Marcher deux par deux en se racontant des secrets… #interdiction du #portable à l’#école

 

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Marcher deux par deux en se racontant des secrets.

Disputer une partie de foot endiablée.

Aller s’assoir sur un banc et rêver.

Sauter à la corde.

Faire une bataille ou un tarot à l’ombre du tilleul.

Courir jusqu’à la grille en pariant sur la première arrivée.

Aller s’assoir sur un banc et lire un roman.

Discuter d’un programme vu à la télé ; pas forcément des Marseillais ou des Anges. On peut aussi parler d’une série.

Aller voir cette fille à qui personne ne parle, lui proposer un tour de cour, lui demander si elle aime sa nouvelle ville.

Aller s’assoir sur un banc et lire un poème.

Faire une ronde et se souvenir des comptines apprises en colo.

Réciter une poésie à un camarade.

Jouer à chat.

Marcher trois par trois et se raconter des secrets.

Aller s’assoir sur un banc et lire une pièce de théâtre.

Jouer à colin-maillard.

Se mettre debout sur un bloc de pierre et déclamer la déclaration des droits de l’homme.

Raconter ses vacances.

Parler de choses graves en réfléchissant à des solutions.

Marcher les yeux fermés en devinant les obstacles.

Aller s’assoir sur un banc et lire un magazine.

Parler tout bas d’une chose très belle, comme en caressant les mots.

Aller à la grille pour appeler le chat du concierge.

Partager un goûter.

Raconter son dimanche.

Jouer à trappe trappe.

Réciter une leçon à un camarade.

Regarder le ciel, les nuages, les oiseaux.

Avoir le fou-rire.

Faire des pronostics sur le match.

Aller se coucher sur un banc pour regarder le ciel à l’envers.

Jouer aux billes.

Marcher quatre par quatre et se raconter des secrets.

Sourire sans raison.

Pleurer, aussi, parfois, si on a le cœur lourd. Il y aura toujours un ami pour vous réconforter.

Se regarder dans les yeux et jurer qu’on sera toujours des ami(e)s.

Chanter à tue-tête.

S’entraîner pour un flash-mob.

Sauter à l’élastique.

Aller se coucher sur un banc et fermer les yeux en écoutant le brouhaha de la cour et/ou le vent dans les feuilles du platane de la rue.

S’accroupir sous le préau et regarder les arcs-en-ciel dans les flaques de la cour.

Écouter la pluie qui tombe et se souvenir de l’orage d’été, quand on se réfugiait dans la grange.

Marcher seul et penser aux secrets qu’on va raconter à la prochaine récré.

Demander de l’aide à un camarade très fort en maths.

Aider une camarade à faire son exercice d’anglais.

Proposer un jeu de ramasse déchets.

S’adosser au mur tout chaud, encore engourdi par le soleil de l’été, et rêver à ces deux longs mois de vacances.

Dessiner une marelle géante et y jouer.

Marcher avec la maîtresse ou avec le professeur principal et lui dire un secret tellement lourd qu’on ne peut même pas en parler à ses copains ou à ses parents. Savoir qu’on peut lui faire confiance.

Parler chiffons.

Jouer au beach volley sans sable.

Rire sous cape.

Aller se coucher sur un banc et attendre la sonnerie en comptant jusqu’à mille en espagnol.

Essayer d’attirer l’attention du surveillant d’éducation le plus mignon.

Dessiner des reproductions de tableaux sur le bitume.

Faire quelques postures de yoga.

Épater la galerie en dansant du hip-hop.

Embrasser quelqu’un derrière l’arbre de la cantine, tout doucement, pour la première fois.

Écrire un petit mot.

Respirer profondément en regardant la neige.

 

 

 

Se demander pourquoi on avait oublié tout cela durant de si longues années, lorsque les portables n’étaient pas interdits dans les écoles et les collèges.

 

3 idées inspirantes pour repenser les récréations à l’école

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http://www.lepoint.fr/education/interdiction-du-portable-a-l-ecole-et-au-college-un-texte-pour-rien-31-07-2018-2240468_3584.php

 

 

Toujours j’arriverai trop tard…#mai68

Toujours j’arriverai trop tard…

 

Sous le pommier de nos mémoires

 

Sous le pommier de nos mémoires, l’été.

Marelles océanes. Parcourir

passés comme en Santa-Maria,

souvenirs indiens, fièvres et turquoises.

Malgré mille et cent déboires garder

au cœur :

la vie.

 

Je n’ai strictement aucun souvenir de mai 68.

J’ai beau chercher, fouiller, scruter ma mémoire, interroger les photos, mes parents… : rien, nada.

C’est comme si j’étais amnésique.

Pourtant, j’avais sept ans. Et déjà le goût de la mémoire, du récit, des souvenirs… J’ai d’ailleurs, dans les recoins de mes armoires, de nombreux cahiers d’écolière…

Certes, Albi, préfecture du Tarn, lovée entre plaine vauréenne et contreforts du Rouergue, était loin de l’agitation parisienne, et même excentrée par rapport aux liesses toulousaines des enfants des républicains espagnols…

Mais tout de même… Rien. Pas un souvenir de manif, ni d’école fermée, encore moins de plage cachée sous les pavés. Dans ma belle ville rouge, entre rives du Tarn et musée Toulouse-Lautrec, au pied de l’immense nef de briques flamboyantes, la vie somnolait encore, de l’angélus de l’aube à l’angélus du soir…Nous portions des blouses grèges et des nattes serrées, trempions nos plumes dans l’encre violette et ne savions pas ce qu’était un garçon, puisque nous étions une « école de filles », entre rondes enfantines et châtiments corporels, faisant résonner nos « tacs tacs » dans la cour embaumée de tilleuls.

À la maison, le pater familias avait tous les droits. Ma mère partait « aux commissions » avec son filet à provision, chez l’épicier, le boucher, le boulanger, en ces temps d’avant les grandes surfaces. Nous allions à l’école à pied, seuls, malgré « le fou », un voisin exhibitionniste qui tua sa mère à coups de hache par une nuit de pleine lune. Le martinet claquait sur nos mollets dénudés si nous ne nous tenions pas bien à table ; nous vivions dehors, dans les jardins du quartier et dans notre impasse, nous jouions à la marchande, aux gendarmes et aux voleurs, et, parfois, regardions « Zorro » et « Sébastien parmi les hommes », dont je chantais le générique par cœur. Mehdi a été le premier homme de ma vie, avec Jean-Didier, le seul garçon que je connaissais, en fait, un jeune toulousain qui venait en vacances chez sa grand-mère albigeoise, notre voisine.

Elle s’appelait Caramel

Parfois, la nuit. L’effraie hurlait sur la plus haute branche

Dans le jardin du voisin un fou

s’expose à la lune.

D’Albi la rouge je ne sais rien. Plus tard,

la brique  percera les exils.

Elle s’appelait Caramel. Une petite fille ronde, bille de clown,

yeux mappemonde. Ses joues avaient

un goût de sel.

Elle me regardait dans le miroir, me souriait matin et soir.

Je est une autre.

Dans cette vie simple et réglée comme du papier à musique, calquée sur le rythme des saisons et de l’autorité des adultes sur les enfants, absolument non digitale, toute entière vouée à la réalité, il fallait obéir. À la maîtresse, bien entendu, qui avait absolument tous les droits, dont celui de nous tirer les oreilles, de nous faire tendre nos mains jointes afin qu’elle y assène des coups de règle en fer, et même de nous « déculotter », oui, en nous faisant monter sur une chaise au beau milieu de la cour, en pleine récréation…

Nous n’apprenions que par cœur. Tout, absolument tout était à retenir, non seulement les récitations, mais aussi les numéros de départements, la configuration de la France avec ses fleuves et des montagnes, les pétales et les sépales, les dates de l’histoire de France et les folies de Louis le Hutin, les règles de l’accord du participe passé, les tables de multiplication, les leçons de morale, Saint-Louis et son chêne… Assises deux par deux devant nos tables à casier, sanglées dans nos tabliers, il fallait écouter, répondre, travailler sans relâche et arriver en forme aux « compositions trimestrielles », où nous avions à restituer tout ce savoir engrangé…

Mon enfance est née au Mont Gerbier des Joncs

Tilleul de la cour

et encre violette,

mon enfance est

née au Mont Gerbier des Joncs.

Rangs serrés, nattes sages. Non mixité polissonne

d’impitoyables pipelettes.

Bouboule, Hitler, Frida Oum Papa, La grosse : Poil de Carotte,

aide-moi…Je suis La petite Chose.

Saint-Louis sous le chêne veille sur la pipe de papa. Nous sommes toutes

des institutrices de province.

Je me souviens de toutes mes maîtresses, et avec une immense tendresse. Non, je n’ai pas été traumatisée. Non, le fait d’apprendre par cœur n’a pas fait de moi un être froid et dénué de sensibilité, incapable de réfléchir par lui-même. Cela m’a, je pense, donné un cadre d’apprentissage, des habitudes, des facilités. Et bien sûr cela m’a donné l’occasion de me rebeller contre cette rigueur permanente, puisque, forcément, cela a aiguisé aussi mon appétence pour la rêverie, la flânerie. Certes, nous n’avions ni internet, ni portable, mais entre le cadre dictatorial de l’école (qui, malgré la rudesse des demoiselles des écoles, n’était absolument pas dénuée de bienveillance -j’ai sur mon bureau une carte postale écrite en 1966 par ma maîtresse de CP… -) et les longs moments passés dehors, en autonomie, grande était la place laissée à l’imagination…S’il n’était pas interdit d’interdire, je maintiens que l’imagination était déjà très largement au pouvoir…

Car nous avions, évidemment, des livres ! Et quels merveilleux vecteurs d’escapisme que ces passerelles vers l’inconnu, le merveilleux et l’ailleurs…Fidèles compagnons de l’école de la république, ils m’ont tout donné, tout appris. En 1968, je lisais déjà bien, puisque, née en 61,  j’étais entrée à l’école en CP, et je dévorais allègrement les malheurs de Sophie ou les enquêtes de détective d’Alice, plongée tantôt dans la France de l’ancienne noblesse, tantôt dans la vie trépidante d’une jeune américaine, découvrant aussi le Livre de la jungle et le Petit Prince…La télévision avait fait son entrée au salon avec « Nounours », l’année de mes cinq ans, et je rêvais aussi déjà devant Blanche-Neige ou Cendrillon et les dessins animés de Disney…

Andersen, je pense à vous

Andersen, je pense à vous.

Vos contes ont été mes mots du déchiffrage. Aucun naufrage ne résistera

à ces rochers : la lecture alpha et omega, agora des

révoltes.

Je suis la survivante. Sur l’île déserte des réels,

consolatum des idées.

Et puis Suzy sur la glace, mon premier Rouge et Or ; Anna K., l’Idiot, Julien S. ou Scarlett, je vous

ai tant aimés.

Glace sans tain de la lectrice qui s’émerveille des boucles et des ponts ; écrire,

comme on apprend à marcher.

Chaque lettre est un phare.

La musique n’était pas en reste, et mes parents éclairés me faisaient tout écouter. Il parait que je reconnaissais la Pastorale à 3 ans et que je voulais épouser Antoine un peu plus tard, celui qui ne voulait pas se faire couper les cheveux. Je me souviens aussi du rock que ma mère nous faisait danser au son de Bill Haley et de ses comets…

Étions-nous malheureux dans notre famille biparentale classique, entre les étés à la mer et en Allemagne, pays de maman, et l’école, avec cette ritualité apaisante ? Non.

Franchement, non. Certes, nous n’étions pas éparpillés entre des activités « épanouissantes » et des « libertés », des  « droits », certes, nous étions soumis à cette autorité pérenne que constituaient la maîtresse dans l’agora, et les parents dans l’oîkos, avec les gifles parfois balancées par maman si nous étions insolents ou cassions un verre, et les fessées -déjà beaucoup plus rudes- données, le soir, plusieurs heures après la « bêtise », par papa, qui n’y allait pas de main morte, d’ailleurs, nous marbrant l’arrière-train de ces grandes pattes velues… Mais sincèrement, j’ai beau me creuser la cervelle, je ne vois mon enfance d’avant soixante-huit que comme un espace où nous, les enfants, étions rassurés par un cadre immuable et structurant.

En fait, mon tout premier « souvenir » de 68 date de…1972, quand la semaine des quatre jeudis est devenue celle des quatre mercredis…

https://www.la-croix.com/Actualite/France/Quand-le-jeudi-est-devenu-mercredi-_NG_-2004-03-12-588775

Il me semble me souvenir des discussions ayant précédé cet événement, quand ma mère en parlait avec d’autres mamans lors de réunions tupperware…. Mais la terre continua de tourner malgré cette révolution, je gardai ma blouse en passant au collège, un collège de filles, là encore, puisque j’ai « vu » mon premier garçon à l’école simplement bien plus tard, en première, quand mes parents déménagèrent d’Albi à Castres. Bien sûr, peu à peu, la fillette se transformant en adolescente avait remarqué des changements sociétaux : la mode, déjà, métamorphosa peu à peu nos tenues « années soixante » (robes sages, cols claudine, socquettes…) en stylismes plus seventies…À nous les pattes d’ eph, les sabots suédois, les blouses paysannes …

Autour de moi, dans le cadre familial et amical, aucune modification notable ne se fit jour. Nous continuâmes à manger ensemble à midi (je ne dégustai mon premier repas à la cantine qu’au lycée de Castres, à 15 ans…), à aller en vacances en famille à la mer, à notre maison de campagne, en Allemagne …  Des nouvelles libertés induites par la révolution de mai dont le poste nous abreuvait, des naturistes du Cap d’Agde aux communautés du Larzac, des soutiens-gorge jetés au feu à la pilule, aucune n’arriva jusque dans notre petite ville de province, toujours aussi douillettement lovée entre deux méandres du Tarn…

C’est donc dans mon nouveau lycée de Castres, un an avant le bac, dans le lycée « autogéré » de la Borde-Basse, que je fis, enfin, mes premières expériences « révolutionnaires » … À moi, enfin, les AG contre je ne sais plus quelle loi, les premières discussions politiques, les essais de plus en plus audacieux de looks « post soixante-huitards » -ah, les beaux chemisiers de grand-père, les robes indiennes, le patchouli et le santal, les foulards de soie, les premières Birkenstock rapportées d’Allemagne…, qui transformèrent peu à peu la jeune fille rangée en « bab’ » nostalgique d’un temps qu’elle n’avait pas connu… Et, surtout, les lectures éclairantes jusqu’au bout de la nuit, en écoutant Dylan ou Santana, un bâtonnet d’encens au jasmin dodelinant sur son support en forme de lotus… Lire, lire, lire encore, pour comprendre ce qui avait changé dans le monde et que je n’avais pas vu ni su …

Kerouac et sa route, Malraux et ses guerres, Neruda et ses solitudes ; Allen Ginsberg et son regard voilé par les substances hallucinogènes, Simone de Beauvoir et son deuxième sexe, et puis, bien sûr les « nouveaux philosophes » ; le tout en dévorant en parallèle les romans russes, Steinbeck, Stendhal, Balzac, Rimbaud, Baudelaire, Zola, et en écoutant attentivement les protest songs de Dylan, en étant fourrée au cinéma plusieurs soirs par semaine, et au ciné-club du lycée, pour découvrir « Z », la nouvelle vague, Godard, mais aussi en dansant, dans nos premières boums, au son des Bee Gees et de Plastic Bertrand …

Je n’ai pas tellement aimé les « années quatre-vingt » … Je nous trouvais, nous, les jeunes, tellement moins flamboyants que nos aînés… La nostalgie, déjà, me prenait à la gorge, je regrettais à la fois, au début, les fifties, aimantée que j’étais par le rock&roll, la série « Happy days » et par West Side Story, puis, au fil des ans, le début des seventies, totalement imbibée de culture pop révolutionnaire américaine, écoutant les trois albums de Woodstock des heures durant, jouant Neil Youg à la guitare, ne rêvant que de partir vivre en communauté à Big Sur quand, en France, mes pairs dansaient, cheveux coupés courts et en post punkitude, sur Desireless …Une chose était sûre, un phare dans ma vie, une certitude : je ne vivrais jamais comme avait vécu ma mère, soumise au diktat financier d’un époux. Je travaillerais, si possible comme journaliste -je voulais étudier en Californie ou en Allemagne et devenir grand reporter pour la presse écrite… Depuis l’enfance et la photo de Kim courant sous le Napalm, je faisais des listes de ce que j’emporterais dans ma jeep… (NDR : oui, bon, je sais, je suis prof depuis 1984 et n’ai pas le permis. Mais quand même, si on avait plusieurs vies…)

Étudiante et jeune mariée, je fis un vague retour à la terre dans le fin fond de la Montagne Noire, y croisant une famille de vrais « babos » éleveurs de chèvre, un prof de yoga, et rédigeant en parallèle mon mémoire de maîtrise sur les alternatifs allemands… Encore une fois, l’herbe m’apparaissait bien plus verte de l’autre côté du Rhin : il me semblait que les Allemands vivaient réellement cet héritage de leur « Mai Revolution », entre les premiers « squats » de Kreuzberg, les « Atomkraft nein danke ! » et les soubresauts de la Rote Armee Fraktion quand nous, en France, étions rentrés dans le rang…

Les soleils de nos robes indiennes

Ils me reviennent

les soleils de nos robes indiennes.

Liberté m’aimeras-tu ?

Patchouli d’encens,

combattre toutes déveines. Woodstock c’était

tous les matins.

Impostures et compromis :

vieillir ne sera pas

pensable.

Plus tard, bien plus tard, au fil de ma longue carrière d’enseignante, je compris que nous avions peut-être un peu malmené notre propre histoire, nous méprenant souvent au sujet des idées de Mai, qui dérivèrent tant, à mes yeux, qu’un beau jour, j’allais jusqu’à…voter à droite, écœurée par les programmes de plus en plus creux,  par les enseignants de primaire de mes propres enfants, par les difficultés sociétales liées à la permissivité à outrance, au règne absolu des « droits » de l’enfant et de l’élève et à l’éducation anti-autoritaire qui, ayant chassé les maîtres de leur enseignement ex cathedra, leur avait aussi enlevé tout le respect qui leur était pourtant, avant comme après 68, dû…

Je sais, c’est compliqué. La vie est compliquée, mon rapport à l’Histoire est complexe, ma vie de métissages européens est confuse, et ma vision de 68 est floue. Car je suis à la fois dans la nostalgie de ce que je n’ai pas vécu, de ces années ayant précédé 68 -manifs anti guerre du Vietnam , beat generation…-, dans le respect devant certaines idées neuves indispensables qui ont d’ailleurs guidé ma propre vision de l’existence (Dolto, « le bébé est une personne », le féminisme… ), mais aussi dans le désarroi au vu des dérives éducatives ayant engendré, osons le dire, la « chienlit » dans certains lieux de l’éducation nationale devenues zones de non droit…

J’éprouve en tous cas, tout au fond de moi, une immense tendresse pour l’espérance de ce printemps-là, pour ces jeunes gens aux yeux brillants, pour les discours passionnés, pour toutes ces luttes qui m’ont permis somme toute de vivre avec, au cœur, ce « devoir d’insolence », d’être une femme libre, affranchie des conventions, depuis le surnom de « die rote Rosa » que je portais dans les travées du Mirail toujours (déjà) en grève jusqu’à mes petites rebellions de quinqua jamais rentrée réellement dans le rang… Et même si j’ai pu voter à droite, au fond de moi je me sentirai toujours plus proche d’un groupe de jeunes aux cheveux longs jouant de la guitare sur la plage en fumant de l’herbe bleue que d’une tablée de banquiers ventripotents sirotant un whisky…

Tout cet avril qui fut le nôtre

Tituber,

Helen Keller sans volonté.

Kim nue sous le napalm. Se savoir journaliste, mais condamnée

à devenir maîtresse d’école. « Tu feras

hypokhâgne, ma fille ».

Tout cet avril qui fut le nôtre, tous ces printemps

assassinés. Mai s’échappe sans moi, enfance en

pavés. Rater Woodstock, maison bleue

aux grands frères.

Toujours j’arriverai trop tard.

NB:

Ce texte paraîtra dans Reflets du temps fin juin, puisque le magazine a eu la bonne idée de demander à ses rédacteurs « leur mai 68″…

http://www.refletsdutemps.fr/

PS:

Bravo si vous lisez ce texte en pleine Coupe du Monde de foot!!

(Re) naissances-s

(Re) naissances-s

 

Parfois, on se sent un peu infantilisé par cette « grosse mamelle tiède de l’éducation nationale » – citation que je dois à Denis Fontaine, professeur d’art plastique et artiste-, et on a envie de dépasser un peu ce monde qui est souvent le seul que l’on a connu, d’un statut d’élève à celui de professeur, après le bref passage à la case étudiante…

C’est aussi en ce sens que j’ai commencé à écrire, un soir d’avril 2008, le 30, plus précisément, en trébuchant sur les mots d’un poète amazigh sur un site de partage de poésie :

http://www.oasisdesartistes.org/modules/newbbex/viewtopic.php?topic_id=52568&forum=18

«  23/4/2008 De: Tafraout Maroc

Poésie,poète et lecteur( dédié à Abdeslam Nassef )

Dédié à Abdeslam Nassef

Il y a poésie et poésie. Tout ce qui s’écrit et qui prétend être poésie ; n’est pas du tout poésie. La poésie est un besoin quotidien comme l’air ; c’est le pain spirituel du poète. Le poète écrit tout d’abord pour son plaisir. Tout poète qui écrit a une intention et il n’existe pas de création neutre ou d’écriture blanche et innocente. Le poète ne peut pas plaire à tout le monde. Le poète est un vieil enfant qui s’arme de mots pour casser le nez à ses aînés. Le poète est un révolté contre l’ordre établi. Le poète est engagé pour des causes sociales ou politiques. Le poète peut être mystique ou profane, romantique ou réaliste, surréaliste ou symboliste, imprécateur ou lèche-bottes, enfant chéri sous la tutelle paternelle politique et sociale ou enfant espiègle trouble-fête. Le poète peut être inclassable, hermétique, simpliste, fade, meneur de foules ou tout simplement prophétique. Le poète peut être nul ou talentueux. Le poète est toujours un être humain qui ne pourrait aucunement traiter des thématiques inconnues à ses semblables. Le poète doit être conscient de sa sensibilité, de sa motricité, de sa vocation, de sa signature, de ses limites, du respect de ses lecteurs et du devenir de sa création.

Au café au sein de la cacophonie, je me fraie mon destin de poète. Tel un prédateur, je guette les mots (la langue est un gibier rare et très prisé) au lieu de prêter oreille fine à la médiocrité lot des mentalités restreintes ; je leur tends mes pièges ; je veille à ce que l’appât soit attrayant et le piège bien camouflé et quand le mots mord dans l’appât ,il est sans faille pris dans le piège tendu de mains expertes. (…)

Le poème une fois composé et à la portée du lecteur ; c’est son destin d’être lu et commenté, apprécié ou déprécié par le lectorat. Les jugements catégoriques, les lacunes de lecture à la va-vite, l’acharnement à toujours vouloir coûte que coûte émettre un commentaire de la part du lecteur pourrait nuire au poème et au poète. C’est une passion que de lire un poème; c’est tout un plaisir et un art de que lire un poème. Si le lecteur au lieu d’émettre aveuglément et avec une ignorance évidente des commentaires blessants ou dénigrants, mieux vaudrait ne rien dire. Si le lecteur ignore comment apprécier un poème, ce n’est pas la faute à l’auteur ni à personne de même. La compréhension exige l’attention et l’intérêt. Le poète a son monde intérieur qu’il dévoile à peine car tellement jaloux de cette magie-là qu’il possède. Le poème est comme un enfant dont le poète a peur qu’il soit maltraité par le lecteur. Le poème qui mérite la survie survivra malgré tout. Le poète qui est reconnu l’est car il est véridiquement poète ; le vrai poète méconnu et mal compris sera ultérieurement reconnu. La beauté, la bonté, la sagesse, la générosité demeurent des vertus qui ne meurent.

Amitiés

Farid . »

  30/4/2008 23:21
Plume d’or

Inscrit le: 30/4/2008

De: Neiges sud sapins lumières

Envois: 1148

Re: Poésie,poète et lecteur( dédié à Abdeslam Nassef )

Farid,

Au détour d’une douce et solitaire soirée en terre gasconne, j’ai trébuché sur ce site et me suis pris l’âme dans vos mots, d’une infinie sagesse, d’un beau réconfort.
Merci pour ce message d’outre-mare nostrum, aussi précis qu’un mirage qui se profile au détour d’une dune, muvant et ferme, défintivement vrai.

Je vous offre « ma »poétesse ce soir, celle à qui j’ai dédié un petit travail universitaire, « Rose Ausländer, une poétesse juive en sursis d’espérance ».
Puisse ses mots venir vous trouvez, sinon, je vous la traduirai.

Salam,
Sabine.

Oh, bien sûr, j’avais déjà balbutié quelques textes auparavant, rédigé mon mémoire de DEA sur la poésie de Rose Ausländer en 2005, et puis surtout commis année après année d’indigestes dissertations d’agreg au fil de mes tentatives de passages de concours -concours que je travaillais pas, d’ailleurs souvent, je ne lisais même pas les œuvres…Mon texte sur notre maison de campagne, « Les Rochers du Moulin du Roy », avait été publié dans la Revue du Tarn ; j’avais ébauché quelques textes pour un concours de nouvelles de… Marie-Claire !

Et un jour, étrangement, d’un seul coup d’un seul, le 30 avril, j’ai compris qu’il était temps de renouer avec le vœu pieux formulé dès l’âge de huit ans, quand j’avais écrit dans une rédaction que je voulais écrire, comme Andersen. C’est vraiment grâce à ce petit électrochoc de la rencontre littéraire, sur les pages d’expression de ce site, que je me suis soudain souvenue de la dizaine de cahiers que mon amie Marie-Claude et moi-même noircissions, sur les bancs du lycée…La poésie…Celle que nous avions découverte dans les cours de notre cher Monsieur Crostes, que nous déclamions, cheveux au vent, sur les rives du lac de la Borde-Basse, dévorant Rimbaud, Baudelaire, Eluard…Avant de coucher nous-mêmes nos émotions sur ces petits mots échangés en cours de maths (« petit mot », explication à l’intention des jeunes lecteurs : SMS écrit sur un bout de papier et passé de la main à la main dans une salle…) et dans nos cahiers…

C’est ainsi que je m’inscrivis sur « Oasis ». Sur ce site, je devins Rosam, puis Scarlett, puis Louandrea. C’est là aussi que je découvris les « réseaux sociaux », peu de temps avant Facebook (« Delechat », un poète d’Oasis et peintre, alias le talentueux Tony Sossi, devint d’ailleurs mon premier « ami Facebook » !), les joies des discussions en ligne, au gré des amitiés avec des poètes de tous les pays…

http://www.artzoom.org/pdf/tonysossi_30.pdf

Car sur Oasis se retrouvent aussi de nombreux poètes du Maghreb. J’ai l’honneur de fréquenter depuis dix ans maintenant deux poètes marocains de grand talent, Farid et Mostafa, qui sont mes frères en littérature et en humanité. Même si nous ne nous sommes jamais rencontrés, j’ai un immense respect envers leur talent et nourris une réelle affection pour ces poètes ! J’ai d’ailleurs eu la joie de préfacer le dernier livre de Mostafa Houmir, dont les cartes postales ornent mon bureau…

https://www.youtube.com/watch?v=BPafOWjvMbk

https://fr.wikipedia.org/wiki/Mohamed_Farid_Zalhoud

Si j’ai pris différents « pseudos » pour écrire sur Oasis, c’est que… j’ai parfois pris part à quelques discussions houleuses, et ai été « bannie »… J’en souris aujourd’hui, mais Oasis est une grande famille, et, comme dans toute famille qui se respecte, il y a parfois des pleurs et des grincements de dents… Quoiqu’il en soit, même si j’ai bien peu le temps de participer à ce forum aujourd’hui, en raison d’obligations diverses, et même si les textes qu’on y trouve ne sont pas toujours du niveau de « la Blanche » de Gallimard, la poésie y est VIVANTE. Et  à quelques encablures de la fin du Printemps des poètes et juste avant le Marché de la poésie, je voudrais insister sur cette parole poétique plurielle qui fleurit sur internet et qui est trop souvent oubliée et décriée.

Quelle désolation, en France, que ces querelles de clocher autour d’un art minoré de force, avec d’une part ces « concours de poésie «-vaches à lait des organisateurs qui parfois réclament des sommes folles et offrent ensuite trois poussières de livres et des « médailles », comme à des généraux-poètes-, et où l’on exige de surcroît souvent de la « poésie classique », et d’autre part les grandes maisons qui paradoxalement ne publient que l’épure de la modernité, loin de tout classicisme.
Car un bon poète est un poète « mort », ou alors un poète dont de rares mots, jetés sur page blanche comme neige fragile, nous interpellent faiblement, derniers mohicans d’un art compassé, qui se murmure en alcôves de mots, ou qui se beugle, lorsque les dits poètes se piquent de hurler leur modernité en festivals de rues, nouveaux baladins, faisant du poème un gueuloir…Et il est bien difficile d’oser se « dire poète » (mais je le fais…) si l’on n’est ni un chantre de la poésie moderne si « minimaliste » et surtout sans rires, sans vers (le vers, c’est péché…), souvent sans musicalité, ni un « bruissonnant » , s’époumonant au gré de scènes ouvertes dans d’étranges variations vocales…

Au milieu de ces assourdissants silences, circulant presque sous le manteau, se vendent les « revues », caviar intellectuel circulant parmi une élite d’initiés… Pour « en être », bien sûr, il faut se plier aux carcans de la modernité, car l’alexandrin en est banni, le sonnet chassé, et la rime exilée.

Mais tout autour, loin des places fortes -et souvent un peu élitistes, parisiennes, boboïsées…- que sont les manifestations publiques dédiées, se pressent donc ces milliers d’internautes poètes et/ou amoureux de la poésie, décriés par certains, car dépeints comme maladroits, et parfois méprisés, car traités ouvertement, sur d’autres forums ou dans des essais, d’incultes…Alors que leurs mots sont merveilles vives, cristaux de vérité, pépites parfois…

Car la poésie VIVANTE, c’est aussi la leur…Et je tenais ce soir à remercier l’équipe des créateurs et modérateurs de m’avoir accueillie en ce lieu qui m’a…donné des ailes…

http://www.oasisdesartistes.org/modules/newbbex/search_auteurs.php?uid=13361

29/6/2008 23:05

Curriculum vitae

Rhénane 

Pour les étés de mon enfance

Bercés par une Lorelei

Parce que née de forêts sombres

Et bordée par les frères Grimm

Je me sens Romy et Marlène

Et n’oublierai jamais la neige 

Rémoise 

Pour un froid matin de janvier

Parce que l’Ange au sourire

A veillé sur ma naissance

Pour mille bulles de bonheur

Et par les vitraux de Chagall

Je pétille toujours en Champagne

Carolopolitaine 

Pour cinq années en cœur d’Ardennes

Et mes premiers pas en forêt

Pour Arthur et pour Verlaine

Et les arcades en Place Ducale

Rimbaud mon père en émotion

M’illumine en éternité

Albigeoise 

Pour le vaisseau de briques rouges

Qui grimpe à l’assaut du ciel bleu

Pour les démons d’un peintre fol

Et ses débauches en Moulin Rouge

Enfance tendre en bord de Tarn

D’une inaliénable Aliénor 

Tarnaise 

Pour tous mes aïeuls hérétiques

Sidobre et chaos granitiques

Parce que Jaurès et Lapeyrouse

Alliance des pastels et des ors

Arc-en-ciel farouche de l’Autan

Montagne Noire ma promesse  

Occitane

De Montségur en Pays Basque

De la Dordogne en aube d’Espagne

Piments D’Espelette ou garigues

De d’Artagnan au Roi Henri

Le bonheur est dans tous les prés

De ma Gascogne ensoleillée

Toulousaine 

Pour les millions de toits roses

Et pour l’eau verte du canal

Sœur de Claude et d’Esclarmonde

Le Capitole me magnétise

Il m’est ancre et Terre promise

Garonne me porte en océan

Bruxelloise

Pour deux années en terre de Flandres

Grâce à la Wallonie que j’aime

Parce que Béguinage et Meuse

Pour Bleus de Delft et mer d’Ostende

En ma Grand Place illuminée

Belgique est ma troisième patrie 

Européenne 

Pour Voltaire Goethe et Schiller

Pour oublier tous les charniers

Les enfants blonds de Göttingen

Me sourient malgré les martyrs

Je suis née presqu’en outre-Rhin

Lili Marleen et Marianne 

Universelle 

Pour les mots qui me portent aux frères

Par la poésie qui libère

Parce que j’aime la vie et la terre

Et que jamais ne désespère

Pour parler toutes les langues

Et vous donner d’universel.

(« Rosam »)

http://www.oasisdesartistes.org/modules/newbbex/search_auteurs.php?uid=14042

8/6/2009 2:13

J’aurais aimé sauver Celan

 

J’aurais aimé sauver Socrate

Jeter sa ciguë aux orties

Conspuer tous ces démocrates

Faire d’Athènes son paradis

J’aurais aimé sauver Werther

Charlotte ne vaut pas une messe

Fou d’un bas bleu là le bât blesse

J’aurais enrayé revolver

J’aurais aimé sauver Rimbaud

Le rendre fou d’une vraie femme

Son Ophélie son oriflamme

J’aurais vendu tous ses chameaux 

J’aurais aimé sauver James Dean

Au carrefour de l’impensable

J’aurais été sa Marilyn

Diamant dans sa décapotable 

J’aurais aimé sauver Celan

L’empêcher de goûter la Seine

Pont Mirabeau couleur de haines

Les méridiens coupés de sang

J’aurais aimé sauver le monde

Soeur Emmanuelle en Bruce Willis

Avec l’amour comme seule police

Capable d’arrêter les secondes 

Mais je ne sais que mélanger

Brasser les mots les injustices

Mes héros sur papier coucher

En attendant nouveau solstice.

(« Scarlett »)

 

http://www.oasisdesartistes.org/modules/newbbex/search_auteurs.php?uid=15405

31/10/2015 2:23

La pastorale du ciel

Pastorada del cèl

La poësia

es lutz e dança,

palomba dins la nuèit,

revolum del cant de las fuehlas,

terra nòstra e vin d’alegrança,

sosc inatengible dins la votz d’amor.

La poësia

es crit de revòlta que canta

come los ausels,

ama de fuòc sacrat,

breçairòlas del lop e croisada de la colomba,

raives de las montanhetas,

luna e esteletas : pastorada del cèl.

La poësia

es lo silenci de fum,

la Menina e l’ostal, sorga e fòrça,

alas blancas, e aigueta que camina sus

mon còr.

***

Sabine Aussenac, en occitan. 

La pastorale du ciel 

La poésie

c’est la lumière et la danse,

palombe dans la nuit,

tourbillon du chant des feuilles,

notre terre et vin d’allégresse,

songe inaccessible dans la voix d’amour.

La poésie

c’est un cri de révolte qui chante

comme les oiseaux,

âme du feu sacré,

berceuses du loup et croisade de la colombe,

rêves de petites montagnes,

lune et étoiles: la pastorale du ciel.

La poésie

c’est le silence de la brume,

la grand-mère et la maison, source et force,

ailes blanches, et eau vive qui chemine sur

mon cœur.

(« Louandrea »)

Merci aussi infiniment à mon amie Geneviève, qui a créé tout au long de ces années de magnifiques mises en pages à mes textes et m’a toujours été un précieux soutien…

Et bien sûr à Adeline, créatrice du site.

Tout naturellement, un jour, je suis redevenue « Sabine Aussenac ». L’écriture m’avait beaucoup aidé, d’ailleurs, durant de longues et sombres années où, suite à un divorce international et aux escroqueries de mon ex époux, je m’étais retrouvée confrontée à une descente aux enfers, subissant un surendettement et une lourde paupérisation. Il n’a plus jamais été question de me taire, vis-à-vis de quiconque.

26/12/2009

Quand on connaît Voltaire on ne peut plus tomber

On m’a dit de me taire et je me suis levée :

Quand on connaît Voltaire on ne peut plus tomber ;

Quand on meurt seul à terre en pays dépeuplé,

En songeant à naguère et aux vents déployés.

On m’a dit de partir, alors j’ai insisté ;

Tous ces mots à franchir, et Verlaine qui pleurait…

Mon cœur git en déroute, éternel vagabond :

Un métèque qui doute, sans logis et sans nom.

On m’a dit de l’attendre, alors j’ai patienté.

Quand on aime on est tendre : Othello le sentait.

Ophélie sans ses voiles, en apnée des soleils,

Orpheline ou marquise :je bois l’eau des merveilles,

Mais demeure insoumise aux apprentis tyrans.

Balafrée en mon âme je provoque à tous vents.

Voilà, la boucle est bouclée : il est des choses qui perdurent, de l’enfance à la mort, quand on sent qu’on doit aimer cet enfant qui veille en nous et qui, déjà, devinait nos routes. Mon écriture a grandi, s’est déployée différemment ; j’ai remporté de nombreux concours de poésie, mais surtout de nouvelles, j’ai écrit deux romans, (Jim, si tu me lis…), je « blogue », couvre des festivals… La poésie m’arrive aussi parfois en allemand (j’ai remporté le prix de poésie de Hildesheim) et en occitan…

http://sabine-aussenac-dichtung.blogspot.fr/2015/04/komm-lass-uns-nach-worpswede-wandern.html

Elle demeure ma source vive.

http://www.poesie-sabine-aussenac.com/cv/portfolios/une-poupee-dans-la-ghouta

Et j’aimerais qu’elle aussi prenne une place essentielle dans la société, qu’elle ne soit pas cantonnée à un seul « Printemps des poètes » de quelques semaines, ou à un seul « Marché » parisien… Puisque mon ministre a décidé de « revenir aux fondamentaux », je souhaiterais aussi que les enfants aient la possibilité d’apprendre à nouveau des poèmes par cœur, de découvrir, au fil de leur scolarité, les auteurs, leur lecture et leur déclamation…

http://www.tv5monde.com/TV5Site/publication/galerie-263-2-Demain_des_l_aube_a_l_heure_ou_blanchit_la_campagne.htm

Internet, vous le voyez, est merveilleux. Bien utilisé, il nous permet de superbes voyages et des échanges passionnés. La poésie y est vivante, sachons la débusquer, la partager. Je salue ici tous les auteurs de notre « Oasis » qui m’a été terre adoptive. Et bien sûr les merveilleux poètes que j’ai aussi eu l’occasion de croiser sur d’autres réseaux sociaux, que je lis avec un infini plaisir. Certains, reconnus et édités, parcourent le monde et lisent leurs textes au Festival de poésie de Sète, d’autres font simplement le bonheur de leurs lecteurs, sur la toile ou ailleurs… Salah Stétié, Khal Torabully, José Le Moigne, Volker C. Jacoby, Jacques Viallebesset, Suzanne Dracius, Éric Dubois,, Martine Biard, François Teyssandier, Xavier Lainé, Evelyne Charasse, Mohamed El Jerroudi, Robert Notenboom, Élaine Audet… je vous embrasse !

Pour terminer, je souhaite vous offrir les mots d’une merveilleuse poétesse iranienne dont le fils, Hossein, un ami, avait traduit en persan « ma » poétesse de la Shoah, Rose Ausländer.

***

PS : Bon anniversaire, chère Marie-Claude, enfant du premier mai et des libertés…

 06/08/78…

« Le ciel
Une maison bleue
Un champ de blé
Des fleurs
Une fille
Une guitare
Des enfants
Des gens
Elle parle quatre langues
A étudié Hölderlin et Dante
C’est sa maison
Perdue au milieu des bois
C’est sa vie
Souvent entourée d’amis
Manger son pain
Pétri à la main
Et les fruits de son verger
Soleil
Bonheur
A travers chaque sourire
On offre son cœur
Plus de rancœur
Culture intelligence
Mais plus de concurrence
Seulement amour et paix
Peut-être à jamais. »

***

http://www.oasisdesartistes.org/modules/newbbex/viewtopic.php?topic_id=76681&forum=4

 

15/5/2009 

Les soleils de nos robes indiennes (Scarlett et Marie)

De patchouli ou de verveine
Elles combattaient toutes déveines
Tressant fils d’or et rêves tendres
Tissées sur la carte du Tendre

Woodstock c’était tous les matins
Des fleurs Dylan ou Donovan
Thé au jasmin et vent d’autan
Nous nous rêvions loin du satin

Il nous fallait de la campagne
Nous détestions tous les champagnes
Si pures si fières de nos envies
Hostiles à tous les compromis

Toutes les fêtes nous étaient d’ambre
Et nos émois de palissandre
Quand il gelait à pierre fendre
Et qu’il fallait savoir attendre

Le jour prochain toujours trop loin
Et le mot « libre » pour refrain
En plis froissés les jours de cendre
Elles ravivaient l’aube à surprendre

En elles s’engouffrait tout printemps
En leur odeur de bleu lavande
Brise légère sur vieille lande
Couleur grand large au mauvais temps

Des jours anciens ils nous reviennent
Les soleils de nos robes indiennes
Quand il fait froid dans la mémoire
Et que la lune nous est noire

Nous les ressortons au grand jour
Tous nos tissus couleur d’amour
Bleues nos maisons tout comme l’herbe
Jamais nous ne serons acerbes

Car ces voilages au goût santal
Lorsque nous deux petites vestales
Parcourions rêves en femmes fatales
Nous ont pétri un idéal

Marie-Claude et Sabine

**

http://www.poesie-sabine-aussenac.com/cv/portfolios

http://www.sabineaussenac.com/cv/portfolios/document_rose-auslander-une-poetesse-juive-en-sursis-d-esperance

http://www.lulu.com/fr/fr/shop/sabine-aussenac/prends-soin-mon-amour-de-la-beaut%C3%A9-du-monde/paperback/product-15581966.html

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Les grandes vacances

C’est d’abord cette perspective d’infini. Ce goût de la liberté. Cette antichambre du paradis. Souvenez-vous. Nous vidions les encriers pleins d’encre violette, recevions nos prix, promettions de nous écrire une carte.

Et puis nous rentrions, nos semelles de vents pleines de rêves, en sandalettes et robes d’été, pour affronter ces deux mois de liberté.

Les grandes vacances… Cette particularité française, aussi indispensable à la vie de la nation que la baguette ou le droit de grève. Les grandes vacances, celles qui d’un coup d’un seul amènent les Ch’tis jusqu’à Narbonne et font monter la Corrèze à Paris. Ces deux mois-là nous permettaient de vivre notre enfance. Jamais, jamais je n’oublierai la douceur de ces étés interminables. Chez moi, fille d’enseignant, ils avaient mille couleurs.

Le petit jardinet d’Albi et ses pommiers abritait la balançoire, le sureau et nos jeux innocents. L’impitoyable soleil estival jaunissait la pelouse et faisait mûrir les pommes, tandis que papa nous amenait à la piscine municipale.

Mais surtout, nous allions aux Rochers . Notre maison de campagne, celle que mes parents avaient achetée pour une bouchée de pain dans les années soixante, et où passaient les cousins et amis, au gré de longues soirées emplies de grillons et de fêtes. Il me faudrait mille ans pour raconter les orties et les mûres, les bâtons frappant l’herbe sèche des sentiers et le clapotis du ruisseau.

Parfois, nous descendions au village, et les adultes alors s’installaient à l’ombre des platanes au café de la place. Nous prenions des pastis et des Orangina, et au retour nous achetions ce bon pain de campagne au parfum d’autrefois. Un soir, sous les tilleuls, j’ai écouté Daniel Guichard qui parlait d’une Anna.

Les grandes vacances, nous les passions dehors, à cueillir des étoiles et à planter des rêves.

Parfois, nous partions à la mer. Il fallait la voir, la petite route qui quittait les plaines pour affronter les ravines, et puis soudain, au détour d’un causse, les cigales nous attendaient et nous guidaient vers la grande bleue. À Saint-Chinian, mon père achetait des bouteilles, et nous enfilions les maillots au crochet fabriqués par mamie.

C’est au café de la plage que j’ai entendu Julien Clerc chanter la Californie.

L’été avançait, nous brunissions, mes frères avaient les jambes griffés de ronces et moi les yeux rougis, à force de lire les Alice et les Club des cinq. Ma marraine de Hollande arrivait en train, et son époux, Camillo, faisait la vaisselle après les immenses tablées des cousinades. Il nous construisait des moulins sur les pierres du ruisseau, et je voyais en lui que l’homme parfois peut respecter la femme.

Nous comptions les semaines. La ligne de partage du temps, étrangement, n’était pas la fin juillet, non, plutôt la mi-août. Car mon père annonçait toujours, sentencieusement, que

l’été est fini au quinze août

, et c’est vrai que souvent le temps s’alourdissait vers cette période, comme si le ciel, imperceptiblement, prenait des tons d’automne.

Mais nous n’en avions cure, car souvent, nous avions déserté l’Hexagone pour franchir la ligne bleue des Vosges. Ma mère rentrait au pays et nous amenait outre-Rhin, et nous partions, au gré des routes de France, couchés dans la 404 de papa, buvant un chocolat à Limoges et reconnaissant ensuite, à la nuit, les phares blancs des automobilistes allemands. Parfois, nous prenions le train, le Capitole, qui, aussi interminable que l’été, serpentait entre les campagnes françaises. Je me souviens des Aubrais, et puis de ces premiers trajets en métro entre Austerlitz et Gare du Nord. Au retour, la France, étrangement, nous semblait sale et étriquée.

C’est que nos étés rhénans aussi avaient un goût d’immense. Le jardin de mes grands-parents allemands, empli de groseilles, rivalisait d’attrait avec les longues promenades au bord du Rhin. Souvent, j’entendais Camillo chanter Sag warum….

http://raconterletravail.fr/recits/une-enfance-franco-allemande/#.WWF0iITyjIU

À notre retour, les pommes étaient tombées et les mûres envahissaient le sentier. Il fallait faire tomber le sable des valises, ranger les tongues et remettre des socquettes. Le cartable attendait, et nos maîtresses aussi.

Mes étés adolescents s’étirèrent, eux aussi, entre ennui et espérances. Toujours, je me sentais en marge. Je me souviens de cette soirée de quatorze juillet où j’entendais, au loin, quelque fête. Trop pleutre pour désobéir au couvre-feu familial, je m’y rêvais un jour. Sans oser franchir la porte. Un peu comme dans ce superbe film avec Odile Versois, Dernières Vacances…Là aussi, des adolescents vivent dans le no man’s land de cette vie suspendue, et leur été s’étire,  entre interdits et fanfaronnades.

Mais les grandes vacances, c’est aussi cela: oser s’ennuyer, savoir attendre, aimer espérer. Je suis devenue prof. Oh, pas par vocation, non, loin de là. Mais souvent je me dis que ces grandes vacances sont réellement, avec, bien entendu, nos satisfactions pédagogiques, ce qu’il y a de mieux dans le métier.

Je retrouve ainsi, chaque année, cet interminable temps suspendu qui fait de moi un être libre.

Ces grandes vacances demeurent en effet l’espace des possibles. On s’y sent démiurge, créateur de mondes, inventeur. Bien sûr, souvent, on se contentera d’aller voir des amis ou de camper en Ardèche. Mais pour nous, les profs, qui avons souvent une autre vie parallèle de chercheurs ou d’écrivains du dimanche, ces deux mois sont une respiration. Enfin, notre schizophrénie trouve un peu de place pour libérer le poète ou le musicien qui s’étiole au fil de l’année scolaire.

Et puis autrefois, dans ces temps d’avant-crise, les enseignants, c’est vrai, en profitaient, de ces longs congés… À eux les fjords de Norvège ou les langoustes de Cuba, quand le Français lambda allait simplement passer une semaine à Saint-Malo.

Aujourd’hui, le prof ne part presque plus. Il tente de survivre, tout simplement, comme tout le monde, il a droit aux chèques vacances, il tente une inscription dans un camping mutualiste, ou encore il accompagne des enfants en camps ou en colos. Mais il sait aussi que, la plupart du temps, ces grandes vacances lui appartiennent, comme lorsqu’il était enfant.

Lui aussi, le dernier jour de classe, il jette au feu ses livres et ses cahiers mais pas son ordi portable, faut pas pousser mémé dans les orties, non plus! Lui aussi, il rêve, assis au bord de la rivière, ou marchant le long des grèves, à ce qu’il n’a pas encore accompli…Le demandera-t-il, ce poste à l’étranger, qui lui permettrait enfin de voyager un peu? Le tentera-t-il, ce concours de chef d’établissement, qui lui permettrait de mettre un peu d’argent de côté? Souvent, il prépare l’agreg, et les livres du programme sont de la partie, entre anisette et marché de Provence.

L’été est fini au quinze août, et c’est à cette période-là que commencent ses cauchemars de rentrée. Il rêve aux élèves, il rêve qu’il a perdu ses clefs, son code de photocopie, ses sujets de bac.

Comme les enfants, il va flâner dans les librairies et se choisir un nouvel agenda.

Dans lequel il se dépêche de marquer au surligneur…les dates des vacances!

Et puis la veille de la rentrée, fébrile, il prépare son cartable, et songe avec nostalgie à ces deux mois interminables qui, pourtant, ont filé comme l’éclair.

Monsieur le Ministre, nous avons tant de choses à vous demander. En vrac, des augmentations, de vrais bureaux, des postes fixes, des classes moins chargées, des remplaçants compétents, des livres, des ordinateurs, de l’argent pour des voyages, des locaux corrects et sécurisés, des assistants d’éducations, des AVSI, des assistants de langues, des labos, des CDI bien achalandés… Alors on va faire un deal: commencez par accéder à toutes nos requêtes, et ensuite, nous reparlerons éventuellement de cette histoire de grandes vacances.

Mais moi je dis: touche pas à mon été! Sinon, je gage que nombre de collègues en profiteront pour faire l’école buissonnière et prendre la poudre d’escampette vers des métiers qui seraient plus valorisants… Sinon, je gage que les attraits de la profession, déjà si vilipendée, perdraient encore de leur valeur. Nos grandes vacances, c’est un peu la Grande Illusion mâtinée de Grande Vadrouille, c’est un peu nos Grandes espérances et nos Grandes Orgues: nos grandes vacances font la grandeur de notre métier.

 

L’été est fini au quinze août

Bribes de sagesse estivale

Sable suitant de valises fânées

Biscuits écrasés dans sac tout usé

L’été est fini au quinze août

Les feuilles bariolées tombent des marroniers

Les hirondelles ont déjà le feu aux plumes

Et les champignons se bousculent au portillon des sous-bois

Piétinnés par randonneurs de panurge

La mer soudain respire à pleins poumons

Les plages souillées vont se refaire une santé

Châteaux de sable défenestrés et parasols rouillés

Cimetières de cris d’enfants de glaces fondues et de chairs exposées

L’été est fini au quinze août

On remballe

On plie

Plus rien à voir messieurs dames

Et surtout épargnez nous le vague à l’âme

C’est pas grave s’il n’a pas fait beau

Têve de flots bleus

Et de tentes ensardinnées

La pétanque sonne creux

Le pastis est noyé

Les mouettes toutes folles se pavanent en reines

Les feux d’artifice ont les pétards mouillés

L’été est fini au quinze août

Mais voilà les retardataires

Les traîne les pieds les réfractaires

Ceux qui vont goûter aux restes

Aux plages immenses et silencieuses

Aux sentes douces et lumineuses

Premières pluies odeurs de pommes

Vins renouveau

Poires éclatées

Prairies humides parfums d’automne

Vagues nouvelles coeurs désablés

Il reste toujours une petite place

Pour ceux qui n’aiment pas palaces

Et qui soudain prennent la route

L’anti chemin des écoliers

A eux les silences et les aubes

Lorsque la montagne s’est refait une beauté

Quand l’océan en majesté s’offre en écrin d’éclat saphir

Et qu’au loin crient les oies sauvages

Si tu m’entends sur ce passage

N’oublie pas de me laisser message

Je ne suis pas encore partie

Mon sac est prêt ma peau laiteuse

Aimerait près de toi se mordorer

Aux tendres lueurs d’un couchant apaisé.

Le bac, cette Bar Mitsva de la République… #baccalauréat #école #éducation

Baccalaureus
Le mot « baccalauréat » viendrait du latin Bacca lauri, la baie de laurier…

Parfois, je ne suis pas d’accord avec Philippe Delerm. Dans « Piscine avant l’oral », le voilà qu’il nous narre un adolescent songeur, à l’orée d’une vie estivale dont il se sent exclu, tout en procrastinant nonchalamment au rythme des cigales…

Moi, j’aime les examens, je suis une bête à concours : je les aime tous, de l’élection des Miss à L’Eurovision (« France, two points… »), du Certif de nos grands-parents à l’élection de la plus belle Charolaise sous l’œil mouillé du Grand Jacques, du BEPC-où je connus ma première humiliation publique, ne sachant plus situer Carthage durant l’épreuve de latin-« Delenda est Carthago »…- aux multiples passages de l’agrégation, en passant par l’ENA et même la magistrature…

Passer un examen, et, à plus forte raison, un concours au nombre de places limitées, quel plaisir, quel challenge intellectuel, quelle extase même ! On est les Rois du Monde, on se penche comme Jack dans Titanic au bastingage du navire, la vie est à nous !

C’est simple, si je le pouvais, je repasserais mon bac chaque année ! Ah, ces interminables listes de vocabulaire, ces citations plus marquantes les unes que les autres, et le PNB du Japon, et le pacte germano-soviétique…

Je ne connais pas de plaisir plus intense que celui de la joute intellectuelle que l’on se livre à soi-même, dans le plus pur genre d’une disputatio, afin de convaincre le fainéant qui dort en soi qu’il s’agit de se retrousser les manches…L’écrit nous découvre stratège et philosophe, inventeur et fin politique ; nous sommes tous des Marie Curie. Rien n’est plus excitant à mes yeux que ces  heures passées à se colleter avec un sujet. Sa découverte, terra incognita à débroussailler ; les balisages en terre neuve ; les jalons posés pour dominer l’espace à définir : et, bien sûr, le paysage mental de la dissertation à modeler, à créer, à enfanter…

Et puis le jour des oraux, c’est l’Agora, nous voilà à haranguer une foule silencieuse au gré de nos jurys, il faut convaincre, se faire tribun. Souverain sur la matière et humble devant le jury, divine équation de la superbe contenue…

Le bac, le bachot comme le nommaient nos pères, c’est un peu la Bar Mitsva de la République, le rite initiatique de l’Occident. D’aucuns doivent arpenter des savanes et se balafrer les tempes, nos chers boutonneux, eux, échappent difficilement, au rythme des réformes visant à amener quasiment l’ensemble d’une classe d’âge au niveau universitaire, au stress de la Terminale. Professeurs et parents auront beau se plaindre de concert de la baisse du « niveau », nul n’est besoin de toge ou de médaille pour comprendre les affres de ces lycéens soudain privés, quelques jours durant, de leur pain quotidien…Adieu, heures passées devant Facebook et Snap’ à disserter savamment (« Tu kiff koi ?/ G jouer 5 heurs a Gladiatus trop for ! T ou ?/O laserkuest tu tamen ? ») : Le temps est à l’orage…

– Je t’interdis formellement de regarder ton smartphone !

– Mais m’man je bosse sur un site d’annales corrigées !!!!!

Ah, s’ils savaient, nos tendres, comme la vie est rude de l’autre côté du fleuve. Laissons leur encore un peu d’innocence, accordons leur un répit. Il ne faut pas leur dire.

Que la liberté sera violente. Que leurs rêves s’en iront, fleur au fusil, vers les sanglantes tranchées du réel. Que la vraie vie, c’est Verdun et le bombardement de Dresde réunis, sans aucun armistice, car les snippers ne lâchent jamais leurs cibles. Il ne faut pas leur dire. Que dans dix ans, ils n’écouteront plus NRJ, mais s’avachiront, moroses, devant leur écran plat, s’ils ont eu la mention, ou dans une petite cuisine de colocation, s’ils l’ont eu au rattrapage…Que « être déchiré » ne s’appliquera plus à leurs corps en éveil et à leurs cerveaux avides d’absolu, mais à un pantalon à recoudre-« allo, maman ?-

Lequel d’entre eux, en effet, ira vraiment au bout de ses espaces ? Pour un pianiste de concert, un physicien de renom, une actrice, combien de tâcherons de la vie ordinaire, combien de mamans épuisées par leur double journée, combien de visages fatigués dès lors qu’ils auront atteint le statut d’ « adulte jeune » ?

Alors couronnons les, nos Rois du Monde, guidons les non pas vers la sortie de l’enfance, comme si nous empruntions une sombre sortie de secours, mais offrons leur l’Entrée des Artistes ! Qu’ils franchissent tous une haie d’honneur, que nous leur déroulions le tapis rouge de l’avenir ! Ils l’auront, leur bac, et avec mention, encore, et c’est tête haute qu’ils iront jouer des coudes devant les grilles où les filles hurleront comme au passage d’une star et où les garçons seront tous des malabars…Aidons les à réussir, croyons en eux, disons leur qu’ils sont les meilleurs !!!

Expliquons leur aussi qu’ils sont désormais leur propre capitaine. Il ne tient qu’à eux d’éviter les eaux froides des chalands et de voir les Marquises. Au moment où les surveillants prononceront le fatidique « Vous pouvez retourner les sujets », ce ne sont pas seulement les verbes irréguliers et les formules de chimie qu’il faudra « recracher ».

Il faudra mettre les voiles : Réussir son bac, arriver à se colleter avec un sujet de philo comme on met le coup de poing à Bastille, voler par-dessus les difficultés d’une équation comme on saute au-dessus d’un portillon de métro, c’est prouver à la société, quelque soit le regard que l’on porte sur elle, que l’on est mûr pour en devenir acteur à temps complet.

On était intermittent du spectacle, on faisait le mariole dans la file de la « Nouvelle Star »…Le bac en poche, ce sera le ticket pour Baltard, on sera en finale, et pour la vie. On deviendra premier rôle, scénariste et producteur de tous ses films, et il s’agira de garder la tête haute, même si notre film n’est joué que dans quelques misérables salles de banlieue. Il faudra se relever, donner des interviews, travailler son texte, se faire connaître à l’étranger…

Mais le bac, on l’aura.

Et puis on se souviendra de la fierté inestimable de nos parents, de l’éclat d’amour absolu qui brillera dans leurs yeux. Et de ceux qui ont cru en nous, nos professeurs, nos amis.

« Le vent se lève.

Il va falloir tenter de vivre. » Paul Valéry.

Je vous souhaite un torrent et des oiseaux sauvages #vœux 2017

 Je vous souhaite un torrent et des oiseaux sauvages

 

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Je vous souhaite un torrent et des oiseaux sauvages, et ces grues qui s’envolent vers leurs pays lointains, et aussi des enfants aux yeux gourmands et sages, dévorant des bonbons comme au premier matin.

Je vous souhaite la joie, qui crépite et qui chante, surprenante parfois et allégresse enfin, la joie des collégiennes qui pouffent et qui pépient, oiselles folles dansant à l’orée de leurs vies.

Je vous souhaite du pain fleurant bon la campagne, le pain d’avant les villes, tout gonflé de levain, avec mies ondulantes, le pain aux belles tranches toutes ornées de saindoux.

Je vous souhaite du temps, celui qu’on apprivoise, le temps de ces horloges au balancier serein, le temps qui goutte à goutte nous ramène au silence, à tous ces autrefois qui nous voulaient du bien, le temps des diligences, des voyages en bateau, du transsibérien et des péniches lentes.

Je vous souhaite printemps débordant de jonquilles, avec des prés si verts qu’on en oublie la nuit, et puis mille clairières où palpite une biche, ses grands yeux vous offrant la confiance et la paix.

Je vous souhaite la mer, une plage au matin qui se donne au soleil, quand vaguelettes tendres sont caresses à nos âmes, et puis ce sable blanc, tout ourlé de destin.

Je vous souhaite des livres, des romans incroyables, et tant de nuits passées à en suivre la vie, et puis de vrais poètes, qui vous offrent en un mot l’univers paradis.

Je vous souhaite la foule qui ondule aux gradins, et puis les ballons ronds comme autant de sourires, mais aussi l’Ovalie, que chacun soit heureux.

Je vous souhaite ce ventre nubile et jaillissant qui soudain portera de doux rires à venir, et aussi les mains douces de cette aïeule folle, acceptons de l’aimer quand elle ne se sait plus.

Je vous souhaite l’été tout brûlant de cigales, le ressac qui murmure et les cheveux au vent, la montagne à gravir, le marché qui bourdonne, et mille mirabelles au panier rebondi.

Je vous souhaite la paix qui fait de nos déserts cette rose éclatante quand l’arme est déposée, la paix des lendemains, la paix dans les familles, la paix qui fraternise au Noël des tranchées.

Je vous souhaite un automne aux couleurs de vendanges, quand cette guêpe tangue d’avoir tant butiné, quand les grappes sont lourdes comme ventre de femme portant cette promesse comme on chante un secret.

Je vous souhaite l’amour, celui qui nous élève en calcinant joyeux tous nos doutes apaisés, celui des océans devenus des cours d’eau, quand le delta est source et la pluie fécondée, l’amour qui envahit, tourneboule et chavire, l’amour immaculé des amants de toujours.

Je vous souhaite des noces, des tablées de cousins, des épousailles folles, farandoles et festins, quand sous le grand tilleul on a dressé couverts, et que l’accordéon fait l’amour aux étoiles.

Je vous souhaite maisons aux draps de lin émus, surprenantes cuisines aux cuivres odorants, et des tapis moelleux qui rêvent d’Orient, quand un piano distrait rencontre un Darjeeling et que de la fenêtre on guette un beau retour.

Je vous souhaite un grand parc bondissant d’écureuils, des lilas audacieux, la chênaie toute fière, et cette roseraie qui ploie sous vermillons, la fontaine dressée vers ce patio dolent où comme en crinoline vous attendrez vos rêves.

Je vous souhaite un hiver tout ourlé de guirlandes, des cannelles enivrant le gingembre et le gui, des joues rosies d’enfants, un sapin odorant, et vos pas sur la neige qui crissent et qui s’enfoncent dans la ouate fragile de nos Noëls d’antan.

Je vous souhaite un travail, une tâche accomplie, ce qui relie les hommes et partage la terre, peut-être création, thaumaturge ou d’ilote, mais un travail surtout, pour demeurer debout.

Je vous souhaite courage si la nuit est partout, si un mal vous dévore, si la faim vous poursuit, si l’amour s’est enfui sous les traits d’une blonde, si on vous a trahi.

Je vous souhaite espérance des grands soirs aux drapeaux, quand on croyait en l’Homme en reniant les Dieux, car pour changer le monde il faut d’abord rêver.

Je vous souhaite des villes aux bruissements exquis, des klaxons en délire, des musées en folies, la culture partout, la musique hors les murs, le piano sur la place et les artistes en vol.

Je vous souhaite l’école en forêt buissonnière, l’instituteur qui rit et rassure et rayonne, les passions dévorantes pour l’atome ou le vers, l’école qui accompagne et le riche et le pauvre dans la fraternité.

Je vous souhaite des plages sous tous vos pavés, et l’imagination défiant les pouvoirs, des chars rouillant au loin, le lilas et les roses unis vers le destin.

Je vous souhaite mémoire de tant de vies des hommes, pour ne pas oublier les charniers et les camps, pour les enfants perdus à chérir dans les guerres, celles du temps présent, celles qu’on n’entend plus, celles qui surviendront malgré tous nos efforts.

Je vous souhaite la force, pour transcender l’horreur, les éclats des obus fracassant la Syrie, les migrants qui se noient dans cette mer atroce, les peurs du Bataclan et tous nos chers Charlie. Pour oublier Bruxelles et les cris des enfants, Nice vêtue de noir, Berlin ensanglantée et tous ces êtres éteints qui étaient de lumière, qui de notre planète ont fait un cimetière, pour oublier que l’Homme décapite et éventre, pour oublier les femmes qui partout sont souillées.

Pour oublier les maux, les souffrances et les nuits, ceux qui sont si malades, ceux qui errent sans vie dans nos villes sans cœur, pour oublier réel qui souvent n’est que fiel.

Je vous souhaite confiance en un monde nouveau, que l’Humain se relève, que tous les gens qui rêvent dessinent leurs destins, je vous souhaite de changer la vie, de transformer nos mondes, et que 2017 s’envole comme mille hirondelles vers un soleil nouveau.

 

http://www.rtbf.be/info/belgique/detail_le-djihad-d-amour-l-emouvant-message-du-mari-d-une-victime-des-attentats-de-bruxelles?id=9489481&utm_source=rtbfinfo&utm_campaign=social_share&utm_medium=twitter_share

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Épouser Meaulnes…Mon premier livre…Et les autres…

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Tu avais cinq ans, un visage rond comme la lune qui éclairait Charleville. Tu ne savais des arcades de la Place Ducale que les voussures patinées, ne te doutais pas qu’un jour tu imaginerais tes pas d’enfants ayant marché sur les Siens, toute illuminée par les Voyelles.

Tu m’as prise dans ta menotte potelée, admirant l’image de cette fillette rousse patinant sur un lac. Tu ne pouvais deviner que l’accident t’enfermerait dans ta peur du monde, et qu’alors tu te réfugierais auprès de tant de Petits Choses, rêvant d’avoir le courage d’une Sophie, au lieu de vivre par procuration tes journées de petite fille modèle.

Tu as déchiffré mes premières lignes, émerveillée. Tu ne savais pas encore qu’un jour tu voudrais séduire Julien Sorel, épouser Meaulnes, sauver Anne Frank, que tu nommerais ta maison Tara.

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En me lisant, tu es aussi devenue écrivain. Je suis toujours sur ton bureau, rouge et or, comme une flambée en l’automne de ta vie. Tu dis de moi que « Susy sur la glace »  est ta meilleure amie.

***

Il faut aimer l’enfant qui vit en nous…

 

Elle s’appelait « Caramel »
Une petite fille ronde
Bille de clown yeux mappemonde
Ses joues avaient un goût de sel
Elle me regardait dans le miroir
Me souriait matin et soir
Déjà si seule un peu perdue
Mon double de rêve portait aux nues
La Pastorale de Beethoven
Se prenait pour Lili Marleen
Entre sapins ombres et lumières

Un jour on lui parla d’Hitler
Soudain son monde bascula
Elle compris qu’elle serait paria
Elle s’appelait « Anne Franck »
Celle par qui l’immense manque
Surgit telle infinie comète
Au cœur de la mini Colette
Si jeune elle se jura d’écrire
De devenir celle qui saurait dire
Vérités orgueils et préjudices
Car ce monde est loin d’être lisse
Oh bien sûr qu’elle fut heureuse
Entre prairies et vertes vallées
Même si son corps la fit lépreuse
L’obèse souvent clochette portait

Elle s’appelait « La grosse »
Ils ne sont pas tendres les gosses
Mais dans sa tête elle écrivait
Déjà ses jours ses nuits ses vies rêvés
Et puis souvent l’imaginaire
Accule même les pervers
Peut-être a-t-elle enfin gagné
Le droit à l’infinie beauté
Elle manquait déjà tant d’amour
Qu’elle croit encore et pour toujours
Que tout le monde doit l’aimer
Et qu’un sourire vaut un baiser

Elle s’appelait « Ophélie »
Rimbaud lui a ouvert la vie
L’adolescence fulgurance
Ne lui montra que des intenses
Passion devint son maître mot
Elle serait femme de mille héros
Il lui faudra passer frontières
Et toujours rester guerrière
La paix des braves devra attendre
Elle sera longue et douce et tendre

On l’appelle « Scarlett o’Hara »
Car sans cesse elle reconstruit Tara
Nord et sud sont ses patries
Elle y tournoie à l’infini
En crinoline et robe verte
Malgré les fracas et les pertes
Elle ne fera jamais sécession
De ses rêves et de ses passions
Pour vous elle s’offre radieuse
A qui saura la rendre heureuse.

***

Et en allemand…

Petite nixe sage

Cabane du jardinier. Petite nixe sage, je regarde
les images.

Les lettres prennent sens. La langue de Goethe, bercée à mon cœur, pouvoir soudain la lire.

Allégresse innommable du bilinguisme. L’Autre est en vous. Je est les Autres.

Cet été là mon Hymne à la joie…

***

J’ai dix ans.

Je suis dans le jardin de mes grands-parents allemands, à Duisbourg. Plus grand port fluvial d’Europe, cœur de la Rhénanie industrielle, armadas d’usines crachant, en ces années de plomb, des myriades de fumées plus noires les unes que les autres, mais, pour moi, un paradis…

J’adore la grande maison pleine de recoins et de mystères, la cave aménagée où m’attendent chaque été la poupée censée voyager en avion tandis que nous arrivons en voiture-en fait, la même que chez moi, en France !-, la maison de poupées datant de l’enfance de ma mère, avec ses petits personnages démodés, les magnifiques têtes en porcelaine, la finesse des saxes accrochés dans le minuscule salon… J’aime les tapis moelleux, la Eckbank, ce coin salle à manger comportant une table en demi lune et des bancs coffre, les repas allemands, les mille sortes de pain, les charcuteries, les glaces que l’on va déguster chez l’Italien avec mon arrière-grand-mère… Je savoure avec un infini plaisir les trajets dans la quatre cent quatre familiale, les maisons qui changent d’allure, les briquettes rouge sombre remplaçant peu à peu notre brique toulousaine et la pierre, les seaux de chocolat Côte-d’or achetés à Liège, les petites barrières en croisillon de bois, les longues formalités à la Douane- c’est surtout au retour que mon père cachait des appareils Grundig et le Schnaps !

J’aime aussi les promenades au bord du Rhin, voir défiler les immenses péniches, entendre ma grand-mère se lever à cinq heures pour inlassablement tenter de balayer sa terrasse toujours et encore noircie de scories avant d’arroser les groseilliers à maquereaux et les centaines de massifs… J’adore cette odeur d’herbe fraîchement coupée qui, le reste de ma vie durant, me rappellera toujours mon grand-père qui tond à la main cette immense pelouse et que j’aide à ramasser le gazon éparpillé… Et nos promenades au Bigger Hof, ce parc abondamment pourvu de jeux pour enfants, regorgeant de chants d’oiseaux et de sentes sauvages, auquel on accède par un magnifique parcours le long d’un champ de blés ondoyants… C’est là tout le paradoxe de ces étés merveilleux, passés dans une immense ville industrielle, mais qui me semblaient azuréens et vastes.

Je parle allemand depuis toujours, puisque ma mère m’a câlinée dans la langue de Goethe tandis que mon père m’élevait dans celle de Molière. Ce bilinguisme affectif, langagier, culturel, me fonde et m’émerveille.

C’est une chance inouïe que de grandir des deux côtés du Rhin…

J’aime les sombres forêts de sapins et les contes de Grimm, mais aussi les lumières de cette région toulousaine où je vis et les grandeurs de cette école de la République dont je suis une excellente élève, éduquée à l’ancienne avec des leçons de morale, les images d’Épinal de Saint-Louis sous son chêne et tous les affluents de la Loire… Ma maman a gardé toutes les superbes traditions allemandes concernant les fêtes, nos Noëls sont sublimes et délicieux, et elle allie cuisine roborative du sud-ouest et pâtisseries d’outre-Rhin pour notre plus grand bonheur, tandis que même Luther et la Sainte Vierge se partagent nos faveurs, puisque ma grand-mère française me lit le Missel des dimanches et ma mère la Bible pour enfants, ce chiasme donnant parfois lieu à quelques explications orageuses…

2012-10-12-Capturedcran2012101216.30.06.pngBien sûr, il y a les autres. Les enfants ne sont pas toujours tendres avec une petite fille au visage un peu plus rond que la normale, parfois même habillée en Dindl, ce vêtement traditionnel tyrolien, qui vient à l’école avec des goûters au pain noir et qui écrit déjà avec un stylo plume- je serai je pense la première élève tarnaise à avoir abandonné l’encrier…

Un jour enfin viendra où l’on m’appellera Hitler et, inquiète, je commencerai à poser des questions…Bientôt, vers onze ans, je lirai le Journal d’Anne Franck et comprendrai que coule en moi le sang des bourreaux, avant de me jurer qu’un jour, j’accomplirai un travail de mémoire, flirtant longtemps avec un philosémitisme culpabilisateur et avec les méandres du passé. Mon grand-père adoré, rentré moribond de la campagne de Russie, me fera lire Exodus , de Léon Uris, et je possède aujourd’hui, trésor de mémoire, les longues et émouvantes lettres qu’il envoyait depuis l’Ukraine, où il a sans doute fait partie du conglomérat de l’horreur, lui-même bourreau et victime de l’Histoire… Il écrivait à ma courageuse grand-mère, qui tentait de survivre sous les bombes avec quatre enfants, dont le petit Klaus qui mourra d’un cancer du rein juste à la fin de la guerre, tandis que ma maman me parle encore des avions qui la terrorisaient et des épluchures de pommes de terre ramassées dans les fossés…

Cet été là, je suis donc une fois de plus immergée dans mon paradis germanique, me gavant de saucisses fumées et de dessins animés en allemand, et je me suis cachée dans la petite cabane de jardin, abritant des hordes de nains de jardin à repeindre et les lampions de la Saint-Martin. J’ai pris dans l’immense bibliothèque Le livre de la jungle en allemand, richement illustré, et je compte en regarder les images. Dehors, l’été continental a déployé son immense ciel bleu, certes jamais aussi limpide et étouffant que nos cieux méridionaux, mais propice aux rêves des petites filles binationales… Le Brunnen, la fontaine où clapote un jet d’eau, n’attend plus qu’un crapaud qui se transformerait en prince pour me faire chevaucher le long du Rhin et rejoindre la Lorelei. Je m’apprête à rêver aux Indes flamboyantes d’un anglais nostalgique…

2012-10-12-Capturedcran2012101216.30.30.pngJe jette un coup d’œil distrait à la première page du livre et, soudain, les mots se font sens. Comme par magie, les lettres s’assemblent et j’en saisis parfaitement la portée. Moi, la lectrice passionnée depuis mon premier Susy sur la glace, moi qui ruine ma grand-mère française en Alice et Club des cinq , qui commence aussi déjà à lire les Pearl Buck et autres Troyat et Bazin, je me rends compte, en une infime fraction de seconde, que je LIS l’allemand, que non seulement je le parle, mais que je suis à présent capable de comprendre l’écrit, malgré les différences d’orthographe, les trémas et autres SZ bizarroïdes…

Un monde s’ouvre à moi, un abîme, une vie.

C’est à ce moment précis de mon existence que je deviens véritablement bilingue, que je me sens tributaire d’une infinie richesse, de cette double perspective qui, dès lors, ne me quittera plus jamais, même lors de mes échecs répétés à l’agrégation d’allemand… Lire de l’allemand, lire en allemand, c’est aussi cette assurance définitive que l’on est vraiment capable de comprendre l’autre, son alter ego de l’outre-Rhin, que l’on est un miroir, que l’on se fait presque voyant. Nul besoin de traduction, la langue étrangère est acquise, est assise, et c’est bien cette richesse là qu’il faudrait faire partager, très vite, très tôt, à tous les enfants du monde.

Parler une autre langue, c’est déjà aimer l’autre.

Je ne sais pas encore, en ce petit matin, qui sont Novalis, Heine ou Nietzsche. Mais je devine que cette indépendance d’esprit me permettra, pour toujours, d’avoir une nouvelle liberté, et c’est aussi avec un immense appétit que je découvrirai bientôt la langue anglaise, puis le latin, l’italien… Car l’amour appelle l’amour. Lire en allemand m’aidera à écouter Mozart, à aimer Klimt, mais aussi à lire les auteurs russes ou les Haïkus. Cette matinée a été mon Ode à la joie.

Cet été là, je devins une enfant de l’Europe.

 

Deux poids et deux mesures…#rentrée #enseignement #TZR

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Quand tu es prof « normal », en « poste fixe », ta rentrée c’est :

 

  • Une bonne demi-heure de plus sur l’horaire indiqué pour la pré rentrée, quand tu arriveras tranquillement dans la grande salle du self qui bourdonne de voix connues qui t’interpellent. Un quart d’heure durant, ce ne sont que rires, sourires, embrassades, compliments sur ton bronzage, photos échangées, potins et commérages, cris de joie en revoyant tel collègue de retour après une longue absence ou en apercevant le ventre rebondi d’une jeune prof, clins d’œil en attendant le sempiternel discours hyper supra méga rasoir du chef d’et’ qui pourtant fera de son mieux pour captiver son auditoire…
  • La salle des profs qui t’accueille comme une matrice bienveillante et chaleureuse, « ton » casier que tu avais vidé en juin qui déborde déjà de tracts syndicaux, de spécimens offerts par les éditeurs espérant toujours que tu changeras de manuel à la Toussaint, de consignes de rentrée –selon ton établissement invitation à la réunion de rentrée du Rotary, date du Ramadan, et j’en passe…Ton code ENT est déjà dans le casier, super, tu pourras dès demain faire l’appel et dès ce soir rédiger tes cours jusqu’à la Toussaint en les mettant sur l’Espace Numérique de Travail…(Tu savais dès juin que tu aurais tel ou tel niveau, tu as pu préparer tout un tas de choses à l’avance…)
  • « Ton » coin qui n’a pas changé, à droite de la photocopieuse et la machine à café à portée de main, tu sais aussi où tu accrocheras ton manteau par les petits matins blêmes, entre les premières gastros et les conseils de mi-trimestre, quand ton bronzage se sera dissipé depuis longtemps. Tu te souviens d’ailleurs avec émotion de ces salles des profs des débuts de ta carrière, quand il y avait encore la petite pièce réservée aux non-fumeurs, les casiers des agrégés séparés des casiers des certifiés, et puis les gros registres d’emploi du temps, aussi lourds que les cahiers de textes des classes et que ces bulletins que vous remplissiez à la main…

Et puis tu claqueras des bises sonores à une centaine de personnes : au concierge qui te parlera de ses petits-enfants ; au chef cuistot qui te parlera de l’Euro ; aux dames de la cantine qui te taperont sur l’épaule pour t’encourager car elles sauront que tu as la 4° 4 ou la seconde 8 ; aux petites stagiaires un peu rougissantes à qui tu expliqueras qu’elles doivent te tutoyer car dans l’EN, tout le monde se tutoie ; à la boulangère du coin de la rue toute contente de te revoir quand tu iras chercher ta baguette ; au patron du bistrot d’en face où tu te réfugieras quand tu auras d’énormes trous dans ton emploi du temps ; aux collègues du CDI, ravis de te monter les nouveaux abonnements…

  • Ce premier repas au self, entre le sus-dit discours -durant lequel tu n’as pas arrêté de bavarder, de pouffer, de pousser tes voisins du coude, d’interpeller ton collègue trois rangées de chaises devant toi pour lui monter, furibond-e, ton emploi du temps pourri, avant de te calmer en voyant la présentation des nouveaux collègues car tu as repéré un jeune prof d’EPS qui semble sorti du calendrier des pompiers et/ou une jeune stagiaire d’espagnol qui ressemble traits pour traits à JLo- et les « conseils d’enseignement » que tes collègues de la même discipline et toi avez pliés en 5 minutes avant d’aller vous faire l’apéro au café d’en face. Le collègue de philo et/ou de techno aura apporté un petit Gaillac de derrière les fagots pour renouer avec la tradition, et à l’heure où il faudra reprendre les « réunions » vous aurez tous l’air ragaillardi de ceux qui savent que de toutes manières, cette journée-là finira vers 15 h.
  • Le bureau de la secrétaire du Proviseur et/ou Principal avec laquelle tu vas discuter une bonne demi-heure à la récré du matin, en signant ton PV d’installation quasiment prêt depuis juin avant de demander un RV au « chef » que souvent tu tutoies, depuis le temps, pour savoir si on ne pourrait pas changer cette heure du jeudi matin. Tu auras d’ailleurs apporté aussi une boîte de chocolat à l’administration, parce qu’il faut commencer l’année avec quelques douceurs, dans le grand sac où tu avais aussi ramené ton thermos, tes feutres, ton mug « Irlande » et ou « PSG », ton tapis de yoga, les photos pour coller sur le casier, etc…
  • « Ta » salle que tu retrouves avec un sourire presque ému, en revoyant les exposés des 3°5 ou les photos du voyage des terminales à Barcelone, et puis « ton » placard avec les manuels accumulés depuis 5, 10, 15, 20 ans…, les punaises, le scotch, les ciseaux, du matériel confisqué et jamais rendu…Tu soupireras d’aise en voyant les nouveaux rideaux ou le nouveau rétro projecteur, ou alors tu iras râler direct en constatant qu’on ne t’a pas changé la télé. Au passage tu iras faire les premières photocops pour demain, ton code n’a pas changé, et puis tu auras déjà les clefs, badges et divers sésames que tu gardes d’une année sur l’autre.

Quand tu es TZR (et/ou contractuel), ta rentrée c’est :

 

  • Une bonne heure de recherches après t’être levé-e dès potron-minet pour trouver la route de ton nouvel établissement –tu auras été informé la veille de cette affectation-, entre GPS énervé ou trois transports en commun. Un peu échevelé, tu te précipiteras dans cette cour déserte, cherchant en vain des humains pour t’indiquer le lieu de rassemblement, puisque tout le monde sera, justement, au self que tu ne trouveras pas avant 9 h. Confus, tu t’assoiras tout au fond, te faisant le plus discret possible (tu apprendras plus tard que le chef d’et aura été presque en colère de ne pas te voir lors de « l’appel des nouveaux », quand tes autres nouveaux collègues étaient en train de rougir en se levant, sous les regards impitoyables des « anciens »…)

Tu ne connaîtras personne, complètement perdu-e au milieu de ce brouhaha et, si c’est ta première rentrée, tu hallucineras littéralement en prenant la mesure du vacarme et du manque de fermeté du chef d’et ou de son adjoint, qui se contenteront de frapper mollement dans les mains en disant « allons, allons » sans pouvoir en placer une avant que l’intendant, à la voix qui porte, ne fasse taire les récalcitrants…

  • L’établissement qui te semble énorme et où pourtant tu ne disposes que d’une journée pour « trouver tes marques », c’est-à-dire pour en comprendre le fonctionnement, les couloirs, pour repérer la salle des profs, les toilettes, l’administration…Personne ne te dira grand-chose, tu devras toi-même penser à tout, donc chercher ta carte de cantine, mais aussi tes codes de photocopieuse, tes codes ENT –sinon tu ne pourras pas faire l’appel ni remplir ton cahier de textes !-, sans oublier les clefs du portail, le vigik du parking…(si tu as de la bouteille, et que tu es TZR depuis 10, 20 ans, et prof depuis 30, tu te souviendras que c’était pareil à tes débuts, quand on te disait « Tiens, voilà les craies et la salle de ronéo », tu en souriras, presque ému-e…)
  • La salle des profs où personne ne t’adressera la parole parfois, et d’ailleurs si tu es prof depuis longtemps tu sais que tu peux pénétrer dans tous les établissements de France et de Navarre en disant que tu es professeur, aller dans la salle des profs, manger ton sandwich, aller aux toilettes, voire aller aux ordis en demandant qu’on te passe un code –testé deux fois l’an passé, à Agen pour aller vérifier une admissibilité et à Paris entre deux épreuves d’agreg à l’école de commerce voisine, impeccable, je vous donne le tuyau en me demandant quand ce laxisme cessera en ces temps agités et menaçants…

Tu devras aller demander qu’on te donne un casier, avant de vérifier comment ça fonctionne avec le café –cotisation à l’ »Amicale » ? Machine ? Dosettes ?- et avant d’aller quérir tes livres au CDI, mais une fois sur deux on te dira que l’établissement est en rupture de stock, que tu dois te débrouiller. Tu passeras un bon mois à préparer fébrilement en catastrophe tes cours pour quatre niveaux différents, puisque tu n’auras appris la teneur de tes classes que le jour de la pré rentrée…

  • Le self où on te laissera manger même sans tickets le premier jour si tu fais un beau sourire au chef cuistot qui, ma foi, aura l’air sympa, et si tu bades un peu avec les dames de cantines en leur disant que ça sent bon. Si tu es extraverti-e, tu t’installeras à une table en te présentant et en demandant comment ça se passes pour tel ou tel sujet dans cet établissement ; sinon, il faudra patiemment manger tes carottes râpées en baissant un peu la tête, mais je te souhaite de faire partie de la première catégorie, sinon il te faudra du courage dès le lendemain….
  • La course dès le début de l’aprem pour aller signer ton PV d’installation dans ton autre établissement, ton » RAD » -« établissement de rattachement administratif » pour les non-initiés au jargon du mammouth, voire la course pour aller faire ta deuxième pré rentrée dans ton autre établissement, à une heure de route et/ou de train –oui, car le rectorat se fiche comme d’une guigne que tu n’aies pas le permis.

Mais quel que soit ton statut, ne l’oublie jamais : tu exerces LE PLUS BEAU MÉTIER DU MONDE !!!♥♥♥

 

 

Le rossignol et la burqa…-une ancienne nouvelle…

Le rossignol et la burqa

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« Du voile abandonné jaillissait aube neuve, et la jeune fille, remontant sur la scène, dédia son prix à ses parents, à la Tunisie reconstruite, et à l’avenir.  Le rossignol avait gagné : son hymne à la nuit avait touché les cœurs. »

10 juin 2011

Elle osait à peine respirer. Par chance, le lourd tapis du couloir amortissait ses pas. En passant devant la chambre de ses parents, elle entendit le souffle lourd de son père, cette respiration hachée par le labeur. Arrivée devant la porte d’entrée, elle déverrouilla un à un les trois loquets ; année après année, elle avait apprivoisé ces serrures, crochetant son propre logis…

Pieds-nus, elle se faufila sur le sol bétonné de la coursive, avant de pousser la porte de l’appartement d’en face. Elle regarda sa montre ; parfait, elle était à l’heure : exactement 4 heures 30 du matin.

Huit ans. Huit ans déjà que Nour se levait, pratiquement toutes les nuits, à 4 heures 25. Elle n’avait même plus besoin de réveil, réglée comme une horloge, sautant de son lit nuit après nuit, quelle que soit la fatigue accumulée durant la journée. Sa lourde tresse de petite collégienne avait cédé la place à une opulente chevelure auburn, coiffée à la diable ; ses yeux de princesse de l’Atlas s’étaient ourlés de khôl ; les rondeurs de l’enfance avaient disparu. Esther l’attendait, enveloppée dans son sempiternel peignoir rose, un bol de thé fumant à la main. Elles s’enlacèrent.

  • Comment va mon rossignol ce matin ? Pas trop fatiguée ?
  • J’ai fini la dissert sur Kant…je me suis couchée à une heure…
  • Ma gazelle, tu es meshugge, majnouna !!! Tu vas t’épuiser !

Nour éclata de rire en entendant sa vieille amie employer, comme à son habitude, ce mélange de yiddish et d’arabe. Ici, à la cité, c’était Babel, et, si les bandes s’entretuaient parfois pour un kilo d’herbe volée, les adultes, eux, avaient fini par fraterniser.

Puis elle souleva le couvercle du Steinway, caressa les touches, inspira profondément et s’élança, comme une enfant qui court vers sa mère. La musique lui tendait les bras. Et les premières notes des Nocturnes, le morceau qu’elle répétait pour l’audition de fin d’année, s’élevèrent dans la nuit, se heurtant aux murs capitonnés du salon d’Esther, prisonniers de cet intime, mais garants de la liberté d’expression de Nour. Car la jeune femme ne pouvait jouer qu’en secret, protégée dans l’alcôve bienveillante de sa voisine, sous l’œil aveugle de la cité  endormie.

12 juin 2011

La petite cuisine sentait le thé à la menthe et l’amlou, cette pâte d’amandes et de miel au parfum ensoleillé. Fatima, la maman de Nour, fabriquait des pâtisseries pour les grandes surfaces de la cité.

  • Nour, ma fille, prends encore un peu de thé !
  • Maman, tu sais bien que je ne peux rien avaler le matin…Allez, je file au métro, j’ai une colle de français. A ce soir !
  • Va, ma fille, et fais attention à toi !

Nour dévalait déjà les escaliers quatre à quatre. Le vieil ascenseur était en panne, une fois de plus. Devant la barre HLM, la cité s’éveillait, radieuse sous le soleil toulousain, malgré les carcasses calcinées, les canettes abandonnées et les papiers gras. Sous un ciel inondé d’hirondelles, le lac de la Reynerie miroitait. Un court instant, Nour s’imagina être sur une plage tunisienne…

La rame bondée se frayait un chemin à travers la ville rose. Assise sur un strapontin, la jeune fille pianotait, inlassablement, sur ses genoux. Il ne restait que quinze jours avant l’audition, et à peine dix avant le concert aux Jacobins…Nour savait que sa vie entière se jouerait, là, en quelques heures, en quelques minutes, lorsque ses notes deviendraient, ou pas, un passeport pour une nouvelle liberté. Elle songea à ses cousins de Tunisie, aux cris et aux morts, mais aussi aux extases de la liberté retrouvée. Elle se sentait, elle aussi, dépositaire d’une révolution.

Elle revit la petite fille aux joues rondes, et David, son voisin et ami, le petit fils d’Esther. Tout étoilés de sueur, les deux enfants étaient montés boire un peu de jus de grenade ; en se régalant, Nour avait écouté jouer la vieille dame, et avait immédiatement compris que cette eau là la désaltèrerait à jamais. En un instant, elle était tombée amoureuse de la musique et du piano, tout comme elle l’était déjà de David, depuis sa plus tendre enfance, depuis ces longues vacances que le petit parisien passait chez Esther, lorsque ses parents, concertistes, partaient en tournée.

Ce jour là, Nour et sa voisine avaient scellé un pacte, malgré leur grande différence d’âge, malgré les luttes fratricides qui opposaient leurs peuples ; la musique les fit sœurs de sang. Mais ce pacte devint rapidement une alliance de l’ombre. Nour avait encore en mémoire les hurlements de son père lorsqu’il avait découvert cette arche de l’Alliance. En se rendant compte que sa fille passait désormais plus de temps chez leur voisine juive qu’à aider sa mère en cuisine, il était sorti de ses gonds et avait menacé l’enfant d’un exil au « bled » et d’un mariage arrangé.

Ce jour-là, la musique de Nour perdit la vue. Elle devint l’Helen Keller de sa cité, une Helen Keller inversée, à qui la nuit, mystérieusement, rendait soudain la parole, la vue, l’ouïe, tous ces sens en kaléidoscope de beauté, restitués chaque matin à 4 h30…Affectueusement, Esther nommait sa jeune amie « ma princesse aux mille et une notes ». Car comme Shéhérazade, qui racontait chaque soir une histoire à son sultan pour avoir la vie sauve, Nour jouait pour sa vie. Certes, en cachette, dans l’opacité du monde cloîtré de l’appartement d’Esther, mais avec l’intime conviction que seules ces respirations-là la maintenaient en vie, lui donnaient la force d’affronter son quotidien.

Car il lui en avait fallu, de la volonté, à la petite collégienne de banlieue, pour se hisser jusqu’en hypokhâgne, pour échapper aux terribles statistiques d’une société où la plupart de ses camarades, aujourd’hui, étaient soit déjà mariées au bled, soit en CAP de coiffure, quand elles ne restaient pas des journées entières à traîner, désœuvrées, sur les bancs de la cité. Nour avait même été pressentie par le proviseur du lycée du Mirail pour intégrer l’une de ces classes préparatoires spéciales « banlieues », mais elle avait préféré rester auprès des ses siens et fréquentait le prestigieux lycée Fermat, tout en suivant, là aussi, dans le plus grand secret, un cursus parfait au conservatoire de région. Et il semblait, aux dires de ses professeurs, et d’Esther qui la faisait répéter chaque nuit, que l’épure de son talent s’affinait au fil des ans.

Sa seule tristesse était ce terrible secret, qu’elle aurait tant voulu partager avec les êtres qui lui étaient les plus chers. Mais elle ne pouvait s’épanouir pleinement que durant ces heures nocturnes où ses notes se libéraient, comme ces fleurs dont le merveilleux parfum ne s’exhale qu’après le couchant…Oui, Nour était une Belle de nuit.

14 juin 2011

La classe retenait son souffle. La plupart des étudiants avaient les yeux rougis, car ils venaient juste d’entendre le texte de Salim, racontant la mort de son frère Abdel, un journaliste, lors des émeutes qui avaient ébranlé l’Egypte. Le concours était passé, et c’était par pur plaisir que les étudiants se réunissaient, en attendant les résultats de Normale. Ce jour-là, les professeurs de langue étaient à l’honneur, et les élèves parlaient des ponts entre les peuples, des langues qui se font passerelles, des libertés.

Nour lisait le texte qu’elle avait préparé pour son professeur de chinois. Mademoiselle Li Wong pleurait doucement, se demandant par quelle grâce cette jeune Française pouvait percevoir les méandres de l’histoire de son peuple. Mais elle devinait. Elle devinait que ce matin-là, la Garonne confluait avec le Yang Tsé, et que Nour, si elle réussissait son concours, irait bien plus loin que le café de Flore. Car la jeune littéraire ne se contenterait pas d’écrire….Nour lisait son texte « Liberté, je joue ton nom ».

L’air d’été bruissait de lumière. Des notes cristallines s’élevaient depuis le vantail de la petite chapelle de pierres blanches humblement dressée au milieu de ce pré tourangeau. Les Variations Goldberg de Bach semblaient se fondre au ciel d’azur et aux parfums estivaux. Les spectateurs, bien trop nombreux pour la modeste nef, couchés dans l’herbe, fermaient les yeux, bercés par la musique des anges.

Dans la douce pénombre, accueillie et protégée par les solides murs de pierre, la jeune pianiste jouait, les yeux fermés, cette partition qui l’avait à la fois hantée et soutenue de si longues années. Les images d’un autre temps se bousculaient dans sa tête. C’était la première fois qu’un public, à nouveau, l’entendait jouer. Elle devait se souvenir, une dernière fois, pour ne jamais oublier ceux qui n’étaient pas revenus. Elle jouait pour eux, et aussi pour l’insouciante petite fille qu’elle avait été, dont les yeux graves et le cœur pur avait rencontré, dans son pays du soleil levant, cette musique baroque qui s’était faite arc-en-ciel, alliance entre l’occident et l’orient, pont culturel, avant d’être brisée par les diktats insensés du Grand Timonier…

Des heures. Des jours. Des nuits. Des siècles. Au début de sa détention dans les geôles politiques chinoises, Zhu Xia Mei était arrivée à conserver une notion du temps, grâce au rapide de  Shanghai qu’elle entendait siffler chaque soir, mais depuis son transfert dans ce qu’elle supposait être les confins de la Mongolie, elle avait perdu même ce dernier repère. Elle gisait, ce matin-là, au milieu d’une mare de sang. Elle était à présent bien loin du pays de l’ici-bas. Sa sœur de cœur avait été tuée là, sous ses yeux, dans une infinie cruauté, et Mei entendait encore les affres de ses hurlements et les suppliques adressées à leurs tortionnaires. Elle n’avait plus qu’une envie : partir, mourir, elle aussi, fuir cette épouvante sans nom, les coups, les humiliations, cette déshumanisation qui avait fait d’elle, la jeune pianiste de renom, la belle jeune fille cultivée et lettrée, l’insouciante amoureuse des vents et des rêves, une bête apeurée, terrifiée, un squelette sans nom ni visage, qui, dans ses rares moments de lucidité, elle le savait, ressemblait à ces poètes juifs assassinés, à ces êtres englués dans la nuit et le brouillard, dont son professeur d’histoire française lui avait si bien expliqué l’atroce destin. Eluard lui revint soudain en mémoire.

« L’idée qu’il existait encore

Lui brûlait le sang aux poignets »

C’est ce que dit le condamné à mort dans « Avis »

Et Mei se récita intérieurement ce poème, les yeux mi-clos. Elle se souvint du vers suivant,

 «C’est tout au fond de cette horreur

Qu’il a commencé à sourire… »

Mei n’était plus dans sa geôle sordide. Elle n’entendait plus les chaînes des forçats, les gémissements des accouchées à qui l’on avait arraché leurs nouveaux nés, les rires gras et les insultes des gardiens si fiers de leurs humiliations. Mei était à nouveau cette petite écolière aux nattes sages, si pleine d’espérances et d’envies, qui ne vivait que pour la musique et la poésie. Mei était à nouveau cette adolescente passionnée de baroque et de littérature française, la plus brillante de sa promotion, toute entière bercée par la beauté du monde. A quatorze ans, elle avait fait la connaissance de Johann Gottlieb Goldberg, ce jeune prodige du clavecin qui avait enchanté le grand Kantor de Leipzig en jouant ses divines arias. Mei et Gottlieb avaient le même âge, et les quelques siècles qui les séparaient n’avaient guère d’importance. Leurs deux prénoms signifiaient « bénis des Dieux », et la jeune pianiste faisait l’admiration de publics immenses en interprétant ces Variations Goldberg qui, pour un soir, reliaient la Grande Muraille au Rhin. On l’avait surnommée la « Lorelei chinoise », elle, la petite nixe du Yang Tsé, et c’est justement cette sublime alchimie entre l’âme et la culture qui avait provoqué la hargne des dirigeants à son encontre.

Elle se redresse, relève la tête, et, elle aussi, du fond de son horreur, commence à sourire. Non, elle ne mourrait pas. Elle sortirait de ce camp, de cette pénombre pestilentielle, elle témoignerait de ces abjections. Et, surtout, elle jouerait à nouveau. Il lui semble entendre toutes ces voix chères qui s’étaient tues depuis longtemps, comme dans un rêve familier. Sa maman qui lui chantait des comptines au-dessus de son berceau de jonc tressé ; les psalmodies des bonzes qui murmuraient d’apaisantes litanies dans la douceur des encens ; son vieux professeur de piano, Monsieur Tran, dont la rigueur lui avait ouvert les libertés infinies de la création.

Elle n’est plus dans ce camp de Mongolie, elle n’est plus prisonnière de la folie des hommes. En un instant, elle abroge elle-même sa peine, elle brise ses chaînes et s’évade. Elle décide d’un soleil resplendissant et d’étoiles multicolores, elle se fait démiurge, et rejoint son camarade à quatre mains, bien loin des folies communautaires et des chasses aux sorcières contre l’esprit. Zhu Xia Mei décide de vivre, et, surtout, de jouer de la musique, et, ce faisant, de parcourir le monde comme si elle en était particule élémentaire et non plus privée

Elle joue. Des heures. Des jours. Des nuits. Des siècles. Sonates, arias, concertos, cantates, elle se fait femme-orchestre, symphonie d’un nouveau monde, libérant les notes de leur gangue de mort, explorant l’infini. Ses doigts martèlent la terre nue de son cachot, la pierre rêche des murs, l’argile sèche des briques qu’elle devait transporter. La nixe du Yang Tsé façonne les notes de sa poigne de fée, indifférente aux aboiements des gardiens, aux privations, aux abjections.

Et ce sont les Variations Goldberg qui l’aident à survivre, à relever l’âme, à garder le cœur haut et l’espérance folle. Lorsqu’elle joue les douces arias du vieux Jean Sébastien, elle n’est plus au fond de son enfer, mais elle vogue au-delà du Rhin, au-dessus des sombres forêts de sapins de Thuringe. Du pays des musiciens et des philosophes, qui avait engendré l’horreur, elle ne garde que la beauté, elle devient gardienne de l’âme allemande, doublement rebelle face à tous les fascismes de l’humanité, elle devient ambassadrice d’une paix qui ne peut qu’aboutir. Elle parcourt  toujours et encore les méandres de sa mémoire, révélant chaque variation à son souvenir, aiguisant les silences, fuselant les béances. Du néant surgit un être de lumière. Zhu xia Mei, petit papillon aveugle, se cogne à toutes les vitres de son ciel plombé, mais résiste, et répète, inlassablement, cette musique muette. Ces Variations qui n’étaient, au départ, que douce récréation pour un musicien presque fatigué, elle en fait une re-création, une genèse, elle en renaît, intacte, purifiée, libérée.

Les dernières notes s’estompaient dans l’azur tourangeau, tournoyant dans le ciel comme des hirondelles ivres de printemps. Le public, fasciné, se relevait, étourdi, ébloui d’infini. La jeune femme apparut dans le vantail de la chapelle, telle une jeune mariée, portée par l’amour et le rêve, par son amour pour la musique et par cette foi inéluctable dans la beauté du monde. Elle salua son public et s’inclina cérémonieusement devant lui, avant de laisser éclater son bonheur simple. « Que ma joie demeure… », écrivait Jean Sébastien.

18 juin 2011

Les élèves de la classe de Monsieur Leduc devaient ce jour visiter le musée de la Résistance et de la Déportation. Nour avait insisté pour qu’Esther leur serve de guide. Cette année-là, la poésie de la Shoah était au programme du concours, et la jeune fille n’avait pas seulement travaillé le piano chez sa voisine. Des heures durant, assises sur le canapé de la vieille dame, elles avaient lu ensemble Rose Ausländer et Nelly Sachs, et tous ces vers dépeignant les brasiers et les camps. Et après avoir joué ses Nocturnes, encore et encore, jusqu’à la perfection, Nour se plongeait dans une autre nuit, écoutant Esther lui dire les souffrances de la petite fille du ghetto de Varsovie.

Elle lui avait expliqué le numéro ancré dans sa chair, et les cris de Sarah, sa maman, concertiste, elle aussi, quand les soldats avaient détruit le piano à coup de hache, et brûlé les partitions de Chopin, et puis le train, et ces nuits où les femmes continuaient, malgré tout, à se dire des poèmes, à chantonner des chants yiddish…Et puis elle avait emmené Esther  écouter Imre Kertesz au TNT, et elles avaient ri, comme toute la salle, en entendant le délicieux vieux monsieur, Prix Nobel de littérature, critiquer Adorno et dire que oui, la poésie était possible après la nuit d’Auschwitz, et la musique, et la joie. Et Nour l’avait cité dans sa dissertation de concours, aux côtés de Sophocle : « Rien qui vaille la joie ! » Elle en avait aussi parlé à sa cousine, professeur de philosophie à Tunis, et les jeunes femmes savaient que les dictatures finissent toujours par s’effondrer.

A midi, Nour déjeuna avec David. Il était venu de Paris, puisqu’il avait terminé lui aussi son semestre à la Sorbonne, pour le concert aux Jacobins et à l’audition de fin d’année. Les deux jeunes gens longèrent ensuite Garonne, qui ondulait d’aise en cette superbe journée, et Nour expliqua à David que ce soir, elle jouerait voilée. Elle allait emprunter le niqab de sa tante Aïcha, très pratiquante. Car la presse serait là, pour l’ouverture anticipée du festival « Piano aux Jacobins », et elle ne pouvait prendre le risque de faire découvrir son secret juste avant ses examens au conservatoire. Elle serait incognito, une cendrillon en pantoufle de vair, et son Niqab de soliste serait sa robe arc-en-ciel.

La lune était pleine. C’était l’une de ces nuits où l’été explose en sa prime jeunesse, et le jour semblait avoir gagné pour toute éternité le combat pour la lumière. Le soleil, enfant capricieux, ne se résignait pas à quitter ce ciel encore bleuté, tandis que la lune dorait déjà les jardins du cloître des Jacobins. La presse avait mitraillé Nour, lorsque la jeune femme avait surgi en niqab sous le « palmier » de l’église, et ses professeurs l’avaient soutenue malgré les quolibets de la foule. De toutes manières, dès que les premiers accords des Variations Goldberg avaient jailli du piano installé au milieu des statues et des Simples, et que Bach s’était promené entre la sauge et le thym, et les gisants couchés sous les dalles, l’assemblée, médusée, avait oublié la burqa de la jeune fille. Ne demeurait que la musique. Déchirant la nuit comme une offrande.

Plus tard, presqu’au matin, les deux jeunes gens s’étaient assis sur un banc, sous les tilleuls de la promenade entourant la basilique Saint-Sernin. La ville rose dormait, Saint-Sernin sonnait matines, et David osa demander à Nour de l’épouser, lui murmurant qu’elle était, depuis toujours, sa Basherte, sa moitié. Et là, sous le clocher de la plus grande basilique romane d’Europe, au cœur de la ville refuge des républicains espagnols, une jeune française musulmane sourit en  répondant « Oui, habibi ! » à son roi David.

25  juin 2011

Ahmed et Fatima s’étaient mis sur le trente-et-un. Nour leur avait expliqué qu’il s’agissait d’une sorte de distribution des prix, organisée par le lycée à l’occasion des résultats de Normale Sup’. La Dépêche était ouverte sur la table basse. La une titrait sur « Le rossignol et la burqa », et la photo de « la mystérieuse concertiste » s’étalait en pleine page. Toute la journée, les commérages avaient couru dans la cité. La presse nationale s’était aussitôt emparée de l’affaire, France Info avait dépêché David Abiker, France 3 avait enquêté au cœur même de la cité.

Madame Delpoux, le professeur principal de Nour, attendait les parents de la jeune fille sur le parvis des Jacobins. Elle les accueillit en souriant et les informa d’un petit changement de programme. La distribution aurait lieu dans les locaux voisins du conservatoire, pour des raisons pratiques. N’osant rien répliquer à ce qu’il savait être une représentante de l’autorité éducative, Ahmed suivit sans broncher la jeune femme à travers le dédale de briques roses conduisant au conservatoire. Une foule nombreuse se pressait déjà à l’entrée, des parents, des enfants et des adolescents anxieux, et puis la presse, encore, mise dans la confidence par le directeur du conservatoire et par Esther ; car cette occasion serait belle, oui, de dévoiler à la fois un talent et un secret, et dire à un pays que en pleine crise identitaire que les femmes, courageuses, volontaires, et libres, malgré toutes les entraves des religions et des haines fratricides, étaient bien l’avenir de l’homme. Les professeurs de Nour connaissaient son histoire. Il était plus que temps que sa nuit devienne un jour.

Ahmed et Fatima furent conduits dans le grand auditorium. Interloqués, ils assistèrent au discours du directeur, puis aux premières auditions. Fatima, elle, avait déjà compris. Elle se doutait depuis si longtemps de ce que cachaient les cernes de sa princesse…Ahmed allait se lever pour maugréer, quand le silence de fit dans l’assemblée. Une jeune silhouette en niqab s’avançait vers la scène. Le directeur se tenait à ses côtés, et raconta brièvement comment « la jeune fille », dont il n’avait pas prononcé le nom, était devenue celle que la presse avait déjà surnommée « le rossignol à la burqa ». Il raconta les années de labeur, les privations de sommeil, la volonté, et la joie, la joie indicible lorsque l’on entendait jouer cette jeune femme. Elle allait donc jouer, après ces centaines de nuits de secret, les Nocturnes, qu’elle présentait pour le premier prix du conservatoire.

Nour s’inclina devant son public et joua. Elle joua pour l’adolescente émerveillée qui avait découvert Chopin et l’amour infini pour la musique. Elle joua pour Esther et pour Sarah, sa maman morte à Birkenau. Elle joua pour ses camarades de classe qui partageaient Nelly Sachs et Paul Celan avec elle, pour que la fugue de la mort ne revienne jamais. Elle joua pour ses amies de la cité, pour qu’elles trouvent, elles aussi, la place qui leur revenait dans ce pays que toutes aimaient. Elle joua pour la petite Mei aux longues nattes, pour ses années de prison, pour celle qui avait su recouvrer la liberté de penser et de jouer, sans jamais quitter l’espérance. Mais elle joua avant tout pour ses parents, qui avaient quitté leur soleil et la mer miroitante, pour sa grand-mère au bled, elle joua pour la femme qu’elle était devenue, nuit après nuit, pour avoir le droit, enfin, elle aussi, de jouer au grand jour. Et surtout, elle joua pour la paix. Car elle aimait un jeune homme de confession juive, depuis toujours, et elle voulait porter ses fils. Nour, dont le prénom signifiait « lumière », voulait enfin sortir de la nuit.

Un silence assourdissant succéda à la dernière note. Nour se leva.

Elle se dirigea vers le devant de la scène, et vit, à travers la fente de son niqab, ses parents, au premier rang, et David, aux côtés d’Esther. Tous pleuraient d’émotion. Alors, lentement, elle leva son voile, et la cascade de cheveux auburn jaillit autour de son visage éclairé par la grâce. Saisissant le micro que lui tenait le directeur, elle s’adressa à son père et lui dit : « Ismahli, ya abi », « pardon, papa ».

La foule, alors, se leva, se déchaîna, applaudit à tout rompre, pendant que crépitaient les flashs et que les roses étaient jetées par dizaines sur la scène. Ahmed et Fatima montèrent sur la scène, et Nour se jeta dans les bras de ses parents, avant d’aller embrasser Esther, puis David.

Du voile abandonné jaillissait aube neuve, et la jeune fille, remontant sur la scène, dédia son prix à ses parents, à la Tunisie reconstruite, et à l’avenir.  Le rossignol avait gagné : son hymne à la nuit avait touché les cœurs.

24 juin 2015

L’avion se posa sur la piste brûlante, et Nour serra la main se son époux en souriant. Dans quelques heures, elle jouerait dans la bande de Gaza, en compagnie des autres membres de l’Orchestre pour la Paix, cet ensemble composé de musiciens juifs et arabes. Les jumeaux Sarah et Farid étaient restés à la cité, et regarderaient la rediffusion du concert avec leurs deux grands-mères, puisqu’Esther faisait officiellement partie de la famille. Ahmed ne dirait rien, mais Nour savait qu’une larme de fierté coulerait dans son cœur. Et que tard dans la nuit, peut-être vers 4 h30, un peu avant la prière, il écouterait, encore et encore, les Nocturnes que sa fille avait enregistrés avec l’orchestre.

(Nouvelle ayant remporté le Prix de l’Encrier Renversé de Castres)

***

D’autres textes autour du vivre-ensemble ici:

http://sabineaussenac.blog.lemonde.fr/2015/09/02/jesuislalaicite-nouvelles-reflexions-poesies-et-theatre-autour-de-la-laicite/

Calcium de l’âme, de Sophie Chérer: indispensable lecture!!!

Calcium de l’âme

 

Sophie Chérer

 

Extrait de

Lire est le propre de l’homme, l’école des loisirs, 2011.

http://www.ecoledeslettres.fr/actualites/education/lire-est-le-propre-de-lhomme-de-lenfant-lecteur-au-libre-electeur/

 

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 Le Premier ministre, Pierre Mendès France, s’adresse solennellement à la radio, la veille au soir de la rentrée des classes, à tous les écoliers du pays. Il commence par leur avouer son amour des grandes vacances. Lui aussi, à leur âge, voulait qu’elles durent toujours. Et, très vite, il se pose avec eux la question: Pourquoi rentrer à l’école alors qu’on est si bien, chez soi ou dehors, à jouer? Et il répond sans ambiguïté: parce que l’école existe pour donner des forces aux enfants qu’ils sont aujourd’hui, pour les cultiver, pour leur permettre de grandir et de devenir les adultes accomplis dont leur pays, et le monde, auront besoin demain.

Depuis ce temps, aucun homme politique n’a plus parlé ainsi à l’enfance et à la jeunesse de son pays, avec cette confiance et ce respect profond, sur ce ton exemplairement républicain : libre d’esprit, égal d’humeur, et fraternel.

Pourquoi ?

Les temps ont changé. Une clique de cyniques dangereux est arrivée au pouvoir, qui réussit à faire passer un foulard ou une kippa sur la tête, une croix ou une médaille autour du cou, pour des déclarations de guerre à l’humanité, tandis qu’elle-même étale en toute impunité les signes par milliers, extérieurs comme intérieurs, de la vraie religion de l’époque : fric, finance, marchés boursiers, performance, technologie, flexibilité. Tout, jusques et y compris l’école, doit à présent obéir à ce commandement : être rentable. Procurer une rente, donc. Mais au fait, à qui?

Les réformes successives de l’Éducation nationale donnent au grand public, embrumé par les grands médias, l’impression d’avoir échoué l’une après l’autre, analyse Jean-Claude Michéa, l’un des sociologues les plus avisés de notre temps, qui n’est pas par hasard admirateur de George Orwell. Or elles n’ont pas échoué l’une après l’autre, elles ont réussi dans leur ensemble. À quoi ? À mettre en application un programme élaboré dans les années soixante-dix par les hommes de pouvoir, politiciens et chefs d’entreprises, membres de la commission Trilatérale, de 124 l’OCDE, du FMI, de l’OMC, de la Banque mondiale, et plus tard du G5, 7, 8, 20, partez ! et autres instances dirigeantes : pour être compétitif face aux puissances émergentes du XXIe siècle, l’Occident industrialisé allait avoir besoin, d’une part, d’une élite autoreproductrice constituée de 10 à 20 % de la population, cultivée, matériellement aisée, affranchie à tous points de vue, et, d’autre part, d’une masse constituée des 80 à 90 % restants, sous-développée intellectuellement, inculte, surendettée. Des petits consommateurs en rangs par deux, drogués aux gadgets, principalement préoccupés de suivre les modes imposées, incapables de remise en question, privés d’esprit critique et de références. Bridés par la trouille de perdre leur place.

Les moyens d’arriver à cette fin ne manquaient pas, ils ont été utilisés méthodiquement. Suppressions de postes, fermetures de classes, suréquipement technique au détriment de la pré- sence, suppression de l’histoire par-ci, de la philosophie par-là, du grec ancien ailleurs, de la poésie partout… Bref, remplacement des humanités par les inhumanités. Nous y sommes.

Nous, êtres humains, avons cessé d’être des êtres de langage. Nous sommes devenus des êtres de force de vente et de pouvoir d’achat. Ce qui nous est inutile, voire nuisible, nous est présenté comme indispensable. Ce qui nous est vital, la splendeur de la nature, la vie de l’esprit, le temps de vivre, la curiosité intellectuelle, l’amitié avec quelques grands hommes et femmes du passé, nous est présenté comme vain, trop coûteux, non rentable, irréaliste.

Mendès France est resté dans quelques mémoires pour avoir été le doux dingue qui ordonnait la distribution d’un verre de lait à chaque écolier à la récréation. Son discours extraordinaire de fin de vacances sur le sens de l’école, de l’apprentissage et, par conséquent, de la vie, suffit à montrer qu’il avait l’intention de s’occuper aussi d’une autre sorte de recalcification. Les scientifiques nous l’apprennent : c’est entre trois et quinze ans que l’organisme humain assimile le mieux le calcium. C’est durant cette période de douze ans qu’il se bâtit un squelette, une colonne vertébrale à toute épreuve. Ensuite, il est (un peu) trop tard.

 Eh bien, il existe un calcium de l’âme.

Les enfants, au fond d’eux, en sont parfaitement conscients. Ils ont soif de paroles fortes, de lectures nourrissantes, de textes qui ne les laissent pas seuls avec leurs questions, leurs tourments, leurs désirs, leurs angoisses, d’exemples d’adultes qui leur donnent envie de grandir, d’expériences fondatrices qui les animent et les structurent au moment où ils en ont le plus besoin, et où ils sont le plus aptes à les retenir par toutes leurs fibres, à en faire un miel capable de couler leur vie durant. Alors ne perdons pas une occasion de leur offrir des exemples de beauté, de justesse, de liberté, d’indépendance, de chants d’amour au monde. Les livres en sont pleins. Ne nous contentons pas de pleurer des larmes de crocodile sur les cadavres de Jacqueline de Romilly ou de Jean Ferrat. De multiples formes de désobéissance civile sont déjà à l’œuvre. Relayons-les. Amie princesse de Clèves, quand tu tombes sous les crachats d’un cuistre, un ami sort de l’ombre à ta place, brandit ton effigie, offre ton histoire, lit dans ton cœur, t’aime et te fait aimer.

Mais ne nous lassons pas non plus d’argumenter, d’exposer, d’expliquer partout où nous avons  l’occasion de rencontrer des enfants et des adolescents, que quelqu’un, quelque part, a intérêt – un intérêt morbide – à ce qu’ils soient incultes, incapables de penser et de parler (car on peut très bien savoir lire, écrire et compter – qui sont des moyens – si c’est en méconnaissance complète des fins: la parole et la pensée libres, à quoi bon?).

Pensons à leur faire découvrir aussi une phrase décidément méconnue de la Déclaration des droits de l’homme et du citoyen, en son article 2, qui dit que «les droits naturels et imprescriptibles de l’homme» sont «la liberté, la propriété, la sûreté, et la résistance à l’oppression ».

 La résistance à l’oppression.

 

Conseils de lecture :

– Tableau noir : résister à la privatisation de l’enseignement, de Gérard de Sélys et Nico Hirtt, éditions EPO, 2004 ;

– La Destruction de l’enseignement élémentaire et ses penseurs, de Liliane Lurçat, éditions François-Xavier de Guibert, 2004 ;

– L’Enseignement de l’ignorance, de Jean-Claude Michéa, éditions Climats, 1999.

https://fr.wikipedia.org/wiki/Sophie_Ch%C3%A9rer