker et ses compagnes de route. »
La curatrice du musée Heinrich Vogeler, Dr. Kathrin Kleibl, nous parle magnifiquement de la sculptrice:
Que votre an neuf s’étire comme l’histoire de la colonie d’artistes de Worpswede !
Je vous souhaite des émotions nouvelles en découvrant un lieu qui vous appellera de toute son âme, des rencontres fondatrices comme celle de nos découvreurs. Osez l’inconnu, comme l’ont fait Fritz Mackensen, Otto Modersohn, Heinrich Vogeler et Fritz Overbeck en s’installant à la croisée des bois et de la lande, escaladez votre propre Weyerberg pour vous confronter au « contempleur de nuages », ébouriffez les conventions comme l’a fait la commune libre du Barkenhoff !
Soyez le chantre de votre propre histoire, tissez votre vie comme Martha Vogeler a tissé ses étoffes sublimes tout en conservant l’âme vive de la colonie d’artistes, colorisez vos quotidiens !
Que votre an neuf vous enchante comme le tableau de Mélusine au musée Heinrich Vogeler !
Détail du tableau de Mélusine, musée du Barkenhoff, Worpswede
Je vous souhaite des émotions anciennes comme celles que le visiteur ressent en admirant les illustrations des Contes de Grimm imaginées par Heinrich Vogeler, je vous souhaite des assises parfaites dans des meubles Jugendstil et des audaces folles, à l’image des idéaux et des aventures vécues par cet artiste aux multiples talents ! Que vos nuits d’été s’étoilent en jardins embaumés comme dans le tableau du « Soir d’été à Worpswede », que vos printemps s’éblouissent en ardeurs amoureuses à l’instar des « Nostalgies » de Vogeler, que vos automnes s’aventurent entre les palettes en rouge et or des bois rivalisant avec les toiles et qu’un beau matin d’hiver vous découvriez les délices des petits-déjeuners de l’hôtel voisin du Buchenhof! Que vos saisons fassent des cabrioles afin d’en briser les routines!
Nous avons eu la chance de pouvoir aussi interviewer la directrice du musée du Barkenhoff, Beate Arnold, au sujet de Heinrich Vogeler:
Que votre an neuf s’ancre dans les passés et vogue vers l’avenir, à l’image du dynamisme artistique de Worpswede!
Je vous souhaite des sagesses ancestrales à l’image du puits de sciences que représente Wilfried Cohrs-Zyrus, une des figures emblématiques de Worpswede avec la galerie qu’il tient avec son épouse. Vous l’entendrez dans cette nouvelle interview, toujours enregistrée en juillet 2025, évoquer les talents et le travail de l’artiste Waldemar Otto.
Que vos jours neufs s’envolent aussi vers des avenirs radieux, comme l’art à Worpswede, plus vivant que jamais, dans les musées et les galeries, et se renouvelle sans cesse, comme le montrent les œuvres plus modernes d’artistes contemporains: toutes les voix se croisent avec bonheur, comme celles de deux musiciens talentueux!
Que votre an neuf virevolte comme un tableau de Ottilie Reylaender !
Je vous souhaite des idées fières et des envies ardentes, des ivresses neuves comme celle de l’artiste se confrontant au Mexique, des palettes colorées et festives !
Une discussion avec la responsable curatoriale de la Kunsthalle, Cornelia Hagenah
Que votre vie enfin s’apaise aussi comme un tableau de Otto Modersohn… Il y aurait des canaux, un moulin assoupi, des rangées de bouleaux en robes claires respirant la candeur ! Que vos nuits crépitent sous les lunes de Carl Vinnen, et que vos jours s’envolent au gré des merveilleux nuages de Fritz Overbeck! Que les ors scintillants de Hermine Overbeck illuminent vos pensées ! Et qu’une voile de Hans am Ende vous emmène voguer doucement vers les rivages de 2026 !
Une discussion intéressante autour de l’artiste Hans am Ende : Jochen Semken répond à des questions au sujet de ce peintre qui vécut autrefois dans son Buchenhof…
Belle moisson de succès ces derniers temps pour mes créations! Petit à petit, l’oiselle fait son nid et se sent chanceuse de cette reconnaissance par ses pairs!
Merci tout d’abord à l’ami Pierre Perrin qui, en juin dernier, a eu la gentillesse d’accueillir ma plume dans sa magnifique revue Possibles! Quel bonheur que de figurer dans le numéro 36 de cette très belle parution, aux côtés de grands noms dont vous trouverez la liste dans le sommaire!
Pierre Perrin est non seulement éditeur, mais aussi un merveilleux poète doublé d’un romancier, qui a aussi ajouté à ses cordes une activité de critique littéraire. Il avait été lauréat en 1996 du prix Kowalski pour un recueil intitulé La vie crépusculaire. J’ai la chance de le compter parmi mes « amis Facebook » et il nous régale régulièrement de sa plume douce et très juste.
La revue Possibles, crée en 1975, rassemble ainsi au gré de ses numéros poésie et prose, fragments, textes courts, réflexions, et permet aussi souvent de retrouver un hommage particulier à une autrice ou à un auteur. Je vous invite à découvrir les cheminements de ces amoureux de notre langue française que Pierre sait si judicieusement faire cohabiter.
La rentrée de septembre apporta son lot d’allégresses avec la mise en ligne de la formidable émission de France Culture concoctée par Julien Thèves, qui est d’ailleurs un confrère en écriture, consacrée à Paula Modersohn-Becker: j’ai eu la chance de participer à l’émission et d’y côtoyer non seulement mes amis curateurs de Brême et de Worpswede, mais les magnifiques autrices que sont Maïa Brami et Marie Darrieussecq, ainsi que la peintre Maude Maris. Nous avons essayé de brosser un portrait à la hauteur de « notre Paula », si fantastique, dont une œuvre vient justement d’être vendue aux enchères pour plusieurs millions d’euros! Quelle belle reconnaissance !
Un honneur ne venant, à l’instar du bonheur, jamais seul, j’ai eu la joie de recevoir dernièrement le premier prix de la section « anacréontique » des superbes Joutes poétiques de la société des Rosati d’Arras! Ces joutes sont la version « nordique » de nos Jeux Floraux toulousains, et je vous laisse imaginer ma joie d’y avoir été distinguée.
De Toulouse vers cette perle du Nord le chemin est bien long, et, si je n’ai pas eu le loisir de me rendre à la remise des prix, j’ai pu recevoir la lecture de mon texte en vidéo, que je vous partage ici:
Lecture de mon texte par Madame Francine Grosdenis
Tu es devenu le soleil à la Meuse
Tu es devenu le soleil à ma Meuse
Il fera doux ce jour comme un printemps lilas
Ma jupe sera courte et mon panty de soie
Je ne sais plus vivre sans me dire amoureuse
Tu es devenu le soleil à ma Meuse
Toi mon Rimbaud brûlant mon astre imaginé
Nos textos échangés font de moi Sévigné
Tant de lettres à l’amant tant de tendres murmures
Je ne veux plus parler ouvre la fermeture
Laissons glisser les soies déchire ce corset
Prends moi là nue offerte envahie de baisers
Je veux déshabiller ton corps d’éphèbe aimant
Ne plus craindre les doutes habiter dans l’instant
Tu auras un regard comme brasier heureux
Tes mains seront tisons embrasés dans le feu
Ton souffle inachevé enfin sera tempête
Sur mes seins délivrés tu glisseras ta tête
Nous serons symphonie toccata et arpèges
Mes soupirs voleront comme flocons de neige
Tes émerveillements ta douceur tes morsures
Mes encorbellements le bonheur qui rassure
Nos mots nous le disaient nos corps le prouveront
Tu remontes à ma source au Mont Gerbier de Jonc
Je t’amène bateau ivre en voyage immobile
Cette étreinte attendue aura couleur des îles.
La société des Rosati est donc une société littéraire d’Arras, fondée le 12 juin 1778. Elle est célèbre pour avoir compté Lazare Carnot et Maximilien de Robespierre ainsi que Maurice Fombeure parmi ses membres, et surtout très reconnue pour sa participation active à la vie culturelle et artistique de la région.
On est admis dans la société par cooptation, en étant présenté par une marraine ou un parrain. Dans un souci de perpétuer la philosophie du « Gay savoir » et de préserver la cohésion du groupe, l’admission se fait à l’unanimité.
Les Rosati du XXIè siècle continuent de respecter le rite de réception créé en 1787. La première fois, trois jeunes filles présentèrent au public une rose, une coupe de vin rosé et donnèrent un baiser fraternel. Aujourd’hui, ce sont de jeunes ballerines portées par l’hymne des Rosati, écrit par Marcel Legay, « Écoute ô mon cœur », qui évoluent sur la scène lors du gala de remise des prix. Je vous livre ici le livret de l’édition 2026:
Un autre de mes textes a retenu l’attention d’un jury lors du premier concours de poésie de la ville de Gruissan!
Cette première édition a été inaugurée avec brio par un florilège de créations superbes et par une très jolie brochure dans laquelle une citation de Paul Celan, si cher à mon coeur puisque compatriote de Rose Ausländer, côtoie les mots des organisateurs: « Je ne fais pas de différence entre un poème et une poignée de main. »
C’est bien ce sentiment de fraternité littéraire qui a porté les esprits et les âmes autour des éblouissantes lumières de la Méditerranée, grâce à l’association Les Voix de l’Orgue et à la municipalité de Gruissan dont le maire, Didier Codorniou, écrit: « La poésie est un souffle qui réunit. » Nos textes seront de plus mis en musique, ce qui représente toujours une belle synesthésie artistique…
Enfin, il faudra patienter quelques mois avant que je ne vous révèle mon classement à un superbe concours de nouvelles dont je sais d’ores et déjà que je suis lauréate. Rendez-vous au printemps pour l’annonce définitive du palmarès et pour la lecture de ma nouvelle…
Je l’avoue: j’aime ce petit frisson des concours littéraires, cette idée de se colleter avec d’autres esprits autour d’un thème ou d’une région… Oh, bien sûr, ce n’est pas le Goncourt, et je suis bien souvent évincée ou seulement second couteau, mais ce petit aiguillon de l’émulation nous pousse à nous dépasser! Et puis ça me rappelle sans doute l’agrégation à laquelle je me suis inscrite (sans la travailler vraiment…) tant de fois! Car je n’aimais rien tant que ces sept heures d’écriture autour d’un sujet donné lors des épreuves de dissertation, avec cette pression temporelle et cette obligation de rendre une copie parfaite! (On notera que le jour où j’ai compris qu’en fait, ce que je désirais, c’était avant tout écrire – et, au passage, être lue! -, j’ai à la fois réussi le concours et commencé mon cheminement d’autrice…)
Et c’est aussi très porteur que de n’être pas simplement seul dans cet acte de création, mais, au bout du compte, souvent associé.e à d’autres talents dans les revues et brochures où l’on peut découvrir les textes lauréats… C’est pourquoi je continue à jouer le jeu des concours d’écriture! Ce n’est pas tant la récompense qui compte que le fait d’oser participer, même si l’on n’arrive pas sur le podium des lauréats…
Vous pouvez retrouver mes textes sur de nombreux supports, comme dans les magnifiques recueils de nouvelles du Prix de la Nouvelle George Sand, concours dans lequel mes textes ont été régulièrement distingués et auquel je participer quasi religieusement! Mes nouvelles « L’enfant des Matelles », « Puella sum » ou « Les mains de Baptistin » (les deux derniers textes sont aussi à retrouver sur ce blog…) y figurent, par exemple…
Mon texte « Le rossignol et la burqa » se trouve dans l’un des recueils publiés par L’Encrier Renversé de Castres, et il en va de même pour certains de mes poèmes à retrouver en revues…
Je profite de ce petit résumé littéraire pour vous annoncer la prochaine parution de ce qui constituera j’espère un magnifique ouvrage autour du Tarn et de mes racines paysannes paternelles, un opus mêlant poésies dédiées aux personnalités et aux lieux emblématiques de ce beau département et proses racontant la vie de mes ancêtres, gens de peu, paysans, journaliers de la vallée de l’Agoût, jusqu’au début du dix-neuvième siècle. Ce livre paraîtra en 2026 dans une superbe maison d’édition, en français…et en occitan, puisque je traduis mes textes dans la « lenga nostra » à laquelle je suis très attachée! Plus d’infos très prochainement!
J’aimerais en ce 4 décembre conclure ces miscellanées littéraires par un hommage à mon cher Rainer Maria Rilke, né le 4 décembre 1875 dans la merveilleuse ville de Prague et dont nous commémorerons en 2026 le centenaire de la mort (il s’est éteint le 29 décembre 1926 à Montreux.)
Photo du poète devant le musée du Barkenhoff à Worpswede, Basse-Saxe
Vous savez, si vous me lisez, que je travaille assidument à ma thèse de doctorat en recherche-création autour de la colonie d’artistes de Worpswede et de trois de ses créatrices, Paula Modersohn-Becker, Martha Vogeler et… Clara Westhoff-Rilke, qui fut l’épouse du poète! Ce dernier consacra d’ailleurs une célèbre monographie aux artistes de Worpswede et à ce lieu envoûtant; en juillet, lors de mon séjour Erasmus d’un mois (je suis partie, invitée par l’association des musées de Worpswede, interviewer des artistes et des responsables curatoriaux, et ces entretiens, dont certains sont en ligne, feront aussi partie intégrante de la pièce de théâtre qui sera présentée lors de ma soutenance…) j’ai été très émue de tenir entre mes mains un des premiers exemplaires de ce texte, lors de ma visite à la Fondation Paula Modersohn-Becker.
Si Clara Westhoff et Rainer Maria Rilke ne vécurent ensemble que très peu de temps et que bien d’autres femmes occupèrent le cœur du poète, ils ne divorcèrent pas et conservèrent un lien affectif et intellectuel majeur. Clara s’éloigna d’ailleurs à peine de Worpswede et partit s’installer avec leur fille Ruth à Fischerhude, un autre village de Basse-Saxe. Sa maison, devenu un café, se nomme toujours « Das Rilke-Haus »…
Et dans cette dénomination aussi on peut percevoir l’invisibilisation de la sculptrice, dont la présence en ce lieu est éclipsée par la renommée de son auguste époux – cette thématique fait partie des fils conducteurs de ma thèse…
Clara Westhoff-Rilke et Rainer Maria Rilke
Cependant, en ce jour d’anniversaire, l’heure n’est pas à la polémique mais à l’hommage!
Un dieu le peut…
Un dieu le peut. Mais comment, dis, l’homme le suivrait-il sur son étroite lyre ? Son esprit se bifurque. Au carrefour de deux Chemins du cœur il n’est nul temple d’Apollon.
Le chant que tu enseignes n’est point désir : ni un espoir, enfin comblé, de prétendant. Chanter c’est être. C’est au dieu facile. Mais quand sommes-nous ? Et quand
met-il en nous la terre et les étoiles ? Non, ce n’est rien d’aimer, jeune homme, même si ta voix force ta bouche, — mais apprends
à oublier le sursaut de ton cri. Il passe. Chanter vraiment, ah ! c’est un autre souffle. Un souffle autour de rien. Un vol en Dieu. Un vent.
J’en profite pour mettre le lien vers une création digitale autour de Rilke présentée il y a quelques mois lors d’une journée d’études, dont le texte figurera bientôt dans une grande revue universitaire; en cliquant sur ma chaîne, vous retrouverez les vidéos autour de Worpswede déjà mises en ligne.
Je me permets enfin de reposter ce texte de 2011, avec sa splendide mise en mots par mon amie Corinne… Je ne suis ni Rilke ni détentrice d’un « grand » prix littéraire, mais j’ai commis cette brève réécriture des célèbres « Lettres à un jeune poète »:
Chère jeune poétesse!
Vous me demandez si vos poèmes méritent d’être nommés poèmes. Vous me demandez si vous êtes une poétesse.
Que vous répondre, chère jeune poétesse, que vous répondre, si ce n’est que la nuit vous sera vie.
La nuit, lorsque soufflera l’Autan et que Garonne gémira comme femme en gésine, vous le saurez.
La nuit, lorsque seul le rossignol entendra vos soupirs, vous le vivrez.
Vous vivrez ces instants où le mot se fait Homme, où quand d’un corps malade jaillit cette étincelle que d’aucuns nomment Verbe, quand certains la dédaignent; les étoiles apparaissent, et des mondes s’éteignent.
Vous me demandez, jeune amie, si vous êtes faite pour ce métier d’écrivain.
Mais écrire, belle enfant, ce n’est point un métier, ce n’est pas un ouvrage.
Poésie et argent ne font pas bon ménage, poésie est jalouse, et le temps est outrage. Vous verrez le soleil dédaigner vos journées, et les ors, les fracas, les soirées et les fêtes, bien des autres y riront, se payant votre tête.
Seule au monde et amère, comme un fauve en cavale, vous lirez, vous irez, sachant mers et campagnes, portant haut vos seins doux, vos enfants en Cocagne. Loin de vous les amours, parfois quelque champagne.
Mais les mots, jeune amie, les mots, ils seront vôtres.
Vous les malaxerez comme on fait du pain frais, vous les disposerez en lilas et bouquets, vous en ferez des notes, des sonates, des coffrets.
Et quand au jour dernier vous serez affaiblie, vos mains seules en errance, votre bouche enfiévrée, on vous murmurera qu’on vous a tant aimée.
Mais il sera trop tard: vos vers auront fugué.
Alors soudain des peuples chanteront vos ramages, on vous récitera, des statues souriront; un écolier ému relira quelque page. Et un soir, quelque part, au fin fond d’un village, ou dans un bidonville, enfumé et bruyant, une jeune fille timide osera les écrire, ses premiers vers d’enfant, vous prenant en modèle.
Alors ma jeune amie, ce jour-là, doucement, comme en ronde éternelle:
vous serez poétesse.
Vous trouverez peut-être que cet article part dans tous les sens… Mais je n’ai jamais su choisir entre mes deux pays, entre toutes mes passions, et « il me faudrait mille ans » pour écrire tout ce dont j’ai envie de parler, comme le raconte ce texte ou ces méli-mélo de poèmes…
Devant le buste de Rose AuslÄnder dans le Nordpark de Düsseldorf, crédits Sandra Voß
Plus d’un an après, il est plus que temps de faire le bilan de la superbe tournée littéraire autour de Rose Ausländer, rendue possible par la bourse reçue par la Société Rose Ausländer du Fonds Citoyen Franco-Allemand en juillet 2023. Si j’ai attendu autant de temps pour finaliser ce résumé, c’est d’une part car je ne voulais pas « faire de l’ombre » au site du FCFA (mais ils n’ont finalement pas mis notre projet en ligne, dommage…), et d’autre part car cette année a été bien agitée et difficile, entre une opération ratée et la perte de mon père.
En ces temps incertains où les armes résonnent tout autour de nous, non loin de la Bucovine de Rose sise aujourd’hui en Ukraine et bien sûr en Israël, à Gaza, au Liban, quelques jours après la commémoration des abominations du 7 octobre 2023, alors que des dizaines de milliers d’innocentes victimes sont mortes du fait de la folie des hommes, quand la peste brune sévit partout en Europe et que les actes antisémites se multiplient chaque jour, il me paraît aussi très important de revenir sur ce pari de la bonté, de la résilience et de la réconciliation qui fonde mes recherches au sujet de cette poétesse et sur lequel mes parents franco-allemands ont bâti sur relation.
Enfin, me voilà heureuse retraitée et pleine de temps libre pour revenir sur cette magnifique aventure!
Le travail d’organisation de la tournée avait été considérable, car cela a pris un temps infini de démarcher des dizaines d’interlocuteurs avant de réussir à finaliser les choix des dates, les lieux et les intervenants. Mais cela en valait la peine! Car les résultats de cette magnifique aventure vont bien au-delà de nos espérances!
Car outre la richesse des rencontres, la beauté des soirées musicales et les découvertes faites tout au long du séjour en Rhénanie, notre aventure a attiré l’attention des médias, et même d’un éditeur outre-rhénans! Et nous espérons sincèrement que cette tournée aura aussi des répercussions en France et nous permettrons de trouver un port d’accueil pour les traductions des poèmes de Rose et pour le roman.
« Rose, entre le ciel et ici », a permis l’extraordinaire rencontre de cultures, de peuples, de religions, puisque chaque soirée littéraire a donné l’occasion de chiasmes franco-allemands, avec des lectures bilingues, et de passionnantes discussions autour de l’histoire européenne et mondiale, du dialogue interreligieux, et, bien sûr, de la poésie et de la littérature.
De gauche à droite: Eva-Susanne Ruoff, Sabine Aussenac et Yael Anspach, dans la salle « Stadtfenster » du KAPP1.
La soirée du 4 juillet, à la bibliothèque de Düsseldorf, introduite par le Directeur, Klaus-Peter Hommes, puis modérée par Helmut Braun, le découvreur, l’ami et l’éditeur de Rose, fut un éblouissement artistique, grâce au violoncelle de la talentueuse Eva-Susanne Ruoff qui avait su choisir des pièces musicales s’harmonisant parfaitement aux textes lus à cette occasion. Pour chaque représentation, nous avions choisi des poèmes différents, afin de créer une atmosphère particulière. Yael Anspach, qui a remplacé Ruth Schiefenbusch, hélas malade, au pied levé, sut mettre toute sa fougue d’ancienne Sabra dans sa belle lecture des textes de Rose.
Le salut des artistes, crédits photo Barbara Schmitz
Les miscellanées de Wuppertal, le 6 juillet, furent tout aussi riches, malgré un public clairsemé! L’atmosphère estivale de l’arrière-cour de la librairie GlücksBuchladen et les accords du saxophone de Thomas Voigt, qui nous accompagna grâce au financement de la Else Lasker-Schüler-Gesellschaft, s’accordèrent aux cris des hirondelles pour envelopper la poésie ausländerienne de lumière bienveillante. C’est Helmut Braun qui prêta sa voix aux lectures en allemand, et sa connaissance des textes en permit une lecture pointue et parfaite.
Enfin, le 8 juillet, le happening musical et littéraire de la dernière rencontre aux alentours de Duisburg, accueilli au « Plus am Neumarkt » du Kreativquartier Ruhrort par le charismatique Heiner Heseding, accompagné par les bienveillances de la Société franco-allemande de Duisbourg, avec nos lectures croisées en deux langues, et par le talent infini du jeune chanteur Philipp Eisenblätter, se révéla vraiment comme le Climax de la tournée, avec un public vaste et varié, composé en partie par d’anciens ouvriers de la sidérurgie rencontrés lors d’une manifestation, venus en nombre! Wolfgang Schwarzer, l’ancien président de la « Voilà-Gesellschaft », avait retravaillé avec moi certaines traductions avant de partager la scène bilingue, tandis que Waltraud Schleser, actuellement à la tête de cette organisation qui porte haut les couleurs du franco-allemand, ouvrit le bal avec un beau discours.
Philipp nous enchanta avec sa reprise de sa chanson phare « Duisburg » et avec sa mise en musique de l’un des poèmes de Rose.
Quelle belle surprise aussi de voir ma famille allemande venue découvrir Rose, et une journaliste de Deutschlandfunk Kultur assise au premier rang pour couvrir l’événement! Il faut dire que la presse avait grandement annoncé les différents événements de la tournée et que j’avais même donné une interview dans une télévision locale la veille!
Voici quelques liens vers la presse:
Pas peu fière d’avoir été annoncée dans die Rote Fahne, le journal fondé par Rosa Luxemburg et Karl Liebknecht!
Entre les différentes dates, j’ai pu comme prévu poursuivre mes recherches autour de Rose et faire quelques lectures de textes et de poèmes en différents lieux.
Enfin, peu de temps avant mon retour à Toulouse, la journaliste Sandra Voß a souhaité faire une nouvelle interview, et nous avons passé un délicieux moment devant le buste de Rose dans le Nordpark de Düsseldorf. L’intégralité de cette rencontre est disponible en podcast:
Merci encore une fois à toutes les participantes et à tous les participants de ce beau projet qui a fait résonner l’Europe, le franco-allemand et le Devoir de Mémoire. Merci à mon amie de toujours, Marie-Claude Camatta, d’avoir fait cette belle affiche, merci à Barbara Schmitz pour les photos, merci à l’infatigable Helmut Braun de son soutien précieux, merci à la société Else Lasker-Schüler et à la société franco-allemande de Duisburg, avec une grande reconnaissance à Wolfgang Schwarzer, merci à Yaël, merci à Heiner Heseding, à Sandra Voß, aux camarades de la Rote Fahne, au studio 47, et bien entendu un tout grand merci aux talentueux artistes:
Après les dernières heures de cours, les derniers conseils.
40 ans. 40 ans qui se terminent comme ça, doucement, en catimini, dans le silence feutré entrecoupé de quintes de toux et de stylos qui tombent, dans le clair obscur d’une salle où transpirent de jeunes esprits qui se collètent avec une épreuve de spécialité, dans les moiteurs et les empressements.
Pas d’au-revoir, pas de pot de départ, pas d’annonce claironnante quand tu n’es que TZR ( un peu comme contractuel, mais en fait agrégée en fin de carrière sans poste fixe).
Dehors, ces trombes d’eau qui transpercent un ciel de fin du monde, un ciel presque jaune, en étrange début d’été aux allures de Toussaint.
Demain ce sera la fête de la musique, comme lors de ta première, celle où tu avais aussi vu Crosby Stills and Nash au Zénith de la ville rose. Comme ces années sont passées vite…
1984, année de mon CAPES…
Tu as encore en tête le goût de ton tout premier cours, celui avant lequel un collègue pressé t’avait dit ‘ Tiens, voilà les clefs et la salle de ronéo, tu prends les craies chez le concierge!’. Tu te souviens de la bouille ronde de ces sixièmes comme autant de petits chats, attachants et joueurs, comme tu te souviendras toujours de cette dernière cuvée, des étreintes, le dernier jour, avec trois filles de seconde, de leurs petits mots gentils, du sourire de tes premières si reconnaissants et des échanges adorables et forts avec tes terminales.
Tu prévois peut-être un récit, un livre. 40 ans! 40 ans!!!!! 40 ans à raison d’une cinquantaine à plus d’une centaine de têtes blondes à accompagner par année, au gré des réformes diverses, à naviguer entre collège, lycée et BTS, à avancer, à se renouveler, à toujours croire en EUX, en leur potentiel de jeunes humains en devenir. À essayer de ne jamais les décevoir.
Tu te souviens de cette époque d’avant internet, quand déjà tu leur faisais faire des cassettes audio que tu écoutais en faisant ton repassage avant Ciel mon mardi. Tu n’as jamais oublié les montages que certains faisaient en utilisant les chansons de Grönemeyer…
Tu te souviens de ces élèves des petits collèges de campagne, si naïfs et gentils. De tes élèves de ZEP qui disaient ´ Ich liebe dich’ durant l’appel, ou ´Ich bin ein Berliner!’ De tes élèves de CHAM, les sections musique, brillantissimes et drôles, de Sissi qu’ils adoraient, de leurs rêves immenses. De cette élève de Roubaix dont le grand rêve, justement, était de devenir caissière.
De ceux qui sont morts, de celle qui a eu un accident de scoot, de celui qui s’est tiré un coup de fusil dans le ventre, de celui que son père a tué entre midi et deux d’un coup de fusil de chasse avec sa mère, de celui qui n’a jamais quitté ton cœur, dont la voiture s’est emboutie sous un camion. Maud, Jérôme, Michel, je dis vos noms.
Tu te souviens des repas de classe, quand tu étais jeune prof et que tu allais à ceux de tes Terminales qui avaient presque ton âge, quand ton collègue de philo faisait mine en te voyant de te prendre pour une nouvelle élève, et puis cette guitare dans ton jardin quand Vincent jouait La fille du coupeur de joints et Mistral gagnant sous le grand catalpa.
Tu te souviens du CD de la Traviata qu’on t’a offert devant le lac du jardin Lecoq. L’auteur de ce présent est toujours ton ami. Merci, Jean.
Tu te souviens des fous-rires, tellement innombrables, tellement plus que tu ne te souviens des heures difficiles. Bien sûr, elles ont existé aussi, ces classes désagréables dès la rentrée, ces moments de luttes intestines répétitives et usantes, comme si certains groupes parfois espéraient sonner l’halali en t’acculant à la colère, mais jamais tu ne cédas ni ne renonça au dialogue. Et tu préfères d’ailleurs te souvenir des farces de celui que tu avais eu presque 6 ans ( 2 secondes, 2 premières etc….!) et qui un jour avait mis une poubelle remplie d’eau en équilibre sur le haut de la porte:)
Dans cette même classe, les garçons avaient aussi écrit un jour ´ Ich liebe dich’ sur leurs paupières, on le lisait quand ils fermaient les yeux!
Tu te souviens, de ces mêmes années, du groupe d’élèves No name, dont tu avais d’ailleurs écrit le nom sur ta trousse, que tu avais écouté dans un bar non loin du lycée. Le guitariste est devenu connu, je le salue au passage!
Et puis les chaussettes musicales qui faisaient un chant de noël que toi aussi tu as portées une année, pour leur faire une farce à ton tour !
Tu te souviens des langages codés si créatifs, des ´chutez-vous’ en lieu et place de ´chut’ de tes élèves des quartiers! Et de certains visages inoubliables: ma chère Ophélia devenue une amie de mon fils, ma talentueuse Clarisse, ma douce Sèverine qui me doit sa famille (), et puis celui qui venait en cours en cravate et savait qu’il étudierait à Oxford, en 4e, et les brillantissimes, et tous ces cancres adorables…
Tu te souviens à peine des collègues, car somme toute ce sont les élèves, surtout, qui t’ont portée et soutenue lors de cette longue carrière! C’est sans doute lié au fait que tu as, au bout de dix ans, perdu ton poste fixe pour ne jamais en retrouver un. Mais tu garderas contact, c’est certain, avec quelques profs au grand cœur rencontrés au gré de tes affectations, et avec ce magnifique groupe FB de profs d’allemand, si riche en échanges et en conseils! Et tu n’as pas oublié l’accompagnement précieux de l’Institut Goethe durant toutes ces années, avec ton inoubliable stage à Berlin, ni les engagements forts et incessants de l’ADEAF…
Tu as une pensée émue pour tes chefs d’établissement, surtout pour deux d’entre eux disparus, eux aussi. Pour toutes les âmes qui portent à bout de bras les établissements où tu as travaillé, les petites mains qui nettoient et qui servent les repas, les piliers que sont les secrétaires de direction, les AESH qui accompagnent les élèves différents, la ruche bourdonnante de la vie scolaire, les sourires des personnels d’accueil…
Tu te souviens de ces petits matins blêmes quand, vers 4 h 30, tu te levais avant de prendre bus, métro, train et car pour rallier St Girons et longer les eaux vives du Salat. Et des centaines de trajets en TER entre Auch et Toulouse. Tu te souviens des milliers de copies corrigées, et de tous ces oraux de bac…
Trajet entre mon lieu de vie à Auch et trois postes, gare de l’Isle-Jourdain…
Tu te souviens du sms reçu par un élève dont le père était gendarme, quelques minutes après la tuerie de Merah à l’école juive. Tu te souviens d’Imagine chanté par tes élèves après le Bataclan.
Tu te souviens des cris de joie des bacheliers, des fronts soucieux des sixièmes, des confidences entre deux cours, de toutes les marques de confiance. Des gâteaux de l’Aïd apportés par les mamans, des Plätzchen de Noël faits par les élèves, des flashmobs et des repas allemands à la cantine.
Tu te souviens du café pris au soleil devant la salle des profs, devant la grande cours de Blaise, en écoutant U2 au Walkman, et de la fois où tu t’es infiltrée à la soirée bac au Diam’s. De la Perdrix et du Phydias, et du bar Chez l’Ogre, où les frontières se faisaient floues.
Montage fait par un Terminale qui savait ma passion pour U2…
Tu te souviens des inspections, de celle où tes filles avaient eu une gastro toute la nuit et où tu avais réparé ta branche de lunettes avec du scotch.
Tu te souviens des dizaines d’expositions faites au gré des semaines franco-allemandes ou des semaines des langues, et des magnifiques soirées passées avec les assistants étrangers ou avec les parents durant les échanges…
Le thème de la dernière nouvelle que tu as écrite pour un concours était… Nouveau départ.
Oui, c’est bien cela, tu vas prendre un nouveau départ, et d’ailleurs tu te sens exactement comme à 18 ans, puisque, sans conjoint, sans maison, tu es libre comme l’air ( bon, presque, car encore très nantie de parents et d’enfants ) et donc capable, en théorie, d’enfin faire ce qui te plaît plaît plaît… Vas-tu voyager enfin, le faire, ce road trip à travers les States? Découvrir le Japon dont tu rêves, ou, plus prosaïquement, le Portugal? Enfin aller à Rome ou en Écosse?
Prendras-tu le temps de démarcher les éditeurs pour tes trois romans, pour les centaines de nouvelles et les milliers de poèmes? Seras-tu invitée au Marché de la Poésie ou aux Voix Vives de Sète, aux foires du livre? Quitteras-tu un jour les briques rouges pour les rives du Rhin?
Dernières heures.
Dernières minutes.
Dernières secondes.
La pendule marque presque la fin de l’épreuve et de ma fonction d’enseignante du secondaire.
Il va falloir trouver un temps nouveau, ne plus s’accrocher à ce découpage des agendas au papier tout neuf qui fleurent bon vendanges, des conseils de classe aux parfums de mandarine d’avant Noël, des ponts du mois de mai et des examens où l’on devine déjà la ligne bleue de Mare nostrum…
Ma vie est à réinventer.
( …et d’ailleurs ma date de départ à la retraite est le… premier octobre!!! Mais je pense que le mois de septembre se passera à couvrir des livres dans un C.D.I… )
En m’excusant du « s » surnuméraire à « année-s »!
Pas sages
non, nous n’avons pas été sages
avant ce passage
des ombres de l’an vieil aux
lumières de l’an
neuf.
Encore une année des chaos, quand
hurlent les vents des sirènes au
milieu des fracas, quand meurent
innocents, enfants martyrisés, femmes
violentées, pays ravagés.
*
Mais il y a eu aussi le Beau : ces abeilles en
printemps butinant
espérances, ces nouveaux-nés potelés
comme angelots, et puis les rencontres, les rires, les rivages
où dérivent nos vies en devenirs…
Accueillons-nous, cueillons les fruits sans cesse
renouvelés du temps, osons nous regarder
et faire de notre terre un meilleur
monde. Soyons rivières et coquelicots,
névés et blancheurs, débordons de
candeurs pour radier les nuits noires.
Éclairons-nous au feu
des âtres parfumés. Soyons les
allumeurs de réverbères !
Bel an neuf à vous et vos aimés !
Le texte a été lu en deux langues, avec ma traduction poétisée vers l’allemand, sur la radio canadienne CKCU. Merci à Hans Ruprecht ! La version allemande se trouve juste un peu plus bas.
Comme elle aurait été heureuse, ma Rose, de revoir Paris! En 1939, déjà, si peu de temps avant la canonnade, elle avait rendu visite à la ville lumière. Et lors de son grand tour d’Europe de 1957, son séjour parisien, avec sa rencontre avec Paul Celan, avait fait partie de ses dates clefs…
Quelle fierté pour moi que d’être reçue dans l’antre de Colette, dans cette librairie phare, adresse incontournable de tout lecteur parisien qui se respecte…
Merci à cette grande dame des lettres parisiennes de son accueil, et des sourires de Nicolas et Thomas – Thomas qui vient du Sud-Ouest, lui aussi ! – . La rencontre, présentée par Antoine Spire, le directeur de la collection Judaïsmes, qui héberge mon essai, a permis de mettre en perspective quelques-uns des thèmes développés par l’ouvrage et de mettre en avant la personnalité de cette poétesse encore trop peu lue en France, malgré les remarquables travaux universitaires qui lui ont été consacrés.
Ce fut un régal que de répondre à ses questions autour du livre, puisque Antoine Spire, l’une des voix de France Culture, est bien entendu plus qu’à l’aise dans l’exercice ! J’ai pu compter aussi sur le précieux soutien du préfacier, Laurent Cassagnau, de l’ENS Lyon, qui a eu la gentillesse de nous apporter ses pertinentes réflexions.
Merci encore aux amis qui sont venus nous écouter parler de Rose…
Et comme il n’y a pas de hasard, c’est bien le sourire d’Anne Frank qui a veillé sur cette rencontre, puisque juste avant le début de la conférence j’ai enfin découvert le Jardin d’Anne, non loin de la librairie et du mahJ… Anne grâce à laquelle « tout a commencé », lorsque j’avais découvert, enfant, à la lecture de son Journal, que mon deuxième pays, l’Allemagne, avait abrité l’Indicible…
Voici quelques photos qui ont immortalisé l’événement aux Cahiers de Colette, et les liens vers les vidéos mises en ligne. Merci à Sarah et Julie, les photographes ! (Les photos sont en libre accès FB)
Pour aller plus loin, deux articles de Laurent Cassagnau au sujet de Rose Ausländer:
« Rose Ausländer et la poésie américaine » in Etudes germaniques 58 (2003) 2, p.211-232
« Mémoire et souvenir: à propos de Schnee im Dezember de Rose Ausländer » in Rose Ausländer. Lectures d’une oeuvre (sous la dir. de J. Lajarrige et M.-H. Quéval), Nantes: Editions du Temps, 2005, pp. 101-115
Il n’est pas courant de voir un film sur l’Allemagne réalisé par un Français. C’est donc avec une grande curiosité que j’ai découvert, au hasard d’une rencontre, le remarquable travail que Francis Fourcou a consacré à l’autre « Venise du Nord », la ville hanséatique de Stralsund, et à ses portes. « Les portes de Stralsund », quel titre étrange pour nous, habitants de l’Hexagone, si peu au fait des particularités et des richesses de notre voisin germanique dont nous ne connaissons souvent, hélas, que quelques clichés touristiques.
C’est à un lent cheminement que nous convie le réalisateur, rythmé par la mélodie sans cesse renouvelée de quelques accords d’orgue et par le ressac de la Baltique que les Allemands nomment « mer de l’Est », « Ostsee »… Francis Fourcou est un habitué des chemins ; son Camino, il l’a par exemple arpenté de Garonne à Collioure, au gré du chemin de halage du Canal du Midi, arpentant les Corbières, escaladant les citadelles du Vertige cathare, en déambulation poétique entre Serge Pey, l’une des voix majeures de la poésie contemporaine (publié dans la Blanche de Gallimard, rien que ça !) et Antonio Machado, dans Serge Pey et la boîte aux lettres du cimetière, en 2018.
Le cinéaste aime à fouler ainsi les traces de l’Histoire, détricotant les destinées, caméra sur l’épaule, avec l’œil aiguisé du documentariste et son âme de poète. C’est aussi le cadeau qu’il a fait au public avec Laurette 1942 lorsqu’en 2016 il nous a offert l’histoire de cette jeune volontaire de la Cimade, engagée auprès des internés de différents camps français du sud de la France, puis dans la Résistance. Car le réalisateur malaxe le temps long du passé tout en posant habilement des jalons pour rêver l’avenir, en questionnement permanent sur les noirceurs et les peurs qui agitent l’humanité, comme dans Le Juste et la Raison, un documentaire consacré à la démarche presque spirituelle d’un couple de psychiatres toulousains, avant d’imaginer à ce qui nous unit par-delà les haines fratricides, au gré des magnifiques dialogues interreligieux de son opus Convivencia…
Et c’est bien là le sens profond des réflexions cinématographiques de ce Toulousain passé par Louis Lumière et ayant déjà fait plusieurs fois le tour de cette terre qu’il aime à nous montrer : que ce soit au son des bâtons avec lesquels le poète Pey frappe le sol ou en modulant les discours de Jaurès qu’il envoie outre-Atlantique, ou simplement dans les silences méditatifs ourlant les merveilleuses lumières d’un couchant sur la Baltique, Francis Fourcou prête sa voix à la bonté et à la bienveillance de ceux qui, toujours, tenteront de changer la vie et de transformer le monde.
Wolf Thormeier est de ceux-là, un artisan de Stralsund que le réalisateur accompagne lors de ses restaurations d’une des portes de la cité hanséatique. Très vite, l’on se retrouve emporté par la puissance narrative et cinématographique du sujet : le documentaire est agencé si magistralement qu’une synesthésie saisit le spectateur au gré des plans fixes ou des travellings, bercé par cette voix off qui raconte l’Allemagne et les soubresauts de son histoire tout en voyant se profiler tantôt la silhouette vénitienne de Stralsund, filmée de telle sorte que l’on se croirait dans la lagune d’une toute autre mer, tantôt l’albâtre des lumineuses falaises de Rügen, aussi immuables que sur les toiles de Caspar David Friedrich, quand il nous semble en même temps respirer l’odeur des copeaux de bois ou des laques tout en entendant la ligne de fuite de l’orgue… Il n’en fallait pas moins pour rendre hommage au travail minutieux de ce grand gaillard du Nord, toujours affublé de son bandana de pirate et de ses lunettes rondes, un John Lennon ébéniste qui « imagine », lui aussi, une « fraternité humaine » en restaurant bien plus que les portes de sa chère cité de la Baltique…
Francis Fourcou le répète : les ports aussi sont des portes, creusets des chemins maritimes et des échanges, et Stralsund ne déroge pas à la règle, ville ourlée par une mer que se partagent entre autres l’ambre letton, les forêts de Rügen -le parc national de Jasmund est classé au patrimoine de l’UNESCO…- ou les nocturnes de Chopin, une mer dont les secrets gisent dans les grands fonds où dorment encore des navires et des sous-marins échoués… Cette thématique de la porte, battant ouvert ou fermé séparant l’oïkos de l’agora, soutient toute la symbolique de cette réflexion cinématographique confinant à un conte philosophique dont l’héroïne serait ce grand vantail d’abord échoué comme un oiseau blessé qui, au fil des soins apportés par Wolf, va peu à peu recouvrer sa place dans la société allemande si blessée par sa propre histoire et permettre ainsi, en miroir, à cette société d’exister à nouveau en liberté.
Comme elle est radieuse, la cité hanséatique, lorsque le soleil perce la brique de cet incroyable hôtel de ville dont l’immense façade projette une ombre dentelée sur la place, ce jeu d’ombres et de lumières rappelant au spectateur combien ce pays a traversé de nuits avant d’oser, à nouveau, se dire démocratie… Comme il est touchant, Wolf, quand il entonne à la guitare l’une des plus anciennes chansons du répertoire folklorique allemand, dont la mélodie remonte au dix-huitième siècle et dont le texte parle d’amour et de secrets portés dans le vent !
Ces secrets-là se dessinent en filigrane autour des mots du restaurateur, quand le rabot évoque la Hanse, quand le pinceau murmure les destructions liées à la seconde guerre mondiale, quand l’enduit se fait passeur des entraves politiques du régime policier de la RDA : les différentes couches de peinture étouffant la porte restaurée symbolisent bel et bien cette histoire allemande dont les aléas ont à plusieurs reprises enfermé les peuples dans les nasses des dictatures.
Les portes, nous dit encore Wolf, sont le visage d’une maison ou d’un bâtiment. Et quand Francis Fourcou nous affirme de son bel accent toulousain que le restaurateur va « ouvrir le dormant réveillé », avec cette merveilleuse image du dormant de la porte qui évoque bien sûr ce peuple allemand et aussi une ville englués dans l’immobilisme, stratifiés dans une histoire souvent sombre, le spectateur perçoit l’immense émotion qui fait de Wolf un alchimiste ; la peste brune et les képis des Vopos vont s’effacer devant l’incomparable lumière de la Baltique, la brique de l’église Saint-Nicolas s’éclairant du même corail qu’à Toulouse, ce corail que le soleil arrose sur l’église Saint-Sernin, en belle passerelle européenne des peuples réconciliés. Car cette ex Allemagne de l’Est elle aussi s’est réveillée, a su sortir des années difficiles de la dictature qui faisait de chaque personne frappant à une porte un potentiel danger. Ne demeurent que la lumière qui irradie aussi depuis les célèbres falaises de craie toutes proches, et un sens de l’accueil envers tous ces gens qui naviguent depuis d’autres mers vers l’Allemagne et l’Europe, même si, outre-Rhin comme en France, les démons du populisme grattent toujours à la porte…
Francis Fourcou, lui aussi, est un passeur, un passeur de mots, d’images et d’histoires, et ce film saura sans aucun doute trouver son public, en Allemagne comme ailleurs. Il a d’ores et déjà reçu un accueil enthousiaste à Stralsund, comme en témoigne cet article, car les Allemands ont à présent envie de décrypter leur propre histoire et, comme le restaurateur, d’en gratter les différentes couches afin de ne garder que le Bon et le Beau.
Le public français, qui connaît si peu les paysages et les villes allemandes, aura sûrement aussi un coup de cœur pour ces Portes de Stralsund et, pourquoi pas, l’envie d’aller visiter cette Allemagne si proche et si lointaine à la fois. D’autres villes de l’est attendent encore une renaissance en lumière, et méritent que l’on lève les yeux vers les frontons encore frissonnants des grands vents de l’Histoire, comme Görlitz, la belle endormie de la frontière polonaise, tandis que d’autres cités déjà radieuses offrent déjà au visiteur leur superbe éclat, telles Dresde ou Leipzig.
Oui, il faut aller en Allemagne ! Ce n’est qu’ensemble que nous conserverons une identité européenne si précieuse car synonyme de paix. Ce film en témoigne.
Pour n’oublier personne, n’oublions pas qu’un film est aussi un travail d’équipe ; il convient de saluer le remarquable engagement de toute cette petite constellation entourant le réalisateur, comme par exemple au son la fidèle Agnès Mathon, qui accompagne Francis Fourcou depuis longtemps, ou bien encore la talentueuse comédienne Ilka Vierkant qui prête sa voix allemande au film. Enfin, n’oublions pas que le talent est une affaire de famille, puisqu’un certain Paul Fourcou a assisté son père lors du tournage. En allemand, on dit que « la pomme ne tombe pas loin de l’arbre » !
À Toulouse, le film sera projeté lundi 18 octobre à 19 heures à la Maison de l’Occitanie, dans le cadre de la dynamique Quinzaine franco-allemande. (11, rue Malcousinat.)
La « mer de l’Est » à Sellin; crédits Sabine Aussenac.
Photo prise à la Alte Nationalgalerie, Berlin: Karl Friedrich Schinkel, Landschaft mit Pilger
L’Allemagne, entre nature et culture, depuis le « Wald » millénaire aux réaménagements des friches postindustrielles, s’est construite depuis « Germania » en osmose entre les forêts et les hommes… Car comme l’écrit Simon Schama dans « Le paysage et la mémoire » :
«Le jardin que j’ai traversé (…) c’est celui de l’imaginaire du paysage en Occident, petit espace fécond, où notre civilisation s’est figuré ses bois, ses eaux et ses rochers, et où les mythes les plus fous se sont enracinés dans notre topographie. »
Comment l’homme s’est-il donc approprié ce territoire apprivoisé et aménagé peu à peu au fil des siècles ? Quelle vision en a l’artiste ? Quelles passerelles peut-on établir entre les représentations picturales de cette nature allemande et les miroirs qu’en donne la littérature, sans oublier l’approche sociologique, en y intégrant des réflexions historiques, géographiques et économiques…?
C’est le paysage longtemps…
Ce vers du poème éponyme de Rainer Maria Rilke nous invite d’emblée à nous interroger sur le rôle de la nature :
C’est le paysage longtemps, c’est une cloche,
c’est du soir la délivrance si pure -;
mais tout cela en nous prépare l’approche
d’une nouvelle, d’une tendre figure …
Ce paysage en tension entre un au-delà symbolisé plus loin par l’ « ange » et l’ici-bas où résonne longtemps une cloche rappelle les coalescences brisées que l’homme toujours cherchera à retrouver. Car la nature, dans la philosophie allemande, a toujours joué le rôle de passeuse entre les mondes : Fichte déjà développa, comme dans son essai « Destination sur l’homme », sa vision des transformations et de l’impermanence des éléments :
« Cependant la nature a poursuivi le cours de ses transformations successives. Pendant que je parle encore du spectacle qu’elle m’a offert au moment où j’ai voulu le contempler, ce spectacle n’existe déjà plus. Autour de moi tout s’est métamorphosé.(…)», avant que Lessing ne fonde une philosophie de la nature plus personnelle, développant sa conception d’une identité absolue de l’esprit et de la nature, puisque « ce qui est une imitation de la nature ne peut pas être un défaut »
À quoi ressemblent ces paysages outre-rhénans que si peu de nos compatriotes, hélas, connaissent ? L’Allemagne offre une infinie palette de mers en allées avec le soleil, de plaines et de montagnes, certes peut-être plus anthropomorphisées que dans notre hexagone, mais où l’on peut encore aisément trouver des vestiges de l’état premier de ces terres germaniques.
Les falaises de craie de l’île de Rügen
J’ai identifié trois grands axes autour desquels serpente l’imaginaire allemand : la forêt, marqueur primitif d’un état sauvage, grande pourvoyeuse de mythes et de légendes et actuellement redevenue iconique après un best-seller sur lequel je reviendrai en fin de communication ; l’arbre, justement, élément central de si nombreuses peintures et véritable schibboleth, élément de reconnaissance central de la littérature ; et enfin les parcs et jardins, s’inscrivant dans une perspective domestiquée, zeugmas policés par l’empreinte humaine et parfaite illustration d’une nature demeurée au cœur de la civilisation.
Des forêts et des hommes…
« Connaître l’Allemagne, c’est arpenter ses bois », disait Victor Hugo. Et les sombres forêts de sapin immortalisées par les contes de Grimm ou dans les tableaux de Caspar David Friedrich représentent le décor emblématique de tout un panorama pictural et littéraire qui nous renvoie aux origines premières de l’humanité, là où le paysage longtemps n’a été constitué que d’océans et de territoires vierges et boisés… Encore aujourd’hui, la forêt recouvre environ 11 millions d’hectares outre-Rhin, soit environ un tiers de son territoire.
Statues des frères Grimm dans l’Europa-Park, Rust, Allemagne
Mais au-delà des figures tutélaires des arbres gravitent aussi clairières et tourbières, marais et sous-bois, éléments kaléidoscopiques d’un paysage aussi sombre que riche en microcosmes de toutes sortes, sans oublier les personnages légendaires qui l’habitent, du Roi des Aulnes chanté par Goethe à Rumpelstizchen, dénommé chez nous le « nain Tracassin », en passant par les enfants perdus jusque dans l’antre de la sorcière, les célèbres Hänsel et Gretel.
« Quand le soleil d’automne dardait ses rayons sur les marais, elle s’enfonçait, en chantonnant, entre les fûts des grands pins, souriante et toute plongée dans ses pensées. Elle s’arrêtait pour regarder la résine, que la chaleur du soleil faisait suinter à travers l’écorce, ou pour écouter le pivert chanter au fond des bois. » Voilà comment l’un des personnages de Ernst Wiechert dépeint la forêt dans « Missa sine nomine », cette forêt immortalisée par d’innombrables tableaux par Caspar David Friedrich ou par les peintres de la communauté artistique de Worpswede. Ricarda Huch nous décrit d’ailleurs Friedrich comme une âme profondément allemande :
« Il avait eu pour ancêtres des gens tous honnêtes et industrieux ; il possédait l’humilité raide, la droiture et la force d’isolement des Peuples nordiques. Jamais il n’avait même essayé d’apprendre une langue étrangère, car il était et voulait rester pleinement allemand.»
Ce lien profond entre un homme et sa terre ancestrale, le peintre le tissera au fil de ses toiles, explorant les arcanes de cette forêt tutélaire tantôt mystérieuse et tentaculaire, tantôt synonyme de havre matriciel et de paix. L’artiste explore les entrailles du Königstuhl, ce mont bordant la Baltique, sur l’île de Rügen, au gré d’une immense forêt de hêtres surplombant les falaises de craie, aujourd’hui classé au patrimoine de l’UNESCO. Les arbres, au dense feuillage couleur vert bronze, assemblés en une masse compacte, semblent pétrifiés, le promeneur s’attend presque à entendre battre des cœurs comme dans les Visiteurs du soir. Les hommes et les femmes peints par l’artiste, d’ailleurs très souvent représentés de dos, semblent en effet en symbiose avec un paysage dans lequel leur silhouette se fond en une anastomose sylvestre …
Photo prise à la Alte Nationalgalerie, Berlin; « Mann und Frau den Mond betrachtend » (Homme et femme contemplant la lune).
« Cependant, l’art de Friedrich ne s’égare pas dans ces allégories, où d’autres peintres romantiques, tels que Runge, mirent trop d’intentions littéraires. Le symbole chez Friedrich, est moins explicite ; ses paysages imposent une fuite de l’esprit au-delà de ce que voient les yeux. » affirme Albert Béguin. Il nous explique aussi que dans la peinture de Friedrich, « profondément symbolique », « le paysage n’est jamais une unité refermée sur elle- même, mais comme une allusion à d’immenses espaces », allusion symbolisée par ce « Voyageur contemplant une mer de nuages » dont la verticalité se fait pont entre les forces telluriques et divines, continuité de cette pierre ancrée dans les limbes.
Voilà qui recoupe exactement les mots employés par un grand ami de Caspar David, le philosophe de la nature et peintre Carl Gustav Carus, pour définir la « peinture de paysage», puisqu’il nous parle à la fois de « Erdlebenerlebnis », de la communion avec la vie de la terre, et de « Erdlebenbildkunst », de l’art de la représentation de cette vie. Depuis leur publication en 1831, ses Neuf lettres sur la peinture ont été universellement considérées comme le fondement théorique de l’esthétique du paysage romantique allemand.
Cette extase eucharistique entre les forêts et les hommes, Ernst Wiechert, lui, la dépeindra à travers ses romans quelques siècles plus tard :
« J’ai tissé une toile et je la déploie. Je me tiens au bord du chemin et chacun peut la voir. Et celui qui s’arrête et se penche pourra peut-être discerner, tel qu’il en va pour moi, ce que Dieu a voulu avec la peine et le travail d’une main d’homme. » Préfaçant ainsi ses souvenirs d’enfance, « Des forêts et des hommes », Wiechert rassemble en un titre bifide son amour paratopique de la forêt et de l’Humain. Nous voilà à nouveau face à ce balancement ontologique dont le paysage se fait cœur battant : Mais, affirme Marcel Brion, « (…) dans les récits de Wiechert, l’homme ne cherche pas la nature pour s’y perdre et se confondre avec elle : au contraire, il y retrouve et il y affirme plus vigoureusement son humanité.» Wiechert, fils d’un garde-forestier, avait grandi loin de tout artifice au fin fond de la Prusse Orientale, auprès d’hommes bons et taiseux, dans cette « vie simple » dont il fera un roman. Alma mater, la forêt se confond avec ses habitants jusqu’à leur prêter une identité nouvelle et sylvicole :
« A l’odeur de l’air, au silence infini, il sent qu’il est seul, mais il sent aussi la fraîcheur de la terre sous ses pieds nus. Il reste tout à fait immobile, comme s’il voulait croître, et il la sent monter toujours plus avant, toujours plus haut, vigoureuse et humble, la sève qui veut se frayer un chemin jusqu’à son cœur Et il voit un champ couvert de pousses vertes, il les voit se dorer et ployer sous les épis. Et il voit un enfant couché sous les épis et qui dort, cependant qu’un homme et une femme coupent et lient le blé et dressent les gerbes. Il est là, toujours immobile, tandis que la mince vapeur s’élève du sol fraîchement retourné, et s’épaissit et l’enveloppe. Et pour finir, il est pareil à un arbre qui boit silencieusement l’humidité des nuits.»
Or, un arbre monta…
Les arbres des forêts germaniques ressemblent aux nôtres, à cette différence près que manquent aux paysages outre-rhénans l’olivier et le pin parasol, plus enclins aux climats mediterrans… La forêt est formée, pour les conifères, de 57 /% d’épicéas communs et, en ce qui concerne les feuillus, d’une majorité de hêtres et de chênes. C’est bien le hêtre commun, Fagus sylvatica, qui constituait l’espèce dominante, avant que la main forestière de l’homme ne dépouille les bois du Moyen-Âge jusqu’au dix-neuvième siècle et ne remplace ensuite les essences primitives par Picea abies, l’épicéa, ou par Pinus sylvestris, le pin sylvestre.
Bien d’autres espèces peuplent le territoire allemand, dont les arbres « mythiques » que sont le chêne et le sapin: ainsi, la légende prêta très tôt d’augustes vertus au chêne qui devint emblématique sur les blasons, puis sur ce que l’on nommerait aujourd’hui les objets dérivés, comme des timbres; le poète romantique Joseph Victor von Scheffel l’honora du titre «d’arbre le plus ancestral du peuple allemand ». Le sapin, qui bientôt envahira nos foyers, en cette approche de Noël, est, lui, chanté par un fameux cantique que tous les enfants du monde apprennent dès la maternelle –enfin, c’était le cas en France jusqu’à notre fameuse loi sur la laïcité…
Qui mieux que Paula Modersohn-Becker a peint les arbres de l’Allemagne du Nord, seuls éléments verticaux de ce plat pays adulé par la petite communauté d’artistes de Worpswede, non loin de la ville hanséatique de Brême ? Dans ce Barbizon nordique se côtoyaient peintres et écrivains en recherche d’absolu, et les toiles de Paula nous offrent des saules tutélaires voisinant avec des pins et des bouleaux s’évadant à perte de vue.
Arbres à Worpswede
Paula, fascinée par les arbres, les nomme des « phallus terrestres » et s’adresse à eux comme à des confidents. Celle qui est morte en s’exclamant « vivre ici est une splendeur », quelques jours après avoir donné naissance à sa fille, écrivait ainsi dans son journal :
« Worpswede […] tes pins puissants et grandioses ! Je les appelle mes hommes, larges, noueux, massifs et grands, traversés par tant de fibres sensitives et de nerfs extrêmement fins. C’est ainsi que je m’imagine une silhouette idéale d’artiste. Et tes bouleaux vierges, frêles, élancés, qui réjouissent l’œil ! Avec cette grâce rêveuse, molle comme si leur vie n’était pas encore éclose. Ils sont enjôleurs, il faut se donner à eux sans résister. Certains ont déjà une hardiesse virile, un tronc fort et droit. Ce sont mes ‘femmes modernes’. Et vous autres saules, vous êtes mes vieux hommes aux barbes d’argent […] Nous nous entendons fort bien et souvent, nous nous répondons gentiment d’un signe de tête. »
Otto Modersohn, son époux, a fixé sur ses toiles les silhouettes blanches de ces mêmes bouleaux toujours intiment liés à l’élément liquide, en cette région de marais et de tourbières, tandis que ses amis Overbeck et Vogeler rivalisaient de talent pour dupliquer à l’infini les paysages mélancoliques au sein desquels la petite communauté libertaire inventait un nouveau modus vivendi, faisait fi des carcans de la bourgeoisie. La nature joue un rôle prépondérant dans ce retour aux sources, l’arbre symbolisant le vestige pur et libre de la forêt primitive qui recouvrait autrefois « Germania ».
Otto Modersohn, « Herbstmorgen am Moorkanal » (Matin d’automne au bord du marais ), photo prise à Worpswede
Cet arbre, passerelle toujours entre l’infini et le terrestre, dont l’élancement fait écho à l’enracinement, devient ancre et grand-voile comme dans ces deux poèmes de Rilke :
Or, un arbre monta, pur élan, de lui-même.
Orphée chante ! Quel arbre dans l’oreille !
Et tout se tut. Mais ce silence était
lui-même un renouveau : signes, métamorphose…
Vues des Anges, les cimes des arbres peut-être
sont des racines, buvant les cieux ;
et dans le sol, les profondes racines d’un hêtre
leur semblent des faîtes silencieux.
Ainsi, les racines plongeant vers la terre mère se font prolongement inversé de la quête vers l’infini, et l’arbre en miroir répond au poète, lui-même messager d’une alliance mystique.
Que fait la rose en temps d’hiver ?
Goethe, le premier, a didactisé dans ses « Affinités électives » la fascination des Allemands pour les parcs et les jardins, mettant sans cesse en perspective confusion sauvage et ordre policé par la main de l’homme, les jardins à la française de le Nôtre s’opposant à la profusion chaotique des jardins à l’anglaise, et mettant en avant la volonté de trouver une troisième voie, spécifique à l’Allemagne, puisque l’art paysager s’émancipera de la tutelle anglaise. À la différence de la France et de l’Italie, l’Allemagne comptait en effet entre le XVIIIe et le XIXe siècle quantités de princes cultivés, passionnés et surtout assez riches pour s’entourer de paysagistes renommés comme Peter Joseph Lenné ou Friedrich Ludwig von Sckell.
La nature, domestiquée, va donc s’épanouir de plus belle, entre art floral et vergers ou potagers aux plates-bandes soigneusement entretenues par la minutie et la rigueur germaniques… Le parc du peintre et écrivain Max Liebermann au Wannsee, en périphérie berlinoise, fait partie de ces pépites intemporelles que l’on visite encore aujourd’hui. En 1909, le peintre avait fait construire une maison de campagne de style néoclassique près du lac de Wannsee.
Source; Wikipedia
Un vaste jardin de plantes vivaces, d’arbres fruitiers et de légumes entouré d’une haute haie de tilleuls se trouve devant la maison. Un axe central, orienté vers la maison, établit la liaison avec les pièces intérieures, tandis que sur une aile une terrasse ouvre sur des parterres luxuriants donnant sur le lac, non loin d’un petit bois de bouleaux. Ce jardin d’agrément servira aussi d’atelier en plein air et inspirera au peintre plus de 400 tableaux et gravures. Liebermann, rejetant l’expressionnisme, pense d’ailleurs que la création doit provenir de l’observation précise du réel : « L’artiste saisit la réalité en devenir, pas accomplie.»
Les espaces parfaitement paysagés de son parc, devenu agora intime non loin de l’oïkos, symbolisent parfaitement cette utopie très allemande d’une existence harmonieuse au sein de la nature. Le parc se fait alcôve rassurante, espace où l’entre-soi familial et amical peut fleurir de façon paisiblement esthétique, en opposition au bruit et à la fureur du siècle. Sur l’un des tableaux, Liebermann représentera d’ailleurs sa maison dans une perspective erronée, surdimensionnant arbres et pelouse, sa demeure comme un havre de paix protégé par une nature plus que jamais bienveillante.
Max Liebermann, « Der Birkenweg im Wannseegarten nach Westen », (Allée de bouleaux au jardin du Wannsee côté ouest)
Un peu plus au Nord, si nous revenons vers nos amis de Worpswede, nous retrouverons un même jardin paysager et bien ordonné, entre buis taillés, vases et terrasse, qui entoure encore aujourd’hui le musée Vogeler : le parc du Barkenhoff. Et dans sa toile Le concert , Vogeler a représenté, en 1905, toute la petite communauté vaquant à ses occupations au sein de ce cadre idyllique. Cependant, l’harmonie trompeuse des plantes et des buissons ne parvient pas, cette fois, à faire oublier les clivages émotionnels qui bouleversaient cette joyeuse bande où des couples se brisaient au gré des pulsions de chacun, Rilke, par exemple, ayant quitté Paula Modersohn pour la sculptrice Clara Westhoff. Ainsi, les artistes auront eu beau se retirer au sein de cette nature et y avoir recréé un paradis artificiel, les élans primitifs les chasseront parfois de cet Eden, comme si la nature retaillée et recadrée par l’homme était parfois dépossédée de sa puissance protectrice.
Sommerabend (Das Konzert), 1905
Que fait la rose en temps d’hiver ?
Elle rêve d’un rêve rouge tendre.
Quand de neige elle est recouverte pour l’Avent,
elle rêve du sureau.
Quand le givre argenté tintinnabule sur ses tiges,
elle rêve du chant des abeilles
du papillon bleu lorsqu’il volète…
Mascha Kaléko
Un dernier jardin me semble très emblématique d’une nature figée et malgré tout présente, aussi endormie que cette rose en hiver de la poétesse Mascha Kaléko, c’est le parc entourant le musée Lehmbruck à Duisbourg.
Dans la grande ville industrielle de la Ruhr, où mugissaient autrefois les incandescences des hauts-fourneaux, on trouve ainsi un espace mêlant le minéral et le végétal, grand parc en cœur de ville orné de statues, abritant le bâtiment presque entièrement vitré du musée, tranchant singulièrement avec l’agitation des artères commerçantes proches et avec l’architecture industrielle du plus grand port fluvial d’Europe. Des statues et sculptures modernes s’érigent au gré des allées et des pelouses, la canopée des marronniers se mirant dans les grandes vitres du musée, qui abrite principalement des formes féminines modelées par Wilhelm Lehmbruck, mais aussi quelques œuvres filiformes de Giacometti, et le visiteur peut donc admirer le parc depuis l’intérieur du musée ou inversement découvrir les œuvres en déambulant dans les allées ; cette structure ouverte et en miroir a permis, dès l’ouverture du musée, en 1964, de replacer un pan de nature et de culture dans cette mégalopole rugissante qu’était Duisbourg, octroyant aussi à une population ouvrière et simple un extraordinaire accès à la beauté, redonnant ses lettres de noblesse à une ville souvent décriée, en créant cette rupture peu conventionnelle dans un paysage ultra urbanisé.
C’était le paysage où l’on vivait…
« L’homme, quoiqu’il durât depuis des millénaires, était encore trop neuf pour lui-même, trop enchanté de lui pour porter son regard ailleurs et loin de soi-même. Le paysage, c’était le chemin sur lequel il marchait, la piste sur laquelle il courait, c’étaient tous ces stades et ces places de jeux ou de danse où s’accomplissait la journée grecque ; c’étaient les vallées où se rassemblait l’armée, les ports d’où l’on partait pour l’aventure et où l’on rentrait, plus vieux et plein de souvenirs inouïs (…) – c’était le paysage où l’on vivait”»
Voilà comment Rilke décrit le paysage habité par les hommes, insistant sur l’opposition entre l’homme et la nature, afin de mieux revenir sur « leur profondeur commune où puisent les racines de tout ce qui croît ».
En parcourant en effet les paysages allemands, qu’ils soient réels, littéraires ou picturaux, on assiste à ces collusions entre la nature et les hommes qui s’en emparent pour la transformer, à d’improbables mariages perpétuels entre la terre mère et ses enfants. J’ai choisi deux lieux emblématiques pour leur exemplarité, le rocher de la Loreley et l’avenue Under den Linden à Berlin, intrinsèquement liés à l’âme allemande, étayant cette idée de l’osmose permanente déjà évoquée par Goethe dans « Ganymed » avec son vers « umfangend umfangen » : « englobé tout en englobant ».
Perlberg, Friedrich 1848–1921. “Der Rhein mit der Loreley”, 1880.
Le Rhin nous offre donc le mariage du fleuve et de la nixe, le nom de « Loreley » étant d’abord celui du rocher». Il attire chaque année près de 100 000 touristes, culminant à 132 mètres au-dessus du Rhin. Des textes du IXe siècle mentionnent déjà cet emplacement pour ses caractéristiques géographiques ; il s’agit en effet de l’endroit le plus étroit du fleuve entre la Suisse et la mer du Nord. Des indications étymologiques permettant d’élucider la signification de son nom : « lei » signifiant rocher, et « lore » étant un ancien mot allemand pour évoquer l’écho. A cet endroit, le cours très encaissé du Rhin réunit en effet les conditions idéales pour renvoyer les sons. En contournant donc ce rocher, le Rhin forme une boucle étroite, et le courant est y est tellement dangereux que de nombreux bateaux s’y fracassèrent.
C’est ainsi que naquit la légende de la Lorelei, un personnage créé par le poète romantique Brentano et revisité maintes fois sous diverses formes littéraires et musicales. Le règne minéral conflue vers l’élément fluvial en enfantant cette nixe aussi belle que dangereuse, dans cette légende où mythe, géologie et littérature se rejoignent pour donner naissance à l’une des balades allemandes les plus connues, la Lorelei de Heine :
Et la vague engloutit bientôt
Le batelier et son bateau…
C’est ce qu’a fait au soir couchant
La Lorelei avec son chant.
Car non loin de ce rocher s’élèvent les barres rocheuses des Externsteine, pierres nées de soubresauts géologiques il y a environ 130 millions d’années, quand toute cette région d’Europe Centrale était recouverte par une vaste mer, avant le « plissement saxonien» qui a créé la zone correspondant à l’actuelle forêt de Teutoburg ainsi que ses trois massifs rocheux. Les Externsteine sont constituées de grès, c’est-à-dire de sable de cette ancienne mer qui a été soulevé en blocs verticaux. Ce paysage où « il » , l’homme, vivait, tremblant, se soulevant, mugissant, se figeant, dresse ainsi d’étranges pierres levées qui protègent cette nixe doucereuse, fille des légendes du Rhin.
Un autre lieu hautement symbolique du paysage allemand se situe, lui, au cœur d’une perspective urbaine, puisqu’il s’agit d’un des principaux axes de Berlin, l’avenue « Sous les tilleuls ».
L’avenue, qui s’étend de la Schlossbrücke jusqu’au Pariser Platz, est plantée, du côté que l’on nommait autrefois le côté occidental, de quatre superbes rangées de tilleuls.
Cet arbre avait déjà été chanté par le poète Walter von der Vogelweide, puis par Heine qui en loua la feuille en forme de cœur et la couronne parfaite pour abriter les tourtereaux. Le tilleul fait ainsi partie du cénacle sylvestre cher à l’âme allemande : ce sont d’ailleurs ces vers du poème « Wo » qui sont gravés à Montmartre sur le tombeau de Heine…
Le dernier repos de celui que le voyage
A fatigué, où sera-t-il ?
Sous les palmiers du sud ?
Sous les tilleuls du Rhin ?
Martin Luther l’avait affirmé aussi : « Nous aimons à chanter, boire, danser et être heureux sous les tilleuls. Rien de sérieux, pas de disputes non plus, car le tilleul est un arbre de joies et de paix» Et Sainte Hildegard de Bingen elle-même conseillait de dormir, en été, le visage et les yeux recouverts de feuilles de tilleul afin de garder un œil vif… C’est ainsi que l’un des arbres totems des Allemands orne l’une des avenues les plus archétypiques de la capitale, puisque son nom boisé et romantique évoque non seulement la forêt, mais aussi l’histoire millénaire du pays et ses soubresauts récents et douloureux.
Car parmi les imposants monuments qui bordent l’avenue se dressent par exemple l’université Humboldt ou l’Opéra, mais aussi l’ancienne Kommandantur ou l’ambassade de Russie, sans oublier le célèbre grand hôtel Adlon.
Devant l’hôtel Adlon
Il n’est donc pas étonnant que sous le titre éponyme de « Unter den Linden », l’on trouve à la fois un poème de Walter von der Vogelweide et une marche militaire, le pas de l’oie et les arabesques des troubadours se mêlant en une valse folle, sans oublier les deux Lieds de Schubert qui évoquent aussi « Le tilleul » et « Le soir sous le tilleul ».
Ainsi, en arpentant les larges trottoirs de l’avenue menant à la Porte de Brandebourg, l’on se plait à penser que, dans les villes allemandes, fussent-elles peuplées de millions d’habitants, l’on n’est jamais très loin de cette forêt dont César disait dans la Guerre des Gaules qu’elle était si vaste qu’un habitant de la Germanie pouvait marcher 60 jours sans en voir la fin :
« Cette forêt Hercynienne (…) il n’est personne, dans cette partie de la Germanie, qui puisse dire qu’il en a atteint l’extrémité, après soixante jours de marche, ou qu’il sait en quel lieu elle se termine. »
Du « Chêne de Goethe » au « Jardin des Princesses »
Je pense que je ne peux pas faire l’impasse sur la césure de la Shoah, le terme de Buchenwald agissant comme un « chiffre » célanien négatif et comme un point de non-retour dans l’imaginaire collectif… Buchenwald, la forêt des hêtres, ces hêtres rouges qui ont veillé sur les terres germaniques tant de siècles durant, avant de se faire les chantres hurleurs d’un des plus sinistres lieux de mémoire…
Et c’est bien dans le camp de Buchenwald que se trouve encore la souche du fameux « Chêne de Goethe », nommé ainsi par les prisonniers en souvenir des longues promenades que l’auteur du Roi des Aulnes aimait à faire dans les bois avoisinants, un des rares arbres de cet univers concentrationnaire. Ainsi, la forêt aura accompagné l’Allemagne jusque dans les tréfonds de l’abjection…
Comment le réaménagement d’un pays qui n’existait plus, de ces territoires dévastés et divisés a-t-il été agencé, lorsque l’on sait que certaines villes allemandes avaient été détruites à plus de 90 % ?
Comment le peuple allemand a-t-il réussi à se réapproprier l’amour pour cette terre synonyme de tant d’atrocités ?
Le 11 novembre 1945, Ernst Wiechert, qui avait été interné à Buchenwald en 1938, et qui relatera cette expérience dans « Le Bois des morts », a prononcé au Schauspielhaus de Munich son « Discours à la jeunesse allemande » :
« Et nous voici devant la maison abandonnée, nous voyons scintiller les étoiles éternelles au-dessus des ruines de la terre, ou bien nous entendons tomber la pluie sur les tombes des morts et sur le tombeau d’un siècle. Seuls, comme jamais sur cette terre un peuple n’a été seul. Marqués du sceau de l’infamie comme jamais un peuple n’a été marqué. Et nous appuyons notre front contre les murs qui s’écroulent et nos lèvres murmurent la vieille question qui est celle de l’humanité : «Que faire ?»
Oui, que faire ?
Par deux fois, mes amis, j’ai tenté de vous apporter une réponse à cette question. La première fois, c’était en 1933, la deuxième fois, deux ans plus tard. J’ai payé très cher pour vous avoir donné cette réponse, et vous avez payé très cher le fait de ne pas l’avoir entendue. »
C’est encore une fois dans la nature que l’auteur puisera une réponse, se réfugiant dans ses écrits presque entièrement dédiés à cette communion entre les hommes et la forêt que nous avons déjà évoquée. Transcendant l’obscure nuit national-socialiste, le récit de Wiechert se fait récit national inversé, glorifiant non pas les épopées des hommes mais la vie secrète des arbres dont, déjà, l’auteur sait la force qui guérit.
Marcel Brion cite encore une anecdote dans laquelle une tante de Ernst Wiechert lui parle d’un arbre planté en l’honneur du garçonnet : « Quand tu seras grand, dit-elle, et ses yeux bleus regardaient par-delà les forêts, et que tu auras peur dans le monde, alors tu reviendras sous ce bouleau et tu lèveras les yeux vers les branches d’où te viendra le secours. Et la paix sera dans ta pauvre âme. »
Dans cette Allemagne année zéro, reconstruite pierre par pierre par les « Trümmerfrauen », ces « femmes des décombres », cette Allemagne qui mettra plusieurs décennies à transcender son impossible deuil, les espaces paysagés feront partie intégrante des villes, puisque les destructions urbaines permirent une reconstruction à la respiration verte bien avant la naissance du parti des « Grünen », les premiers écologistes d’Europe… C’est ainsi que la plupart des zones urbanisées outre-rhénanes comportent d’immenses parcs, et qu’à Berlin même vous pouvez vous retrouver nez à nez avec un renard en vous promenant dans l’une des forêts de la ville…
Au Biegerhof, un des grands parcs de Duisbourg
Duisbourg est allée encore plus loin, puisqu’elle est à la pointe des réaménagements post-industriels, s’étant réapproprié, en pleine transition écologique, les immenses friches industrielles dans lesquelles rougeoyaient autrefois les aciéries ; tout près des rives rhénanes, à quelques encablures des immenses péniches, là où l’air d’antan était vicié par les scories et les arbres rongés par les pluies acides, on peut à présent arpenter, au cœur de la cité, des hectares de prairies et de bois où tout un écosystème de faune et de flore s’épanouit entre deux vestiges rouillés qui font la joie du tourisme industriel tout en ravissant les habitants de la Ruhr.
C’est un peu le même esprit qui, allié à l’engouement écologique pour le « bio », a donné naissance à des jardins partagés comme le « Prinzessinnengarten », le « Jardin des Princesses », à Berlin… À l’entrée du rond-point de Moritzplatz, îlot insolite entre des rangées d’immeubles, un portail grillagé émaillé d’autocollants abrite l’entrée du paradis, et le visiteur incrédule découvre au fil des allées un inventaire à la Prévert, potagers, arbres fruitiers, serre, boite à livres, hamacs et cabanes… Sans oublier le restaurant tenu par des personnes en situation de handicap et la vente de graines et d’herbes aromatiques…
L’entrée du Jardin des Princesses
Cet espace original, initié en 2009 par une association dite de « guerilla gardening », a transformé ce terrain, situé autrefois dans le No man’s land du Mur et abandonné depuis 50 ans, en projet écologiste à gestion collective et à visée éducative, puisqu’il s’agit d’un lieu ouvert et didactique, héritage croisé des jardins familiaux et des alternatifs de Kreuzberg, puisque c’est un certain Moritz Schreber qui fut à l’origine de ce « Schrebergarten » que chaque famille allemande citadine se devait de louer et d’entretenir, et que Berlin fut au cœur des transitions économiques lancées par les utopistes et activistes des années 70.
Ce murmure profond qui fait rêver l’Allemagne
Le Rhin à Duisbourg
« Ce soir-là… je contemplai longtemps ce fier et noble fleuve, violent, mais sans fureur, sauvage, mais majestueux. (…)Ses deux rives se perdaient dans le crépuscule. Son bruit était un rugissement puissant et paisible. Je lui trouvais quelque chose de la grande mer.(…) Oui, mon ami, c’est un noble fleuve, féodal, républicain, impérial, digne d’être à la fois français et allemand. Il y a toute l’histoire de l’Europe considérée sous ses deux grands aspects, dans ce fleuve des guerriers et des penseurs, dans cette vague superbe qui fait bondir la France, dans ce murmure profond qui fait rêver l’Allemagne. »
Comment ne pas évoquer en conclusion notre Rhin transfrontalier et puissant, qui allie les paysages français et allemand en un même destin, immuable au milieu des tempêtes de l’Histoire ? Victor Hugo l’a fait avec brio, évoquant notre Europe qui m’est si chère puisque j’en suis le fruit, avec une mère allemande et un père français.
C’est d’ailleurs mon grand-père, ancien soldat de la Wehrmacht, qui m’a légué tous ses livres de Wiechert… Ce n’est que peu à peu que j’ai compris l’attachement de mon grand-père, qui avait aussi lui acheté une maison au cœur des bois, dans la Montagne Noire tarnaise, pour cet auteur chantant l’union des hommes et de la forêt pour conjurer la barbarie, en découvrant récemment que le fonds Wiechert avait aussi longuement séjourné à Duisbourg, végétalisant ainsi la Ruhr.
Mes grands-parents allemands…
Cette forêt allemande que nous venons d’explorer, arpentée par les randonneurs allemands, dignes héritiers des voyageurs romantiques, a connu ces dernières années un regain extraordinaire aux yeux du grand public, après la parution du livre de Peter Wohlleben, « La vie secrète des arbres ». Ce best-seller, aujourd’hui traduit dans plus d’une trentaine de langues, nous entraîne dans une sorte de conte naturaliste où l’auteur, ancien garde-forestier, nous invite à partager sa joie de la fréquentation des forêts, proposant une intéressante réflexion non seulement sur la place de la nature, mais aussi sur la société des hommes.
Nous apprenons par exemple que les arbres, régis par une sorte d’organisation sociale et solidaire, peuvent, au sein d’une même espèce et d’un même peuplement, échanger des éléments nutritifs par leurs systèmes racinaires ou même prendre soin des individus faibles ou malades.
De telles avancées au sujet de la connaissance de la forêt nous viennent donc de ce pays où les hommes, depuis l’aube de l’humanité, savent sa valeur, et où les enfants allemands d’aujourd’hui passent leurs journées dans des « Jardins d’enfants forestiers » que l’on trouve à présent dans de nombreuses villes, les parents expédiant leurs rejetons, même au cœur de l’hiver nordique, dans les bois, sous la tutelle de leurs accompagnateurs…
Et c’est ainsi que les Allemands font perdurer leur attachement au paysage primaire et mythique de leur territoire et de leur héritage collectif que je vous invite vivement à découvrir lors de vos voyages…
Promenons-nous donc enfin dans les bois…allemands! Osons enfin franchir la ligne Maginot de nos automatismes irrationnels qui font encore des terres germaniques une « terra incognita » pour bon nombre de nos compatriotes! Plongeons dans les légendes, écoutons le chant de la Loreley et entendons le vent bruisser dans les sapins!
Arbre sur l’île de Rügen
Max Liebermann, « Die Gartenbank » (Le banc de jardin)
les photos ont été prises par moi, hormis indication spécifique.
La Place du marché était noire de monde. La petite ville de Kamen, au Nord-Ouest de l’Allemagne, vivait au rythme de la guerre, gros bourg mi-paysan, mi-ouvrier frileusement rassemblé autour de son cœur aux jolies façades à colombages.
La foule se pressait autour des étals pourtant peu achalandés, malgré ce vent glacial venu des grandes plaines de l’est, presque de l’Oural. Pourtant, la Marche de Brandebourg et les grandes propriétés de Junkers étaient bien loin de la paisible Rhénanie, mais en ce mois d’octobre 1917, on eut dit que les nuages étaient poussés par un esprit prussien…Les femmes, surtout, occupaient l’espace, avec quelques enfants et de vieilles personnes courbées et tremblantes. Des groupes de jeunes filles se montraient des lettres couvertes de boue et de tâches en souriant, toutes à la légèreté de leurs espérances.
C’est ainsi que je l’imagine, cette bourgade endeuillée déjà par tant de disparitions, puisque là comme aux quatre coins du Reich, c’est un lourd tribut que les familles payaient au Kaiser… Oh, il n’était pas moins grand que « chez nous », le chagrin des mères et des femmes, et de tous les orphelins, lorsqu’arrivait le sinistre messager annonçant la perte ou la disparition d’un enfant du pays…Certes, l’Allemagne et ses gouvernants avaient déclaré la guerre à notre France, mais les cartes battues par les dirigeants dépassaient largement les volontés des peuples, et, au cœur de la boucherie sans nom, Poilus et soldats « ennemis » étaient voués à la même horreur…
Vêtue de noir, une femme âgée avançait d’un petit pas incertain vers la place. Elle passa devant l’école où ses quatre fils avaient étudié, sous la férule de Mademoiselle Bäumer, avant que cette dernière ne rejoigne Berlin…Elle ne le savait pas encore, mais l’ancienne institutrice de ses enfants deviendrait ensuite journaliste, féministe et s’engagerait en politique, pactisant même un peu avec le diable… Elle les voyait encore, ses quatre garçonnets, toujours bien propres sur eux, s’égayer dans les brumes matinales en écoutant carillonner les cloches de l’église Saint-Paul, tandis que son mari partait travailler dans leur petite entreprise de fabrication de calèches… Une vie avait passé. Lente, pleine, lourde du sens du quotidien. Une vie de femme au service des siens, du lavoir de l’enfance aux automobiles de la modernité. Les saisons et les ans filaient entre les fenaisons et les neiges, et dans la jolie bourgade rhénane il semblait parfois que le temps se soit arrêté. Mais depuis quelques années les hommes partaient, et ne revenaient plus…
C’est drôle, comme le passé d’une famille peut partir en fumée en l’espace d’une ou deux décennies… Cela me sidère toujours de constater l’évanescence de nos vies, même si je le remarque déjà au sein même de ma propre existence, les enfants s’éparpillant si vite aux quatre coins du globe, les cousins s’ignorant au bout d’une seule génération… De la famille paternelle de mon grand-père allemand ne demeure qu’un acte de naissance et la légende familiale, que seule connaît d’ailleurs ma mère, celle des quatre fils de cette même famille disparus au cours de la Der des Der… Oui, le père de mon cher grand-père était tombé en France et reposerait au cimetière militaire allemand de Laon…Tandis que ses trois frères, mes arrière-grands-oncles, auraient aussi trouvé la mort…
J’ai tenté de faire quelques recherches, trouvant sur une liste de soldats allemands trois personnes portant le nom de « Neuhoff » et venant de la ville de Kamen… Un certain Wilhelm a été déclaré mort le 10 décembre 1914 ; un August le 11 novembre 1915 ; et un Friedrich-Wilhlem le 12 mars 1917… Un membre de la fratrie décimée manquerait donc à l’appel…
La vieille dame ne savait d’ailleurs plus très bien comment elle s’appelait, elle avait aussi oublié comment on faisait la cuisine et la lessive. Elle était bien incapable de se souvenir comment on faisait rôtir une oie pour Noël, ou comment on confectionnait les délicieux « Plätzchen » dont elle avait pourtant toujours régalé sa famille… Et ce n’était pas seulement à cause des victuailles manquantes… On avait bien tenté de l’entourer, de la calmer, de lui dire que ses fils avaient donné leur sang pour l’Empereur, elle n’en avait cure. Sa belle-fille, Sophie, lui avait mis récemment l’un de ses petits-fils sur les genoux, mais même les yeux pétillants du petit Erich ne suffisaient plus à la sortir de sa léthargie. Son mari avait d’ailleurs parlé à ses brus en évoquant un internement à l’hospice « Am Geist », du moins pour quelques temps…
Elle vit arriver Sophie, qui était allée se promener au « Stadtpark » malgré le froid, pour faire respirer un peu d’air automnal au bel Erich et compenser l’absence de nourriture variée en cette pénurie de victuailles… La jeune femme titubait, comme si elle avait bu plusieurs verres de Schnaps, des voisines l’entouraient, son fils pleurait à chaudes larmes du haut de ses cinq ans, et elle se précipita en hoquetant dans les bras de se sa belle-mère.
Cette dernière s’effondra en hurlant. Elle ne devait jamais reprendre ses esprits. Son dernier fils, Friedrich-Wilhlem, le père du petit Erich, venait de mourir au combat.
Je ne suis pas certaine que l’annonce de décès de ce « Fritz » soit celle de mon arrière-grand-père, même si « Fritz » pourrait être un diminutif de « Friedrich-Wilhelm », et si le nom de sa femme (Sophie) et l’évocation d’un unique enfant pourraient correspondre à l’existence de mon arrière-grand-mère, que j’ai si bien connue et que j’adorais, et de mon cher « Opa » allemand, que j’appelais d’ailleurs « Papu »… La date du décès trouvée sur le net du soldat « Friedrich-Wilhelm Neuhoff », annoncée en mars 1917, ne correspond pas à ce faire-part de novembre 1917… Mais qu’importe… Même si la petite histoire ne colle pas tout à fait à la « grande », c’est bien l’Histoire qui a broyé inexorablement une famille entière de la petite ville de Kamen, tout comme elle a décimé des milliers d’autres familles du Rhin à l’Elbe, et dans l’Europe entière, sans compter tous les morts venus des « colonies » défendre ce que les dirigeants appelaient les champs d’honneur…
En cette semaine d’itinérance mémorielle, je ne pouvais pas, étant née de l’amour d’une jeune Allemande pour un jeune Français en 1961, alors même que mon grand-père français avait été résistant et mon grand-père allemand engagé dans la Wehrmacht (puis de longues années prisonnier de guerre à l’est…), ne pas évoquer la mémoire des soldats allemands « morts pour leur patrie », après avoir fait renaître dans d’autres textes la mémoire de nos Poilus…
Ces hommes étaient les mêmes hommes. Leurs cœurs n’avaient pas de frontières, leurs âmes se ressemblaient, ils étaient tous frères de sang, emportés par les folies des hommes et par la vague des haines et des volontés de puissance des « Grands »… De jeunes hommes merveilleux, des époux aimants, des pères formidables, des génies en herbe, des amis à la loyauté sans faille, qui aimaient la bière ou le vin, Hugo ou Heine, Berlin ou Paris, la bourrée ou la musique bavaroise selon leur pays d’origine…
Les quatre frères Neuhoff n’entreront pas au Panthéon comme Maurice Genevoix ni ne seront honorés comme le …maréchal Pétain, mais peut-être les lecteurs de ce texte auront-ils une pensée émue et respectueuse pour tous les jeunes soldats allemands fauchés par la Grande Guerre et décimés dans les Tranchées…
Merci à Monsieur Badermann, conservateur du musée de Kamen, pour son aide précieuse, renforcée par ce site très instructif rapportant l’histoire de la ville: