On m’a volé le Mur de Berlin

On m’a volé le Mur de Berlin

 

 Le chancelier Kohl devant la Porte de Brandebourg

On m’a volé le Mur de Berlin.

Déjà à l’époque, je me sentais comme derrière un rideau de fer.

Car Berlin était bien the place to be…

Mais moi, toute jeune professeur d’allemand, j’étais bloquée, enceinte jusqu’aux dents, en Auvergne, dans Clermont la Noire, avec ma princesse de quatre ans et mon cher et tendre number one, lequel était cheminot, et avant tout syndicaliste. D’ultra-gauche, il aurait fait passer Mélanchon pour un membre de l’UMP ; je vivais sous une dictature des idées qui aurait fait pâlir Pol Pot : je n’avais même pas le droit de posséder un téléviseur, car de tels objets sataniques faisaient bien sûr partie de la société de consommation et du Grand Capital abhorré…

Parfois, je fuguais en douce, ma fille sous le bras, pour regarder Miami Vice chez les voisins, en rêvant d’un repas au Mac Do, avant de rentrer éplucher les légumes de notre potager…

Le jour où l’Histoire bascula, j’étais couchée, malade, mon petit transistor collé à l’oreille. Je me souviens avec précision de ma joie et de mes larmes.

Ma joie en pensant très fort à Iris, ma correspondante allemande; des années durant, nous nous étions écrit et avions échangé pensées, coups de cœur et cadeaux…Je revoyais son visage radieux et les petites figurines en bois tourné fabriquées dans le  Erzgebirge, ce massif montagneux où elle passait ses vacances ou partait en camp de « pionniers »,  qu’elle m’envoyait depuis la RDA, depuis Dresde…En échange, je lui avais offert son premier jean, et puis tous ces vinyles des Stones, de Abba…Nous avions, jeunes adolescentes, rêvé en vain notre improbable rencontre…

Mes larmes, car en tant qu’enfant de l’Europe, j’aurais tellement en être, de cette fête autour de la Chute du Mur…Entre une mère de Rhénanie et un père né dans le Tarn, j’avais toujours navigué entre les forêts de sapins enneigés et d’immenses champs de tournesols, entre Heine et Hugo, Renoir et Klimt…J’avais quelques années auparavant rédigé mon mémoire de maîtrise sur « La révolte de la jeunesse en RFA », y évoquant les premiers mouvements alternatifs, les squats, la naissance du mouvement écolo, et j’eusse tant aimé, en cette semaine de 1989, moi aussi, devenir « le peuple »…

Mais non. Même les images de ce bouleversement du monde m’étaient refusées, et ce n’est que de loin que je les pressentis, en ce jour où le mur tomba : l’allégresse et la joie, qui se mêlaient en ce ciel enfin réunifié et qui m’atteignaient jusqu’au au fin de ma solitude.

Lorsque retentirent les premières notes du violoncelle de « Rostro », je pleurai si fort que ma deuxième fille faillit venir au monde…

Oui, déjà à l’époque, ce sentiment de non appartenance à la marche du monde m’étreignit. J’aurais tant aimé festoyer de concert avec ce peuple réunifié, escalader le Mur, offrir des bananes, j’aurais tant aimé jouer un infime rôle d’actrice, ou au moins de figurante, dans cette superproduction de l’Histoire…

Aujourd’hui, alors qu’un même peuple commémore les vingt-cinq ans de la Chute du Mur, un même sentiment d’impuissance m’envahit.

On m’a volé le Mur de Berlin.

Alors même qu’une ville entière s’est parée de lumières pour retracer le parcours du Mur de la Honte, alors même que la Chancelière a magnifiquement parlé de ce que peut faire un peuple, dès lors qu’il en a la volonté, je ne peux m’empêcher de penser à la gigantesque supercherie qu’est devenu l’enseignement de l’allemand en France…

Certes, dans certaines académies, comme en Alsace ou à Versailles, le dynamisme est intact. Mais partout ailleurs, dans tout l’hexagone, les chiffres parlent d’eux-mêmes. Alors que les partenariats entre nos deux pays sont plus vivaces que jamais, que ce soit sur le plan économique, culturel ou sociologique, nos effectifs ont fondu comme neige au soleil, et les « postes fixes » se comptent sur les doigts d’une main. D’innombrables enseignants se retrouvent dans des situations de remplacements pérennes, souvent des années durant, faisant même d’épuisants trajets entre plusieurs établissements. Tenez, dans l’académie de Toulouse, nous accueillons cette année 27 stagiaires, alors qu’il est plus qu’évident que notre discipline est excédentaire…Ils ont pris les rares postes disponibles, avant d’être envoyés vers d’autres cieux où, gageons-le, on n’aura pas vraiment besoin d’eux, non plus…

Je ne reviendrai pas sur le pourquoi du comment, je me suis suffisamment exprimée à ce sujet dans d’autres tribunes, et ne sais toujours pas qui, de l’œuf ou de la poule, est responsable de cet état de fait.

http://www.huffingtonpost.fr/sabine-aussenac/manque-eleves-germanophones_b_1775203.html

Cette année encore, lors d’un magnifique repas collégial autour d’un échange (croyez-le ou non, le premier échange rencontré dans un établissement depuis une dizaines d’années, mais porté à bout de bras par des équipes administratives, en raison du turn over permanent des enseignants…), « on » m’a lancé au visage que « les professeurs d’allemand se sont coupés l’herbe sous le pied », entendez que nous, les professeurs, serions responsables de la « mort de notre discipline », de par une politique élitiste, des manuels poussiéreux…

Balivernes que tout cela. Voilà belle lurette que l’apprentissage de l’allemand n’est plus réservé aux « bonnes classes », en raison du collège unique et des cartes scolaires éclatées (j’ai par exemple souvent fait des remplacements en banlieue) ; nos méthodes sont innovantes, calquées sur les nouveaux programmes, tout aussi ludiques et performantes que celles des anglicistes ou hispanisants, même si, je vous l’accorde, la montée d’Hitler au pouvoir ou les déclinaisons font moins rêver que Mandela ou une chanson de Lady Gaga…

Non, il y a bien quelque chose de pourri au royaume du franco-allemand, et c’est dans le cadre de l’enseignement que ce malaise transparaît le plus ouvertement, malgré l’engouement de nos publicitaires pour « DAS Auto » et les coupes du monde remportées, malgré l’apitoiement autour de ce pauvre Schumi et les festivités autour de ce jubilée berlinois.

Parce qu’il faudra un jour qu’on m’explique le silence radio des inspecteurs du primaire devant des départements entiers sans une seule classe offrant la possibilité de débuter l’allemand (je pense au Gers où j’ai vécu sept ans, mais c’est le cas dans d’innombrables coins de France…), ou celui de nos décideurs dans les arcanes de l’EN, là où « on »  a décidé depuis longtemps le primat de l’anglais et l’abandon de l’allemand comme première langue, se réfugiant un temps derrière de rares « bilangues » faisant débuter deux langues aux enfants, leur ôtant par là-même la possibilité de décider que l’allemand, et pas une autre langue, serait LEUR véritable PREMIÈRE langue…

Pourtant, les chiffres sont là, parlants, et je vous renvoie au superbe portail du Deutschmobil :

http://www.deutschmobil.fr/espace-pedagogique/pourquoi-apprendre-l-allemand/

Je pourrais aussi vous parler des recruteurs qui favorisent les candidats germanistes, des fabuleuses possibilités d’embauche non seulement outre-Rhin, mais en …Suisse, où les employeurs recherchent des personnes maîtrisant la langue de Goethe, ou en Autriche, voire même en …Belgique, dont l’allemand est la troisième langue officielle…

Mais le problème dépasse largement le cadre de l’éducation nationale. Ce soir, à l’heure où j’écris ce texte, les deux JT viennent de lancer leurs titres. Aucune des grandes chaînes ne diffuse d’émission spéciale, et la commémoration allemande n’apparaît qu’en troisième ou quatrième position…Il y aura bien un petit direct, mais rien de plus, et TF1 poussera le vice jusqu’à mettre aussi un titre sur le 11 novembre. Une fois de plus, à l’heure où nous devrions penser et agir en Européens, en France, nous nous réfugions derrière le chant du coq et nos frilosités ancestrales…

Tout le monde le sait, il y a encore, et bien souvent, des rivalités, des rancœurs qui ont la peau dure…Dans son superbe blog, Grégory Dufour évoque ici la germanophobie :

http://www.gregorydufour.eu/Interview-sur-la-germanophobie-en-France-sur-Antenne-Saar_a5.html

On pourrait aussi relire cet article :

http://www.atlantico.fr/decryptage/france-est-elle-encore-germanophobe-georges-petite-histoire-germanophobie-georges-valance-flammarion-1676609.html

Bref, je ne vais pas crier haro sur le baudet envers de pauvres parents d’élèves qui, de toutes façons, baignent depuis leur propre enfance dans un environnement où l’Allemand est celui qui tient le lance-flammes et brûle la belle Romy dans le Vieux Fusil –version hard- ou, dans le meilleur des cas,-version soft- donne des ordres en gesticulant et hurlant dans La Grande Vadrouille, qui passe au moins une fois par an à la télévision, et où l’allemand est donc une langue éructée et tonitruante, qu’ils estiment difficile, et qu’ils vont épargner à leur enfants…

Ce soir, Berlin est en liesse, et la France s’en fout.

On m’a volé, une fois de plus, le Mur de Berlin.

(Cette tribune s’inspire en partie d’un texte écrit en 2009 et retravaillé ici :

http://sabine-aussenac-dichtung.blogspot.fr/2014/11/die-gestohlene-mauer.html )

 

Sabine Aussenac.

« …le portail gauchi des étés oubliés » : à propos du Grand Concours de poésie de Hildesheim 2014

« …le portail gauchi des étés oubliés » : à propos du Grand Concours de poésie de Hildesheim 2014

 http://lyrik-bestenliste.de/sites/wettbewerb.htm

Imaginez toute une ville réunie autour de la poésie, d’un évêché, et d’un projet.

Peu probable en notre république laïque, férue de sa sacro-sainte séparation de l’Église et de l’État, très occupée actuellement à régenter les voiles et autres cantines hallal, et toujours prête à d’interminables querelles…de clochers.

Chez nos voisins d’outre-Rhin, tout est différent. Et c’est bien en partenariat avec l’évêché de la ville de Hildesheim, non loin de Hanovre, que c’est concrétisé le quatrième concours de poésie de la ville, le Hildesheimer Lyrik-Wettbewerb 2014, qui a réuni 1200 participants du monde entier, puisque les auteurs ont écrit, en allemand, depuis les USA, le Brésil, la Hongrie…, dont le plus jeune a 6 ans, et le doyen 88 !

Il suffisait de s’inscrire sur un forum et de poster un texte, et ce ne sont pas moins de 80 000 « clics » qui ont fait de cette manifestation un véritable portail de la poésie, en démontrant une fois de plus l’actualité, la modernité et la nécessité.

Certes, ici, nous avons le Printemps des Poètes. Mais avouons qu’en dehors de ces manifestations pré-estivales ponctuelles, qui plus est noyautées par un gouvernement central poétique aux lois d’airain (j’en suis par exemple exclue, le président, Monsieur Siméon, m’ayant écrit que ma poésie était « démodée, peu adaptée aux exigences actuelles… ») la poésie se terre dans ses petits souliers, réservée soit à des élites lisant des poètes morts publiés par de grandes maisons, soit à de poussiéreux concours rétribuant leurs lauréats en « médailles », alors que le peuple, pourtant, réclame à hauts cris, en plus du pain et du cirque, des vers ! Car en France aussi, les forums de poésie font florès, on s’y bouscule, s’y rencontre, s’y exprime, et ce hélas dans le plus grand silence médiatique et éditorial…

C’est pourquoi il me paraît important d’exposer cette belle initiative, qui a su mettre en avant la vitalité de la poésie, en acceptant sur ce forum d’expression toutes les formes, ne clivant pas ce concours en « forme classique » et autres « vers libres », donnant simplement, cette année encore, un thème de réflexion, qui était : « Was mir heilig ist », « Ce qui pour moi est sacré ». L’affiche du concours dénotait elle aussi d’une belle modernité, avec cette croix recouverte d’un billet de 50 euros et les mots « hab und sein » (avoir et être), tandis que se bousculaient pêle-mêle des photos du Dalaï Lama, de Jimmy Hendrix, d’un ballon de foot et…d’un postérieur féminin bien encadré par un mini short !

lyrikwettbewerb_titel

001-Was-mir-heilig-ist__-Bi

Car la poésie, c’est aussi le vivant. On écrit et on lit de la poésie depuis que le monde est monde, et rien n’est plus triste que notre époque qui l’a reléguée à cette place de sous-fifre littéraire, et que notre pays dont les ministres de l’éducation ont privé des enfants de « récitation » et dont les éditeurs ont privé les lecteurs de vers !

À Hildesheim, toute une ville a mis la main à la pâte. Les sponsors se sont bousculés, des mécènes privés aux différentes institutions, de la Sparkasse au Landkreis, et la brochure rassemblant les poètes lauréats est à présent distribuée gratuitement dans le réseau de bus, où circulent quotidiennement 50 000 passagers, tout en s’affichant dans les rues de la ville. La page web www.lyrik-bestenliste.de permet aussi de lire les poèmes primés par le jury et les 99 poèmes choisis par les lecteurs. Car que seraient la vie et le quotidien sans la poésie ?

« Les choses essentielles de la vie demeureraient imperceptibles- indicibles, s’il n’y avait pas la littérature, la poésie. Les poèmes peuvent consoler er adoucir, éveiller et donner courage. Un poème ne pose pas de frontières, ne vous coupe pas des autres, au contraire, il élargit l’horizon et ouvre une fenêtre vers un autre monde. », dit ainsi Jo Köhler, responsable du Vorstand des Forum-Literaturbüro.

(„Die wesentlichen Dinge des Lebens sind unfassbar- unsagbar, gäbe es nicht die Literatur, die Poesie. Gedichte können trösten und besänftigen, aufrütteln und Mut machen. Ein Gedicht tröstet nicht aus und ab, sondern weitet den Horizont und öffnet ein Fenster in eine andere Welt.“)

Vous retrouverez les membres du jury sur le site internet dédié, et je voudrais simplement traduire quelques vers parmi les poèmes retenus…Il n’est pas facile de traduire la poésie, je m’emploie donc modestement, tentant de mêler ma propre sensibilité poétique et mon bilinguisme. Je suis cependant persuadée que la poésie est aussi universelle que l’art, et qu’une langue étrangère peut émouvoir. Ainsi, hier soir, mon fils m’a fait découvrir un groupe de musique islandaise, et j’ai été bouleversée par la musicalité de ces paroles qui pourtant m’étaient totalement étrangères…

https://www.youtube.com/watch?v=eS3XtJUSJTs

Voici donc en miscellanées de vers quelques extraits poétiques du concours de Hildesheim.

La double gagnante, porteuse du Grand Prix et aussi lauréate du vote des internautes, est Angelika Seithe, 69 ans, auteure et psychothérapeute de Wettenberg, Allemagne. Elle nous dit que l’écriture poétique fait partie de sa vie, « en tant que joie de la création, moyen de sublimation et source de jugement de valeurs »…

 Le voile du soleil

 

Des cabanes de mots nous habitons

attendant derrière la plage

Avant le coucher du soleil nous allons pêcher

jetons le filet

en espérance de pêche miraculeuse

de phrases d’argent mouvantes et miroitantes

 

Ne rapportant que le voile

du soleil dans la barque

 

Assez pour la journée

 

( Den Schleier der Sonne

 

In Worthütten wohnen wir

hocken hinter den Strand

Vor Sonnenaufgang gehen wir fischen

werfen das Netz

hoffen auf Schwärme

auf Sätze beweglichen Silbers

 

Ziehen nichts als den Schleier der

Sonne ins Boot

 

Genug für den Tag )

http://www.angelica-seithe.de/joomla/

Ma préférence personnelle va je crois au texte de Dagmar Scherf, 72 ans, de Friedrichsdorf, en Allemagne. Elle nous apprend que la poésie est « son axe de vie. Expression et approfondissement de son être au monde »

 

Un été en Franconie

 

Voilà les jours parfaits-

 

Quand derrière le soleil de juillet

dort le grand dragon,

quand la pierre et la terre se fendillent,

perceptibles,

à portée de main,

comme une peau familière.

 

Quand les buissons de sureau,

qui en hiver nous fixaient de leur désespérance,

comme si l’été était mort à jamais,

quand les buissons de sureau

fièrement tendent leurs verts éclatants

par-dessus des éboulis de murs empierrés,

en silence, vers le soleil.

 

Parfois s’ouvre alors

en grinçant doucement

le portail gauchi des étés oubliés.

Un enfant est debout derrière la grille,

dans la poche du tablier l’odeur entêtante

d’une fleur de sureau

et des grumeaux de terre entre les orteils.

 

Le grand dragon cligne des yeux vers la lumière,

étend sa peau craquelée

et s’assoupit à nouveau.

 

Voilà les jours parfaits-

 

(Fränkischer Sommer

 

Das sind die wunschlosen Tage-

 

Wenn unter der Julisonne

das Drachentier schläft,

wenn Stein und Erde rissig werden,

fühlbar,

greifbar,

wie eine vertraute Haut.

 

Wenn die Holunderbüsche,

die winters so trostlos starrten,

als käme kein Sommer mehr,

wenn die Holunderbüsche

ihr strotzendes Grün

über bröckelnde Mauern hinweg

still in die Sonne halten.

 

Manchmal öffnet sich dann

leise knarrend

das schiefe Hoftor vergessener Sommer.

Ein Kind steht am Zaun,

in der Schürzentasche den starken Geruch

einer Holunderblüte

und Erdkrummen zwischen den Zehen.

 

Das Drachentier blinzelt ins Licht,

dehnt die rissige Haut

und schläft wieder ein.

 

Das sind die wunschlosen Tage-)

http://www.dagmar-scherf.de/index.php?page=veroeffentlichungen

 

Me touchent aussi beaucoup les „Augenblicke“ (les « Instants ») de Michael Starcke, 64 ans, de Bochum, en Allemagne, qui a reçu quelques prix littéraires et a autoédité ses textes. Ils me rappellent les « Instanti » de Borges…https://schabrieres.wordpress.com/2008/11/20/jorge-luis-borges-instants/

Instants

 

Parmi tout

ce que je rencontre,

ce sont toujours seulement les

instants

qui sont pour moi sacrés.

 

celui lors duquel mon père

rompit son silence

après un passage de frontière,

pays collinaire et touffeur de l’après-midi,

regards méprisants.

 

celui qui décida

du moment de la rencontre avec

mon premier amour,

malade de passion,

en désir de mourir,

libre de toute contrainte.

 

ce moment où la fièvre monte

et cette certitude qu’il n’y aurait

qu’un chemin

pour se trouver,

la douleur,

le soleil du soir,

ma parole mise en gage.

 

ce sont toujours seulement les instants,

qui pour moi sont sacrés,

l’annonce de la paix

en quelque lointain que ce soit,

la beauté d’une Blanche-Neige,

l’amour pour une femme

qui ne s’intéresse pas

à moi.

 

ce matin le champ de maïs

en lisière de la ville.

j’ai vu le vent se perdre en lui,

mais n’entendais aucun bruissement.

 

( augenblicke

 

von allem,

was mir begegnet,

sind es immer nur

augenblicke,

die mir heilig sind.

 

der, als mein vater

sein schweigen brach

nach einem grenzübertritt,

hügelland im nachmittagsdunst,

verächtliche blicke.

 

der, der entschied,

wie ich der ersten

liebe begegnet bin,

krank vor sehnsucht,

mit der absicht zu sterben,

keinem zwang unterworfen.

 

der, wenn das fieber steigt

und die einsicht,

es gebe nur einen Weg,

um sich zu finden,

den schmerz,

die abendsonne,

mein verpfändetes wort.

 

Immer sind es nur augenblicke,

die mir heilig sind,

eine meldung vom frieden

in welcher ferne auch immer,

schneewittchenschönheit,

die liebe einer frau,

die sich nicht

für mich interessiert.

 

heute morgen das maisfeld

am rande der stadt.

ich sah, dass

der wind sich in ihm verfing.

aber hörte kein rascheln.)

http://www.michael-starcke.de/

Je prendrai peut-être le temps de traduire d’autres poèmes, et de citer plus longuement les autres auteurs. Car je ne veux pas oublier Ingeborg Brenne-Markner, Uwe Müller, Raphaela Gentemann, Maja Loewe, Anna Diouf, Christa Issinger, Flora von Bistram, ni Lara Mensen, la benjamine, ni Marlene Wieland, la doyenne des lauréats, avec ses 81 printemps !

Je vous laisse aussi le soin d’aller flâner sur le site et de lire des poèmes… http://lyrikwettbewerb.forumieren.de/f13-gedichte-2014-zur-abstimmung-durch-autor_innen

Le mot de la fin sera celui de l’Évêque de Hildesheim, Monseigneur Norbert Trelle, qui cite Peter Handke :

« Mais  nous- oui, nous- ne renoncerons pas à cela : à la poésie, cette trouée vers le Divin. »

http://www.sabineaussenac.com/cv/portfolios/prix-de-poesie-de-hildesheim-2014

http://www.sabineaussenac.com/cv/portfolios/ein-aprikosensommer-prix-de-hildesheim-2014

Un été d’abricots attend devant la porte

 

 

 

Une hirondelle aux douceurs de lavande attend ciel neuf.

 

L’arc-en-ciel fait claquer ses couleurs à travers le désert, une pluie de chants nouveaux abreuve la terre.

 

Jouer à colin-maillard dans le désastre des bonheurs perdus: viens, et trouve mes soleils.

 

Rouillé, l’air de notre amour étouffe devant la grille de la vie. Je le peins de couleurs bariolées, jusqu’à la résurrection.

 

J’entends ton coeur en larmes et te brode en tendresse angélique de nouvelles ailes pour la vie. Crois-moi: tu apprendras à voler.

 

Un été d’abricots attend devant la porte. Oh, comme le jour est juteux, et la nuit sucrée!

 

Chercher des étoiles en pays de déserts, et y trouver de l’eau. La source miroitante a un goût d’infinis, notre peur disparaît à la vitesse d’une comète.

 

 

(Ein Aprikosensommer wartet vor der Tür

 

Lavendelsanft wartet die Schwalbe auf einen neuen Himmel.

 

Der Regenbogen knallt seine Farben durch die Wüsten, es regnen neue Lieder auf die Erde.

 

Blinde Kuh spielen im Desaster der verlorenen Wonnen; komm und finde meine Sonnen.

 

Verrostet erstickt unsere Liebesluft am Gitter des Lebens. Ich male sie kunterbunt, bis zur Auferstehung.

 

Ich höre dein weinendes Herz und sticke engelssanft dir neue Flügel fürs Leben. Glaube mir: Du wirst fliegen lernen.

 

Ein Aprikosensommer wartet vor der Tür. Oh wie saftig der Tag, wie süss die Nacht!

 

Im Wüstenland Sterne suchen, und dabei Wasser finden. Die blizende Quelle schmeckt himmlisch, kometenhaft verschwindet unsere Angst.)

http://lyrik-bestenliste.de/sites/links.htm

*** Bientôt Noël…:)

http://www.thebookedition.com/fiat-lux-sabine-aussenac-p-116155.html

et mon blog de poésie allemande:

http://sabine-aussenac-dichtung.blogspot.fr/

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Les oiseaux se cachent Place Pinel pour mourir…

Les oiseaux se cachent Place Pinel pour mourir…

 WP_20141022_005

Décidément, ces temps-ci, je vous parle beaucoup de la Place Pinel. Peut-être parce qu’elle est importante, cette place-cœur d’un monde, cette place qui m’accueillit dans mon nouveau quartier avant même que je ne m’y installasse, charmée par son kiosque unique au monde, à la coupole retentissante et aux piliers aux murmures…- un écho extraordinaire résonne lorsque vous vous trouvez au centre du kiosque, non perçu par l’extérieur, et donc antithèse de l’idée-même du « kiosque à musique », tandis que lorsque vous chuchotez devant un pilier, votre voix sera perçue devant le pilier d’en face, claire et aussi radieuse que les petits matins sur l’herbe aux platanes…

http://mariuspinel.over-blog.com/article-jean-montariol-concepteur-du-kiosque-pinel-1892-1966-49776868.html

Hier, donc, essayant mes bâtons de Nordic Walking à l’heure où blanchit à nouveau la campagne (en fait, des faux bâtons, juste des bâtons de randonnée, mon escarcelle étant frileuse et Décathlon peu achalandé…), je marchais le long de nos allées, écoutant le vacarme gracieux des merles et des enfants perchés qui dans le faite des tilleuls, qui en haut du toboggan, lorsqu’il vint vers moi, sautillant et blessé, vilainement amoché par quelque Raminagrobis ou Médor affamé…Il tremblait, mais pas de peur, juste de mal, de détresse, et j’ai eu envie de lui dire ce que le Maître dit à Jane Eyre :

–          Venez, Jane, petit oiseau blessé, dans ma main… »

( « – Jane, be still; don’t struggle so, like a wild frantic bird that is rending its own plumage in its desperation.

_I am no bird; and no net ensnares me; I am a free human being with an independent will, which I now exert to leave you. »)

Je m’arrêtai, le regardai, incapable de l’aider. Lorsque je suis repassée par la place, plus tard, je vis un homme en vélo, distrait, lui rouler sur le bec, avant de stopper, et de courir, lui aussi, vers l’oiseau qui ne s’était pas écarté…Le crépuscule enveloppait les platanes de sa pénombre apaisante, mais nous pouvions encore lire cette étrange demande dans les yeux noirs de l’oiseau, qui venait vers nous, les hommes, vers ces grands prédateurs, en quémandant notre aide.

WP_20141022_004

J’ai alors tenté en vain de joindre la LPO, tandis qu’une dame, accompagnée de trois chiens qui auraient pris un petit apéro, m’a dit que c’était inutile, que ce petit allait mourir.

Et ce matin, alors que j’allais vider mon verre, puisque je suis nantie d’un ado altermondialiste qui pratique la police du tri avec une main de fer, je le vis, dans le fourré, les pattes en l’air et l’âme disparue par-dessus nos millions de toits roses…

WP_20141023_001

J’ai alors décidé de l’enterrer. En pensant aux leçons de choses de notre ami Yves le Pestipon, éminent professeur de khâgne et féru de littérature –je vous recommande chaudement la lecture de son passionnant « Oublier la littérature ? »

http://www.fabula.org/actualites/yves-le-pestipon-oublier-la-litterature_62875.php _, mais aussi pinélisateur en diable et grand maître du mouvement dont même la Novela s’est entiché :

http://www.fete-connaissance.fr/yves-le-pestipon

Récemment, une conférence a même réuni les afficionados au Vieux Temple, et on y a appris les fondements du rite de la « pinélisation », quand il s’agit de disséminer poétiquement la terre de notre Place Pinel…

http://www.fete-connaissance.fr/de-la-terre-pour-toute-la-terre

Je suis dit que j’allais, rebelle que je suis, faire une anti pinélisation, emmenant du terreau à cette terre poétique, offrant à la terre pinélienne le corps de ce bel oiseau en lui accordant aussi une digne sépulture, et en lui évitant de finir dévoré…

Ce faisant, je pensais aussi à l’enfance, d’autant que j’avais fait pèlerinage à Albi dimanche, et revu ma voisine Monique, avec laquelle nous enterrions grillons, tortues et canaris sous les laurines du jardinet, leur confectionnant de jolies tombes avec des morceaux de mosaïques, apprivoisant ainsi et le temps et la vie…

Et me voilà rentrer, ramener sur la place un petit linceul aux couleurs de l’Afrique, creuser une petite tombe avec une cuillère en bois et déposer délicatement l’oiseau en sa dernière demeure.

WP_20141023_002

Il est donc retourné à la terre, celui qui ne savait plus voler. Humble parmi les humbles, solitaire, enterré comme un soldat inconnu, dans la belle fosse commune  de notre Place Pinel. Pas d’honneurs militaires, ni d’articles dans les journaux, pas de deuil national, juste une mise en bière, puis en terre, comme pour tous ces hommes qui passent, naissent, vivent et meurent sans bruit, dans l’assourdissant silence des sans voix.

WP_20141023_005

Je pensais à ce grand patron dont le pays pleure les milliards, je pensais aux victimes de toutes ces calamités qui tuent les Africains quand l’Occident en tremble, je pensais à toutes ces femmes et à ces enfants innocents que la folie des hommes détruit, et je me disais que ce petit animal avait, lui aussi, mérité sépulture.

Que sa mémoire vole vers cent mille soleils. Et notre Place Pinel, elle demeure.

http://www.oasisdesartistes.com/modules/newbbex/viewtopic.php?topic_id=185267&forum=2

L’oiseau livre

L’oiseau lyre

L’oiseau libre

L’oiseau livre

Ses secrets

Ses ailes déployées

 Bruissent dentelles éventées

Il frissonne au bord du nid

S’élance en ciel immense

L’oiseau nu danse

Et livre sarabandes

Aux éclairs zébrés

Torride il panse

Ses ailes déchirées

L’oiseau lyre

L’oiseau libre

L’oiseau livre

Ses pensées

Il offre étincelles denses

Et surtout mille regrets

Aigle il a été

Aujourd’hui tourterelle

Il se sent en colombe

Et ne veut que la paix

Rimes traversières

Et nidations manquées

Il migre en terres vierges

Et espère amitiés

L’oiseau lyre

L’oiseau libre

L’oiseau se livre:

 

Délivré.

WP_20141023_007

Sous la Place Pinel, la plage…

Sous la Place Pinel, la plage…

936108_4867722167750_1439349250_n

C’est la nuit dernière que je l’ai entendue pour la première fois : la chouette de la Place Pinel.

Son cri déchirait tendrement la nuit. Une fois, deux fois, trois fois. Le doute ne m’était plus permis ; il y avait bien une chouette au cœur de notre Place Pinel. Effraie ou hulotte, je l’imaginai, perchée sur la canopée de nos platanes, ou peut-être sur une branche de tilleul, douce Pythie pinélienne, annonçant la lune à notre kiosque tout ému.

Me revinrent en mémoire mes chouettes, celle de ma bonne ville d’Auch, qui me parlait chaque soir, lorsque je fermais les volets donnant sur les collines, ou celles de ma campagne tarnaise, hululant au-dessus du ruisseau tout illuminé de lucioles.

Et là, une idée me vint : il conviendrait, au plus vite, d’ensauvager notre Place Pinel. Réintroduire le blaireau et l’hermine, le renard et l’écureuil. Et pourquoi pas le lynx, l’ours et le loup ? Il s’en donnerait à cœur joie, le loup, avec tous ces Chaperons perchés sur le toboggan…Il faudrait aller quérir Mère-Grand et son pot de miel sur un banc, et éloigner le chasseur-bouliste.

L’écureuil, ce serait simple. Pas la peine de courir à Hyde Park d’un coup de Channel, il suffirait de se servir au Jardin des Plantes…J’adore, déjà, ce mot d’écureuil. Il est magnifique dans toutes les langues, s’enroule en serpentin en anglais ou en occitan, « squirrel » ou « esquirol », se complique délicieusement en allemand, avec ce fameux « Eichhörnchen » qu’aucun élève n’arrive à prononcer, et l’un de mes ex-maris m’avait appris que l’on disait « viverukas » en lituanien, ce qui, vous en conviendrez, a un charme fou.

Je les imagine, nos écureuils, pinélisant les platanes de leurs queues rousses et touffues, sautillant tels feux-follets d’un bout à l’autre de la place, grimpant le long des piliers du kiosque au rythme des rayons du soleil…

Une hermine et son pelage de neige ferait de notre square un petit Trianon. Quant au blaireau, ne doutons pas qu’il ferait fuir tous ces contempteurs de calme que sont les chiens aux truffes folles et aux excréments délétères…

Enfin, je repense à mon ex-mari number one, et aux cigales qu’il avait, depuis les hauteurs étincelantes de Sète, rapportées jusque dans les cerisiers du jardin tarnais de mes parents : voilà trente ans qu’elles nous transforment le pays de Jaurès en antichambre de la mer, éclaboussant l’été de leurs chants provençaux.

Oui, avec les cigales, sous la Place Pinel, la plage…

Soudain, les cigales

Soudain, les cigales.

La route de la mer serpentait vers les bleus.

Cézanne, ouvre-toi !

Garrigue frissonnait en femme amoureuse,

thyms et serpolets guidaient

vers les isthmes.

Mare nostrum. Phocéenne, grecque, andalouse :

ma Méditerranée

un delta du monde.

Ce n’est pas grand-chose, 40 euros…

Ce n’est pas grand-chose, 40 euros…

12348_191080424410362_1678297874_n

Ce n’est pas grand-chose, 40 euros.

 Non, Monsieur Valls, ce n’est pas grand-chose, 40 euros. C’est le quart d’un manteau d’hiver, si on a un peu froid et que le nôtre est vraiment rapiécé de partout, même si on l’a soigneusement entretenu. C’est moins que le prix de la visite chez le spécialiste, vous savez, celui pour lequel on doit patienter six mois, et puis on ira à pied, ou en bus, même si on s’est cassé récemment le col du fémur, parce que la mutuelle ne prend pas en charge les taxis non conventionnés et puis qu’on ne va pas en plus revenir voir le docteur pour payer encore 23 euros et avoir cette autre prescription.

40 euros, ça nous fera un bon plein au LIDL ou chez Aldi, parce qu’on a pas vraiment la force de traverser la ville pour aller acheter les produits à un euro de chez Auchan, et puis si on habite à Paris, ce sera encore plus compliqué, parce que Franprix, ça reste rudement cher…40 euros, c’est ce qu’on dépensait, il y a longtemps, quand on allait en vacances, avec Ginette, ou avec Roger. On s’en payait, du bon temps, c’est vrai, Monsieur Valls, ce n’était pas grand-chose, 40 euros, enfin nous, on comptait en francs, et avec cette somme, qu’on dépensait en une belle journée d’été, on se faisait un petit gueuleton en bord de mer, quand on allait voir la mer, avant d’acheter des petits souvenirs pour les enfants, des bols avec le prénom, ou peut-être un collier de nacre…Avec 40 euros, en francs, donc, on faisait de belles courses, on pouvait acheter une jolie robe pour les dimanches, quand on était de communion, ou de la bonne nourriture, du gigot d’agneau, des fraises de pays, un bon petit vin chez le caviste…Si vous saviez, Monsieur Valls, les beaux dimanches qu’on avait, dans le temps…

Oui, Monsieur Valls, vous avez raison. 40 euros, ce n’est vraiment pas grand-chose…La voisine, elle ne les a même pas, cet argent-là, elle en rêve, quand elle fait la queue, le mardi, dans la petite salle du Secours Populaire, celle où les visages couperosés des SDF côtoient la dignité de tous ces petits vieux courbés, à la peau douce et parcheminée, qui se penchent au-dessus de leur caddy, dans la vieille odeur de robusta, le robusta qu’on boira dans les verres en pyrex récupérés à la brocante, le robusta servi par cette autre vieille dame qui, pour ne pas rester dans son appartement sans chauffage, vient aider à la distribution.

40 euros, on en rêve, nous aussi. Mais ce ne sera vraiment pas assez pour offrir des cadeaux de Noël aux petits-enfants, pensez, eux aussi ils en rêvent, l’aîné surtout, il avait tout pour réussir et ses parents se sont saignés pour lui payer une école très chère, mais malgré son diplôme il est livreur au Monoprix, et puis ils mettent du javel sur les poubelles, le gamin ne peut même pas récupérer les produits périmés, et puis la cadette elle est en apprentissage au village, elle aimerait bien aller vivre avec son copain, parce que les jeunes maintenant ils se mettent ensemble comme ça, mais vous savez, Monsieur Valls, c’est pas demain la veille qu’elle partira de chez nos enfants, parce qu’avec ce qu’elle gagne, la pôvrette, elle pourrait même pas passer son permis…

Mais merci quand même, Monsieur Valls, de penser à nous, parce que vous savez, on a encore toute notre tête, même Robert, mon copain de l’armée, avec qui je joue aux boules, ils disent qu’il a un début de Tzeimer, mais moi je parle avec lui et il me raconte comment c’est chez lui, maintenant que l’aide à domicile du Conseil Général vient pour faire le ménage, depuis que sa Colette a eu son attaque, et puis heureusement ils viennent aussi avec le repas, les gens de la Mairie, et je peux vous dire que mon poteau, c’est le seul repas chaud qu’il mange, parce que 40 euros, lui non plus il ne les a pas, avec sa retraite de peintre en bâtiment.

Alors voilà, Monsieur Valls. Je ne sais pas si je voterai encore une fois, je vis au jour le jour, je profite du soleil qui se couche sur le canal et j’écoute les enfants de la cité qui rient dans le parking, et ça me fait un peu de vie, et je me dis que peut-être eux ils en auront une de meilleure, de vie, mais c’est mal parti. Si Dieu me prête vie, me disait déjà ma ménine, ma mamie, au village, là-bas, dans les montagnes, je voudrais bien une chose, une seule : savoir que mes enfants et mes petits-enfants la verront encore, eux, la mer. Souvent.

 

http://www.franceinfo.fr/emission/noeud-emission-temporaire-pour-le-nid-source-713871/2012-2013/classes-moyennes-surendettees-pour-nous-c-est-ingerable

Shéhérazade à New-York, dédié aux disparus du 11 septembre

Shéhérazade à New-York

 

 WP_20140820_162

 Peter est là, avec moi, quand je plonge dans la musique, dans la féerie des couleurs de ce ballet dont les costumes ont été dessinés par Christian Lacroix. Je me souviens des couleurs de New-York, des verts éblouissants de Central Park quand il tenait ma main, des gris opaques de l’Hudson.

Je ne voulais pas sortir, pas encore, mais mes amis ont insisté, m’ont portée à bout de bras jusqu’au Palais Garnier, ils ont fait rouler le fauteuil, m’ont souri, m’ont dit que j’étais aussi belle que Shéhérazade, et que ce ballet-là, justement, me donnerait des ailes.

Septembre est si proche, encore. Les rires de Peter et Mark dans l’ascenseur, et puis le café et les bagels parfumés, et soudain les hurlements, l’ombre immense de l’avion, les éclats de vie, les chutes des corps comme s’ils n’étaient que de lourds oiseaux, et Peter qui me crie de partir, vite, il doit juste sécuriser un fichier, puis les cohues, et le bloc de béton sur mes jambes, et puis plus rien. Mon retour en France, le deuil, les couloirs de l’hôpital, mon désespoir.

La musique me porte, m’envahit, comme un baume. Les accords chauds et violents, violents comme la passion, et les danses presque baroques de Shéhérazade, cette Shéhérazade que la chorégraphe espagnole Blanca Li a fait plus andalouse qu’orientale, passerelle entre nos mondes. Je ne voulais plus, plus jamais entendre parler de l’Orient, meurtrie, blessée, amputée de ma vie, de nos rêves, et puis soudain je me rends compte que Peter me murmure, lui aussi, que la vie doit continuer.

« I love you, ne l’oublie jamais », a-t-il crié en me souriant, dans le fracas de cette fin du monde, et je comprends en cette soirée de décembre 2001 que l’éternité est palpable, que mes maux ne sont que des chatoiements, des poussières d’étoiles…Les danseurs volent sur cette scène éblouissante, l’Espagne et le Maghreb viennent à moi, et tous les contes de nos enfances, ceux que Peter et moi avions écouté ensemble dans la petite maison blanche de granny à Cadaquès, avant de nous jurer fidélité, des années plus tard, en haut de l’Empire State Building.

Ma vie ne sera plus jamais un conte de fées, mais je sens que les accords universels de la musique de Rimski-Korsakov m’apaisent, comme un chemin à travers la forêt d’un pardon. Mes jambes mutilées ne me permettront plus jamais de danser, moi, la petite ballerine devenue tradeuse, mais mon esprit, bercé par les fulgurances des artistes, recouvre en ce soir-là sa liberté, son indépendance. Non, je ne vivrai plus recluse, dans le souvenir et la haine.

Je vais me battre, pour retrouver peut-être l’usage de mes jambes, et pour la paix, contre ce terrorisme aveugle qui m’a pris l’amour et la joie. Le ballet est scandé par la lumière, je deviendrai lumière, allégresse, passion. Les mille et une nuits partagées avec Peter semblent autant d’étoiles, et le mugissement de la mer qui gronde, emportée par l’orchestre, comme les réacteurs des avions, sont transcendés par la finesse des flûtes : mon amour si léger avait pris le poids d’un supplice, mais ce ballet lui rend sa liberté, et sa dignité.

J’ai revu New-York, je suis allée à Ground Zero, j’ai entendu la litanie des disparus, mais je suis aussi revenue à Central Park. Ma canne frappe la terre riche de cette Amérique que l’Orient a, un matin de septembre 2001, tant haïe, mais en regardant les jasmins qui embaument, j’ai repensé à cette soirée à l’Opéra et à Shéhérazade, forte, déterminée, grâce et puissance à la fois, et à cette synesthésie entre nos mondes, la musique et la danse offertes comme au premier matin des temps.

Et je suis née, à nouveau, différente, à la vie.

https://www.youtube.com/watch?v=7_0muFy34oY

Ballet de Rimski-Korsakov, Opéra Garnier de Paris, décembre 2001.

http://sabineaussenac.blog.lemonde.fr/2013/09/11/scarlett-for-ever-hommage-aux-victimes-du-11-septembre/

 

 

À l’école du Colonel Teyssier…

 

teyssier

Colette, elle s’appelait Colette. Lorsqu’un entrefilet dans le journal annonça son décès, et qu’on parla de de sa famille, de ses enfants, comme me le raconta ma mère, je refusais de le croire.
Car pour moi, Colette avait dix ans. C’était une petite fille vive, espiègle et enjouée, notre modèle à toutes, à l’école de filles Colonel Teyssier…

sabine1 001

C’est qu’il n’y avait pas de garçons, rue du Colonel Teyssier, non, juste une bande de petites chipies à longue frange, qui, en cette fin de sixties de province, plongeaient encore studieusement les porte-plumes dans les encriers au teint d’albâtre. J’adorais plus que tout la cérémonie de fin d’année, lorsque les meilleures d’entre nous étaient autorisées à baigner les dits récipients comme en un sacre : il fallait voir l’eau lustrale dépouiller les encriers des derniers vestiges de l’encre violette, et tous les petits ruisselets au parfum de Mont Gerbier de Jonc couler vers l’été, vers les « grandes vacances »…

Notre année était rythmée par les saisons. La rentrée sentait les vendanges et les pommes, déjà un peu suries ; nous étions là, toutes endimanchées en ce jour de grand peur, tenant la main de nos mères. Les pères, en ce temps là, restaient à l’usine, au fournil, au bureau. Nous écoutions nos mamans se raconter leur été, Saint-Trop’ ou La Bourboule, ou, simplement, la ferme des grands-parents…

Nos pieds bronzés portaient encore la marque des méduses, celles que nous ne quittions pas, voltigeant sur les pierres au-dessus des rivières. Nos peaux de bébés Cadum, embaumant l’Ambre Solaire, étaient cachées sous nos tabliers à carreaux ; heureusement, car la mode enfantine des années soixante était une pure horreur ! Mais nous n’en avions cure, pas fashionitas pour deux sous, ignorant, en ce temps béni où les seules « marques » étaient celles de la « réclame » alimentaire ou cosmétique, que nos petites-filles vendraient un jour leur âme pour un caleçon Freegun…

Et puis « elle » tapait dans ses mains, et nous nous envolions comme des oiseaux dociles, toutes gaiettes de retrouver nos tables à casiers et les grandes cartes où languissait la France.

Oh, « elle » ne savait pas ce qu’était un « référentiel bondissant », ni ne nous donnait des cours d’éducation sexuelle. C’est qu’en ces temps-là, voyez-vous, si quelques-uns de nos parents s’éclataient dans de rares  communautés libérées des diktats de la bourgeoisie, la plupart d’entre eux vivaient sagement dans une France à la Chabrol, étouffée encore par le poids des bien-pensances…La contrepartie positive pour nous, fillettes rêveuses, était qu’hormis de sombres Bruay-en-Artois, nos retours de classe étaient sûrs : les pédophiles n’attaquaient pas à tous les coins de rue, et les affiches de hardcore se terraient dans l’ombre des revues spécialisées…

Nos maîtresses, donc, s’appelaient encore des « demoiselles des écoles » ; parfois toutes jeunettes, elles-mêmes presque des enfants, cueillies par l’Ecole Normale, ce Couvent des Temps Modernes. Leurs idées étaient simples comme une règle de trois ; il fallait obéir, apprendre et respecter.

sab3 001

Elle me semble loin, l’école du Colonel Teyssier, mais je connais encore le nom de toutes mes maîtresses, tant leur empreinte a marqué mon vécu d’écolière…
Le CP, je l’avais fait dans les Ardennes, petite sœur d’un Rimbaud évadé, dans la sombre Charleville. J’ai encore sur mon bureau la carte que Madame Michelet, ma maîtresse du cours préparatoire, m’avait ensuite envoyée dans le Tarn. Puis la douce Mademoiselle Fabre m’enseigna l’addition et le passé composé, avant que la terrible Madame Séguré, revêche comme une craie séchée, ne me fasse mourir sous les robinets et les trains. Madame Carayon, au CM1, était connue dans tout le département pour ses fessées mémorables : elle déculottait les récalcitrantes en les faisant monter sur une chaise au milieu de la cour… Qui subissait son ire une seule fois marchait droit jusqu’au bachot, marqué par l’humiliation et les quolibets…Enfin, Madame Fouillade nous guidait vers la sixième : « Ma petite Sabine, disait-elle, un jour, tu nous écriras des livres, je le sais… » Elle aimait tant mes « rédactions » que j’ai compris grâce à elle que j’avais le droit de détester les maths…

sab2 001

Notre école ressemblait à s’y méprendre à celle du Grand Meaulnes. Le temps s’y était arrêté, comme emprisonné dans ces pupitres griffonnés, leçon de choses immuable, égrené simplement par la marche des saisons.

Venaient d’abord les marronniers et leurs fruits tout polis, qui nous servaient de billes ; leurs rousseurs annonçaient les premières neiges. Les guirlandes de Noël ensuite osaient s’afficher aux côtés du sapin, en une époque où la laïcité s’accommodait encore des traditions ; notre cantine, par contre, n’était pas hallal. Rares étaient les fillettes qui y déjeunaient, d’ailleurs…Nous rentrions sagement pour la pause méridienne, entre Danièle Gilbert et le martinet tapi sous la commode, si nous ne filions droit…
Puis le grand tilleul se mettait à embaumer toute la cour, tant et si bien que nous en ramassions même les fleurs, dont nos maîtresses se confectionnaient sans doute des infusions miellées, le soir, en corrigeant nos cahiers de compositions.

Enfin, quand les hirondelles revenaient tournoyer sur les classes, nous savions que l’ennui serait bientôt de retour, ce long ennui de nos deux mois d’été, quand, du 14 juillet aux douceurs de septembre, nous n’aurions plus le droit de copier au tableau…
La cour résonnait de nos modes enfantines ; je me souviens de rondes ânonnées à l’infini, le fermier dans son pré battait sa femme, et entre les deux, mon cœur balançait. Le facteur ne passera jamais, chantions-nous en riant, bien loin du « Jeu du foulard » et du « Petit pont massacreur »…Oh, certaines filles étaient pestes, et s’arrachaient les cheveux, mais personne, non, personne n’est mort étranglé avec son écharpe, ou piétiné par ses pairs…
Quant à nos journées, bien loin de la semaine des quatre jeudis, elles semblaient infiniment longues, tant nous apprenions de choses, entre la phrase de morale du matin et les tables, et puis le subjonctif, et Louis, dit le Hutin…

À l’école du Colonel Teyssier, j’ai appris comment poussent les pommes et pourquoi meurent les rois ; j’ai empli des cahiers de mes pleins et de mes déliés, tandis qu’Emile Verhaeren et Prévert débroussaillaient mon âme. Un jour, j’ai même récité Aragon, et depuis ce jour-là je me sais patriote, et j’emmerde tous ceux qui hurlent au FN lorsque je dis aimer « ma France où les vents se calmèrent ».

Je vous salue, ma France, tu n’es pas à le Pen, ni aux politiciens qui salissent nos vies, tu es à notre Histoire, et tu es l’avenir ; et surtout tu es européenne, aujourd’hui, et c’est bien…
Et puis tous ces enfants qui, dans ce monde nouveau où les règles ont changé, ne savent plus pourquoi on écoute un adulte, il faut leur raconter que la vie est jolie, il faut leur faire apprendre les tables et des poèmes, et puis les rassurer : oui, on peut être heureux, à l’école.
À l’école du Colonel Teyssier, j’ai été une petite fille heureuse.

 

Toulouse la Résistante, commémoration du 19 août 1944.

Toulouse la Résistante

https://www.youtube.com/watch?v=AwSMpNqb2G4 

«Il reste des libertés à conquérir, des droits à étendre (…). Seuls le courage, l’esprit solidaire et de rassemblement et l’amour de la République peuvent nous aider à mener ces combats d’hier, d’aujourd’hui et de demain».

 

Faisait-il beau, en ce 19 août 1944, il y a soixante-dix ans ? Les tilleuls ombrageaient-ils la Place Saint-Sernin, Garonne ondulait-elle vers l’océan ? Les briques rouges se souviennent, j’en suis certaine, des combats et du courage, de la liesse et des cris…

Toulouse la presque espagnole, Toulouse l’hérétique toujours avait bien été obligée, elle aussi, de ployer l’échine sous le joug des bottes allemandes. Mais ils furent nombreux, ceux qui croyaient au ciel, et ceux qui n’y croyaient pas, à lutter ensemble contre l’occupant, comme en témoignent les souvenirs rassemblés dans la Salle des Illustres, au travers d’une superbe exposition qui, grâce aux archives municipales, à L’INA, et aux photos de Germaine Chaumel et Jean Dieuzaide, retrace les moments forts de la Résistance et de la libération de Toulouse.

Souvenons-nous du Cardinal Saliège qui, en 1942, avait fait lire dans toutes les paroisses une lettre appelant au devoir de protection et de résistance :

http://toulouse.catholique.fr/70-ans-plus-tard-la-Lettre

« Que des enfants, des femmes, des hommes, des pères et des mères soient traités comme un vil troupeau, que les membres d’une même famille soient séparés les uns des autres et embarqués pour une destination inconnue, il était réservé à notre temps de voir ce triste spectacle.

Pourquoi le droit d’asile dans nos églises n’existe-t-il plus ?

Pourquoi sommes-nous des vaincus ?

Seigneur ayez pitié de nous.

Notre-Dame, priez pour la France. »

Ses mots rejoignent dans leur humanisme le silence de celui qui n’a pas plié devant ses bourreaux, François-Verdier, figure emblématique des luttes toulousaines. Le 2 février 2014, le secrétaire d’État aux Anciens Combattants, Kader Arif, lui avait déjà rendu hommage :

« Ce courage, c’est celui qu’il fallut à François Verdier pour affronter le regard de sa femme et de ses enfants à qui les agents de la Gestapo l’arrachent dans la nuit du 13 au 14 décembre 1943.

Ce courage, c’est celui qu’il lui fallut pour refuser de mettre un genou à terre et de rester debout dans sa cellule de la prison Saint-Michel, face à la torture que lui imposèrent pendant six semaines les officiers nazis.

Ce courage, c’est le silence qu’il opposa à ses bourreaux pendant ces six semaines. Le silence comme seule réponse à l’horreur. Sous les coups et les humiliations, il ne livre aucun de ses secrets, il ne trahit aucune de ses promesses, celles faite à ses camarades, celles faite à la France. »

http://www.memorial-francoisverdier.fr/334/#more-334

Le 19 août 2014, la foule n’était pas très nombreuse, devant le monument de la Résistance et de la Déportation, non loin des allées François-Verdier. Mais Toulouse a rendu un magnifique hommage aux résistants qui contribuèrent à sa libération, et en particulier à 30 cheminots tués dans des combats ce jour-là. Des jeunes habillés en costumes d’époque rappelaient le courage de ceux qui, béret vissé sur la tête, défiaient la barbarie, tandis que des militaires en armes rendaient hommage aux mémoires, devant les drapeaux battant pavillon d’honneur, tenus pour certains par d’anciens combattants fidèles au poste.

Kader Arif a célébré une résistance de Haute-Garonne de « toutes les origines sociales » et « toutes les nationalités », qui était « faite d’étudiants, de cheminots, d’immigrés, de militants politiques ». Ils venaient de tous les quartiers, depuis les faubourgs des Minimes jusqu’aux hauteurs de la Côte Pavée, en passant par le cœur névralgique de la Cité, narguant l’Ennemi qui avait pris ses quartiers en Centre-Ville.

La cérémonie a ainsi salué la mémoire d’Achille Viadieu, comptable aux chemins de Fer de Toulouse, assassiné par la Gestapo en juin 1944, du résistant Francisco Ponzan Vidal, républicain espagnol, et de Marie-Louise Dissard dite « Françoise » chef d’un réseau d’évasion.

En ce « D Day toulousain », les combats avaient eu lieu depuis le Pont-Neuf jusqu’à la gare Matabiau : « Plus de 1.000 cheminots opposent une forte résistance aux soldats ennemis: plus de 30 meurent en quelques heures », a rappelé le secrétaire d’État, lui-même Toulousain, citant aussi Jaurès dans son discours.

Ailleurs, ce sont des femmes qui « frappent sur l’imposante porte en fer de la prison Saint-Michel » pour réclamer la libération des prisonniers, parmi lesquels se trouvait le romancier André Malraux, arrêté le mois précédent par les Allemands.

Marcel Granier était alors un  tout jeune résistant de 19 ans. En cet été 2014, Président du conseil Départemental de la Résistance, âgé de 89 ans, il a rappelé devant l’assistance que le 22 août 1944, « 35 cercueils s’alignaient sur le parvis de la cathédrale » de Toulouse, et a  lancé un appel à la jeunesse, «à charge pour elle que dans trente ans, on puisse fêter 100 ans sans guerre», évoquant l’Europe de la réconciliation et la paix, cette paix si fragile et précieuse.

Car comme le rappelle Kader Arif : « «Il reste des libertés à conquérir, des droits à étendre (…). Seuls le courage, l’esprit solidaire et de rassemblement et l’amour de la République peuvent nous aider à mener ces combats d’hier, d’aujourd’hui et de demain».

Toulouse fut ainsi libérée « après plusieurs actes d’insurrection menés par les Forces Françaises de l’Intérieur », ensemble des groupements militaires de la résistance sous l’occupation, a rappelé Kader Arif. Les FFI étaient dirigées au niveau régional par le Parisien Serge Ravanel (mort en 2009) et au niveau départemental par Jean-Pierre Vernant (décédé en 2007), qui allait devenir un éminent historien.

En présence des autorités militaires, civiles et des associations de résistants, toutes ces mémoires étaient donc réunies, à quelques jours des commémorations parisiennes, en cette année où l’Europe se souvient de ses deux guerres, de la « der des der » à la « drôle de guerre », au moment où les armes grondent en Ukraine et où le Proche-Orient, à nos portes, sombre dans la barbarie…Tous étaient réunis, sans souci de distinction ou de clivages politiques, et Jean-Luc Moudenc, Maire de Toulouse, a prononcé un émouvant discours en présence de l’ancien maire Pierre Cohen, citant Jean-Pierre Vernant :

« Il y a des moments où la vie ne vaut la peine d’être vécue que s’il y a en elle quelque chose qui la dépasse ».

Et Kader Arif a évoqué à nouveau Romain Gary : « C’est une promesse que nous devons nous faire, à nous, à la France, à l’Europe pour ne jamais oublier, comme l’a écrit Romain Gary, que « Le patriotisme, c’est d’abord l’amour des siens » et que « Le nationalisme, c’est la haine des autres ».

À Toulouse aujourd’hui, loin des bruits de bottes et des barbaries, Garonne et le Canal étendent leurs eaux mêlées miroitant au soleil de la paix. Puisse cette paix faire de nous des hommes et des femmes de Bien. Puissions-nous toujours déambuler le long des berges comme sur ce tableau d’Henri Martin, qui, soixante-dix ans après la libération de la Ville Rose, étend sa bienveillance sur les images du Devoir de Mémoire.

 Je vous salue ma France

 

Je vous salue ma France, arrachée aux fantômes !

Ô rendue à la paix ! Vaisseau sauvé des eaux…

Pays qui chante : Orléans, Beaugency, Vendôme !

Cloches, cloches, sonnez l’angélus des oiseaux !

 

Je vous salue, ma France aux yeux de tourterelle,

Jamais trop mon tourment, mon amour jamais trop.

Ma France, mon ancienne et nouvelle querelle,

Sol semé de héros, ciel plein de passereaux…

 

Je vous salue, ma France, où les vents se calmèrent !

Ma France de toujours, que la géographie

Ouvre comme une paume aux souffles de la mer

Pour que l’oiseau du large y vienne et se confie.

 

Je vous salue, ma France, où l’oiseau de passage,

De Lille à Roncevaux, de Brest au Montcenis,

Pour la première fois a fait l’apprentissage

De ce qu’il peut coûter d’abandonner un nid !

 

Patrie également à la colombe ou l’aigle,

De l’audace et du chant doublement habitée !

Je vous salue, ma France, où les blés et les seigles

Mûrissent au soleil de la diversité…

 

Je vous salue, ma France, où le peuple est habile

À ces travaux qui font les jours émerveillés

Et que l’on vient de loin saluer dans sa ville

Paris, mon cœur, trois ans vainement fusillé !

 

Heureuse et forte enfin qui portez pour écharpe

Cet arc-en-ciel témoin qu’il ne tonnera plus,

Liberté dont frémit le silence des harpes,

Ma France d’au-delà le déluge, salut !

 

Louis Aragon, Le Musée Grévin, 1943

Oh Capitaine mon Capitaine…

Oh Capitaine mon Capitaine…

« On ne lit pas ni écrit de la poésie parce que c’est joli. On lit et écrit de la poésie car on fait partie de l’humanité. Et l’humanité est faite de passions. La médecine, le droit, le commerce sont nécessaires pour assurer la vie, mais la poésie, la beauté, la romance, l’amour, c’est pour ça qu’on vit. »

Voilà. Mon fils de seize ans vient de découvrir le Cercle des poètes disparus en ce 14 août 2014, trois jours après le suicide de Robin Williams…

Je ne vous parlerai pas ce soir de Madame Doubtfire, ni de Will Hunting, ou de Peter Pan. Même si mes filles, elles, ont grandi avec Madame Doubtfire, qu’elles ont vu et revu en pensant à leur papa dont j’étais séparée. Le talent protéiforme de Robin Williams est extraordinaire, et j’allume presque chaque matin la radio en imaginant un « gooooooooooooooood morning France » sur France Info…

C’est de John Keating dont je souhaiterais me souvenir, avant tout, car il aura marqué ma carrière de prof. Oh, bien pitoyable « carrière », entre rapports d’inspection bien moyens et remplacements pitoyables, à des années lumières de mon domicile, puisque nous n’avons plus assez d’élèves, en allemand…

Mais j’aurais essayé. D’inculquer aux élèves ce devoir d’insolence. De leur prouver que Frost avait raison en disant que nous devons toujours choisir le chemin le moins fréquenté de la forêt. Et que « peu importe ce qu’on pourra vous dire, les mots et les idées peuvent changer le monde. »

Cette scène inaugurale de l’arrachage des pages d’introduction de ce manuel voulant soupeser la poésie et l’analyser comme un problème de maths est, pour moi, la littéraire, d’une jouissance ABSOLUE.

Car mon monde ne se soupèse pas. Car mes rêves ne se comptabilisent pas. Car ma vie n’est pas une équation.

De même, voir ces élèves jouer au football en écoutant l’Hymne à la joie, ou les regarder shooter après avoir déclamé une citation est comme « vivre intensément et sucer toute la moelle secrète de la vie. » Mon fils, bien peu sportif, mais plutôt intello, a eu devant cette scène le regard brillant de ceux qui vivent une révélation : « Désormais je prendrai les feuilles de mon calendrier de citations avant les cours d’EPS », m’a-t-il dit…

Chaque minute de ce film est un petit bonheur, de ceux que l’on roule en boule au fond de son mouchoir pour les retrouver le soir, et s’en imprégner intensément. Caillou blanc de Petit Poucet, étoile du Petit Prince comme celle évoquée par Zelda, la fille de Robin, le jour de sa disparition, ou simplement rêve à conserver, à veiller, à chérir.

« Je ne vis pas pour être un esclave mais le souverain de mon existence. » Ne devrions-nous pas, nous, les professeurs, commencer chacun de nos cours par cette maxime ? N’est-ce pas là le sel même de la vie, la substantifique moelle de l’éducation, cette idée de la souveraineté de l’être et de la liberté de penser ? « À présent dans cette classe, vous apprendrez à penser par vous-même, vous apprendrez à savourer les mots et le langage ! »

Ma belle-sœur, récemment, tentait d’expliquer à mon fils, tout heureux de passer en L et d’être libéré des maths qu’il n’aime pas trop, que c’était une bêtise absolue, que les maths étaient le fondement de l’existence, la pierre philosophale de notre monde qui ne tenait que par l’idée mathématique, depuis les dosages d’un quatre-quarts jusqu’au pilotage d’un bombardier…

Mais justement, non. Nous sommes tous différents, et la liberté de mon fils passera peut-être par sa volonté de faire du théâtre, comme le jeune Neil, en lieu de place de devenir médecin…Et son choix sera le bon, s’il est en cohérence avec son désir, avec ses envies, avec sa vie : « Je partis dans les bois parce que je voulais vivre sans me hâter. Vivre intensément et sucer toute la moelle secrète de la vie. »

J’ai aimé ce film, oh, comme je l’ai aimé. Jeune professeur qui n’aurait jamais voulu devenir professeur, puisque je ne voulais qu’écrire, j’y ai senti qu’au-delà des déclinaisons allemandes, je pourrais peut-être aussi parler de la poésie romantique ; qu’au-delà du nazisme, je pourrais aussi évoquer Schiller et les paroles de l’Hymne à la joie ; qu’au-delà des sempiternelles ritournelles des réformes successives de l’Éducation Nationale, je pourrais garder un cap, un seul, celui de la liberté.

« Écoutez ce que dit Whitman : « Ô moi ! Ô vie !… Ces questions qui me hantent, ces cortèges sans fin d’incrédules, ces villes peuplées de fous. Quoi de bon parmi tout cela ? Ô moi ! Ô vie ! ». Réponse : que tu es ici, que la vie existe, et l’identité. Que le spectacle continue et que tu peux y apporter ta rime. Que le spectacle continue et que tu peux y apporter ta rime… Quelle sera votre rime ? »

Quelle sera la rime de nos élèves, de nos enfants ? Ce soir, à quelques encablures de la rentrée 2014 , entre les morts d’Ukraine et ceux de Gaza, entre les enfants Yazidi que l’on égorge et ceux atteints d’Ebola que l’on emmure, dans un pays dit en crise, quelle sera la rime de nos enfants dans nos villes peuplées de fous ?

« C’est dans ses rêves que l’homme trouve la liberté, cela fut, est, et restera la vérité. »

Il faudra rêver, mon fils, il faudra rêver, chers élèves, encore, et toujours.

Oh Capitaine, mon Capitaine, tu es parti. Un jour, il y a longtemps, quand j’avais encore des élèves dans mes cours d’allemand, certains aussi dont montés sur leurs tables, au dernier jour de l’an.

Adieu, Mister Keating.

Adieu, Robin. Merci.

http://archives-lepost.huffingtonpost.fr/article/2011/06/14/2522542_baccalaureus.html

Parole, parole parole…

Je suis venue vous dire que j’écrivais…

WP_20140807_070

https://www.youtube.com/watch?v=USBLKmNzQns&feature=youtu.be

Curriculum vitae..

WP_20140807_017

Rhénane

Pour les étés de mon enfance
Bercés par une Lorelei
Parce que née de forêts sombres
Et bordée par les frères Grimm
Je me sens Romy et Marlène
Et n’oublierai jamais la neige

Rémoise

Pour un froid matin de janvier
Parce que l’Ange au sourire
A veillé sur ma naissance
Pour mille bulles de bonheur
Et par les vitraux de Chagall
Je pétille toujours en Champagne

Carolopolitaine

Pour cinq années en cœur d’Ardennes
Et mes premiers pas en forêt
Pour Arthur et pour Verlaine
Et les arcades en Place Ducale
Rimbaud mon père en émotion
M’illumine en éternité

Albigeoise

Pour le vaisseau de briques rouges
Qui grimpe à l’assaut du ciel bleu
Pour les démons d’un peintre fol
Et ses débauches en Moulin Rouge
Enfance tendre en bord de Tarn
D’une inaliénable Aliénor

Tarnaise

Pour tous mes aïeuls hérétiques
Sidobre et chaos granitiques
Parce que Jaurès et Lapeyrouse
Alliance des pastels et des ors
Arc-en-ciel farouche de l’Autan
Montagne Noire ma promesse

Occitane

De Montségur en Pays Basque
De la Dordogne en aube d’Espagne
Piments d’Espelette ou garigues
De d’Artagnan au Roi Henri
Le bonheur est dans tous les prés
De ma Gascogne ensoleillée

Toulousaine

Pour les millions de toits roses
Et pour l’eau verte du canal
Sœur de Claude et d’Esclarmonde
Le Capitole me magnétise
Il m’est ancre et Terre promise
Garonne me porte en océan

Bruxelloise

Pour deux années en terre de Flandres
Grâce à la Wallonie que j’aime
Parce que Béguinage et Meuse
Pour Bleus de Delft et mer d’Ostende
En ma Grand Place illuminée
Belgique est ma troisième patrie

Européenne

Pour Voltaire Goethe et Schiller
Pour oublier tous les charniers
Les enfants blonds de Göttingen
Me sourient malgré les martyrs
Je suis née presqu’en outre-Rhin
Lili Marleen et Marianne

Universelle

Pour les mots qui me portent aux frères
Par la poésie qui libère
Parce que j’aime la vie et la terre
Et que jamais ne désespère
Pour parler toutes les langues
Et vous donner d’universel.

https://www.youtube.com/watch?v=xhZqf3GH_gM&feature=youtu.be

On me dit que j’écris comme Anna de Noailles…

DSCF2889 (2)

Voici venir l’été de promesses et de vents
Plein de miels et de fruits et de ciels et d’amants,
Prunes rouges et groseilles, abricots et serments :
Sur mes lèvres cerise tes baisers sont aimants.

Voici venir moissons après tant de semailles,
On me dit que j’écris comme Anna de Noailles…
Oh que viennent jardins où au doux clapotis
La fontaine au lilas coule enfin vers la vie.

Voici venir le temps des froments et des fêtes,
Lorsque ces hirondelles qui ont perdu la tête
Piquent vers le village en criant leur envie
D’enfin vivre plus sages après tant d’infinis.

Voici venir chemins où la vie devient douce,
Quand tu tiendras ma main avant que ne me trousses,
Au détour des sentiers, quand la lune sourit,
De mes seins dénudés jusqu’en tes paradis.

https://www.youtube.com/watch?v=_i0DsihERuQ

J’aurais aimé sauver Celan

J’aurais aimé sauver Socrate
Jeter sa ciguë aux orties
Conspuer tous ces démocrates
Faire d’Athènes son paradis

J’aurais aimé sauver Werther
Charlotte ne vaut pas une messe
Fou d’un bas bleu là le bât blesse
J’aurais enrayé revolver

J’aurais aimé sauver Rimbaud
Le rendre fou d’une vraie femme
Son Ophélie son oriflamme
J’aurais vendu tous ses chameaux

J’aurais aimé sauver James Dean
Au carrefour de l’impensable
J’aurais été sa Marilyn
Diamant dans sa décapotable

J’aurais aimé sauver Celan
L’empêcher de goûter la Seine
Pont Mirabeau couleur de haines
Les méridiens coupés de sang

J’aurais aimé sauver le monde
Soeur Emmanuelle en Bruce Willis
Avec l’amour comme seule police
Capable d’arrêter les secondes

Mais je ne sais que mélanger
Brasser les mots les injustices
Mes héros sur papier coucher
En attendant nouveau solstice.

https://www.youtube.com/watch?v=mKITuqIqr0I&feature=youtu.be

WP_20130820_019

Se souvenir des belles choses

http://www.amazon.fr/Sabine-Aussenac/e/B00K0ILDZS
Se souvenir des belles choses
Du vent qui siffle sur les lauzes
De ces châtaignes en bogue douces
Et des clairières gorgées de mousses
Savoir encore le goût des mûres
Qui éclatent à nos palais d’été
Et de ces rires en cousinades
Sous les glacis de la cascade
Lorsqu’en retrait du monde adulte
Nous échangions premiers baisers
Se souvenir de l’aigle noble
Et de la buse en la vallée
Ils hurlent majesté aèdes
D’un temps où seule comptait
La vérité
Se souvenir de mots si simples
Margelle bougie édredon
La vie n’était que plume d’ambre
Et la lumière vacillait
L’eau gouttait en ribambelle
Elle coulait de source vive
Se faisait truite en ru d’été
Se faisait lac en vraie montagne
Et mer là bas côté garrigues
Notre eau puisait en monde propre
Et nous savions le poids des beaux
Se souvenir des odeurs sombres
Fermer les yeux sur nos antans
Voilà la cave aux vins poussière
Et les pommes suries embaumant
Montons échelle vers poutrelles
Foin et graines aux blonds décors
Et la malle aux mille dentelles
Maie de la bru bonnet jeté
Oh vous moulins tournez encore
Se souvenir des pas sur neige rêche
Blottis glacés on rêve au feu
Minuits chrétiens la cloche sonne
Nos noëls ressemblaient à un « Martine »
Et Sébastien parmi les hommes
Nous fredonnait ses brumes claires
Se souvenir des jours d’école
Des encriers violets tachés
Nous étions tous des Petit Chose
Meaulnes m’aurait bien épousée
La Seine prend sa source
Et ma vie me détrousse
Peu à peu je me noie en bien tristes horizons
Rendez-moi Saint-Louis sous le chêne
Et l’autre dit le Hutin
M’entendez-vous vieille Pucelle
Qui guérira mes écrouelles
La vie se fait tendre buvard
Se souvenir de nos enfances
Nous redresser toucher du bois
La vie était une évidence
Peut-être n’est-il pas encore trop tard…