Mes Mémoires d’Autan sont des miscellanées poétiques entremêlées de réflexions autour de l’être-soi d’un Sud-Ouest baigné par l’Atlantique et Mare nostrum, illuminé par nos campagnes gorgées de tournesols, et bien sûr surtout, pour moi, toulousain et tarnais ; alternances de nouvelles, d’essais et de poèmes en ancrage de cette terre d’Oc qui m’est chère, ces textes vivent au gré des méandres de Garonne et de l’Histoire ancienne ou contemporaine de la Ville Rose et du Grand-Sud…
Cette nouvelle, qui avait été écrite lors de ma première participation au Prix Hemingway, avait aussi été publiée dans le Huffington Post en 2012. Je la reposte en hommage à cette Féria de « Pentecôte à Vic » qui n’a pas eu lieu cette année… Et aux communautés gitanes du monde entier!
Des coquelicots. Rouges, bien sûr. Elle en avait rêvé toute la nuit, et elle savait pourquoi. Rouge, la couleur de la muleta. Rouge, la couleur du sang. Rouge, la couleur de la corrida. De cette corrida qui revenait, elle aussi, chaque nuit dans ses rêves. Maria marchait le long de la route poussiéreuse et souriait. Le bus l’avait déposée non loin de la place principale, et elle allait passer sa soirée à servir des mojitos et des pastis à ces hommes un peu frustes, mais qui respectaient cette jeune fille qui venait tous les week-ends d’Auch pour gagner trois francs six sous et aider sa famille. Maria logeait au camping des bords du Gers, avec deux autres familles roms, originaires, elles aussi, d’Andalousie. Car les parents de Maria et sa grand-mère tentaient de se fixer dans le Gers pour soigner la lourde maladie de Pablo, son petit frère de onze ans. La route leur manquait, mais la santé de Pablo primait sur tout le reste. Les enfants étaient scolarisés, et Pablo, suivi à l’hôpital des enfants malades de Toulouse, surmontait lentement sa leucémie.
Maria vit l’affiche sur la porte du bar, et faillit tomber à la renverse. « Pentecôte à Vic : la Corrida du siècle ! » La photo datait de quelques années, montrant Antonio Ibáñez, alors jeune prodige des arènes, posant fièrement avec les représentants de l’empresa vicoise, avec le maire et l’équipe des organisateurs, dont elle connaissait à présent les visages. Beaucoup étaient des habitués du bistrot de Paulo. C’était lui ! C’était lui, Antonio, qu’elle voyait chaque nuit, lui avec qui elle passait des heures éblouissantes, dont elle rougissait au matin. Cette bouche avait effleuré son sexe longuement, ses mains l’avaient transportée de la poussière d’une arène aux soieries d’un lit, et elle connaissait chaque cicatrice de la peau ambrée du jeune homme, même celle sise à hauteur de la cuisse, celle où Maria posait sa bouche qu’elle faisait ensuite, très doucement, remonter vers…
La porte s’ouvrit, et le vieux Marcel sortit en rigolant de toute sa bouche édentée : – Hé bé la pitchounette, c’est le cagnard du mois de juin qui te rend toute chose ? Les rires fusèrent, mais Paulo, le patron, le béret vissé sur la tête, rabroua sa clientèle. Il l’adorait, sa petite serveuse, et elle était aujourd’hui comme sa fille, puisque lui et sa femme l’avaient prise sous leur aile, depuis leur rencontre dans un couloir d’hôpital, avant la guérison de leur Julie. Maria fila derrière le bar, ses rêves de la nuit refoulés en catastrophe, et commença à servir les habitués et les touristes, de plus en plus nombreux en cette veille de week-end de Pentecôte. On arrivait de loin pour parcourir la petite cité gasconne, réputée pour cette féria printanière, et, même si certains la décriaient come une monstrueuse beuverie, elle n’en conservait pas moins un caractère festif et particulier. On attendait plus de 120 000 personnes pour ce beau week-end de juin, des passionnés de tauromachie, mais aussi des badauds, des parisiens « descendus » pour la fête, des salseros, qui s’entraînaient pour le festival Tempo Latino de l’été… Tout l’esprit de la Gascogne se retrouvait dans les ruelles joyeuses de Vic, dans les bars où le foie gras et le Tariquet côtoyaient les banderilles et le flamenco. Les effluves ibériques envahissaient les collines du Gers. Oui, l’Espagne poussait bien un peu sa corne aux portes de Toulouse, comme le chantait le grand Claude…
Les Copains d’abord joués à Vic…
La caravane était petite, mais propre et confortable. Maria, assise au coin de la table, tentait de réviser sa philo. Elle était en terminale, et espérait qu’un miracle se produirait avant la fin de l’année. Elle le savait: dans la communauté rom, personne ne faisait d’études. Son destin était tout tracé ; elle se marierait dans un an ou deux, aurait quatre ou cinq enfants, et irait parcourir les routes d’Europe, sa vie durant. Et ce n’est sûrement pas celui qui lui rendait visite en rêves qu’elle épouserait, non, car il restait un gadjo, même s’il était le plus grand des matadors du vingt-et-unième siècle. Elle serait mariée à quelqu’un de son clan. Qu’elle le veuille ou non. Mais la jeune fille avait découvert autre chose, grâce à l’école, grâce à des rencontres avec des enseignants qui ne l’avaient jamais méprisée ou humiliée. Voilà presque cinq ans que sa famille était semi sédentarisée, et l’adolescente avait forcé l’admiration de tous ses professeurs, rattrapant son retard, s’intégrant à merveille, et faisant preuve d’une intelligence rare. Elle savait ce qu’elle voulait faire : étudier l’histoire de son peuple, puis s’engager dans la défense des siens. Elle voulait se faire passerelle entre sa communauté et cette France qu’elle aimait tant. Et surtout, elle voulait que le petit Pablo guérisse, et qu’il puisse accéder à son rêve : Pablo voulait devenir torero, comme leur grand-père. Depuis leur enfance, abuela leur racontait les histoires de cet époux adoré, de ce matador des années trente dont la légende auréolait toujours les siens : le grand Juan Sanchez, celui que l’Espagne d’avant Franco adulait comme le Dieu des arènes, et que la communauté rom continuait de vénérer. Celui qui se faisait appeler El Gitano, oui, était encore solidement ancré dans la mémoire collective, et abuela passait des heures à raconter à ses petits-enfants comment son époux était passé de l’état de peone à celui de picador, puis comment sa dextérité et sa force avaient fait de cet anonyme un grand matador. El Gitano était tombé aux côtés des forces républicaines, dans un dernier combat, loin de l’arène, au cœur de la vie. – Maria, montre-moi le traje de luces, s’il-te-plaît, supplia le petit Pablo, livide, allongé dans le lit au fond de la caravane. La jeune fille soupira, le cœur serré devant les souffrances de son frère. Elle savait que sa grand-mère ne rentrerait pas tout de suite, et elle osa donc ouvrir la grande malle, et en sortir délicatement le costume de torero d’El Gitano, son « habit de lumières ». Pablo effleura les paillettes et les couleurs, fermant les yeux, et il sembla à cet instant à Maria que la vie revenait doucement rosir les joues pâles du petit, comme si la force du grand torero avait soudain redonné du courage à l’enfant.
On toqua à la porte. Maria prit le temps de ranger le costume avant d’aller ouvrir. Personne n’avait le droit de voir le seul trésor que possédait la famille Sanchez. Deux gendarmes et un huissier se tenaient sur le seuil et la saluèrent d’un air maussade. Ils lui apprirent d’un ton sec et définitif que sa famille disposait d’une semaine pour partir, sinon, ce serait la reconduite à la frontière. Et ce n’était pas la peine de discuter. Le recours présenté par l’association avait échoué, le préfet avait signé l’ordre d’expulsion. Le camping était un terrain municipal, réservé aux touristes, qui allaient commencer à affluer avant la manifestation de Vic, et puis cette situation précaire avait assez duré. Maria expliqua, cria, tempêta, parla de son bac, du traitement de Pablo, de son travail à Vic, de ses parents en passe de trouver un emploi ; rien n’y fit. Et puis ce n’était pas le moment de discuter, dit l’huissier, elle n’avait qu’à écouter les infos. La France virait au bleu marine, alors elle pouvait bien voir rouge, elle n’aurait certainement pas raison devant la loi.
Non loin de là, un jeune homme plantait sa tente. La belle nuit de juin serait longue, et il prenait tout son temps pour s’installer. Maria l’avait observé de loin, sans lui prêter vraiment attention, toute à sa dispute avec les représentants de l’ordre, et ne l’avait pas reconnu. Cependant, lorsqu’il se redressa et lui adressa un sourire radieux, la voyant assise sur la vieille chaise de toile, perdue dans ses pensées, le cœur de la jeune fille se mit à battre la chamade. C’était lui, à n’en pas douter. Sa fossette et son épi rebelle, ses grands yeux noirs, et ce sourire, un sourire à réveiller les morts, même lorsqu’il se contentait de l’esquisser : Antonio Ibáñez venait de planter sa tente dans la parcelle voisine. Le jeune homme s’avança vers elle, et la regarda intensément. Il avait vu cette frêle jeune fille, vêtue pauvrement, mais aussi lumineuse que le soleil gersois, se dresser fièrement face aux gendarmes, les affronter, sans crainte. Il avait vu briller son regard de colère. Elle avait eu la dignité d’un taureau avant la mise à mort. Antonio venait de tomber éperdument amoureux de cette inconnue. Il s’arrêta devant la caravane et dit, dans un français presque parfait : – Nous ne nous laisserons pas faire. Je vais vous aider. Je m’appelle Antonio Ibáñez de la Plata. Mon nom ne vous dit peut-être rien, mais je connais pas mal de gens, j’ai des relations dans les médias. Je vais appeler mon agent. – Je sais qui vous êtes, répondit Maria, tentant de calmer les battements de son cœur. J’ai vu une affiche dans le bar où je travaille, à Vic. Mais… que faites-vous ici, dans ce petit camping, et à une demi-heure de Vic ? Pourquoi n’êtes-vous pas dans un hôtel ? – J’ai besoin de calme, j’ai besoin d’être seul, et proche de la nature. Dès que je le peux, je campe, cela me rappelle mon enfance, dans les plaines mexicaines, quand mon père nous amenait, avec mes deux frères, camper dans les gorges du Sumidero. Je m’isole toujours un jour ou deux, avant la première corrida, pour réfléchir, me concentrer, prier… Venez, vous allez me raconter votre histoire, j’ai une heure avant de repartir à Vic pour la soirée.
Et les jeunes gens, profitant du retour d’abuela, qui surveillerait Pablo, partirent marcher le long des berges. Ils longèrent la rivière au soleil couchant, observèrent la Tour d’Armagnac qui se dressait fièrement aux côtés de la cathédrale Sainte-Marie, et parlèrent, dans un joyeux mélange d’espagnol et de français. Antonio raconta son enfance dans la ganaderia familiale, ses premières corridas, les cris et le silence, la puissance et la passion. Maria raconta les chemins de poussière, le soleil andalou, les feux de camp, et puis l’ancrage forcé dans la sédentarité gersoise. Ils s’arrêtèrent sur le pont de la Treille, et, au moment même où elle leva la main pour lui montrer les Pyrénées qui se profilaient à l’horizon, Antonio la saisit et la porta à ses lèvres. – Querida, tu es si forte. Je veux que tu viennes me voir après-demain. Tu me porteras chance.
Vic était en fête. Les bandas jouaient depuis le matin, les ruelles bondées de rires et de cris, les mojitos coulaient à flots. Des nuées d’enfants se poursuivaient en criant « toro, toro », tandis que quelques vieilles mamies dodelinaient de la tête en souriant sur leur bancs, devant les maisons en pierre jaune du Gers. Maria se sentait à la fois épuisée et heureuse. Elle devait retrouver Antonio à la fermeture du bar, il lui avait proposé de la ramener à Auch, et elle termina donc son service dans une sorte d’état second. La lune était pleine. Les ruelles commencèrent à se vider. Au loin, un chien aboyait, et de délicieux parfums printaniers faisaient chavirer la nuit.
Elle attendit presqu’une heure, et puis elle pensa qu’il l’avait oubliée. Il fallait absolument qu’elle rentre, sa mère devait commencer à s’inquiéter. Normalement, Anne, l’une des serveuses du restaurant de la place, la raccompagnait en voiture, et elle était toujours de retour au camping avant une heure du matin. Elle partit donc, seule, sur la petite route de campagne. Tant pis, elle ferait du stop. Quelques voitures passèrent sans s’arrêter, pleines de jeunes gens déjà bien éméchés, trop, sans doute, pour la remarquer. Elle avait déjà parcouru plusieurs kilomètres au milieu des collines et des champs de tournesols lorsque la BM noire freina brutalement. Ils étaient trois. Elle avait eu le temps de voir que ce n’était pas des gars de la région, avant de respirer leurs haleines plus qu’avinées. Celui qui semblait être le chef, casquette vissée sur un crâne rasé, ordonna aux deux autres de la plaquer contre le capot. Il ricanait. La lune éclairait la scène, et Maria, qui n’avait jamais peur, se mit à hurler lorsque le cran d’arrêt déchira son tee shirt. Sa poitrine nue jaillit comme une biche sous des phares, et les chasseurs avides poussèrent des exclamations de joie. – On va te planter nos banderilles, pétasse ! – Toro, toro ! Allez, tu veux courir ? On va t’attraper, salope! C’est pour ça qu’on est venus de Paris ! Juste pour picoler et baiser des meufs de ploucs ! Le gros skin s’approcha et commença à lui lécher les seins en reniflant comme une bête fauve. Maria était terrorisée. Mais soudain, elle se dégagea en criant « hijo de puta ! », donna un énorme coup de genou dans les corones du gros porc et partit en courant sur la route déserte, sous les yeux médusés de ses agresseurs. La voiture d’Antonio arriva précisément à cet instant, et le jeune homme comprit instantanément la gravité de la situation. Il sauta à terre, prit Maria par la main et lui cria de monter. D’un coup d’œil, il s’assura qu’elle n’était pas blessée, que ces salauds ne l’avaient pas touchée. Mais le skin s’était très vite remis du choc infligé par la belle en furie. Antonio n’eut pas le temps de remonter en voiture. Les trois voyous commencèrent à le tabasser, malgré les suppliques de la jeune fille. Elle eut le réflexe d’appeler des secours depuis le portable d’Antonio, qu’elle trouva sur le siège, et assista, impuissante, à la bagarre inégale. L’agilité et la force du torero ne pourrait avoir raison du nombre et des armes. Antonio faisait face aux trois fauves, le visage déjà couvert d’hématomes, mais debout, malgré les lames qui brillaient dans la nuit. Et il ne cessait de penser qu’il se trouvait à présent tel un taureau dans une arène, face aux banderilles qu’on voulait lui planter dans le corps, et qu’il lutterait, vaillamment, jusqu’à son dernier souffle. Le matador était devenu le taureau. Mais cette arène là était sordide. La police arriva à ce moment là. Le skin bouscula Antonio démarra en trombe la dans la voiture du jeune homme : les clefs étaient restées sur le contact. Ses deux comparses avaient filé dans la BM, en apercevant les gyrophares dans le tournant, sans demander leur reste. Maria pleurait, cachant son torse avec ses bras. Soudain, Antonio se jeta à genoux et se mit à implorer la vierge. Le policier courut vers lui, pensant qu’il avait peut-être été grièvement blessé. Mais le jeune homme tourna vers Maria un visage défait en murmurant dans un souffle : – Le costume. J’ai perdu mon costume…Mon habit de lumières…
Ils étaient assis dans la caravane, et la mère de Maria leur servait un verre de Moscatel, pendant que son père discutait avec les policiers. Maria tremblait encore, et Antonio avait le regard vide. Il avait fallu expliquer, encore et encore, passer au commissariat d’Auch pour déposer une double plainte, Maria avait même été conduite à l’hôpital pour un examen. Un interne avait badigeonné le visage tuméfié du jeune homme. Antonio n’avait plus décroché un mot. Et Maria pleurait. Elle ne pouvait plus s’arrêter de pleurer. – C’est ma faute. Tout est de ma faute. Si je n’étais pas rentrée seule, ils ne m’auraient pas attaquée, et tu n’aurais pas été blessé…et ton costume… – Arrête, Mariacita, lui souffla sa mère. Les victimes ne sont jamais les coupables, jamais. Tu l’as appris en philo, rappelle-toi. – Mais comment il va faire, demain ? Comment ? Sans le costume ! La jeune fille avait crié, réveillant même Pablo, qui sortit de son lit en maugréant. En apercevant le matador, il écarquilla ses mirettes et se précipita vers lui. Ce sourire enfantin sembla soudain réveiller Antonio, qui sortit enfin de son mutisme. Il se tourna vers Maria et lui prit doucement les mains. – Maria, j’aurais donné ma vie pour toi. Je suis si heureux d’être arrivé à temps, je ne me le serais jamais pardonné, s’il t’était arrivé quelque chose. En plus, tu sais bien que tout est de ma faute ; je ne pouvais pas deviner que les aficionados avaient tant de choses à me dire : Vic est une ville merveilleuse, nous avons mangé dehors, on a préparé la novillada… La soirée s’est prolongée, et… tu n’y es pour rien, Maria, pour rien. – Mais, ton costume, alors ? balbutia Maria. – Je vais repartir. Un torero ne peut pas combattre sans son costume. C’est impossible. Et puis il m’a été donné par ma mère, c’était celui de son oncle, le grand Balderas. Perdre cet habit, c’est perdre l’âme de ma famille, l’âme du Mexique. Je ne combattrai pas. Je suis nu, tu comprends. Sans mon costume, je suis une ombre. – Non, pequeño, tu ne partiras pas. Abuela se tenait devant eux, toute courbée, dans sa robe de chambre effilochée. Elle serrait contre son cœur le traje de luces de son mari, et elle le tendit au jeune homme, souriant de toute sa bouche édentée. – Tiens, mon fils, c’est pour toi. Et tu seras le premier gadjo à toucher ce costume, et aussi le premier gadjo à épouser une fille de notre famille. Mais El Gitano aurait été fier de te connaître. Un silence religieux se fit dans la caravane. Maria fut la première à le rompre, osant prendre la main d’Antonio, et en défiant son père du regard. – Papa, ne t’énerve pas. Il ne m’a même pas embrassée. Abuela exagère, comme toujours. Par contre, Antonio a déjà parlé de nous au maire de Vic et à la presse ; ils vont voir ce qu’ils peuvent faire pour nous aider. Antonio s’était levé. Il s’approcha de la vieille dame et l’enlaça longuement. Il lui chuchota quelque chose à l’oreille en espagnol, avant de se relever, le costume dans les mains, comme une offrande. Le petit Pablo se mit alors à applaudir de toutes ses forces. La caravane venait d’être transformée en arène, et Antonio venait d’y gagner une première fois, contre le sort.
Le soleil, de plomb. Le ciel, d’azur. Et le taureau, de jais. Sur les gradins bondés, le public s’était déchaîné. A midi, le paseo avait commencé pour la foule des Vicois et des aficionados venus de tous les horizons, et Antonio avait défilé, vêtu du costume sacré d’El Gitano. Il avait réussi à faire assoir Maria et sa famille dans la tribune d’honneur ; en passant, il jeta un regard de feu à la jeune fille, tel un chevalier saluant sa dame avant le tournoi. Le spectacle fut grandiose, et le jeune homme séduisit tout le public avec une superbe Manoletina, avant de porter l’estocade, sous le soleil gascon qui aurait pu être celui de Mexico, de Madrid ou de Nîmes. Car la corrida rassemble les peuples en rapprochant les hommes de leur destin. Antonio avait combattu un adversaire aussi noble que la vie elle-même. Il créa la surprise en restant debout, au milieu de l’arène, après avoir couru vers les gradins pour s’emparer du micro du journaliste de La Dépêche. Face à un public médusé devant cette entorse au rituel, alors que le sable était encore brûlant du combat mené, il se mit à parler de la famille Sanchez, de l’abuela qui venait de lui sauver la mise en le revêtant du costume du célèbre El Gitano. En entendant ce nom, la foule se mit à murmurer comme un champ de tournesols sous l’Autan. Puis il évoqua le courage de Maria, ses projets, et surtout la maladie du petit Pablo, qu’il désigna du doigt. L’enfant, fièrement, se mit debout en souriant. Et puis l’expulsion. La reconduite à la frontière. L’errance, alors que les Sanchez souhaitaient justement ancrer leur histoire en terre gersoise, en terre taurine. Soudain, le maire se leva, descendit vers l’arène, et saisit à son tour du micro : – Au nom de l’hospitalité gersoise et au nom de la solidarité taurine, je m’engage solennellement à accueillir cette famille à Vic.
La Dépêche, Sud-Ouest, mais aussi Libération et Le Figaro furent unanimes : l’esprit de la Corrida avait conquis même ses détracteurs. Antonio fit la une de nombreux quotidiens, tandis que la presse s’emparait de l’incroyable histoire du costume volé et de l’intervention d’un torero en faveur d’une famille rom. En quelques jours, c’est un pont d’or que la municipalité de Vic fit aux parents de Maria, leur attribuant une petite maison en cœur de ville et une carte de transports gratuite, pour qu’ils puissent se rendre aussi souvent que nécessaire à Toulouse pour y soigner Pablo. Le père de Maria fut embauché par l’association vicoise de tauromachie, tandis que le conseil général offrait une bourse à la jeune fille, afin qu’elle puisse en toute quiétude commencer ses études. Antonio Ibáñez, que la presse avait surnommé « El d’Artagnan », avait remporté, en mousquetaire des temps modernes, cette double victoire : il avait combattu brillamment le taureau, mais aussi porté l’estocade à la frilosité administrative et politique.
Vic-Fezensac, juin 2021.
Maria reposa le combiné en souriant. Elle venait de recevoir un appel du responsable du Prix Hemingway. On réclamait son torero de mari pour qu’il accepte d’être le parrain de la manifestation de l’année suivante. El Gitano avait croisé l’écrivain dans les rues de l’Espagne en lutte… Bouleversée, mais ravie, elle sortit dans le jardin de la belle « gasconne » et s’installa à l’ombre de la terrasse, admirant les volets qu’elle venait de repeindre en bleu de Lectoure. Elle était heureuse de pouvoir à présent profiter de son congé de maternité, après ces années virevoltantes, passées à étudier le droit à Paris et à Barcelone, puis à exercer comme avocate dans un grand cabinet parisien. Elle avait bien mérité cette pause. Son I Phone la tira de sa rêverie : un MMS de son petit frère, à présent bel et bien guéri, et installé au Mexique chez les parents d’Antonio, où il se formait à la corrida.
Antonio n’allait pas tarder. Même si sa ganaderia gersoise l’occupait beaucoup, il faisait toujours en sorte de rentrer tôt. Et puis le festival allait commencer, la soirée serait belle. Mojitos, rires, courses dans les ruelles, et, pour elle, juste un petit verre de jus de raisin, dans le bistrot de Paulo. Madame l’avocate n’avait rien changé à ses habitudes, et Antonio Ibáñez de la Plata non plus. Le Gers les avait réunis, et ils en appréciaient avant tout la douce simplicité. Les paillettes, ils ne les aimaient que sur le costume de torero d’El Gitano, qui était accroché dans leur chambre, près du baldaquin. A cette seule évocation, le rouge monta aussitôt aux joues de la jeune femme. Les nuits du jeune couple étaient autant de ferias. Ils s’adoraient, comme au premier jour. – Maman, regarde, je t’ai ramassé des coquelicots. Maria observa la fillette qui venait vers elle, un énorme bouquet de coquelicots pressé dans la main, et un sourire à renverser le monde. Oui, Marie-Sara était bien la fille de son père !
Sculptures taurines à Auch, crédits Sabine Aussenac
Le cercle de silence se rompt et, peu à peu, les participants se saluent et commencent à discuter de plus en plus bruyamment de la suite de la manifestation. Les immenses pancartes ornées du slogan « Feria si, Corrida no ! » ou représentant des taureaux à l’agonie peints à grand renfort de tons rouge sang, portées à bout de bras par toute la faune habituelle des défilés de cet acabit, semblent défier la douceur des collines gersoises ; des sarouels colorés dansent sur l’asphalte, disputent les prix de l’originalité aux dreadlocks savamment noués en chignon, tandis que des enfants en sandales courent presque nus dans l’air pourtant encore frisquet de ce lundi de Pâques.
Juliette s’ennuie à mourir, regarde son portable toutes les cinq minutes, guette le moment où elle s’échappera en prétextant le train de Toulouse et son bac à réviser. Elle jette des regards désespérés vers sa mère pour implorer un départ vers la gare, mais Capucine, dont les longs cheveux teints au henné virevoltent au gré du vent léger d’avril, est en train de s’épancher avec virulence devant les micros de France-Bleu et de Sud-Ouest :
Nous ne lâcherons rien et organiserons nos cercles de silence et nos défilés jusqu’à ce que les pouvoirs publics fassent cesser ces pratiques d’un autre âge qui défigurent la dignité de notre patrimoine culturel ! La corrida de Pâques à Aignan est une insulte à l’âme de la Gascogne !
Juliette lève les yeux au ciel, exaspérée par ce discours anti-corrida qu’elle entend depuis des années, tout comme les vitupérations maternelles à l’encontre du nucléaire, du WiFi, du foie gras, bref, de tout ce qui touche à la nature, à la pollution, à la défense des animaux… Marcher, contester, batailler, contrer, défendre, accuser, sa mère est la Jane Fonda du Gers, et Juliette est fatiguée ; elle se remémore tous ces dimanches passés à défiler depuis son plus jeune âge, se demandant si son penchant pour la littérature n’aurait pas pris sa source dans tous ces moments d’ennui intense durant lesquels elle repensait avec désir et nostalgie au livre qu’elle brûlait d’envie de continuer à son retour à la ferme. C’est là que Nurcia, la compagne de sa mère, l’attendait avec un bol de chocolat fumant pour la réconforter. Et plus Capucine insistait pour que Juliette reprenne un jour la petite exploitation d’agriculture raisonnée, plus la jeune fille cultivait son goût pour les lettres, la philosophie et le théâtre, aspirant à la vie citadine, rêvant de Paris ou de New York. Et puis Juliette a envie de plats en sauce et de maquillage, de se sentir femme et de croquer la vie. Sus aux graines, au quinoa et aux manifs, elle n’en peut plus, elle rêve de normalité et ne supporte plus les idées si tranchées de Capucine. D’ailleurs Juliette adore le foie gras et se demande si elle ne pourrait pas désobéir aux injonctions maternelles et voir une corrida en Provence, en juillet, pour se forger sa propre opinion.
Auch, crédits Sabine Aussenac
Soudain, une giboulée déchire le ciel vallonné de nuages. Capucine daigne faire un signe à sa fille en lui montrant le parvis de la cathédrale Sainte-Marie. Juliette se réfugie sous le vantail en attendant la fin de l’averse et le sac que sa mère est allée chercher dans sa voiture (heureuse concession qu’elle daigne faire à la modernité, enfin presque, au vu de la Citroën couverte d’autocollants…), avant de dévaler l’Escalier Monumental en souriant gaiement à la statue de d’Artagnan qui veille sur la Gascogne. Enfin, à elle la vraie vie, la vie estudiantine et toulousaine ! Et surtout les répétitions du club-théâtre, à l’internat, en vue du spectacle de Shakespeare qu’elle jouera l’été prochain en Avignon…
Roméo se faufile dans la foule compacte qui piétine, impatiente, attendant l’ouverture des arènes. Arles brille déjà de son soleil d’un jaune strident, en cette belle journée pascale où les aficionados vont célébrer la mémoire de Manolete. Il se réjouit pour son père, organisateur de cette manifestation attendue depuis des mois par des milliers de passionnés, et se demande s’il sera à la hauteur des espérances paternelles, n’osant se comparer aux prestigieuses têtes d’affiche comme Manzanares, El Juli, Juan Bautista, Ponce, à tous ces immenses toreros ou aux nouvelles stars du Rejoneo, Léa Vicens ou Leonardo Hernandez…C’est aujourd’hui que le jeune novillero va confirmer son « Alternative »pour acquérir le grade de Matador de toros: la corrida, Roméo est né avec, il était encore dans le giron maternel lorsqu’il a entendu le public crier « olé » pour la première fois et a grandi avec les monstres sacrés de la ganaderia de son grand-père, fasciné par la puissance des dieux de jais et par la grâce virevoltante de son parrain Laurent, le frère de son père, lorsqu’il faisait vibrer l’arène de ses passes fabuleuses.
Roméo sait que cette investiture baptismale lui ouvrira les portes d’une carrière internationale, et il se sent à la fois fier et terriblement malheureux. Comment va-t-il trouver le temps de se consacrer à son amour des planches en toréant au niveau international ? Le jeune homme n’a encore parlé à personne de l’escapade qu’il a prévue pour juillet, lorsqu’il ira passer quelques jours en Avignon… Il sait qu’il devra braver tout un mundillo pour réussir à prendre la poudre d’escampette et qu’il se fera sûrement traiter de pueblerino par son père… Et pourtant, la passion qu’il nourrit pour la tauromachie n’a d’égale que l’engouement qu’il a pour le théâtre. Depuis son enfance passée aux Saintes-Maries, il sait qu’il ne pourra jamais choisir, tant sa mère, une merveilleuse actrice qui avait abandonné la Comédie-Française pour se consacrer à sa famille, l’a bercé de tirades, l’amenant chaque été en Avignon avant de rejoindre son époux dans leur mas d’été au hameau de Montaigu, près de Manosque. Roméo doit son prénom à la fois à Shakespeare et aux terres de ses arrière-grands-parents, et a grandi dans ce double amour qui lui semble aujourd’hui si douloureusement inconciliable, entre cigales et taureaux, arènes et estrades, dans cette Provence aux lavandes folles qui fait les femmes belles, les hommes transis et les corridas de feu.
Il arrive devant les palcos et salue les monosabios qui l’accueillent en l’acclamant déjà. Il sort ses zapatillas de son sac et contemple la Taleguilla comme on voit le soleil se lever au-dessus de la mer. Cette journée sera son aube, et de lumière, comme son habit. Roméo sourit. Aujourd’hui il n’est plus l’acteur ; il va être sacré torero.
Avignon, source Wikipedia
Le train est bondé, mais Juliette n’en a cure. Elle n’a même plus envie de lire, regarde avec une impatience enfantine le paysage qui peu à peu perd ses rondeurs et ses verdeurs pour naître en estive provençale. Enfin, son rêve s’accomplit ! Juliette la petite Gersoise sera Juliette de Vérone, et elle sourit de bonheur tout en frémissant de trac. Demain soir, elle montera sur la scène ouverte du Palais des Papes, et du haut de ses seize ans elle défiera le ciel. Sa mère l’a accompagnée jusqu’en gare de Nîmes avant de filer vers la Lozère où l’attendent ses amis zadistes, pour préparer une énorme manifestation anti-corrida prévue en Arles. Juliette doit dormir dans un centre d’accueil avec des jeunes de toute la France et se réjouit de ces heures qui seront exclusivement consacrées à la scène. Sa mère la rejoindra le lendemain avec Nurcia, puisque les deux femmes mobiliseront toute la ZAD pour le off et viendront jouer « Le sang du matador » …
Roméo découvre la gare d’Avignon et n’est plus qu’un jeune homme épris de théâtre, un festivalier heureux. Il réussit à ne pas trop penser à la déception de son père et au visage fermé de son grand-père lors de son départ. C’est d’ailleurs Laurent qui l’a emmené au train, détendant l’atmosphère avec de belles anecdotes sur des corridas d’antan. Laurent est intarissable, qu’il soit au volant de sa jeep ou de son fauteuil roulant. Comme il aime à le répéter aux novices ébahis de le voir fouler l’arène avec celui qu’il surnomme affectueusement son « 4X4 » : « Encorné un jour, passionné toujours ! »…
Sur le parvis de la gare, une lumière éblouissante cueille le jeune homme dans ses rêveries, et c’est le nez en l’air, pour tenter de distinguer les pierres tutélaires de la cité papale, qu’il heurte vivement une très jeune fille qui, elle aussi, s’évertue en vain à scruter l’horizon. Elle se retrouve dans ses bras et pouffe de rire devant le visage cramoisi de l’inconnu.
Juliette, dit-elle en se dégageant et en tentant de recouvrer l’équilibre.
Roméo, pour vous servir, rétorque-t-il.
Est-ce la blondeur incandescente de Juliette, ou la flamme andalouse qui consume soudain les yeux de Roméo ? Ou peut-être ce souffle du mistral qui hante le Palais des Papes, ou simplement l’été, si doux, si bruyant, si indécent, débordant de peaux nues et de rires… Juliette et Roméo ne se quittent plus d’une semelle, ils se frôlent, ils se cherchent, ils s’épient, même au milieu de la cohue festivalière, aimantés comme deux âmes très anciennes qui se seraient reconnues. L’air semble chargé de parfums de garrigues, on a couru vers les fontaines pour s’asperger au milieu de la fournaise, on a léché des glaces multicolores et bu des mojitos, on a parlé d’Anouilh et de Vilar, de Gérard Philipe et de Shakespeare, on a murmuré sous la lune et souri sur les gradins ; Juliette a raconté la ZAD et les manifs, Roméo le sable brûlant et sa passion pour les taureaux, ils ont ri aux larmes en se découvrant issus de familles aussi opposées ; le Gers la Provence l’arène la classe prépa à venir le quinoa la ganaderia le traje de luces Shakespeare Paris on a tout mélangé, avant de s’embrasser et de s’endormir, enlacés sur les berges. Juliette a lové sa candeur au creux des bras rassurants de Roméo, sa bouche au goût d’abricot a murmuré « je t’aime », et le Rhône veille sur les futurs amants.
Juliette salue le public debout qui l’acclame, certains pleurent, d’autres hurlent. Roméo tremble, il a senti que cette scène était le premier jour du reste de leur vie. Soudain une tornade rousse s’élance vers les loges, et Roméo comprend que la mère de Juliette est arrivée. Elle porte encore sa pancarte anti-corrida, la pièce du off vient sans doute de se terminer. Roméo frappe à la porte de la loge, c’est Capucine qui lui ouvre, tandis que Juliette est tendrement démaquillée par Nurcia. Un cri de colère retentit. Capucine a aussitôt reconnu le visage qui orne les affiches du Grand Sud et trône fièrement sur les sites de corrida qu’elle parcourt pour les spammer d’insultes…
Roméo Montaigu ! Que faites-vous ici ? Vous êtes envoyé par votre famille pour porter plainte contre notre petite compagnie ? Ne vous avisez pas de me toucher, je ne serai pas docile comme les animaux que vous torturez, et mes camarades de la ZAD m’attendent Place des Carmes !
Maman, s’interpose Juliette, ne sois pas ridicule ! Je te présente Roméo, un ami très cher, qui fait lui aussi du théâtre, et… avec qui je vais partir demain pour Arles, pour la suite des vacances. Laisse la corrida en dehors de tout ça !
Roméo couve Juliette du regard, et est fier du courage de sa belle qui ose affronter le courroux maternel. Nurcia tente d’apaiser Capucine, mais le ton monte, Juliette n’est pas majeure, c’est un détournement de mineures, ça ne se passera pas comme ça, il n’est pas dans son fief de toreros machos, ici c’est elle qui décide qui sa fille fréquente, elle était d’accord pour Avignon, mais là c’est terminé, tu m’entends, Juliette, c’est terminé, demain tu rentres avec nous à la ZAD et puis à la ferme, de toute façon tu as la khâgne à préparer, Mademoiselle en a oublié ses livres, c’est ça ?
Roméo invoque sa mère, actrice, le hameau ancestral des Montaigu qu’il voudrait faire connaître à la jeune fille, et puis le code d’honneur, le Pundonor des toreros, et enfin son père qui les attend au pied du Palais des Papes. Juliette pleure, effondrée devant la violence verbale de sa mère dont les valeurs « de gauche » se sont soudain muées en frilosité petite-bourgeoise lorsqu’il s’agit de virginité perdue ou de liberté d’aimer ; c’est Pol Pot au Palais des Papes, Juliette se lève et s’enfuit, jetant un dernier regard désespéré à Roméo et lui soufflant qu’ils se parleront sur Facebook.
On toque à la porte de la loge que Juliette a claquée, et un Laurent souriant fait rouler son fauteuil roulant, suivi par un homme de belle prestance qui s’exclame :
C’est ici que tu te caches, mon fils ? Nous t’attendons pour te ramener en Arles, tu sais que tu dois toréer demain soir, il faudrait rentrer te reposer…
Il aperçoit alors Capucine et blêmit en reconnaissant la passionaria qui a déjà défilé maintes fois sous les fenêtres du mas et devant les arènes, à la tête de cortèges haineux. Il ne comprend soudain plus rien, interroge son fils du regard, mais déjà Capucine passe devant lui et lui crache au visage en murmurant un « hijo de puta » du plus bel effet avant de courir pour rattraper Juliette. Nurcia esquisse de vagues excuses et se précipite à sa suite. Roméo se tait, il fait nuit soudain, et le Rhône au loin charrie de lourds chagrins.
Arles, crédits L.Roux
La Feria du Riz bat son plein, en Arles où coule aussi le Rhône d’éblouissants orages éclatent au gré des courses camarguaises et des concerts des peñas.Roméo a parlé toute la nuit avec Juliette sur Facebook et par sms, voilà près de deux mois qu’ils ne se quittent pas, malgré la distance. Laurent a promis au jeune homme d’aller accueillir Juliette car lui-même sera déjà dans l’arène pour la corrida concours, et c’est Nurcia, la douce complice, qui conduira sa belle-fille jusqu’en Arles, puisque le rythme de la prépa n’est pas encore trop soutenu en ce début d’automne. Capucine n’en saura rien, occupée par les préparatifs des vendanges et par son engagement pour les Migrants du centre d’accueil de Condom. Roméo veut que Juliette le voie toréer avant qu’elle ne s’engage avec lui plus avant, il sait que sa propre certitude sera confirmée par cette nouvelle communion, il a l’intuition que l’émerveillement ressenti en voyant Juliette jouer se produira à nouveau, cette fois dans l’autre sens. Son père l’a mis en garde contre les femmes qui se jettent parfois entre les toreros et leur passion, mais Roméo a confiance en celle dont les lèvres brasier le brûlent comme un soleil madrilène.
Il est là, agenouillé devant la porte du toril, rêvant sa porta galoya. Le public, silencieux comme à l’aube des temps, retient son souffle, sachant le péril que cette suertepeut représenter quand le taureau impatient et gaillard va jaillir comme un aigle hors du nid. Le jeune homme a pensé à sa mère, comme au début de chaque corrida, à son beau sourire qui lui semble le protéger toujours. Il porte son fétiche, le chaleco brodé de ses mains juste avant qu’elle ne s’évade de sa longue maladie. La porte s’ouvre et le ballet des passes et des acclamations du public commence ; Roméo danse et le taureau le suit, on se sait plus qui mène l’autre, l’osmose est totale entre celui qui croit au ciel et celui qui piétine la terre de Camargue depuis sa naissance jusqu’à l’encierro, le public ondule de plaisir à chaque envolée de muleta et le souffle taurin se mêle aux parfums chauds du ruedo.
Mais Roméo pense aussi à sa belle, à sa Juliette dont il reverra la blondeur dans quelques heures, il pense trop et n’agit plus assez ,soudain il est saisi comme d’un vertige, et en ce millionième de seconde où son corps vibrant de matador et son esprit épris d’amour ne font plus un mais se scindent en deux entités opposées, son redoutable adversaire prend l’avantage : ce qui devait être la remate de Roméo que tous surnomment déjà le Diestro d’Arles devient une esquive maladroite, l’homme tombe, la bête se relève, les gradins hurlent et soudain le sang éclabousse le sable sous l’aigre sueur de la peur ancestrale de l’homme devant la bête, et les revisteros crient dans leur micro que Roméo vient de mourir encorné, nouveau Manolete, en cette année de jubilée, tant la violence de la charge semble avoir été fatale. Un homme à terre semble de phosphore et de sang, le traje de luces devient rouge et le public pousse une obsédante plainte tandis que dans le palco le président Montaigu a porté la main à son cœur.
Une radio locale chante la douceur de l’été finissant, Juliette fredonne distraitement en admirant les berges du Rhône, elle aperçoit déjà les arènes ; Nurcia tente de se frayer un chemin pour rejoindre la place où Laurent les attendra, mais le boulevard des Lices est fermé en raison du bandido annoncé à grands renforts de panneaux, la foule déjà se presse pour ce moment fort du Riz. Soudain la musique s’interrompt et un journaliste qui semble à fois surexcité et abasourdi annonce une édition spéciale :
Nous interrompons notre programme pour une terrible nouvelle qui endeuille la féria du Riz et tout l’univers de la Tauromachie. Roméo Montaigu, le jeune matador que le public surnommait déjà le Diestro d’Arles, vient de subir une charge extrêmement violente et aurait succombé à ses blessures. Son père, le président Montaigu, a quitté la loge pour rejoindre l’arène. Je rends l’antenne et vous tiendrai informés.
Nurcia pile au moment où Juliette saute de la voiture en hurlant de douleur. La jeune fille a roulé sur le trottoir mais se relève aussitôt, hagarde, foudroyée par son propre orage, et Nurcia se lance à sa poursuite, mais en vain, Juliette la devance en maudissant sa mère et ses interdictions stupides qui l’auront empêchée de revoir son amour, d’être auprès de lui en ce jour, en maudissant les dieux qui lui ont volé sa vie, Juliette ne court plus, elle vole, elle s’envole, elle saute les barrières sous les yeux médusés des badauds et n’a cure de la bronca qui s’élève et lui crie de revenir sur le bas-côté, Juliette veut aller aux arènes, par le plus court chemin, et puis elle entend le bruit sourd d’un martèlement de pas lourds et dans l’atroce lumière de midi elle imagine les grands tonneaux de sang de son bien aimé encorné et elle lève la tête pour voir dans le contre-jour ce qu’elle ne sait pas être l’abrivado, mais qu’elle devine d’une puissance infinie, et sourit en se jetant vers ce qu’elle espère la mort, l’âme en joie, car plus rien ne la retient sans Roméo.
Nurcia rattrape Juliette juste une seconde trop tard, elle lui évite d’être piétinée mais pas d’être encornée en plein cœur. La jeune fille meurt sur le coup, en prononçant le nom de Roméo dans son souffle juvénile et pur, le soleil soudain sur Arles endeuillée semble une orange folle.
À l’hôpital, dans une morgue froide, dans l’odeur de l’éther qui aurait dû être celle de l’amour, Roméo est assis près de Juliette. Celui que les journalistes avaient enterré trop vite a certes été grièvement blessé à la cuisse et a perdu énormément de sang, touché à une artère, mais semble porté par une force surhumaine. Il embrasse, bouleversé et mutique, le visage intact de celle qu’il aurait voulu chérir à jamais.
Capucine, venue du Gers dans sa voiture aux autocollants délavés et ridicules, ne sait que fixer le jeune homme et son père d’un regard vide et dénué à présent de toute haine et de toute passion. Le suicide de sa fille, terrassée par son mal d’amour, met un terme à tous ses combats. Depuis les tréfonds de son chagrin, Capucine endosse la part de responsabilité qui lui revient en cette terrible méprise. Montaigu se tient devant le corps de Juliette, dans la lumière blafarde, et tente de raisonner son fils en lui promettant qu’il n’exigera plus jamais rien de lui, qu’il comprendrait que sa carrière de matador s’arrête. Au mot « corrida », Capucine s’évanouit dans les bras de Nurcia. Elle ne voit pas Roméo qui quitte la pièce, empreint d’une colère froide, repoussant même la main tendue de Laurent, déterminé à sauver l’honneur de sa Juliette fauchée en pleine innocence par le destin que les Grecs déjà savaient impitoyable, ce destin qui fait des hommes les marionnettes d’un sort qui les broie tout en les transcendant.
Il est à nouveau dans l’arène. Il a endossé le traje de luces de son grand-père et n’écoute pas ses muscles bandés de douleur, sourd à ce corps qu’il méprise, devenu indifférent à tout ce qui n’est pas le souvenir de Juliette, de ces heures si ténues passées avec celle qui lui fut, l’espace d’une journée, une terre à construire, un monde à découvrir. Il se souvient soudain de Keats et de ses phalènes, du vers que Juliette lui avait récité avant de monter sur scène :
Je rêve que nous sommes des papillons n’ayant à vivre que trois jours d’été. Avec vous, ces trois jours d’été seraient plus plaisants que cinquante années d’une vie ordinaire.
Ils n’ont même pas eu trois jours, mais qu’importe, ils auront partagé une intensité que Roméo ne pourra plus ressentir nulle part, sauf peut-être en ce moment qu’il va donner à Juliette et aux aficionados en ultime offrande. Il sent sa présence, toute la candeur de sa bienveillance, et c’est elle qu’il salue en s’inclinant devant le public stupéfait d’avoir retrouvé si vite son dieu des arènes. Puis il attend. Il lève les yeux vers son père, statue de Commandeur debout dans la loge, il devine plus qu’il ne voit les larmes du président. Car le père et le fils connaissent l’issue de ce combat des chefs. Roméo sait que les hombres ne le porteront pas triomphalement au sortir de l’arène.
Mais l’heure n’est pas à la tristesse, au contraire. Le jeune homme salue le public en souriant, il va lui offrir la plus belle des corridas, la corrida de l’amour et du cœur, la corrida qui lie les hommes aux taureaux comme Éros est lié à Thanatos, car c’est ainsi que va la vie, magnifique et cruelle, atroce et sublime, aussi sublime que le soleil qui envahit Arles comme un homme aime une femme, aussi sublime que cette femme et cet homme qui se sont aimés envers et contre tous, sublime comme ce taureau qui est un bravo, comme son matador.
Roméo meurt, les yeux tournés vers ce soleil aussi doré que les cheveux clairs de sa Juliette, encorné par la puissance de l’onyx taurin qu’il a appelée de ses vœux pour rejoindre son âme sœur.
Debout, le public pleurera son nouveau Manolete, tandis que le Rhône impassible chantera, longtemps encore, l’histoire merveilleuse et terrible du toréro et de sa Juliette.
« C’est une paix bien morne que ce matin nous apporte.
Le soleil, de douleur, ne se montre pas.
Partons, allons parler encore de ces tristes événements.
D’aucuns seront punis, d’autres pardonnés.
Ah, jamais il n’y eut d’histoire plus tragique
Que celle de Juliette et de son Roméo! »
Shakespeare
(Ce texte a été écrit pour le Prix Hemingway il y a quelques années…)
Les courses, les commissions, le marché… C’est sans doute l’un de nos plus anciens souvenirs que celui de ces échanges avec les commerçants qui, lorsque nous étions enfants, nous apparaissaient comme détenteurs de ce pouvoir un peu magique puisque c’est chez eux que se trouvaient les friandises et autres berlingots que nous aimions déguster…
Peut-être avez-vous connu, comme moi, ce temps ou nos mères allaient non pas « faire des courses » mais plutôt « aux commissions, » comme on dit dans le midi, leur filet à la main, passant chez l’épicier, mais aussi chez le boucher, le charcutier, le crémier, le primeur… Je me souviens de l’Épargne albigeoise où notre mère allait régulièrement, et aussi du sourire de ces commerçants de nos étés d’outre-Rhin, mais surtout des gâteries qu’on m’offrait souvent : un bonbon par ci, une tranche de saucisse allemande par là… Sans oublier le marché, comme celui où mes grands-parents français vendaient leur miel devant la statue de Jean Jaurès, à Castres, entre bérets et accent rocailleux…
Et puis un jour, ma mère monta dans la « Diane » de notre voisine qui, elle, avait le permis, pour, la première fois, aller dans une grande surface…Au « Leclerc » d’Albi, mastodonte surgi de nulle part qui, à nos yeux d’enfants, ressemblait à une caverne d’ali baba… Certes, je connaissais les grands magasins allemands dont j’adorais les escalators et les ors, mais dans notre sud-ouest, jamais encore je n’avais vu autant de marchandises assemblées en un seul lieu…
Quelques décennies plus tard, ce fut à mon tour de nourrir une famille… Et de fréquenter assidûment non pas les grandes surfaces, que j’ai, au fil des ans, trouvées de plus en plus anxiogènes et indécentes de par l’avalanche de la surconsommation, mais les moyennes surfaces, les magasins de proximité, et, last but not least, mon sacro-saint LIDL, l’enseigne phare des bi nationaux…
C’est aux caissières et aux caissiers que je voudrais rendre hommage aujourd’hui, puisque en cette période de lutte contre le coronavirus, c’est à eux qu’il appartient de tenir la deuxième ligne de front, derrière les valeureux personnels soignants… Je pense à toutes ces « hôtesses de caisse » et à tous ces magasiniers et responsables de commerces qui se lèvent chaque matin pour moi, pour vous, pour nous, et qui défient leur peur et le danger pour prendre leur poste, le sourire aux lèvres malgré la boule au ventre !
Une des très belles banderoles affichées par nos voisins de la rue Bebel…
Quand je regarde en arrière, des dizaines de visages et de sourires défilent en ma mémoire… Impossible de me souvenir de tous les prénoms, mais je revois avec précision d’innombrables scènes, d’anecdotes, de moments précieux d’échanges qui font le sel de nos quotidiens…
Loin, très loin dans mes souvenirs, il y a cette dame qui travaillait au supermarché situé sous le viaduc de Clermont-Ferrand, non loin de notre appartement…Il me semble que c’était l’enseigne « ATAC », devenu, si j’en crois Google, un « Simply »… Nous bavardions de tout et de rien, nous racontant nos vies de jeunes mamans, et c’est elle qui, plus d’une fois, me ramena notre teckel qui, par l’odeur de saucisses alléché, passait son temps à fuguer jusqu’au magasin ! Elle me fit même une « attestation » lors de mon divorce, certifiant que je m’occupais bien de mes petites…
Ensuite, il y a les rires contagieux des caissières du « Casino » du Pont des Demoiselles, à Toulouse ; l’une venait de Madagascar et adorait que je salue avec un « velum » qui lui rappelait le pays, nos enfants étaient aussi dans la même classe, et nous papotions de tout et de rien, tandis qu’elle faisait défiler les énormes paniers de courses que je ramenais pour mes ados et leurs amis affamés et mon fiston gourmand…
Plus tard, à Auch, mon QG devint le « Shopi » de la basse-ville… Il m’en fallait, du courage, pour remonter ensuite le caddy à la presque verticale de la rue Dessoles ! Mais je repartais chaque fois requinquée à bloc, le cœur en joie après les bavardages avec l’une des caissières, adorable, dont je revois encore le petit carré et les lunettes sages, qui hélas fut traumatisée par un cambriolage violent… Je discutais aussi beaucoup avec une autre, qui elle aussi avait son fils en classe avec le mien, et nous riions beaucoup des différences entre son gamin qui adorait la chasse et le sport et le mien qui ne savait pas attraper un ballon correctement ! Une autre encore me racontait ses virées en moto…
En notre bonne ville d’Auch, je fréquentais aussi assidument le LIDL, et là je prenais un plaisir tout particulier à discuter avec une caissière dont l’allure de mannequin et la coiffure toujours parfaite me fascinaient d’autant plus qu’elle avait un nombre incalculable d’enfants ! Je garde un souvenir ému de sa blondeur et de nos échanges…
Le LIDL de Toulouse est tout aussi sympathique, puisque là a sévi plusieurs années un homme que nous surnommions, avec fiston, « l’homme élégant », puisque ce monsieur avait, déjà avant la mise en place des « gestes barrière », toujours l’habitude de porter des gants ! Son humour et son beau sourire me restent en mémoire, et je ne manque pas, aujourd’hui, de toujours discuter de la pluie et du beau temps avec ses collègues, de demander au nouveau caissier quand il se fera faire un nouveau piercing…
Que dire de tous mes échanges avec les gérants des différents « Petits Casino » de la ville rose, que je fréquente au gré de mes affectations et trajets en bus… Je ressens une tendresse particulière pour cette enseigne qui accompagnait déjà ma vie d’étudiante, ayant encore en bouche le goût proustien des madeleines coquilles toutes petites et craquantes que je dégustais en planchant sur mes disserts de prépa… Le nomadisme des couples de gérants des casino correspond d’ailleurs bien à la multiplicité de mes affectations rectorales… J’ai une pensée spéciale pour la gentillesse du couple qui gérait un « Leader price » devenu Casino, à l’angle du Capitole, non loin de Fermat…
Plus près de chez moi se trouvent, à égale distance, un Casino et un « Carrefour city »… Que de beaux échanges, là encore, avec les caissières et différents employés, depuis sept ans que je vis dans mon quartier… J’embrasse particulièrement Sonia et Pascal, même si ils nous ont quittés pour aller achalander le Casino du Canal vers les Ponts-Jumeaux ! Le rire tonitruant de Sonia et les musiques de rock faisant valser les rayonnages, l’adolescence de leurs enfants, le sourire de Pascal qui venait aussi jouer à la pétanque Place Pinel et qui nous livrait le sapin à Noël, tout cela faisait que faire mes courses allait bien au-delà de l’acte mercantile…
Au Carrefour ont défilé nombre d’employés plus adorables les uns que les autres, et plusieurs gérants… La blondeur et la gentillesse de l’un, le sourire et les discussions passionnantes avec Djibril, les blagues belges d’un autre, les conseils de bricolage de la gérante…, là aussi, je ne faisais pas que des achats : un réel lien social avait su se créer, et d’ailleurs les confidences, parfois, allaient très loin, on me parlait de sa famille, de ses ennuis… Quant à moi, j’avais pris l’habitude de porter au magasin mes poèmes de Noël et de fin d’année !
Les équipes ont changé, les enseignes se sont interverties, l’ancien Casino situé vers le Caousou est devenu un Carrefour, l’ancien Carrefour est devenu un « bio », le Casino du haut, qui avait été repris par Pascal et Sonia, est à présent tenu par un adorable couple malgache, tandis que le Carrefour a aussi un gérant très chouette qui a même mis une boîte à livres dans le magasin et a organisé il y a quelques temps une collecte alimentaire avec les religieuses de notre quartier, et les jeunes employés du Carrefour bio sont plus charmants les uns que les autres : bref, la relève est assurée !
Je n’oublie pas non plus d’avoir une pensée pour la dernière enseigne où je fais régulièrement de plus grosses courses -car dans le quartier, c’est un peu plus pour des « petits dépannages »… : « mon » Casino est celui de Saint-Georges, avec ses grandes allées à mi-chemin entre les moyennes surfaces et les hyper, et au cœur de cette ruche bourdonnante virevoltent tout un tas de sourires et d’amabilités, comme celui de Teddy -j’espère ne pas me tromper de prénom ; en tous cas, moi, je porte celui de sa maman…-, ou de l’adorable responsable que je viens toujours enguirlander quand les réductions ne se font pas sur ma carte !!!
Est-ce une particularité du sud-ouest que de « bader » avec tout le monde, de discuter, d’échanger, comme si nous étions au marché ? En tous cas, à mes yeux, l’humanité extraordinaire de toutes ces personnes qui, toute la journée, avec souvent des cadences difficiles, gardent le sourire pour accueillir des centaines de clients, est très précieuse et digne d’être louée et soulignée… Bien sûr, les commerçants des marchés de plein vent ou des halles ont un cœur tout aussi grand, et j’embrasse très fort Anne, si elle me lit, dont j’ai gardé le bébé il y a quarante ans avant de faire des trous dans sa caisse tant j’étais nulle pour « rendre la monnaie », Alain de la halle d’Auch, et surtout mon Serge du marché de Rangueil, qui m’a gravé mon seul CD de Johnny et dont le sourire, la gouaille et l’acceptation de mes chèques « en différé » m’ont quasiment sauvé la vie lors de mon divorce…
À vous toutes et tous, de notre part à tous, où que vous soyez en France, dans les hyper, les petites et moyennes surfaces, les halles, les marchés encore ouverts, de tout notre cœur : merci. Merci de nous aider à affronter cette crise, merci de votre courage, de votre bonté, surtout si vous n’avez pas d’autre choix que de venir travailler ! MERCI !!!!!!!!!!!!!!!!!!!!!!!!!!!!!!!!!!!!!!
Je vous invite à soutenir la famille d’Aïcha, qui a succombé au virus :
En ces jours où la terre australienne semble se consumer, où les réseaux sociaux évoquent le hashtag #WWIII ou #troisièmeguerremondiale et où l’on dénombre déjà quatre féminicides en France en cinq jours, sans oublier les luttes contre les diverses réformes, celle des retraites, celles du bac…, mes traditionnels « vœux de bonne année » me sont quelque peu restés en travers de la plume…
Mais il en faudrait plus pour me faire taire 😊
Voilà donc, de tout ♥, mes souhaits pour 2020 en bonheurs :
Que votre année soit claire, comme un ciel boréal illuminant les froids. Oubliez les scories et les pisse-vinaigres, pour ouvrir vos persiennes en un printemps jonquille. Laissez parler les fats, éteignez les ignobles, ne gardez que le pur, celui qui nous élève et nous fait voyager vers la vie et le rêve.
Que votre année soit forte comme un acier trempé, comme un chêne aguerri par cent mille tempêtes, pour affronter les nuits d’une époque en folie. Soyez prêts au combat si il est juste et vrai, ne baissez pas la tête, relevez vos fiertés piétinées par les Grands, faites confiance au peuple et conspuez les peurs.
Que votre année soit légère comme un vol d’hirondelles redécouvrant soleil. Oubliez les ennuis, souriez au mystère, devenez ce grand vent qui vous pousse hors rivages, soyez foc et Grand Voile : nul besoin de Marquises quand on devient une île.
Que votre année soit folle en fou-rire éternel, gloussement lycéen ou clowneries d’un jour. Rien qui vaille la joie, soyez gais, des pinsons en goguette, jetez au feu tous ces costumes de golden boys brimés, portez hauts la couleur de vos joies. Empourprez tous ces gris, carminez les fadeurs, osez le tyrien, oubliez l’outre noir, faites de votre jour un arc-en-ciel torride !
Que votre année soit douce comme un velours d’antan, peau de pêche et câline, une soie chatoyante. Soyez fous de vous-mêmes, aimez-vous, que tout miroir soit frère et toute glace amie, cessez tous ces mépris pour embrasser votre ombre et vous chérir toujours.
Que votre année soit parfumée, comme une aube sans fin où pré de mai respire, comme un arbre en été quand mille fruits débordent, comme un bois en automne quand toute mousse est vie, comme un âtre en hiver où l’on marie les bûches. Devenez le gingembre, baptisez-vous cannelle, faites de l’ambre l’alliée de vos désirs sans fin.
Que votre année soit dansante comme un bal de juillet, ballerine infinie d’un opéra viennois ou langoureuse en tango, espiègle cha-cha-cha ! Déchaussez-vous, faites de chaque instant un pas de deux, faites des pointes au lieu de faire la tête, soyez Rock’n Roll !
Que votre année soit libre comme un oiseau sauvage, pour vous rendre à vous-même dignité et partage. Vous cesserez les esquives et les compromissions pour enfin devenir ce que vous rêviez d’être. Devenez la cascade, le mustang ou l’étoile, larguez toutes les amarres, levez l’ancre de vos vies !
Que votre année soit tendre comme un premier amour, quand se tenir la main valait un firmament. Oubliez les records, les audaces poisseuses, osez le peau à peau bien plus fort que dentelles, ne gardez que le Beau qui murmure en respect.
Que votre année pétille, tintinnabule en joie, qu’elle cavale caracole virevolte en farandole, qu’elle dévale et dévore, qu’elle charpente vos vies, qu’elle arpente vos rêves et déchire vos nuits, qu’elle crépite en feu de joie, qu’elle vous porte aux nues, vers les autres, frères humains, qu’elle nous rassemble en ronde pour devenir demain.
Lorsqu’aux temps d’autrefois nous allions à la messe, Nos gros sabots aux pieds et le cœur à confesse, Nous savions qu’en rentrant, les joues rosies de froid, L’enfançon sourirait en sa crèche de bois.
Mais non, n’importe quoi ! Le divan explosait… Un sous-pull à paillettes, et un sac au crochet ! Et puis l’électrophone, et un jean peau de pêche ! L’intégrale de Troyat, des vinyles de Delpech…
En pantalon pattes d’eph’, dans son costume orange, Petit frère plongeait dans ses tas de légos. Le sapin débordait sous de lourds cheveux d’ange,
A la télé heureuse nous admirions Clo-Clo. Qu’ils étaient innocents, nos Noëls seventies, Gouleyants de cadeaux en ces temps d’avant Crise.
Aphorismes…
Noël…
Comme une aube mariée au crépuscule de l’année.
Oublier les nuits tombées sur notre monde vacillant sous les folies des hommes. Inspirer cette paix. Oser aimer.
Sourire aux inconnus et pardonner à son ennemi.
Entourer ses soucis de bolduc, décorer le malheur de mille cheveux d’ange, faire de chaque tristesse une boule de verre coloré.
S’aimer enfin. Se souvenir de nos sourires d’antan, aimer l’enfant qui veille en nous, comprendre l’adolescent en révolte et ses noirceurs devenues scories de l’usure des temps.
Imaginer le printemps, murmurer l’espérance, bénir le jour.
Voir l’étoile des bergers, bercer le divin contre son cœur.
Tu ES Dieu. Et NOUS sommes HUMAINS, ensemble.
Sonnet anticapitaliste
Qu’ils se gorgent de bile, tous ces bourgeois frileux !
Qu’ils étouffent de fiel en leurs habits de fête
Étranglés de bolduc en sanglantes paillettes :
Leur noël mascarades offensant tous les gueux !
*
Qui est-il, ce Jésus, pour ordonner bombances
Quand l’univers entier hurle révolution ?
Comment peut-on encore prêter dévotion
À ce charpentier fou générant tant d’outrances ?
*
Tout prélat est immonde et tout autel amer,
Nul besoin d’honorer et le fils et le père
Au triste anniversaire devenu une orgie
*
Où le capitalisme, tel un ogre affamé
Dévorant innocences en prétextant aimer,
Assassine les hommes d’un argent qui mugit !
Poésie contemporaine
Nocturne,
le souffle avisé des bêtes.
Le silence grelotte et la
paille gémit.
Guidés par l’étoile,
ils arriveront pour voir
sourire celui que l’on nommera
Dieu.
À la manière de …
Marcel Proust
Lorsque tante Léonie arrivait de la messe, je la guettais toujours, respirant avidement le parfum de cet encens entêtant me rappelant les longues heures passées à regarder, m’ennuyant entre deux sermons lénifiants et cantiques, le plafond et les anges de la petite chapelle du village voisin, me demandant si elle aurait peut-être croisé, en chemin, Swann qui devait justement arriver de la Capitale en cette veille de noël et si il ne lui aurait pas déjà glissé quelque anecdote savoureuse toute dorée des fastes de la ville lumière, avide que j’étais de connaître ce monde dont chaque étincelle illuminait mon quotidien d’enfant timide, et je ne manquais pas, délestant ma tante de son missel tout ourlé de cuir, tandis que notre bonne s’empressait de la délivrer de sa mantille et de son châle, de la câliner par d’innocentes questions, tentant de percer à jour le mystère de ses rencontres de parvis, et, alors que toute la maisonnée s’activait déjà dans les préparatifs de la veillée de noël, je n’avais de cesse de vouloir que tante ne me parle de Swann qui me paraissait, ce soir-là, tout aussi auréolé de gloire que le Roi dont nous fêterions bientôt l’avènement.
Georges Perec
Houx purpurins sous gui flamboyant : chantant un christmas carol, nous faisons fi du bruit, riant, jouant, ravis ! Christ surgit, un 24, à minuit !
Serge Pey
Frappe frappe frappe le sol
de ton bâton
Sois berger sois Roi-Mage sois la Vierge sois le Christ
tu es homme il est dieu
il est homme tu es dieu
sois lumière sois le feu sois l’étoile sois la paix sois noël sois le ciel
Frappe frappe frappe le sol
de ton bâton
Sois enfant sois jeune fille sois femme sois vieillard sois vivant
tu es la myrrhe il est l’encens
il est venu tu es présent
sois l’hostie sois le pain sois la vigne sois le vin
Poésie libre
Il est venu le doux temps de l’Avent
Humez frissons oyez clochettes
Joues cramoisies des petits enfants
Soleil timide tapi en sa cachette
Il est venu le doux temps du sapin
Piqué au vif par mille boules mises
Au gré des rires de tant de beaux lutins
Tout juste descendus de leur blanche banquise
Il est venu le doux temps des bougies
Lumignons vacillants à fenêtre embuée
Que la lumière soit en nos cœurs assagis
Et que nos mains tendues soient fête partagée
Il est venu le doux temps des parfums
Vin chaud cannelle sombre cardamone et gingembre
Mon marché de Noël ma maison aux embruns
Le pain d’épice aura sa belle couleur d’ambre
Il est venu le doux temps des vœux
Cartes anglaises dentelées étoiles scintillantes
Ressortons nos stylos faisons pause un peu
Amis perdus ou très chers retrouvons les ententes
Il est venu le doux temps des cantiques
Chérubins carillons angelots glorifiés
Lançons Alléluias dans toutes les boutiques
Écouter Sinatra c’est le jazz sanctifié
Il est venu le doux temps des Rois Mages
Et puis le Père Noël et le Saint-Nicolas
Rudolf le petit renne sage comme une image
C’est l’anniversaire du p’tit Jésus et ils seront tous là
Elle marchait dans la nuit noire, son ventre pointant vers le ciel sans lune. Il se tenait près d’elle, portant leur balluchon. Il observait la silhouette gracile, mais vacillante, et admirait la force et le courage dont elle faisait preuve malgré l’adversité. Nul ange cette nuit pour veiller sur leur route, nulle comète au ciel pour effacer leurs doutes. Ils étaient seuls dans la belle campagne entourant Bethléem, seuls, sans abri, alors même que Marie ressentait déjà les souffrances de l’enfantement.
La jeune femme s’accrochait au bastingage crasseux de ce qui se prétendait barque mais n’était qu’un rafiot sordide. Elle tremblait, non de peur, mais de froid, malgré la couverture moisie que son compagnon avait jetée sur son épaule. Elle pouvait sentir les petits coups de pied au creux de son ventre, et n’espérait qu’une chose : qu’elle soit sur la terre ferme avant l’arrivée de cet enfant…
Elle se tenait près du cadre du salon, devant la photo où ils se souriaient, heureux, dans ce jardin ensoleillé où s’égayaient leurs noces…Elle faisait rouler l’alliance autour de son doigt amaigri et ses larmes coulaient, silencieuses mers de sel, tant elle avait peur de partir vers l’hôpital sans lui à ses côtés. Leur enfant allait naître et ne connaîtrait pas le visage de son père, de ce père martyrisé en pleine allégresse musicale par un soir de novembre…
Quelques heures plus tard, elle hurlait, défigurée par la tristesse autant que par la souffrance. Mais chaque cri lui semblait délivrance, elle qui n’avait pas réussi à pleurer depuis les événements…Et lorsqu’enfin la sage-femme lui tendit sa petite fille, encore rosie et poisseuse, qui déjà de sa bouche avide cherchait le sein gonflé de sa mère, elle se sentit apaisée et libre, et comprit qu’elle serait forte pour deux, pour lui, pour leur fille qui grandirait heureuse, cadeau de la vie, malgré la mort. Elle la nommerait Nour, un prénom arabe qui signifie « lumière », pour dire au monde que la nuit n’y tomberait pas.
Elle avait vu couler la barque et se noyer des dizaines de gens, dans cette nuit infernale où les vagues devenaient ouragans, quand les enfants hurlaient et que leurs mères se débattaient en vain. Elle ne savait pas comment elle avait réussi à nager jusqu’au sable gris de cette plage déserte. Elle s’arc-bouta sous la lune et poussa, de ses dernières forces, et eut la joie d’entendre vagir son nouveau-né avant de jeter un dernier regard, déjà terni, vers des étoiles aveugles. La secouriste qui trouva l’enfant, encore accroché au ventre de sa mère, glacé mais vivant, le nomma « Moïse ». Sa mère fut enterrée dans l’immense fosse commune où gisaient les Migrants, sans même un nom pour marquer sa sépulture.
Il faisait presque nuit dans la grange, et si froid. Mais le souffle des bêtes apaisait la jeune femme, qui berçait l’enfançon dans ses bras tremblants. Joseph était parti chercher de l’eau à la rivière. Soudain, une lanterne vacilla à l’entrée de la hutte, et trois silhouettes se découpèrent dans le ciel bleuté de l’aube. Marie aperçut aussi une grande lumière, en deçà du Levant. Elle leva les yeux vers les trois hommes et respira le parfum de leurs présents, toute éblouie par les odeurs de l’Orient. Elle sourit et leur présenta, heureuse, l’Enfant au nom de Dieu.
Photos Philippe Hoch. Vierge allaitante, église Saint Martin à Metz
Ce texte a été écrit en 2015; je rajoute un paragraphe…
Elle respirait de plus en plus fort, lovée dans son abri de fortune. Ses deux autres enfants la fixaient de leurs grands yeux sombres, effrayés et incrédules. Son compagnon était parti depuis de longues heures déjà, en lui promettant de prévenir un bénévole du Samu social… Soudain, l’un des pans crasseux de la tente se souleva, et une vieille tête avinée et burinée lui sourit; elle lui sourit en retour, se souvenant que Jeff, avant d’arpenter les rues des alentours de la gare, toujours une bière à la main, avait été infirmier. Ils se comprirent sans bruit, puisque de toutes manières le vieil homme n’aurait pas déchiffré un mot de roumain, et qu’elle ne savait dire que « merci »… Son mari, qui parlait français, lui avait parlé de la vie tragique de Jeff, qui ressemblait à toutes les destinées qu’ils croisaient depuis des mois…
Quand l’ambulance se gara près du canal, un petit cri décidé déchirait déjà la nuit. La neige tombait de plus en plus fort, mais Jeff tournoyait devant la tente en essayant d’attraper les flocons, faisant rire les deux aînés de la petite famille, tandis que la jeune femme allaitait paisiblement un beau bébé. Elle savait qu’il serait français. En le tendant fièrement à son mari, elle murmura un prénom: Jean-François.
Écrire. Parce que ça brûle et que les mots mangent les miasmes mortels. Parce que je me consume. Écrire. Pour hurler les insupportables injustices d’une vie entre chien et loup, pour appeler tous les soleils. Écrire. Pour respirer les lilas et les roses, parce que consommer ne suffit plus. Écouter la petite fille de sept ans qui déjà dans une rédaction voulait « son nom écrit en lettres d’or » Écouter l’adolescente rondelette qui savait qu’elle ne serait jamais starlette, mais que son esprit avait la grâce des vents. Écouter la jeune fille qui noircissait cahiers et carnets de poèmes et d’intimes. Faire taire les médisants et les jaloux, ceux qui ricanent en disant « tu fais encore tes poèmes ? » et ceux qui ne lisent jamais.
Écrire. Sentir les mots qui fusent dans mes veines comme autant de petits shoots, les modeler comme je respire, les coucher tous neufs sur le papier de soie de l’imaginaire. Les voir s’embouteiller pare choc contre pare choc sur le bitume de mes nuits, les regarder décoller ou décolérer, me prendre soi-même par la main. M’amener au parc Monceau des mémoires et manger des mots tagadas. Écrire. Exister. Survivre. Se sentir relié au vivant. Microcosme dans le macrocosme des auteurs. Relire Rilke, Desnos, Sophocle, jouer dans la cour des grands. La solitude n’existe plus, dès lors que les lettres ont pris forme dans un cerveau d’enfant. Je me souviens de cet immense chagrin : et comment ferai-je pour « tout » lire ? Le fait de ne jamais visiter la Patagonie ou les Maldives me tourmentait bien moins que l’idée de ces milliards de pages que je n’aurais jamais le temps de parcourir…
Écrire. Pour te parler. Pour vous parler. Pour les méridiens célaniens autour d’une terre murmurante et dialogique. Pour bousculer les idées reçues et pas pour recevoir des prix. Pour maculer les neiges et éblouir les nuits. Pour faire basculer dans le vide les parachutes dorés. Par devoir d’insolence. Par malice ou par fierté, par respect ou culpabilité. Écrire. Pour le poids des mots, le choc des idées, pour les mots tocsins et les caresses d’âmes. écrire. Te toucher dans le mille. Te bouleverser. Te traverser. Te tournebouler. Te secouer jusqu’à l’extrême. Pour t’inventer, te rencontrer, te trouver. Pour te parler.
Écrire. T’écrire. Oublier ceux qui m’accusaient de verbiage. De me répéter. D’oser communiquer par le bais des mots couchés en lieu et place d’une discussion franche. Relever la tête des mots. Leur apprendre à défiler comme sur un podium, entre insolence et grâce. Couper les franges, outrer les regards, charbonner les yeux, raccourcir les jupes. Mots de filles, mots de femme libre, créatrice, mannequin et cliente : j’écris et m’habille comme bon me chante. Mots de blonde, mots de bombe. Mes mots bombent le torse et s’affichent en talons aiguilles. T’écrire, te dire. Écrire les envies aussi, les désirs, les folies. Ecrire le feu, écrire par le feu. Et les frissons tentants.
Écrire. Partout. Sur des bouts de papier volés, sur la nappe des restaurants, griffonner, noircir, exploser. Sentir la brûlure de l’urgence quant l’idée naissante se présente dans la maïeutique du quotidien. Oser réclamer du papier au magasin de fleurs, et griffonner sur tout support possible. Les chéquiers se font Nobels en puissance, le plan de Paris devient Goncourt. Écrire encore à la main, pour le plaisir des volutes de l’encre et de la sensualité des lettres papiers. Envoler des majuscules gracieuses sur des enveloppes ensuite personnalisées. Et parfumer la lettre, bien sûr, en synesthésie malicieuse de femme amoureuse.
Écrire. Frapper aux portes du ciel. Détourner les avions du quotidien. Se faire chasseurs d’orages. Devenir le hacker de sa propre vie, pirater ses données pour ne jamais les formater. Souffler sur ses rêves jusqu’à tisonner l’impossible. Mots silex. Guerre du feu de l’imaginaire. Devenir tribu. La horde, c’est vous. Garder le feu, se faire caverne et découvreur de mythes. Écrire. Rassembler les possibles, croiser le fer contre la banalité. Devenir peuplade inconnue, terre vierge. Mots berceau de l’humanité. Écrire. Se faire parchemin, tablette, vélin. Devenir Table de la Loi, Torah, Coran. Mots buisson Ardent. Révélations.
Écrire. Etre l’historien des mondes et un monde en soi. Bâtisseur de cathédrales et patron de start up. Écrire le vent et les villes, les sables et le froid, écrire les pertes et les dons, le pardon et la grâce. Écrire pour trouver grâce à tes yeux. Écrire pour que tu me manges des yeux. Écrire qu’il n’est jamais trop tard. Pour faire fleurir le désert des Tartares. Écrire. Pour que tu me déshabilles du regard. Pour que tu me lises très tard. Écrire. Pour que tu devines mes lettres dans le noir. Pour que tu devines mes formes le long des soirs. Écrire. Pour que tu aies envie de me prendre la main. Pour que tu sentes soudain la roue du destin. Écrire. Pour que mes mots te soient caresses, pour que tu sentes mes tendresses. Pour que ma lune te soit soleil. Pour que mes étoiles deviennent arc-en-ciel.
http://www.poesie-sabine-aussenac.com/cv/portfolios/ich-liebe-dich Écrire. Pour apaiser mes creux au ventre. Pour te dédier l’inextinguible. Pour te faire sentir que je tremble. Écrire. Pour allumer tous nos possibles. Pour que la nuit nous soit complice. Pour te murmurer des serments, pour que tu m’embrasses dans le cou. Pour que tu deviennes fou. Écrire pour que tu me trouves belle. Pour devenir ciel et enfer de ta marelle. Pour te susurrer des images. Écrire pour trouver le passage. Écrire pour ne pas être sage. Écrire pour t’aimer, nous aimer, aimer. Écrire.
Prix d’encouragement : 6 textes ont été distingués par le jury pour leur intérêt et leur qualité d’écriture. Ils seront publiés par l’Harmattan dans le recueil 2019 « Il aurait suffi de presque rien» :
Texte 1 : Sabine AUSSENAC : Puella sum »
Paris,
an de grâce 1255
Bertille
leva les yeux, enchantée par le soleil du midi. Adossée au lourd portail, elle
prit une profonde inspiration. Après une matinée passée à manier le taillant
dans la pénombre du transept, elle eut soudain l’impression de se retrouver au
bord de l’océan, chez elle, toute grisée d’enthousiasme. Des mouettes
tournoyaient d’ailleurs non loin de l’immense chantier, poussant leurs cris
familiers qui se perdaient dans le vacarme de la foule assemblée sur le parvis.
Tout le petit peuple de Paris se croisait, se parlait, se regardait bruyamment
dans ce savant désordre de la Cour des Miracles, tandis que la cathédrale,
paisible vaisseau en partance pour l’éternité, s’élevait, année après année,
siècle après siècle…
Bertille
resserra les pans de sa chemise autour de sa poitrine, vérifiant que le bandage
était bien en place, et repensa avec émotion au calme qui régnait dans son
petit village breton… C’est là qu’elle avait appris à tailler le granit auprès
de Jehan, son père : elle le suivait en cachette, délégant la garde des
moutons à sa sœur, et observait, cachée dans les genêts, le moindre de ses
gestes. Un soir, alors qu’elle n’avait pas huit ans, elle revint dans leur
modeste maison battue par la grève nantie d’une roche polie, taillée et sculptée
d’un ange aux ailes joliment déployées ; Jehan comprit que si le ciel ne
leur avait donné ce fils qu’il espérait tant, c’était sans doute que Bertille suffirait
à le remplacer ; il lui avait tout appris, lui transmettant son fabuleux
savoir.
Lorsque
l’architecte Jean de Chelles avait appelé les plus grands artisans du royaume
afin de poursuivre la construction de Notre-Dame de Paris, Bertille n’avait pas
eu à insister beaucoup : en dépit des craintes de sa mère, elle coupa ses
longues tresses blondes à la diable et banda sa jeune poitrine en en étau si
serré que bien malin eût été celui qui aurait pu deviner qu’elle n’était point
un garçon… Au village, on raconta qu’elle était partie au couvent, et seul
Martin, le fils du forgeron, son promis de toujours, était au courant de ce
secret. C’est ainsi que la jeune fille secondait son père vaillamment, maniant
le burin et la gouge et marquant parfois la pierre de quelque signe lapidaire,
fière de lui apposer sa marque de tâcheron et de poser son empreinte féminine
dans l’Histoire, elle qui aurait eu normalement sa place auprès du foyer ou aux
champs… Chaque coup de maillet lui semblait faire sonner sa liberté à toute
volée.
Dans
la pénombre de la nef, lorsque résonnaient matines à travers les mille églises
de Paris, Bertille avait, le matin même, gravé l’inscription en latin que lui
avait apprise le jeune abbé qui parfois prenait les apprentis sous son aile,
leur montrant durant sa pause enluminures et phrases en latin dans son immense
bible … « Puella sum !» (« Je suis une fille ! »),
avait-elle patiemment gravé dans le cœur tendre de la pierre située juste à l’embrasure
de la montée vers la « forêt », la charpente si majestueusement entrelacée
par les habiles fustiers… Elle y avait ensuite enchâssé un deuxième éclat de
roche, scellant ainsi son secret. Seule Notre-Dame connaissait la vérité.
Son
père l’attendait dans la loge réservée aux tailleurs de pierre, c’est là qu’il œuvrait
depuis l’aube à la taille d’un énorme bloc destiné à consolider le pourtour de
la rosace qui serait bientôt achevée. Soudain, une main de fer saisit Bertille au
collet, tandis qu’un méchant murmure lui glissait à l’oreille de se taire. En
reconnaissant le regard cruel du chanoine, elle se sentit prise au piège, tenta
en vain de se débattre mais se retrouva très vite entravée dans l’une des allées
du transept. On l’avait percée à jour, lui dit le prêtre de sa voix doucereuse
et pleine de fiel, et le sort réservé aux pècheresses de son acabit serait terrible :
on la jugerait comme une sorcière, puisqu’elle avait bravé la loi des hommes et
celle de Dieu en se prétendant un homme. Au moment où la main avide du prélat
allait se saisir du sein blanc qu’il avait commencé à frôler, tel un fauve jouant
avec sa proie, en défaisant le bandage de Bertille, le lourd vantail s’abattit
avec fracas et Jehan entra dans la cathédrale déserte en hurlant qu’il fallait
lâcher sa fille. Lorsqu’il abattit son maillet sur la tête du démon déguisé en
prêtre, le soleil dardant les vitraux de la rosace enveloppa la pierre d’un
faisceau purpurin.
La
chevauchée à travers Brocéliande, les bras ouverts de Martin qui l’attendait au
village, les récits émerveillés de son père quand il rentra, des années plus
tard, pour raconter la beauté des tours et du jubé, et puis une vie de femme
simple, de la paille aux pourceaux, des langes de ses quinze enfançons aux
toilettes des morts : rien ne put jamais effacer de la mémoire de Bertille
le goût salé de la liberté et de la création… Il aurait suffi de presque rien
pour que son rêve s’accomplisse, et, si ce dernier s’était brisé en chemin, le « Puella
sum » en témoignerait néanmoins au fil des siècles : ainsi, dans la
famille Letailleur, la légende dirait qu’une jeune fille déguisée en homme avait
construit Notre-Dame, et que la preuve de cette incroyable imposture dormait
sous le vaisseau de pierre…
Paris,
15 avril 2019
Sarah
soulève délicatement le cadre et regarde la photo, comme elle le fait tous les
soirs lorsque sonnent les vêpres… Le petit appartement coquet de la rue du Cloître-Notre-Dame
est baigné de la belle lumière annonçant le crépuscule, et Sarah se souvient de
cette dernière messe, après laquelle elle avait renoncé à ses vœux. Jamais elle
n’avait regretté ce choix et elle sourit en regardant son Simon, si beau
sur leur photo de mariage, à peine moins décharné que lorsqu’elle l’avait aimé
au premier regard au Lutétia, mais resplendissant de joie : il avait fait
partie des rares rescapés d’Auschwitz et, ayant survécu par miracle, s’était
juré d’être heureux. La petite moniale bretonne avait définitivement quitté son
passé et embrassé la foi juive avant de seconder Simon dans leur atelier du
Sentier, à quelques encablures de Notre-Dame… C’est sur le parvis qu’ils
avaient échangé leur premier et chaste baiser ; plus tard, Simon avait insisté
pour que leurs futurs enfants se nomment « Letailleur » et pas « Zylberstein » :
« On ne sait jamais », disait-il, pensif…
Soudain, une odeur âcre de brûlé saisit Sarah à la gorge. Au même moment, une immense clameur s’élève depuis la rue. Inquiète, la vieille dame écarte les voilages avant d’ouvrir précipitamment sa fenêtre : elle porte une main à son visage et blêmit, se cramponnant à la croisée. Ce qu’elle découvre à quelques mètres de son bel immeuble haussmannien est inimaginable, insupportable : Notre-Dame est en feu. D’immenses flammes lèchent l’horizon obscurci par un panache de fumée orangée, et Sarah manque défaillir en constatant que l’incendie semble d’une violence extrême. Son portable vibre, elle découvre le texto de son petit-fils, Roméo, laconique : « Je pars au feu. Je t’aime, mammig ! », puis elle reçoit un appel de son fils Jean qui devait venir manger et qui lui annonce, totalement paniqué, qu’il arrivera plus tôt que prévu : il s’inquiète, lui conseillant de fermer ses fenêtres. Sarah s’exécute, épouvantée par le spectacle dantesque qui se joue sous les yeux de centaines de badauds, et se dirige vers la chambre de Roméo pour fermer ses persiennes.
Voilà
un mois que le jeune homme, désespéré, s’est réfugié chez sa grand-mère, ne
supportant plus les disputes quotidiennes avec son père. Ce dernier l’avait
élevé seul, son épouse étant morte en couches, et avait essayé de lui
transmettre à la fois le goût de l’aventure de leurs ancêtres bretons et la solidité
et l’histoire de leur lignée juive ; mais au fil des années, un fossé
infranchissable s’était élevé entre un père de plus en plus rigoriste, ancré
dans des certitudes et des bien-pensances et un fils de plus en plus enclin à
la fronde et aux extrémismes… Jean, médiéviste passionné, professeur à la
Sorbonne, ne vit que pour la quête exaltée de cette pierre gravée par une
mystérieuse ancêtre dont il se raconte qu’elle aurait construit Notre-Dame. Il
a embrassé la foi catholique et sa propre mère le traite parfois de « grenouille
de bénitier », se moquant de ses engagements radicaux et de ses « manifs
pour tous »… C’est bien là que le bât blesse entre les deux Letailleur, le
père réprouvant les fréquentations du fils qui passe beaucoup de temps à écumer
les bars du Marais…
Car
Roméo, d’après Jean, a d’étranges relations : infatigable chantre des
droits LGBT, athée, il milite à l’extrême-gauche et ne supporte plus les
regards obliques de son père envers ses amis. Pompier de Paris, il commence aussi
à souffrir au sein de sa caserne, subissant quolibets et railleries… Il n’a
parlé à personne de son projet, se contentant de noircir les pages d’un journal
qu’il a caché dans le bureau de la chambre où il s’est réfugié, chez sa grand-mère.
Qu’il est difficile de faire partager à ses proches ce que l’on ressent lorsque
l’on ne se comprend pas soi-même, lorsque depuis l’enfance on est tiraillé non
seulement entre deux religions, deux appartenances, mais aussi entre deux sexes…
Certes, le jeune homme trouve du réconfort auprès d’associations, mais il ne
sait pas s’il aura réellement le courage d’aller au bout de son envie de transformation.
Et pourtant il en est comme consumé de l’intérieur, brûlant de devenir « une »
autre . Il a même choisi un prénom : Roméo deviendra Juliette.
Jean,
sa sacoche sous le bras, était justement en train de remonter le boulevard
Montebello, flânant au gré des stands de bouquinistes, lorsqu’il a aperçu l’impensable.
Son église, son pilier, sa clé de voûte, l’alpha et l’oméga de sa vie est en
feu ! Éperdu, il pousse un cri d’horreur, à l’instar des passants qui,
ébahis, ne peuvent détacher leurs regards du brasier. Jean, courant presque
vers l’appartement de sa mère, se souvient de cette autre course effrénée,
lorsqu’il avait joué à cache-cache avec les CRS des heures durant, à l’époque où
il était encore de gauche et écumait le Boul’Mich au gré des manifs… Il n’avait
dû son salut qu’à la gouaille fraternelle du Cardinal Marty, admonestant les
policiers de son accent rocailleux après avoir abrité les jeunes manifestants
dans la sacristie… « Eh bé ma caniche, c’était moins une, vous avez failli
finir dans le panier à salade ! », leur répétait-il, jovial, après le
départ des CRS. Passant devant un groupe de jeunes gens agenouillés au pied de
la Fontaine Saint-Michel, qui, en larmes, chantent des cantiques à Marie, Jean
implore intérieurement l’intercession de son cher Cardinal, lui demandant de
sauver leur cathédrale…
Partout,
on s’agite, les hommes semblent des fourmis désorientées grouillant en tous
sens après un coup de pied dans leur fourmilière. Paris brûle-t-il à
nouveau ? Car quand Notre-Dame se consume, c’est Paris tout entier, c’est
la France même qui sont touchés : Jean croise des regards épouvantés, des
visages défaits, des sanglots inconsolables ; il assiste au ballet des
hommes du feu, songeant soudain à son fils, l’espérant assis dans l’appartement
douillet de Sarah, n’osant imaginer son Roméo aux prises avec cet enfer ; on
se bouscule, on hurle, on s’enlace, on détourne le regard avant de revenir,
comme aimanté par la terreur, le déposer comme une colombe impuissante sur le
toit embrasé de Notre-Dame qui semble n’être plus que flammes, tandis que de
fragiles marionnettes que l’on devine désemparées tentent d’arroser le brasier…
Jean
arrive enfin, à bout de souffle, sur le palier de sa mère qui lui ouvre en lui
jetant un regard éploré et lui murmure d’une voix tremblante que Roméo est au
feu. Il s’effondre sur le vieux fauteuil de son père avant de remarquer deux silhouettes
familières qui se détachent dans l’embrasure de la fenêtre : Fatima, l’amie
de toujours, l’ancienne couturière de l’atelier, et Roger, son époux, viennent
d’arriver de La Courneuve pour soutenir Sarah. Jean se relève pour les embrasser
et les remercier de leur présence, puis ils se tiennent là, silencieux, face à
ce ciel de Paris qui embrase le crépuscule. Et c’est un seul et unique cri que
poussent, à 19 h 45, Sarah, l’ancienne moniale convertie au judaïsme, Fatima, la
musulmane voilée, Roger, le communiste pratiquant et athée et Jean, le fervent catholique,
en voyant tomber la flèche terrassée. Et c’est une seule et même prière que
murmurent les lèvres de ceux qui croient au ciel et de celui qui n’y croit pas,
afin que survive la mémoire des pierres : en un seul élan consolatum, kaddish,
salâtu-l-janâza et foi en l’Homme s’élèvent en miroir des opaques fumées et des
télévisions, pleureuses de cette chorégie internationale, puisque le monde entier
est venu
au chevet de « Sa » Dame. Jean, terrassé par l’inquiétude, se détourne
alors pour se réfugier dans la chambre de Roméo.
C’est
là qu’il s’empare d’un cahier posé sur le bureau. D’une belle écriture ronde,
son fils a calligraphié sur la couverture deux mots précédés d’une enluminure :
« Puella sum »… Et Jean, la gorge
serrée, commence à découvrir son fils…
Roméo
a la gorge tellement nouée qu’il peine à respirer. L’incendie ne semble plus du
tout maîtrisable, et les pompiers, débordés, se battent contre des moulins,
affrontant des colonnes de flammes, évitant la lave du plomb fondu, regardant,
horrifiés, la légende des siècles s’évanouir en fumée. « Il faut sauver
les tours ! », a hurlé le capitaine en encourageant ses hommes qui
ressemblent à des Lilliputiens aux prises avec un dragon, et personne, en cette
nuit apocalyptique, ne pense à se moquer des longs cheveux de Roméo et de son
allure féline. Vers minuit, il est même le héros de la soirée, puisque c’est
lui qui vient de prêter main forte à l’abbé Fournier, l’aumônier des pompiers
de Paris, l’aidant à arroser le foyer et sauvant ainsi in extrémis de
précieuses reliques et certains trésors de la cathédrale. Toute une rangée de
camarades a applaudi Roméo lorsqu’il est sorti, chancelant, portant la Sainte
Couronne, et lui, l’anarchiste, le bouffeur de curé toujours prêt à en découdre
avec son père, s’est surpris à pleurer à chaudes larmes sous son casque… Mais à
peine les reliques mises à l’abri, il est retourné au feu, qui, loin d’être
circonscrit, menace à présent la nef et le transept…
C’est
étrange. Plus le feu gagne du terrain, dévorant la charpente malgré le poids
des siècles, insatiable contempteur du Beau, plus Roméo reprend confiance en
lui et en la vie, lui qui, hier encore, ne savait s’il trouverait le courage de
sa transition ou s’il devait se jeter dans la Seine depuis le Pont Mirabeau… Ce
combat qu’il mène depuis des années envers lui-même et contre la société a en effet
pâle allure face à ce duel titanesque entre les Hommes et les éléments :
oui, Roméo veut devenir une fille, mais cette nuit n’est plus celle des
destinées particulières, elle est celle du fatum qui broie et élève les êtres,
celle de l’ultime lutte contre le démon du Mal, et les hommes sont bien peu de
choses face à la puissance maléfique de ce feu carnassier, outrageant la
Chanson du Royaume de France devenu République… Le jeune homme se sent plus que
jamais dépositaire d’une puissance du Bien, et prêt à tous les sacrifices, bien
décidé à « sauver ou périr »… Et, tenant sa lance comme Saint-Michel
tenait son glaive face au dragon, actionnant l’eau lustrale et salvatrice comme
Saint-Pierre faisant résonner ses clés, se promettant que son nouveau corps deviendrait
le temple de son âme comme le demandait Saint-Augustin, Roméo ne sauve pas
seulement Notre-Dame, mais toutes les Lumières du pays de France et toutes les prières
venues s’y réfugier au fil des millénaires.
Vers
quatre heures du matin, le feu ayant grandement diminué d’intensité, Roméo s’approche
de la Rosace auréolée de l’or des dernières flammes, découvrant à l’abri d’une voussure
une pierre descellée sous l’effet de la chaleur ; intrigué, il se penche
vers la roche roussie et déchiffre, incrédule, la légende de la famille
Letailleur : « Puella sum » C’est bien ce qui a été gravé d’une
main ferme et habile sur la surface lapidaire par cette ancêtre dont le
souvenir a perduré, de génération en génération, narrant la mémoire des
simples, des humbles, des petites gens qui ont fait toute la trame de la Grande
Histoire, et rappelant surtout le courage et l’audace de cette femme ayant bravé
les conventions. Bouleversé, Roméo enlève
son casque malgré le danger et attrape le téléphone au fond de sa combinaison.
Il photographie la pierre avant de retourner vers son combat, espérant que cet
endroit serait préservé et loué à sa juste valeur.
C’est seulement vers dix heures que le jeune homme rentrera chez sa grand-mère, épuisé, mais heureux. Il aurait suffi de presque rien, titreront les médias, pour que Notre-Dame périsse entièrement, et, sans la vaillance et le combat des soldats du feu, la cathédrale aurait pu connaître une fin terrible. Roméo sourira à la capitale hébétée, il sourira à la Seine, langoureuse et apaisée après tous ces fracas nocturnes, il sourira aux passants étonnés de voir un jeune homme au visage maculé de suie semblant pourtant auréolé par la grâce, il sourira en entendant les sons familiers du petit matin parisien, toute cette vie revenue malgré le drame, car Paris et la France toujours se relèvent, outragés, brisés, martyrisés, mais libérés ! Il sonnera chez Sarah, les bras chargés de croissants, pour faire un pied de nez à la nuit blanche et à la mort noire, et en montrant, des larmes d’émotion dans les yeux, la photo de l’inscription à son père qui lui ouvrira la porte, il entendra la voix douce de Jean l’accueillir avec une infinie tendresse :
Bonjour, ma Juliette ! Puella es !
*
Le
cri de joie poussé par Jean en voyant la pierre gravée résonnera dans toute l’Île
de la Cité et même jusqu’au sourire de Bertille, sa chère ancêtre…
Et
Sarah, époussetant sa photo de mariage quelque peu noircie par les scories, reposant
le journal de son petit-fils sur son bureau, regardera le soleil se lever sur
Notre-Dame presque déjà ressuscitée.
Un été passé sur les
traces de la poétesse allemande Rose Ausländer m’a quelque peu éloignée de mes
briques roses…
Voici le projet de départ : En parallèle de l’écriture d’un roman autour de Rose Ausländer, j’avais imaginé la création d’un événement participatif en rédigeant une sorte de « journal de voyage », de Düsseldorf à Czernowitz (où je me rendrai dans un an), en passant par des lieux de mémoire juifs -Berlin, Vienne, où Rose a vécu, Prague, pour respirer l’air de la « Mitteleuropa », et en partageant sur « les réseaux sociaux » (Facebook, Twitter, Instagram) le récit et des photos et vidéos de ma quête, afin de sensibiliser aussi les jeunes publics à cette démarche, un peu à la manière de « Eva-stories » sur Instagram..
Tous les quinze jours, un cimetière juif est profané outre-Rhin… Ma démarche s’inscrit dans une actualté brûlante, car rien n’est acquis… Et les dérives des populismes, dans le monde entier, de Bolsonaro au Brésil à Salvini en Italie, m’amènenet à penser que j’ai raison de vouloir écrire au sujet de Rose…
Le ministre des affaires étrangères Heiko Maas lui-même a récemment appelé à une extrême vigilance… Le rabbin Yehuda Teichtal, prsident du centre d’éducation juive Chabad de Berlin, a été en effet violemment agressé…
Car quand un rabbin reçoit des insultes et des crachats, c’est toute la communauté juive allemande qui est visée, et toute l’Allemagne qui ressent honte et dégoût… Heiko Maas affirme que le pire serait l’indifférence face à ces actes ignobles, car c’est bien l’indifférence qui a amené à la Shoah…
Rose Ausländer is a Jewish poet from Chernivtsi. Despite her encounter with the horrors of the Shoah, she believed that the power of the word would relay a message of hope to humanity, perfect example of resilience; as a survivor from the Holocaust she has translated her hope through her poetic words. In our time of terrorism and antisemitism, it’s important to share ways of resilience, and poetry can be an amazing way to trust in life again. I would like to write a novel about her, not a biography, but a kind of polysemic work, mixing translations of her texts and romanced story of her life, and parallel to this writing I will share this process on digital ways, reading some of her texts on videos, sharing pics and a diary of my European travel on social medias. I will meet Rose’s editor, a performer, a musician and members from the Jewish community in Berlin, Vienna and Prague…
Voilà les liens vers les
trois derniers articles :
** Dans « Un rossignol à Düsseldorf », j’ai relaté ma formidable rencontre avec le musicien Jan Rohlfing et son épouse, qui ont monté un projet de lecture musicale des textes de Rose.
C’est autour d’un gâteau
aux framboises et au müsli que Eva-Susanne Ruoff et Jan Rohlfing m’ont reçue le
lendemain de mon arrivée à Düsseldorf, dans leur merveilleuse maison non loin
de Ratingen, dont l’immense séjour accueille aussi des concerts privés.
(…)
La création de ce
“Hörbuch” va d’ailleurs bien au-delà de la simple mise en musique des textes de
Rose Ausländer, et c’est aussi ce qui transparaît à la fois lors des multiples
concerts donné par l’orchestre de chambre portant le projet – composé de neuf
musiciens – et dans le succès du CD; car on retrouve dans ce travail non
seulement la modeste magnificence des textes de la poétesse, considérée en
Allemagne comme l’une des voix majeures de la poésie du vingtième siècle, mais
aussi tous ces thèmes d’une brûlante actualité que sont l’idée de la patrie, de
l’identité et de la langue maternelle perdues, de l’exil, des réfugiés…
(…)
Chaque plage s’ouvre sur
une lecture de texte, et le silence des pauses, si important pour que
l’auditeur s’imprègne de l’anastomose entre lyrisme et musique, s’ouvre ensuite
sur les compositions qui varient entre la profusion instrumentale de certains
titres et le minimalisme d’autres plages plus épurées. Et l’on se sent
transporté aux confins de la Mitteleuropa au rythme des accents yiddish rappelant
des violons de Chagall, puis, dans le staccato new yorkais des cuivres et de la
batterie, on plonge, au son des notes jazzy rappelant l’exil, dans l’humeur
chaloupée de l’outre-atlantique avant de se recueillir dans l’atmosphère
feutrée et mono instrumentale des textes tardifs de la poétesse, passant ainsi,
au gré des arrangements de Jan Rohlfing, par les mille émotions procurées par
cette vie d’artiste.
(…)
Si vous aimez la musique et la poésie, je vous invite à lire l’intégralité du texte en cliquant sur le lien plus haut et à découvrir cette aventure passionnante !
** Dans « Une journée particulière », j’ai raconté l’incroyable journée passée en compagnie de l’éditeur et ami de Rose, Helmut Braun, aujourd’hui en charge du fonds Ausländer et responsable de la Rose Ausländer Gesellschaft.
Helmut m’a accueillie à Düsseldorf et a pris le temps de me montrer tous les lieux de mémoire autour de la vie de Rose, depuis la pension de famille où elle arriva en 1965 au cimetière où elle repose, en passant par la maison de retraite juive dans laquelle elle passa de longues années, grabataire mais toujours incroyablement active en écriture. J’ai pu aussi visiter une superbe exposition consacrée aux poèmes anglais de Rose et, le soir, assister à un concert autour de ces mêmes textes.
Le 12 juillet, en
attendant Helmut Braun, j’ai pu tranquillement me plonger dans la superbe
exposition consacrée par Helmut Braun aux regards croisés sur Rose Ausländer et
sur la poétesse américaine Marianne Moore, entre lettres, images d’archives et
textes traduits. Marianne Moore a joué un rôle essentiel lors du changement de
style opéré par Rose Ausländer, de nombreux écrits en témoignent et évoquent
les textes anglais de notre poétesse, préludes à son retour vers l’écriture en
langue allemande après la césure du silence, conséquence de la Shoah. Le livre
« Liebstes Fräulein Moore /Beautiful Rose », bien plus que le catalogue de
cette exposition, riche et dense, dirigé par Helmut Braun, est disponible aux
bien nommées éditions Rimbaud :
J’ai pu aussi découvrir les locaux de cette intéressante fondation consacrée au rayonnement et à la mémoire de la culture des anciens territoires de l’Est de l’Allemagne, ainsi que des territoires occupés par des Allemands dans l’Europe du Sud, et à toutes les personnes déplacées lors des grandes migrations autour des deux guerres mondiales.
(…)
Des mots bien différents
de ses poèmes de jeunesse, orphelins des rimes et de l’enfance, ayant traversé
l’Holocauste et les années d’exil et sans doute aussi influencés par « la »
rencontre avec Paul Celan… En témoigne ce poème dont le titre est aussi celui
du recueil rassemblant les œuvres de 1957 à 1963 :
Die Musik ist zerbrochen
In kalten Nächten wohnen wir
mit Maulwürfen und Igeln
im Bauch der Erde
In heißen Nächten
graben wir uns tiefer
in den Blutstrom des Wassers
Hier sind wir eingeklemmt zwischen Wurzeln
dort zwischen den Zähnen der Haifische
Im Himmel ist es nicht besser
Unstimmigkeiten verstimmen
die Orgel der Luft
die Musik ist zerbrochen
La musique est brisée
Dans de froides nuits nous vivons
avec des taupes et des hérissons
dans le ventre de la terre
Dans de froides nuits
nous nous enterrons plus profondément
dans le flux sanglant de l’eau
Ici nous sommes coincés entre des racines
là entre les dents des requins
Au ciel ce n’est pas mieux
des dissonances désaccordent
les orgues de l’air
la musique est brisée
Nous remontons en
voiture. Je suis très émue de concrétiser le lien qui me lie à Rose depuis tant
d’années en posant mon regard sur ce qui a été sa vie…
(…)
De 1972 à sa mort, en
1988, Rose demeurera donc en ce lieu assez spécifique, puisque d’une part
magnifiquement situé, et d’autre part empreint d’une réelle philosophie de vie,
comme en témoigne ce bel article que je vous invite à lire.
Certes, suite à des transformations, la chambre dans laquelle Rose séjourna, grabataire mais toujours active en écriture, n’existe plus, mais un petit salon porte encore son nom, et j’ai eu plaisir à marcher sous les frondaisons des arbres du Nordpark qu’elle affectionnait tant…
Le foyer Nelly Sachs, maison de retraite juive de Düsseldorf
(…)
J’aime infiniment les cimetières allemands, et celui-là ne déroge pas à la règle : paisible, ombragé par d’immenses arbres, on peut y flâner comme dans une forêt… Rose est morte le 3 janvier, le jour de mon anniversaire, en 1988… Elle repose parmi d’autres tombes juives, et je vais déposer un petit caillou sur la pierre tombale, la matzevah, selon la tradition hébraïque. Le caillou provient du Waldfriedhof de Duisbourg, dans lequel est enterré mon grand-père allemand… En accomplissant ce geste hautement symbolique au regard de mon histoire personnelle et de mon lien avec le judaïsme, j’ai l’impression qu’une boucle est bouclée…
La tombe de Rose, au Nordfriedhof
(…)
Pour découvrir plus précisément la vie de Rose, je vous renvoie donc vers cet article détaillé et illustré…(cliquer sur le lien plus haut!)
** Enfin, dans « Nausicaa, Rose Ausländer et Ai Weiwei: „Wo ist die Revolution“? (« Où est la révolution ? ») », j’ai thématisé ma rencontre avec l’artiste Ai Weiwei, au gré d’une monumentale exposition consacrée en partie à l’exil et aux Migrants, vue au K20 et au K21… J’ai été bouleversée par les passerelles entre le travail de ce dissident chinois et les écrits de Rose…
Rose Ausländer, de „Blinder Sommer“ (traduction Sabine Aussenac)
Ces quelques jours passés
à Düsseldorf en compagnie de Rose sont aussi l’occasion d’accompagner mon fils
dans la découverte de la région de son futur Master (il a obtenu une bourse
Erasmus) et de voir quelques musées…
(…)
Ces saynettes rappellent l’arrestation, le 3 avril 2011, de l’artiste, et miment donc le regard d’un surveillant de prison sur les moments du terrible quotidien d’un prisonnier politique. Comment, pour moi, ne pas penser à la jeune Rose, rentrée des États-Unis où elle aurait pu librement demeurer, perdant d’ailleurs la nationalité américaine du fait de son séjour à nouveau hors des USA, pour revenir en Bucovine, aux côtés de sa mère, et croupissant ensuite durant de longues années dans le ghetto de Czernowitz, en partie cachée dans une cave…
Photo de l’exposition S.A.C.R.E.D
(…)
En parcourant les
différentes salles, une émotion submerge le visiteur, avec cette évidence de
l’Universel qui si souvent vient percuter l’individu, le briser, lui, fétu de
paille malmené par les dictatures ou les colères de la terre, et c’est bien la
voie et la voix de l’art que de dénoncer malversations, injustices et brisures…
Certes, le poing levé d’Ai Weiwei et ses doigts d’honneur devant différents monuments du monde peuvent sembler bien loin des murmures poétiques de Rose Ausländer, qui jamais ne « s’engagea » réellement politiquement, tout en thématisant tant de fois la césure de la Shoah… Mais jamais le lecteur ne se trouve non plus dans la mouvance parnassienne de l’art pour l’art, tant les passerelles vers le monde et les hommes, leurs souffrances et leurs malheurs, sont nombreuses…
Performance frondeuse de l’artiste…
(…)
Je fais lentement le tour de ce navire, lisant attentivement des citations inscrites sous la poupe et la proue, dont les mots évoquent les dangers et les aléas de ces exils, pensant bien sûr aux naufragés de mon cher Exodus… C’est bien le livre de Leon Uris, relatant l’épopée tragique de ses passagers, que mon grand-père allemand, qui avait fait le Front de l’Est, m’avait offert l’année de mes treize ans, avant que je ne plonge à mon tour dans l’histoire tourmentée de mes ancêtres… Cet Exodus dont j’ai bien des fois admiré la plaque commémorative à Sète… Et je songe aussi aux transatlantiques empruntés par notre Rose lors de ses allers-retours entre l’Europe et son exil…
Un enfant du camp d’Idomeni, en Grèce…
(…)
Il faut lire le texte entier pour se plonger dans l’univers démesuré d’Ai Weiwei et découvrir les incroyables similitudes entre les destinées des exilés…(Il suffit de cliquer sur le lien en haut du pragraphe…)
Cet
éclat de lune qui me baigne de joie. Ne jamais l’échanger contre un néon
sordide.
Se
souvenir de l’âpreté des vents, des houppelandes grises où grelottaient nos
rêves. Blottis en laine feutrée, ils attendent leurs printemps.
Bien
sûr il faudra se soumettre. Et puis s’alimenter, raison garder, louvoyer en
eaux troubles. Mais nous ne baisserons pas la garde de nos avenirs.
Aquarelliste,
dentellière, allumeuse de réverbères, souffleur de verre : il n’y a pas de sot
métier !
Ne
jamais renoncer au Beau. Décréter la laideur hors-la-loi : nous deviendrons
chasseurs de rimes.
Cercles
chamaniques des promesses tenues. Ne pas abjurer notre foi aux mots ; prendre
la clé des chants.
Rester
l’étudiant russe et la danseuse, ne pas devenir la ménagère et le banquier.
Oser ne jamais pénétrer dans un lotissement.
Les
soirs bleus d’été respirer les foins lointains et aimer l’hirondelle. Se faire
Compostelle : nous sommes notre but à défaut de chemin.
Rêver
nos vies toujours ; et veiller aux chandelles : seul celui qui connaît la nuit
deviendra rossignol.
L’indécence
n’est pas d’être riche ; il n’est pas interdit de préférer le luxe à la misère.
Ne pas oublier de partager les soleils.
Aimer la pluie avant qu’elle ne tombe, et la chaleur de l’arc-en-ciel ; s’enhardir en bord de nuit, jusqu’aux mystères d’Eleusis.
Trouver
belle celle qui a enfanté et qui est devenue terre et mère ; aimer celui qui a
parcouru ses mondes : le printemps est de soie mais l’automne est velours.
Bannir
les sordides et ensemencer nos âmes de sublimes ; vivre comme si la mer était à
nos portes, en terre océane. Cézanne, ouvre-toi !