Cette beauté du monde: le Lehmbruck Museum de #Duisbourg #musées #Allemagne #francoallemand #art

Musée Lehmbruck, Duisbourg. © Sabine Aussenac

Duisbourg.

Plus grand port fluvial d’Europe, ville-monde au cœur du bassin de la Ruhr, cœur battant des hauts-fourneaux rougeoyants dans un air autrefois en permanence chargé de scories. Une ville ouvrière brassant des dizaines de nationalités, une ville qui a accueilli des générations de travailleurs immigrés et de familles venus de Turquie, d’Italie, des pays de l’est, avant de s’ouvrir à l’immense flot des réfugiés après le « Wir schaffen das ! » d’Angela Merkel. (« Nous y arriverons ! »)

Rives du Rhin, Duisbourg, © Sabine Aussenac

Lebensretter /Sauveur de vie

Grandes oiselles fuselées

filent, fantômes de l’enfance.

Fumées au loin, vestiges

d’une Ruhr en

renaissance verte.

Mon Rhin miroite comme

mer, étincelles mémoires des

hauts-fourneaux musées.

Lifesaver, sauveur de vie: sculpture de Niki de Saint Phalle sur la fontaine de la Königsstrasse (Lifesaver Brunnen) © Sabine Aussenac

Quand je raconte que je pars en vacances à Duisbourg, j’ai droit au mieux à un regard interrogateur – le Français lambda ayant une connaissance très réduite de la géographie outre-rhénane – au pire à des quolibets moquant une mégalopole autrefois synonyme de bassin minier et industriel, aujourd’hui qui plus est terre d’asile de milliers de migrants qui auraient fait de cette capitale de la sidérurgie une réplique des Quartiers Nord de Marseille…

Pourtant, la ville de mes grands-parents maternels, celle où j’ai passé tant d’étés merveilleux durant mon enfance binationale, a su se réinventer au gré des transitions écologiques en transcendant son passé sidérurgique, créant sur d’anciennes friches industrielles de fabuleux espaces paysagers, jouant la carte de l’accueil et de la culture. L’église Saint-Sauveur et l’hôtel de ville célèbre par son ascenseur Paternoster ont été reconstruits, une sculpture de Nicki de Saint-Phalle orne la fontaine du la rue piétonne…

Salvator Kirche

immuable, écho

au Paternoster

montant et descendant à

la mairie, marée d’une

Histoire apaisée.

Rires en cascades de

petits réfugiés devant

fontaine Lebensretter bariolée :

voyages en confluences, Nicki de

Saint-Phalle et Beaubourg sauveurs de vie.

Et c’est le Lehmbruck Museum, ce musée dédié à la sculpture, sis au centre de la cité à quelques encablures de la gare, qui symbolise le mieux la vitalité artistique et sociétale de Duisbourg et la transformation phénoménale d’une ville sombre, d’une ville où le charbon et l’industrie régnaient en maîtres, en une ville-lumière.

Duisbourg, scories en printemps.

Tes jardins-musées arcs-en-ciel

enfantent avenir.

Musée Lehmbruck, © Sabine Aussenac
Site internet du musée: https://lehmbruckmuseum.de/museum-english/history/architecture/

Il faut imaginer un grand cube de verre disposé aux confins d’un écrin de verdure, ses volumes aériens s’accordant parfaitement aux joyaux artistiques qu’il héberge. Car ses parois transparentes ouvrent l’espace des arts au tout venant, porte d’entrée vers le Beau, passerelle matricielle offrant au passant tous les trésors du monde. Ici, nul besoin de débourser des cent et des mille pour accéder à des expositions ou au fonds muséal : bien entendu, toutes les œuvres ne sont pas visibles depuis l’extérieur, mais pour qui s’aventure aux abords du bâtiment, l’aventure commence même en amont.

En effet, le musée s’érige au cœur du parc Immanuel Kant et de son « jardin de sculptures », une quarantaine d’œuvres d’art disséminées au gré des allées et des plantations comme autant de cailloux qu’un Petit Poucet curieux suivrait pour arriver dans cette superbe clairière artistique formée par le bâtiment du musée. Ce bel espace de verdure, qui formait autrefois le parc privé de la « Villa Rhein » de la famille Böninger, abritait autrefois les aises d’un banquier et négociant qui fut aussi un mécène éclairé, puisqu’il fit don du célèbre globe du géographe Mercator à la ville de Duisbourg et ouvrit en 1925 son parc au public, se faisant ainsi passerelle entre les classes sociales.

https://www.deutsche-digitale-bibliothek.de/item/24T2QY4UXLW6D5QPOAU3ZCD4MJFPRA4S

À cette époque, le sculpteur Wilhelm Lehmbruck avait déjà quitté ce monde, sans savoir que c’est dans sa ville natale et justement au sein de ce parc que sa mémoire perdurerait à l’infini… Peu de temps après, lorsque la peste brune envahirait l’Allemagne, sa veuve devra batailler ferme pour se réapproprier les œuvres de cet époux dégradé par les instances national-socialistes en tant qu’artiste « dégénéré » … Ce n’est qu’à la fin des années cinquante que le propre fils de l’enfant prodige de Duisbourg, qui n’avait que six ans à la mort du sculpteur, l’architecte Manfred Lehmbruck, sera chargé de la construction d’un nouveau musée dédié à son père Wilhelm. Il évoquera un jour cet édifice en ces termes :

« L’art est le vin. L’architecture, le verre. »

Quelle idée magnifique que celle de confier la conception d’un musée dédié à un artiste au propre fils de ce dernier ! Manfred Lehmbruck, qui avait fait ses classes aux côtés de Ludwig Mies van der Rohe, chantre du modernisme et l’un des pères fondateurs du Bauhaus, avant de participer aux côtés d’Auguste Perret à la construction de l’ancien Musée des Travaux Publics parisien – aujourd’hui Palais d’Iéna –, fut très clairement inspiré par ces alliages aériens de verre et d’acier. Au sens propre comme au sens figuré, le bon mot de l’architecte autour du vin et verre s’avère exact : le verre forme en effet la matrice englobant les œuvres, les sculptures et les toiles demeurant toujours éclairées par une lumière naturelle, ces vitres monumentales étant élégamment enchâssées dans des lignes de fuite d’acier trempé rappelant la tradition sidérurgique de la région, octroyant aussi à une population ouvrière et simple un extraordinaire accès à l’art, redonnant ses lettres de noblesse à une ville souvent décriée en créant cette rupture peu conventionnelle dans un paysage ultra urbanisé.

Intérieur du musée avec certaines des sculptures les plus connues de Wilhelm Lehmbruck. À gauche, Die Kniende, 1911. © Sabine Aussenac

Mais en regard de l’héritage de van der Rohe, l’élève a dépassé le maître, transcendant avec le Lehmbruck Museum le fameux clivage goethéen entre nature et culture afin de ne pas déshumaniser l’art, ancrant ce musée entre les essences rares du parc et les nuages du ciel rhénan si changeant, construisant une sorte d’arche transparente qu’il avait déjà appelée de ses vœux dans sa thèse de doctorat en 1942, quand il écrivait que l’osmose entre un jardin et un musée prédispose le visiteur à la rencontre des créations artistiques, s’inspirant aussi des idées novatrices de Jørgen Bo et Vilhelm Wohlert, les architectes du musée Louisiana de Copenhague : les visiteurs arpentant le Lehmbruck Museum naviguent à ciel ouvert au gré des différents niveaux, ne ressentant jamais cette sorte d’enfermement élitiste parfois propre à la fréquentation muséale.

Vue du musée Louisiana, https://louisiana.dk/

Cité radieuse des arts se voulant offerte à tous les publics, Dame de Fer de par ses aciers élancés, la construction imaginée par Manfred Lehmbruck en hommage à son père Wilhelm mélange les siècles et permet au Sacré et à l’esthétique de s’élancer vers l’infini, cette canopée vitrée semblant reliée au ciel tout en s’enracinant dans les humus fertiles du Kant Park que l’on aperçoit depuis tous les espaces intérieurs. C’est pourquoi l’on s’y sent tour à tour artiste primitif posant main argileuse sur parois de Lascaux, pèlerin ébloui par un retable de cathédrale ou roi du monde au sommet de l’Empire State Building, percevant au gré des allées du musée cette intense grandeur qui fait le cœur des humains créateurs.

Le ciel en canopée de l’art, © Sabine Aussenac

 « L’homme ne vit pas seulement de pain. Dans toutes nos activités, nous avons besoin d’une fenêtre ouverte sur le monde spirituel, à travers laquelle nous pouvons percevoir de manière pertinente les questionnements des meilleurs de nos pairs sur les problèmes actuels, les interprétations prophétiques de l’avenir, les signes de notre époque et les signes du passé qui nous guident vers l’avenir. »

C’est par ces mots miroirs d’une œuvre que Winfried Zehme, ingénieur responsable des travaux de la ville de Duisbourg, ouvrit son discours le jour de l’inauguration du nouveau bâtiment du musée, en juin 1964. Car le Lehmbruck Museum supporte à la fois le poids de l’Histoire et les enjeux du futur tout en s’ancrant dans les réalités actuelles de cette Allemagne résiliente depuis la fin de la seconde guerre mondiale, de ce pays ayant su, en avançant main dans la main avec l’ancien ennemi héréditaire français, reconstruire une Europe noircie par la Shoah et dévastée par les ravages du conflit. C’est sans doute en ce sens que l’architecture à la fois aérienne et ancrée dans la nature de cet écrin de verre me touche autant, car je retrouve dans les fondations de sa construction le microcosme familial, me souvenant de mes deux grands-pères, Albert, le résistant maquisard de la Montagne Noire, et Erich, l’ancien soldat de la Wehrmacht rentré moribond du Front de l’Est, qui s’entendaient comme larrons en foire.

Mon père, Yvan Aussenac, de face; à sa droite Albert, puis Erich, béret vissé sur la tête.

Limoges mes croissants

Limoges mes croissants.

La quatre-cent-quatre de papa, et presque la Belgique. Chocolat Côte d’Or en apnée frontalière.

Les gouttes se chevauchent sur la vitre embrumée.

Les briques se font brunes, Ulrike ma poupée a pris l’avion.

Au réveil, je suis au bled : mon métissage à moi a la couleur du Rhin.

Dans le jardin des grands-parents allemands, à Duisbourg

Le plus joyeux clin d’œil à cette immanence entre l’art et la vie qui permet la rencontre entre les peuples se concrétise lorsque les visiteurs du musée pensent avoir la berlue en voyant Reflexion II (Reflection II) d’Anthony Gormley, cette sculpture duelle se faisant face de part et d’autre d’une paroi vitrée, la gémellité de la fonte renvoyant à l’altérité qui nous effraie ou nous rassemble.

© Sabine Aussenac

Toute la luminosité du Lehmbruck Museum me semble ainsi faire rempart contre les heures sombres de l’histoire de ma deuxième patrie. À Duisbourg comme dans le reste de l’Allemagne, la population juive avait été décimée. L’architecture du musée trouve d’ailleurs un pendant sororal dans celle de la nouvelle synagogue s’élevant non loin de là, dans un des méandres du port intérieur, elle aussi toute en puits de lumière et au cœur d’un « Jardin du souvenir » : ce parc, perspective mêlant engazonnements et bâtiments, imaginée par l’artiste plasticien israélien Dani Karavan – qui a aussi créé le mémorial du souvenir dédié à Walter Benjamin à Port-Bou et de nombreuses autres œuvres de plein air inspirées par la mémoire des lieux –, croise les vestiges mnésiques dans lesquels le cœur battant de Duisbourg caracole au rythme des blés et d’autres céréales, emblèmes de ce quartier que l’on dénommait le « panier à pain de la Ruhr », ses lignes d’épure blanches comme autant de veines irriguant le présent de toutes les sèves ancestrales, à l’instar de cette rigole construite de conserve avec l’architecte Zvi Hecker, concepteur du centre communautaire juif, ruisselant telle eau neuve en direction de l’ancienne synagogue détruite lors de la Nuit de Cristal… Oui, la ville a su rallumer différents phares-remparts pour se protéger de nouvelles déviances.

Regain au Jardin du souvenir, © Sabine Aussenac

L’autre côté de moi 

L’autre côté de moi sur la rive rhénane. Mes étés ont aussi des couleurs de houblon.

Immensité d’un ciel changeant, exotique rhubarbe. Mon Allemagne, le Brunnen du grand parc, pain noir du bonheur.

Plus tard, les charniers.

Il me tend « Exodus » et mille étoiles jaunes. L’homme de ma vie fait de moi la diseuse.

Lettres du front de l’est de mon grand-père, et l’odeur de gazon coupé.

Mon Allemagne, entre chevreuils et cendres.

Parmi les œuvres de Wilhelm Lehmbruck reléguées au rang d’art « dégénéré », la sculpture emblématique de La femme agenouillée (Die Knieende),avait été déboulonnée une première fois dès 1927 de sa place initiale devant le théâtre de la ville par des contempteurs de l’art expressionniste, avant d’être confisquée par le régime national-socialiste.

Die Kniende, © Sabine Aussenac

Le retour de cette œuvre dans le Kant Park lors de l’ouverture du Lehmbruck Museum signa aussi une réconciliation de la cité rhénane avec son passé antérieur, adoucissant la césure de la Shoah et du nazisme. Les habitants de Duisbourg se sont très vite approprié le lieu, combinant déambulations dans le centre-ville tout proche et bien achalandé, pique-nique dans le jardin public et visites d’expositions, tandis que l’édifice accueillit au fil des ans non seulement des amateurs de sculpture, mais aussi d’architecture, tant la renommée du bâtiment se fit internationale…

Haïku des lumières

Lehmbruck Museum

Chiasmes entre l’art et le ciel

Duisbourg Or du Rhin

En pénétrant dans le sas d’entrée après avoir gravi quelques marches, après la découverte apéritive de sculptures disséminées dans le parc, les visiteurs sont d’emblée frappés par l’immédiateté, la proximité des œuvres. Le musée n’abrite pas moins de 300 peintures, 500 dessins et plus de 1000 sculptures, de très grands noms comme Magritte, Dali, Picasso, Käthe Kollwitz ou Giacometti côtoyant les sculptures de Wilhelm Lehmbruck.

La politique curatoriale fait graviter au fil des ans de nombreuses expositions dédiées à divers artistes tout en consacrant toujours une exposition annuelle à Lehmbruck lui-même, et la part belle est faite à l’ouverture vers le grand public et à l’éducation.

  • Papa, papa, regarde !
  • Oui, Nour, quoi ?
  • Les dames, là, dans la maison : elles sont toutes nues !!
  • Ferme les yeux, ferme les yeux, Nour, viens, ma chérie, donne la main à ton frère, on va jouer plus loin…

La petite famille de réfugiés syriens, venue se reposer dans le grand parc au centre de Duisbourg après des démarches administratives, se détourne pudiquement des grandes baies vitrées à travers lesquelles le bronze de statues hiératiques scintille dans la belle lumière d’automne…

C’est ainsi que divers projets ont été consacrés à l’intégration via l’art des migrants et réfugiés, la municipalité et la direction du musée s’unissant dans une perspective commune, comme lorsqu’en 2017 l’exposition „Frauen(T)räume“, au titre doublement signifiant puisqu’il peut être lu comme « Rêves de femmes » ou comme « Espaces de femmes », a permis à des femmes issues de la nouvelle immigration de s’approprier la dimension culturelle du musée, l’ancrant une fois de plus dans une cosmologie sociétale pluri citoyenne : l’art, passerelle entre les mondes, fait sens en permettant à des populations meurtries par des conflits de redécouvrir la paix de l’âme.

https://www.waz.de/staedte/duisburg/article212846783/patchwork-projekt-im-museum-ueber-identitaet-und-flucht.html

Les femmes, les femmes sculptées, ce sont elles qui me bouleversent le plus lorsque je flâne et me perds entre les niveaux du musée. La statue de celle qui se nomme justement La Duisbourgeoise (Die Duisburgerin), qui a été la seule sculpture vendue du vivant de l’artiste, offre un corps voluptueux aux regards mais porte sur son visage les stigmates de toutes ces mères-courage ayant traversé l’histoire de la ville, emblème de ces femmes ayant parfois perdu tous leurs fils lors de la première guerre mondiale, comme la grand-mère paternelle de mon grand-père allemand dont les quatre fils étaient tombés dans la Somme, de ces Trümmerfrauen (littéralement femmes des décombres) qui, fichu sur la tête, ont déblayé pierre après pierre les ruines fumantes de la ville éventrée par les bombardements alliés, ceux qui faisaient hurler de terreur ma propre mère qui n’était qu’une enfant innocente… Wilhelm Lehmbruck a façonné à sa Duisbourgeoise un visage aux traits un peu moins anonymisés que ceux des autres sculptures, permettant aux visiteurs d’y reconnaître des émotions précises.

Die Duisburgerin, 1910/12, © Sabine Aussenac

Quand leur bronze sourit

En colombes furtives apaisées de réel,
Les poitrines se galbent, élancées en plein ciel.
Tourterelles subtiles, telles oiselles endormies,
Elles frémissent en rêve, quand leur bronze sourit.

Souvent pourtant il brouillera les pistes et façonnera des visages empreints de la quintessence de l’humanité auxquels chaque visiteuse et chaque visiteur du musée peuvent s’identifier, d’âme à âme, sur le modèle de sa Grande penseuse (Große Sinnende) qui toise les visiteurs de ses grands yeux à peine ébauchés, les incitant à la réflexion du haut de son corps hiératique et pré nubile. Cette statue-là m’évoque invariablement la jeune sœur de ma mère et la meilleure amie de cette dernière, toutes deux devenues sculptrices et ayant aussi modelé des corps de femmes, sans nul doute inspirées par la fréquentation du musée du temps de leur adolescence, et elles-mêmes si inspirantes puisque je leur dois mon amour de l’art…

https://www.ludvanvorstenbosch.nl/edirector.html (le site de ma marraine, meilleure amie de ma mère.)

Große Sinnende, 1913, photo Andreas Hofmann

Émouvantes rondeurs de ces seins martelés,
Qui se donnent impudiques en leurs corps dévoilés.
Et la pierre respire, le burin la caresse,
Toute femme est lumière, la statue une messe.

C’est d’ailleurs toute une lignée familiale qui m’interpelle lorsque je contemple cette Mère à l’enfant (Mutter mit Kind) : cette mère agenouillée enveloppant de ses bras un nourrisson, le couvant du regard tandis qu’il lève les yeux sur elle m’évoque tout un héritage rhénan, avec mes arrière-grands-mères allemandes, Wiebke et Sofie, ma grand-mère Anneliese et ma propre mère dans ce geste de pure tendresse maternelle si intemporel et précieux. Qu’un homme soit capable de modeler cette ode à la maternité m’ancre dans la certitude que l’art n’est pas vain, tant cette œuvre respire la vie.

Mutter mit Kind, 1907, © Sabine Aussenac
Mutter mit Kind, 1907, © Sabine Aussenac

Au musée endormi le visiteur frissonne,
Il découvre égaré les langueurs des Madones
Qui lui offrent ce sein comme au matin du monde,

Cette statue trouve un immense écho dans la bouleversante sculpture de Käthe Kollwitz que l’on peut aussi admirer au musée Lehmbruck : sa Mère aux deux enfants (Mutter mit zwei Kindern), qui les tient serrés contre elle, mère-louve face au monde, fait pendant à la maternité vue par Lehmbruck.

Käthe Kollwitz, Mutter mit zwei Kindern, 1923/1937, © Sabine Aussenac

Plus loin, je pars à la rencontre des hommes de ma famille allemande, croisant un Garçonnet assis (Sitzender Knabe) qui m’évoque mon oncle Klaus, que je n’ai jamais connu puisqu’il est mort tout jeune, quelques années après la fin de la guerre, d’un cancer, Klaus dont la joyeuse mémoire a accompagné ma grand-mère jusqu’à la fin de ses jours…

Sitzender Knabe, 1910, © Sabine Aussenac
Klaus Neuhoff

Enfin, en me figeant devant Celui qui est tombé (Der Gestürzte), je me replonge dans une réflexion autour des guerres meurtrières qui ont ensanglanté notre Europe et qui perdurent hélas aujourd’hui aux quatre coins du globe, me souvenant des silences de mon grand-père autour de ce passé difficile.

Der Gestürzte, 1915/16, © Sabine Aussenac
Mes grands-parents allemands, Anneliese et Erich, peu après la fin de la guerre.

Mais au détour d’un autre étage je fais face à L’Avenir des statues, de Magritte, et le masque mortuaire de Napoléon que l’artiste a recouvert de nuages me réconcilie illico avec l’espérance, en m’ancrant dans la certitude que la fugacité de nos modestes vies humaines est bel et bien embellie par l’art. Regarder ces sculptures en observant leurs ombres projetées sur les murs par la lumière naturelle tombant des grandes parois vitrées, ou en accrochant justement distraitement son regard à quelque nuage cheminant au-dessus du musée ou aux grands arbres du parc, c’est aussi se sentir doublement vivant grâce aux inspirations croisées de l’esthétique et de la nature.

Et la pierre s’éveille, jeune fille en printemps,
Sa douceur auréole une valse à mille temps.
Les tétins si mutins aux grincheux font la fronde.

Détail de la sculpture Die Kniende, © Sabine Aussenac

Le Lehmbruck Museum respire. Au sein de son architecture aérienne, l’art n’est pas simplement accroché comme une collection de papillons épinglée aux murs, mais en transit entre les peuples et les siècles. Les cloisonnements habituels entre l’œuvre et sa réception ont été déverrouillés grâce à la transparence offerte par le riche imaginaire de Manfred Lehmbruck : lors des festivités autour du cinquantenaire du musée, sa fille raconta qu’il avait conçu une maquette de verre dans laquelle il agença les œuvres miniaturisées de son père, les faisant miroiter au soleil. Grâce au génie architectural de ce visionnaire, l’art et la lumière ont offert à la ville ce pneuma où les yeux brillants des visiteurs font écho aux rayons de lumière baignant les œuvres et aux scintillements des eaux du Rhin, là « où bat mon cœur », comme le chante Philipp Eisenblätter dans son ode à Duisbourg reprenant par ces paroles l’hymne sportif de la ville (“Mein Herz schlägt numa hier“).

À Duisbourg, ville plurielle, on aime le football et la sculpture, et on est fier d’un passé ouvrier et d’un présent multiculturel. Dans le « quartier des poètes » à Hamborn furent plantés plusieurs arbres en hommages à des auteurs turcs, comme celui dédié à la poétesse Gülten Akım qui affirme : « En chaque réfugié pousse un buisson de roses » (« Her mültecinin içinde bir gül ağacı boylanır »).

Les miroitements infinis du Lehmbruck Museum reflètent cette beauté du monde.

**

Jeux d’ombres et de lumière au musée:

Torso des Mädchens, sich umwendend (auch: Torso der Schreitenden), um 1914, © Sabine Aussenac (Torse de jeune fille en rotation, ou Torse de la marcheuse)

https://www.duisburg.de/

D’autres textes sur Duisbourg sont à retrouver au gré de mes blogs ou sites internet.

Phlipp Eisenblätter interprétant sa chanson sur Duisbourg lors de la tournée littéraire de 2023 organisée avec la Rose Ausländer Gesellschaft et la société franco-allemande de Duisbourg, un projet soutenu par le Fonds Citoyen franco-allemand. Lieu: DPaN

https://www.dasplusamneumarkt.de/

NB: Cette beauté du monde a participé au prix d’architecture Le Même en 2025:

Ce texte écrit il y a quelques mois pour ce prix d’architecture est mis en ligne en ce 28 février 2026; hier, une guerre a éclaté entre le Pakistan et l’Afghanistan. Aujourd’hui, c’est tout le Proche et Moyen-Orient qui sont à feu et à sang. Puisse la paix advenir, puissent les réconciliations se faire un jour, comme cela a été le cas entre mes deux patries

https://www.facebook.com/1138188420/videos/a.10209969198003385/214478808230746

Un #haïku pour les #Bibas: ronde poétique autour du monde #7octobre #paix

En hommage à la famille Bibas, symbole des massacres du 7 octobre 2023, nous organisons une « ronde poétique » en proposant une traduction d’un haïku dans le plus de langues possibles. Le texte initial (de Sabine Aussenac) et les premières traductions dans diverses langues sont d’ores et déjà à retrouver ici.
Nous invitions les poétesses et poètes du monde entier à nous écrire pour nous proposer leurs traductions du haïku, en donnant leur nom et leur lieu de résidence. Les textes seront rajoutés au fil de leurs réceptions. 

Lorsque nous aurons réuni suffisamment de traductions, nous ferons aussi une création digitale audiovisuelle et organiserons un relai sous la forme d’une ou plusieurs émissions de radio.

Cette démarche s’inscrit dans un Devoir de Mémoire et se veut aussi appel à la PAIX; nous pensons à tous les enfants juifs morts dans le massacre, mais aussi à tous les enfants palestiniens disparus. 

Cet événement est répertorié sur le site du « Printemps des Poètes ».

( permalien à retrouver prochainement)

Notre souhait est de faire voler le souvenir de la famille Bibas tout autour du monde, en envol de partages, afin de transcender les haines…

Le haïku:

Terreur absolue
leurs rousseurs nos espérances
tous les trois sont morts

En anglais, traduction par moi-même:

Absolutely scared
their red flammes image of hope
and now they are dead

En allemand, traduction par moi-même:

Die schreckliche Angst
rote Haare der Hoffnung
und nun sind sie tot

En russe, par Evelyne Amoursky, grande traductrice de nombreux auteurs russes, et mon amie grâce à un beau réseau social:

Беспредельный ужас

их рыжесть — наша надежда

мертвы все трое

https://www.racontemoilaterre.com/livre/9782940701599-la-sonate-a-kreutzer-a-qui-la-faute-romance-sans-paroles-le-prelude-de-chopin-leon-tolstoi-sophie-tolstoi/

Parce que nos sensibilités sont multiples, voici une autre version du haïku, traduit en russe toujours par mon cher ami Pierre Lochak, mathématicien et philosophe:

Абсолютный ужас

их рыжеволосость — надежды наши

все трое умерли

Et en hébreu, aussi traduit par Pierre Lochak:

אימה מוחלטת

הג’ינג’יות שלהם תקוותינו

שלושתם מתים

https://fr.wikipedia.org/wiki/Pierre_Lochak

En malgache, traduit par ma chère amie Angéline Ranaivoarinosy:

‘Ndrisy fa maty

Tandra fanantenana

nihorohoro

https://www.instagram.com/ranaivoarinosy/

En tamazight et en arabe, traduit par le merveilleux poète Mohamed Farid Zalhoud, rencontré en 2008 sur le forum Oasisdesartistes, grâce auquel j’ai retrouvé la poésie:

ⵜⴰⵡⴷⴰ ⵜⴰⵎⴳⴷⵓⵍⵜ

ⵜⴰⵣⵓⵖⵉ ⵏⵙⵏ ⴰⵏⴰⵔⵓⵣ ⵏⵖ

ⴰⴼⵓⴹⵏ ⴰⴽⴽⵯ ⵙ ⴽⵕⴰⴹ

رعب مطلق

نمشهم رجاؤنا

كلهم الثلاثة ماتوا

https://fr.wikipedia.org/wiki/Mohamed_Farid_Zalhoud

En chinois, par la talentueuse doctorante en histoire et créatrice digitale Wanling Xu:

极度的恐惧

他们火焰般的头发,是我们的希望

如今三人皆陨落

En danois, traduit par le magnifique compositeur Anders Nordentoft, qui a aussi consacré une de ses œuvres à Rose Ausländer et que j’ai le bonheur de connaître grâce à Facebook:

Fuldstændig angst

deres røde flamme var et billede på håb

og nu er de døde

https://www.wisemusicclassical.com/composer/1138/Anders-Nordentoft/

En occitan, traduit par mon ami Bernard Vernières, docteur ès lettres et professeur de lettres et d’occitan:

 Terror absoluda

lors rojors esperança nòstra

totes tres son mòrts…

https://www.ladepeche.fr/article/2010/01/05/748877-lavaur-decouvrir-les-pays-occitans-avec-bernard-vernieres.html

En yoruba, l’une des langues les plus parlées en Afrique puisqu’elle est parlée au Bénin, le pays du traducteur, mon ami le grand poète Victor Hountondji, mais aussi au Nigéria:

Ìbẹ̀rù pátápátá 

Irun pupa wọn, ìrètí wa, 

Gbogbo àwọn mẹ́tẹ̀ẹ̀ta ti kú

https://www.editions-harmattan.fr/catalogue/auteur/victor-mawuton-hountondji/23631?srsltid=AfmBOord5CcsdFZLB5-QROWXvo13y6USSjE-pXBjYOHOqWjLoiiRhL8U

En pular (peul), traduit par Ousmane Mballo, brillant doctorant en philosophie:

Bone

Boɗowol maɓɓe woni ɗaminare men

Kamɓe tato fof ɓe maayi

En vietnamien, traduit par ma chère amie FB ThuNguyen Ton Nu:

Quá sợ hãi ngọn lửa đỏ của họ

hình ảnh của hy vọng và bây giờ

chúng đã chết

En italien, traduit par Enzo Santese, écrivain, poète et critique d’art, rencontré aussi via FB:

Orrore vero

nei loro tratti sogni

tutti tre morti

En italien toujours, traduit par l’une de mes plus chères amies « virtuelles », mais pas que, celle que je nomme ma « fée », O.D.F:

Pure terrore

La loro lentiggine, la nostra speranza

Tutti tre sono morti

En mooré, la langue principale du Burkina Faso, traduit par mon cher ami Jean-Paul Wendpuiiré Kedrebeogo, enseignant et chercheur en philosophie:

Rabeem kãsenga

B zoobdã ra yãagda ne tõnd tẽebo

La b tãabã maana kaalem

En alsacien, traduit par un philosophe, traducteur et écrivain de talent, mon ami Marc Chaudeur:

Schrecklichi Angst

Rote Hoor vun d’r Hoffnung

un jetzt sin se tot

Marc Chaudeur nous propose aussi une traduction en danois:

Skrækkelig raedsel

Håbets rød har 

og nu er de døde

Joyeux Noël! #noël #Weihnachten #Xmas #poésie

J’ai repris cette année la thématique de l’acrostiche autour de la paix demandé par un blog littéraire autrichien…De belles fêtes en lumières à vous et tous vos aimés, prenez soin de vous!

***

Dieses Jahr als Folge meines Textes auf einem schönen literarischen Wiener Blog…

Feiert schön und bleibt gesund!

Joyeux Noel!

Jouets épars sous ruines sombres en Ukraine,
On y rêve de paix, grelottant dans le noir…
Yeux fiévreux des enfants et des mères perdues
En Méditerranée : notre monde chavire,
Un bateau ivre en sa terre souillée… Mais pour
X raisons décembre nous voit guillerets,

Nostalgiques des antans et de leurs neiges,
Ornant maisons et cœurs aux couleurs du bonheur :
Elle vit, l’espérance, moineau fragile,
Liant tous les hommes à l’étoile du berger.

Frohe Weihnachten !

Fröstelnde Spielzeuge in Ruinen,
Rieselnder Schnee sehnt sich nach Frieden.
Oh sieh die Kinder und Mütter,
Hier im Meer ertrinken sie, wie unsere Welt…
Erde, Du weinst und ringst um Luft,

Wenn Du besudelt unter den Menschen
Erstickst.
Immer wieder diese Fehler…
Heute aber wollen wir
Nicht mehr trauern, sondern
Alle zusammen einen
Chor gründen, und singen und jubeln für
Hoffnung und Liebe:
Traut Euch und bildet
Eine einzige neue, heilige Welt! Dieses Weih-
Nachten ein Licht für die Menschheit…

Une pensée spéciale envers notre tante Jeannine qui nous a quittés récemment…

#GivePeaceAChance #acrostiche pour la #paix, un projet de Walter Pobaschnig

Quel honneur m’a fait Walter Pobaschnig en m’invitant à rédiger un acrostiche autour de la paix sur son superbe blog littéraire autrichien (Literatur outdoors – Worte sind Wege) autour du projet #GivePeaceAChance!

Je vous invite à découvrir son travail et les centaines de rendez-vous littéraires et artistiques sous la forme d’interviews poétiques, de textes divers et de superbes photos !

https://literaturoutdoors.com/

Son « Insta » vous fera rêver aussi:

https://www.instagram.com/w_pobaschnig/?hl=fr

Voici le lien vers mon texte, rédigé en deux langues :

Und diese Chiffre

**

Gestern die Rosen, ruhig und sanft,

im Garten fast fliegend

vor Freude und Glanz. Heute kahle

Erde, die Gräber so viel,

**

Puppen so einsam, in Ruinen

erstarrt, als seien die Kinder

auf einmal verschwunden.

Chöre des Schweigens walten durch verwüstete Wiesen.

Entfernte Gegend, Zypresse und Zitronenduft…

**

Auch das Meer blutet, Fische fressend Kinderleichen,

**

Chaos, Schreie, man floh vor Krieg und

Hunger und nun ertrinkt die Hoffnung im Morgenrot.

An allen Ecken der Welt eine einzige

Nation des Leidens und diese

Chiffre: Frieden, die Urantwort,

Erbe, Zukunft und Traum: Give Peace A Chance!

***

***

Et cette clef

**

Garder, autrefois, les roses calmes et tendres,

imaginer au jardin leur

vol en allégresse et éclat. Aujourd’hui terre brûlée

envahie de tombes si nombreuses,

**

poupées si esseulées dans les ruines,

en état de sidération, comme si les enfants

avaient disparu tout d’un coup.

Chorégies du silence parcourant des prairies dévastées.

En terres lointaines cyprès et parfums de citrons… Là

**

aussi, la mer saigne, poissons dévorant des cadavres d’enfants,

**

chaos, cris, on a fui la guerre et la faim :

horizon rougi d’une aurore où l’espérance se noie.

Alliance des nations en souffrance

nichées en chaque coin du monde, et cette

clef : paix, ontologique réponse, héritage

en avenir et en rêves : Give Peace A Chance !

Européenne…#fêtedel’Europe #9mai #paix #réconciliation

Quelle connerie la guerre

Qu’es-tu devenue maintenant

Sous cette pluie de fer

De feu d’acier de sang (Rappelle-toi Barbara, Prévert)

Souvent, je l’imagine, ma maman. Le visage défiguré par la terreur, les mains agrippées à celles de sa propre mère tentant sans doute de faire un rempart de son corps à ceux de ses quatre enfants, dans le vacarme assourdissant des bombardements. Encore aujourd’hui, ma mère tressaille en entendant un avion survoler l’azur de son petit paradis tarnais. Elle est pourtant bien loin de sa Rhénanie natale, et bien de l’eau a coulé dans le Rhin depuis ces années où, petite fille aux nattes blondes et aux yeux si clairs, elle espérait le retour de son père parti sur le front russe en tremblant sous les bombes des Alliés, son ventre criant famine quand elle cherchait des épluchures de pommes de terre pour les dévorer.

Ma mère, Gesche, et son jeune frère, mon oncle Peter

Mon père, lui, n’a de la guerre presque que des souvenirs joyeux. Ils n’étaient pas bien malheureux, son grand-frère et lui, dans le petit village de la campagne tarnaise depuis lequel mon grand-père français aidait les Maquisards, cachant des armes sous les tuiles et continuant sans doute à déguster les cochonnailles préparées par ma grand-mère

J’ai grandi entre les récits de ces deux enfances si différentes, écartelée parfois dans ma propre mémoire, tandis qu’à l’école des petites pestes écervelées de mon école de filles me surnommaient « Hitler », quand les métissages n’étaient pas encore à la mode et que les familles respectives de nos parents, de nos courageux parents, apprenaient à se connaître et à dépasser les brûlures de l’Histoire.

Point n’est besoin d’avoir épluché les ouvrages de psycho généalogie pour comprendre que deux sangs différents couleront toujours dans mes veines, et que je suis l’humble produit d’une fabuleuse réconciliation. Toujours retentiront en moi les sirènes qui épouvantaient ma mère, mais aussi les clameurs d’allégresse de la libération de Toulouse. Et je porte encore les griffures des petits doigts des millions d’enfants sacrifiés dans les chambres à gaz, l’empreinte de la Shoah s’étant inscrite dans ma culpabilité d’enfant de la troisième génération comme un tatouage au bras d’un prisonnier…

Je sens aussi le froid mordant de l’Ukraine bleuir les lèvres de ce grand-père allemand que j’ai chéri plus que tout au monde. Et j’entends d’autre part aux vacances la voix claire encore de mon oncle français me rapporter les récits de la fin de la guerre…

Alors quand des élèves soupirent en m’entendant leur demander ce que l’Europe signifie pour eux, quand certains ne savent pas qu’il y a eu une autre guerre sur notre continent depuis la fin de la deuxième guerre mondiale, quand je les sens indifférents aux mots paix, mémoire, patrie, réconciliation, Europe, mon sang mêlé ne fait qu’un tour. Car cette année, à Toulouse, au lendemain de ce 8 mai où le monde entier commémore de concert la fin des années de barbarie et de violences, nous inaugurerons le 9 mai, journée de l’Europe, cette semaine de l’Europe qui fêtera les 65 ans (**voir note)de la déclaration de Robert Schuman. Et il me semble capital de sensibiliser les jeunes à l’importance de notre Union Européenne, symbole du pouvoir de la Paix. Je ne veux pas aujourd’hui polémiquer autour de la crise, de la dette grecque, de la pseudo nouvelle hégémonie de l’Allemagne, d’éventuelles sorties de l’Euro. Je tairai les innombrables critiques des eurosceptiques et des empêcheurs de construire en rond, et puis les phrases perfides de ceux qui, encore aujourd’hui, me disent parfois que « dans le sud-ouest, il est encore difficile de pardonner, c’est pour cela que l’allemand est en perte de vitesse… »

Non, je voudrais m’incliner devant ceux qui ont su, malgré les outrages et les horreurs, redonner du sens à la fraternité et au pardon, osant faire du paysage dévasté de nos contrées européennes un nouveau tableau de prospérité et de partages.

La noce, 9 août 1959: à la petite chapelle de Saint-Hippolyte, dans le Tarn.

Je voudrais remercier mes quatre grands-parents d’avoir osé se réunir à la table d’un mariage en août 1959, quelques années à peine après que la botte de l’occupant nazi a dévasté notre pays, pour festoyer ensemble malgré les millions de victimes, pour s’assoir ensemble sur les bancs d’une petite chapelle et dans un hôtel de ville, osant ainsi faire partie des pionniers de l’esprit européen. Mon grand-père allemand dans son hameau tarnais ; et une tablée familiale avec mes grands-parents français…

L’image contient peut-être : 1 personne, assis, arbre et plein air
Pique-nique européen dans les sixties: mes deux-grands-pères, l’allemand, Erich, avec le béret, et Albert, mon père et, de dos, mon oncle Peter

Je voudrais remercier nos parents qui nous ont élevés avec bon sens et respect des traditions, nous permettant de grandir dans la richesse de deux cultures, dans le bilinguisme et l’ouverture d’esprit, entre foie gras et pâtisseries allemandes, entre Goethe et Hugo, nous prouvant chaque jour que leur choix avait été le bon, puisque leur couple a lui aussi résisté à l’usure du temps, comme le couple franco-allemand, toujours et encore « le moteur de l’Europe ». Ainsi je me sens Tarnaise, Toulousaine, française, mais aussi Rhénane, allemande, et, encore et toujours, européenne.

Dans le jardin de mes grands-parents allemands à Duisbourg

J’ai l’Europe chevillée au corps et au cœur, de l’Hymne à la joie au jingle de l’Eurovision, des discours de Schuman aux libertés de l’espace Schengen, petite occitane rêveuse et blondinette en « Dirndl », et, surtout, avec la certitude que la paix durable n’est le fruit que des combats, de ces combats des Grands qui signent les traités et prononcent les discours, mais aussi de ces millions de combats quotidiens des humbles qui osent la fraternisation et qui se retroussent les manches pour que plus jamais ne retentisse l’alarme.

Faites que jamais ne revienne

Le temps du sang et de la haine

Car il y a des gens que j’aime

A Göttingen, à Göttingen.

Je m’incline ainsi ici devant ces milliers de collègues qui, de part et d’autre du Rhin, ont organisé tant d’échanges scolaires bien avant les superbes organisations actuelles et qui, depuis des décennies, ont permis aux enfants de nos deux pays de découvrir le pays de l’Autre !

Vive la paix, vive l’Europe, et vive le couple franco-allemand !

Curriculum vitae…

Rhénane :

Pour les étés de mon enfance

Bercés par une Lorelei

Parce que née de forêts sombres

Et bordée par les frères Grimm

Je me sens Romy et Marlène

Et n’oublierai jamais la neige

Rémoise :

Pour un froid matin de janvier

Parce que l’Ange au sourire

A veillé sur ma naissance

Pour mille bulles de bonheur

Et par les vitraux de Chagall

Je pétille toujours en Champagne

Carolopolitaine :

Pour cinq années en cœur d’Ardennes

Et mes premiers pas en forêt

Pour Arthur et pour Verlaine

Et les arcades en Place Ducale

Rimbaud mon père en émotion

M’illumine en éternité

Albigeoise :

Pour le vaisseau de briques rouges

Qui grimpe à l’assaut du ciel bleu

Pour les démons d’un peintre fol

Et ses débauches en Moulin Rouge

Enfance tendre en bord de Tarn

D’une inaliénable Aliénor

Tarnaise :

Pour tous mes aïeuls hérétiques

Sidobre et chaos granitiques

Parce que Jaurès et Lapeyrouse

Alliance des pastels et des ors

Arc-en-ciel farouche de l’Autan

Montagne Noire ma promesse

Occitane :

De Montségur en Pays Basque

De la Dordogne en aube d’Espagne

Piments d’Espelette ou garigues

De d’Artagnan au Roi Henri

Le bonheur est dans tous les prés

De ma Gascogne ensoleillée

Toulousaine :

Pour les millions de toits roses

Et pour l’eau verte du canal

Sœur de Claude et d’Esclarmonde

Le Capitole me magnétise

Il m’est ancre et Terre promise

Garonne me porte en océan

Bruxelloise :

Pour deux années en terre de Flandres

Grâce à la Wallonie que j’aime

Parce que Béguinage et Meuse

Pour Bleus de Delft et mer d’Ostende

En ma Grand Place illuminée

Belgique est ma troisième patrie

Européenne :

Pour Voltaire Goethe et Schiller

Pour oublier tous les charniers

Les enfants blonds de Göttingen

Me sourient malgré les martyrs

Je suis née presqu’en outre-Rhin

Lili Marleen et Marianne

Universelle :

Pour les mots qui me portent aux frères

Par la poésie qui libère

Parce que j’aime la vie et la terre

Et que jamais ne désespère

Pour parler toutes les langues

Et vous donner d’universel.

Mon grand-père allemand au hameau de la Provinquière, là où il avait acheté une maison non loin de celle de mes grands-parents français

Pour aller plus loin dans le récit binational, cette fresque dans les deux langues au gré de mes blogs, et vous excuserez l’absence des photos, elles sont souvent disparu lors de la fermeture par Le Monde de tous les blogs-lecteurs…

https://sabineaussenac.blog/2016/02/26/de-lorelei-a-marianne-duisbourg-le-18-juillet-1958/

Rwanda, 25 ans après le génocide: les mains de Baptistin #Kwibuka 25

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Elle sentait encore parfois les petites mains douces qui jouaient avec ses cheveux. La nuit, souvent, lorsqu’elle tentait de s’assoupir, il lui semblait aussi entendre son babil, lorsqu’au creux de ses seins généreux il souriait, apaisé.

Les quatre autres aussi lui manquaient. Les tresses folles d’Euphrasie lorsqu’elle gambadait en rentrant de l’école ; les grands yeux sombres d’Amédée, et cette façon qu’il avait de lui prendre la main à l’église, en murmurant qu’il serait prêtre, un jour. Prudence, son rire aussi étincelant que l’eau de la rivière, Prudence déjà presqu’une femme, minaudant avec ses amies et imitant Beyoncé. Et puis la jumelle d’Amédée, Félicité, la bien nommée, une allégresse dans chacun de ses gestes, Félicité qui dès l’âge de quatre ans racontait des histoires si extraordinaires que le vieux griot l’appelait « belle mémoire » en Kinyarwanda…

Mais les petites mains tendres de Baptistin, qui de son incroyable force de nourrisson se tendaient vers le ciel pour en décrocher les étoiles, ces mains-là, elle les sentait, presque chaque fois qu’elle sortait de la maison. Elle revoyait le nuage de poussière devant le petit jardin, elle entendait les hurlements de Prudence, qui venait de voir leur voisin décapiter d’un seul trait Félicité après avoir égorgé Amédée et démembré Euphrasie. Elle sentait les liens qui tranchaient sa peau alors qu’elle essayait de se lever et de courir vers eux, mais pour Prudence aussi il était trop tard, puisque le voisin venait de lui trancher la tête à son tour.

Il la fixait, la regardait dans les yeux. Elle n’était plus qu’un cri, elle vomissait et s’étouffait en hurlant, et lui il souriait en la traitant de chienne, puisqu’elle avait engendré ces enfants de Tutsi, elle la Hutu qui avait épousé un Tutsi. Et puis lentement, il avait contourné la femme attachée au portail et avait d’un geste brusque arraché le bébé qu’elle portait dans son dos. Elle sentit encore les petites mains de Baptistin qui griffaient son dos lacéré, et puis plus rien.

Lorsqu’elle s’était réveillée plusieurs heures plus tard, une voisine l’avait détachée et mise à l’ombre. La nuit était tombée. Espérance s’agenouilla péniblement puis réussit à se lever. La courette n’était qu’une mare de sang, les essaims de mouches tournoyaient dans l’odeur atroce, aucun bruit ne s’élevait. Elle pria, pria soudain comme une possédée, dans une transe aveugle, implorant ce Dieu impie d’avoir au moins épargné son puîné. Mais elle retrouva les restes de Baptistin éparpillés dans le jardin, une de ses petites menottes serrant encore une mèche des cheveux d’ébène de sa mère. Alors, sous l’immense lune rouge de l’Afrique défigurée, Espérance voulut mourir. Elle courut vers la rivière, enjamba les corps de ses voisins et amis, courut pour ne plus vivre, mais au moment où elle allait se jeter du petit pont de briques, une main puissante la retint.

–   Attends, Espérance. N’oublie pas qu’il te reste un fils. Attends. Ne leur fais pas ce plaisir. Reste parmi les vivants, même si ton âme est aussi morte que la poussière du désert.

Le griot parlait ainsi, lui qui était issu de l’ethnie des Twa, les « artisans », qui n’étaient ni éleveurs comme les Tutsis, ni agriculteurs comme les Hutu…Le griot qui avait choisi la voie de la parole et de la sagesse, et que les folies des hommes avaient épargné.

Oui, si Espérance était encore debout, vingt ans après cette journée, c’était grâce à Placide, son fils aîné. Elle avait, dans le peu de lucidité qui lui restait, prié pour son retour. Placide, qui avait douze ans à cette époque, avait été envoyé chez l’un de ses oncles paternels à la capitale, pour fréquenter un établissement scolaire réputé. Car le fils aîné d’Espérance et de Gratien était une graine de génie, aux yeux malicieux et à l’intelligence exacerbée. Certes, Placide avait vu son père enlevé en pleine nuit avec son oncle, mais il avait couru à travers les rues grouillantes d’atrocités, et su se faire passer, de par son physique métissé, magnifique mélange des deux ethnies ennemies, pour un jeune Hutu. Il s’était ensuite réfugié à l’ambassade de France, grâce à son professeur de français, et avait donc été miraculeusement épargné.

Espérance revoyait encore son fils, qui, tel un revenant, lui avait soudain été rendu, entier, sain et sauf, avec tous ses membres, ses deux yeux, et son sourire de prince. Il vacilla en pénétrant dans le carré de tombes fraîchement creusées, mais se tint droit auprès de sa mère dont les cheveux avaient blanchi en une nuit, en lui promettant qu’il deviendrait un homme, et qu’il garderait la mémoire des siens. Les mille collines teintées du sang fratricide palpitaient encore de la douleur des survivants. Espérance et Placide, hébétés de tristesse, se devaient de ne pas sombrer.

En se dirigeant vers l’autobus qui devait l’emporter à la capitale, Espérance, en cette semaine de commémoration, se souvint de l’année 2003, quand des milliers de prisonniers avaient été relâchés et étaient simplement revenus dans leurs villages, avant d’être jugés pour certains devant les « gacacas »…En passant devant la maison de son voisin, qui était assis devant sa porte, elle se redressa et détourna la regard. Car le meurtrier de ses cinq enfants faisait partie des Hutu revenus vivre dans leurs terres. Il n’avait pas nié. Il avait même osé soutenir son regard devant le tribunal, sur cette terre sèche de l’esplanade où d’autres enfants jouaient et riaient tandis que les adultes tentaient de mettre des mots sur l’Indicible. Oui, avait-il convenu, il avait bien égorgé, décapité et démembré les enfants de sa voisine, car elle portait des enfants Tutsi. Il avait beaucoup bu pour se donner du courage, et il n’avait fait que suivre les consignes diffusées par la radio des mille collines…

D’autres avaient pardonné, mais Espérance ne le pouvait pas. Chaque nuit, chaque nuit depuis bientôt vingt ans, elle rêvait qu’elle se détachait et qu’elle arrivait à empoigner chacun de ses enfants et à courir avec eux vers la rivière d’argent. Chaque nuit, elle les cachait dans la forêt luxuriante, chaque nuit elle les entendait rire et chanter. Et chaque matin elle se réveillait en ayant envie de hurler et de traverser la rue pour assassiner son voisin.

Pourtant la vie avait repris. Des enfants étaient nés à nouveau, des jeunes gens s’étaient unis, à l’école on les entendait psalmodier des mots nouveaux, des mots qui parlaient de réconciliation, d’oubli, de pardon. Espérance était devenue institutrice, et chaque sourire d’enfant l’aidait à rester humaine. Avec sa belle-sœur, qui était revenue de la capitale, elles avaient créé aussi une association pour aider les veuves, si nombreuses, grâce à des micro-crédits. Une maison communautaire abritait un atelier de couture, et c’est Espérance qui avait lancé la mode des pagnes imprimés avec des photos des victimes. Sa petite Prudence aurait si fière de voir sa photo sur de magnifiques pagnes multicolores, que sa maman avait offert aux membres survivants de leur famille… Les rires et les chants des femmes résonnaient comme autrefois, et parfois on peinait à croire que le sang avait coulé dans leur vallée si verte…Euphrasie non plus n’était pas oubliée, puisque la coiffeuse du village avait décidé de donner des noms à des coiffures ; une tresse particulièrement savante portait ainsi le nom de la fillette.

Peu à peu, l’idée avait germé de conserver les mémoires tout en accordant le pardon. Le griot, de plus en plus ridé, mais toujours le pilier du village, avait instauré une soirée spéciale pour les enfants et les adolescents, qu’il nommait « la nuit de Félicité », en mémoire de l’enfant rayonnante qu’il ne voulait pas oublier. Dans certaines maisons on avait inscrit les prénoms des victimes en lettres de couleurs vives sur les murs, dans d’autres on avait appelé les nouveaux enfants du nom de leurs frères ou sœurs disparus…Le curé citait souvent Amédée dans ses sermons, rappelant la foi si pure de celui qui s’était senti si jeune appelé par Jésus et qui n’avait pas eu le temps de prononcer ses vœux.

Mais Espérance savait aussi que personne, plus personne, ne pensait à son Baptistin. Il était si jeune, il tétait le sein de sa mère lorsque les démons l’en avaient arraché…Alors Espérance berçait son âme en secret, l’imaginant faisant ses premiers pas, marchant sur les traces de son grand frère, qui l’attendait, dans la tribune des officiels puisque Placide jouait un rôle important dans le nouveau gouvernement. Parfois, elle oubliait un peu les traits de son visage, mais jamais la douceur des petites mains qui caressaient le dos de la maman lorsqu’elle chantonnait en jardinant ou en rangeant la maison…

Soudain, un cri s’éleva de la maison qui avait été construite derrière celle de son voisin. Un hurlement, même, et il résonna dans le village déserté par la majorité de ses habitants, qui s’étaient rendus en masse aux cérémonies de commémoration. Espérance ne se retourna pas, elle ne voulait pas rater son bus, et puis les problèmes de ce voisin ne la concernaient plus depuis longtemps…Mais l’homme sortit en courant du jardinet et se précipita vers Espérance.

–          Ma fille…Ma fille accouche, alors qu’elle est bien loin de la lune prévue. Aide-nous. Aide-la. Tout le monde est parti, le docteur ne peut pas venir avant demain, et la sage-femme est dans un autre village.

Espérance le regarda, pour la première fois depuis des années. Elle posa sur lui le regard insondable de l’éternité. Elle le darda de ses yeux qui n’avaient plus de larmes, tant l’océan de sa douleur avait noyé sa vie. Elle le fixa d’un œil à la fois méprisant et menaçant.

–  Pourquoi devrais-je t’aider ? Donne-moi une seule bonne raison. Dis-le-moi.

De la maison s’éleva un autre hurlement, et les gémissements d’une toute jeune femme. Espérance se souvint que la fille aînée de leur bourreau avait l’âge de Placide et avait été tuée par représailles, quelques semaines après les exactions, alors qu’un autre de ses enfants venait, comme son Baptistin, de naître, et que leur mère était morte en couches.

Son voisin se tordait les mains. Il lui expliqua que sa fille était tout ce qui lui restait, puisqu’il n’avait jamais pu se remarier. Elle avait été gardée à l’orphelinat durant ses années de captivité, puis il avait tenté de l’élever et lui avait construit cette maison. Sa fille avait été violée il y a six mois, par un Tutsi aujourd’hui en prison. Ses choses-là arrivaient encore fréquemment…Il lui dit encore un mot, ce mot qu’elle avait vainement attendu en 2003, lors du tribunal villageois : il lui dit « Pardonne-moi. »

– Je n’ai que faire de tes suppliques. Mais je vais aider ta fille. Laisse-moi passer.

Dans la chambre où la femme en gésine se tordait de douleur, accroupie dans un coin, Espérance comprit que la situation était grave. Elle savait que les femmes africaines laissaient rarement libre cours à leur douleur lors d’une naissance. Il devait y avoir un souci important. Elle ordonna à son voisin de faire bouillir de l’eau, puis de chercher le griot, et de courir vers le village voisin, où une guérisseuse âgée aidait autrefois les femmes à mettre au monde leurs petits soleils. Elle s’agenouilla auprès de la jeune femme et la rassura, puis, la main désinfectée, elle comprit que le bébé ne s’était pas retourné. Il fallait agir vite. Sinon, il ne naîtrait pas, et sa mère risquait la mort. Elle demanda à la jeune femme de s’allonger, puis entreprit de lui masser le ventre, de l’extérieur et de l’intérieur. Elle chantait doucement, une de ces mélopées ancestrales qui parlent de collines et de joies, des enfants qui dansent dans la savane et des pères qui aiment leurs familles. Elle sentit que le bébé bougeait, c’était étrange, cela faisait si longtemps qu’elle n’avait pas eu ce sentiment de vie, de maternité. Elle leva les yeux et croisa le regard affolé de la jeune femme, belle et palpitante comme une gazelle aux abois, et lui sourit.

-Il va vivre. Et toi aussi.

L’enfant naquit une heure après, juste à l’arrivée du griot et de la guérisseuse. La vieille femme fit boire une potion de simples à la jeune accouchée, et Espérance, qui avait lavé et emmailloté le nourrisson tandis que le griot recueillait le placenta qui serait enterré dans le jardin, présenta le bébé au voisin qui pleurait.

– Je me souviens du prénom de chacun de tes enfants, Espérance. Je me souviens. Tous les jours, toutes les nuits, je me souviens. Ce bébé s’appellera Baptistin. Et si tu l’acceptes tu seras sa marraine, et ton Placide son parrain.

À ce moment l’enfant ouvrit un regard d’onyx sur le soleil d’Afrique qui perçait par la porte entrebâillée. Dans l’un de ses réflexes si attendrissants des nouveaux-nés, sa petite main se referma sur la main douce d’Espérance. Elle sourit et lui murmura :

– Bienvenue, Baptistin, dans notre pays des mille collines.

***

Cette nouvelle a fait partie des nouvelles lauréates du Concours George Sand en 2014

http://www.concours-georgesand.fr/palmares.html

Vous souhaiter…Bonne année 2019!

Vous souhaiter…

L’amour, celui qui vibrionne et carillonne en chantant, par les beaux soirs d’été lorsqu’on part aux étoiles…

La joie, celle qui donne les joues roses aux petiots et les larmes aux creux des yeux délavés des Anciens.

Le rire, celui qui fait glousser les corsages et tressaillir les salles obscures, sonore et pimpant, tout ourlé de fous-rires.

La paix, celle qui clame en grandes plaines que le front a cédé et que les vareuses bleu de sang pourront rentrer au pays.

Le temps, celui qui coule paresseusement comme la Loire en châteaux, s’étirant femme fière de ses atours éternels, sans savoir qu’elle va à la mer.

La folie, celle qui, douce et guillerette, rend les femmes amoureuses et les hommes à passions.

Le courage, celui qui soulève le métro pour arrêter la bombe et qui offre à la femme battue les ailes de sa fuite.

La bonté, celle qui donne aux escarres l’impression d’être roses ou jasmin, quand un sourire éclaire les nuits longues des errants de la vie.

Le rêve, celui qui crée les mondes et dessine l’envie, quand le cancre devient premier violon et que nos nuits outremarines se piquètent d’étoiles.

L’invention, celle qui océane les déserts ensablés ou rend à cet enfant ce cœur qui bat l’amble.

Le désir, celui qui crépite, incendiaire, dans les corps des aimants, dévorant les ivresses comme un grand soleil rouge.

La beauté, celle qui peint les toiles en oranges sanguines et délie les corps des ballerines éternelles.

Le détachement, celui qui berce les solitudes toutes brodées d’ipomées, cheminant vers montagnes en offrandes de vie.

La volonté, celle qui guide l’égaré vers les sentes odorantes, là où mille tilleuls ombragent sources claires.

Le plaisir, celui qui se partage sous les pommiers tout enivrés d’abeilles ou dans un lit froissé qui frémit sous le vent.

La fraternité, celle qui se rencontre quand on n’a plus rien et qui met l’homme d’équerre malgré de lourds chagrins.

Le voyage, celui qui comme un père vous guide et vous élève, ou comme mère aimante vous embrasse en folies.

L’espérance, celle qui jamais ne cèdera d’un pouce aux idées sombres des pisse-vinaigre, car toujours nous resterons debout.

Le savoir, celui qui déchire les voiles de mille  obscurantismes et lève l’ancre pour de nouvelles découvertes.

La douceur, celle qui prend la main ou caresse satin ou embrasse carmin et embrase matins.

 

Je vous embrasse et vous aime!

Comme autant d’arcs-en-ciel #fraternité #paix #vivreensemble #femmes

Comme autant d’arcs-en-ciel

 

Quelques ombres déjà passent, furtives, derrière les persiennes. L’air est chargé du parfum des tilleuls, les oiseaux font du parc Monceau l’antichambre du paradis ; l’aube va poindre et ils la colorent de mille chants…

Devant moi, sur le lit, la boîte cabossée déborde ; depuis minuit, fébrile, je m’y promène pour m’y ancrer avant mon envol… Je parcours tendrement les pages jaunies, je croise les regards malicieux et dignes, j’entends les voix chères qui se sont tues depuis si longtemps…

Je me souviens.

Des sourires moqueurs de mes camarades quand j’arrivais en classe, vêtue de tenues démodées, parfois un peu reprisées, mais toujours propres.

Des repas à la cantine, quand tous les élèves, en ces années où l’on ne parlait pas encore de laïcité et d’autres cultures, se moquaient de moi parce que je ne mangeais pas le jambon ou les rôtis de porc.

Je me souviens.

Des sombres coursives de notre HLM avec vue sur « la plage ». C’est ainsi que maman, toujours si drôle, avait surnommé le parking dont des voitures elle faisait des navires et où les trois arbres jaunis devenaient des parasols. Au loin, le lac de la Reynerie miroitait comme la mer brillante de notre Alger natale. Maman chantait toujours, et papa souriait.

Je me souviens.

De ces années où il rentrait fourbu des chantiers à l’autre bout de la France, après des mois d’absence, le dos cassé et les mains calleuses. J’entendais les mots « foyer », et les mots « solitude », et parfois il revenait avec quelques surprises de ces villes lointaines où les contremaîtres aboyaient et où la grue dominait des rangées d’immeubles hideux que papa devait construire. Un soir, alors que son sac bleu, celui que nous rapportions depuis le bateau qui nous ramenait au pays, débordait de linge sale et de nuits tristes, il en tira, triomphant, un bon morceau de Saint-Nectaire et une petite cloche que les Auvergnats mettent au cou des belles Laitières : il venait de passer plusieurs semaines au foyer Sonacotra de Clermont-Ferrand la noire, pour construire la « Muraille de Chine », une grande barre d’immeubles qui dominerait les Volcans. Nous dégustâmes le fromage en rêvant à ces paysages devinés depuis la Micheline qui l’avait ramené vers la ville rose, et le lendemain, quand j’osais apporter la petite cloche à l’école, toute fière de mon cadeau, les autres me l’arrachèrent en me traitant de « grosse vache ».

Je me souviens.

De maman qui rentrait le soir avec le 148, bien avant que le métro ne traverse Garonne. Elle ployait sous le joug des toilettes qu’elle avait récurées au Florida, le beau café sous les arcades, et puis chaque matin elle se levait aux aurores pour aller faire d’autres ménages dans des bureaux, loin du centre-ville, avant de revenir, alors que son corps entier quémandait du repos, pour nettoyer de fond en comble notre modeste appartement et nous préparer des tajines aux parfums de soleil. Jamais elle n’a manqué une réunion de parents d’élèves. Elle arrivait, élégante dans ses tailleurs sombres, le visage poudré, rayonnante et douce comme les autres mamans, qui rarement la saluaient. Pourtant, seul son teint un peu bronzé et sa chevelure d’ébène racontaient aux autres que ses ancêtres n’étaient pas des Gaulois, mais de fiers berbères dont elle avait hérité l’azur de ses yeux tendres. En ces années, le voile n’était que rarement porté par les femmes des futurs « quartiers », elles arboraient fièrement le henné flamboyant de leurs ancêtres et de beaux visages fardés.

Je me souviens.

Du collège et de mes professeurs étonnés quand je récitais les fables et résolvais des équations, toujours en tête de classe. De mes premières amies, Anne la douce qui adorait venir manger des loukoums et des cornes de gazelle quand nous revenions de l’école, de Françoise la malicieuse qui essayait d’apprendre quelques mots d’arabe pour impressionner mon grand frère aux yeux de braise. De ce chef d’établissement qui me convoqua dans son bureau pour m’inciter, plus tard, à tenter une classe préparatoire. Et aussi de nos premières manifestations, quand nous quittions le lycée Fermat pour courir au Capitole en hurlant avec les étudiants du Mirail « Touche pas à mon pote ! »

Je me souviens.

Des larmes de mes parents quand je partis pour Paris qui m’accueillit avec ses grisailles et ses haines. De ces couloirs de métro pleins de tristesse et de honte, de ce premier hiver parisien passé à pleurer dans le clair-obscur lugubre de ma chambre de bonne, quand aucun camarade de Normale ne m’adressait la parole, bien avant qu’un directeur éclairé n’instaure des « classes préparatoires » spéciales pour intégrer des jeunes « issus de l’immigration ». Je marchais dans cette ville lumière, envahie par la nuit de ma solitude, et je lisais, j’espérais, je grandissais. Un jour je poussai la porte d’un local politique, et pris ma carte, sur un coup de tête.

Je me souviens.

Des rires de l’Assemblée quand je prononçais, des années plus tard, mon premier discours. Nous étions peu nombreuses, et j’étais la seule députée au patronyme étranger. Les journalistes aussi furent impitoyables. Je n’étais interrogée qu’au sujet de mes tenues ou de mes origines, alors que je sortais de l’ENA et que j’officiais dans un énorme cabinet d’avocats. Là-bas, à Toulouse, maman pleurait en me regardant à la télévision, et dépoussiérait amoureusement ma chambre, y rangeant par ordre alphabétique tous les romans qui avaient fait de moi une femme libre.

Je me souviens.

Des youyous lors de mon mariage avec mon fiancé tout intimidé. Non, il ne s’était pas converti à l’Islam, les barbus ne faisaient pas encore la loi dans les cités, nous nous étions simplement envolés pour le bled pour une deuxième cérémonie, après notre union dans la magnifique salle des Illustres. Dominique, un ami, m’avait longuement serrée dans ses bras après avoir prononcé son discours. Il avait cité Voltaire et le poète Jahili, et parlé de fraternité et de fierté. Nous avions ensuite fait nos photos sur la croix de mon beau Capitole, et pensé à papa qui aurait été si heureux de me voir aimée.

Je me souviens.

Des pleurs de nos enfants quand l’Histoire se répéta, quand eux aussi furent martyrisés par des camarades dès l’école primaire, à cause de leur nom et de la carrière de leur maman. De l’accueil différent dans les collèges et lycées catholiques, comble de l’ironie pour mes idées laïques qui se heurtaient aux murs de l’incompréhension, dans une république soudain envahie par des intolérances nouvelles. De mon fils qui, alors que nous l’avions élevé dans cette ouverture républicaine, prit un jour le parti de renouer follement avec ses origines en pratiquant du jour au lendemain un Islam des ténèbres. Du jour où il partit en Syrie après avoir renié tout ce qui nous était de plus cher. Des hurlements de douleur de ma mère en apprenant qu’il avait été tué après avoir égorgé des enfants et des femmes. De ma décision de ne pas sombrer, malgré tout.

Je me souviens.

De ces mois haletants où chaque jour était combat, des mains serrées en des petits matins frileux aux quatre coins de l’Hexagone. De tous ces meetings, de ces discours passionnés, de ces débats houleux, de ces haines insensées et de ces rancœurs ancestrales. De ces millions de femmes qui se mirent à y croire, de ces maires convaincus, de ces signatures comme autant d’arcs-en-ciel, de ces applaudissements sans fin, de ces sourires aux parfums de victoire.

Je me souviens.

De mes professeurs qui m’avaient fait promettre de ne jamais abandonner la littérature. De ces vieilles dames, veuves d’anciens combattants, qui m’avaient fait jurer de ne jamais abandonner la mémoire des combats. De ces enfants au teint pâle qui, dans leur chambre stérile, m’ont dessiné des anges et des étoiles en m’envoyant des bisous à travers leur bulle. De ces filles de banlieue qui, même après avoir été violées, étaient revenues dans leur immeuble en mini-jupe et sans leur voile, et qui m’avaient serrée dans leurs bras fragiles de victimes et de combattantes.

Hier soir, vers 19 h 45, mon conseiller m’a demandé de le suivre. L’écran géant a montré le « camembert » et le visage pixellisé du nouveau président de la République. La place de la Bastille était noire de monde, et je sais que la Place du Capitole vibrait, elle aussi, d’espérances et de joies.

Un cri immense a déchiré la foule tandis que l’écran s’animait et que mon visage apparaissait, comme c’était le cas dans des millions de foyers guettant devant leur téléviseur.

Le commentateur de la première chaîne hurlait, lui aussi, et gesticulait comme un fou : « Zohra M’Barki – Lambert! On y est ! Pour la première fois, une femme vient d’être élue Présidente de la République en France ! »

Le réveil sonne.

Je me souviens que je suis française, et si fière d’être une femme. Je me souviens que je dois tout à l’école de la République, et à mes parents qui aimaient tant la France qui ne les aimait pas.

Je referme la boîte et me penche à l’embrasure de la fenêtre, respirant une dernière fois le parfum de la nuit.

(Cette nouvelle a remporté le premier prix du concours de nouvelles du CROUS Occitanie en 2018…)

 

L’autre côté de moi sur la rive rhénane… #Europe #9mai

La noce, 9 août 1959: à la petite chapelle de Saint-Hippolyte, dans le Tarn.

 

J’ai dix ans.

Je suis dans le jardin de mes grands-parents allemands, à Duisbourg. Plus grand port fluvial d’Europe, cœur de la Rhénanie industrielle, armadas d’usines crachant, en ces années de plomb, des myriades de fumées plus noires les unes que les autres, mais, pour moi, un paradis…

Allemagne, année zéro: Anneliese et Erich, juste après la guerre…

J’adore la grande maison pleine de recoins et de mystères, la cave aménagée où m’attendent chaque été la poupée censée voyager en avion tandis que nous arrivons en voiture-en fait, la même que chez moi, en France !-, la maison de poupées datant de l’enfance de ma mère, avec ses petits personnages démodés, les magnifiques têtes en porcelaine, la finesse des saxes accrochés dans le minuscule salon… J’aime les tapis moelleux, la Eckbank, ce coin salle à manger comportant une table en demi lune et des bancs coffre, les repas allemands, les mille sortes de pain, les charcuteries, les glaces que l’on va déguster chez l’Italien avec mon arrière-grand-mère…

Yvan le terrible, à l’ENSET de Cachan…

Gesche, la petite « Romy »…Jeune fille au pair chez Piem, à Paris…

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Je savoure avec un infini plaisir les trajets dans la quatre cent quatre familiale, les maisons qui changent d’allure, les briquettes rouge sombre remplaçant peu à peu notre brique toulousaine et la pierre, les seaux de chocolat Côte-d’or achetés à Liège, les petites barrières en croisillon de bois, les longues formalités à la Douane- c’est surtout au retour que mon père cachait des appareils Grundig et le Schnaps !

Ma mère, Gesche; à gauche « Oma Wieb », mère de ma grand-mère, assise au fond à droite; à côté d’elle ma tante Elke…

Une « surpat’ dans la cave aménagée de Duisbourg, fifties rugissants…

 

 

 

 

 

 

 

 

J’aime aussi les promenades au bord du Rhin, voir défiler les immenses péniches, entendre ma grand-mère se lever à cinq heures pour inlassablement tenter de balayer sa terrasse toujours et encore noircie de scories avant d’arroser les groseilliers à maquereaux et les centaines de massifs… J’adore cette odeur d’herbe fraîchement coupée qui, le reste de ma vie durant, me rappellera toujours mon grand-père qui tond à la main cette immense pelouse et que j’aide à ramasser le gazon éparpillé… Et nos promenades au Bigger Hof, ce parc abondamment pourvu de jeux pour enfants, regorgeant de chants d’oiseaux et de sentes sauvages, auquel on accède par un magnifique parcours le long d’un champ de blés ondoyants… C’est là tout le paradoxe de ces étés merveilleux, passés dans une immense ville industrielle, mais qui me semblaient azuréens et vastes.

Yvan à Paris…

 

Gesche avant une ‘Radtour’, une randonnée en vélo…C’est ainsi qu’elle avait rencontré Yvan…

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Je parle allemand depuis toujours, puisque ma mère m’a câlinée dans la langue de Goethe tandis que mon père m’élevait dans celle de Molière. Ce bilinguisme affectif, langagier, culturel, me fonde et m’émerveille.

C’est une chance inouïe que de grandir des deux côtés du Rhin…

De gauche à droite « Papu », mon grand-père, Peter, Elke, « Mutti », ma grand-mère que nous appelions tous ainsi, et mes parents; fiançailles…

J’aime les sombres forêts de sapins et les contes de Grimm, mais aussi les lumières de cette région toulousaine où je vis et les grandeurs de cette école de la République dont je suis une excellente élève, éduquée à l’ancienne avec des leçons de morale, les images d’Épinal de Saint-Louis sous son chêne et tous les affluents de la Loire… Ma maman a gardé toutes les superbes traditions allemandes concernant les fêtes, nos Noëls sont sublimes et délicieux, et elle allie cuisine roborative du sud-ouest et pâtisseries d’outre-Rhin pour notre plus grand bonheur, tandis que même Luther et la Sainte Vierge se partagent nos faveurs, puisque ma grand-mère française me lit le Missel des dimanches et ma mère la Bible pour enfants, ce chiasme donnant parfois lieu à quelques explications orageuses…

Bien sûr, il y a les autres. Les enfants ne sont pas toujours tendres avec une petite fille au visage un peu plus rond que la normale, parfois même habillée en Dindl, ce vêtement traditionnel tyrolien, qui vient à l’école avec des goûters au pain noir et qui écrit déjà avec un stylo plume- je serai je pense la première élève tarnaise à avoir abandonné l’encrier…

Les noces européennes…Albert et Marie-Louise, mes grands-parents français; Janine, ma tante, et Jacques, le frère de mon père.

Un jour enfin viendra où l’on m’appellera Hitler et, inquiète, je commencerai à poser des questions…Bientôt, vers onze ans, je lirai le Journal d’Anne Franck et comprendrai que coule en moi le sang des bourreaux, avant de me jurer qu’un jour, j’accomplirai un travail de mémoire, flirtant longtemps avec un philosémitisme culpabilisateur et avec les méandres du passé. Mon grand-père adoré, rentré moribond de la campagne de Russie, me fera lire Exodus , de Léon Uris, et je possède aujourd’hui, trésor de mémoire, les longues et émouvantes lettres qu’il envoyait depuis l’Ukraine, où il a sans doute fait partie du conglomérat de l’horreur, lui-même bourreau et victime de l’Histoire… Il écrivait à ma courageuse grand-mère, qui tentait de survivre sous les bombes avec quatre enfants, dont le petit Klaus qui mourra d’un cancer du rein juste à la fin de la guerre, tandis que ma maman me parle encore des avions qui la terrorisaient et des épluchures de pommes de terre ramassées dans les fossés…

Erich et Anneliese, lors d’un voyage dans les Alpes…

Cet été là, je suis donc une fois de plus immergée dans mon paradis germanique, me gavant de saucisses fumées et de dessins animés en allemand, et je me suis cachée dans la petite cabane de jardin, abritant des hordes de nains de jardin à repeindre et les lampions de la Saint-Martin. J’ai pris dans l’immense bibliothèque Le livre de la jungle en allemand, richement illustré, et je compte en regarder les images. Dehors, l’été continental a déployé son immense ciel bleu, certes jamais aussi limpide et étouffant que nos cieux méridionaux, mais propice aux rêves des petites filles binationales… Le Brunnen, la fontaine où clapote un jet d’eau, n’attend plus qu’un crapaud qui se transformerait en prince pour me faire chevaucher le long du Rhin et rejoindre la Lorelei. Je m’apprête à rêver aux Indes flamboyantes d’un anglais nostalgique…

Mes deux grands-pères: Albert, le résistant; Erich, soldat de la Wehrmacht.
Ils construisent ensemble la maison de campagne de mes parents, dans le Tarn…

Papu et Papi, et la plaque « DU »: Duisbourg…

Je jette un coup d’œil distrait à la première page du livre et, soudain, les mots se font sens. Comme par magie, les lettres s’assemblent et j’en saisis parfaitement la portée. Moi, la lectrice passionnée depuis mon premier Susy sur la glace, moi qui ruine ma grand-mère française en Alice et Club des cinq , qui commence aussi déjà à lire les Pearl Buck et autres Troyat et Bazin, je me rends compte, en une infime fraction de seconde, que je LIS l’allemand, que non seulement je le parle, mais que je suis à présent capable de comprendre l’écrit, malgré les différences d’orthographe, les trémas et autres SZ bizarroïdes…

Un monde s’ouvre à moi, un abîme, une vie.

C’est à ce moment précis de mon existence que je deviens véritablement bilingue, que je me sens tributaire d’une infinie richesse, de cette double perspective qui, dès lors, ne me quittera plus jamais, même lors de mes échecs répétés à l’agrégation d’allemand… Lire de l’allemand, lire en allemand, c’est aussi cette assurance définitive que l’on est vraiment capable de comprendre l’autre, son alter ego de l’outre-Rhin, que l’on est un miroir, que l’on se fait presque voyant. Nul besoin de traduction, la langue étrangère est acquise, est assise, et c’est bien cette richesse là qu’il faudrait faire partager, très vite, très tôt, à tous les enfants du monde.

Parler une autre langue, c’est déjà aimer l’autre.

Oma, la mère d’Erich: mon arrière-grand-mère allemande, Sophie.

Je ne sais pas encore, en ce petit matin, qui sont Novalis, Heine ou Nietzsche. Mais je devine que cette indépendance d’esprit me permettra, pour toujours, d’avoir une nouvelle liberté, et c’est aussi avec un immense appétit que je découvrirai bientôt la langue anglaise, puis le latin, l’italien… Car l’amour appelle l’amour. Lire en allemand m’aidera à écouter Mozart, à aimer Klimt, mais aussi à lire les auteurs russes ou les Haïkus. Cette matinée a été mon Ode à la joie.

Cet été là, je devins une enfant de l’Europe.

Janine, Marie-Louise, Gesche et la petite Sabine sur la terrasse de la maison de Saint-Hippolyte …

**

Toute l’histoire de mes parents:

Lorelei et Marianne, j’écris vos noms: Duisbourg, le 18 juillet 1958

Limoges mes croissants

Limoges mes croissants.

La quatre-cent-quatre de papa, et presque la Belgique. Chocolat Côte d’Or en apnée frontalière.

Les gouttes se chevauchent sur la vitre embrumée.

Les briques se font brunes, Ulrike ma poupée a pris l’avion.

Au réveil, je suis au bled : mon métissage à moi a la couleur du Rhin.

***

L’autre côté de moi

 

L’autre côté de moi sur la rive rhénane. Mes étés ont aussi des couleurs de houblon.

Immensité d’un ciel changeant, exotique rhubarbe. Mon Allemagne, le Brunnen du grand parc, pain noir du bonheur.

Plus tard, les charniers.

Il me tend « Exodus » et mille étoiles jaunes. L’homme de ma vie fait de moi la diseuse.

Lettres du front de l’est de mon grand-père, et l’odeur de gazon coupé.

Mon Allemagne, entre chevreuils et cendres.

***

Petite nixe sage

 

Cabane du jardinier. Petite nixe sage, je regarde

les images.

Les lettres prennent sens. La langue de Goethe, bercée à mon cœur, pouvoir soudain la lire.

Allégresse innommable du bilinguisme. L’Autre est en vous. Je est les Autres.

Cet été là mon Hymne à la joie.

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Allemagne, 8 mai 1945 // France, 8 mai 2019

Allemagne, 8 mai 1945 // France, 8 mai 2019

Ma mère et l’un de ses petits frères.

 

 

Allemagne, année zéro.

Dans Berlin dévastée, privée d’eau, de gaz, d’électricité, des milliers d’êtres hagards errent parmi les ruines.

De nombreuses autres villes, petites bourgades ou grandes agglomérations, se trouvent dans le même état. Dresde, qui avait subi le déluge de feu des « bombardements tapis » du 14 février 1945 et n’était plus que béance incendiée, Cologne, qui déjà en 1942 avait subi le premier raid aérien engageant plus de 1000 bombardiers, tant de cités énuclées, réduites à néant et à reconstruire…

Bientôt, des millions d’Allemands seront à nouveau jetés sur les routes, prenant la suite de toutes les populations déplacées par le régime national-socialiste et de tous les habitants du Reich ayant fui devant l’avancée des troupes soviétiques.

Ce qui reste de l’Allemagne est exsangue. Ma mère me parle souvent de la faim qu’elle a cruellement connue, petite fillette aux nattes blondes, née en été 1938, ayant grandi dans un pays devenu fou. Elle me parle aussi des bombes qui la terrifiaient lorsqu’avec ses trois frères et sœurs elle devait se jeter dans les fossés en allant à l’école. Aujourd’hui encore, elle frémit en entendant un avion, 72 ans après la fin de la guerre.

Dresde bombardée…

Partout, des familles sont démantelées, exilées, séparées. Les hommes, souvent, sont morts, ou ont été blessés, ou resteront des mois, voire des années en captivité. Mon propre grand-père, officier de la Wehrmacht, qui avait été envoyé sur le front de l’Est, ne rentrera que très tard, après un périple de plusieurs milliers de kilomètres faits à pied. Ma grand-mère avait un temps été évacuée dans le « Westerwald », à la campagne, pour quitter Duisbourg, l’une des capitales de la Ruhr si souvent visée par les bombardements alliés. Elle a monnayé ses bijoux auprès des paysans pour un demi-litre de lait.

La population civile a payé un immense tribut au Reich. Et lorsque j’entends aujourd’hui les médias parler de la « célébration de la victoire contre l’Allemagne nazie », j’aimerais aussi avoir une pensée pour les Allemands qui, à l’époque, comme ma mère, ses frères et sœurs et ses amis, n’étaient que des enfants. Des enfants, comme les enfants dont nous déplorons chaque jour la mort atroce en Syrie, comme les enfants qui fuient la terreur en Afghanistan, comme les enfants qui fuient la famine au Soudan.

Ces « enfants blonds de Göttingen », nous les oublions trop souvent. Ils ont été la génération sacrifiée, à la fois par les sbires du régime hitlérien et par les bombardements alliés souvent, puis, à l’est, dans ce qui était devenu la RDA, par la dictature soviétique…

Très vite, après la capitulation du 8 mai 45, la vie a repris ses droits. Dénazification dans les quatre zones occupées, mise en place rapide des administrations, reprise des cours, de la vie culturelle, de la presse, pendant que les millions de « Trümmerfrauen », littéralement, « femmes de ruines » déblayaient ce qui était à reconstruire, fichu sur la tête et courage au cœur.

Les enfants, en ces temps où l’on ne parlait pas de traumatisme ni de pédospychiatrie, ont dû réapprendre à vivre, au-delà de ce qui était jusqu’en ce 8 mai la simple survie. Il a fallu oublier l’emprise des Jeunesses Hitlériennes, la terreur sous les bombardements, la faim des années de privations, l’uniforme des pères et les bruits de bottes de la soldatesque nazie, et, je ne l’oublie pas, les fumées des camps d’extermination et les barbelés de tous ces camps de concentration et/ou de travail qui parsemaient le territoire et qu’aucun Allemand, n’eut-il été qu’un enfant, ne pouvait ne PAS avoir vu.

Cette génération-là est celle de nos parents, celle qui a eu le courage de faire table rase de la haine pour re-construire notre Europe.

Cette même Europe que de nombreuses voix, en ces temps d’élections, voudraient détruire, avec la même hargne presque qu’autrefois, lorsque notre monde entier était à feu et à sang, du Japon sacrifié aux bataillons de tirailleurs sénégalais, des plaines d’Ukraine aux familles désespérés des Boys venus nous délivrer de la barbarie.

Notre Europe. Mon Europe. Celle que mes parents ont eu le courage, en se mariant, le 9 août 1959, si peu de temps après la fin de la guerre, de sceller à leur façon par leur union. La fille d’un officier de la Wehrmacht et le fils d’un Résistant. Ensemble, envers et contre tous, dans l’insouciance de leur jeunesse aux allures de Rock’n Roll et de voyages en cette Europe enfin pacifiée, entre Paris, Duisbourg et Londres, malgré les remarques perfides contre la « fille de Boches » et les craintes justifiées de la famille de ma mère, ils ont osé ces noces improbables, mais si importantes, résilientes et d’espérance.

Puisse retentir longtemps l’ode à la joie européenne, et en ce 8 mai, commémorant ce qui aurait pu sonner le glas de l’Europe, faisons aussi rappel de nos racines communes en ce terreau fertile, mais si fragile encore.

N’oublions jamais. N’oublions jamais les enfants de ceux qui ont capitulé sans condition et qui, innocentes victimes de l’Histoire, ont, avec nos parents, des deux côtés du Rhin, osé dépasser la barbarie, leurs traumatismes, leur passé, donnant naissance à une autre génération qui vient d’accueillir sur le territoire allemand des millions de nouveaux réfugiés.

N’oublions jamais les millions de victimes de la Shoah et de la guerre, toutes ces familles juives et tziganes, toutes ces victimes homosexuelles et handicapées, tous ces combattants tombés au combat et/ou déportés, et ces millions de victimes civiles dans les deux camps.

N’oublions jamais que notre Europe a réussi à se relever, et prouvons au monde que les populismes n’ont pas encore gagné!

Vive la France, vive l’Allemagne, vive l’amitié franco-allemande, vive l’Europe, vive la Paix.

(texte remanié, écrit le 8 mai 2017…
Toulouse, le 8 mai 2019)

Mes grands-parents allemands.

Pour aller plus loin dans nos chiasmes familiaux:

http://sabineaussenac.blog.lemonde.fr/2016/02/26/de-lorelei-a-marianne-duisbourg-le-18-juillet-1958/