Lorelei et Marianne, j’écris vos noms: autofiction sur le thème des relations croisées entre l’Allemagne et la France, des années cinquante à nos jours, par le prisme de lettres imaginaires échangées au sein d’une famille franco-allemande. Des lettres écrites en allemand « répondent » en quelque sorte à ce panorama, sur mon blog allemand, liens en bas de texte.
Troisième partie:
Reims, le 8 juillet 1962
Mes bien chers parents,
Vous n’allez pas le croire, mais c’est vrai : j’ai eu la chance aujourd’hui d’être assis dans la cathédrale de Reims et d’assister à la cérémonie réunissant le Général de Gaulle et le chancelier Adenauer, tandis que Gesche gardait notre petite Sabine dans notre appartement…J’ai eu la chance de faire partie du public, de par mon mariage avec notre belle Gesche…
Vous pouvez imaginer quelle a été mon émotion, en voyant ces deux grands hommes parler de la réconciliation de nos deux pays, cette réconciliation que Gesche et moi-même vivons tous les jours depuis notre rencontre, et qui est symbolisée par l’existence de notre fille ! Oui, la France et l’Allemagne sont à nouveau réunies dans la paix, comme l’a souligné notre cher Monseigneur Marty –vous le savez, il est de chez nous, du sud !- avec son accent rocailleux, en parlant de la fraternité entre les hommes :
« Pourquoi ne se rencontreraient-ils pas aujourd’hui et demain pour se connaître, pour se respecter, pour s’estimer, pour s’aimer, pour s’aider? »
Je vous laisse imaginer l’immense émotion et la ferveur qui ont régné dans la cathédrale, sous le sourire de l’Ange, et au-dehors, où une foule immense était venue accueillir nos deux chefs d’état.
L’Ange au sourire, cathédrale de Reims
C’est étrange, n’est-ce-pas, que ce premier poste de professeur ait guidé mes pas vers la Champagne…Je ne suis pas peu fier d’avoir été ce matin le témoin de l’Histoire, cette Histoire dont nous parlerons un jour, Gesche et moi, à nos enfants…
Votre petite Sabine grandit entre nos deux cultures. Je ne lui parle qu’en français, tandis que Gesche s’adresse à elle en allemand, et elle comprend déjà énormément de mots dans nos deux langues. Gesche continue aussi à cuisiner des plats de son pays mais apprend peu à peu à faire la cuisine française, elle est d’ailleurs ravie de notre déménagement qui se prépare pour les Ardennes, puisque la ville de Rimbaud sera encore plus proche de la Belgique et de son pays natal…
Donnez-moi vite des nouvelles de mon cher Jacques. J’espère qu’il va bien et que vous avez de bonnes nouvelles depuis l’Algérie. J’ai eu de la chance d’être soutien de famille et de ne pas être mobilisé…Nous descendrons dans quelques jours pour les vacances et il me tarde de goûter le Milhas de maman et de t’aider pour les ruches, cher papa. Il fait bien gris, en Champagne, et les parfums et les couleurs de notre pays de Cocagne me manquent souvent…
Lorelei et Marianne, j’écris vos noms: autofiction sur le thème des relations croisées entre l’Allemagne et la France, des années cinquante à nos jours, par le prisme de lettres imaginaires échangées au sein d’une famille franco-allemande. Des lettres écrites en allemand « répondent » en quelque sorte à ce panorama, sur mon blog allemand, liens en bas de texte.
Première partie:
Duisbourg, le 18 juillet 1958
Mes biens chers parents,
Nous voilà arrivés dans la famille de Gesche, à Duisbourg. J’ai reçu un excellent accueil, les parents de ma fiancée sont charmants, sa jeune sœur et son petit frère aussi.
L’Allemagne ! Tu n’aurais jamais pensé, mon cher papa, n’est-ce-pas, que j’irai un jour en vacances en Rhénanie, si peu de temps après la fin de la guerre…Je me souviens encore des fusils que tu nous faisais cacher sous le toit de la grange, à Labastide-Rouairoux, et des « boches » que tes camarades du Maquis « descendaient »…Et je me souviens des réfugiés parisiens qui nous enviaient les jambons et toute la cochonnaille que maman préparait, quand eux-mêmes avaient eu si faim, en zone occupée…Je ne vous remercierai jamais assez, mes chers parents, de nous avoir, Jacques et moi, préservé de cette guerre, et de m’avoir permis d’accéder aux études par vos sacrifices, après la guerre…
Vous savez, je me rends compte en discutant avec les amis de Gesche et avec mes futurs beaux-parents – heureusement, Gesche traduit tout, car je ne me débrouille pas encore très bien !- que les Allemands aussi ont énormément souffert pendant la guerre…Les jeunes de mon âge parlent beaucoup des bombardements, des fossés où ils se cachaient des avions alliés, et de la faim qui les taraudaient, même lorsqu’ils avaient pu se réfugier à la campagne, comme Gesche et ses frères et sœurs dans le « Westerwald ». J’admire énormément ma fiancée, qui a rattrapé après la guerre tout son retard scolaire, grâce à son père qui a patiemment veillé sur sa scolarité, jusqu’à ce qu’elle devienne la brillante étudiante trilingue qui a séduit le Normalien que je suis, de par les multiples lettres que nous échangeâmes lorsqu’elle était fille au pair à Londres, après Paris…
Du reste, on ne parle pas ; j’ai su par un ami de Normale Sup’ que Duisbourg avait abrité un camp de concentration, mais ce sujet-là reste totalement tabou. Ma fiancée m’a raconté aussi que son père avait été enrôlé dans la Wehrmacht et avait été envoyé sur le Front de l’Est, dont il n’est revenu que plusieurs années après la guerre, après avoir été prisonnier des Russes et en ayant traversé toute l’Allemagne à pied…
La ville de Duisbourg a déjà été bien reconstruite. On voit encore les vestiges des frappes aériennes, car certains quartiers ne sont pas entièrement rénovés, mais je suis frappé de voir le courage de ce peuple qui, tout en étant anéanti par la défaite et l’occupation – les casernes anglaises sont toutes proches du domicile de Gesche-, s’est retroussé les manches pour déblayer les ruines et reprendre une vie « normale », malgré les horreurs du passé.
En bas à droite, la Bergische Landwehr et la maison…
Mon futur beau-père m’a expliqué que la population de la ville ne connaît pas le chômage, et que Duisbourg reste le premier port fluvial d’Europe. Certes, depuis la crise du charbon, de nombreuses mines ont fermé, mais l’afflux de réfugiés et le boom économique lié à la réforme monétaire ont insufflé une belle dynamique à cette ville, dont les industries étaient déjà le fleuron de l’avant-guerre. J’entends à mon réveil toujours un bruit étrange dans le jardin : c’est ma future belle-mère qui balaye les poussières de suie, très envahissantes, sur l’allée menant au petit paradis fleuri de leur immense jardin ; vous seriez étonné par cette profusion de couleurs, alors que nous sommes au cœur d’une grande ville industrielle.
Les amis de Gesche sont extra, je retrouve avec eux l’ambiance de nos soirées parisiennes de l’ENSEEIHT ! Figurez-vous que nous avons organisé une surprise-party dans la cave de la grande maison, au pied d’un extraordinaire escalier au plafond tapissé de dessous de bouteille représentant des marques de bière !
Une « surpat » dans la cave de Duisbourg…
Ils savent s’amuser autant que nous, les jeunes Allemands, les jupes des filles se sont soulevées au son des saxos, et nous avons aussi joué au hula hoop, je vous montrerai des photos !
Maman, je te rapporterai aussi des recettes de gâteaux et de plats. La mère de Gesche est un cordon-bleu hors pair, j’ai pu goûter à d’étranges spécialités comme du chou-rouge cuit avec des pommes et des saucisses…C’est aussi très amusant d’observer les différences au niveau des habitudes alimentaires : le matin, on nous propose un solide petit-déjeuner comportant aussi de la charcuterie et du fromage, tandis que le soir on nous sert un « Abendbrot », un « pain du soir », où on mange à nouveau essentiellement des tranches de pain garnies des mêmes choses que le matin ! ( Et le fromage, la saucisse…tout est découpé en tranches ! ) A midi, on ne sert pas d’eau à table, ni au restaurant d’ailleurs, – mais on peut commander de l’eau minérale qui est systématiquement gazeuse ! Quant au vin, vous n’allez pas le croire : mon futur beau-père m’en propose après le repas du soir, nous sirotons ainsi d’excellents vins du Rhin assis sur la belle terrasse…
Sinon, nous regardons aussi beaucoup, et grâce à cela j’apprends très vite l’allemand, la…télévision ! C’est incroyable ! Beaucoup de ménages allemands possèdent déjà un poste, il y a une énorme différence avec la France ! Nous captons par exemple les chaînes NWDR et ARD, et je rêve de rapporter en France des appareils Grundig, de si bonne qualité. Je pense que lorsque je reviendrai en voiture je tenterai de passer la frontière avec un joli poste radio…
Je ne vous ai pas parlé de la maison : elle est magnifique, pleine de livres, de beaux meubles, de tapis…
Une atmosphère chaleureuse s’en dégage, les parents de Gesche lisent beaucoup, reçoivent des amis, vont au théâtre…Mon futur beau-père possède un poste important dans l’une des usines, et avec sa mère, qui vit avec eux, nous sommes allés nous promener au bord du Rhin pour voir les immenses cheminées…La maison a deux salles de bain, deux toilettes, vous ne reviendriez pas de tout ce confort…J’ai vraiment l’impression que l’Allemagne a plusieurs longueurs d’avance sur la France de l’après-guerre. Et je découvre une ouverture d’esprit remarquable dans ma belle-famille, toujours prête à recevoir les amis des enfants, et accueillant à bras ouvert le jeune Français que je suis, alors même que nos deux pays ne sont affrontés récemment. Je suis heureux à l’idée de vous présenter bientôt ma deuxième famille, lorsque tous viendront à nos fiançailles !
Gesche aussi vous embrasse. Saluez Jacques, mon cher frère, de la part de votre
De nos larmes et de l’effroi, de nos rires assassinés en ce 7 janvier 2015, de mon incommensurable chagrin devant la liberté souillée.
De la peur défigurant les visages, de ces hurlements, de l’innocence conspuée au gré d’un étalage.
De nos marches au silence bouleversant, de ces bougies qui veillent, de l’union sacrée du monde devant Paris martyrisée.
(….) la ville alors cessa
d’être. Elle avoua tout à coup
n’avoir jamais été, n’implorant
que la paix.
Rainer Maria Rilke, Promenade nocturne.
Je me souviens.
De mes vacances de février en outre-Rhin, les premières depuis dix ans. Enfin sortie d’un épuisant burn-out social et financier, j’osai enfin revenir au pays de l’enfance.
De la maison de mes grands-parents allemands revisitée comme une forêt de contes, du souvenir des usines au bord du Rhin comme autant de merveilles.
Du froid glacial dans ce grand cimetière empli de sapins et d’écureuils où, en vain, je chercherai la tombe de mon grand-père.
De ma joie d’enfant en mordant dans un Berliner tout empreint du sucre des mémoires.
Un étranger porte toujours
sa patrie dans ses bras
comme une orpheline
pour laquelle il ne cherche peut-être
rien d’autre qu’un tombeau
Nelly Sachs, Brasiers d’énigmes.
Je me souviens.
Des cris parsemant ce mois de mars qui jamais n’aura aussi bien porté le nom de guerre.
Des sourires explosés des corps d’athlètes de Florence, Camille et Alexis dans cet hélicoptère assassin. De tous ces anonymes mutilés au grand soleil de l’art, du Bardo couleur de sang.
Des 142 victimes yéménites si vite oubliées en cette Afrique au cœur devenu fou.
Des coups inutiles contre une porte blindée et de l’abominable terreur des enfants et des jeunes prisonniers d’un avion cercueil.
Un regard depuis l’égout
peut-être une vision du monde
la révolte consiste à fixer une rose
à s’en pulvériser les yeux
Alejandra Pizarnik, Arbre de Diane.
Je me souviens.
De Mare nostrum présentée à mon fils de 16 ans qui n’avait jamais vu la Méditerranée, oui, c’est possible, en 2015, même dans les meilleures familles si elles sont confrontées à une paupérisation.
De l’éblouissant soleil de Sète et des mouettes qui rient au-dessus du Mont Saint-Clair.
Des tombes grisonnantes et moussues du cimetière marin, où nous entendons la voix de Jean Vilar et le vent qui bruisse dans les pins en offrande.
De la plaque de l’Exodus devant la mer qui scintille et de mon émotion devant les couleurs de l’été des enfances, enfin retrouvées au cœur de cet avril.
Pourtant non loin de là 700 Migrants mouraient dans ces mêmes eaux turquoises, ma mer bien aimée devenue fosse commune en épouvante.
Et ailleurs aussi le vacarme déchirait l’innocence, quand 152 étudiants supplièrent en vain leurs bourreaux de Garissa, quand 7800 Népalais et touristes suffoquaient au milieu des drapeaux de prières aux couleurs de linceuls, quand une seule fillette, Chloé, succombait à la perversité d’un homme.
Un manteau de silence, d’horreur, de crainte sur les épaules. On est regardé jusqu’à la moelle.
Paul Valéry, Forêt.
Je me souviens.
De ce contrat faramineux autour d’avions de chasse, pourtant signé par ma République avec un pays aux antipodes de la démocratie, qui maltraite les ouvriers et musèle les femmes.
Des voix d’outre-tombe de Germaine Tillon, Genviève De-Gaulle-Antonioz, Jean Zay et Pierre Brossolette entrant au Panthéon, quand je tentai d’expliquer à des élèves malveillants la beauté du don de soi, au milieu de ricanements d’adolescents désabusés. De ma désespérance devant la bêtise insensible au sacrifice et aux grandeurs.
De ce mois de mai aux clochettes rougies par un énième « drame familial », dans le Nord, celui-là, deux tout petits assassinés par un père, comme chaque mois, silencieux hurlement au milieu du génocide perpétré dans le monde entier, depuis des millénaires, par les hommes violant, tuant, égorgeant, mutilant, vitriolant, brûlant vives leurs compagnes et souvent leurs enfants.
Je vous salue, ma France aux yeux de tourterelle(…)
Ma France, mon ancienne et nouvelle querelle,
Sol semé de héros, ciel plein de passereaux…
Louis Aragon.
Je me souviens.
Des révisions du bac de mon puîné, des dissertations et des textes à apprendre, de Rimbaud et de Proust, de Verlaine et Stendhal, comme un collier de perles toujours renouvelé.
De ces adolescents déguisés en marquis pour une fête baroque, des duchesses et des contes, des froufrous et des rires, quand les joues de l’enfance en disputent avec les premières canettes de bière, quand on hésite entre un joint et un dessin animé…Chuuuuuuut. Prenez le temps…Profitez…On n’est pas sérieux, quand on a 17 ans le jour de la Saint-Jean…
Du soleil fou de Sousse qui voit mourir les sourires des touristes, de la plage rougie, et de la tête en pique d’un patron français, quand cet Islam qui prétend vivre la foi n’est que mort absurde et gratuite.
Des gospels montant vers ce ciel rougi de Charleston, quand un homme fauchera des vies noires dans une église, insulte à l’Amérique des droits civiques : j’ai fait un cauchemar, encore un…
Ce matin de juin s’est posé sur mon cœur
comme un vol de colombes sur la vieille petite église,
frémissant d’ailes blanches et de roucoulements d’amour
et de soupirs tremblants d’eau vive.
Louisa Paulin, Lo bel matin
Je me souviens.
Du chapeau blanc de Dylan et de sa voix éraillée, d’Albi la Rouge toute vibrionnante des accords de Pause Guitare, de cette nuit passée sur un banc avec un « Conteux » acadien, et du sourire de Zachary Richard, aussi pur que dans nos adolescences lorsqu’il clamait « travailler, c’est trop dur ».
De notre conversation téléphonique où déjà la poésie avait traversé l’Atlantique au rythme des échanges, et de son incroyable présence, quand il offre au monde tous les ouragans de Louisiane et toutes les histoires de son peuple oublié.
De la brique rouge et de Sainte-Cécile comme un vaisseau dans la nuit, du Tarn empli d’accords virevoltants et de notes insensées, de ce mois de juillet aussi gai qu’un violoneux un soir de noces.
La nuit, quand le pendule de l’amour balance
entre Toujours et Jamais,
ta parole vient rejoindre les lunes du cœur
et ton œil bleu
d’orage rend le ciel à la terre.
Paul Celan, in Poésie-Gallimard
Je me souviens.
De la Bretagne qui danse comme une jeune mariée au son de la Grande Parade, de Lorient enrubanné, des guipures et de l’océan dentelé qui tangue au son des binious.
Des flûtiaux et des cornemuses, de l’âme celte qui m’enivre, des jambes levées sous les robes de crêpe et des verts irlandais ; des Canadiens qui boivent et de la lune qui rit, des roses trémières caressées par la joie et de mon fils si heureux de danser le quadrille.
D’un autre port, au bout du monde, où 173 personnes périront dans les explosions causées par l’incurie des hommes.
Du courage de ces passagers de l’improbable, quand des boys modernes rejouent le débarquement dans un Thalys sauvé de justesse de la barbarie. Quand un 21 août ressemble à une plage de Normandie.
Le Bleu ! c’est la vie du firmament(…)
Le Bleu ! c’est la vie des eaux-l’Océan
et tous les fleuves ses vassaux(…)
John Keats, Poèmes et poésies.
Je me souviens.
Du calme d’Angela Merkel annonçant qu’elle devenait la mère de l’Europe en ouvrant les bras de l’Allemagne aux réfugiés et Migrants.
D’une Mère Courage qui soudain fait du pays de l’Indicible celui de l’accueil, quand 430 000 personnes ont traversé la Méditerranée entre le 1er janvier et le 3 septembre 2015, et qu’une seule photo semble avoir retourné les opinions publiques…
Du corps de plomb du petit Aylan et des couleurs vives de ses vêtements, dormeur du val assassiné par toutes les guerres des hommes, à jamais bercé par les flots meurtriers de notre Méditerranée souillée.
De mon étonnement toujours renouvelé en cette rentrée de septembre, quand soudain chaque journée de cours me semble thalasso, tant c’est un bonheur que d’enseigner la langue de Goethe à ces enfants musiciens, surdoués et charmants, toute ouïe et en demande d’apprentissages : ma première année scolaire agréable dans mes errances de « TZR », sans trajets insupportables et sans stress pédagogique.
Il n’est d’action plus grande, ni hautaine, qu’au vaisseau de l’amour.
Saint-John Perse, Amers.
Je me souviens.
De ces pauvres gens morts noyés en voulant sauver une voiture quand des enfants de Migrants continuent, eux, en ce mois d’octobre, à n’être sauvés par personne…
Des hurlements d’Ankara, quand 102 personnes perdent la vie au pied de la Mosquée Bleue, le Bosphore rougi de tout ce sang versé.
De cette famille lilloise décimée par le surendettement, un Pater Familias ayant utilisé son droit de mort sur les siens, mais nous sommes tous coupables, nous, membres de cette odieuse société de surconsommation.
Du silence de ma cadette en cet anniversaire de notre rupture de cinq longues années, de sa frimousse enjouée et de son bonnet rouge lors de notre dernière rencontre, il y a un siècle, avant qu’elle ne rompe les ponts. Du petit bracelet de naissance qui dort dans ma trousse et ne me quitte jamais. De ma décision de vivre, malgré tout.
Argent ! Argent ! Argent ! Le fol argent céleste de l’illusion vociférant ! L’argent fait de rien ! Famine, suicide ! Argent de la faillite ! Argent de mort !
Allen Ginsberg, in Poètes d’aujourd’hui, Seghers.
Je me souviens.
« De nos larmes et de l’effroi, de nos rires assassinés en ce 13 novembre 2015, de mon incommensurable chagrin devant la liberté souillée.
De la peur défigurant les visages, de ces hurlements, de l’innocence conspuée au gré d’une terrasse.
De nos marches au silence bouleversant, de ces bougies qui veillent, de l’union sacrée du monde devant Paris martyrisée. »
De cette structure cyclique qui a mutilé la Ville Lumière, de notre sidération, de la peur de mes enfants et des larmes de mes élèves, de la chanson « Imagine » entonnée en pleurant.
De Bamako et Tunis endeuillées elles aussi, de nos désespérances devant tant de victimes, et puis la terre, n’oublions pas la terre, qui se lamente aussi.
De la COP 21 qui passe presque inaperçue au milieu de tous ces bains de sang.
Si tu mérites ton nom
Je te demanderai une chose,
« Oiseau de la capitale » :
La personne que j’aime
Vit-elle ou ne vit-elle plus ?
Ariwara no Narihira, 825-879, in Anthologie de la poésie japonaise classique.
Place du Capitole, 14 novembre 2015
Je me souviens.
Du visage grimaçant de la haine et de la barbarie qui heureusement ne s’affichera PAS dans le « camembert ».
De nos piètres victoires, de mon pays où des jeunes votent comme des vieux aigris, de ma République en danger.
De toutes ces mitraillettes à l’entrée des églises, des santons menacés par les « laïcards » et par les djihadistes, d’un Noël au balcon, comme sous les tropiques.
De ces sabres lasers prétendument rassembleurs, quand tous ces geeks pourraient se retrousser les manches, réfléchir et agir.
D’une partie de croquet dans un jardin baigné de lumière et de douceur un 26 décembre, les maillets et les boules étant ceux de mon enfance allemande, le regard bienveillant de nos quatre grands-parents comme posé sur nous, microcosme familial dans le macrocosme de l’Europe si fragile, du monde si vacillant, de l’Univers si mystérieux.
De nos espérances.
De nos forces.
De nos amours.
Je me souviens de 2015.
À la lumière de nos aïeux nous marchons.
Elle nous éclaire comme les étoiles de la nuit guidant le marcheur.
Al-Hutay’a, in Le Dîwân de la poésie arabe classique.
Enfin cette phrase, dédiée à tous ces disparus :
Je t’aimais. J’aimais ton visage de source raviné par l’orage et le chiffre de ton domaine enserrant mon baiser. (…) Aller me suffit. J’ai rapporté du désespoir un panier si petit, mon amour, qu’on a pu le tresser en osier.
Chaque fois que je descends du 16, je jette un coup d’œil au Monument aux Morts de l’avenue Camille Pujol, dont les discrètes mosaïques ornent la façade de l’école primaire…
Souvent, je ne vois rien, un peu courbée par une journée ordinaire, ou pressée de rentrer vers le calme de notre écrin de verdure de la Place Pinel. Mais parfois je prends le temps de conscientiser ce lieu de mémoire et de lire quelques noms, qui, soudain, quittent le marbre éternel et l’anonymat de l’Histoire…Une lecture silencieuse qui, entre un caddy chargé de cours ou de courses, un repas à préparer, des copies à corriger, un texte à écrire, des parents à appeler, se fait mémorielle, comme si cette seconde de lettres assemblées permettait la corporéité fugace d’un nom oublié depuis des lustres…
Hier, j’ai prêté une attention particulière à Pierre Montels, disparu le 20 août 1918, à Arthur Bourgail, tombé le 5 novembre, et aux huit autres noms dont les propriétaires ont été fauchés par la Grande Guerre dans les toutes dernières semaines de barbarie…Ces dix pauvres garçons, qui, par un clair matin d’été ou par une soirée embrumée d’octobre, si près de cette journée où un wagon devint symbole de paix retrouvée après l’armistice, ont succombé à quelques encablures de la délivrance, comme, bien des années plus tard, ma petite Anne disparut peu avant la libération du camp de Bergen-Belsen.
En Allemagne, justement, en cette année 1918, de tout jeunes gens tombèrent, eux aussi ; au hasard du net je trouve ce Philipp Süglein ou ce August Schmäling, âgés de 19 ans à peine…
Et je ne doute pas que des centaines de tirailleurs sénégalais et de combattants nord-africains soient tombés, de la même façon, dans les dernières heures des combats, puisque 63000 hommes avaient encore été recrutés en Afrique Occidentale pour la seule année 1918, malgré l’hécatombe du Chemin des Dames où certains « bataillons noirs » avaient pourtant perdu plus de trois-quarts de leurs effectifs…
Hier, me figeant un moment devant le Monument aux Morts de mon quartier, avant les commémorations officielles, je me la suis imaginée, la jeune fiancée de Pierre Montels, qui habitait peut-être une petite « Toulousaine » dans quelque village aux briques roses, effondrée de douleur en ce 11 novembre 1918, quand les cloches de l’église sonneront d’allégresse alors qu’elle hurlera sa douleur non tarie depuis l’été, quand le glas avait résonné pour Pierre…S’appelait-elle Augustine ? Ou Victorine, ou Marie-Louise ? Elle se souviendra longtemps de l’unique baiser échangé sous le pommier du verger de son père, quand le beau Pierre lui avait juré qu’il resterait en vie, avant que la boue ne recouvre son cadavre mutilé en quelque baie de Somme…
Aujourd’hui pense aussi à la mère de August Schmäling, à cette Allemande qui, si loin de notre Garonne, vivait dans cette jolie petite ville de cure de Bavière, à Brückenau, sans doute dans une maisonnette nichée dans un vallon, ou non loin du parc thermal…
Y avait-il joué, le petit August, dans ce magnifique parc, poussant un cerceau ou chevauchant un cheval de bois sous les tilleuls, quelques années à peine avant de mourir déchiqueté, le visage encore poupon et imberbe, par une baïonnette, dans les dernières semaines de la der des ders ?
Et le père de ce dernier tirailleur sénégalais mort avant l’armistice, je le vois, lui aussi, assis devant une case sous l’implacable soleil africain, fumant et palabrant et attendant en vain le retour de son grand gaillard aux yeux d’ébène, qui courait plus vite que les gazelles et qui avait la force du lion, ce grand et beau jeune homme dont il ne pourra jamais enterrer le corps selon les coutumes de son village et que sa mère pleurera en silence quand elle voudrait hurler sa colère contre « la France, mère patrie » qui a volé son fils…
Oui, chaque fois que je descends du bus, je lève les yeux vers tous ces noms gravés dans un hommage de pierre et je tente, par ma modeste imagination de conteuse, de leur redonner une existence, au-delà des livres d’histoire et des hommages officiels, à ces jeunes gens fauchés par les folies des hommes. Et quand j’entends parler de tombes de Poilus menacées de disparition, ou que discutent sur les ondes des pseudos spécialistes qui, pour d’obscures raisons économiques ou politiques, voudraient que ce 11 novembre ne soit plus un jour férié, je frémis.
Je frémis pour tous ces inconnus tombés avec deux trous rouges au côté droit, je frémis pour Barbara qui marche dans Brest souriante épanouie ravie ruisselante quand un jour tonnera cette pluie de fer de feu d’acier de sang, je frémis et maladroitement comme le Déserteur j’écris ce texte à défaut d’une lettre à un président, parce que comme tous les poètes j’ai envie de crier « quelle connerie la guerre », toutes les guerres, les guerres bleu horizon, les guerres de clan, les guerres qui ont transformé des enfants juifs en savon, les guerres puniques, les guerres de Cent ans, les guerres d’Indépendance, les guerres de Sécession, les guerres où tout récemment dans notre belle Europe de jeunes Ukrainiens ont été massacrés, les guerres où l’on éventre les femmes enceintes à la machette, les guerres où l’on décapite les moines et les enfants, les guerres où l’on fait exploser des Tours Jumelles et les guerres où l’on tue des dessinateurs et des touristes…
Je mélange tout ? Oui, sans doute, mais c’est bien d’enfants, de femmes et d’hommes dont il s’agit, et non pas de livres d’histoire. Toi, le jeune homme qui peut-être liras ce texte et qui, du fin fond de ton village d’Ardèche ou de ta cité grise et glauque, toi qui meurs d’envie d’aller en découdre avec de prétendus Infidèles et peut-être même d’aller égorger quelque soldat français dans une caserne, voire même de faire exploser un train où de belles jeunes filles partiraient en gloussant vers leurs vacances, demande-toi si tu n’as pas mieux à faire de ta vie que d’obéir à des ordres prétendument divins et d’aller servir de chair à canon, demande-toi si ta vie ne vaut pas mieux que d’être offerte en pâture à la barbarie…Pense à ces Pierre, à ces August dont je viens de te narrer la courte vie, pense à ces pommes qu’ils aimaient croquer, aux hirondelles qu’ils aimaient voir tournoyer sur leurs villages, aux bouches vermeilles des filles qu’ils aimaient embrasser, et pense à ta mère qui, lorsqu’elle t’a tenue dans ses bras au bout de longs mois d’impatience, quand ton premier souffle de vie a été comme un premier matin du monde, a caressé ta peau douce de nouveau-né en t’offrant tendrement à l’univers. Pense que les hommes, comme dit le poète, sont faits pour s’entendre, pour se comprendre et pour s’aimer…
Dans cette grotte humide et sombre, elle le tient, ce petit être étrange et vagissant, et le serre contre sa peau nue. Dehors soufflent les vents, dehors mugissent les bêtes, terribles et sanguinaires. Le feu n’existe pas, la seule chaleur reçue par ce nouveau-né sera la douce étreinte de sa mère. Et elle l’enveloppera aussi de sa voix, psalmodiant maladroitement des sons encore à mi-chemin entre le grognement animal et le chant ; ce sera guttural et tendre, et la mère bercera instinctivement son petit d’homme, pour l’apaiser.
Dans la belle villa romaine, une patricienne se détend. L’implacable soleil de l’Apulie darde ses rayons sur les cyprès qui semblent veiller en antichambre des Dieux. La matrone a organisé toutes les activités domestiques et porte à présent son dernier-né contre elle. Elle a soulevé sa tunique et lui donne ce lait matriciel si précieux, et ce faisant elle chantonne un air ancien, où il est question de collines et de louves, de combats et de victoires, qui fera de son beau petit garçon un citoyen courageux.
L’Empire du milieu est comme un océan de bruits et de fureurs, mais dans l’étroite jonque qui tangue sur le long fleuve jaune règne une atmosphère de paix. La jeune maman a enfin terminé la vente de ses épices, elle a mangé quelques poignées de riz et a ouvert ses bras à sa fillette emmaillotée. Elle sourit à son trésor qu’elle a réussi à sauver de l’infanticide en offrant le double de sa dot à son époux…Puis elle berce la fillette d’un bras, tandis que de l’autre elle dirige habilement la frêle embarcation dans les méandres du fleuve. Elle chante une mélodieuse rengaine, lancinante et amusante, où elle promet de toujours protéger sa fillette du monde.
La nourrice sourit à l’enfançon du roi. Le palais tout miroitant de glaces rivalise de beauté avec les jardins à la Française où gazouillent les jets-d’eaux. Des courtisanes s’égayent parmi les allées de buis, telles des volées de moineaux, soulevant leurs crinolines en pouffant de rire, tandis que la Favorite s’avance au bras du souverain. Nul ne s’intéresse vraiment au descendant royal, si malingre et maladif que ses parents eux-mêmes l’ont presque abandonné, mais la nourrice, après l’avoir abreuvé de son mieux d’un lait salvateur, le soulève vers l’astre dont s’inspire son père et le fait tournoyer en chantonnant qu’un jour lui aussi fera feux d’artifices. Elle chante et le berce, et c’est tout un peuple qui, encore, aime son roi.
La poétesse a posé le fin pinceau qui vient de dessiner la belle arabesque d’une fleur de cerisier. Elle a délicatement fouetté le thé dans le petit bol de terre, agenouillée dans son magnifique kimono de soie rouge, son chignon d’ébène piqué de longues épingles de corne, son teint d’albâtre aussi pur que la neige qui ourle le Mont Fuji. Elle ne sait pas encore que dans quelques minutes un tsunami va balayer des millénaires de tradition, emportant sa maison comme un fétu de paye, tandis que la centrale déversera son poison vers les hommes à nouveau irradiés. Quand la vague arrivera, elle serrera ses jumeaux tout contre elle, car elle était en train de leur chantonner une superbe berceuse, tendre comme les pétales des cerisiers en fleurs, délicate comme le tourbillon du thé vert, apaisante comme la forêt où jaillissent les sources. Son chant d’amour avant la vague de mort, plein de beauté et d’allégresse.
Dans le baraquement sinistre, puant la mort, la femme offre un sein émacié au petit visage bleui de froid. L’appel du matin va bientôt résonner des aboiements mortels, et elle sait qu’elle fera partie de la prochaine cohorte des damnés, celle qui ira, d’un pas soumis, vers les âcres fumées. Elle chante, Sarah, elle chante le pays du lait et du miel, et les toques fourrées de son village, elle chante les papillotes et la carpe farcie, les yeux noirs de son Yankel et le violon de son père, elle chante en berçant son enfant déjà mort, qu’elle a elle-même étranglé aux premières lueurs d’une aube aussi morte que les millions de disparus.
Dans la case assoupie par le silence, la mère est seule avec son nouveau-né. Elle est revenue de la capitale pour enterrer son père et s’étonne de ne plus entendre les klaxons et les rires. Ici, les seules taches de couleur sont les boubous des femmes, le temps semble s’être figé dans une Afrique pourtant si mouvementée. La femme fait habilement basculer le petit corps souple de son dos vers son sein, et elle sourit en voyant les petites billes sombres la regarder en riant. Elle porte l’enfant vers la lumière, vers ce village calme, enfin pacifié, et psalmodie une belle mélopée où il est question de lions qui pardonnent aux gazelles.
Un enfant dort, seul dans un berceau. Sa chambre est équipée de toutes les nouvelles technologies connectées, un baby phone le relie au salon de ses parents, un Ipod est posé sur la commode, près de la table à langer rutilante, tandis qu’un casque léger entoure sa tête où palpite une fontanelle bombée.
Une berceuse chante à ses oreilles fermées, des airs dans une langue inconnue, peut-être en anglais, ou même en chinois.
Certes, on lui parle et le change et on le nourrit et on l’aime et on l’éveille en lui faisant écouter Mozart et en lui parlant en anglais.
Mais souvent il est seul. La nuit, lorsqu’il a peur et faim et froid. Il réclame le corps tendre de sa mère et sa voix apaisante, mais elle a appris qu’il ne faut pas dormir avec son enfant. Le jour, entre les tétées qui sont en fait des biberons savamment dosés. Bientôt il sera seul avec d’autres enfants chez une nounou, puis, un jour, tout seul, dans la cour de l’école. Il sera entouré de technologies ultra-perfectionnées et d’adultes spécialisés dans ce que la société nomme « l’éducation », mais il aura, de longues années durant, été privé de ce lien ontologique qui, de tous temps, dans toutes les civilisations, a relié les nourrissons à leur mère lorsqu’elles bercent leurs enfants en chantant.
Personne ne l’aura bercé longuement, en d’interminables nuits où il aura eu mal aux dents ou au ventre. Personne ne lui aura chanté les chansons de son peuple, ce chant des hommes qui, de tous temps pourtant, ont chanté pour leurs enfants. Peut-être un jour d’ailleurs vivra-t-il, à quelques mois à peine, dans deux maisons, et deux Ipod veilleront alors sur son sommeil toujours aussi solitaire.
Un jour, un psychiatre bienveillant lui parlera d’abandonnisme et de frustrations, avant de lui faire une longue ordonnance.
Jamais ses parents ne lui auront chanté de berceuses. Puisque aujourd’hui, le 30 octobre 2015, une étude révèle que 10% des nourrissons s’endorment, seuls, avec un casque sur les oreilles.
Comme tout prof qui se respecte, qu’il pleuve ou qu’il vente, et même au cœur des vacances de Toussaint, mon premier geste fraîcheur du jeudi matin est la consultation du Saint Graal ; j’ai nommé le BO. Oui, comme d’autres font du yoga, regardent leur messagerie ou écoutent France Info, nous, les profs, espérons toujours, même à la veille de la retraite, dénicher l’info du siècle dans cette Bible devenue numérique ; un poste qui se libèrerait au lycée français de NY, celui où nous avions failli enseigner à 25 ans, ou notre auteur fétiche qui serait mis au programme de l’agreg, ou encore un pote de fac qui deviendrait IPR…
Ce matin, toutefois, les bras m’en sont tombés avant même ma correction de copies du jour… Sous mes yeux dessillés par l’étonnement se dessina soudain une bien étrange « Carte des langues vivantes ». En effet, même avant mon litre de thé vert, j’ai eu la finesse de remarquer que cette « carte » ne reposait pas sur une « carte » réelle, j’ai nommé ces bonnes vieilles cartes, pêle-mêle d’état-major, de France, du monde, du ciel, puisqu’elle est entièrement constituée non pas de reliefs, de villes, de frontières, de pictogrammes, mais simplement de mots et de phrases.
Chouette, me suis-je dit en mon for intérieur, vous savez, celui qui a toujours été nul en coloriage : not’Cheffe a compris que l’interdisciplinarité passait aussi par l’allègement des programmes. Voilà qu’elle nous propose des cartes sans géo, puisque après tout, nous sommes nombreux à avoir compris sa réforme comme l’annonce d’un collège sans latin, sans allemand…
Intriguée, j’ai tout de même pris le temps de fouetter un matcha latte en beurrant mon pain sans gluten, avant de revenir découvrir à quelle sauce j’allais être croquée, malgré mon statut de presque Mère-Grand, par le Loup de la Réforme…
Bon, ça commence soft, après le bla-bla habituel, avec même un clin d’œil appuyé vers ce qui est, somme toute, déjà en place depuis des décennies, comme la possibilité d’apprendre des langues diverses et variées, hors des quatre piliers de base le plus souvent enseignés…
« Ainsi, la carte des langues permet d’impulser une politique linguistique cohérente et diversifiée. Elle conforte l’enseignement des quatre langues les plus enseignées (anglais, allemand, espagnol et italien) et encourage le développement des autres langues à plus faible diffusion dans notre système scolaire : arabe, chinois, grec moderne, hébreu, japonais, langues scandinaves, néerlandais, polonais, portugais, russe et turc. »
Vous me direz que rares sont les élèves à choisir le polonais, hormis ceux qui sont peut-être désireux de se lancer plus tard dans un commerce de Vodka, – et puis pourquoi le polonais et pas le roumain ou le serbo-croate ? Il est grand le mystère de l’EN… Mais j’ai connu, anecdote estampillée TZR, un chef d’et’ qui envoyait ses élèves en stage « en Pologne, parce que c’est un peu comme l’Allemagne, ils parleront aussi allemand en Pologne », sic… Bref, passons. Peut-être qu’un des membres de la commission ayant réfléchi à ce sujet est un lointain cousin de Valesa ou de Karol Wojtyła…
Vient ensuite le laïus connu de l’enseignement si important des langues régionales…
« La carte des langues prend en compte l’enseignement des langues vivantes régionales, qui reste régi par la circulaire n° 2001-166 du 5 septembre 2001 sur le développement de l’enseignement des langues et cultures régionales à l’école, au collège et au lycée… »
Ce n’est pas moi qui vais cracher dans la soupe régionale, après les jours de rêve passés l’été dernier à couvrir le Festival Interceltique pour ce blog…C’est simple, je ne peux plus manger de beurre salé sans entendre du biniou et suis devenue plus bretonne que les Chouans. Par contre, entendre les stations de métro annoncées en occitan dans le métro me fait toujours rougir de honte, surtout quand je vois l’œil hagard des rares touristes et le regard gêné de mes concitoyens…Bref, passons. Tout le monde sait la haute importance que revêt l’occitan dans un CV, lorsque l’on brigue une place chez Airbus ou un stage à UCLA…
C’est la suite qui vaut son pesant d’or :
« Dès le CP, il convient de proposer un choix de langues vivantes étrangères autres que l’anglais. Cette diversité doit bénéficier en particulier à l’enseignement de l’allemand.
L’enseignement de langues vivantes étrangères et régionales est dispensé par des professeurs des écoles ayant les compétences requises, par des professeurs du second degré volontaires ou par des assistants de langues vivantes étrangères et d’autres locuteurs natifs.
Par ailleurs, conformément à la Charte de qualité franco-allemande pour les écoles maternelles bilingues signée le 22 janvier 2013, un réseau d’écoles maternelles a été mis en place depuis la rentrée 2014. Il a vocation à favoriser les échanges entre les écoles et les structures allemandes équivalentes ainsi que les échanges interacadémiques. Les écoles maternelles bilingues sont encouragées à rejoindre ce réseau. »
Ce matin, donc, j’ai appris avec joie qu’il existait un réseau d’écoles maternelles bilingues, et qu’on nous l’avait caché. Me voilà donc à fredonner du Pharell Williams en tartinant mon Rübenkraut – divinissime confiture allemande trouvée chez http://www.heimat-de.fr/index.php/fr/-, toute heureuse à l’idée que, sur le modèle des « Calandreta », nos écoles bilingues en occitan, l’hexagone allait peut-être bientôt se peupler de…, voyons, comment pourrions-nous les nommer, de « Bochinettes », « Teutonnettes », « Bayernettes », « Merkelettes » ??? Mais ma joie fut de courte durée, lorsque je me souvins, malgré la cruelle absence de référent pictural, du terme « carte »…Bon sang mais c’est bien sûr, ces métissages-là seraient sans doute réservés aux régions jouxtant la ligne Maginot…. Aussitôt, les images d’Epinal d’enfants blonds de Göttingen jouant au cerceau avec Marius et Jeannette s’évaporèrent, comme les effluves de mon thé fumant…
Je séchai cependant bien vite mes larmes en lisant cet incroyable présent de narration, ou plutôt de déclaration, pour un peu, je me serais crue chez les Chtis et les Marseillais qui, eux aussi, ne semblent dominer que ce temps-là : « L’enseignement EST dispensé par des professeurs du second degré volontaires » !! Alors là, je peux vous assurer que c’est fort de café ! 20 ans que je suis TZR, 20 ans que je demande à enseigner en primaire, justement pour faire remonter la courbe descendante des effectifs, 20 ans que le Rectorat oppose son droit de véto en affirmant que cet enseignement est dévolu…aux professeurs des écoles (lesquels n’ayant souvent PAS fait d’allemand, etc etc, pas besoin de vous faire un dessin.) Bref, passons.
« L’article 39 de la loi du 8 juillet 2013 d’orientation et de programmation pour la refondation de l’École de la République rappelle en outre la nécessité d’assurer une continuité des apprentissages entre le primaire et le collège. L’article 8 de l’arrêté du 19 mai 2015 relatif à l’organisation des enseignements dans les classes de collège prévoit que les élèves qui ont bénéficié de l’enseignement d’une langue vivante étrangère autre que l’anglais ou d’une langue régionale à l’école élémentaire peuvent se voir proposer, en plus de la poursuite de l’apprentissage de cette langue, de commencer l’anglais dès la classe de sixième. Le cas échéant, une dotation horaire spécifique peut être attribuée à cette fin. Tout élève ayant étudié à l’école primaire une langue vivante étrangère ou régionale autre que l’anglais peut par conséquent poursuivre l’apprentissage de cette langue en classe bilangue. Il en est de même pour les élèves ayant suivi un enseignement de langues et cultures d’origine (Elco) et qui pourront attester du niveau A1 à la fin de l’école élémentaire.
À compter de la rentrée 2016, l’enseignement de la LV2 débute en classe de cinquième. De ce point de vue, il convient de proposer un choix varié de langues vivantes aux élèves afin de garantir une diversité linguistique. Cette offre de langues au collège, définie dans le cadre de la carte académique des langues, prend en compte à la fois l’offre proposée aux élèves du primaire, l’offre proposée par les lycées généraux, technologiques et professionnels et les différents dispositifs offerts par ces lycées (sections européennes, sections internationales, sections binationales : Abibac, Bachibac, Esabac). »
Soit je suis débile et j’ai fait grève et manifesté pour rien, soit NVB a reculé. Va falloir qu’on m’explique. Car nous qui avons tempêté, écume aux lèvres, contre la suppression des bilangues, nous lisons soudain que ces dernières « pourront être maintenues », mais…dans des cas bien précis, c’est-à-dire lorsque les élèves auront bien appris une autre langue que l’anglais au primaire.
J’en appelai à mon ami Wiki pour vérifier une notion…
SOPHISTES : « Leurs détracteurs (dont le plus célèbre fut Platon) estiment que, n’ayant en vue que la persuasion d’un auditoire, que ce soit dans les assemblées politiques ou lors des procès en justice, les sophistes développent des raisonnements dont le but est uniquement l’efficacité persuasive, et non la vérité, et qui à ce titre contiennent souvent des vices logiques, bien qu’ils paraissent à première vue cohérents : des « sophismes ». Les sophistes ne s’embarrassaient pas de considérations quant à l’éthique, à la justice ou à la vérité. »
Sophiste, oui, voilà le mot qui me vint à l’esprit tandis que je me servais un autre verre de jus d’orange, tentant de décrypter l’impossible nœud gordien de cette pseudo promesse de vente outre-rhénane…Car si je me base sur ma seule académie d’origine, celle que traverse nonchalamment Garonne, hormis un village aveyronnais dont l’IPR nous a dit qu’il résistait tel un village gaulois, avec je ne sais combien d’écoliers apprenant la langue de Goethe, ici, c’est bien le désert des Tartares ; Gers, Tarn, Lot…voilà des départements où plus aucun élève de primaire ne chante l’alphabet de Mozart en mangeant des bretzels…
Bref, passons. Je vous épargne la suite, qui concerne la prétendue non suppression des Abibacs et autres joyeusetés européennes, et les descriptions de tout ce qui est déjà existant par rapport au lycée et qui évite soigneusement l’essentiel, c’est-à dire la vérité par rapport aux dotations horaires misérables de l’enseignement des langues en France, qui fait de nos lycéens la risée du monde, qu’ils tentent de draguer sur une plage, de passer un entretien en anglais ou, un jour, de faire de la politique…
Je vous épargne le don de joyeux avènement promis par la mise en place de la réforme, les réunions et autres stages où nous discuterons au lieu de travailler.
Je vous épargne l’annonce d’une « Semaine des langues », puisque nous, vaillants germanistes, organisons déjà depuis des lustres une semaine franco-allemande pour commémorer le traité de l’Élysée, une chouette semaine en janvier où les germanistes parlent aux germanistes et prêchent depuis des décennies dans le vide en brassant beaucoup d’énergie bi nationale, faute de réelle campagne de communication menée à l’échelle gouvernementale et relayée par des moyens modernes.
Et j’attends avec une impatience non dissimulée la suite des festivités :
Une carte du latin, avec des descriptifs spartiates des programmes à suivre par ceux qui vont mourir et salueront néanmoins César avec dignité ?
Ma sœurette et moi nous appelons chaque semaine, et, chaque semaine, elle me demande si des réfugiés sont arrivés à Toulouse.
Ma sœur vit de l’autre côté du Rhin, vous savez, en Allemagne, ce pays qui va accueillir 800 000 Migrants et réfugiés.
Et qui en a déjà accueilli énormément, ces dernières années, et surtout ces dernières semaines, au grand dam de l’extrême-droite qui claironne en vain ses thèses de repli nationaliste devant une Angela inflexible.
À Toulouse, j’ai beau chercher, je ne vois pas l’ombre d’un Migrant ; nous avons nos « quartiers » colorés et agités, nos Roms qui mendient au Capitole, nos bourgeois qui maugréent, mais même lorsque j’ai appelé des associations, en été, pour donner des livres, on m’a bien dit que seules quelques familles tchétchènes profiteraient de mes dons, et que « les enfants, de toutes manières, ne seraient pas intéressés par la Comtesse de Ségur »…
C’est étrange, non, ces nuages de Migrants qui s’arrêtent à la frontière, comme le nuage radioactif de Tchernobyl ?…J’avoue avoir un peu de mal à comprendre le concept, surtout après le beau discours fraternel de Manuel, ce soir, en clôture des Socialofolies de La Rochelle…
Quand je regarde les infos teutonnes, comme tout prof d’allemand qui se respecte, j’en reste pantoise : les réfugiés et Migrants sont partout, dans les villes moyennes comme dans les grandes métropoles…La mouvance nationaliste Pegida s’agite et vocifère, tandis que des citoyens au grand cœur ont organisé samedi une fête d’accueil dans la ville de Heidenau, qui, je l’avoue, m’aurait presque émue aux larmes…
Voir ces enfants blonds de Heidenau fraterniser avec les petits Syriens aux yeux de braise, et les ménagères apporter de gros gâteaux tandis que les hommes jouaient au foot m’a renvoyé directement à cette autre image, terrifiante, de villageois obligés par les autorités alliées de visiter un camp, juste après la libération…
Oui, l’Allemagne est guérie, cette scène cathartique de fraternisation nous le prouve et nous fait honte, à nous, franchouillards et reclus, tout taiseux dans nos provinces, faisant mine de ne pas voir l’horreur des ventres gonflés d’eau des enfants noyés ou celle des visages blêmes des femmes mortes étouffées dans le camion autrichien…
J’attends. J’attends de voir ma Ville Rose accueillir les damnés de la terre qui, ce me semble, n’ont pas de droit d’asile ici, en terre de France.
Je suis heureuse d’avoir lu dans le Monde du 17 juin 2015 que le rêve de Daniel Barenboïm et de l’Orchestre du divan d’Orient et d’Occident allait devenir une réalité encore plus concrète, avec la naissance de la Daniel Barenboim Stiftung à Berlin! Et la conclusion de ma nouvelle, que je situais le 24 juin 2015, était joliment prémonitoire!
L’avion se posa sur la piste brûlante, et Nour serra la main se son époux en souriant. Dans quelques heures, elle jouerait dans la bande de Gaza, en compagnie des autres membres de l’Orchestre pour la Paix, cet ensemble composé de musiciens juifs et arabes. Les jumeaux Sarah et Farid étaient restés à la cité, et regarderaient la rediffusion du concert avec leurs deux grands-mères, puisqu’Esther faisait officiellement partie de la famille. Ahmed ne dirait rien, mais Nour savait qu’une larme de fierté coulerait dans son cœur. Et que tard dans la nuit, peut-être vers 4 h30, un peu avant la prière, il écouterait, encore et encore, les Nocturnes que sa fille avait enregistrés avec l’orchestre. »
Elle osait à peine respirer. Par chance, le lourd tapis du couloir amortissait ses pas. En passant devant la chambre de ses parents, elle entendit le souffle lourd de son père, cette respiration hachée par le labeur. Arrivée devant la porte d’entrée, elle déverrouilla un à un les trois loquets ; année après année, elle avait apprivoisé ces serrures, crochetant son propre logis…
Pieds-nus, elle se faufila sur le sol bétonné de la coursive, avant de pousser la porte de l’appartement d’en face. Elle regarda sa montre ; parfait, elle était à l’heure : exactement 4 heures 30 du matin.
Huit ans. Huit ans déjà que Nour se levait, pratiquement toutes les nuits, à 4 heures 25. Elle n’avait même plus besoin de réveil, réglée comme une horloge, sautant de son lit nuit après nuit, quelle que soit la fatigue accumulée durant la journée. Sa lourde tresse de petite collégienne avait cédé la place à une opulente chevelure auburn, coiffée à la diable ; ses yeux de princesse de l’Atlas s’étaient ourlés de khôl ; les rondeurs de l’enfance avaient disparu. Esther l’attendait, enveloppée dans son sempiternel peignoir rose, un bol de thé fumant à la main. Elles s’enlacèrent.
Comment va mon rossignol ce matin ? Pas trop fatiguée ?
J’ai fini la dissert sur Kant…je me suis couchée à une heure…
Ma gazelle, tu es meshugge, majnouna !!! Tu vas t’épuiser !
Nour éclata de rire en entendant sa vieille amie employer, comme à son habitude, ce mélange de yiddish et d’arabe. Ici, à la cité, c’était Babel, et, si les bandes s’entretuaient parfois pour un kilo d’herbe volée, les adultes, eux, avaient fini par fraterniser.
Puis elle souleva le couvercle du Steinway, caressa les touches, inspira profondément et s’élança, comme une enfant qui court vers sa mère. La musique lui tendait les bras. Et les premières notes des Nocturnes, le morceau qu’elle répétait pour l’audition de fin d’année, s’élevèrent dans la nuit, se heurtant aux murs capitonnés du salon d’Esther, prisonniers de cet intime, mais garants de la liberté d’expression de Nour. Car la jeune femme ne pouvait jouer qu’en secret, protégée dans l’alcôve bienveillante de sa voisine, sous l’œil aveugle de la cité endormie.
12 juin 2011.
La petite cuisine sentait le thé à la menthe et l’amlou, cette pâte d’amandes et de miel au parfum ensoleillé. Fatima, la maman de Nour, fabriquait des pâtisseries pour les grandes surfaces de la cité.
Nour, ma fille, prends encore un peu de thé !
Maman, tu sais bien que je ne peux rien avaler le matin…Allez, je file au métro, j’ai une colle de français. A ce soir !
Va, ma fille, et fais attention à toi !
Nour dévalait déjà les escaliers quatre à quatre. Le vieil ascenseur était en panne, une fois de plus. Devant la barre HLM, la cité s’éveillait, radieuse sous le soleil toulousain, malgré les carcasses calcinées, les canettes abandonnées et les papiers gras. Sous un ciel inondé d’hirondelles, le lac de la Reynerie miroitait. Un court instant, Nour s’imagina être sur une plage tunisienne…
La rame bondée se frayait un chemin à travers la ville rose. Assise sur un strapontin, la jeune fille pianotait, inlassablement, sur ses genoux. Il ne restait que quinze jours avant l’audition, et à peine dix avant le concert aux Jacobins…Nour savait que sa vie entière se jouerait, là, en quelques heures, en quelques minutes, lorsque ses notes deviendraient, ou pas, un passeport pour une nouvelle liberté. Elle songea à ses cousins de Tunisie, aux cris et aux morts, mais aussi aux extases de la liberté retrouvée. Elle se sentait, elle aussi, dépositaire d’une révolution.
Elle revit la petite fille aux joues rondes, et David, son voisin et ami, le petit fils d’Esther. Tout étoilés de sueur, les deux enfants étaient montés boire un peu de jus de grenade ; en se régalant, Nour avait écouté jouer la vieille dame, et avait immédiatement compris que cette eau là la désaltèrerait à jamais. En un instant, elle était tombée amoureuse de la musique et du piano, tout comme elle l’était déjà de David, depuis sa plus tendre enfance, depuis ces longues vacances que le petit parisien passait chez Esther, lorsque ses parents, concertistes, partaient en tournée.
Ce jour là, Nour et sa voisine avaient scellé un pacte, malgré leur grande différence d’âge, malgré les luttes fratricides qui opposaient leurs peuples ; la musique les fit sœurs de sang. Mais ce pacte devint rapidement une alliance de l’ombre. Nour avait encore en mémoire les hurlements de son père lorsqu’il avait découvert cette arche de l’Alliance. En se rendant compte que sa fille passait désormais plus de temps chez leur voisine juive qu’à aider sa mère en cuisine, il était sorti de ses gonds et avait menacé l’enfant d’un exil au « bled » et d’un mariage arrangé.
Ce jour là, la musique de Nour perdit la vue. Elle devint l’Helen Keller de sa cité, une Helen Keller inversée, à qui la nuit, mystérieusement, rendait soudain la parole, la vue, l’ouïe, tous ces sens en kaléidoscope de beauté, restitués chaque matin à 4 h30…Affectueusement, Esther nommait sa jeune amie « ma princesse aux mille et une notes ». Car comme Shéhérazade, qui racontait chaque soir une histoire à son sultan pour avoir la vie sauve, Nour jouait pour sa vie. Certes, en cachette, dans l’opacité du monde cloîtré de l’appartement d’Esther, mais avec l’intime conviction que seules ces respirations là la maintenaient en vie, lui donnaient la force d’affronter son quotidien.
Car il lui en avait fallu, de la volonté, à la petite collégienne de banlieue, pour se hisser jusqu’en hypokhâgne, pour échapper aux terribles statistiques d’une société où la plupart de ses camarades, aujourd’hui, étaient soit déjà mariées au bled, soit en CAP de coiffure, quand elles ne restaient pas des journées entières à traîner, désœuvrées, sur les bancs de la cité. Nour avait même été pressentie par le proviseur du lycée du Mirail pour intégrer l’une de ces classes préparatoires spéciales « banlieues », mais elle avait préféré rester auprès des ses siens et fréquentait le prestigieux lycée Fermat, tout en suivant, là aussi, dans le plus grand secret, un cursus parfait au conservatoire de région. Et il semblait, aux dires de ses professeurs, et d’Esther qui la faisait répéter chaque nuit, que l’épure de son talent s’affinait au fil des ans.
Sa seule tristesse était ce terrible secret, qu’elle aurait tant voulu partager avec les êtres qui lui étaient les plus chers. Mais elle ne pouvait s’épanouir pleinement que durant ces heures nocturnes où ses notes se libéraient, comme ces fleurs dont le merveilleux parfum ne s’exhale qu’après le couchant…Oui, Nour était une Belle de nuit.
14 juin 2011
La classe retenait son souffle. La plupart des étudiants avaient les yeux rougis, car ils venaient juste d’entendre le texte de Salim, racontant la mort de son frère Abdel, un journaliste, lors des émeutes qui avaient ébranlé l’Egypte. Le concours était passé, et c’était par pur plaisir que les étudiants se réunissaient, en attendant les résultats de Normale. Ce jour là, les professeurs de langue étaient à l’honneur, et les élèves parlaient des ponts entre les peuples, des langues qui se font passerelles, des libertés.
Nour lisait le texte qu’elle avait préparé pour son professeur de chinois. Mademoiselle Li Wong pleurait doucement, se demandant par quelle grâce cette jeune Française pouvait percevoir les méandres de l’histoire de son peuple. Mais elle devinait. Elle devinait que ce matin là, la Garonne confluait avec le Yang Tsé, et que Nour, si elle réussissait son concours, irait bien plus loin que le café de Flore. Car la jeune littéraire ne se contenterait pas d’écrire….Nour lisait son texte « Liberté, je joue ton nom ».
L’air d’été bruissait de lumière. Des notes cristallines s’élevaient depuis le vantail de la petite chapelle de pierres blanches humblement dressée au milieu de ce pré tourangeau. Les Variations Goldberg de Bach semblaient se fondre au ciel d’azur et aux parfums estivaux. Les spectateurs, bien trop nombreux pour la modeste nef, couchés dans l’herbe, fermaient les yeux, bercés par la musique des anges.
Dans la douce pénombre, accueillie et protégée par les solides murs de pierre, la jeune pianiste jouait, les yeux fermés, cette partition qui l’avait à la fois hantée et soutenue de si longues années. Les images d’un autre temps se bousculaient dans sa tête. C’était la première fois qu’un public, à nouveau, l’entendait jouer. Elle devait se souvenir, une dernière fois, pour ne jamais oublier ceux qui n’étaient pas revenus. Elle jouait pour eux, et aussi pour l’insouciante petite fille qu’elle avait été, dont les yeux graves et le cœur pur avait rencontré, dans son pays du soleil levant, cette musique baroque qui s’était faite arc-en-ciel, alliance entre l’occident et l’orient, pont culturel, avant d’être brisée par les diktats insensés du Grand Timonier…
Des heures. Des jours. Des nuits. Des siècles. Au début de sa détention dans les geôles politiques chinoises, Zhu Xia Mei était arrivée à conserver une notion du temps, grâce au rapide de Shanghai qu’elle entendait siffler chaque soir, mais depuis son transfert dans ce qu’elle supposait être les confins de la Mongolie, elle avait perdu même ce dernier repère. Elle gisait, ce matin là, au milieu d’une mare de sang. Elle était à présent bien loin du pays de l’ici bas. Sa sœur de cœur avait été tuée là, sous ses yeux, dans une infinie cruauté, et Mei entendait encore les affres de ses hurlements et les suppliques adressées à leurs tortionnaires. Elle n’avait plus qu’une envie : partir, mourir, elle aussi, fuir cette épouvante sans nom, les coups, leshumiliations, cette déshumanisation qui avait fait d’elle, la jeune pianiste de renom, la belle jeune fille cultivée et lettrée, l’insouciante amoureuse des vents et des rêves, une bête apeurée, terrifiée, un squelette sans nom ni visage, qui, dans ses rares moments de lucidité, elle le savait, ressemblait à ces poètes juifs assassinés, à ces êtres englués dans la nuit et le brouillard, dont son professeur d’histoire française lui avait si bien expliqué l’atroce destin. Eluard lui revint soudain en mémoire.
« L’idée qu’il existait encore
Lui brûlait le sang aux poignets »
C’est ce que dit le condamné à mort dans « Avis »
Et Mei se récita intérieurement ce poème, les yeux mi clos. Elle se souvint du vers suivant,
«C’est tout au fond de cette horreur
Qu’il a commencé à sourire… »
Mei n’était plus dans sa geôle sordide. Elle n’entendait plus les chaînes des forçats, les gémissements des accouchées à qui l’on avait arraché leurs nouveaux nés, les rires gras et les insultes des gardiens si fiers de leurs humiliations. Mei était à nouveau cette petite écolière aux nattes sages, si pleine d’espérances et d’envies, qui ne vivait que pour la musique et la poésie. Mei était à nouveau cette adolescente passionnée de baroque et de littérature française, la plus brillante de sa promotion, toute entière bercée par la beauté du monde. A quatorze ans, elle avait fait la connaissance de Johann Gottlieb Goldberg, ce jeune prodige du clavecin qui avait enchanté le grand Kantor de Leipzig en jouant ses divines arias. Mei et Gottlieb avaient le même âge, et les quelques siècles qui les séparaient n’avaient guère d’importance. Leurs deux prénoms signifiaient « bénis des Dieux », et la jeune pianiste faisait l’admiration de publics immenses en interprétant ces Variations Goldberg qui, pour un soir, reliaient la Grande Muraille au Rhin. On l’avait surnommée la « Lorelei chinoise », elle, la petite nixe du Yang Tsé, et c’est justement cette sublime alchimie entre l’âme et la culture qui avait provoqué la hargne des dirigeants à son encontre.
Elle se redresse, relève la tête, et, elle aussi, du fond de son horreur, commence à sourire. Non, elle ne mourrait pas. Elle sortirait de ce camp, de cette pénombre pestilentielle, elle témoignerait de ces abjections. Et, surtout, elle jouerait à nouveau. Il lui semble entendre toutes ces voix chères qui s’étaient tues depuis longtemps, comme dans un rêve familier. Sa maman qui lui chantait des comptines au-dessus de son berceau de jonc tressé ; les psalmodies des bonzes qui murmuraient d’apaisantes litanies dans la douceur des encens ; son vieux professeur de piano, Monsieur Tran, dont la rigueur lui avait ouvert les libertés infinies de la création.
Elle n’est plus dans ce camp de Mongolie, elle n’est plus prisonnière de la folie des hommes. En un instant, elle abroge elle-même sa peine, elle brise ses chaînes et s’évade. Elle décide d’un soleil resplendissant et d’étoiles multicolores, elle se fait démiurge, et rejoint son camarade à quatre mains, bien loin des folies communautaires et des chasses aux sorcières contre l’esprit. Zhu Xia Mei décide de vivre, et, surtout, de jouer de la musique, et, ce faisant, de parcourir le monde comme si elle en était particule élémentaire et non plus privée
Elle joue. Des heures. Des jours. Des nuits. Des siècles. Sonates, arias, concertos, cantates, elle se fait femme-orchestre, symphonie d’un nouveau monde, libérant les notes de leur gangue de mort, explorant l’infini. Ses doigts martèlent la terre nue de son cachot, la pierre rêche des murs, l’argile sèche des briques qu’elle devait transporter. La nixe du Yang Tsé façonne les notes de sa poigne de fée, indifférente aux aboiements des gardiens, aux privations, aux abjections.
Et ce sont les Variations Goldberg qui l’aident à survivre, à relever l’âme, à garder le cœur haut et l’espérance folle. Lorsqu’elle joue les douces arias du vieux Jean Sébastien, elle n’est plus au fond de son enfer, mais elle vogue au-delà du Rhin, au-dessus des sombres forêts de sapins de Thuringe. Du pays des musiciens et des philosophes, qui avait engendré l’horreur, elle ne garde que la beauté, elle devient gardienne de l’âme allemande, doublement rebelle face à tous les fascismes de l’humanité, elle devient ambassadrice d’une paix qui ne peut qu’aboutir. Elle parcourt toujours et encore les méandres de sa mémoire, révélant chaque variation à son souvenir, aiguisant les silences, fuselant les béances. Du néant surgit un être de lumière. Zhu xia Mei, petit papillon aveugle, se cogne à toutes les vitres de son ciel plombé, mais résiste, et répète, inlassablement, cette musique muette. Ces Variations qui n’étaient, au départ, que douce récréation pour un musicien presque fatigué, elle en fait une re-création, une genèse, elle en renaît, intacte, purifiée, libérée.
Les dernières notes s’estompaient dans l’azur tourangeau, tournoyant dans le ciel comme des hirondelles ivres de printemps. Le public, fasciné, se relevait, étourdi, ébloui d’infini. La jeune femme apparut dans le vantail de la chapelle, telle une jeune mariée, portée par l’amour et le rêve, par son amour pour la musique et par cette foi inéluctable dans la beauté du monde. Elle salua son public et s’inclina cérémonieusement devant lui, avant de laisser éclater son bonheur simple. « Que ma joie demeure… », écrivait Jean Sébastien.
18 juin 2011.
Les élèves de la classe de Monsieur Leduc devaient ce jour visiter le musée de la Résistance et de la Déportation. Nour avait insisté pour qu’Esther leur serve de guide. Cette année là, la poésie de la Shoah était au programme du concours, et la jeune fille n’avait pas seulement travaillé le piano chez sa voisine. Des heures durant, assises sur le canapé de la vieille dame, elles avaient lu ensemble Rose Ausländer et Nelly Sachs, et tous ces vers dépeignant les brasiers et les camps. Et après avoir joué ses Nocturnes, encore et encore, jusqu’à la perfection, Nour se plongeait dans une autre nuit, écoutant Esther lui dire les souffrances de la petite fille du ghetto de Varsovie.
Elle lui avait expliqué le numéro ancré dans sa chair, et les cris de Sarah, sa maman, concertiste, elle aussi, quand les soldats avaient détruit le piano à coup de hache, et brûlé les partitions de Chopin, et puis le train, et ces nuits où les femmes continuaient, malgré tout, à se dire des poèmes, à chantonner des chants yiddish…Et puis elle avait emmené Esther écouter Imre Kertesz au TNT, et elles avaient ri, comme toute la salle, en entendant le délicieux vieux monsieur, Prix Nobel de littérature, critiquer Adorno et dire que oui, la poésie était possible après la nuit d’Auschwitz, et la musique, et la joie. Et Nour l’avait cité dans sa dissertation de concours, aux côtés de Sophocle : « Rien qui vaille la joie ! » Elle en avait aussi parlé à sa cousine, professeur de philosophie à Tunis, et les jeunes femmes savaient que les dictatures finissent toujours par s’effondrer.
A midi, Nour déjeuna avec David. Il était venu de Paris, puisqu’il avait terminé lui aussi son semestre à la Sorbonne, pour le concert aux Jacobins et à l’audition de fin d’année. Les deux jeunes gens longèrent ensuite Garonne, qui ondulait d’aise en cette superbe journée, et Nour expliqua à David que ce soir, elle jouerait voilée. Elle allait emprunter le niqab de sa tante Aïcha, très pratiquante. Car la presse serait là, pour l’ouverture anticipée du festival « Piano aux Jacobins », et elle ne pouvait prendre le risque de faire découvrir son secret juste avant ses examens au conservatoire. Elle serait incognito, une cendrillon en pantoufle de vair, et son Niqab de soliste serait sa robe arc-en-ciel.
La lune était pleine. C’était l’une de ces nuits où l’été explose en sa prime jeunesse, et le jour semblait avoir gagné pour toute éternité le combat pour la lumière. Le soleil, enfant capricieux, ne se résignait pas à quitter ce ciel encore bleuté, tandis que la lune dorait déjà les jardins du cloître des Jacobins. La presse avait mitraillé Nour, lorsque la jeune femme avait surgi en niqab sous le « palmier » de l’église, et ses professeurs l’avaient soutenue malgré les quolibets de la foule. De toutes manières, dès que les premiers accords des Variations Goldberg avaient jailli du piano installé au milieu des statues et des Simples, et que Bach s’était promené entre la sauge et le thym, et les gisants couchés sous les dalles, l’assemblée, médusée, avait oublié la burqa de la jeune fille. Ne demeurait que la musique. Déchirant la nuit comme une offrande.
Plus tard, presqu’au matin, les deux jeunes gens s’étaient assis sur un banc, sous les tilleuls de la promenade entourant la basilique Saint-Sernin. La ville rose dormait, Saint-Sernin sonnait matines, et David osa demander à Nour de l’épouser, lui murmurant qu’elle était, depuis toujours, sa Basherte, sa moitié. Et là, sous le clocher de la plus grande basilique romane d’Europe, au cœur de la ville refuge des républicains espagnols, une jeune française musulmane sourit en répondant « Oui, habibi ! » à son roi David.
25 juin 2011.
Ahmed et Fatima s’étaient mis sur le trente-et-un. Nour leur avait expliqué qu’il s’agissait d’une sorte de distribution des prix, organisée par le lycée à l’occasion des résultats de Normale Sup’. La Dépêche était ouverte sur la table basse. La une titrait sur « Le rossignol et la burqa », et la photo de « la mystérieuse concertiste » s’étalait en pleine page. Toute la journée, les commérages avaient couru dans la cité. La presse nationale s’était aussitôt emparée de l’affaire, France Info avait dépêché David Abiker, France 3 avait enquêté au cœur même de la cité.
Madame Delpoux, le professeur principal de Nour, attendait les parents de la jeune fille sur le parvis des Jacobins. Elle les accueillit en souriant et les informa d’un petit changement de programme. La distribution aurait lieu dans les locaux voisins du conservatoire, pour des raisons pratiques. N’osant rien répliquer à ce qu’il savait être une représentante de l’autorité éducative, Ahmed suivit sans broncher la jeune femme à travers le dédale de briques roses conduisant au conservatoire. Une foule nombreuse se pressait déjà à l’entrée, des parents, des enfants et des adolescents anxieux, et puis la presse, encore, mise dans la confidence par le directeur du conservatoire et par Esther ; car cette occasion serait belle, oui, de dévoiler à la fois un talent et un secret, et dire à un pays que en pleine crise identitaire que les femmes, courageuses, volontaires, et libres, malgré toutes les entraves des religions et des haines fratricides, étaient bien l’avenir de l’homme. Les professeurs de Nour connaissaient son histoire. Il était plus que temps que sa nuit devienne un jour.
Ahmed et Fatima furent conduits dans le grand auditorium. Interloqués, ils assistèrent au discours du directeur, puis aux premières auditions. Fatima, elle, avait déjà compris. Elle se doutait depuis si longtemps de ce que cachaient les cernes de sa princesse…Ahmed allait se lever pour maugréer, quand le silence de fit dans l’assemblée. Une jeune silhouette en niqab s’avançait vers la scène. Le directeur se tenait à ses côtés, et raconta brièvement comment « la jeune fille », dont il n’avait pas prononcé le nom, était devenue celle que la presse avait déjà surnommée « le rossignol à la burqa ». Il raconta les années de labeur, les privations de sommeil, la volonté, et la joie, la joie indicible lorsque l’on entendait jouer cette jeune femme. Elle allait donc jouer, après ces centaines de nuits de secret, les Nocturnes, qu’elle présentait pour le premier prix du conservatoire.
Nour s’inclina devant son public et joua. Elle joua pour l’adolescente émerveillée qui avait découvert Chopin et l’amour infini pour la musique. Elle joua pour Esther et pour Sarah, sa maman morte à Birkenau. Elle joua pour ses camarades de classe qui partageaient Nelly Sachs et Paul Celan avec elle, pour que la fugue de la mort ne revienne jamais. Elle joua pour ses amies de la cité, pour qu’elles trouvent, elles aussi, la place qui leur revenait dans ce pays que toutes aimaient. Elle joua pour la petite Mei aux longues nattes, pour ses années de prison, pour celle qui avait su recouvrer la liberté de penser et de jouer, sans jamais quitter l’espérance. Mais elle joua avant tout pour ses parents, qui avaient quitté leur soleil et la mer miroitante, pour sa grand-mère au bled, elle joua pour la femme qu’elle était devenue, nuit après nuit, pour avoir le droit, enfin, elle aussi, de jouer au grand jour. Et surtout, elle joua pour la paix. Car elle aimait un jeune homme de confession juive, depuis toujours, et elle voulait porter ses fils. Nour, dont le prénom signifiait « lumière », voulait enfin sortir de la nuit.
Un silence assourdissant succéda à la dernière note. Nour se leva.
Elle se dirigea vers le devant de la scène, et vit, à travers la fente de son niqab, ses parents, au premier rang, et David, aux côtés d’Esther. Tous pleuraient d’émotion. Alors, lentement, elle leva son voile, et la cascade de cheveux auburn jaillit autour de son visage éclairé par la grâce. Saisissant le micro que lui tenait le directeur, elle s’adressa à son père et lui dit : « Ismahli, ya abi », « pardon, papa ».
La foule, alors, se leva, se déchaîna, applaudit à tout rompre, pendant que crépitaient les flashs et que les roses étaient jetées par dizaines sur la scène. Ahmed et Fatima montèrent sur la scène, et Nour se jeta dans les bras de ses parents, avant d’aller embrasser Esther, puis David.
Du voile abandonné jaillissait aube neuve, et la jeune fille, remontant sur la scène, dédia son prix à ses parents, à la Tunisie reconstruite, et à l’avenir. Le rossignol avait gagné : son hymne à la nuit avait touché les cœurs.
24 juin 2015.
L’avion se posa sur la piste brûlante, et Nour serra la main se son époux en souriant. Dans quelques heures, elle jouerait dans la bande de Gaza, en compagnie des autres membres de l’Orchestre pour la Paix, cet ensemble composé de musiciens juifs et arabes. Les jumeaux Sarah et Farid étaient restés à la cité, et regarderaient la rediffusion du concert avec leurs deux grands-mères, puisqu’Esther faisait officiellement partie de la famille. Ahmed ne dirait rien, mais Nour savait qu’une larme de fierté coulerait dans son cœur. Et que tard dans la nuit, peut-être vers 4 h30, un peu avant la prière, il écouterait, encore et encore, les Nocturnes que sa fille avait enregistrés avec l’orchestre.
En zappant l’autre jours sur mes chaînes Numéricable, je trébuchai sur KTO, jouxtant les chaînes d’info, et tombai sur les audiences matinales : on y voyait un jeune prélat bien digne s’exprimer en français, justement, expliquant que Sa Sainteté allait accueillir et bénir une délégation francophone, venue de l’hexagone et de Côte d’Ivoire, avant la traduction italienne. Amusée, je tendis une oreille en faisant la vaisselle dans la cuisine adjacente, avant d’entendre les autres annonces faites par des men in black vanticanisés et polyglottes, en allemand, anglais, espagnol, portugais…
Et, lors de chaque intervention, je me réjouissais de tout comprendre, ou presque, puisque j’avais eu la traduction initiale en allumant mon téléviseur ; en effet, quelle beauté pour un linguiste que d’entendre ces langues qui se frôlent, se recoupent, se caressent, avec leurs sororités, leurs sonorités gémellaires, si souvent issues du latin que notre chère ministre voudrait pourtant vouer aux Gémonies…Ce mot de « Notre-Père » prononcé dans plusieurs langues européennes ne fut pas loin de m’arracher une larme, et en même temps je me préparais déjà mentalement à vous parler d’un autre moment festif et télévisuel, auquel nous assisterons ce soir, durant lequel, là aussi, Babel arrive en nos foyers : l’Eurovision !
Marianne James parlait à l’instant des « paillettes » et des franges sur France Info, et situait son attachement à cette grand-messe européenne dans un rapport au disco, à la « variétoche » et aux supers gagnants devant l’Éternel, les mangeurs de knäckebröd d’Abba. Mon propre rapport à cette compétition aux allures de cérémonie internationale relève justement plutôt de mes origines bi nationales et de ma fascination pour cette Europe qui a grandi en même temps que moi…
L’Eurovision, dans ma mémoire, ce n’est pas seulement la fameuse musique d’ouverture et les directs dans diverses langues, avant le score final scandé en anglais, avec les inénarrables « Germany, two points » et autres résultats faisant trembler les paillettes des candidats respectifs ; c’est aussi et surtout ces coups de téléphone que ma maman et sa propre mère se passaient, en cette époque lointaine où, pour appeler Duisburg, il fallait transiter par une standardiste en lui expliquant « D comme Daniel, U comme Ursule… » ; et ces autres appels que, des décennies plus tard, j’échangeais avec ma propre sœur, partie à son tour, mais dans l’autre sens, civiliser le teuton outre-Rhin ; puis, mais ces coups de téléphone-là se sont hélas taris, car mes chéries ne veulent plus se ringardiser, mes échanges avec mes filles, exilés en quelques lointaines villes hexagonales. Oui, en ce samedi soir sur la terre durant lequel l’Europe pousse la chansonnette, dans ma famille bi nationale et depuis toujours européenne convaincue, on se parle, on échange, on compare, on écoute, aussi religieusement que le font des millions d’hommes lors de finales de Coupe du Monde !
Alors quand, ce soir, retentira le générique de mon ex ORTF adoré, j’aurai une pensée pour cette Europe que tant d’adversaires dénigrent et conspuent. Parce que l’Eurovision va bien au-delà des paillettes et des franges, et même des chansons, qui, je vous le concède, sont bien souvent de piètre qualité et de nos jours envahies par la terrible guimauve anglo-saxonne en reléguant l’esprit originel aux oubliettes. Parce que peu me chaut que la France n’ait pas gagné depuis mes seize ans et la frange de Marie Myriam.
Je préfère me souvenir des premières retransmissions, quand notre Europe balbutiante apprenait ce vivre ensemble culturel qui, n’en déplaise aux pisse-vinaigre et aux grincheux (et même si quelques années plus tard il fut parfois de bon ton pour Israël de ne presque pas attribuer de points à l’Allemagne…), contribue lui aussi à l’entente plus que cordiale entre les pays membres.
Bien avant Schengen, Arte, le Channel tunnel ou l’euro, le concours de l’Eurovision a symbolisé notre Europe de paix et de partages, qui, une fois l’an, entre champagne, variétés et paillettes, transforme nos divers paysages audiovisuels en annexes bariolées et chatoyantes des austères Parlement et Commission, lorsque de plantureuses femmes permanentées énoncent joyeusement ces scores qui, à défaut de bouleverser l’ordre du monde, feront du pays élu le vainqueur pacifique de ces joutes européennes.
Et le meilleur cru de ces décennies frangées et miroitantes demeure, dans ma propre mémoire, celui de 2003, quand une féérie dansante turque amena ce pays aux portes de cette Europe tant convoitée, quand une douce mélopée hexagonale fit même tressaillir notre score, et quand la Pologne présenta une chanson en deux langues, l’allemand d’un ovni aux cheveux rouges s’accordant au polonais d’une belle pour psalmodier un véritable hymne à la paix dont je vous livre le refrain :
Souvent, je l’imagine, ma maman. Le visage défiguré par la terreur, les mains agrippées à celles de sa propre mère tentant sans doute de faire un rempart de son corps à ceux de ses quatre enfants, dans le vacarme assourdissant des bombardements.
Encore aujourd’hui, ma mère tressaille en entendant un avion survoler l’azur de son petit paradis tarnais. Elle est pourtant bien loin de sa Rhénanie natale, et bien de l’eau a coulé dans le Rhin depuis ces années où, petite fille aux nattes blondes et aux yeux si clairs, elle espérait le retour de son père parti sur le front russe en tremblant sous les bombes des Alliés, son ventre criant famine quand elle cherchait des épluchures de pommes de terre pour les dévorer…
Mon père, lui, n’a de la guerre presque que des souvenirs joyeux. Ils n’étaient pas bien malheureux, son grand-frère et lui, dans le petit village de la campagne tarnaise depuis lequel mon grand-père français aidait les Maquisards, cachant des armes sous les tuiles et continuant sans doute à déguster les cochonnailles préparées par ma grand-mère.
J’ai grandi entre les récits de ces deux enfances si différentes, écartelée parfois dans ma propre mémoire, tandis qu’à l’école des petites pestes écervelées de mon école de filles me surnommaient « Hitler », quand les métissages n’étaient pas encore à la mode et que les familles respectives de nos parents, de nos courageux parents, apprenaient à se connaître et à dépasser les brûlures de l’Histoire.
Point n’est besoin d’avoir épluché les ouvrages de psycho généalogie pour comprendre que deux sangs différents couleront toujours dans mes veines, et que je suis l’humble produit d’une fabuleuse réconciliation. Toujours retentiront en moi les sirènes qui épouvantaient ma mère, mais aussi les clameurs d’allégresse de la libération de Toulouse. Et je porte encore les griffures des petits doigts des millions d’enfants sacrifiés dans les chambres à gaz, l’empreinte de la Shoah s’étant inscrite dans ma culpabilité d’enfant de la troisième génération comme un tatouage au bras d’un prisonnier…
Je sens aussi le froid mordant de l’Ukraine bleuir les lèvres de ce grand-père allemand que j’ai chéri plus que tout au monde. Et j’entends d’autre part aux vacances la voix claire encore de mon oncle français me rapporter les récits de la fin de la guerre…
Alors quand des élèves soupirent en m’entendant leur demander ce que l’Europe signifie pour eux, quand certains ne savent pas qu’il y a eu une autre guerre sur notre continent depuis la fin de la deuxième guerre mondiale, quand je les sens indifférents aux mots paix, mémoire, patrie, réconciliation, Europe, mon sang mêlé ne fait qu’un tour.
Car cette année, à Toulouse, au lendemain de ce 8 mai où le monde entier commémore de concert la fin des années de barbarie et de violences, nous inaugurerons le 9 mai, journée de l’Europe, cette semaine de l’Europe qui fêtera les 65 ans de la déclaration de Robert Schuman :
Et il me semble capital de sensibiliser les jeunes à l’importance de notre Union Européenne, symbole du pouvoir de la Paix. Je ne veux pas aujourd’hui polémiquer autour de la crise, de la dette grecque, de la pseudo nouvelle hégémonie de l’Allemagne, d’éventuelles sorties de l’Euro. Je tairai les innombrables critiques des eurosceptiques et des empêcheurs de construire en rond, et puis les phrases perfides de ceux qui, encore aujourd’hui, me disent parfois que « dans le sud-ouest, il est encore difficile de pardonner, c’est pour cela que l’allemand est en perte de vitesse… »
Non, je voudrais m’incliner devant ceux qui ont su, malgré les outrages et les horreurs, redonner du sens à la fraternité et au pardon, osant faire du paysage dévasté de nos contrées européennes un nouveau tableau de prospérité et de partages. Je voudrais remercier mes quatre grands-parents d’avoir osé se réunir à la table d’un mariage en août 1959, quelques années à peine après que la botte de l’occupant nazi ait dévasté notre pays, pour festoyer ensemble malgré les millions de victimes, pour s’assoir ensemble sur les bancs d’une petite chapelle et dans un hôtel de ville, osant ainsi faire partie des pionniers de l’esprit européen.
Je voudrais remercier nos parents qui nous ont élevés avec bon sens et respect des traditions, nous permettant de grandir dans la richesse de deux cultures, dans le bilinguisme et l’ouverture d’esprit, entre foie gras et pâtisseries allemandes, entre Goethe et Hugo, nous prouvant chaque jour que leur choix avait été le bon, puisque leur couple a lui aussi résisté à l’usure du temps, comme le couple franco-allemand, toujours et encore « le moteur de l’Europe ».
Ainsi je me sens Tarnaise, Toulousaine, française, mais aussi Rhénane, allemande, et, encore et toujours, européenne.
J’ai l’Europe chevillée au corps et au cœur, de l’Hymne à la joie au jingle de l’Eurovision, des discours de Schuman aux libertés de l’espace Schengen, petite occitane rêveuse et blondinette en « Dirndl », et, surtout, avec la certitude que la paix durable n’est le fruit que des combats, de ces combats des Grands qui signent les traités et prononcent les discours, mais aussi de ces millions de combats quotidiens des humbles qui osent la fraternisation et qui se retroussent les manches pour que plus jamais ne retentisse l’alarme.
Je m’incline ainsi ici devant ces milliers de collègues qui, de part et d’autre du Rhin, ont organisé tant d’échanges scolaires bien avant les superbes organisations actuelles et qui, depuis des décennies, ont permis aux enfants de nos deux pays de découvrir le pays de l’Autre !
Pour les étés de mon enfance Bercés par une Lorelei Parce que née de forêts sombres Et bordée par les frères Grimm Je me sens Romy et Marlène Et n’oublierai jamais la neige
Rémoise
Pour un froid matin de janvier Parce que l’Ange au sourire A veillé sur ma naissance Pour mille bulles de bonheur Et par les vitraux de Chagall Je pétille toujours en Champagne
Carolopolitaine
Pour cinq années en cœur d’Ardennes Et mes premiers pas en forêt Pour Arthur et pour Verlaine Et les arcades en Place Ducale Rimbaud mon père en émotion M’illumine en éternité
Albigeoise
Pour le vaisseau de briques rouges Qui grimpe à l’assaut du ciel bleu Pour les démons d’un peintre fol Et ses débauches en Moulin Rouge Enfance tendre en bord de Tarn D’une inaliénable Aliénor
Tarnaise
Pour tous mes aïeuls hérétiques Sidobre et chaos granitiques Parce que Jaurès et Lapeyrouse Alliance des pastels et des ors Arc-en-ciel farouche de l’Autan Montagne Noire ma promesse
Occitane
De Montségur en Pays Basque De la Dordogne en aube d’Espagne Piments d’Espelette ou garigues De d’Artagnan au Roi Henri Le bonheur est dans tous les prés De ma Gascogne ensoleillée
Toulousaine
Pour les millions de toits roses Et pour l’eau verte du canal Sœur de Claude et d’Esclarmonde Le Capitole me magnétise Il m’est ancre et Terre promise Garonne me porte en océan
Bruxelloise
Pour deux années en terre de Flandres Grâce à la Wallonie que j’aime Parce que Béguinage et Meuse Pour Bleus de Delft et mer d’Ostende En ma Grand Place illuminée Belgique est ma troisième patrie
Européenne
Pour Voltaire Goethe et Schiller Pour oublier tous les charniers Les enfants blonds de Göttingen Me sourient malgré les martyrs Je suis née presqu’en outre-Rhin Lili Marleen et Marianne
Universelle
Pour les mots qui me portent aux frères Par la poésie qui libère Parce que j’aime la vie et la terre Et que jamais ne désespère Pour parler toutes les langues Et vous donner d’universel.