Voter blanc, c’est noyer un migrant #FNjamais #pasmaprésidente

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Voter blanc, c’est noyer un migrant.

Voter blanc, c’est regarder des noirs de Louisiane, lynchés par des blancs.

Voter blanc, c’est aimer la balle qui a tué Lennon, JFK ou Martin Luther King.

Voter blanc, c’est comme une quenelle.

Voter blanc, c’est tenir le lance-flamme qui tue Romy dans « Le Vieux Fusil. »

Voter blanc, c’est dénoncer Anne Franck.

 

Votre blanc, c’est noyer un migrant.

Voter blanc, c’est violer Jeanne d’Arc.

Voter blanc, c’est interdire Woodstock.

Voter blanc, c’est faire assoir Rosa Parks et couper les cheveux d’Angela Davis.

Voter blanc, c’est porter des galons de Waffen SS.

Voter blanc, c’est passer le 93 au karcher.

 

Voter blanc, c’est noyer un migrant.

Voter blanc, c’est brûler l’église d’Oradour.

Voter blanc, c’est conduire les enfants du Vel d’Hiv jusqu’au train.

Voter blanc, c’est dessiner un cochon sur une mosquée.

Voter blanc, c’est apprendre à son chien à mordre les Arabes.

Voter blanc, c’est rêver de gégène et d’Algérie Française.

 

Voter blanc, c’est noyer un migrant.

Voter blanc, c’est tenir le fouet du kapo dans le camp.

Voter blanc, c’est penser que les noirs sont inférieurs aux blancs.

Voter blanc, c’est risquer une France 100% bleu marine.

Voter blanc, c’est oublier 68, les pavés et la plage.

Voter blanc, c’est traiter les homos de « pédés » et les lesbiennes de « gouines ».

Voter blanc, c’est faire du « triangle rouge » un triangle des Bermudes où les libertés seront oubliées.

Voter blanc, c’est conspuer Jaurès, Brecht et Mandela.

 

Voter blanc, c’est noyer un migrant.

Voter blanc, c’est battre une femme, et aussi des enfants.

Voter blanc, c’est interdire la pilule, et la PMA, aussi.

Voter blanc, c’est regretter le Ku Klux Klan, l’apartheid et Louis Seize.

Voter blanc, c’est jeter les Arabes à la Seine.

Voter blanc, c’est préférer Pétain à De Gaulle, et Hitler à Churchill.

Voter blanc, c’est noyer un migrant.

 

Le 7 mai, par pitié, votez!

 

http://www.huffingtonpost.fr/sabine-aussenac/la-chienlit-ou-comment-dire-non-au-fn/

Douce France : une fable contre le FN

Mon bel Amour, lettre écrite pour un concours littéraire à Meaux : « Meaux d’amour »

Un bien joli concours que celui organisé par l’association des commerçants de Meaux, « Le plus beau des Meaux d’amour 2017″…Le jeu consistait, à l’occasion de la Saint-Valentin, à écrire un poème ou une lettre d’amour en y intégrant des noms de commerces meldois…

J’ai souhaité faire d’une pierre deux coups et rendre hommage à toutes les femmes qui se battent encore ou qui ont lutté contre un cancer du sein.

****

Mon bel Amour,

 

Je me souviens.

De mon effroi soudain à l’annonce du résultat, de mon malaise, en rentrant chez moi, quand je m’étais effondrée dans les bras de la préparatrice de la pharmacie de la Cathédrale. Elle ne disait rien, elle avait compris en lisant l’ordonnance, elle se contentait de caresser ma main en me regardant avec empathie.

Je me souviens.

De ces mois nauséeux et sombres, durant lesquels je n’étais plus qu’une ombre titubant dans la nuit de mes angoisses, malgré l’affection des miens et la sollicitude du corps médical. Mutilée, terriblement seule face à la maladie, je ne voyais même plus la bonté de mes proches, persuadée que ma vie n’était plus que mascarade odieuse, entre les rendez-vous médicaux et les souffrances. Ma cinquantaine, que j’avais rêvée douce et apaisée, pleine de rires et de voyages, emplie de projets, une fois les enfants partis, malgré mon célibat, se révélait donc antichambre de la mort.

Je me souviens.

De ce livre feuilleté par cette belle journée de juin embaumée de tilleuls, en flânant au milieu des étagères du Monde d’Arthur. On y parlait de résilience et de corps à guérir, d’âmes à rencontrer et d’esprits apaisés, et de joie, aussi, malgré les épreuves. J’avais souri à la vendeuse, et puis je m’étais promenée au jardin des Trinitaires, bercée par une douce brise, me souvenant soudain du murmure des peupliers qui m’enchantait tant lorsque j’étais enfant.

C’est là que tu m’avais abordée, me demandant ton chemin, un peu perdu encore dans la cité meldoise que tu venais de découvrir.

Je me souviens.

De mon étonnement lorsque tu m’avais souri en me rencontrant à nouveau à la Fromagerie, de nos échanges autour du Brie et du Camembert, de mon fou rire devant ton ignorance presque totale au sujet de nos fromages. Il faut dire que chez toi, là-bas, en Californie, on ne consomme que de vagues pavés sous vide… Je ne me rappelais même plus de la dernière fois où j’avais eu le fou rire… Lorsque je t’ai avoué cela, tu m’as aussitôt dit qu’il fallait fêter cet événement, et tu m’as entraînée au bistrot La Jeanneke pour m’y inviter à prendre une bière. Je t’ai dit que je ne buvais pas, tu m’as traitée de mormone, j’ai éclaté de rire à nouveau, sans oser cependant te parler de tous ces médicaments qui guidaient mon existence… Nous avons devisé tantôt gaiement, tantôt sérieusement toute la soirée, tout devenait simple, évident. Ton enfance à New York, mes premiers pas en bord de Marne, la Sorbonne et UCLA, ta femme partie trop tôt, mon époux trop volage, mes élèves adorés et tes étudiants dans ton nouveau poste à Marne-la-Vallée, nos enfants déjà grands, tes rêves…

Je me souviens.

De mon silence soudain au milieu du brouhaha de la brasserie, de ma gêne, de la rougeur qui envahissait mon visage. Mais qu’étais-je en train de faire ? Quelle folle étais-je, d’avoir accepté ce dîner avec un parfait inconnu, et puis qu’est-ce-que je m’imaginais ? Qu’il allait m’écouter parler de mes rêves brisés, de l’annonce de ce cancer qui avait mutilé la femme que j’étais, quelques mois auparavant ? Qu’il me raccompagnerait chez moi, mon bel Américain, pour caresser mes longs cheveux auburn avant de s’apercevoir qu’il s’agissait d’une perruque ?

Je me souviens.

De ma course folle dans la nuit, en larmes, après avoir brutalement interrompu notre soirée et payé ma part devant le serveur interloqué, puisqu’il nous avait vu rire aux éclats et discuter toute la soirée. De tes appels incessants. Et puis de la lettre trouvée un matin dans ma boîte aux lettres, dans laquelle tu citais des poètes et me disais que j’étais belle, au fond de moi, en mon âme, et que tout le reste n’y changerait rien : tu étais tombé fou amoureux de moi. Ce jour-là, je pris mon courage à deux mains et j’osai pousser la porte du salon de Frédéric Chabane, et, malgré ma gêne, je lui demandai s’il pouvait mettre un peu d’ordre sur mon crâne d’oiselle dégarnie. Figaro me sourit et me répéta que j’étais superbe, avec ou sans cheveux, et que cette petite coupe à la Jean Seberg m’irait comme un gant. Il était temps que j’enlève cette perruque, et puis il m’ordonna d’aller faire un tour chez Monique Lingerie, en me faisant un clin d’œil appuyé ! Rien de mieux que de s’occuper un peu de soi, m’assura-t-il…

Glwadys me dit la même chose, durant de longues séances où elle m’aida à retrouver un « chemin vers moi », m’expliquant que ma route avait été sans doute sinueuse, mais qu’il fallait que je me redresse, en confiance, pour oser aimer l’horizon. Il y aurait de nouveaux voyages, et je devais baisser ma garde, et me laisser aimer. J’écoutais chez elle des musiques envahissantes et douces, et je me prenais à rêver à nouveau ; et, toujours, c’est ton beau visage que je voyais en fermant mes yeux fatigués, ta bonté, tes yeux rieurs, ta fossette irrésistible.

Je me souviens.

De ton coup de sonnette en ce dimanche matin, les mains chargées de viennoiseries et de ces délicieux gâteaux de la Maison Aucuit, et de ton grand rire en découvrant mon appartement, qui ressemblait trait pour trait à ton loft de Frisco : nous avions accroché les mêmes peintures aux murs et lisions les mêmes livres. J’ai frissonné quand tu as frôlé ma joue de ta main douce, j’ai pleuré quand tu as dégrafé mon chemisier, j’ai souri quand tu m’as murmuré que j’étais tellement belle, tellement belle même avec un seul sein, j’ai gémi quand tu m’as portée vers la chambre, je t’ai regardé au fond des yeux quand tu as crié que tu m’aimais.

Je me souviens.

De tout ce monde qui se pressait dans notre beau théâtre Gérard Philipe pour la Première de « El Cid », de ta main qui serrait la mienne et qui soudain, au moment où l’Infante parlait du « si charmant poison », passa à mon doigt cette bague de saphir, de diamant et de rubis que tu avais achetée la veille chez Frédéric Parisse, me murmurant qu’elle était bleue blanche et rouge comme ton nouveau pays ; mais aussi bleue comme l’océan californien que tu me montrerais bientôt, blanche comme le brie qui nous avait rendus amoureux, et rouge comme ta folle passion pour moi…

Je me souviens.

De ce quatorze février où nous échangeâmes mille confidences joyeuses à la petite table de la Maison Meldoise, de ton air d’extase en goûtant nos spécialités, de ces billets d’avion que tu m’offris au dessert, et des applaudissements de tout le restaurant lorsque tu demandas ma main, à genou, la main sur ton cœur, ton accent américain faisant fondre tout le personnel.

Je laisserai, mon Amour, cette lettre sous ton oreiller, ce soir, pour que tu saches la force de ce qui nous lie, la puissance de cet amour qui résonne en moi comme le grand soleil qui chauffe notre automne.

Et je me souviendrai, toujours, de ce moment :

Je suis au bras de mon fils aîné et je marche vers l’autel de la cathédrale. Nos enfants réunis sur le banc lustré par les ans nous sourient. Les cloches ont sonné à tous vents et les pommiers sont en fleurs ; tu m’attends, les yeux brillants, et je t’entends encore me murmurer à l’oreille, devant dame Marne qui nous berçait de ses flots tendres, ce vers de Michaux que nous aimons  tant :

« Faute de soleil, sache mûrir dans la glace ».

 

Une très belle lecture au théâtre Gérard Philipe…Vous pouvez retrouver d’autres textes mis en voix ici:

https://www.facebook.com/tgpmeaux/

Marie-Saïda : un conte pascal.

Marie-Saïda : un conte pascal.

 

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Notre-Dame d’Arcachon

C’est Marie-Saïda, cette année, qui m’a offert mes Rameaux.

Il faut dire qu’entre la montée de la Dune du Pyla, la visite enchanteresse de la Ville d’Hiver et les oiseaux du Teich, l’heure n’était pas vraiment aux prières…Arcachonnaise d’un jour, le cœur en fête devant tant de beautés et de printemps en fleur, j’en avais donc loupé « mes Rameaux »…

Devant la jolie petite église, non loin du front de mer, une femme se reposait sur un banc, et m’aborda en me demandant si j’avais besoin d’aide pour me repérer sur le plan ; je la remerciai et, en lui souhaitant une bonne journée, je lui fis remarquer l’extraordinaire lumière de ce jour d’avril.

  • C’est grâce à Lui, me répondit-elle en montrant le ciel.

Et de me raconter tout de go qu’elle allait être baptisée dans une semaine, le samedi de Pâques, et qu’elle s’appellerait désormais « Marie-Saïda » et non plus Saïda…

Ce petit bout de femme, tout de blanc vêtu, irradiait de bienveillance ; nous parlâmes longtemps, et sans me connaître elle m’offrit de m’héberger si d’aventure je revenais sur le Bassin…Elle me dit son chagrin en pensant à ses sept enfants dont aucun ne serait auprès d’elle je jour de sa naissance en Christ. Elle me raconta brièvement sa destinée, les pierres sur lesquelles la vie l’avait faite trébucher, son divorce, quand son époux avait rencontré une autre femme, sa naissance en terre berbère, puis sa vie en Champagne, et nous nous sourîmes car je suis Rémoise, heureuse coïncidence…

Elle me parla aussi de son nouvel amour, connu hélas bien peu de temps, car il était malade. Je sentais en son récit le courage des âmes simples, toujours prêtes à aimer, à donner plus qu’elles ne reçoivent, emplies de la force du quotidien.

Un jour, très affectée par son deuil, elle passa devant l’église. Et se trouva, me raconta-t-elle, attirée et baignée par une lumière irradiante. Elle fondit en larmes et sut à ce moment-là qu’elle, la petite Berbère, musulmane de tradition, mais non pratiquante, car consciente souvent des injustices subies par son peuple face aux « Arabes », avait rencontré la Foi.

Je l’écoutais en souriant, émue par son histoire, par la puissance de son récit, par sa fébrile impatience lorsqu’elle parlait du baptême qui approchait, de la très longue préparation, me montrant les photos des catéchumènes et de Monseigneur Ricard, me décrivant la tenue qu’elle porterait, car il faut être, me dit-elle, élégante pour rencontrer Jésus.

Lorsque le brin de Rameaux tomba presque de sa Bible qu’elle porte toujours avec elle, je m’écriai que j’avais oublié d’en chercher – moi, la catholique vacillante, ayant toujours oscillé entre la foi du charbonnier de ma grand-mère catholique (j’ai ma petite vierge de Lourdes dans mon sac à main….) et le protestantisme de ma mère ( j’ai quand même épousé un pasteur en secondes noces…) , tout en me sentant attirée par le judaïsme et en posant des buddhas partout dans mon appartement… !)  – et Marie-Saïda m’offrit sa petite branche bénie.

Nous nous séparâmes en échangeant nos adresses, et je lui promis que je penserai à elle durant la Veillée Pascale et au moment de son baptême, puisque sa famille ne serait pas à ses côtés.

Plus tard, en poursuivant notre escapade en Aquitaine, mon fils et moi eurent la chance de visiter l’intérieur de l’église orthodoxe roumaine de Bordeaux, deux paroissiens attendant la visite de responsables de la mairie nous en ayant ouvert les portes ; mon fils, athée -oui, le fils du pasteur !- fut fasciné par la beauté des icônes…

Le même jour, nous demeurâmes longtemps en silence devant la synagogue de Bordeaux ; fermée, majestueuse, gardée par des barrières bien fragiles contre d’éventuels attentats, toute bardée néanmoins de digicodes et de protections, elle nous montrait à droite de son fronton la litanie des disparus de la Shoah…

Enfin, je vis sortir de la cathédrale Saint-André toute une famille musulmane, que j’abordais en leur disant que je trouvais formidable qu’ils visitent une église – oui, je fais partie de ces enseignants légèrement traumatisés par les élèves qui ne veulent plus étudier l’Holocauste en prétextant Gaza, et par ceux qui, en visites scolaires en l’étranger, refusent de visiter le patrimoine religieux…

La femme voilée et l’homme barbu me répondirent que leur Islam était un Islam de paix et de tolérance, et qu’ils voulaient montrer à leurs enfants un autre lieu de culte et voir ce magnifique édifice…

J’ai repensé à ma petite Marie-Saïda qui bientôt recevrait le baptême, qui attendait la lumière et le pain et le vin de l’eucharistie, toute baignée de l’espérance et de la force de sa conversion.

Et je me suis dit que nous étions tous frères et sœurs, à l’approche de la résurrection Pascale et de ces élections qui feront peut-être basculer notre pays dans l’extrémisme.

Bien sûr, nous ne visitâmes pas que des lieux de cultes durant nos quelques jours de vacances : nous avons arpenté les allées délicieuses du Parc Mauresque et nous enivrés devant la beauté de la Ville d’Hiver, nous avons guetté la bouscarle de Céti et les cigognes à la réserve ornithologique du Teich, nous avons longé les quais de ma ville océane et admiré les mascarons et le Pont de Pierre…

Mais s’il est un moment que je n’oublierai pas de sitôt, c’est bien celui de ma rencontre avec ma lumineuse amie…

Bienvenue à toi dans ton nouveau pays, Marie-Saïda : celui où, malgré tout, envers et contre tout, nous tentons de nous aimer les uns les autres ! Que ta re-naissance en Christ te donne toute l’allégresse que tu mérites et la force de poursuivre ta route vers la Foi, l’espérance et l’Amour que nous cherchons tous !

 

 

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Église orthodoxe de Bordeaux
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Cathédrale Saint-André

Les trois lumières…Une fiction qui recoupe tant de réalités…#migrants

 – texte écrit à l’été 2015 pour le Prix Hans Bernhard Schiff…Le thème était:  » Tout ce qui nous a animés a disparu. »

Je n’ai pas gagné ce prix… Mais tant de Migrants continuent de traverser mers et frontières… Accueillons-les!

La petite Mercy, une heure après sa naissance.
http://www.varmatin.com/faits-de-societe/mercy-37-kg-est-nee-ce-mardi-matin-a-bord-de-laquarius-123339

Trois lumières. Trois lumières avaient guidé leurs pas depuis des millénaires : car les habitants de Lalesh, « le levain », au cœur de la vallée de Ninive, racontaient fièrement qu’ils vivaient au centre du monde, dans ce creuset où s’embrassaient la vieille Europe, l’Asie millénaire et les effluves du golfe arabo-persique… Et ils accueillaient les pèlerins yézidis avec une immense bienveillance, les guidant vers la grotte sacrée sise au fond du temple, vers ce lieu saint où il convient de se laver à l’eau lustrale de la source avant de jeter un tissu sur la roche et d’allumer la torche de vie.

Oui, les Yézidis aimaient à se dire les gardiens de ces frontières de sable et de roche, en leur pays sans nation, eux, le peuple sans terre, passagers de ce Kurdistan irakien, absorbeurs des lumières des grandes traditions qui certes avaient produit l’Histoire, mais au prix de tant de déboires que, somme toute, ils préféraient rester ce peuple du secret, à l’image de leur temple enfoui dans la montagne…

Salim et Adi, assis dans la grande tente de la Croix-Rouge, fixaient les trois lumières des lampes torches d’un regard vide de toute expression. Les deux frères, âgés de dix et quatorze ans, avaient sombré dans le mutisme depuis plusieurs semaines. Ils regardaient les lueurs aveuglantes des plafonniers, mais ne voyaient que la nuit. Cette nuit de terreur innommable qui durait depuis que les hommes de ce pseudo-État avaient détruit tout ce en quoi ils croyaient depuis leur enfance.

Là où régnait la douceur des mains maternelles, en ce pays de l’enfance, demeurait à présent l’aspérité des sabres qui avaient décapité leur père, leurs oncles, leur grand-père et tous les hommes du hameau proche de celui de Lalesh. Là où s’élevaient les mélopées des femmes lavant les tissus chatoyants au lavoir, hurlaient dans leurs mémoires les vociférations et les insultes de ces barbares sanguinaires qui s’étaient amusés à noyer tous les nouveaux-nés du village dans l’innocence de la fontaine. Là où brillaient les lampes du savoir transmis de génération en génération par une culture millénaire, ne balbutiait plus que le souffle opaque du vent, ce vent qui n’avait pas réussi à couvrir les plaintes et les cris des jeunes filles souillées à même la terre par les hordes incultes.

Un infirmier souleva la bâche de toile et sourit aux jeunes garçons ; il s’adressa à eux en anglais, car il savait qu’ils ne parlaient pas un mot de français, et leur expliqua qu’ils allaient être transférés de Calais au Luxembourg, dans un foyer qu’il nomma « Lily Unden ». L’homme parlait lentement, tentant de fixer l’attention des jeunes gens ; il leur dit qu’ils retrouveraient des gens de leur peuple dans ce foyer, qu’ils se sentiraient moins seuls. Il leur dit aussi que ce foyer était tout neuf et portait le nom d’une femme qui avait été arrêtée pendant la deuxième guerre mondiale et torturée à Ravensbrück. Elle avait été résistante. En entendant ce mot, Salim, l’aîné des garçons, tressaillit. Il se souvenait de cet homme, un très vieux juif, qui leur avait rendu visite au hameau ; c’était un ancien professeur qui faisait des recherches sur leur religion, et Salim se remémora les récits au sujet de ces enfants brûlés, de ces femmes torturées, de ces vieillards exterminés. Il releva la tête et parla, pour la première fois, s’adressant à l’infirmier dans un anglais hésitant :

  • Daesh is like Hitler. We have to resist.

Salim et Adi ne revirent jamais leur mère ni leurs sœurs. Ils apprirent, de longs mois plus tard, par une cousine ayant réussi à s’échapper, que les trois fillettes de six, huit et douze ans avaient été violées pendant plusieurs semaines avant d’être décapitées. Ils ne purent jamais savoir ce qui était advenu de leur mère adorée. Souvent, les deux adolescents plongeaient dans la souffrance sans nom de ceux qui ont perdu jusqu’à leur ombre, orphelins même du soleil. Mais lors de leur séjour au foyer Lily Unden, juste avant leur départ pour une nouvelle vie, ils eurent la chance de prendre quelques cours d’histoire européenne tout en apprenant des rudiments de français. Et un soir, dans la petite chambre lumineuse que les deux frères partageaient, en observant les hirondelles tournoyer dans le ciel d’azur qui ressemblait tant à celui qui surplombait leur ancienne vie, Adi dit à son aîné, le dardant de ses yeux de braise qui semblaient briller à nouveau de l’incandescence de l’enfance :

  • L’Europe, l’Asie, la Perse : trois civilisations. Le Luxembourg, la Lorraine, la Sarre : trois régions.

Salim prit son petit frère dans les bras et lui chuchota à l’oreille qu’il l’aimait et qu’il ne le quitterait jamais. Sous la nuit étoilée du printemps qui berçait le Limpertsberg de ses parfums entêtants, le jeune homme sourit.

***

La frêle embarcation tangue dangereusement. Alganesh tente de s’agripper à un cordage, mais c’est presque impossible d’une seule main. Dans son bras droit, elle serre sa petite Sofia, blottie dans le pagne multicolore, sa princesse, son étoile, dont les prunelles d’un noir de jais observent le dôme immense du ciel obscurci par la tempête. Ils sont si nombreux, sur ce rafiot de misère, parqués par les passeurs de mort dans ce qui n’a de bateau que le nom, ballottés par les vagues qui se font océanes, mourant de soif, hébétés par la faim et la peur, que la jeune femme n’espère même plus une issue heureuse à sa fuite.

Pourtant, elle le sait, c’était la seule solution. Ses deux frères et son père ont péri dans les geôles érythréennes, torturés au camp d’Eiraeiro, et elle a vu mourir le père de son enfant sur la place de leur village, ne devant son propre salut qu’au sacrifice de sa mère qui s’est mise en travers des exactions de la barbaresque du régime. « Ade », a hurlé la jeune femme en voyant les coups mortels abattre celle qu’elle chérissait… Alganesh a accouché seule, dans l’immensité du mont Soira, hurlant en silence sous les roches tutélaires, avant d’embarquer pour cette Europe salvatrice en compagnie de centaines de compagnons d’infortune, son enfant accrochée à son sein et sa vie entière piétinée par la dictature.

Elle sait encore le goût des galettes tendrement confectionnées par sa sœur aînée avant que celle-ci ne soit violée et assassinée par les milices. Elle se souvient des palabres des Anciens au pied du dragonnier, et des courses folles des antilopes, gracieuses et libres, comme elle l’était quand, petite fille, elle rêvait de rejoindre les combattantes du FPLE…Elle revoit le ciel rouge de son Afrique bien-aimée, de ce continent qui n’est que pillages et destructions, comme si l’Histoire avait enchaîné les hommes aux fers d’un éternel retour de l’horreur, alors que cette terre nourricière regorge de mille richesses et des chatoyances infinies de cultures ancestrales…

Rouge, justement, la coque de ce vaisseau de pirates. Le choc frontal fait vaciller l’embarcation déjà épuisée par le poids des migrants. Noire, l’eau trouble envahie de cris et de terreurs. Jaune, la lune, dont l’incroyable placidité contemple le naufrage de ce radeau de la méduse plein de bruit et de fureur. Alganesh coule à pic, son enfant chevillée à son pagne, mère et fille suffoquent de concert ; autour d’elles des visages grimaçants s’entrechoquent sous la cale putride, et bientôt Mare nostrum sera à nouveau un cimetière.

Mais soudain une main solide perce le bois détrempé de ce vaisseau-cercueil et attrape la jeune maman par ses tresses. Elle aspire une grande goulée d’air en remontant à la surface, bientôt la petite Sofia est enveloppée dans une étoffe noire, rouge et or. Car le navire des sauveteurs bat pavillon allemand, et c’est dans un drapeau que les marins, émus, ont emmailloté le nourrisson transi.

Alganesh va bientôt partir vivre à Bruxelles, chez une cousine retrouvée par les services sociaux. Elle rêve déjà des pralines, du Gouda aux herbes qu’elle adore et des couleurs bigarrées d’Ixelles, cette corne de l’Afrique brusseloise…Aujourd’hui, elle a laissé son bébé aux joues potelées à une amie irakienne, dont le rire communicatif résonne comme une brise printanière dans la grande salle décorée de fleurs et de lapins du foyer de Saarbrücken. Car ce soir, ce ne sont pas les fossettes de son enfant qu’elle admirera, son émerveillement toujours renouvelé d’avoir réussi à quitter l’enfer. Non, cette nuit du 11 avril 2015 est celle de sa rencontre avec la musique de l’orchestre symphonique, grâce au réseau d’entraide aux réfugiés « Ankommen », qui permet à tout un groupe d’Érythréens, d’Irakiens et de Syriens de plonger dans l’univers des cordes et des cuivres…

La cinquième symphonie de Tchaïkovski emporte Alganesh loin, très loin de la Sarre ; les violons lui chantent les voix douces des ancêtres, les hautbois lui jouent les couleurs ocres des vallées, la contrebasse lui réchauffe le cœur comme un ardent soleil d’Afrique…Certes, ce qui était n’est plus. Mais ce qui adviendra sera. Alganesh est vivante, et son enfant aussi. Elle se tient bien droite, radieuse, belle comme la Reine de Saba.

***

Hassan…Hassan ne jouera plus jamais de piano. Il le sait, puisque la bombe a détruit non seulement le salon qui abritait son instrument, mais aussi ses deux bras. Il hurlera de longues, interminables heures, coincé sous les décombres, allongé près des cadavres de ses parents et de sa grande sœur, les mains, ces mêmes mains qui, quelques heures auparavant, jouaient Chopin et Ed Sheeran, atrocement mutilées. La nuit syrienne sera zébrée d’éclairs. Au matin, quand les sauveteurs déblaieront les gravats et les morts, ils pleureront tous, en voyant le fils du professeur de musique, seul survivant, mais privé de l’usage de ses bras, orphelin du monde.

Hassan n’ira pas à l’enterrement de sa famille. Il sera sur un brancard de fortune, lacéré de souffrances, éventré de désespoir. Il entendra d’autres bombes siffler sur la ville, mais aussi les hurlements des blessés et les gémissements des mourants. Il respirera l’air vicié du dispensaire et imaginera les linceuls blancs de ses proches, déposés à la hâte dans cette terre sans cesse retournée, qui n’a plus assez d’espace pour accueillir les  trop nombreuses victimes.

Le jeune garçon ne reverra aucun membre de sa famille éloignée, car dès le lendemain il sera évacué par un convoi qui le conduira au-delà des cèdres et des pierres blanches de son village. Il sera ballotté de camion en bateau, de navire en train, de camp en asile, de foyer en hôpital, quand les plaies de ses moignons se seront ouvertes mille et une fois. Il criera des nuits entières en réclamant sa mère, lui, le garçonnet de cinq ans qui jouait certes Mozart, mais qui aimait plus que tout les caresses maternelles sur son beau front intelligent et les chatouilles de son père adoré.

Il oubliera jusqu’à son prénom au fil des traumatismes, il manquera couler à Lampedusa, rencontrant, une froide nuit de décembre, une belle jeune femme portant un bébé ceint d’un drapeau allemand, mais il se souviendra longtemps du baiser très très tendre que cette maman lui fera sur ses joues mouillées de larmes, lui psalmodiant une mélopée qui le calmera le temps d’une nuit. Il arrivera à Calais, et partagera un repas avec deux garçons qui semblaient être des frères. Le plus âgé le soulèvera jusque dans un fauteuil, au centre de la tente, et le plus jeune cherchera une cuillère qu’il portera patiemment à la bouche d’Hassan, le nourrissant gentiment en lui racontant des histoires drôles en anglais pour le faire sourire.

Un jour, Hassan sortira de l’hôpital avec des prothèses, car il aura pu profiter des soins d’une association qui, depuis des décennies, soigne les blessés de guerre. Il aura repris du poids, il aura appris de nombreuses phrases en français, il sera hébergé dans un centre de rétention messin, grâce à l’Ordre de Malte. Sa première rentrée se fera dans un cours préparatoire de primo arrivants, et il deviendra vite la coqueluche de l’école en jouant du piano avec ses prothèses. On le surnommera « Hassan aux mains d’argent » …

Les nuits seront difficiles, de longues années durant, même lorsqu’Hassan vivra en famille d’accueil. En rêve, il reviendra vers la lumière aveuglante d’Alep, et toujours respirera le parfum des oliviers et des cèdres du Liban. Souvent, il se réveillera en larmes, juste avant d’avoir pu jouer Chopin avec ses véritables mains, ou juste avant le baiser de sa maman.

Mais peu à peu il deviendra un grand garçon, un bel adolescent aux yeux de braise, un étudiant brillant, un pianiste de renom, un homme politique engagé, un père de famille épanoui, un citoyen français fier de ses origines, un européen convaincu, et un habitant heureux du Sarr-Lor-Lux. Il épousera une jeune fille nommée Sofia, d’origine érythréenne. Et se liera d’une amitié indéfectible avec deux frères venus du Kurdistan irakien, retrouvés lors d’un concours de piano à Bruxelles, qui, eux, se souviendront de leur première rencontre, alors qu’Hassan aura occulté ce souvenir. Bien après le repas partagé à la friterie de l’avenue Louise, ils seront ses témoins de mariage.

***

Ce jour-là, dans l’éblouissante lumière estivale, comme si le ciel de Bruges fredonnait d’allégresse, on a entendu des chants africains chantés par la chorale de la mère de la mariée. Puis sont récitées des prières yézidies venues du fond des temps et du cœur intime des hommes. Enfin, avant de se lever pour rejoindre la mariée sous les youyous des invités, Hassan jouera, au piano, l’Hymne à la joie.

http://www.pfaelzischer-merkur.de/kultur/Saarbruecken-Cellokonzerte-Eritrea-Geige-Orchester;art448935,5708761

Esther Ada

 Un seul nom

 demeure sur les tombes

 de Lampedusa. Elle avait dix-huit ans

 et la grâce des gazelles.

 Tant de mains suppliciées

 disparues au charnier azuréen

 des poissons avides. Mare nostrum,

 un cimetière.

Je te nomme, seule, Esther Ada,

 rescapée des fosses communes du silence,

 je t’adoube immortelle.

Une survivante du Titanic portait ce même nom.

http://sabineaussenac.blog.lemonde.fr/2015/04/16/400notjustanumber-400-migrants-et-le-silence/

Lettre à Myriam, 5 ans après la tuerie de Toulouse…

Texte paru le 22 mars 2012 dans le Huffington Post.

http://www.huffingtonpost.fr/sabine-aussenac/myriam/

 

Si tu savais, Myriam, comme j’aurais aimé t’avoir comme élève…Oh, je ne sais pas si l’allemand est enseigné dans ton école, mais j’imagine qu’un jour, peut-être, tu aurais eu envie d’en apprendre davantage sur « la langue des bourreaux », qui, bien avant qu’on ne la nomme ainsi, avait été celle des « Penseurs et des philosophes »…Je t’aurais parlé de Rilke, Myriam, et de Celan, allemand ET juif, et puis nous aurions vu ces images de réconciliation, ces images d’au-delà du Pardon…Je sais bien que tous les Kippour de l’éternité ne suffiraient pas à pardonner à mes ancêtres ; mais nous pouvons essayer, n’est-ce-pas, essayer de parler de poésie, aussi. Si tu avais été un jour mon étudiante, Myriam, je t’aurais dit que je ne suis pas d’accord avec Adorno, car je pense que la poésie doit exister, même après Auschwitz. Mais tu sais, ce soir, j’en doute. Ce soir, j’ai froid. Ce soir, tu me manques, même si je ne te connaissais pas.

J’aurais tellement aimé te croiser un jour, dans notre ville rose, petite fille jolie et rieuse. Tu aurais traversé les allées du Jardin des Plantes en courant, ou tu aurais mangé une glace chez Octave, toute barbouillée de framboise -bon, peut-être pas chez Octave, car je ne pense pas qu’ils fassent des glaces casher, là bas, mais bon, tu comprends bien ce que je veux dire.

Au lieu de ça, ma belle petite Myriam, c’est de sang qu’il t’a barbouillée, l’Immonde, la Bête, le Monstre. Et tu as eu beau courir, il ne t’a laissé aucune chance.

Oui, ma Myriam, j’aurais aussi voulu te voir, un peu plus grande, pouffer de rire avec tes copines dans les travées des Nouvelles Galeries, ou chez Virgin. Car bon, bien sûr, ta maman t’aurait un peu interdit de te maquiller, mais tu aurais bien fini par y aller, à Monoprix, et aussi chez Zara, et puis pour la Bar-mitsva de ton cousin, vous vous seriez toutes retrouvées au Bibent, à comploter sous la magnifique coupole, vous murmurant des secrets, racontant les derniers potins de l’école. Oui, Myriam, je le sais bien ; tu aurais ressemblé à toutes les jeunes filles de Toulouse, aux Virginie, aux Laurie, aux Nour, même, tu sais, celles que j’ai cette année comme élèves, qui rigolent comme des tordues, elles aussi, même lorsqu’elles portent le voile le vendredi. Parce qu’elles aussi, sous le voile, elles sont comme tout le monde, avec des paillettes et du gloss, et puis ne va pas croire qu’elles n’écoutent que Khaled, tiens, bien sûr que non, elles écoutent Justin Bieber et Lady Gaga, comme tu l’aurais fait aussi…

Mais tu n’écouteras plus jamais de musique, ma chérie, parce qu’un autre que toi a oublié que, lui aussi, quand il était plus jeune, il écoutait du rap et du r n’ b, et puis même du métal, va savoir… Je m’en souviens bien, de ce jeune garçon encore innocent. Je l’ai sûrement croisé, au LIDL de la gare, ou au Florida, ou aux Puces, un dimanche, à Arnaud-Bernard… Il aura sans doute souvent traîné avec des frères et ses cousins autour du lac de la Reynerie, et puis le samedi il descendait notre rue Saint-Rome, et il faisait le mariol devant les filles de la cité, sur son scoot. Un scoot, oui, Myriam, tu te rends compte ? Ce garçon là a eu un scoot, bon, allez, on ne va pas raconter qu’il l’avait peut-être volé, non, faisons lui confiance, le moment est très mal choisi pour étaler des lieux communs, on va simplement dire qu’il l’avait acheté à un cousin. Un scooter, oui, comme celui…

Myriam, Myriam, comme tu aurais été belle, le jour où je t’aurais croisée, à l’EdJ, à notre Espace du Judaïsme, pour cette conférence de Jonathan, ton professeur de religion… Oh, je dis « notre », mais tu le sais bien, je ne suis pas juive. Je fais ma juive, parfois, je ne sais pas bien pourquoi, sans doute par culpabilité, parce que je suis à moitié allemande ; et puis depuis que, à peine plus âgée que tu ne l’étais le 19 mars, il y a deux jours, j’avais lu le Journal d’Anne Franck, je ne peux pas vraiment t’expliquer pourquoi, mais… Je me suis sentie proche de toi, de « vous », et puis voilà, j’ai beaucoup lu, j’ai parlé, j’ai rencontré des rabbins, des Justes, des amis. Oui, tu m’as vue, hier, lorsque je suis allée faire la minute de silence au Capitole, dans la belle Cour Henri IV, tu sais, « notre Bon Roi Henri », qui prêchait la tolérance, qui a aidé notre France d’autrefois à accepter le multi communautarisme, tu m’as vue, alors que j’écoutais le beau discours, simple et clair, de notre maire, Pierre Cohen : je l’avais mise, ma petite étoile de David, celle que j’ai achetée dans le Marais… Comme ça, parce que je voulais te dire qu’au fond de mon cœur nous sommes tous des juifs, tous des juifs allemands.

Aucun professeur, ma chérie, ma petite Myriam, ne t’expliquera plus qui a dit ça, il y a longtemps, quand on lançait des pavés, au joli mois de mai… Et puis je ne t’y verrai pas, non plus, dans cette superbe cour Henri IV, juste derrière le Capitole, quand tu aurais descendu les escaliers depuis la salle des Illustres… Personne ne te photographiera au bras de ton époux, devant le tableau d’Henri Martin, dans ta merveilleuse robe de mariée, et personne ne vous lancera des pétales de rose, ni ne brisera de verre, le jour de ton mariage. Tiens, j’ai revu La Vérité si je mens, avec mon garçon, à peine plus âgé que toi, et nous avions bien ri, lorsque Richard Anconina appelle le Rabbin « mon Père »… Comme j’aurais aimé rire un jour avec toi, Myriam… Comme j’eusse aimé que toute leur vie, tes parents te chérissent et rient à tes côtés, au lieu de t’accompagner vers ta dernière demeure…

La petite étoile, Myriam, celle que j’ai portée hier, je l’ai gardée, dans le métro. Il était bien désert, d’ailleurs, le métro. Tu sais, les gens ont peur, les gens sont vite lâches, mais je crois que ce qui t’est arrivé a été tellement insoutenable que plus personne n’a osé sortir. Oui, nous étions terrifiés. En tous cas, je l’ai gardée au cou, oui, même si c’est interdit d’arriver dans un collège public en arborant des signes d’appartenance religieuse – bon, tu sais, je souris, parce que dans mon collège, on mange hallal, mais… c’est un autre débat… Je voulais montrer à mes élèves, à mes Moktar, Ali, Rachida, comment on traitait les allemands pendant la guerre, je voulais qu’ils touchent cette étoile, parce que je trouvais intolérable que ce qui t’est arrivé soit en lien avec la Shoah… Et tu sais, Myriam, ils ont été contents : parce qu’au début de l’année, j’avais dû me fâcher: ils n’arrêtaient pas de vouloir parler du « Führer » en cours – tu sais bien, Adolf Hitler, tes grands-parents et tes professeurs t’en ont sûrement parlé…-, parce que tu vois, ces élèves là, ils confondent tout, ils écoutent ce qui se raconte dans les banlieues, et sur les chaînes de télévision câblées qu’ils regardent avec leurs parents… Alors ils confondent les millions de juifs morts de la Shoah avec les soldats israéliens qui tirent les roquettes sur Gaza, et… tu ne vas pas me croire, mais au début de l’année ils me l’avaient dit, ils « adorent Hitler » !! Alors bon, moi, c’est simple, je leur ai fait écrire sur le carnet de correspondance: « Il est interdit de prononcer le nom du Führer à tout bout de champ en cours d’allemand ».

Mais hier, donc, je leur ai permis d’en parler. Alors oui, Myriam, au début, ils ont souri. Mais ne t’inquiète pas. Très vite, j’ai vu dans leurs yeux qu’eux aussi, ils avaient très peur. Très très peur. Même Moha, qui faisait son malin. Et puis leurs mamans aussi, il paraît qu’elles n’avaient parlé que de ton école et de toi, le matin, dans les magasins de Bellefontaine, et puis ils ont encore un peu plaisanté, ils m’ont dit « Mais Madame, nous, on est tristes qu’ils sont morts. Ils auraient pu se convertir, ils seraient peut-être devenus musulmans, un jour… » Mais tu sais, moi, j’ai bien vu qu’ils étaient tristes, inquiets, et aussi leurs mamans, que j’ai croisées le soir, au conseil de classe. Tiens, pour la petite histoire, Myriam, je te raconte encore que la petite étoile, je l’avais enlevée, avant le conseil. Mais figure-toi que quand j’ai vu entrer une des mamans entièrement voilée, sauf son visage, dans la salle des conseils, je ne sais pas pourquoi, j’ai eu un sursaut de colère, un sursaut d’intolérance. Je me suis dit que ce jour là, justement, notre « école de la République » aurait dû davantage jouer son rôle de creuset de la laïcité. Mais non. Alors, j’ai eu envie que tu sois un peu avec moi, dans cette école, dans mon collège, avec la petite étoile. Je l’ai donc bien ostensiblement sortie de mon sac à mains, et je l’ai mise autour de mon cou, comme pour dire « moi aussi, je suis libre »…

Et puis dans mon autre établissement, je m’étais fâchée aussi, tu sais. Parce qu’un de mes collègues, au moment même où nous venions d’apprendre qu’un homme même pas fou venait de te tirer par les cheveux avant de te loger une balle en pleine tête, après avoir tué trois autres personnes, dans votre école juive, avait osé prétendre que ce n’était pas certain qu’il s’agisse d’un acte « antisémite ». Tu vois, là, ma chérie, une colère immense m’avait envahie. Une colère aussi forte que mon chagrin. Devant la bêtise de mon collègue, de mon collègue aveugle, sourd et muet, comme les trois singes de l’histoire…

Ma chérie, je commence à employer des mots un peu trop compliqués. Pardon. C’est que j’oublie, j’oublie déjà que tu n’es plus là. J’oublie que jamais, jamais, jamais plus tu ne verras les hirondelles tournoyer au-dessus de Garonne ; que jamais plus tu ne te promèneras un soir autour de l’église Saint-Sernin, en respirant le parfum des tilleuls ; j’oublie que notre ville rose a perdu un de ses enfants, ou plutôt trois de ses enfants. Car les petits Arieh et Gabriel non plus n’iront plus courir le long de notre Canal du Midi. Plus jamais. Et leur merveilleux papa, le si brillant Jonathan, dont des centaines de lecteurs se régalaient de lire les commentaires théologiques, jamais plus, lui non plus, il ne s’assoira à une table de conférence pour nous enchanter de son savoir. Mais ne t’inquiète pas, non, je vais faire attention, je vais garder ton souvenir contre mon cœur, toujours. Et je n’oublierai pas non plus ces trois jeunes hommes si beaux, si confiants dans notre pays, qui sont tombés au champ du déshonneur de la République, un peu avant vous quatre… Abel, Mohamed, Imad… Je pense à vous…

Myriam, je vais te laisser. Je sais que depuis quelques heures tu reposes en paix, dans ta Terre Promise, et je vais chaque jour que notre même Dieu fait prier pour que tes chers parents trouvent la paix. En ce moment même, la Bête est traquée. Je n’ai pas voulu, ici, parler d’elle trop longuement. Elle ne mérite que mon mépris.

Je voulais, ma Myriam, te parler à toi, te dire que toute notre ville se joint à moi pour t’embrasser, pour t’entourer de lumière et d’amour. Je voulais te dire que tout un pays se joint à moi pour te serrer dans nos bras, pour accompagner ta mémoire, pour que cette façon que tu as eue de quitter la vie, cette façon si abominable que je ne peux même pas l’écrire, devienne comme un rempart contre les haines et les horreurs. Je veux, petite Myriam, que ton nom devienne celui de la paix, du respect, de la fraternité.

Je veux, Myriam, toi dont le nom ressemble à celui de « Marianne », que tu deviennes le visage d’une nouvelle France. D’une France du « plus jamais ça. » Je voudrais que notre futur président, celui qui était assis, aujourd’hui, aux côtés de ses « rivaux », dans une même cérémonie, qu’il soit d’un parti ou de l’autre, aide notre France à devenir la France de tous, pour que plus jamais la haine ne prenne le pas sur le respect.

Ton amie pour l’éternité,

Sabine.

***

Chère Myriam,

cinq années ont passé. Et bien du sang a coulé encore, en France, à Paris et Nice, dans une modeste église, en bord de mer radieux, dans une salle de rédaction et dans un concert joyeux; mais aussi à Bruxelles, à Berlin, en Tunisie, et aussi tant de fois dans de lointains pays à feu et à sang.

Je pourrais aussi te parler de tous ces actes odieux qui entachent notre démocratie, quand les loups noirs de l’antisémitisme n’ont plus peur de se cacher et hantent nos cités…

Sache une chose, ma belle petite amie: dans quelques semaines, au moment de voter, c’est à toi que je penserai, et à toutes les victimes des attentats, en espérant que notre pays ne basculera pas définitivement dans la haine et l’obscurantisme.

Je t’embrasse, petite étoile.

Cher Imad…Hommage à Imad Ibn Ziaten, mort le 11 mars 2012 à Toulouse.

Cher Imad,

 

le temps passe si vite, et si lentement aussi, depuis que tu es parti…

Cinq ans. Cinq ans déjà ont passé depuis cette belle journée du 11 mars 2012 où, jeune Maréchal des logis-chef de la caserne de Francazal, tu as refusé de te coucher sur ce parking non loin de la Cité de l’Espace, dans la Ville Rose, devant un individu sans foi ni loi qui t’a abattu à bout portant simplement car tu étais militaire.

En allumant le poste, ce matin, j’ai entendu parler de toi. Mais très brièvement. Il faut dire que notre actualité est bien chargée, entre les pitreries pré-présidentielles et les manifestations contre le nucléaire, en hommage aux milliers de mort de Fukushima et du tsunami…

Tu es mort seul, toi. Seul, mais debout.

http://www.lepoint.fr/societe/quand-le-parachutiste-imad-ibn-ziaten-refusait-de-se-coucher-devant-merah-17-01-2013-1616669_23.php

Je peux imaginer les millions d’images qui seront passées en ton esprit en ces dernières secondes. Une vie d’homme, c’est toujours un univers entier. Et chaque mort est une apocalypse.

http://association-imad.fr/pourquoi-une-association/biographie-imad-ibn-ziaten/

Tu sais, cher Imad, aujourd’hui, tu n’es plus seul. Nous sommes des milliers, des millions de Français même, à avoir entendu parler de toi et de ton courage en ce dernier instant, grâce à l’immense force de cette femme qui t’a donné la vie et qui chaque jour se bat pour que ta mort n’ait pas été vaine.

Je peux imaginer le sourire de Latifa, ta maman, en ce jour de juillet 1981, quand elle a serré dans ses bras ce beau poupon qui deviendrait un serviteur de la Nation, de cette France où elle vivait depuis 1979, de cette France où elle a élevé ses enfants dans le respect de leurs racines marocaines, mais aussi dans l’amour des valeurs de la République…

Cher Imad, je ne vais pas te mentir. Quand j’avais 16 ans, moi, je chantais « Parachutiste » de Maxime et je regardais d’un œil assez méprisant les « paras » du huitième RPIMA de Castres, où je grandissais à l’ombre de mes lectures plutôt antimilitaristes…Et puis j’ai grandi, et un peu mieux compris le rôle de l’armée dans le fonctionnement d’un pays.

Aujourd’hui, en regardant défiler ta vie dans les photos et les vidéos que j’ai regardées sur le net, j’ai compris que ta courte biographie mettait en lumières un garçon droit dans ses bottes, ancré dans les valeurs familiales – une des dernières vidéos sur la page Facebook de ta maman te montre aux côtés d’une adorable petite poupée, une nièce peut-être ? – et dans cette autre fraternité qu’est l’Armée Française, où, depuis Saint-Maixent-l’École en 2004 jusqu’à ta préparation du Brevet supérieur de Technicien de l’Armée de Terre en 2012, tu avais servi, voyagé, progressé avec passion.

C’est surtout ton sourire éclatant qui me bouleverse. Je suis certaine que tu as souri à Merah en le saluant en arrivant à votre rendez-vous, comme tu souriais à tes camarades, à tes supérieurs, à tes amis et à ta famille, simple et direct, heureux comme un garçon sans histoires.

Je suis heureuse pour toi, tu sais, et pour ta mémoire. Heureuse qu’une loi ait été votée le 27 novembre 2012 devant le caractère inédit de ta mort et du geste barbare envers un militaire assassiné en raison de son appartenance à un corps de métier, portant création de la mention « Mort pour le service de la Nation ».

Heureuse que tu aies reçu le 11 mars 2013 les insignes de Chevalier de la Légion d’honneur à titre posthume.

Heureuse qu’en avril 2012, ta maman Latifa ait eu l’immense courage de créer L’association Imad-Ibn-Ziaten pour la jeunesse et pour la paix, afin de venir en aide aux jeunes des quartiers en difficulté1, et de promouvoir la laïcité et le dialogue interreligieux.

http://www.liberation.fr/societe/2012/10/14/latifa-ibn-ziaten-imad-in-memoriam_853169

Heureuse d’avoir été présente à ce dîner du CRIF, en 2014, quand Manuel Valls a remis à Latifa un prix pour honorer ses engagements. Je me souviens de la poignée de main échangée avec ta maman, et du regard empreint de bienveillance qu’elle a posé sur moi.

http://france3-regions.francetvinfo.fr/occitanie/haute-garonne/toulouse/le-crif-midi-pyrenees-rend-hommage-latifa-ibn-ziaten-et-son-association-422729.html

Tu sais, Imad, je vis tout près de l’endroit où tu as croisé la Bête Immonde, et je peux t’assurer que les Toulousains sont conscients de ce crime innommable. Lorsque la plaque commémorative a été déplacée, il y a deux ans, nombreux sont ceux qui s’en sont émus…

http://actu.cotetoulouse.fr/ou-est-passee-la-plaque-commemorative-en-memoire-du-militaire-tue-a-toulouse-par-mohamed-merah_15047/

Et je peux t’assurer que c’est la France entière qui t’a rendu hommage en regardant le magnifique documentaire consacré aux combats de ta maman, « Latifa, une femme dans la République » :

http://m.pluzz.francetv.fr/videos/infrarouge_,154396074.html#xtref=https://t.co/GbLX6sH9Xj

Enfin, je peux te promettre que comme il y a cinq ans, lorsque j’enseignais justement au collège de Bellefontaine, le quartier où avait grandi ton assassin, et que j’avais pu aider nos jeunes à dépasser leur aveuglement devant l’admiration que certains portaient à ce meurtrier, je mets moi aussi toutes mes convictions d’enseignante dans la transmission, cette année encore, des valeurs de la République et surtout de la PAIX entre nos communautés à des enfants souvent perdus, désorientés, en révolte contre leur propre pays.

Cher Imad, en ce printemps dont tu ne sens plus les parfums et dont tu ne vois plus les couleurs éclatantes, je te dédie ce petit texte écrit après l’un des attentats commis depuis 2012, puisque c’est aussi le Printemps des Poètes.

 

Rendez-nous cet Islam qui fait les hommes aimants

 

Où sont-ils donc passés, notre Islam des Lumières,

Et les cent arabesques de belles Mosquées Bleues ?

Les senteurs du Hammam, tous les rires joyeux,

Savon noir et argan comme seules bannières….

 

Les gâteaux de l’Aïd aux amandes et aux dattes,

Miel coulant et parfums, tant de femmes en cuisine,

Tantes sœurs et aïeules, et les milles cousines,

S’égayant souriantes de l’Oural à l’Euphrate,

 

Et puis les chiffres arabes, et la voix de Fairouz,

Le désert immuable et le Mont de l’Atlas,

Tant de calligraphies et de siècles qui passent

 

Quand soudain quelques fous veulent les tuer tous,

Les « impies » et les autres, même les musulmans :

Rendez-nous cet Islam qui fait les hommes aimants.

 

Je ne t’oublie pas. Nous ne t’oublions pas. Et chaque Français est fier des engagements de la merveilleuse Mère-Courage qu’est ta maman, Madame Latifa Ibn Ziaten.

 

https://association-imad.fr/

**

http://www.huffingtonpost.fr/sabine-aussenac/myriam/

 

 

Many rivers to cross

 

 

Hypokhâgne, janvier 1978.

Un bar enfumé, quelque part dans le vieux Toulouse.

Nous sommes en mai…

« Encore un printemps de passé, je me souviens de ce qu’il y eut de tendre »…

Véronique et moi sommes assises en face l’une de l’autre, un peu jeunes encore, agnelles presque effarouchées devant tous ces loups de la nuit toulousaine, perdues au milieu du bruit et de la fumée…Téléphone hurle dans l’hygiaphone, nous découvrons les « tapas » et faisons semblant d’aimer ce drink obligé qu’est la vodka orange. Nos amis de la clique des « Bagnérais » en sont à leur troisième tournée, les blagues se font lourdes…

Je suis atrocement triste. D’un côté de la table, Pierre. Je viens de le rencontrer, je ne sais pas encore qu’il va devenir mon premier mari et le père de mes deux princesses.J’ai à peine dix-huit ans.Nous sommes sur le point de « sortir ensemble »…Nous sommes tombés doucement amoureux, au hasard d’une colocation, j’aime ses cheveux d’ange et ses grands yeux mordorés, et il craque sur mon look d’étudiante rebelle- longues robes indiennes, patchouli, et même Birkenstocks, bien avant Madonna !-

De l’autre côté de la table, Joshua, Josh, mon bel amant américain…Enfin, amant est un grand mot ! A l’époque, mes amoureux avaient  droit à quelques furtives étreintes, à un petting  genre banquette arrière de Chevrolet, et dormaient sur le tapis, au pied de mon lit de virginale hypokhâgneuse.

Josh venait de Dartmouth, je l’avais abordé en pleine rue.Juif bouddhiste, il jouait divinement du saxo, pratiquait la méditation transcendantale et citait Rimbaud et Heine dans le texte. Vers Noël, nous avions métissé nos désirs et j’avais goûté à ses charmes Californiens , me rêvant à Big Sur et me sentant prête à partir pour Ellis Island…Josh était incroyablement tendre et respectueux, je peux encore sentir la douceur de sa main se posant, telle une plume, sur la mienne…

Il était parti outre-Rhin, et, Pénélope volage, je n’avais pas su l’attendre…En fait, j’avais si peur de son « autre » départ, de son retour aux USA, que je m’étais réfugiée dans la banale certitude d’un amour intra muros, aux couleurs de brique rose…

Ai-je senti, ce soir là, que mon destin basculait ? Que j’étais en train de choisir entre le Pacifique et Mare Nostrum, entre les communautés bohèmes de Greenwich Village et un lotissement en banlieue Toulousaine, entre les Rocheuses et la douceur du Lauragais ? Ai-je aussi pressenti que, sous le vent, quelque soit mon choix, ma vie ne serait qu’ouragans et naufrages ? Car je divorcerais, après 12 ans d’une union difficile, et Josh s’est ôté la vie quelques années plus tard, seul et épouvanté…

Toujours est-il que, soudain, quand Jimmy Cliff s’est mis à chanter de sa belle voix rocailleuse ses « many rivers to cross », ce sont des torrents de larmes qui ont jailli de mes yeux, à brûle pourpoint et sans raison apparente…J’avais dix-huit ans et je descendais soudain des fleuves impassibles, je plongeais dans l’eau froide des chalands et je voyais, comme Ophélie, l’infini terrible effarer mon innocence et casser mes espoirs…

Je me souviens de mes larmes, de Véro qui pleurait aussi, de nos sourires tout embrumés.Je me souviens de Véro qui m’a pris la main et l’a caressée doucement, sous les rires glauques et vulgaires des Bagnérais. Je me souviens du regard lointain de Pierre, qui ne comprenait pas grand- chose, et, surtout, du regard intensément bleu de Josh, qui ne me quittait plus, de son sourire, de notre souffrance et de sa dignité, car il avait compris qu’il repartirait seul outre-atlantique.

Grandir, c’est apprendre à choisir. Ce soir là, j’ai préféré l’autoroute balisée au sentier de traverse, j’ai choisi la banalité alors que l’infini me tendait les bras…Ce soir là, j’ai traversé seule la rivière, refusant la main de Josh, qui pourtant me tendait la vie, la vraie.

Je le regrette encore aujourd’hui.

***

Et…La maman de Josh!

My american mum : Bobbi Katz !

Attention, ceci est un message de prévention…Billet d’humeur…#froid #radios

         Attention, ceci est un message de prévention…Billet d’humeur…

 

Lac de L'Isle-Jourdain...
Lac de L’Isle-Jourdain…

http://inpes.santepubliquefrance.fr/10000/themes/evenement_climatique/froid/campagne.asp

Je ne sais pas vous, mais moi ils commencent à me les briser menu.

Je parle de ces annonces qui passent en boucle sur nos radios et télévisions, comme si nous étions en alerte chimique ou à l’orée d’un conflit international.

  • Attention, ceci est un message de prévention du minsitère de la Santé. Il va faire très froid. Ne sortez pas sans vos bonnets, couvrez les extrémités du corps, etc etc…

On croit rêver. Que les étés de canicule, quand il fait quarante degrés à l’ombre des terrasses et que nos Anciens tombent comme des mouches, on leur rappelle de s’hydrater, passe encore. Tout le monde sait que l’on oublie de boire, passé un certain âge, et que cela peut vite s’avérer problématique.

Mais là, vraiment, on prend les Français pour des cons.

Peut-être nos dirigeants pensent-ils, depuis l’obscure commission constituée en urgence pour constituer un groupe de réflexion qui se chargera de donner des directives aux millions de coincés du cervelet, (en partenariat avec l’agence de communication dépensant les deniers du contribuable à lui expliquer comme s’habiller le matin), que les habitants de l’hexagone sont tous atteints de quelque maladie orpheline qui les empêcherait de ressentir les températures extérieures et ferait que, par moins dix, la plupart de nos concitoyens décideraient d’aller en tongues au bureau, ou, par trente-huit, de sortir promener Médor en chaussures de ski.

Parce que voyez-vous, c’est là où je vois rouge : d’une part, notre argent sert, visiblement, non seulement à faire de la France le premier exportateur d’armes au monde – et là, comment vous dire, ce matin, j’ai juste envie de voter Mélenchon jusqu’à la fin des temps, voire même de quitter mon appart pour une ZAD – et donc à élaborer des « campagnes de prévention » à l’usage dudit contribuable, mais, d’autre part, à infantiliser totalement les Français…Cela avait commencé il y a longtemps, avec les « un verre, ça va, etc », et c’est de pire en pire…

Voici en effet la politique du « care » portée à son apogée,  le summum de l’état providence, contrepartie rêvée de l’état d’urgence, 1984 mâtinée de Grey’s Anatomy : nous vivons donc à présent dans une société qui nous surveille et nous piste de la naissance à la mort, 24 h sur 24, mais qui plus est nous ordonne de prendre soin de nous, à tous les niveaux.

Certaines choses ne me semblent pas absurdes : oui par exemple aux images de cancer du poumon sur les paquets de Camel filtre, en espérant que les ados – qui grillent leurs clopes par centaines devant les établissements scolaires où, normalement, les «attroupements» sont prohibés – cesseront de trouver hyper cool de sortir fumer pour finir avec un respirateur pas bien glamour…Oui aux limitations de vitesse, bien sûr, parce que qui aurait envie de se retrouver sur une petite chaise roulante, regardant l’océan des heures durant depuis le centre de rééducation, après avoir décimé les cinq membres de sa famille ?

Par contre, quand mon gouvernement me rappelle avec des flashs d’info répétés toute la journée que je dois mettre un bonnet et des moufles, et que je dois éviter de sortir mon nourrisson parce que sinon il sera tout bleu de froid, que je dois bien fermer mes fenêtres, à moins de vouloir chauffer les oiseaux, je me demande jusqu’où ils pousseront l’absurdité de leurs recommandations…

J’imagine déjà les grosses pluies du printemps :

  • Attention, ceci est un message de prévention du ministère de la Santé.
  • La pluie, ça mouille.
  • N’oubliez pas de sortir avec un parapluie. Mettez un ciré, (ou un burberry si vous habitez dans le seizième, ou une houppelande de grosse laine tissée si vous êtes berger).
  • Ne sortez pas sans vos bottes, car il pourrait y avoir des flaques d’eau.
  • Ne laissez pas les bébés dans les poussettes juste sous les gouttières, ils pourraient vous en vouloir à moins d’avoir adoré « Singing in the rain »…
  • Ceci est un message réservé aux automobilistes : attention à l’aquaplaning. Et surtout mettez en marche vos essuie-glace, sinon vous feriez vite l’ange sur le camion de devant.
  • Enfin, une recommandation toute particulière est adressée aux personnes vivant sous les toits : fermez les velux, sinon votre moquette aura une drôle de la tête à votre retour.
  • PS : si tu vis dans la rue et que t’as oublié de piquer des sacs poubelles à l’Intermarché pour t’en mettre sur ton vieux pardessus râpé, tant pis pour ta tronche, tu seras trempé et sentiras encore plus mauvais.

Je trouve aussi qu’il faudrait nommer encore plus de commissions et rémunérer encore davantage d’agences de communication. C’est vrai, pourquoi ne pas étendre ces annonces de prévention à tous les domaines de la société, cela créerait de nombreux emplois de fonctionnaires et de community managers.

Et puis sur nos radios, ça nous ferait des vacances, à nous, les filles, qui passons la moitié du temps à essayer de changer de station tous les quarts d’heures, quand il y a soudain le mercato, ou le Vendée Globe, ou la Fed Cup, ou le Mundial, ou les poules du dimanche, et que, franchement, on en a rien, mais rien à carrer, et que si nous on s’amusait à interrompre les programmes en permanence pour faire un point maquillage, ou people, ou femmes battues, ou viols, ou pensions alimentaires impayées, ou glamour, ou écologie, ou littérature, ou poésie, ou théâtre, bref, la vie, nous quoi, et pas seulement vous, chers messieurs, mais c’est un autre sujet, pardon, je m’égare, donc, ça nous ferait des vacances, de jolies petites annonces bien tournées…

Alors je suggère les annonces du dimanche soir :

  • Attention, n’oubliez pas : demain, c’est lundi !
  • La semaine commence, le WE est bel et bien FINI, ter-mi-né, capito?
  • Allez, on bouge ses fesses du canap, on se couche, sinon, demain, ça fera mal…
  • On lâche la télécommande, allez, zou, au lit !
  • Et on n’oublie pas de préparer le chèque de la cantine, les goûters, et/ou son cartable.

PS : si t’es prof et que t’as pas corrigé tes copies, fais gaffe, ton principal va remplacer ton inspecteur avec la réforme du collège, alors on t’aura prévenu…

Les annonces de la veille des grandes vacances :

  • Attention, demain, c’est les vacances !
  • En ce qui concerne la canicule, si vous n’avez pas écouté il y a cinq minutes, tant pis pour vous !
  • Donc, la valise : n’oubliez pas les maillots, l’été, il fait chaud.
  • Ne mettez pas de bonnets ni d’écharpes dans vos sacs, ce n’est pas la peine : l’été, il ne neige que rarement.
  • Mesdames, si vous tenez à conserver votre époux et éviter qu’il ne parte avec une jolie suédoise, n’oubliez pas les rasoirs !
  • Monsieur, puisque de toutes manières vous risquez fort de prendre un petit moment pour aller jusqu’aux dunes, ne partez pas sans vos Durex…Ce serait dommage de revenir de Biarritz avec la chtouille.
  • Les enfants, psst, ceci est juste pour vous : les cahiers de vacances sont planqués sous les maillots de maman, il vous suffit de les virer discretos de la valise et hop, ni vu ni connu, à vous la belle vie !

Les annonces réservées aux filles à qui on va passer la bague au doigt :

  • Alors les poulettes, ceci est un message destiné à vous faciliter la vie !
  • Un mec, ça ne pense qu’à une seule chose; c’est pas le mariage qui changera la donne. CQFD, débrouillez-vous pour rester des clones de Beyonce même quand vous serez enceintes jusqu’aux dents.
  • Le mariage, c’est fait pour assoir les règles d’une société d’hommes, et ce dans tous les pays, et en France, vous veillerez à : toujours préparer des repas à votre homme, parce qu’un homme, ça a souvent faim ; faire la vaisselle, les courses, le ménage, en plus des heures sup’ que votre boss vous oblige à faire, et même le WE – ceci est une annonce rédigée dans un esprit d’anticipation filloniste ou macronniste – parce qu’une femme, c’est fait avant tout pour s’occuper de son foyer ; ne pas vous plaindre si votre mec rentre tard et/ou vous trompe, de toutes manières, estimez-vous heureuse qu’il ne soit pas allé chercher une Ukrainienne sur Meetic.
  • Puisqu’une femme meurt tous les trois jours sous les coups de son compagnon, faites vos stats, et puis faites gaffe, aussi : un divorce, ça ne se demande pas à la légère…Somme toute, hein, une baffe de temps en temps vaut mieux que de finir égorgée devant un commissariat, non ?

Oui, ce matin, que voulez-vous, je me suis dit que j’allais faire d’une pierre deux coups, anticiper le huit mars, rattraper la journée des violences faites aux femmes, dire mon énervement face aux radios totalement sous mainmise machiste et, surtout, exprimer mon agacement profond devant ces gens qui nous gouvernent et qui pensent que nous sommes des imbéciles incapables de mettre notre bonnet quand il neige et de fermer nos fenêtres pour ne pas faire sauter le réseau d’ERDF…

Je repensais aussi à ces hivers de mon enfance où nous sortions faire de la luge, même dans le Tarn, bien loin de mon Allemagne où mes amis et ma famille se gondolent quand je leur parle de ces spots radiophoniques, eux qui chaque hiver sont capables de mettre un thermolactyl sous leur manteau, comme mes amis canadiens, d’ailleurs, qui rient chaque fois que je leur raconte la panique du salage des chaussées, eux qui vivent des mois durant avec moins quinze ou même trente sans que la vie ne s’arrête pour autant…Je repensais aussi à l’hiver de l’Abbé Pierre, celui dont ma belle-mère m’a souvent parlé, quand l’eau de Garonne gelait comme l’eau de la Seine, et puis aussi à tous ces Migrants dont plus personne, par contre, ne parle dans nos radios bien trop occupées, frileuses et dociles, à protéger les Français de leur ignorance, ces Migrants qui grelottent sous de maigres couvertures dans leurs camps de fortune…

Bon, en même temps, ces gens qui nous gouvernent n’ont peut-être pas tort sur toute la ligne…Nous sommes bien des imbéciles puisque…nous les avons élus…

Sur ce : sortez couverts !

http://inpes.santepubliquefrance.fr/10000/themes/evenement_climatique/froid/campagne.asp

 

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Un peu de poésie pour se réchauffer:)

Je vous souhaite un torrent et des oiseaux sauvages #vœux 2017

 Je vous souhaite un torrent et des oiseaux sauvages

 

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Je vous souhaite un torrent et des oiseaux sauvages, et ces grues qui s’envolent vers leurs pays lointains, et aussi des enfants aux yeux gourmands et sages, dévorant des bonbons comme au premier matin.

Je vous souhaite la joie, qui crépite et qui chante, surprenante parfois et allégresse enfin, la joie des collégiennes qui pouffent et qui pépient, oiselles folles dansant à l’orée de leurs vies.

Je vous souhaite du pain fleurant bon la campagne, le pain d’avant les villes, tout gonflé de levain, avec mies ondulantes, le pain aux belles tranches toutes ornées de saindoux.

Je vous souhaite du temps, celui qu’on apprivoise, le temps de ces horloges au balancier serein, le temps qui goutte à goutte nous ramène au silence, à tous ces autrefois qui nous voulaient du bien, le temps des diligences, des voyages en bateau, du transsibérien et des péniches lentes.

Je vous souhaite printemps débordant de jonquilles, avec des prés si verts qu’on en oublie la nuit, et puis mille clairières où palpite une biche, ses grands yeux vous offrant la confiance et la paix.

Je vous souhaite la mer, une plage au matin qui se donne au soleil, quand vaguelettes tendres sont caresses à nos âmes, et puis ce sable blanc, tout ourlé de destin.

Je vous souhaite des livres, des romans incroyables, et tant de nuits passées à en suivre la vie, et puis de vrais poètes, qui vous offrent en un mot l’univers paradis.

Je vous souhaite la foule qui ondule aux gradins, et puis les ballons ronds comme autant de sourires, mais aussi l’Ovalie, que chacun soit heureux.

Je vous souhaite ce ventre nubile et jaillissant qui soudain portera de doux rires à venir, et aussi les mains douces de cette aïeule folle, acceptons de l’aimer quand elle ne se sait plus.

Je vous souhaite l’été tout brûlant de cigales, le ressac qui murmure et les cheveux au vent, la montagne à gravir, le marché qui bourdonne, et mille mirabelles au panier rebondi.

Je vous souhaite la paix qui fait de nos déserts cette rose éclatante quand l’arme est déposée, la paix des lendemains, la paix dans les familles, la paix qui fraternise au Noël des tranchées.

Je vous souhaite un automne aux couleurs de vendanges, quand cette guêpe tangue d’avoir tant butiné, quand les grappes sont lourdes comme ventre de femme portant cette promesse comme on chante un secret.

Je vous souhaite l’amour, celui qui nous élève en calcinant joyeux tous nos doutes apaisés, celui des océans devenus des cours d’eau, quand le delta est source et la pluie fécondée, l’amour qui envahit, tourneboule et chavire, l’amour immaculé des amants de toujours.

Je vous souhaite des noces, des tablées de cousins, des épousailles folles, farandoles et festins, quand sous le grand tilleul on a dressé couverts, et que l’accordéon fait l’amour aux étoiles.

Je vous souhaite maisons aux draps de lin émus, surprenantes cuisines aux cuivres odorants, et des tapis moelleux qui rêvent d’Orient, quand un piano distrait rencontre un Darjeeling et que de la fenêtre on guette un beau retour.

Je vous souhaite un grand parc bondissant d’écureuils, des lilas audacieux, la chênaie toute fière, et cette roseraie qui ploie sous vermillons, la fontaine dressée vers ce patio dolent où comme en crinoline vous attendrez vos rêves.

Je vous souhaite un hiver tout ourlé de guirlandes, des cannelles enivrant le gingembre et le gui, des joues rosies d’enfants, un sapin odorant, et vos pas sur la neige qui crissent et qui s’enfoncent dans la ouate fragile de nos Noëls d’antan.

Je vous souhaite un travail, une tâche accomplie, ce qui relie les hommes et partage la terre, peut-être création, thaumaturge ou d’ilote, mais un travail surtout, pour demeurer debout.

Je vous souhaite courage si la nuit est partout, si un mal vous dévore, si la faim vous poursuit, si l’amour s’est enfui sous les traits d’une blonde, si on vous a trahi.

Je vous souhaite espérance des grands soirs aux drapeaux, quand on croyait en l’Homme en reniant les Dieux, car pour changer le monde il faut d’abord rêver.

Je vous souhaite des villes aux bruissements exquis, des klaxons en délire, des musées en folies, la culture partout, la musique hors les murs, le piano sur la place et les artistes en vol.

Je vous souhaite l’école en forêt buissonnière, l’instituteur qui rit et rassure et rayonne, les passions dévorantes pour l’atome ou le vers, l’école qui accompagne et le riche et le pauvre dans la fraternité.

Je vous souhaite des plages sous tous vos pavés, et l’imagination défiant les pouvoirs, des chars rouillant au loin, le lilas et les roses unis vers le destin.

Je vous souhaite mémoire de tant de vies des hommes, pour ne pas oublier les charniers et les camps, pour les enfants perdus à chérir dans les guerres, celles du temps présent, celles qu’on n’entend plus, celles qui surviendront malgré tous nos efforts.

Je vous souhaite la force, pour transcender l’horreur, les éclats des obus fracassant la Syrie, les migrants qui se noient dans cette mer atroce, les peurs du Bataclan et tous nos chers Charlie. Pour oublier Bruxelles et les cris des enfants, Nice vêtue de noir, Berlin ensanglantée et tous ces êtres éteints qui étaient de lumière, qui de notre planète ont fait un cimetière, pour oublier que l’Homme décapite et éventre, pour oublier les femmes qui partout sont souillées.

Pour oublier les maux, les souffrances et les nuits, ceux qui sont si malades, ceux qui errent sans vie dans nos villes sans cœur, pour oublier réel qui souvent n’est que fiel.

Je vous souhaite confiance en un monde nouveau, que l’Humain se relève, que tous les gens qui rêvent dessinent leurs destins, je vous souhaite de changer la vie, de transformer nos mondes, et que 2017 s’envole comme mille hirondelles vers un soleil nouveau.

 

http://www.rtbf.be/info/belgique/detail_le-djihad-d-amour-l-emouvant-message-du-mari-d-une-victime-des-attentats-de-bruxelles?id=9489481&utm_source=rtbfinfo&utm_campaign=social_share&utm_medium=twitter_share

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Lorsque l’enfant paraît

Lorsque l’enfant paraît

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Lehmbruck Museum, Duisburg
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Il fait si froid. La jeune femme se blottit contre la botte de paille en grelottant. Soudain, un souffle chaud semble apaiser la morsure de cette nuit glaciale. L’âne et le bœuf, jusqu’à présent immobiles au coin de leurs mangeoires vides, se sont rapprochés, et respirent lourdement au-dessus du flanc bombé de la femme en gésine. Elle ne crie pas, les yeux rivés vers cette étoile si brillante, qui transperce de son éclat les poutres fragiles de l’étable. Lorsque l’enfant paraît, trois hommes imposants et majestueux se penchent par-dessus l’épaule du charpentier ému. Bethléem, soudain, défie le monde, l’univers, l’éternité.

Ils sont une dizaine, recroquevillés autour de la bougie vacillante. La soldatesque romaine les poursuit depuis des mois, mais l’apôtre a demandé de n’en avoir cure cette nuit-là. Il faut se souvenir, a-t-il dit. Il faudra toujours de souvenir, mille ans, deux mille ans durant, de l’étoile du Berger, de la Crèche et de la Vierge à l’Enfant. Quand les glaives s’abattent sur la petite assemblée en prières, un chant s’élève, et les martyrs meurent en allégresse.

La petite église romane frissonne, mais elle embaume, aussi. La Vierge Noire a été vêtue de ses mousselines d’azur, elle n’en est que plus belle, entourée des cierges et des branchages. Un à un, les paroissiens pénètrent dans la nef glaciale, accueillis par le sourire de leur curé. On entend les pas des villageois crisser dans la neige des Monts d’Auvergne, et les joues rosies des enfants ressemblent à des pommes d’api. La messe de minuit sera, comme toujours, en latin, et devant l’âtre rougeoyant, on se pressera autour des braises avant d’avaler un maigre souper de châtaignes. Mais les cœurs emplis de joie seront bénis par la Naissance.

Ils sont peu nombreux dans la chapelle de bois, mais les femmes ont tendu les murs de leurs patchworks multicolores, et les tartes aux pommes parfument déjà la pièce communautaire où s’ébattent les enfants. Trois familles sont mortes le mois précédant cette nuit spéciale, emportées par les fièvres et par les tomahawks de la tribu indienne des plaines voisines. Ils ont enterré les corps du bébé scalpé, de la mère épuisée, et de ce jeune couple qui arrivait tout juste des Pays Bas. Le pasteur monte en chaire, il va dire l’histoire de la Nativité, mais auparavant des chants s’élèveront dans la nuit claire du Wyoming, comme pour défier l’hostilité du Nouveau Monde.

On chante aussi dans ce baraquement pouilleux. Ou plutôt on murmure, mais ensemble. Une prisonnière a déroulé le petit papier sur lequel, en lettres plus que minuscules, est recopié le psaume  de Noël. Une autre a gardé depuis des semaines des morceaux de pain, qu’elle distribue de sa main décharnée, tandis que la seule fillette présente a reçu une poupée de morceaux de bois, habillée de bouts de tissus trouvés dans les bois de hêtres…Les femmes toussent, titubent, mais les yeux brillent, malgré les aboiements qui déchirent le camp, malgré la certitude de la mort qui glace les espérances. Les étoiles du ciel ne disparaîtront pas, non, et les chants murmurés éclatent comme autant de fragments de mémoires.

Les boubous multicolores ont envahi la nuit. Fièrement, les femmes ont décoré la petite chapelle de brousse, tandis que les hommes tentaient de garder l’entrée de leurs armes dérisoires. Les enfants chantent et jouent comme tous les enfants du monde, c’est Noël, après tout, même si les morts se comptent par centaines au sein des communautés chrétiennes du monde en cette nuit de décembre de l’an de grâce 2016. Tant d’églises brûlées, tant de prêtres et de religieuses assassinés et enlevés, tant de fidèles persécutés, oui, car les chiffres ne mentent pas, c’est bien la communauté chrétienne qui, au sein des religions mondiales, est la plus persécutée, la plus décimée.

Les Chrétiens sont bien, de par le monde, de l’Afrique à l’Asie, en passant par tous les autres continents, les nouvelles victimes des exactions religieuses.

Les Chrétiens sont les nouveaux juifs.

On les chasse, les torture, les enlève, les viole, les brûle.

Mais en cette nuit de Noël, pourtant, dans le monde entier, ils se réuniront, le cœur limpide, l’âme apaisée, la mémoire glorieuse, certains de commémorer un moment unique dans l’histoire de l’humanité.

Paix sur la terre aux hommes de bonne volonté, de toutes les confessions, de toutes les terres.

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Le ventre tendu de la femme faisait encore ressortir sa maigreur. Son visage émacié, défiguré par la peur, ressemblait à quelque masque antique. Les soldats entouraient le petit groupe de réfugiés, parlaient fort, hurlaient en faisant des mouvements brusques avec leur kalachnikovs. Deux fillettes avaient déjà disparu depuis la veille. Tout le monde savait ce qu’il était advenu d’elles, jetées en pâtures aux mercenaires assoiffés de vengeance…

Elle recula à petits pas. Son compagnon, qui avait réussi à échapper à la vigilance des soldats, embusqué derrière un buisson desséché, lui faisait de petits signes. Elle parvint à le rejoindre, et ils quittèrent le camp, passant de tente en tente.

Le lendemain, l’homme réussit à trouver un abri. Une case abandonnée, dans un village fantôme. Il avait même récolté quelques feuilles de bananier, qu’il déposa délicatement sur une couche de terre. La famine et la guerre avaient décimé toute vie. Mais lorsque la jeune femme revint, après s’être longuement accroupie sous l’unique arbre du village, seule, sans un mot, serrant l’enfant dans ses bras minces comme des fétus, l’homme sourit.

Il coucha le nouveau-né sur les feuilles, et vit soudain arriver trois enfants, les mains chargées de présents : une bouteille d’eau pour sa compagne épuisée ; un linge pour recouvrir le bébé ; une galette de mil pour lui.

Au ciel d’ébène si pur du Soudan dévasté, une étoile soudain se mit à scintiller. Aminata commença à chanter une douce mélopée. Sur le chemin qui menait vers la brousse, des dizaines de villageois étaient déjà rassemblés, sans peur et sans haine. La vie était revenue.

****

 La ville hurlait et bruissait et criait et grondait. On avait l’impression de vivre dans quelque cauchemar. Ou plutôt d’y mourir.

Mary gémit. Elle errait depuis des jours et des jours, de foyer en foyer. Jo, son ami, à bout de forces, lui aussi, toussait à perdre haleine. Ils avaient épuisé toutes leurs réserves, et la jeune femme sentait que sa délivrance était proche.

Soudain, elle eut une idée, et enjamba simplement une balustrade. Voilà. C’était là. Elle accoucherait dans Central Park. Elle eut le temps de demander de l’aide à une passante bienveillante, puis s’enfonça dans la nuit, suivie de son compagnon et de leurs chiens.

Jo réussit à crocheter la serrure de la vieille cabane de l’abri aux oiseaux. Il était temps. Mary s’effondra à même le sol, prise de douleurs. Leurs deux chiens se postèrent près d’elle, et il sembla à Jo que leurs corps efflanqués faisaiten comme un rempart de dignité à son épouse.

Lorsqu’il tint le nouveau-né dans ses bras, au-dessus du braséro de fortune, alors que Mary se reposait un peu, il vit soudain comme un arc-en-ciel se dessiner dans la nuit new-yorkaise. Et cette lumière se confondit avec celle des phares de l’ambulance des services sociaux.

La neige avait déjà recouvert leurs traces, mais l’infirmier noir lui sourit en le félicitant. Il raconta en riant qu’une foule étrange s’était rassemblée devant les grilles, agenouillée et recueillie. « Hey, men, it’s amazing ! Is this boy the Lord ? My goodness, hey, I’m a muslim ! Shit ! »

***

 La mer, la mer allait revenir. C’était ce que sa grand-mère criait toutes les nuits, dans ses cauchemars. Mais Mako savait bien que ce n’arriverait plus. Elles étaient parties bien loin de la côté dévastée et de la Centrale…

Jôgo n’allait pas tarder. Mais Mako savait que les nouvelles seraient mauvaises ; elle avait entendu le poste. La radioactivité ne laissait pas de répit à leur avenir.

Et pourtant son ventre était rond comme un bol de thé retourné. Et elle sentait que le bébé allait naître, aussi sûrement que reviennent les fleurs de cerisier au printemps…

Jôgo et sa jeune compagne avaient perdu tous les leurs. Ils étaient seuls, et veillaient sur leur ancêtre. Cette nuit là, alors que la lune rouge éclairait le paravent, Mako poussa de toutes ses forces, comme le vent avait poussé la mer. Mais cette fois, c’est la vie qui revenait.

Des voisines arrivèrent au matin, en soques de bois et kimonos traditionnels, offrant à la jeune mère du riz parfumé, une branche de cerisier et un cerf-volant.

Elles racontèrent que des villageois s’étaient rassemblés durant la nuit, guidés par une étrange étoile. Il se murmurait que l’Empereur du Ciel était de retour. Au somment du mont Fuji, une neige immaculée berçait l’aube de ses tendresses.

Et de pays en pays, de ville en ville, de solitude en désert, de détresse en souffrance, la vie va et vient, en dépit des guerres et des hostilités ; et depuis plus de deux mille ans, des souffles chauds et des présents sont échangés au-dessus des couches de misère, et depuis plus de deux-mille ans, des étoiles guident les hommes vers des espoirs de paix.

Celui qui croit au ciel et celui qui n’y croit pas restent frères. De Fukushima au pays d’Obama, au Soudan, en Corée ou à New York,  et ce depuis la nuit des temps…Les femmes font des enfants, au plus profond des camps et des barbaries, et les hommes élèvent et protègent ces petits êtres, et tant que des bébés naîtront, envers et contre tout, au plus noir d’une nuit de décembre, au cœur des haines et des persécutions, alors des étoiles nouvelles apparaîtront dans le ciel de nos terres.

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Il faisait presque nuit dans la grange, et si froid. Mais le souffle des bêtes apaisait la jeune femme, qui berçait l’enfançon dans ses bras tremblants. Joseph était parti chercher de l’eau à la rivière. Soudain, une lanterne vacilla à l’entrée de la hutte, et trois silhouettes se découpèrent dans le ciel bleuté de l’aube. Marie aperçut aussi une grande lumière, en deçà du Levant. Elle leva les yeux vers les trois hommes et respira le parfum de leurs présents, toute éblouie par les odeurs de l’Orient.  Elle sourit et leur présenta, heureuse, l’Enfant au nom de Dieu.

« un trou dans la nuit

subitement envahi par un ange »

Alejandra Pizarni

Il est né, le Divin Enfant.

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