Une part de Sachertorte… #carnetdevoyageVienne2

Une part de Sachertorte…

Un moment exquis…

 

 

 

 

 

 

 

 

« Tradition ist nicht die Anbetung der Asche, sondern die Wiedergabe des Feuers. » (« La tradition n’est pas la contemplation idolâtre de la cendre, mais la passation du feu »)

Gustav Mahler

Certes, on pense plutôt à l’Allemagne lorsque l’on évoque les pâtisseries si typiques, évocatrices de nuages de chantilly, de devantures chargées d’immenses créations roboratives et consistantes, de celles qui vous laissent un souvenir inoubliable…

Mais l’Autriche n’est pas en reste, entre la fameuse Linzer Torte, le Apfelstrudel et surtout l’inénarrable Sachertorte. Il est tout bonnement impensable de quitter Vienne sans avoir éveillé ses papilles au gré de la rencontre avec ce gâteau d’exception, au cœur fondant et aux arômes incomparables. J’ai quant à moi décidé que c’était LE gâteau qui me correspondait le plus, à mi-chemin entre les mastodontes allemands, certes crémeux à souhait, mais qui tombent directement sur les hanches, et les légèretés hexagonales sur lesquelles trois poires effilées se battent en duel avec un liseré chocolaté -ce qui ne suffit jamais à combler mes appétences de bec sucré…

Des Sachertorten, à Vienne, vous en trouverez partout, dans toutes les pâtisseries et bien entendu dans chaque café, puisque l’ancienne capitale austro-hongroise regorge d’établissements au charme désuet, aux boiseries discrètes et patinées et aux cuivres rutilants.

Mais la véritable, l’unique, la divinissime tarte Sacher se déguste bien sûr de préférence au sein même du café éponyme, situé à quelques encablures du musée de l’Albertina et de l’office de tourisme. Il est aisément repérable à la foule de gens se pressant sagement, en file policée, à l’entrée de sa devanture, attendant en rang serré l’accès au Saint Graal pâtissier. On viendra vous chercher, vous débarrasser du vestiaire et vous conduire à votre table, dans l’une des deux salles sises de part et d’autre de l’entrée de l’hôtel, comme si vous étiez un invité de marque. Comment, d’ailleurs, ne pas se sentir l’âme aristocratique en trônant dans l’un des fauteuils capitonnés, entouré par les dorures et les tableaux, lorsque l’un des serveurs vient vous demander quel sera votre choix, entre un grand ou un petit Brauner, ce café noir servi avec un petit pot de crème parfumée au café, ou un Mozart, qui est en fait un grand moka parfumé au cherry, pour ne nommer que deux des innombrables possibilités…

Votre Sachertorte vous sera servie agrémentée de délicieuses petites collerettes de papier à l’effigie du lieu, avec le célèbre « S » faisant office d’armoiries, et vous aurez dès lors tout le loisir de plonger dans l’audacieux mariage inventé en l’an de grâce 1832 par le jeune apprenti Franz Sacher, qui, à peine âgé de seize ans, remplaçait son chef pâtissier dans cette confection demandée par le prince Klemenz Wenzel von Metternich. C’est à cette occasion que Franz inventa sa génoise cuite dans un moule rond, puis séparée en deux parties et fourrée de confiture d’abricots chaude avant d’être recouverte d’un glaçage de plusieurs chocolats noirs et consommée avec un nuage de chantilly…

Même si ce gâteau fut un succès lors de sa première apparition à la cour, il fallut attendre la naissance de l’hôtel Sacher, fondé par le fils de Franz, Edouard Sacher, pour que la tarte devienne la star de la carte de la grande maison et très vite l’emblème culinaire national et l’ambassadrice sucrée du savoir-faire autrichien…

C’est surtout la finesse de ce mets qui surprend lors de la mise en bouche, et la légende prête à sa confection une recette secrète que se disputèrent longtemps deux grandes institutions viennoises, avant que la justice ne fasse de l’hôtel Sacher, devant son concurrent du café Demel, le seul détenteur du label « Sachertorte ». Et il se murmure aussi que le gâteau serait encore fabriqué à l’ancienne et à la main, ce qui expliquerait sa texture si fine et si goûteuse.

Mais la Sachertorte est loin d’être l’unique trésor du lieu… C’est bien tout l’établissement qui mérite sa place de choix dans la réputation des hauts-lieux viennois… L’hôtel de luxe et le restaurant mené de main de maître par un chef étoilé viennent couronner le succès d’une saga familiale séculaire. « Sacher », ce seul nom fait partie intégrante du patrimoine viennois, cœur battant de la ville, jouxtant opéra et palais, accueillant en une joyeuse hospitalité musiciens, écrivains et politiques, et surtout le traditionnel dîner de gala au sortir du célèbre bal de l’opéra…

Et bien entendu, c’est tout au long de l’année que les Viennois et les touristes se pressent pour s’attabler dans les salons Mayerling et Metternich, pour siroter un cocktail dans le célèbre « bar bleu » (die blaue Bar), quand ils ne profitent pas du spa avant de se faire livrer une part de Sachertorte directement dans leur chambre… Et, si je dois avouer que j’ai pour le moment trouvé des solutions alternatives pour loger à Vienne, je ne rêve que de devenir une romancière à succès pour enfin goûter aux charmes de ce palace, aristocrate de cœur que je suis…

 

https://www.youtube.com/watch?v=rQgVRKWAdyU

L’hôtel Sacher n’a jamais souffert de la concurrence des géants que sont le Bristol ou le Park Hyatt, au vu de sa qualité de seul hôtel de luxe tenu par une famille et non par une « chaîne », famille qui plus est la même depuis 1945, lorsque la dynastie des premiers propriétaires fut remplacée, après une faillite, par la famille Gürtel, toujours aux commandes du navire…

C’est bien cependant la « patte » de la légendaire Anne Sacher, femme de tête et de cœur, toujours affublée de ses cigares et de ses deux bouledogues français (die Sacher Bullys!) qui a profondément marqué l’établissement, puisque la veuve d’Edouard Sacher a su fédérer diplomates et artistes autour de sa faconde et de sa bienveillance – elle avait même créé une assurance sociale pour son personnel…

     

Excentrique et passionnée, elle avait par exemple brodé elle-même une immense draperie sur laquelle sont encore exposées aujourd’hui dans un hall les signatures de toutes les personnalités ayant séjourné à l’hôtel !

De nombreux portraits de la reine des lieux ornent encore les couloirs du palace, où l’on peut d’ailleurs aussi admirer une impressionnante galerie de têtes couronnées et de personnalités aussi diverses que Sir Elton John ou Sharon Stone en miroir de Sissi ou de Metternich!

 

Et c’est tout l’hôtel qui est ainsi royalement décoré de tableaux, parfaisant l’atmosphère inégalable de luxe et de raffinement alliés à la culture et au savoir, faisant du Sacher un haut-lieu des rendez-vous de l’Histoire, cité dans de nombreux romans, tout comme la Sachertorte, d’ailleurs,  et mis en scène, aussi, dans le film éponyme de 1939 et dans une récente fiction en deux parties coproduite par les chaînes allemandes et autrichiennes ZDF et ORF.

https://www.youtube.com/watch?v=yOGLL8HabjI

https://www.youtube.com/watch?v=WYQlMeBFu9k

L’antichambre du paradis…

                                   

 

 

 

 

 

 

 

Et l’on aime à se souvenir de ces élégantes des siècles passés, froufroutant jusqu’aux fameux « séparées », ces petites alcôves intimistes où les galants retrouvaient leurs bien-aimées après le concert, lorsque l’on ose un instant se prendre soi-même pour un membre de l’aristocratie austro-hongroise, le temps d’un parfum de la Sachertorte…

Anne Sacher devant la nappe brodée par ses soins…

« Typisch für Wien, und nur für Wien, ist nach wie vor, dass die Legenden funktionieren. » (« Ce qui est typique de Vienne, et seulement de Vienne, c’est que les légendes fonctionnent encore »)

Friedrich Torberg

Hôtel Sacher

 

Abricotiers d’antan

fèves fines

d’Afrique un soupçon de

nuage fouetté

or du S ciselé

cristal de

Bohème en discrètes

« séparées »

où murmurent cocottes

corsetées et archiducs

guindés

Sissi sourit suave mirage

 Anna S. brode

signatures

tandis que les élégantes

en crinoline

volettent en mémoire viennoise.

https://www.austria.info/fr/activites/decouverte-culinaire/recettes-autrichiennes/sachertorte

https://www.sacher.com/hotel-sacher-wien/

https://www.zdf.de/filme/das-sacher

 

 

 

Résultat de recherche d'images pour "Osterreich kuchen konditorei sacher"

Comme une valse de Vienne #carnetdevoyageVienne1

Comme une valse de Vienne

 

Il suffit de lever les yeux.

Partout, sans cesse, de jour comme de nuit.

La beauté se niche dans les moindres recoins de la ville, envahissant les places et les larges avenues, escaladant les façades, se profilant comme une ligne d’horizon pérenne et sublimée.

De Vienne, je ne connaissais presque rien, hormis quelques souvenirs ancrés en ma mémoire, plutôt diffus, car noyés dans un très beau périple cyclotouriste que, jeune mariée à peine sortie de l’enfance, j’avais fait à 19 ans, entre Autriche et Forêt-Noire… Et nous n’avions passé qu’une journée dans la capitale, campant vers le Danube, entre les pentes escarpées, les prairies verdoyantes et les chalets fleuris d’une Autriche idyllique.

Je me souvenais de la lumière de ce ciel d’octobre, lactescente et diffuse, de la fabuleuse  serre à papillons non loin de l’Albertina, de ce parc immense où nous poussions, jeunes Français émerveillés, nos vélos déjà un peu épuisés par les cimes et l’air alpin, et de ces deux imposantes nefs de pierre se faisant face, deux musées, le Kunsthistorisches Museum (Musée des Beaux-Arts) construits en regard parfaitement symétrique du Naturhistorisches Museum (Musée d’histoire naturelle). Mon compagnon avait voulu visiter le muséum, et je ne gardais donc en mémoire que des images d’art précolombien, de plumes multicolores, de reptiles et de masques africains.

Du reste, je ne savais rien. C’est pourquoi j’étais si impatiente, l’été dernier, de plonger dans l’Histoire et de mettre des images sur tous les fastes impériaux dont je parlais souvent à mes élèves sans les connaître vraiment.

L’accueil de l’Office de tourisme envers une blogueuse française fut d’ailleurs tout simplement fastueux, lui aussi ! Nantie du « Vienne Pass », précieux sésame me permettant de voyager en illimité sur le réseau si bien achalandé, je me vis aussi offrir l’accès à des dégustations prometteuses dans des hauts-lieux de la gastronomie viennoise, tandis que les musées et le festival ImPulsTanz m’invitaient à découvrir collections et manifestations estivales… La légendaire hospitalité autrichienne n’est pas un vain mot, j’en fis la merveilleuse expérience tout au long de mon séjour.

C’est en fait en rentrant de Vienne et en redécouvrant des ruelles pourtant si familières et aimées que je pris douloureusement conscience du manque soudain de toute cette historicité et des grands espaces viennois, et surtout de la sensation oppressante d’étroitesse ressentie dans ma ville rose après cette escapade austro-hongroise… Plonger, au retour d’une ville où tout n’est que « luxe, calme et volupté », dans laquelle de larges boulevards et de grandes artères abritent un air presque alpin et pur, tant la circulation est policée et fluidifiée par la multiplicité des transports en commun, dans le caractère médiéval des venelles toulousaines et dans ma ville bien-aimée que soudain je trouvais non plus rose, mais grise, sale, encombrée, me fit prendre conscience de la magnificence unique de cette ville qui aimante, depuis des siècles, les arts, la musique et le Beau.

L’architecture, poumon séculaire de Vienne, séduit d’emblée le visiteur qui se retrouve soudain en posture de figurant dans quelque film historique, ébloui par la virtuosité de ces palais rencontrés à chaque coin de rue, par tous ces atlantes soutenant à bras le corps des murs aux encorbellements déliés, par les flèches élancées du Stephansdom (la cathédrale Saint-Étienne) et par la coupole et les ors baroques de la Karlskirche, quand il n’est pas éberlué par les facéties d’un Hundertwasser et de sa maison gironde et multicolore…

La ville vous aspire comme un tourbillon coloré, tantôt en suspens dans les couloirs du temps, lorsqu’au détour de quelque toile de musée ou devant quelque statue languissante vous vous retrouvez face au Baiser de Klimt ou en tête à tête avec le regard émouvant de Sissi, tantôt  en phase totale avec la modernité, au gré des scènes virevoltantes ou saccadées du festival ImPulsTanz , des troquets alternatifs et des tags longeant le canal du Danube ou des expositions ultra contemporaines du Mumok, le musée d’art moderne.

J’écris ce texte en surveillant le bac philo, dont l’un des sujets est : « Peut-on être insensible à l’art ? ». À Vienne, c’est tout bonnement impossible, impensable. Car l’art est partout, vous environne, vous englobe, vous caresse, vous dorlote, vous surprend, vous émeut, s’immisce en vous comme un doux poison vous inoculant ad vitam aeternam comme un parfum de Habsbourg…

Même le plus réfractaire des visiteurs finira par arpenter en fiacre sonnant et trébuchant les pavés tapissant la cour de la Hofburg (le Palais impérial) en faisant allégeance à l’imposante statue de Marie-Thérèse avant de s’élancer à l’assaut des petites places ombragées et des mémoires vives : Vienne est comme un livre d’histoire à ciel ouvert dont l’art serait le firmament.

Et la musique, que dire de la musique… L’ancienne capitale austro-hongroise n’a pas usurpé son titre de « capitale européenne de la musique », quand on sait qu’aucun Viennois ne passe une année sans aller qui à l’opéra, qui à l’un des innombrables concerts proposés par une armada de jeunes gens perruqués et poudrés qui, du haut de leur habit bleu roi ou pourpre, arpentent les rues piétonnes aux alentours de la cathédrale ou les abords de la Haus der Musik, (la Maison de la musique, un fabuleux musée interactif)  pour proposer quelque messe, requiem ou symphonie…

Bien entendu, le divin enfant prodige n’est jamais loin, et même si la folie des « Mozart Kugeln », ces délicieuses bouchées (littéralement « boules de Mozart » !) de pâte d’amande et de pistache enrobées de chocolat et de colifichets à l’effigie du Maestro n’égale pas celle de Salzbourg, Wolfgang Amadeus accueille le néophyte du haut du parterre en forme de clef de sol agrémentant sa statue, qui se dresse au cœur du Burggarten.

Au bout des allées d’un autre parc de la ville, très prisé des habitants, le Stadtpark, c’est un autre géant de la musique qui, tout étincelant de dorures et violon fringant au bras, fait valser Vienne et son Danube bleu… Johann Strauss, de ses compositions intemporelles, emblèmes des crinolines tournoyantes, accroît encore le romantisme échevelé de la ville aux valses à mille temps, du célèbre « bal des débutantes » au concert du nouvel an retransmis dans le monde entier.

J’embrassai cette ville avec passion, bercée par les lumières de ces cieux immenses veillant sur ces constructions plus étonnantes les unes que les autres, de l’imposante bibliothèque aux fastes du palais de Schönbrunn, valsant d’un musée à l’autre entre le Museumsquartier, les statues du Belvédère et les larmes du Musée juif, émerveillée par la luxuriance émeraude des parcs émaillant la ville, amusée par la typicité chantante de l’accent viennois, et surtout bouleversée de ma rencontre avec cette « Mitteleuropa« , berceau de tant de plumes dévorées depuis l’adolescence…

Combien de fois avais-je été moi-même veillée par les anges rilkéens, éblouie par les nostalgies d’un Stefan Zweig et emportée par les pages foisonnantes d’un Joseph Roth? Mettre enfin des visages sur tout un pan de ma cosmogonie littéraire fut comme un aboutissement d’un long chemin. De même, ma rencontre avec des toiles mythiques comme celles de Klimt ou de Schiele, imaginées, contemplées virtuellement ou sur papier glacé, et soudain incarnées, a été cathartique…

J’aurai encore besoin de plusieurs textes pour vous parler de ces « viennoiseries » culturelles, artistiques, musicales, gustatives, et je vais vous quitter en aiguisant vos papilles avant une suite prochaine de ce petit récit de voyage… D’abord, pour moi, il y eut une émouvante rencontre avec Gutenberg ! Oui, c’est bien une statue de cet immense pourfendeur de nuits, de par l’onyx de ses encres d’imprimerie qui apportèrent la lumière au monde, qui orne la place où se dresse la vénérable institution culinaire Lugeck où j’ai dégusté mon premier Wiener Schnitzel… Imaginez un instant le fondant d’une viande aussi tendre qu’un Lied de Schubert, qui se découvre après un croquant aussi doré que les ornements du joyau baroque de Schönbrunn… Ce restaurant et ses célèbres escalopes de veau à la viennoise ont tenu toutes leurs promesses, foi de presque végétarienne très difficile en ce qui concerne la viande…

Résultat de recherche d'images pour "Lugeck"
Photo Flickr

Mais pour ressentir le cœur battant de la cité, il faut avant tout déguster une Würstel, comme la nomment les autochtones avec leur inénarrable accent mâtiné de dialecte ! Aussi gâtée qu’une héritière des Habsbourg, j’eus encore une fois la joie d’être invitée dans ce véritable monument national qu’est la « friterie-saucisserie » Bitzinger, au Würstelstand sis juste devant le musée de l’Albertina, où, entre un solide montagnard en culotte de cuir traditionnelle, deux Japonaises et un cadre en costume cravate, je manquai défaillir de plaisir en croquant dans la plus divine « Knack », comme disent les jeunes, de toute mon existence, entourée par les adorables sourires des cuistots, Naim, Sam et Costa, aux origines variées mais à l’âme et au doigté indéniablement viennois pur jus ! Car comme à Berlin, qui revendique haut et fort la recette secrète de la sauce de la « Currywurst », c’est bien, à Vienne, autour des barquettes de saucisses que l’habitant, quand il n’est pas dans l’un des célèbres cafés dont je vous parlerai plus tard, partage, dans un joyeux brassage sociétal, ce plaisir simple et urbain.

Il faudrait enfin évoquer les saveurs exquises des créations du glacier Eis Greissler, découvertes encore une fois grâce à la générosité de mes bienfaiteurs. Et je terminerai ce premier opus mémoriel en remerciant très chaleureusement toute l’équipe de l’office du tourisme, et en particulier Madame Bettina Jamy-Sowasser et Monsieur Florian Wiesinger, qui ont si gracieusement facilité mon séjour dans la capitale austro-hongroise. Et bien entendu Nathalie, qui se reconnaîtra…

Une année presque a passé, à rêver à ce premier voyage et à imaginer le suivant, à retravailler les rencontres et les impressions, les images et les éblouissements de la découverte. Car aller à la rencontre de Vienne, pour une binationale franco-allemande, c’est aussi oser le dépaysement linguistique, historique, géographique. Puisque l’Autriche n’est pas tout à fait le même pays que l’Allemagne, mais pas tout à fait un autre non plus…

 

De Vienne les enfants sont l’art et la musique

La lumière laiteuse envahit la cité,

Des Atlantes alanguis, forces fantastiques…

Ors baroques, clameurs, opéras, menuets :

De Vienne les enfants sont l’art et la musique.

 

Cent Mozart nous accueillent, perruqués et poudrés,

Virevoltant joyeux d’une douce folie.

La légende des siècles, au quartier des musées,

Resplendit en ses toiles comme un ange sourit.

 

Un fiacre dodeline sur le haut des pavés:

Ici chaque touriste devient empereur !

L’Histoire aux tons immenses caracole en palais

 

Quand tant de valses folles y déclinent bonheur.

Les Schnitzel et les Würstel, aux parfums éternels,

Font réponse aux beaux-arts de leurs appâts charnels. 

PS :Je vais aussi, délibérément, éviter les sujets politiques durant ces petits instantanés de voyage… Oui, je le sais, la peste brune a de nouveau ravagé le pays, mais d’une part je ne souhaite pas ici relayer des éléments concernant les dernières élections mais au contraire prendre de la hauteur, et d’autre part je sais qu’à Vienne, justement, la population est encore éclairée et non hostile aux Migrants.

http://www.stadt-wien.at/wien/touristinfo.html

https://www.viennapass.fr/

https://fr.wikipedia.org/wiki/Mozartkugel

http://www.lugeck.com/

https://www.bitzinger-wien.at/

https://www.eis-greissler.at/unsere-laeden/innere-stadt/

NB: crédits  photos Sabine Aussenac et Sylvan Hecht.

 

 

 

 

 

Toujours j’arriverai trop tard…#mai68

Toujours j’arriverai trop tard…

 

Sous le pommier de nos mémoires

 

Sous le pommier de nos mémoires, l’été.

Marelles océanes. Parcourir

passés comme en Santa-Maria,

souvenirs indiens, fièvres et turquoises.

Malgré mille et cent déboires garder

au cœur :

la vie.

 

Je n’ai strictement aucun souvenir de mai 68.

J’ai beau chercher, fouiller, scruter ma mémoire, interroger les photos, mes parents… : rien, nada.

C’est comme si j’étais amnésique.

Pourtant, j’avais sept ans. Et déjà le goût de la mémoire, du récit, des souvenirs… J’ai d’ailleurs, dans les recoins de mes armoires, de nombreux cahiers d’écolière…

Certes, Albi, préfecture du Tarn, lovée entre plaine vauréenne et contreforts du Rouergue, était loin de l’agitation parisienne, et même excentrée par rapport aux liesses toulousaines des enfants des républicains espagnols…

Mais tout de même… Rien. Pas un souvenir de manif, ni d’école fermée, encore moins de plage cachée sous les pavés. Dans ma belle ville rouge, entre rives du Tarn et musée Toulouse-Lautrec, au pied de l’immense nef de briques flamboyantes, la vie somnolait encore, de l’angélus de l’aube à l’angélus du soir…Nous portions des blouses grèges et des nattes serrées, trempions nos plumes dans l’encre violette et ne savions pas ce qu’était un garçon, puisque nous étions une « école de filles », entre rondes enfantines et châtiments corporels, faisant résonner nos « tacs tacs » dans la cour embaumée de tilleuls.

À la maison, le pater familias avait tous les droits. Ma mère partait « aux commissions » avec son filet à provision, chez l’épicier, le boucher, le boulanger, en ces temps d’avant les grandes surfaces. Nous allions à l’école à pied, seuls, malgré « le fou », un voisin exhibitionniste qui tua sa mère à coups de hache par une nuit de pleine lune. Le martinet claquait sur nos mollets dénudés si nous ne nous tenions pas bien à table ; nous vivions dehors, dans les jardins du quartier et dans notre impasse, nous jouions à la marchande, aux gendarmes et aux voleurs, et, parfois, regardions « Zorro » et « Sébastien parmi les hommes », dont je chantais le générique par cœur. Mehdi a été le premier homme de ma vie, avec Jean-Didier, le seul garçon que je connaissais, en fait, un jeune toulousain qui venait en vacances chez sa grand-mère albigeoise, notre voisine.

Elle s’appelait Caramel

Parfois, la nuit. L’effraie hurlait sur la plus haute branche

Dans le jardin du voisin un fou

s’expose à la lune.

D’Albi la rouge je ne sais rien. Plus tard,

la brique  percera les exils.

Elle s’appelait Caramel. Une petite fille ronde, bille de clown,

yeux mappemonde. Ses joues avaient

un goût de sel.

Elle me regardait dans le miroir, me souriait matin et soir.

Je est une autre.

Dans cette vie simple et réglée comme du papier à musique, calquée sur le rythme des saisons et de l’autorité des adultes sur les enfants, absolument non digitale, toute entière vouée à la réalité, il fallait obéir. À la maîtresse, bien entendu, qui avait absolument tous les droits, dont celui de nous tirer les oreilles, de nous faire tendre nos mains jointes afin qu’elle y assène des coups de règle en fer, et même de nous « déculotter », oui, en nous faisant monter sur une chaise au beau milieu de la cour, en pleine récréation…

Nous n’apprenions que par cœur. Tout, absolument tout était à retenir, non seulement les récitations, mais aussi les numéros de départements, la configuration de la France avec ses fleuves et des montagnes, les pétales et les sépales, les dates de l’histoire de France et les folies de Louis le Hutin, les règles de l’accord du participe passé, les tables de multiplication, les leçons de morale, Saint-Louis et son chêne… Assises deux par deux devant nos tables à casier, sanglées dans nos tabliers, il fallait écouter, répondre, travailler sans relâche et arriver en forme aux « compositions trimestrielles », où nous avions à restituer tout ce savoir engrangé…

Mon enfance est née au Mont Gerbier des Joncs

Tilleul de la cour

et encre violette,

mon enfance est

née au Mont Gerbier des Joncs.

Rangs serrés, nattes sages. Non mixité polissonne

d’impitoyables pipelettes.

Bouboule, Hitler, Frida Oum Papa, La grosse : Poil de Carotte,

aide-moi…Je suis La petite Chose.

Saint-Louis sous le chêne veille sur la pipe de papa. Nous sommes toutes

des institutrices de province.

Je me souviens de toutes mes maîtresses, et avec une immense tendresse. Non, je n’ai pas été traumatisée. Non, le fait d’apprendre par cœur n’a pas fait de moi un être froid et dénué de sensibilité, incapable de réfléchir par lui-même. Cela m’a, je pense, donné un cadre d’apprentissage, des habitudes, des facilités. Et bien sûr cela m’a donné l’occasion de me rebeller contre cette rigueur permanente, puisque, forcément, cela a aiguisé aussi mon appétence pour la rêverie, la flânerie. Certes, nous n’avions ni internet, ni portable, mais entre le cadre dictatorial de l’école (qui, malgré la rudesse des demoiselles des écoles, n’était absolument pas dénuée de bienveillance -j’ai sur mon bureau une carte postale écrite en 1966 par ma maîtresse de CP… -) et les longs moments passés dehors, en autonomie, grande était la place laissée à l’imagination…S’il n’était pas interdit d’interdire, je maintiens que l’imagination était déjà très largement au pouvoir…

Car nous avions, évidemment, des livres ! Et quels merveilleux vecteurs d’escapisme que ces passerelles vers l’inconnu, le merveilleux et l’ailleurs…Fidèles compagnons de l’école de la république, ils m’ont tout donné, tout appris. En 1968, je lisais déjà bien, puisque, née en 61,  j’étais entrée à l’école en CP, et je dévorais allègrement les malheurs de Sophie ou les enquêtes de détective d’Alice, plongée tantôt dans la France de l’ancienne noblesse, tantôt dans la vie trépidante d’une jeune américaine, découvrant aussi le Livre de la jungle et le Petit Prince…La télévision avait fait son entrée au salon avec « Nounours », l’année de mes cinq ans, et je rêvais aussi déjà devant Blanche-Neige ou Cendrillon et les dessins animés de Disney…

Andersen, je pense à vous

Andersen, je pense à vous.

Vos contes ont été mes mots du déchiffrage. Aucun naufrage ne résistera

à ces rochers : la lecture alpha et omega, agora des

révoltes.

Je suis la survivante. Sur l’île déserte des réels,

consolatum des idées.

Et puis Suzy sur la glace, mon premier Rouge et Or ; Anna K., l’Idiot, Julien S. ou Scarlett, je vous

ai tant aimés.

Glace sans tain de la lectrice qui s’émerveille des boucles et des ponts ; écrire,

comme on apprend à marcher.

Chaque lettre est un phare.

La musique n’était pas en reste, et mes parents éclairés me faisaient tout écouter. Il parait que je reconnaissais la Pastorale à 3 ans et que je voulais épouser Antoine un peu plus tard, celui qui ne voulait pas se faire couper les cheveux. Je me souviens aussi du rock que ma mère nous faisait danser au son de Bill Haley et de ses comets…

Étions-nous malheureux dans notre famille biparentale classique, entre les étés à la mer et en Allemagne, pays de maman, et l’école, avec cette ritualité apaisante ? Non.

Franchement, non. Certes, nous n’étions pas éparpillés entre des activités « épanouissantes » et des « libertés », des  « droits », certes, nous étions soumis à cette autorité pérenne que constituaient la maîtresse dans l’agora, et les parents dans l’oîkos, avec les gifles parfois balancées par maman si nous étions insolents ou cassions un verre, et les fessées -déjà beaucoup plus rudes- données, le soir, plusieurs heures après la « bêtise », par papa, qui n’y allait pas de main morte, d’ailleurs, nous marbrant l’arrière-train de ces grandes pattes velues… Mais sincèrement, j’ai beau me creuser la cervelle, je ne vois mon enfance d’avant soixante-huit que comme un espace où nous, les enfants, étions rassurés par un cadre immuable et structurant.

En fait, mon tout premier « souvenir » de 68 date de…1972, quand la semaine des quatre jeudis est devenue celle des quatre mercredis…

https://www.la-croix.com/Actualite/France/Quand-le-jeudi-est-devenu-mercredi-_NG_-2004-03-12-588775

Il me semble me souvenir des discussions ayant précédé cet événement, quand ma mère en parlait avec d’autres mamans lors de réunions tupperware…. Mais la terre continua de tourner malgré cette révolution, je gardai ma blouse en passant au collège, un collège de filles, là encore, puisque j’ai « vu » mon premier garçon à l’école simplement bien plus tard, en première, quand mes parents déménagèrent d’Albi à Castres. Bien sûr, peu à peu, la fillette se transformant en adolescente avait remarqué des changements sociétaux : la mode, déjà, métamorphosa peu à peu nos tenues « années soixante » (robes sages, cols claudine, socquettes…) en stylismes plus seventies…À nous les pattes d’ eph, les sabots suédois, les blouses paysannes …

Autour de moi, dans le cadre familial et amical, aucune modification notable ne se fit jour. Nous continuâmes à manger ensemble à midi (je ne dégustai mon premier repas à la cantine qu’au lycée de Castres, à 15 ans…), à aller en vacances en famille à la mer, à notre maison de campagne, en Allemagne …  Des nouvelles libertés induites par la révolution de mai dont le poste nous abreuvait, des naturistes du Cap d’Agde aux communautés du Larzac, des soutiens-gorge jetés au feu à la pilule, aucune n’arriva jusque dans notre petite ville de province, toujours aussi douillettement lovée entre deux méandres du Tarn…

C’est donc dans mon nouveau lycée de Castres, un an avant le bac, dans le lycée « autogéré » de la Borde-Basse, que je fis, enfin, mes premières expériences « révolutionnaires » … À moi, enfin, les AG contre je ne sais plus quelle loi, les premières discussions politiques, les essais de plus en plus audacieux de looks « post soixante-huitards » -ah, les beaux chemisiers de grand-père, les robes indiennes, le patchouli et le santal, les foulards de soie, les premières Birkenstock rapportées d’Allemagne…, qui transformèrent peu à peu la jeune fille rangée en « bab’ » nostalgique d’un temps qu’elle n’avait pas connu… Et, surtout, les lectures éclairantes jusqu’au bout de la nuit, en écoutant Dylan ou Santana, un bâtonnet d’encens au jasmin dodelinant sur son support en forme de lotus… Lire, lire, lire encore, pour comprendre ce qui avait changé dans le monde et que je n’avais pas vu ni su …

Kerouac et sa route, Malraux et ses guerres, Neruda et ses solitudes ; Allen Ginsberg et son regard voilé par les substances hallucinogènes, Simone de Beauvoir et son deuxième sexe, et puis, bien sûr les « nouveaux philosophes » ; le tout en dévorant en parallèle les romans russes, Steinbeck, Stendhal, Balzac, Rimbaud, Baudelaire, Zola, et en écoutant attentivement les protest songs de Dylan, en étant fourrée au cinéma plusieurs soirs par semaine, et au ciné-club du lycée, pour découvrir « Z », la nouvelle vague, Godard, mais aussi en dansant, dans nos premières boums, au son des Bee Gees et de Plastic Bertrand …

Je n’ai pas tellement aimé les « années quatre-vingt » … Je nous trouvais, nous, les jeunes, tellement moins flamboyants que nos aînés… La nostalgie, déjà, me prenait à la gorge, je regrettais à la fois, au début, les fifties, aimantée que j’étais par le rock&roll, la série « Happy days » et par West Side Story, puis, au fil des ans, le début des seventies, totalement imbibée de culture pop révolutionnaire américaine, écoutant les trois albums de Woodstock des heures durant, jouant Neil Youg à la guitare, ne rêvant que de partir vivre en communauté à Big Sur quand, en France, mes pairs dansaient, cheveux coupés courts et en post punkitude, sur Desireless …Une chose était sûre, un phare dans ma vie, une certitude : je ne vivrais jamais comme avait vécu ma mère, soumise au diktat financier d’un époux. Je travaillerais, si possible comme journaliste -je voulais étudier en Californie ou en Allemagne et devenir grand reporter pour la presse écrite… Depuis l’enfance et la photo de Kim courant sous le Napalm, je faisais des listes de ce que j’emporterais dans ma jeep… (NDR : oui, bon, je sais, je suis prof depuis 1984 et n’ai pas le permis. Mais quand même, si on avait plusieurs vies…)

Étudiante et jeune mariée, je fis un vague retour à la terre dans le fin fond de la Montagne Noire, y croisant une famille de vrais « babos » éleveurs de chèvre, un prof de yoga, et rédigeant en parallèle mon mémoire de maîtrise sur les alternatifs allemands… Encore une fois, l’herbe m’apparaissait bien plus verte de l’autre côté du Rhin : il me semblait que les Allemands vivaient réellement cet héritage de leur « Mai Revolution », entre les premiers « squats » de Kreuzberg, les « Atomkraft nein danke ! » et les soubresauts de la Rote Armee Fraktion quand nous, en France, étions rentrés dans le rang…

Les soleils de nos robes indiennes

Ils me reviennent

les soleils de nos robes indiennes.

Liberté m’aimeras-tu ?

Patchouli d’encens,

combattre toutes déveines. Woodstock c’était

tous les matins.

Impostures et compromis :

vieillir ne sera pas

pensable.

Plus tard, bien plus tard, au fil de ma longue carrière d’enseignante, je compris que nous avions peut-être un peu malmené notre propre histoire, nous méprenant souvent au sujet des idées de Mai, qui dérivèrent tant, à mes yeux, qu’un beau jour, j’allais jusqu’à…voter à droite, écœurée par les programmes de plus en plus creux,  par les enseignants de primaire de mes propres enfants, par les difficultés sociétales liées à la permissivité à outrance, au règne absolu des « droits » de l’enfant et de l’élève et à l’éducation anti-autoritaire qui, ayant chassé les maîtres de leur enseignement ex cathedra, leur avait aussi enlevé tout le respect qui leur était pourtant, avant comme après 68, dû…

Je sais, c’est compliqué. La vie est compliquée, mon rapport à l’Histoire est complexe, ma vie de métissages européens est confuse, et ma vision de 68 est floue. Car je suis à la fois dans la nostalgie de ce que je n’ai pas vécu, de ces années ayant précédé 68 -manifs anti guerre du Vietnam , beat generation…-, dans le respect devant certaines idées neuves indispensables qui ont d’ailleurs guidé ma propre vision de l’existence (Dolto, « le bébé est une personne », le féminisme… ), mais aussi dans le désarroi au vu des dérives éducatives ayant engendré, osons le dire, la « chienlit » dans certains lieux de l’éducation nationale devenues zones de non droit…

J’éprouve en tous cas, tout au fond de moi, une immense tendresse pour l’espérance de ce printemps-là, pour ces jeunes gens aux yeux brillants, pour les discours passionnés, pour toutes ces luttes qui m’ont permis somme toute de vivre avec, au cœur, ce « devoir d’insolence », d’être une femme libre, affranchie des conventions, depuis le surnom de « die rote Rosa » que je portais dans les travées du Mirail toujours (déjà) en grève jusqu’à mes petites rebellions de quinqua jamais rentrée réellement dans le rang… Et même si j’ai pu voter à droite, au fond de moi je me sentirai toujours plus proche d’un groupe de jeunes aux cheveux longs jouant de la guitare sur la plage en fumant de l’herbe bleue que d’une tablée de banquiers ventripotents sirotant un whisky…

Tout cet avril qui fut le nôtre

Tituber,

Helen Keller sans volonté.

Kim nue sous le napalm. Se savoir journaliste, mais condamnée

à devenir maîtresse d’école. « Tu feras

hypokhâgne, ma fille ».

Tout cet avril qui fut le nôtre, tous ces printemps

assassinés. Mai s’échappe sans moi, enfance en

pavés. Rater Woodstock, maison bleue

aux grands frères.

Toujours j’arriverai trop tard.

NB:

Ce texte paraîtra dans Reflets du temps fin juin, puisque le magazine a eu la bonne idée de demander à ses rédacteurs « leur mai 68″…

http://www.refletsdutemps.fr/

PS:

Bravo si vous lisez ce texte en pleine Coupe du Monde de foot!!

L’autre côté de moi sur la rive rhénane… #Europe #9mai

La noce, 9 août 1959: à la petite chapelle de Saint-Hippolyte, dans le Tarn.

 

J’ai dix ans.

Je suis dans le jardin de mes grands-parents allemands, à Duisbourg. Plus grand port fluvial d’Europe, cœur de la Rhénanie industrielle, armadas d’usines crachant, en ces années de plomb, des myriades de fumées plus noires les unes que les autres, mais, pour moi, un paradis…

Allemagne, année zéro: Anneliese et Erich, juste après la guerre…

J’adore la grande maison pleine de recoins et de mystères, la cave aménagée où m’attendent chaque été la poupée censée voyager en avion tandis que nous arrivons en voiture-en fait, la même que chez moi, en France !-, la maison de poupées datant de l’enfance de ma mère, avec ses petits personnages démodés, les magnifiques têtes en porcelaine, la finesse des saxes accrochés dans le minuscule salon… J’aime les tapis moelleux, la Eckbank, ce coin salle à manger comportant une table en demi lune et des bancs coffre, les repas allemands, les mille sortes de pain, les charcuteries, les glaces que l’on va déguster chez l’Italien avec mon arrière-grand-mère…

Yvan le terrible, à l’ENSET de Cachan…
Gesche, la petite « Romy »…Jeune fille au pair chez Piem, à Paris…

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Je savoure avec un infini plaisir les trajets dans la quatre cent quatre familiale, les maisons qui changent d’allure, les briquettes rouge sombre remplaçant peu à peu notre brique toulousaine et la pierre, les seaux de chocolat Côte-d’or achetés à Liège, les petites barrières en croisillon de bois, les longues formalités à la Douane- c’est surtout au retour que mon père cachait des appareils Grundig et le Schnaps !

Ma mère, Gesche; à gauche « Oma Wieb », mère de ma grand-mère, assise au fond à droite; à côté d’elle ma tante Elke…
Une « surpat’ dans la cave aménagée de Duisbourg, fifties rugissants…

 

 

 

 

 

 

 

 

J’aime aussi les promenades au bord du Rhin, voir défiler les immenses péniches, entendre ma grand-mère se lever à cinq heures pour inlassablement tenter de balayer sa terrasse toujours et encore noircie de scories avant d’arroser les groseilliers à maquereaux et les centaines de massifs… J’adore cette odeur d’herbe fraîchement coupée qui, le reste de ma vie durant, me rappellera toujours mon grand-père qui tond à la main cette immense pelouse et que j’aide à ramasser le gazon éparpillé… Et nos promenades au Bigger Hof, ce parc abondamment pourvu de jeux pour enfants, regorgeant de chants d’oiseaux et de sentes sauvages, auquel on accède par un magnifique parcours le long d’un champ de blés ondoyants… C’est là tout le paradoxe de ces étés merveilleux, passés dans une immense ville industrielle, mais qui me semblaient azuréens et vastes.

Yvan à Paris…

 

Gesche avant une ‘Radtour’, une randonnée en vélo…C’est ainsi qu’elle avait rencontré Yvan…

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Je parle allemand depuis toujours, puisque ma mère m’a câlinée dans la langue de Goethe tandis que mon père m’élevait dans celle de Molière. Ce bilinguisme affectif, langagier, culturel, me fonde et m’émerveille.

C’est une chance inouïe que de grandir des deux côtés du Rhin…

De gauche à droite « Papu », mon grand-père, Peter, Elke, « Mutti », ma grand-mère que nous appelions tous ainsi, et mes parents; fiançailles…

J’aime les sombres forêts de sapins et les contes de Grimm, mais aussi les lumières de cette région toulousaine où je vis et les grandeurs de cette école de la République dont je suis une excellente élève, éduquée à l’ancienne avec des leçons de morale, les images d’Épinal de Saint-Louis sous son chêne et tous les affluents de la Loire… Ma maman a gardé toutes les superbes traditions allemandes concernant les fêtes, nos Noëls sont sublimes et délicieux, et elle allie cuisine roborative du sud-ouest et pâtisseries d’outre-Rhin pour notre plus grand bonheur, tandis que même Luther et la Sainte Vierge se partagent nos faveurs, puisque ma grand-mère française me lit le Missel des dimanches et ma mère la Bible pour enfants, ce chiasme donnant parfois lieu à quelques explications orageuses…

Bien sûr, il y a les autres. Les enfants ne sont pas toujours tendres avec une petite fille au visage un peu plus rond que la normale, parfois même habillée en Dindl, ce vêtement traditionnel tyrolien, qui vient à l’école avec des goûters au pain noir et qui écrit déjà avec un stylo plume- je serai je pense la première élève tarnaise à avoir abandonné l’encrier…

Les noces européennes…Albert et Marie-Louise, mes grands-parents français; Janine, ma tante, et Jacques, le frère de mon père.

Un jour enfin viendra où l’on m’appellera Hitler et, inquiète, je commencerai à poser des questions…Bientôt, vers onze ans, je lirai le Journal d’Anne Franck et comprendrai que coule en moi le sang des bourreaux, avant de me jurer qu’un jour, j’accomplirai un travail de mémoire, flirtant longtemps avec un philosémitisme culpabilisateur et avec les méandres du passé. Mon grand-père adoré, rentré moribond de la campagne de Russie, me fera lire Exodus , de Léon Uris, et je possède aujourd’hui, trésor de mémoire, les longues et émouvantes lettres qu’il envoyait depuis l’Ukraine, où il a sans doute fait partie du conglomérat de l’horreur, lui-même bourreau et victime de l’Histoire… Il écrivait à ma courageuse grand-mère, qui tentait de survivre sous les bombes avec quatre enfants, dont le petit Klaus qui mourra d’un cancer du rein juste à la fin de la guerre, tandis que ma maman me parle encore des avions qui la terrorisaient et des épluchures de pommes de terre ramassées dans les fossés…

Erich et Anneliese, lors d’un voyage dans les Alpes…

Cet été là, je suis donc une fois de plus immergée dans mon paradis germanique, me gavant de saucisses fumées et de dessins animés en allemand, et je me suis cachée dans la petite cabane de jardin, abritant des hordes de nains de jardin à repeindre et les lampions de la Saint-Martin. J’ai pris dans l’immense bibliothèque Le livre de la jungle en allemand, richement illustré, et je compte en regarder les images. Dehors, l’été continental a déployé son immense ciel bleu, certes jamais aussi limpide et étouffant que nos cieux méridionaux, mais propice aux rêves des petites filles binationales… Le Brunnen, la fontaine où clapote un jet d’eau, n’attend plus qu’un crapaud qui se transformerait en prince pour me faire chevaucher le long du Rhin et rejoindre la Lorelei. Je m’apprête à rêver aux Indes flamboyantes d’un anglais nostalgique…

Mes deux grands-pères: Albert, le résistant; Erich, soldat de la Wehrmacht.
Ils construisent ensemble la maison de campagne de mes parents, dans le Tarn…
Papu et Papi, et la plaque « DU »: Duisbourg…

Je jette un coup d’œil distrait à la première page du livre et, soudain, les mots se font sens. Comme par magie, les lettres s’assemblent et j’en saisis parfaitement la portée. Moi, la lectrice passionnée depuis mon premier Susy sur la glace, moi qui ruine ma grand-mère française en Alice et Club des cinq , qui commence aussi déjà à lire les Pearl Buck et autres Troyat et Bazin, je me rends compte, en une infime fraction de seconde, que je LIS l’allemand, que non seulement je le parle, mais que je suis à présent capable de comprendre l’écrit, malgré les différences d’orthographe, les trémas et autres SZ bizarroïdes…

Un monde s’ouvre à moi, un abîme, une vie.

C’est à ce moment précis de mon existence que je deviens véritablement bilingue, que je me sens tributaire d’une infinie richesse, de cette double perspective qui, dès lors, ne me quittera plus jamais, même lors de mes échecs répétés à l’agrégation d’allemand… Lire de l’allemand, lire en allemand, c’est aussi cette assurance définitive que l’on est vraiment capable de comprendre l’autre, son alter ego de l’outre-Rhin, que l’on est un miroir, que l’on se fait presque voyant. Nul besoin de traduction, la langue étrangère est acquise, est assise, et c’est bien cette richesse là qu’il faudrait faire partager, très vite, très tôt, à tous les enfants du monde.

Parler une autre langue, c’est déjà aimer l’autre.

Oma, la mère d’Erich: mon arrière-grand-mère allemande, Sophie.

Je ne sais pas encore, en ce petit matin, qui sont Novalis, Heine ou Nietzsche. Mais je devine que cette indépendance d’esprit me permettra, pour toujours, d’avoir une nouvelle liberté, et c’est aussi avec un immense appétit que je découvrirai bientôt la langue anglaise, puis le latin, l’italien… Car l’amour appelle l’amour. Lire en allemand m’aidera à écouter Mozart, à aimer Klimt, mais aussi à lire les auteurs russes ou les Haïkus. Cette matinée a été mon Ode à la joie.

Cet été là, je devins une enfant de l’Europe.

Janine, Marie-Louise, Gesche et la petite Sabine sur la terrasse de la maison de Saint-Hippolyte …

**

Toute l’histoire de mes parents:

Lorelei et Marianne, j’écris vos noms: Duisbourg, le 18 juillet 1958

Limoges mes croissants

Limoges mes croissants.

La quatre-cent-quatre de papa, et presque la Belgique. Chocolat Côte d’Or en apnée frontalière.

Les gouttes se chevauchent sur la vitre embrumée.

Les briques se font brunes, Ulrike ma poupée a pris l’avion.

Au réveil, je suis au bled : mon métissage à moi a la couleur du Rhin.

***

L’autre côté de moi

 

L’autre côté de moi sur la rive rhénane. Mes étés ont aussi des couleurs de houblon.

Immensité d’un ciel changeant, exotique rhubarbe. Mon Allemagne, le Brunnen du grand parc, pain noir du bonheur.

Plus tard, les charniers.

Il me tend « Exodus » et mille étoiles jaunes. L’homme de ma vie fait de moi la diseuse.

Lettres du front de l’est de mon grand-père, et l’odeur de gazon coupé.

Mon Allemagne, entre chevreuils et cendres.

***

Petite nixe sage

 

Cabane du jardinier. Petite nixe sage, je regarde

les images.

Les lettres prennent sens. La langue de Goethe, bercée à mon cœur, pouvoir soudain la lire.

Allégresse innommable du bilinguisme. L’Autre est en vous. Je est les Autres.

Cet été là mon Hymne à la joie.

Résultat de recherche d'images pour "Journée de l'Europe2018"

 

21 mesures pour réconcilier les élèves français avec l’apprentissage de l’allemand

21 mesures pour réconcilier les élèves français avec l’apprentissage de l’allemand -petit texte écrit d’après les 21 mesures de Cédric Villani autour des mathématiques

 

« Sehnsucht », de Heinrich Vogeler
  • 1 Il conviendrait avant tout de mettre en place la liberté d’enseignement des langues vivantes dès l’école maternelle, réellement, pas simplement sur le papier (et ne pas favoriser les langues régionales et/ou les langues maternelles des enfants issus de l’immigration au détriment de l’enseignement de l’allemand, de l’italien, du russe…) : Toutes les langues devraient être mises sur un pied d’égalité, chaque enfant devrait pouvoir apprendre l’arabe, l’italien, l’allemand, le bulgare, l’occitan…. Dans chaque ville et village de France, chaque école se devrait d’accueillir les enfants au son des langues du monde. Sus à l’hégémonie de l’anglais, à la frilosité culturelle, et vive l’Europe !

 

  • 2 Il faudrait ensuite permettre un continuum d’apprentissages de l’allemand dans le même sens, et permettre ainsi à l’élève ayant commencé une initiation à l’allemand en maternelle de continuer l’apprentissage de cette langue au primaire, puis au collège. Un élève changeant de région devrait pouvoir continuer à apprendre la et les langues choisies.

 

  • 3 Enfin, il faudrait remiser le système des « bilangues » aux oubliettes et par extension ce fameux « primat de l’anglais », avec une LV1 « anglais » obligatoire et permettre un large choix de langues dès la sixième, comme c’était le cas il y a une vingtaine d’années encore.

 

  • 4 Élargir par extension cet apprentissage à toutes les régions et à tous les niveaux coulerait de source : car c’est justement AUSSI dans les filières professionnelles que les élèves auraient intérêt à apprendre l’allemand, au vu de toutes les possibilités de stages et/ou d’emplois offertes non seulement outre-Rhin, mais aussi en Suisse…

 

  • 5 Afin de favoriser ces apprentissages, il conviendrait de permettre dans toutes les académies l’enseignement de l’allemand en maternelle et en primaire par les enseignants du second degré, et ne pas réduire cette fonction à la pratique des professeurs des écoles qui, de façon pyramidale, n’ont eux-mêmes souvent pas bénéficié de l’apprentissage de l’allemand et ne sont donc pas aptes à l’enseigner. Ce n’est que par ce biais qu’une telle réforme pourrait progressivement gagner l’ensemble des écoles, collèges et lycées de la République ; c’est déjà le cas dans certaines académies dans lesquelles, justement l’allemand se porte mieux d’ailleurs…

 

  • 6 En parallèle, il faudrait oser mettre en place une véritable campagne de communication nationale au sujet de l’apprentissage de l’allemand, campagne de publicité qui allierait les savoir-faire de l’éducation nationale et les supports logistiques des communautés territoriales et locales et qui pourrait s’appuyer sur des fonds d’investissement du privé, puisque nombre entreprises déjà partenaires du franco-allemand -AIRBUS, SIEMENS…- et engagées dans le fait européen auraient tout à gagner en s’associant à ce projet.

 

  • 7 Cette campagne de communication viserait aussi à restaurer une image « positive » de notre voisin allemand aux yeux du public ; car l’Allemagne est encore trop souvent vilipendée par certains extrémismes politiques – cf le pamphlet de Jean-Luc Mélenchon, « Le hareng de Bismarck », sous-titré « Le poison allemand » …- tout en demeurant terra incognita au niveau touristique, le tout mâtiné parfois de vagues relents revanchards, quand ce n’est pas « Angie » qui traitée de « Grosse Bertha »… Des affichages sur les panneaux publicitaires municipaux -abris bus, etc.- et des encarts dans la presse locale pourraient impacter favorablement les familles.

 

  • 8 Ainsi, tout comme l’Espagne qui s’affiche partout au niveau publicitaire comme « la » destination tourisme, l’Allemagne, mais aussi l’Autriche et la Suisse pourraient devenir des destinations touristiques prisées, et non pas de vagues entités qui, sur une carte de l’Europe, ne font rêver que les Migrants… Combien de Français ont-ils déjà passé un mois de vacances sur une île de la Baltique ou dans un village du Tyrol ? L’Allemagne, qui recèle pourtant des joyaux architecturaux, géographiques et culturels innombrables, demeure, aux yeux du Français lambda, aussi mystérieuse que la Papouasie… Nous aurions donc besoin de partenariats avec des offices de tourismes, de brochures traduites, de guides, de croisières, de circuits, bref, cet engouement pour l’outre-Rhin et Danube irait de pair avec un foisonnement économique qui ferait aussi le bonheur des filières touristiques (BTS tourisme et hôtellerie…)

 

  • 9 Justement, il serait temps aussi de renouer avec les partenariats, jumelages, échanges qui faisaient florès dans les années soixante et quatre-vingt et qui se sont étiolés au fil des ans… Toulouse, ma merveilleuse ville rose, n’est même pas jumelée avec une ville allemande ! Toulouse, capitale d’Airbus, fleuron du partenariat franco-allemand, vous avez bien lu, n’est PAS jumelée à une ville outre-rhénane… Et c’est la même chose au niveau des établissements scolaires qui, suite à la précarisation de notre fonction enseignante et à la multiplication des « BMP » – Blocs de Moyens Provisoires, entendez quelques heures sauvées face aux langues régionales et/ou émergentes… -depuis la disparition des bilangues et surtout depuis la nomadisation des enseignants titulaires devenus « TZR » (entendez Titulaires sur Zone de Remplacement et changeant chaque année de crèmerie), ne sont tout simplement plus en mesure de faire perdurer des échanges qui pourtant avaient fait le bonheur de générations d’élèves…

Car les échanges sont le sel de nos apprentissages, la mise en œuvre ultime de nos enseignements, la prise en main de la langue au niveau du quotidien, ils sont aux langues ce que le boulier est aux apprenants en mathématiques : on y devient synesthète, au-delà de l’intra-muros de l’école.

Heureusement, les assistants de langue sont là, souvent, pour pallier le manque d’interactivité réelle avec le pays partenaire. Il faudrait doubler, voire tripler leur nombre, afin que chaque collège et lycée de l’hexagone puisse bénéficier de cet encadrement vivifiant et concret.

 

  • 10 En effet, que vaut l’apprentissage d’une langue qui devient presque une langue morte si elle n’est parlée que dans le cadre scolaire et jamais in situ ? De la même façon que chaque élève devrait pouvoir chaque année partir quelques jours dans le pays des langues qu’il apprend, il faudrait aussi que cesse l’hégémonie culturelle de l’anglais dans les médias, la presse, dans le paysage audiovisuel hexagonal….

À quand la diffusion de chansons allemandes sur les radios françaises, à quand des émissions de variété – Nagui, si tu me lis… – où seraient invités aussi des chanteurs et des groupes allemands -et autrichiens… Car non, la variété allemande ne se résume pas à Camillo avec son « Sag warum » et aux marches militaires, et/ou aux chants traditionnels en culotte de cuir… Il y a eu de grands chansonniers que très peu d’élèves connaissent, mais il y a aussi des dizaines de groupes de rap, rock, indé, blues, soul, jazz, il y a de la vériétoche, des stars…Pourquoi cette omerta envers la culture musicale de nos voisins qui contribue grandement à la méconnaissance de l’Autre… ? À Toulouse, le festival « Rio Loco », qui invite chaque année des musiciens de différentes parties du globe, variant les tendances planétaires, pourrait par exemple ouvrir, une année, sa scène aux artistes allemands, autrichiens, suisses…

 

  • 11 À quand aussi une majorité de films que l’on pourrait voir sur toutes les chaînes, pas seulement sur ARTE, en VO ? Car les oreilles de nos petits élèves français, contrairement à celles de nos voisins des pays nordiques, ne sont absolument pas éduquées dans la langue de l’Autre… C’est très tôt que se forme l’habitude de l’écoute des langues étrangères, des sonorités nouvelles, et ce serait superbe si le PAF pouvait enfin s’ouvrir à ces différences…

Il serait bon aussi que nos programmes scolaires intègrent davantage le cinéma et la télévision allemande à leurs lignes directrices… Je me souviens de mon père qui, sans avoir jamais appris un seul mot de la langue de Goethe à l’école, se targuait d’avoir progressé à la vitesse de l’éclair par la seule écoute de la télévision regardée chez ses beaux-parents, à Duisbourg… Certes, dans nos cours, nous évoquons bien Wim Wenders par ci et Fatih Akin par-là, mais ce serait tellement bien d’avoir un réel accès à leurs œuvres via des sites dédiés… De même que nous pourrions utiliser bien davantage, via les nouvelles technologies, des émissions de télévision qui seraient aptes à faire progresser très rapidement les élèves !

À propos des TICE, il est dommage que si peu d’enseignants soient formés à toutes les innovations qui pourraient faire de nos cours de réels cyberespaces connectés… Il y a encore énormément de frilosités et de méconnaissances des nouvelles technologies, alors qu’elles sont bien entendu une aide précieuse. Lors d’un récent sondage que j’ai réalisé au sujet de l’ENT, il s’avère par exemple que nombre de collèges ne savent pas qu’une fonction « blog » est opérante sur notre espace de travail.

 

  • 12 Renouer avec un apprentissage de l’allemand passerait aussi par une réappropriation de la culture germanophone dans son ensemble… Pourquoi nos programmes hexagonaux sont-ils si poreux en ce qui concerne la littérature étrangère ? Apprendre les langues « étrangères » devrait aussi passer par le « culturel », par un maillage éducatif qui, très tôt, permettrait aux élèves du primaire de découvrir de petits poèmes d’auteurs allemand, aux élèves du collège de visiter des musées allemands, aux élèves du lycée de lire aussi du Rilke, du Thomas Mann, et pas simplement le contenu « factuel » des manuels d’apprentissage qui, s’ils permettent un apprentissage actanciel et actionnel et la mise en œuvre d’automatismes linguistiques, ne plongent pas assez les apprenants au cœur de la culture du pays partenaire. Ainsi, il est très rarement proposé l’option « littérature étrangère en langue étrangère » en allemand en filière L…

 

  • 13 C’est vrai, l’apprentissage des langues étrangères a réellement progressé… J’ai assisté récemment à une passionnante journée académique qui nous a proposé d’enseigner « la grammaire autrement ». Nous sommes si loin des listes de vocabulaire et des tableaux de déclinaison qui, une fois ingurgités, demeureraient lettre morte et produisaient l’inverse de l’effet escompté, à savoir des Français incapables de « pratiquer » la langue étrangère apprise à l’école… Cependant, en plus de 33 ans de service au sein de l’éducation nationale, j’ai vu passer mille et une réformes et j’ai « tout connu », depuis la période où l’on n’avait « pas le droit de faire écrire les élèves avant la Toussaint » -sic- au primat de l’écrit, et j’ai toujours habilement contourné les instructions officielles, faisant par exemple faire des « fichiers oraux » avant l’heure sur des cassettes que j’écoutais sur mon magnéto en faisant mon repassage, ou faisant lire un livre d’un auteur allemand -en français, mais en rédigeant ensuite un résumé-commentaire en allemand- dès le collège, pour que les élèves fassent connaissance avec la littérature allemande… Je pense que chaque professeur développe au fil de sa carrière des stratégies d’apprentissage qui lui sont propres et qui visent à « faire réussir ses élèves », et que de nos jours, grâce aux nouvelles technologies, plus aucun cours de langue ne peut passer pour « ennuyeux » ou « poussiéreux ». Il faut faire savoir cela aux parents, le leur marteler via des réunions d’information dès la maternelle, leur dire que « l’allemand, ce n’est pas difficile », qu’au contraire son enseignement est recommandé par les orthophonistes pour les élèves en difficulté (car c’est une langue « à tiroirs », logique…), bref, il faut dédiaboliser la langue qui, souvent encore, a mauvaise presse.

 

  • 14 Justement, et si la télévision arrêtait ENFIN de diffuser « La grande vadrouille » tous les quatre matins ? Car nous sommes bien au cœur du « paradoxe français », celui fait de notre pays à la fois le cancre en queue d’étude PISA et le fleuron des élites des « grandes écoles » et de l’obtention des Nobels… Ce même paradoxe fait que les médias continuent de nous abreuver avec des films réduisant les Allemands à de sombres abrutis décérébrés éructant en uniforme nazi alors même que malgré l’enseignement de la Shoah nombre d’élèves demeurent incapables de comprendre l’ampleur des génocides commis par le troisième Reich… Il faudrait à la fois réfléchir à cet ancrage historique du devoir de mémoire et à la vision d’une « nouvelle Allemagne » qui, justement, a su transcender son passé, par exemple en accueillant à bras ouverts des millions de Migrants. Il y a quelques jours encore des élèves de lycée n’ont su me dire à quoi correspondait le mot « Buche », cela ne leur évoquait rien, même associé au mot « Wald », (nous étions en pleine séquence « mythes et héros » sur la forêt allemande), jusqu’à ce qu’un élève, après que j’eus prononcé à la française le terme « Buchenwald » ne se souvienne d’un « truc nazi », sic… En première… Je rêverais d’un nouvel équilibre en ce sens : accomplir nos obligations de transmissions mémorielles tout en réhabilitant un engouement pour l’Allemagne d’aujourd’hui, tolérante, ouverte, engagée, humaine.

 

  • 15 Il faudrait aussi former TOUS les écoliers au fait européen, et ne pas réserver cette matière à une vague option destinée à quelques lycéens… Car c’est dès l’école primaire que devrait s’accomplir la certitude que notre Europe, loin d’être une entité impalpable, se doit d’être soutenue, connue de tous les citoyens, parcourue par un esprit de solidarité qui, forcément, passe aussi par la connaissance des langues de l’Autre. Et qui mieux que le « couple franco-allemand » pourra porter loin ce flambeau européen ?

 

  • 16 Ainsi, il faudrait que la « semaine de l’Europe » devienne enfin un événement visible, et pas seulement une action axée vers les milieux éducatifs et politiques. À quand une semaine de l’Europe maillant tous les territoires, intégrant par exemple l’associatif, les domaines médicaux, juridiques, commerciaux ? Pourquoi ne pas imaginer des partenariats en ce sens ?

 

  • 17 De même, la fameuse « semaine franco-allemande » demeure trop souvent un domaine réservé, se lovant par conséquent dans l’intra-muros du giron de l’EN… Tous les acteurs du système éducatif, su MEN aux établissements, se démènent pour célébrer l’anniversaire du Traité de l’Élysée, mais souvent les actions, pourtant superbes, restent cantonnées aux établissement, et c’est un peu « les franco-allemands parlent aux franco-allemands » : l’impact est minime. Cette semaine se devrait d’être réellement médiatisée et portée sur le devant de la scène.

 

  • 18 D’ailleurs, pourquoi toujours réduire l’enseignement de l’allemand à ce partenariat franco-allemand ? Les autres pays de langue allemande gagneraient aussi à être davantage mis en lumière dans les programmes, du collège au supérieur… J’ai cette année construit ma séquence « Mythes et héros » autour de l’Autriche, et il y aurait mille et une façons d’intégrer la Suisse, l’Autriche, et pourquoi pas la région germanophone de la Belgique dans des programmes d’échanges ou dans les manuels scolaires.

 

  • 19 Bien entendu, afin que l’enseignement des langues vivantes soit profitable, il faut aussi se donner les moyens de la réussite… Et franchement, avec deux heures par semaine en première et en terminale et avec si peu d’heures dès le collège, c’est tout simplement une gageure que de vouloir espérer que nos élèves atteignent un jour le niveau attendu par PISA ou simplement la réelle capacité de s’exprimer, oralement et à l’écrit, dans une langue étrangère. Cessons de nous voiler la face : ce n’est pas en mettant chaque année nos exigences au rabais (j’ai failli pleurer en corrigeant le bac blanc cette année, tant les items linguistiques étaient négligés au profit de la « compréhension » … ) que nos élèves, avec des heures de cours qui se réduisent comme peau de chagrin, parleront allemand, anglais ou arabe correctement !

 

  • 20 Il importe donc de revoir les dotations horaires à la hausse, et urgemment, afin que nous puissions enfin consacrer le temps nécessaire à la transmission. Et il serait intelligent, je trouve, de revenir, en langues aussi, aux fondamentaux prônés par Monsieur le Ministre de l’éducation en primaire… Et ces fondamentaux passeraient sans doute par une révision de nos exigences, car franchement, là, on lâche après le baccalauréat des élèves qui, souvent, se contentent d’un bagage minimum… Peut-être faudrait-il aussi réhabiliter la traduction… Oh, je ne demande pas que nous traduisions tous nos textes, mais enfin, il faut savoir raison garder et demeurer cohérents : La traduction est un exercice qui sera demandé dans la majorité des concours que nos étudiants passeront après le baccalauréat. La traduction est aussi un art, un moyen de transmission merveilleux, permettant à des milliards d’êtres humains de lire les ouvrages de l’Autre, de voir des films des autres cultures… Par quel miracle est-elle …interdite en cours de langue ?!

 

  • 21 Apprendre à parler allemand ne peut se résumer à savoir commander un coca à l’aéroport de Berlin, à pouvoir lire un extrait de Die Zeit ou à passer la « certification » pour déterminer si l’on a le niveau A2 ou B1. Non, apprendre une langue, c’est plonger vers l’Autre, se colleter avec son altérité qui fait aussi notre richesse, et c’est bien au travers de l’art, de toutes ces dimensions artistiques, culturelles et patrimoniales que l’élève se sentira apte à comprendre la langue du pays partenaire. J’espère ainsi que le rapport « Comment rénover l’enseignement des langues vivantes en France ? », dont seront en charge Madame l’Inspectrice Générale Chantal Manes Bonnisseau et Monsieur Alex Taylor nous ouvrira de vastes perspectives de réussite au service de nos apprenants. Certes, ce sont deux anglicistes qui ont été choisis pour mener à bien cette mission, mais je ne doute pas de leur objectivité.

 

Je précise que j’ai rédigé ces mesures il y a quelques semaines, après la sortie du rapport de Cédric Villani dans la presse, et que je ne comptais pas les publier sur mon blog avant la fin de l’année scolaire, afin de ne pas interférer dans une décision très attendue, mais que je profite de la nomination des responsables du rapport pour publier ce petit article, comme cela m’a été demandé par de nombreux collègues après une intervention sur un réseau social.

Participation au Printemps des Poètes d’un élève de collège
Exposé fait par un élève de seconde
Exposé d’un élève de première

« Je jette un coup d’œil distrait à la première page du livre et, soudain, les mots se font sens. Comme par magie, les lettres s’assemblent et j’en saisis parfaitement la portée. Moi, la lectrice passionnée depuis mon premier « Susy sur la glace », moi qui ruine ma grand-mère française en « Alice » et « Club des cinq », qui commence aussi déjà à lire les Pearl Buck et autres Troyat et Bazin, je me rends compte, en une infime fraction de seconde, que je LIS l’allemand, que non seulement je le parle, mais que je suis à présent capable de comprendre l’écrit, malgré les différences d’orthographe, les trémas et autres « SZ » bizarroïdes…

Un monde s’ouvre à moi, un abîme, une vie. C’est à ce moment précis de mon existence que je deviens véritablement bilingue, que je me sens tributaire d’une infinie richesse, de cette double perspective qui, dès lors, ne me quittera plus jamais, même lors de mes échecs répétés à l’agrégation d’allemand…Lire de l’allemand, lire en allemand, c’est aussi cette assurance définitive que l’on est vraiment capable de comprendre l’autre, son alter ego de l’outre-Rhin, que l’on est un miroir, que l’on se fait presque voyant. Nul besoin de « traduction », la langue étrangère est acquise, est assise, et c’est bien cette richesse là qu’il faudrait faire partager, très vite, très tôt, à tous les enfants du monde. Parler une autre langue, c’est déjà aimer l’autre.

Je ne sais pas encore, en ce petit matin, qui sont Novalis, Heine ou Nietzsche. Mais je devine que cette indépendance d’esprit me permettra, pour toujours, d’avoir une nouvelle liberté, et c’est aussi avec un immense appétit que je découvrirai bientôt la langue anglaise, puis le latin, l’italien…Car l’amour appelle l’amour. Lire en allemand m’aidera à écouter Mozart, à aimer Klimt, mais aussi à lire les auteurs russes ou les Haïkus. Cette matinée a été mon ode à la joie. Cet été là, je devins une enfant de l’Europe. »

 http://plus.lefigaro.fr/note/le-jour-ou-jai-su-lire-en-allemand-20100310-151834

** Quelques textes au service de l’enseignement de l’allemand ici:

http://www.sabine-aussenac.com 

https://www.huffingtonpost.fr/sabine-aussenac/professeur-allemand-la-grande-vadrouille-des_b_1252919.html

** Poésie allemande:

http://sabine-aussenac-dichtung.blogspot.fr/2015/04/komm-lass-uns-nach-worpswede-wandern.html

http://lallemagnetoutunpoeme.blogspot.fr/

** Textes autour de l’Allemagne et du franco-allemand:

Ich bin eine Berlinerin!

http://sabineaussenac.blog.lemonde.fr/2018/03/01/duisbourg-ma-jolie-ville-en-barque-sur-le-rhin/

http://raconterletravail.fr/recits/une-enfance-franco-allemande/#.WuTS4qSFPIV

http://sabineaussenac.blog.lemonde.fr/2014/07/20/nos-voisins-ces-inconnus-la-famille-klemm/

Lorelei et Marianne, j’écris vos noms: Duisbourg, le 18 juillet 1958

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Duisbourg ma jolie ville en barque sur le Rhin…

Duisbourg ma jolie ville en barque sur le Rhin…

Comme je descendais des Fleuves impassibles, Je ne me sentis plus guidé par les haleurs…Rimbaud. /Photo Sabine Aussenac

« Le mai le joli mai en barque sur le Rhin… »

Vers le Paradis /Photo Sabine Aussenac

Elle tourne, la « Nana » de Niki de Saint-Phalle, inlassablement, au-dessus de sa fontaine, au centre de la plus grande rue piétonne de Duisbourg, la Königsstraße, observant de ses rondeurs bariolées la grande échelle dorée du centre commercial « Forum » s’élevant bien loin de ce temple de la consommation, contrastant presque brutalement avec les grisailles du temps rhénan et avec les suies recouvrant encore souvent la brique de cette grande ville industrielle que bien peu de Français connaissent… Le grand oiseau, dénommé Lifesaver est devenu au fil des ans l’attraction majeure d’une « promenade des fontaines » cheminant à travers la ville (« Die Brunnenmaile »), éclipsant presque de façon emblématique l’aigle du véritable blason de la ville…

Une « Nana  » dans la Ruhr

https://www.derwesten.de/staedte/duisburg/der-lifesaver-ist-duisburgs-bunter-wappenvogel-id7612041.html

Bien sûr, on se souvient du commissaire Schimanski qui avait fait les belles heures de la Cinq, héros récurrent de la célèbre série « Tatort » ; plus récemment, de cette « Love Parade » de sinistre mémoire, avec ces jeunes vies fauchées par la foule ; et ceux qui ont connu ce temps que les moins de vingt ans ne peuvent pas connaître avaient sans doute appris que Duisbourg était le plus grand port fluvial d’Europe (devenu aujourd’hui le premier port intérieur mondial) … Mais sans jamais, je suppose, avoir l’idée de partir en vacances ou en week-end pour visiter cette capitale de la sidérurgie plus réputée pour ses hauts-fourneaux que pour ses monuments ou sa gastronomie…

L’Histoire en marche /Photo Sabine Aussenac

Cependant, gageons que nous ferons mentir les paroles de cette chanson parodique en appréhendant au fil du Rhin l’âme de cette superbe cité…

„Ja, dat is Duisburg – hier will einfach keiner hin dat is Duisburg – und dat macht auch keinen Sinn, Du musst schon hier geboren sein, um dat zu ertragen, allen Zugezogenen schlägt Duisburg auf’n Magen…“

(Oui, c’est Duisbourg – personne ne veut y aller, et cela n’a aucun sens… Tu dois être né ici pour pouvoir le supporter… Toutes les personnes qui vont y habiter sont prises de nausées…)

Vue du cœur de ville

Car Duisbourg l’industrieuse, Duisbourg l’industrielle, Duisbourg, cœur de la mégalopole Rhin-Ruhr, jouxtant presque sa voisine plus policée et bien plus achalandée Düsseldorf, est en passe de devenir un nouveau Berlin, avec ses nouveaux quartiers branchés, ses scènes culturelles innovantes, ses musées à l’incroyable richesse et surtout avec la transition écologique de qualité qu’elle a su proposer, malgré la crise.

Lumières rhénanes au Musée Lehmbruck /Photo Sabine Aussenac

Bien sûr, les pisse-vinaigre vous rétorqueront d’un ton grinçant que la qualité de la vie ne fait pas tout, que certains projets architecturaux sont restés en friche, que les écoles peinent à recruter des enseignants, que les rues sont peuplées de personnes issues de la diversité (vous comprendrez que j’édulcore la façon qu’ont les contempteurs de migrants et de personnes des classes sociales défavorisées de dépeindre leurs peurs de l’Autre…) et de détenteurs du fameux « Hartz IV », l’aide sociale dispensée d’une main de fer par Angela… Mais les habitants eux-mêmes, soutenus par le fringant club de foot de la ville, s’engagent pour faire mentir les frileux…

C’est que Duisbourg, justement, grouille de vie, d’énergie, de beautés naturelles enfin redécouvertes, de tendances, et, bien sûr, de projets. Et si son avenir s’y dessine enfin de façon apaisée et joyeuse, son passé mérite, lui aussi, que l’on s’y attarde un instant. Car cette cité à la modernité flamboyante fut aussi traversée par les légions romaines et les Vikings avant de devenir, belle confluence entre Rhin et Ruhr, déjà convoitée en raison de sa situation stratégique, résidence seigneuriale, abritant même un synode impérial en 929, tandis que divers ordres religieux y implantaient couvents et hospices. Certes, les vestiges du passé y sont moins apparents qu’à Cologne ou à Trèves, mais il suffit de longer les remparts disséminés comme galets de mémoire, de la « Tour de Coblence » à la Place de Calais, sans oublier les latrines d’un couvent, extraordinairement bien conservées,  pour imaginer sans peine la vie buissonnante des marchands et des marins qui firent de ce port un lieu d’échange si important que l’empereur Barberousse en fit en 1173 le théâtre de deux foires pour les commerçants flamands spécialisés dans les étoffes.

Duisbourg fortifiée./Photo Sabine Aussenac

Il faut savoir oublier un peu le passé récent, tellement omniprésent au vu de l’histoire industrielle des deux derniers siècles, pour replonger dans l’histoire d’une ville où a aussi vécu Gerardus Mercator, ce grand mathématicien, géographe et cartographe, inventeur de la cartographie éponyme, puisqu’il avait accepté une chaire de cosmographie à Duisbourg : sa « projection Mercator » s’est ensuite imposée comme « le » planisphère standard dans le monde entier, de par sa précision, ses dix-huit « feuilles » permettant aux navigateurs une description in situ des contours de la terre… Quelle émotion, lorsque l’on visite le « Kultur- und Stadthistorisches Museum », de pénétrer au cœur de la « salle du trésor » et de toucher du regard l’âme de ce monde où les grandes découvertes battaient l’amble de la modernité à venir.

Le globe de Mercator

http://mercator-museum.net/mercator

Niché devant l’un des pans des remparts, le musée fait de chaque visiteur un voyageur du temps, permettant de passer en quelques encablures des anciens greniers à céréales aux aciéries, sans oublier les murmures des familles juives que nous rappelle aussi le très émouvant centre communautaire juif tout proche, ni les balbutiements de la démocratie renaissante… Car il suffit de se promener dans le « Jardin du Souvenir », qui s’étend non loin des quais, pour percevoir le souffle de l’Histoire qui entoure ce joyau architectural en forme d’étoile de David…

Stolperstein, Duisbourg

http://www.innenhafen-portal.de/standort/juedisches-gemeindezentrum.html

Regains au Jardin des mémoires…

http://www.innenhafen-portal.de/standort/garten-der-erinnerung.html

Un autre parc, tout aussi fascinant, accueille le flâneur : le parc Emmanuel Kant, antre du Musée Lehmbruck, non loin duquel se dresse l’imposant musée DKM, temple de 5000 ans de traces civilisationnelles bigarrées et d’impressionnantes collections d’art moderne.

https://www.vogt-la.com/en/project/kant-park-duisburg

Cet écrin de verdure offre un havre de paix au beau milieu de l’agitation du quartier de Dell : en perpétuelle mutation depuis la transformation, en 1925, du parc privé d’un commerçant prospère, Theodor Böninger Jr, en un immense jardin public, en passant par l’ouverture, en 1964, de l’un des plus importants musées dédiés à la sculpture du monde, le Lehmbruck, jusqu’à la mise en perspective de l’abattage d’un grand nombre d’arbres décidé après des protestations houleuses, en 2017, sublimés en sculptures diverses dans l’exposition « KantparkStämme » (« Les souches du parc Kant »), ce parc expose au gré de ses allées des sculptures offertes aux éléments de grands noms comme Henry Moore, Meret Oppenheim, André Volten, Alf Lechner ou Toni Stadler.

Kant Park/ Photo Sabine Aussenac

https://www1.wdr.de/mediathek/video/sendungen/lokalzeit-duisburg/video-kunst-am-baum-im-kantpark-100.html

La Belle endormie au Lehmbruck, crédits Sabine Aussenac

Oui, les musées de Duisbourg gagnent à être connus, reconnus, phares culturels ayant remplacé les lumières incessantes de nombreuses aciéries. Le MKM, « Museum Küppersmühle für moderne Kunst », rivalise d’originalité avec le Lehmbruck dans son apparence extérieure, puisque l’immense nef de briques se dresse telle une forteresse entre bâtiments-souvenirs de la frénésie industrielle et quais, presque en miroir d’un autre géant de la ville neuve, le bâtiment des nouvelles archives régionales, avec ses façades aveugles pour préserver l’intégrité mémorielle, un peu plus en amont, sur l’autre rive du port intérieur.

Ombres et lumières aux Archives, crédits Sabine Aussenac

Startseite

Monter les marches en colimaçon de l’escalier en bois menant aux différents étages est déjà une expérience en soi ; découvrir les foisonnantes collections d’art moderne et contemporain qui jalonnent les salles est un pur ravissement, même pour le béotien, puisqu’ici l’art est aussi hors-les-murs, avec parfois des toiles aux matériaux composites qui permettent d’en appréhender plus facilement le sens.

Photo Sabine Aussenac

Et puis le MKM fait la part belle aux artistes en mouvement, comme avec l’exposition, en 2017, de l’inénarrable Erwin Wurm aux facéties multiples et absurdes.

Photo Sabine Aussenac

Et les arts à Duisbourg bouillonnent d’ailleurs comme les eaux du Rhin, car la musique et la littérature ne sont pas en reste… Encore une fois, la ville se fait confluence, car c’est au cœur même de l’un des grands centres commerciaux se dressant non loin de la gare centrale, le « City Palais », que la salle de la « Philharmonische Mercatorhalle » accueille en son acoustique grandiose non seulement l’orchestre philharmonique de la ville, la « Duisburger Philharmoniker », mais aussi les maestros du monde entier pour ravir les oreilles aiguisées du public rhénan.

Et que dire de toutes les initiatives littéraires, qui brassent les mots bien au-delà des rives du Rhin, comme l’association littéraire duisbourgeoise, le « Verein für Literatur Duisburg », dont le thème 2017/2018 n’est autre que « Liberté, égalité, fraternité » ?!

https://www.waz.de/staedte/duisburg/der-duisburger-verein-fuer-literatur-blickt-nach-frankreich-id211506239.html

Le franco-allemand est en effet très souvent à l’honneur dans cette ville jumelée à Calais depuis 1964, et dont l’association franco-allemande déborde d’activités culturelles :

Quant au « LiteraturBüro Ruhr », autre instance littéraire extrêmement active et renommée de la région, il appelle justement à une « Maison européenne de la littérature » qui serait sise en Rhénanie, car c’est bien là que vibre l’Europe enfin pacifiée…

http://www.literaturbuero-ruhr.de/index.php?id=36

Mais Duisbourg explose et expose aussi à l’air libre, au gré de l’imaginaire de l’architecte britannique Lord Norman Foster, qui a entièrement redessiné le port intérieur. Et c’est ici que Duisbourg la confluente réunit à la perfection son histoire et son avenir, lumineuse passerelle entre les échanges portuaires séculaires et cette nouvelle agora ouverte sur les liens de proximité et sur la culture. Les anciens bâtiments des docks, les silos, les moulins à céréales et les vestiges industriels ont ainsi été reconvertis en bureaux, en logements, en établissements de culture et de gastronomie jalonnant le bassin portuaire.

Le projet Foster /Photo Sabine Aussenac

https://www.fosterandpartners.com/projects/duisburg-masterplan/

C’est là, dans ce nouveau quartier à proximité du centre-ville, que se croisent en chiasmes audacieux des habitants ravis et des « bobos » et autres hipsters décrivant cet endroit comme ayant ce que les Allemands nomment du « Flair », ce qui s’apparenterait à du « chien » … Certains vont jusqu’à évoquer une « Sylt-Atmo », en référence à l’atmosphère isloise faisant les beaux jours de la fameuse île de la mer du Nord, entre les cliquetis des mats des bateaux de plaisance, les docks de bois menant à des établissements trendy et les événements culturels transformant ces quais historiques en un mélange de Beaubourg et de l’île de Ré.

Sylt on Rhein /Photo Sabine Aussenac

https://www.fosterandpartners.com/projects/duisburg-hafenforum/

Suivons-les, ces quais, et allons jusqu’au Schwanentor, la « Porte des cygnes », pour embarquer enfin sur sa Majesté le Rhin. Nous voilà aux portes du monde, à portée de navire de Rotterdam, Anvers, Hambourg, mais prêts aussi à entendre les échos des chants de la Lorelei et à déguster l’un de ces gouleyants vins rhénans… Duisbourg se fait carrefour des terres et des mers, et l’Histoire ne s’y est pas trompée, y arrimant tous ces échanges commerciaux, puis en permettant à l’industrie lourde de s’exporter facilement. Bien sûr ce n’est pas la Seine, dirait notre Barbara, mais quand l’immensité de la géographie maritime et fluviale croise ainsi les rumeurs du passé tout en se conjuguant à de nouvelles architectures futuristes, on a un plaisir infini à se sentir un maillon de cette chaîne en revenant au port après la promenade…

Les Flâneurs /Photo Sabine Aussenac

Les habitants de Duisbourg, eux, vont plus loin. Ils ont appris à ne plus voir les restes des carcasses rouillées qui parfois encore abîment le paysage et ne se souviennent plus vraiment de cette époque où l’on devait chaque matin balayer devant sa porte pour effacer les scories s’y étant déposées durant la nuit. Car ce qui frappe avant tout, lorsque l’on discute avec les Duisbourgeois, c’est leur fierté culturelle devant le superbe « Parc paysager de Duisbourg-Nord » : lorsqu’il a été question de remodeler l’ancienne friche industrielle, autrefois cœur en fusion de la cité, on a su intégrer et relier des signes existants de la fonction industrielle pour attribuer à l’ensemble une nouvelle syntaxe dans laquelle s’enchevêtrent îlots de végétation, voies ferroviaires, vestiges et land art. Cette ancienne cathédrale industrielle est ainsi devenue l’une des attractions majeures de la Rhénanie du Nord-Westphalie.

Une ville à la campagne

https://www.landschaftspark.de/rundweg-industriegeschichte/denkmal-huttenwerk/

Un autre parc ravit aussi petits et grands, autochtones et touristes, qui peuvent escalader à l’envi le « Tiger and Turtle », une sorte de grand-huit d’acier très impressionnant, installé au sommet d’un terril dans un espace vert aménagé autour d’une ancienne fonderie du quartier de Wanheim-Angerhausen. La nuit, la sculpture monumentale brille de mille feux et les visiteurs peuvent s’élever jusqu’à 13 m de haut au gré des volutes, dominant le paysage environnant de 48 m, se sentant comme des vigies scrutant les fleuves… Cette attraction-phare a été réalisée au printemps 2009 par la ville de Duisbourg, dans le cadre de l’opération « RUHR 2010 – Capitale européenne de la culture ». (Même si Essen avait représenté les 53 villes ayant postulé à ce titre, Duisbourg s’était aussi éminemment investie dans le projet.)

Et c’est empreints d’un enthousiasme écologique flamboyant que les habitants de Duisbourg évoqueront encore le domaine des six lacs, cette « Sechs-Seen-Platte » de 283 hectares, dont 25 kilomètres de promenades, un immense espace de détente où l’ont peur nager, pêcher, faire de la voile, et bien sûr randonner, comme tout Allemand qui se respecte ! Cet espace récréatif s’étend non loin du cœur de ville, à une portée de marche de l’émouvant « Waldfriedhof », le « Cimetière de la forêt » où l’on peut se recueillir, entouré d’arbres centenaires, devant les tombes de Lehmbruck et d’autres personnalités locales. Une nature luxuriante abreuve le promeneur qui soudain n’entend plus le vacarme de la cité, faisant silence devant le clapotis des vaguelettes ou respirant à pleins poumons un air rhénan devenu respirable et sain…

https://www.duisburg.de/wohnenleben/wasser/sechsseenplatte.php

On terminera cette aventure en s’aventurant encore dans un dernier parc duisbourgeois, le « Biegerhof », qui fait depuis 1961 le bonheur des habitants de ce quartier, racheté par la ville et richement boisé. Cet espace est devenu un domaine naturel protégé où un club équestre a aussi élu domicile et où l’on peut au fil des saisons admirer une faune et une flore variées.

Et on fond marchait mon grand-père…/Photo Sabine Aussenac

Duisbourg la confluente allie ainsi nature et culture dans une harmonie rarement égalée, tout en confiant ses enfants à un avenir de qualité grâce à l’université de qualité de Duisbourg-Essen, dont le campus abrite moult instituts à la pointe de la recherche, logés dans de curieux bâtiments en formes de… boîtes à gâteaux !

https://www.uni-due.de/welcome-centre/fr/

Oui, à mes yeux, Duisbourg est un peu une arche de l’alliance, résiliente après la crise industrielle, accueillante envers de très nombreux migrants après avoir été terre nourricière de générations d’immigrés issus d’Italie, de Turquie et d’Europe de l’Est, mêlant arts anciens et nouveaux, paysages urbains et espaces paysagers, et cette union sacrée se retrouve lorsque l’on a le bonheur de découvrir deux monuments historiques qui se dressent à quelques encablures l’un de l’autre, la « Salvator Kirche » (l’église Saint-Sauveur) et la mairie.

Alliance du trône et de l’autel…

Certes, le 13 mai 1943, le clocher de la plus ancienne église de la ville – qui se dressait depuis le quatorzième siècle à la place d’une ancienne église palatine et qui représentait l’un des plus marquants ensembles ecclésiaux du gothique tardif de la rive droite du Rhin – s’était effondré en flammes, lors d’un bombardement, sur l’église et la mairie, entraînant la destruction totale de l’église. Mais sa reconstruction, achevée en 1960, suivie par d’importants travaux de rénovation, permet aujourd’hui au visiteur d’admirer l’épitaphe de Mercator et surtout de fabuleux vitraux mis en lumière par divers artistes comme Jahnke ou Pohl, ainsi que le vitrail commémoratif érigé en l’honneur de l’ancienne synagogue d’après des esquisses de Naftali Bezem.

http://www.innenhafen-portal.de/standort/salvatorkirche.html

Mercator, encore et toujours, trône au-dessus du « Mercatorbrunnen », la « Fontaine de Mercator », depuis le jubilée du tricentenaire de son planisphère, en 1878, devant la mairie, tandis qu’un bas-relief d’un dieu aquatique et des statues de Charlemagne et de Guillaume Premier accueillent les administrés et les visiteurs du bâtiment néo-gothique. Mais c’est à l’intérieur que se découvre l’un des emblèmes de Duisbourg, rivalisant avec les imposants blasons de la salle des Illustres, sous la forme de ce « Paternoster », cet « ascenseur perpétuel » qui nécessite une certaine audace pour les aventureux citoyens de Duisbourg souhaitant sauter en marche dans cette drôle de machine à remonter le temps aux boiseries lustrées.

http://www.slate.fr/story/102493/sauver-paternoster-ascenseur

Voilà.

Nous sommes arrivés, ou peut-être pas, car nous reviendrons souvent, à l’instar de ces téméraires casse-cou empruntant le paternoster pour prendre l’Histoire en route…

Duisbourg, qui fait la nique à la grisaille de la Ruhr, Duisbourg, vieille dame de fer très droite encore avec sa collerette industrielle, mais qui peu à peu s’élance librement vers un avenir faisant la part belle à la nature et à l’écologie, Duisbourg où les soubresauts du passé se conjuguent aux audaces de la modernité au gré des musées et des arts, Duisbourg où cent nationalités s’égayent dans les jardins publics, au fil des rues piétonnes et dans les cours d’école, Duisbourg, cœur battant de l’Allemagne de toujours, de l’Allemagne d’aujourd’hui et de l’Europe, Duisbourg, « ville de l’eau et feu », comme le vante son office du tourisme, mais aussi ville de cette terre d’Europe et d’un air enfin libre et purifié, ville des quatre éléments en harmonie, nous tend les bras et continuera longtemps à tisser les fils du temps.

Partir et revenir…/Photo Sabine Aussenac

**

Mai

Le mai le joli mai en barque sur le Rhin

Des dames regardaient du haut de la montagne

Vous êtes si jolies mais la barque s’éloigne

Qui donc a fait pleurer les saules riverains ?

Or des vergers fleuris se figeaient en arrière

Les pétales tombés des cerisiers de mai

Sont les ongles de celle que j’ai tant aimée

Les pétales flétris sont comme ses paupières

Sur le chemin du bord du fleuve lentement

Un ours un singe un chien menés par des tziganes

Suivaient une roulotte traînée par un âne

Tandis que s’éloignait dans les vignes rhénanes

Sur un fifre lointain un air de régiment

Le mai le joli mai a paré les ruines

De lierre de vigne vierge et de rosiers

Le vent du Rhin secoue sur le bord les osiers

Et les roseaux jaseurs et les fleurs nues des vignes

Guillaume Apollinaire, Rhénanes, Alcools, 1913

Merci à l’office de tourisme de Duisbourg qui m’a permis un incroyable séjour l’été dernier et m’a offert une extraordinaire visite guidée me faisant redécouvrir la ville de mon enfance, celle où je passais mes vacances chez mes grands-parents allemands. Merci à la si sympathique Inge Keusemann-Gruben et à notre guide si érudite, Astrid Hochrebe !

https://www.virtualmarket.itb-berlin.de/de/Inge-Keusemann-Gruben,a2289651

https://de.linkedin.com/in/astrid-hochrebe-561a361b

Le »Tierpark », le zoo de mon enfance…

Lettre à une jeune poétesse…

À Rainer Maria Rilke

Un texte de 2011, splendidement mis en mots par mon amie Corinne:

Chère jeune poétesse!

Vous me demandez si vos poèmes méritent d’être nommés poèmes. Vous me demandez si vous êtes une poétesse.

Que vous répondre, chère jeune poétesse, que vous répondre, si ce n’est que la nuit vous sera vie.

La nuit, lorsque soufflera l’Autan et que Garonne gémira comme femme en gésine, vous le saurez.

La nuit, lorsque seul le rossignol entendra vos soupirs, vous le vivrez.

Vous vivrez ces instants où le mot se fait Homme, où quand d’un corps malade jaillit cette étincelle que d’aucuns nomment Verbe, quand certains la dédaignent; les étoiles apparaissent, et des mondes s’éteignent.

Vous me demandez, jeune amie, si vous êtes faite pour ce métier d’écrivain.

Mais écrire, belle enfant, ce n’est point un métier, ce n’est pas un ouvrage.

Poésie et argent ne font pas bon ménage, poésie est jalouse, et le temps est outrage.
Vous verrez le soleil dédaigner vos journées, et les ors, les fracas, les soirées et les fêtes, bien des autres y riront, se payant votre tête.

Seule au monde et amère, comme un fauve en cavale, vous lirez, vous irez, sachant mers et campagnes, portant haut vos seins doux, vos enfants en Cocagne. Loin de vous les amours, parfois quelque champagne.

Mais les mots, jeune amie, les mots, ils seront vôtres.

Vous les malaxerez comme on fait du pain frais, vous les disposerez en lilas et bouquets, vous en ferez des notes, des sonates, des coffrets.

Et quand au jour dernier vous serez affaiblie, vos mains seules en errance, votre bouche enfiévrée, on vous murmurera qu’on vous a tant aimée.

Mais il sera trop tard: vos vers auront fugué.

Alors soudain des peuples chanteront vos ramages, on vous récitera, des statues souriront; un écolier ému relira quelque page. Et un soir, quelque part, au fin fond d’un village, ou dans un bidonville, enfumé et bruyant, une jeune fille timide osera les écrire, ses premiers vers d’enfant, vous prenant en modèle.

Alors ma jeune amie, ce jour-là, doucement, comme en ronde éternelle:

vous serez poétesse.

 

Sabine Aussenac.

 

Aucun texte alternatif disponible.

Pour la Place Ducale où m’attendait Rimbaud…

Pour la Dame Garonne qui serpente toujours, pour la croix qui harponne notre beau Capitole, pour le soleil d’été sur nos briques en amour, pour l’Histoire en toits roses qui fait des cabrioles,

Bonne année aux amis de ma Ville Rose !

Pour le vaporarium où fument les passés, pour les monts enneigés qui nous sont espérances, pour soleil aux estives et miracles en névés, parce que nos Pyrénées ressemblent à une danse,

Bel an nouveau aux amis montagnols !

Pour Berlin qui résonne d’une histoire nouvelle, pour tous mes beaux étés d’une enfance arc-en-ciel, pour les pâtisseries, le Strudel et la bière, pour ma chère Allemagne dont souvent je suis fière :

Ein frohes neues Jahr à tous mes amis d’outre-Rhin et Danube !

Pour les avions qui volent vers le beau Saint-Laurent, pour les rouges et les ors des forêts de l’automne, pour les bleuets d’été qui font les tartes bonnes, pour le sirop qu’on mange entre amis en jasant,

Belle année neuve aux amis du Québec !

Pour le miel et le lait et les gefilte Fish, pour tant de violons dansant dans les ghettos, pour les chants séfarades et tous les Loubavitch, pour ma Yerushalaim aux senteurs d’abricots,

Chana tova à tous mes amis juifs !

Pour nos frimousses douces quand nous étions enfants, pour la Place Ducale où m’attendait Rimbaud, pour nos mères allemandes qui partageaient gâteaux, parce que la vie est belle comme un immense chant,

Bonne année aux amis des Ardennes !

Pour mon Alger la Blanche et les monts de l’Atlas, pour la voix de Fairuz qui allume le ciel, pour mille et une nuits où la voix se fait miel, pour Tunis et Beyrouth, pour nos voisins d’en face,

عام سعيد à tous mes amis du Maghreb !

Pour la brique et l’Autan qui bercèrent l’enfance, pour le Parc Rochegude et la nef haut dressée, pour les rocs du Sidobre où les fées caracolent, pour toute ma mémoire en pastel farandole,

Bel an nouveau à mes amis Tarnais !

Pour les tambours du Bronx et pour Geronimo, pour Tara reconstruite et pour chaque Stetson, pour mon cœur à jamais qui au bayou résonne, pour le jazz, la country, et même pour Macdo…

Happy new year pour tous mes amis américains !

Pour les collines douces qui flamboient en été, pour le foie gras divin et le bon Tariquet, pour l’ocre de la pierre qui dresse cathédrale, pour tous les souvenirs qui miroitent en cristal,

Une merveilleuse année aux amis gersois !

Pour le Parc Montsouris où m’attendent allumettes, pour cette Tour Eiffel qui la nuit caracole, pour garder en mémoire l’oral aux Batignolles, pour s’y trouver un jour en une immense fête :

Que 2018 illumine Paris et tous mes amis parisiens !

Résultat de recherche d'images pour "feu d'artifice 2018"
Feu d’artifice à Paris.

Il me faudrait mille ans…

Bigăr Waterfall Caras Severin, Roumanie

https://www.youtube.com/watch?list=UUFdl9eVjbA5839cwS_CSYWA&v=AtCBE6UiQs0

Il me faudrait mille ans.

Pour rester une enfant et devenir adulte, pour vivre intensément et être catapulte, pour savoir la douceur d’un couchant apaisé, découvrir la Toscane ou avoir mes bébés.
Comment faire le tour de cette vie immense, comment trouver le temps des danses et décadences, être mère et amante, lire Dante, prendre tous ces trains et les avions qui chantent ?

Frissonner au matin lorsque le jour poudroie, marcher en toute neige et ne pas avoir froid, savoir faire du feu et les tartes aux groseilles, comprendre le chinois et le vol des abeilles ; jouer du clavecin, et puis du violon en un bal en Irlande, découvrir les sonates et rester la rockeuse de diamants, hésiter entre arpèges et soirées de défonce. Comment apprivoiser cet infini qui gronde, ce tsunami du temps, cette mort par seconde ?

Il me faudrait mille ans.

Pour lire tous les livres, parler les langues anciennes, me faire ballerine et me mettre en cuisine, pour aller au Pérou ou aux confins des mondes, pour aimer tous ces hommes au regard d’amadou, ou bien un seul amour que je rendrais si fou.

Je ne veux renoncer à l’appétit intense, je suis celle qui dit et qui vibre et qui danse, je me veux courtisane et amie et infante, je ne veux pas choisir.
Quand je ferme les yeux parfois je revois ces rayons de lumière où dansaient si graciles les infinies poussières. Je me sens particule élémentaire, de ma propre existence à peine locataire. « Si Dieu me prête vie » me disait ma grand-mère…Si Dieu me prête vie je n’aurais pas assez de ce temps dévolu pour aimer assez bien tous mes frères ici bas, et l’indienne en sari et le clochard d’en bas, pour adopter chinoise jetée aux détritus, pour élever mes enfants au regard ingénu, pour aider mes amis en chaque coin de rue.

Comment trouver la route ? Eviter nos déroutes ? Est-ce que j’aime Brahms ? Pourquoi dois-je choisir entre Bach et Johnny, pourquoi ne puis-je être Janis et Dame de Fer, mettre un jour un tailleur le lendemain pattes d’eph ? Pourquoi choisir la route et grandes découvertes plutôt que coin du feu et cultiver ma vigne ?
Quand aurai-je le choix ? Je me voudrais sereine et vraiment accomplie, je ne suis que vilaine aux sabots d’infinis, jamais en paix des braves, toujours dans la bravade et l’éternel regret…

Il me faudrait mille ans.

Pour donner naissance et allaiter bébés, pour écrire mes livres et ne pas renoncer. Découvrir Mexico et tous les Béguinages, adorer les Buddhas et prier en couvent, et puis manifester et taguer le réel, m’engager me mouiller me retrousser les manches, aider les sans papiers scier les vieilles branches, goûter tous mes fantasmes, oser en rire enfin, et revoir tous les films et relire tout Proust.

Parcourir la Bretagne aller à Compostelle, construire ce chalet et restaurer la grange, planter les ipomées élaguer ce vieux chêne apprendre à faire la sauce et rester mince toujours. Pour aller en Floride et aussi à Big Sur, écouter l’opéra mais danser sur les Stones, pour ne pas oublier la jeune fille en fleur qui jamais ne voulait perdre sa vie à la gagner, pour l’enfant que j’étais si tendre et si fragile, pour la femme accomplie qui choisit ses amants, pour l’aïeule à venir qui fera confitures, ou plutôt comme Maude saura parfum de neige…

La liberté d’une île. Le désert des tartares. Les grandes pyramides. Les lagons les Grands Lacs le Mont Blanc et les chutes, ma vie me bouscule comme en Niagara, et je roule aveuglée par mes rêves en défaite ne pouvant renoncer à ce sens de la fête. Mon rêve familier me hante en comète explosive, c’est celui d’une pièce inconnue découverte en mes murs, et je crie et je chante en découvrant heureuse comme une constellation, nouvelle Belletégueuse, et je parcours la pièce en m’y rêvant joyeuse…Au matin de ce rêve récurrent et magique, je me vis en futur et me sais à venir.

Il me faudra mille ans.

Pour enfin parcourir les couleurs de la terre, connaître les musées et les peintres et leurs cieux. Pour oser m’envoler sans parcours ni repère, pour faire les bons choix en agaçant les Dieux, pour ne plus regretter, pour enfin m’apaiser, pour te surprendre un jour quand tu auras grandi et aller à nos noces en robe d’organdi, pour en rire avec toi en nos folies ultimes, pour aller tout de go aux confins des ultimes, pour devenir sérieuse et ne plus m’affoler, pour me faire hirondelle comme on construit l’été. J’apprendrai la patience.

J’aurai mille impudences mais serai respectée, on lira mes intenses et je serai aimée. J’aurai droit à la plage sans me sentir coupable, et tous les murs brisés de forteresse ancienne auront capitulé devant un amour vrai.

Ce sera mon noël et mon temps des cerises, ma cité de la joie bruissera de cigales, tu m’attendras debout en aimant mes silences et ne m’accuseras pas de te faire une offense.

Il y aura les voyages et le retour au port, et l’odeur des vendanges en éternel retour, et les mots ribambelles et les cœurs paradis : séculaire et légère, elle sera l’heure exquise.

Sabine Aussenac.

http://www.sabineaussenac.com/

 

Les grandes vacances

C’est d’abord cette perspective d’infini. Ce goût de la liberté. Cette antichambre du paradis. Souvenez-vous. Nous vidions les encriers pleins d’encre violette, recevions nos prix, promettions de nous écrire une carte.

Et puis nous rentrions, nos semelles de vents pleines de rêves, en sandalettes et robes d’été, pour affronter ces deux mois de liberté.

Les grandes vacances… Cette particularité française, aussi indispensable à la vie de la nation que la baguette ou le droit de grève. Les grandes vacances, celles qui d’un coup d’un seul amènent les Ch’tis jusqu’à Narbonne et font monter la Corrèze à Paris. Ces deux mois-là nous permettaient de vivre notre enfance. Jamais, jamais je n’oublierai la douceur de ces étés interminables. Chez moi, fille d’enseignant, ils avaient mille couleurs.

Le petit jardinet d’Albi et ses pommiers abritait la balançoire, le sureau et nos jeux innocents. L’impitoyable soleil estival jaunissait la pelouse et faisait mûrir les pommes, tandis que papa nous amenait à la piscine municipale.

Mais surtout, nous allions aux Rochers . Notre maison de campagne, celle que mes parents avaient achetée pour une bouchée de pain dans les années soixante, et où passaient les cousins et amis, au gré de longues soirées emplies de grillons et de fêtes. Il me faudrait mille ans pour raconter les orties et les mûres, les bâtons frappant l’herbe sèche des sentiers et le clapotis du ruisseau.

Parfois, nous descendions au village, et les adultes alors s’installaient à l’ombre des platanes au café de la place. Nous prenions des pastis et des Orangina, et au retour nous achetions ce bon pain de campagne au parfum d’autrefois. Un soir, sous les tilleuls, j’ai écouté Daniel Guichard qui parlait d’une Anna.

Les grandes vacances, nous les passions dehors, à cueillir des étoiles et à planter des rêves.

Parfois, nous partions à la mer. Il fallait la voir, la petite route qui quittait les plaines pour affronter les ravines, et puis soudain, au détour d’un causse, les cigales nous attendaient et nous guidaient vers la grande bleue. À Saint-Chinian, mon père achetait des bouteilles, et nous enfilions les maillots au crochet fabriqués par mamie.

C’est au café de la plage que j’ai entendu Julien Clerc chanter la Californie.

L’été avançait, nous brunissions, mes frères avaient les jambes griffés de ronces et moi les yeux rougis, à force de lire les Alice et les Club des cinq. Ma marraine de Hollande arrivait en train, et son époux, Camillo, faisait la vaisselle après les immenses tablées des cousinades. Il nous construisait des moulins sur les pierres du ruisseau, et je voyais en lui que l’homme parfois peut respecter la femme.

Nous comptions les semaines. La ligne de partage du temps, étrangement, n’était pas la fin juillet, non, plutôt la mi-août. Car mon père annonçait toujours, sentencieusement, que

l’été est fini au quinze août

, et c’est vrai que souvent le temps s’alourdissait vers cette période, comme si le ciel, imperceptiblement, prenait des tons d’automne.

Mais nous n’en avions cure, car souvent, nous avions déserté l’Hexagone pour franchir la ligne bleue des Vosges. Ma mère rentrait au pays et nous amenait outre-Rhin, et nous partions, au gré des routes de France, couchés dans la 404 de papa, buvant un chocolat à Limoges et reconnaissant ensuite, à la nuit, les phares blancs des automobilistes allemands. Parfois, nous prenions le train, le Capitole, qui, aussi interminable que l’été, serpentait entre les campagnes françaises. Je me souviens des Aubrais, et puis de ces premiers trajets en métro entre Austerlitz et Gare du Nord. Au retour, la France, étrangement, nous semblait sale et étriquée.

C’est que nos étés rhénans aussi avaient un goût d’immense. Le jardin de mes grands-parents allemands, empli de groseilles, rivalisait d’attrait avec les longues promenades au bord du Rhin. Souvent, j’entendais Camillo chanter Sag warum….

http://raconterletravail.fr/recits/une-enfance-franco-allemande/#.WWF0iITyjIU

À notre retour, les pommes étaient tombées et les mûres envahissaient le sentier. Il fallait faire tomber le sable des valises, ranger les tongues et remettre des socquettes. Le cartable attendait, et nos maîtresses aussi.

Mes étés adolescents s’étirèrent, eux aussi, entre ennui et espérances. Toujours, je me sentais en marge. Je me souviens de cette soirée de quatorze juillet où j’entendais, au loin, quelque fête. Trop pleutre pour désobéir au couvre-feu familial, je m’y rêvais un jour. Sans oser franchir la porte. Un peu comme dans ce superbe film avec Odile Versois, Dernières Vacances…Là aussi, des adolescents vivent dans le no man’s land de cette vie suspendue, et leur été s’étire,  entre interdits et fanfaronnades.

Mais les grandes vacances, c’est aussi cela: oser s’ennuyer, savoir attendre, aimer espérer. Je suis devenue prof. Oh, pas par vocation, non, loin de là. Mais souvent je me dis que ces grandes vacances sont réellement, avec, bien entendu, nos satisfactions pédagogiques, ce qu’il y a de mieux dans le métier.

Je retrouve ainsi, chaque année, cet interminable temps suspendu qui fait de moi un être libre.

Ces grandes vacances demeurent en effet l’espace des possibles. On s’y sent démiurge, créateur de mondes, inventeur. Bien sûr, souvent, on se contentera d’aller voir des amis ou de camper en Ardèche. Mais pour nous, les profs, qui avons souvent une autre vie parallèle de chercheurs ou d’écrivains du dimanche, ces deux mois sont une respiration. Enfin, notre schizophrénie trouve un peu de place pour libérer le poète ou le musicien qui s’étiole au fil de l’année scolaire.

Et puis autrefois, dans ces temps d’avant-crise, les enseignants, c’est vrai, en profitaient, de ces longs congés… À eux les fjords de Norvège ou les langoustes de Cuba, quand le Français lambda allait simplement passer une semaine à Saint-Malo.

Aujourd’hui, le prof ne part presque plus. Il tente de survivre, tout simplement, comme tout le monde, il a droit aux chèques vacances, il tente une inscription dans un camping mutualiste, ou encore il accompagne des enfants en camps ou en colos. Mais il sait aussi que, la plupart du temps, ces grandes vacances lui appartiennent, comme lorsqu’il était enfant.

Lui aussi, le dernier jour de classe, il jette au feu ses livres et ses cahiers mais pas son ordi portable, faut pas pousser mémé dans les orties, non plus! Lui aussi, il rêve, assis au bord de la rivière, ou marchant le long des grèves, à ce qu’il n’a pas encore accompli…Le demandera-t-il, ce poste à l’étranger, qui lui permettrait enfin de voyager un peu? Le tentera-t-il, ce concours de chef d’établissement, qui lui permettrait de mettre un peu d’argent de côté? Souvent, il prépare l’agreg, et les livres du programme sont de la partie, entre anisette et marché de Provence.

L’été est fini au quinze août, et c’est à cette période-là que commencent ses cauchemars de rentrée. Il rêve aux élèves, il rêve qu’il a perdu ses clefs, son code de photocopie, ses sujets de bac.

Comme les enfants, il va flâner dans les librairies et se choisir un nouvel agenda.

Dans lequel il se dépêche de marquer au surligneur…les dates des vacances!

Et puis la veille de la rentrée, fébrile, il prépare son cartable, et songe avec nostalgie à ces deux mois interminables qui, pourtant, ont filé comme l’éclair.

Monsieur le Ministre, nous avons tant de choses à vous demander. En vrac, des augmentations, de vrais bureaux, des postes fixes, des classes moins chargées, des remplaçants compétents, des livres, des ordinateurs, de l’argent pour des voyages, des locaux corrects et sécurisés, des assistants d’éducations, des AVSI, des assistants de langues, des labos, des CDI bien achalandés… Alors on va faire un deal: commencez par accéder à toutes nos requêtes, et ensuite, nous reparlerons éventuellement de cette histoire de grandes vacances.

Mais moi je dis: touche pas à mon été! Sinon, je gage que nombre de collègues en profiteront pour faire l’école buissonnière et prendre la poudre d’escampette vers des métiers qui seraient plus valorisants… Sinon, je gage que les attraits de la profession, déjà si vilipendée, perdraient encore de leur valeur. Nos grandes vacances, c’est un peu la Grande Illusion mâtinée de Grande Vadrouille, c’est un peu nos Grandes espérances et nos Grandes Orgues: nos grandes vacances font la grandeur de notre métier.

 

L’été est fini au quinze août

Bribes de sagesse estivale

Sable suitant de valises fânées

Biscuits écrasés dans sac tout usé

L’été est fini au quinze août

Les feuilles bariolées tombent des marroniers

Les hirondelles ont déjà le feu aux plumes

Et les champignons se bousculent au portillon des sous-bois

Piétinnés par randonneurs de panurge

La mer soudain respire à pleins poumons

Les plages souillées vont se refaire une santé

Châteaux de sable défenestrés et parasols rouillés

Cimetières de cris d’enfants de glaces fondues et de chairs exposées

L’été est fini au quinze août

On remballe

On plie

Plus rien à voir messieurs dames

Et surtout épargnez nous le vague à l’âme

C’est pas grave s’il n’a pas fait beau

Têve de flots bleus

Et de tentes ensardinnées

La pétanque sonne creux

Le pastis est noyé

Les mouettes toutes folles se pavanent en reines

Les feux d’artifice ont les pétards mouillés

L’été est fini au quinze août

Mais voilà les retardataires

Les traîne les pieds les réfractaires

Ceux qui vont goûter aux restes

Aux plages immenses et silencieuses

Aux sentes douces et lumineuses

Premières pluies odeurs de pommes

Vins renouveau

Poires éclatées

Prairies humides parfums d’automne

Vagues nouvelles coeurs désablés

Il reste toujours une petite place

Pour ceux qui n’aiment pas palaces

Et qui soudain prennent la route

L’anti chemin des écoliers

A eux les silences et les aubes

Lorsque la montagne s’est refait une beauté

Quand l’océan en majesté s’offre en écrin d’éclat saphir

Et qu’au loin crient les oies sauvages

Si tu m’entends sur ce passage

N’oublie pas de me laisser message

Je ne suis pas encore partie

Mon sac est prêt ma peau laiteuse

Aimerait près de toi se mordorer

Aux tendres lueurs d’un couchant apaisé.