Noël

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Noël.
Comme une aube
mariée au crépuscule de
l’année. Oublier les nuits tombées sur
notre monde vacillant sous les folies des hommes.
Inspirer cette paix. Oser aimer. Sourire aux inconnus et
pardonner à son ennemi. Entourer ses soucis de bolduc, décorer
le malheur de mille cheveux d’ange, faire de chaque tristesse une boule
de verre coloré. S’aimer enfin. Se souvenir de nos sourires d’antan, aimer
l’enfant qui veille en nous, comprendre l’adolescent en révolte et ses noirceurs
devenues scories de l’usure des temps. Imaginer le printemps, murmurer
l’espérance, bénir le jour.
Voir l’étoile des bergers,
bercer le divin contre son
cœur. Tu ES Dieu. Et NOUS
sommes HUMAINS, ensemble.

Il faudrait ne pas aimer Noël #nöel #chrétiens #fête #nativité #enfance

« Il faudrait ne pas aimer Noël, savoir renoncer à ces cannelles folles et aux bougies du temps… »

Avoir cette liberté des contempteurs de fêtes, ce mépris des « gauchistes » pour toutes ces bombances, cette détestation morale pour les étalages éhontés de nos opulences occidentales.

Hélas. Moi, j’ai Noël chevillé au corps et à l’âme. Je suis une indécrottable enfant émerveillée, de celles qui fouillent tous les placards à la recherche des cadeaux, mes grands yeux n’attendant que ce moment magique où l’on retient son souffle entre les joues rosies avant que ne tinte la clochette annonçant le passage du vieux bonhomme en rouge…

Bon, d’accord, je vous le concède, j’aime toutes les fêtes, et, s’il ne tenait qu’à moi, je ferais aussi Hanoucca, le nouvel an chinois et l’Aïd ! Mais Noël possède à mon sens cette chaleur particulière, de celle qui rayonne depuis les vertes contrées de l’enfance comme un rappel toujours renouvelé des bontés de l’âme humaine.

Maman commençait les pâtisseries annuelles bien avant les fêtes, parfois plusieurs mois avant ! Les feuilles rougeoyaient encore dans les hêtraies lorsque notre cuisine se parfumait déjà de cannelle et de candy, quand ma mère confectionnait des boîtes entières de « Plätzchen » allemands, ainsi que la lourde brioche traditionnelle parsemée de raisins secs et fourrée de pâte d’amande, le « Stollen »…Nous décorions la maison très tôt, en particulier de la couronne d’Avent, tressée de véritables branches de sapin et ornée de rouge et or, au centre de laquelle quatre bougies étaient allumées les dimanches précédents Noël.

Certes, nous feuilletions les catalogues de jouets et rêvions à nos cadeaux, mais nous trouvions aussi la patience de regarder brûler ces bougies dominicales en écoutant des chants de Noël, tandis que parfois, durant les véritables hivers de ces années d’avant le réchauffement climatique, de doux flocons tourbillonnaient au dehors…

Nous respections la tradition germanique en ouvrions nos cadeaux le 24 décembre au soir, selon un cérémonial immuable, la fameuse clochette symbolisant le passage non pas du Père Noël mais de « Christkind », l’enfant Jésus, qui apportait donc nos présents. La stéréo s’époumonait de Tino Rossi ou de cantiques teutons tandis que des « bougies magiques » menaçaient d’incendier le sapin en crépitant de mille feux et que nous nous précipitions vers les « tas » éparpillés aux quatre coins du salon, nous, les quatre garnements impatients et émerveillés…

Je sais gré aux heures sup’ faites par mon cher père, à la générosité extrême de mes grands-parents allemands et aux seventies glorieuses de ces Noëls où nous étions royalement gâtés, entre jouets, manque-disques, livres, parfums, vêtements…, tandis que maman avait confectionné de petites assiettes de Plätzchen de mandarines et de Marzipan que nous montions ensuite dans nos chambres en même temps que nos « tas » de cadeaux…Je me rappelle de ce sentiment de toute puissance et de paix qui m’assaillait lorsque, couchée dans mon lit d’enfant, je contemplais mes trésors avant de m’assoupir…Sans doute était-ce là la vilaine flamme du méchant capitalisme triomphant qui menaçait de me consumer ; mais peut-être aussi la petite étincelle du don et du bonheur des partages…

Au lycée de papa, à Charleville…

Car très vite j’appris aussi à FAIRE des cadeaux, et je me souviens de cette petite améthyste montée sur un jonc d’or que maman et moi nous ré offrions chaque année en un joyeux échange !

Pas de messe de minuit chez nous, aucune nostalgie donc pour des soirées glaciales autour d’une crèche vivante, ou pour des pas feutrés sur la neige jusqu’à l’entrée illuminée de quelque chapelle…Nous mangions les sempiternels toasts de saumon, une « délicatesse » en ce temps-là, avant de regarder ensemble un programme consensuel…Je crois que j’ai vu mes premiers Parapluies de Cherbourg un 24 décembre, et, croyez-le ou non, je n’en suis toujours pas remise…Mais bon sang, pourquoi n’est-elle pas descendue de cette voiture avec la petite Françoise ?? J’en pleure à chaque rediffusion.

Le lendemain, nous partions à l’autre bout du département, fêter Noël chez mes grands-parents français. Point d’opulence ici dans la modeste ligne de cadeaux disposés dans le bureau de papi, au pied d’un petit sapin ; nous recevions des cadeaux « utiles », des encyclopédies, des dictionnaires, mais aussi tout l’amour de mamie qui confectionnait minutieusement ses fruits cachés de dattes et de pâte d’amande et ses festins royaux…

Il y eut aussi quelques Noël passés chez mes grands-parents allemands, encore plus brillants et lumineux, envahis de sensations, de parfums et d’étincelles, comme autant de lumignons de bonheur…J’ai une photo où cette petite fille aux joues rondes contemple une maison de poupées comme elle regarderait le monde, un univers entier rassemblé dans les rêves à venir…

Plus tard, nous eûmes la joie de nous disputer joyeusement les « enveloppes » dans lesquelles notre cher père, devenu conseiller général, glissait de généreuses étrennes. Le grand jeu entre nous, les quatre grands enfants, consistait à se piquer les dites enveloppes ! Hélas, un jour arriva où chacun partit festoyer dans sa nouvelle famille, et rares sont à présent les années où nous arrivons à nous retrouver tous ensemble…

J’ai bien sûr reproduit les traditions. Je hurle de joie en voyant les premiers « Stollen » dans les rayons du LIDL –souvent dès la fin septembre !-, je m’abime les mains en confectionnant ma couronne d’Avent, je « m’éclate » à expliquer le Noël teuton à mes élèves, les abreuvant de recettes et organisant un dernier cours festif et coloré, et j’ai bien entendu fait briller les yeux de mes propres enfants au fil de nos innombrables Noëls, toujours anticipés par les chaussures mises devant la porte pour le 6 décembre, avec la Saint-Nicolas…

Pourtant, les choses ont bien changé…L’une de mes princesses boude depuis dix ans, notre dernier Noël commun date de 2009…Il y eut aussi nombre de fêtes catastrophiques ces dernières années, entre les « spécial gastro » et différentes querelles, entre enfants aux humeurs belliqueuses et rancunières et parents ronchons ou aigris, le clou ayant été un 24 décembre où, une dispute ayant éclaté entre saumon et foie gras, je passais la nuit à tchatter avec un copain feuj qui me consola du mieux qu’il put (il faut dire qu’il est l’un de mes meilleurs amis depuis qu’il a m’a beaucoup guidée pour mes recherches lors de mon mémoire de DEA sur la poésie de la Shoah et qu’il m’a abreuvée de James Blunt joué à la guitare au téléphone alors même que nous ne nous étions jamais vus, il y a dix ans) avant de partir « en juive », justement, dès potron-minet, me retrouvant le 25 au matin dans la gare désaffectée en compagnie d’un clochard ivre et de deux prostituées avinées, me jurant qu’on ne m’y reprendrait plus…

Mais je ne renoncerai pas. Je fêterai Noël jusqu’à mon dernier souffle, malgré le regard oblique de mon banquier et les remarques acerbes des pisse-vinaigre qui conspuent la société de consommation, malgré les solitudes et les rancœurs. Je penserai aux différents cadeaux des uns et des autres au fil des mois, les cachant ensuite dans quelque placard avant d’emberlificoter du fil doré autour de jolis emballages, et je m’époumonerai sur « Noël ensemble » en décorant le sapin.

Et puis j’installerai la crèche, qui, cette année, est veillée sur mon balcon par le doux sourire d’un bouddha, universelle et altermondialiste, parce que somme toute, ne l’oublions pas, Noël reste l’anniversaire du petit Jésus, et que de cela aussi je suis fière, comme de nos cathédrales, de nos vierges noires et des chemins menant à Compostelle. J’aime cette idée de faire partie de ces chemins millénaires au-dessus desquels scintillent des étoiles, bergères de nos vies.

Enfin, j’attends encore celui qui m’emmènera marcher à Central Park avant de regarder tourbillonner flocons et new-yorkais sur l’immense patinoire, tandis que des christmas carols retentiront à tous les coins de rue, avant que nous ne dînions, moi dans ma robe fourreau de velours rouge, au coin de la cinquième avenue…Quand je vous dis que je suis optimiste et que je crois au Père Noël…

http://sabineaussenac.blog.lemonde.fr/2013/12/24/lorsque-lenfant-parait/

Il faudrait ne pas aimer Noël

Savoir renoncer à ces cannelles folles et

aux bougies du temps. Le sapin en Ardennes, statue de

Commandeur.

Loin des arcades deviner

éternelles Abyssinies.

Il faudrait ne pas aimer Noël.

Une poupée à Auschwitz, plus tard, ses yeux

de pierre vide. Osselets de ma mémoire et, au loin :

les fumées.

Ce qui reste, ceux qui restent…Hommage aux survivants…

Ce qui reste, ceux qui restent…

 

Il leur en faut, du courage, le jour, la nuit.

Oser regarder la lumière sans penser aux cent cris.

Se lever comme si de rien n’était, partir au travail, ou simplement tenter de regagner un lit dans l’obscurité verdâtre d’une chambre d’hôpital.

Il leur en faut, de la force, pour goûter à la vie quand la mort autour d’eux a fauché tant de rires.

Ce qui reste, un mois après le 13 décembre, ces hurlements atroces et l’odeur du sang frais, toutes ces mains tendues en l’ultime supplice, les regards implorants aussitôt voilés par le bruit des rafales.

Ceux qui restent le savent, l’oubli n’existe pas. Que l’on soit simplement rescapé, miraculé, l’intégrité du corps comme preuve tangible de cette chance inouïe, ou bien victime encore meurtrie, les chairs palpitantes de souffrance, le souvenir est là, grignotant la lumière, comme une nuit terrible, un seul gémissement.

Pourtant il le faudra, relever les tentures, entrouvrir les persiennes, pour jeter comme incrédule un regard au dehors.

Se laisser à nouveau emporter par la vie, réapprendre à marcher comme enfant qui vacille, goûter cette cerise qui orne les étals, et s’assoir en terrasse, comme si c’était normal…

L’oubli n’existe pas mais bien la résilience, Imre Kertész l’a dit un jour en conférence, qu’il fallait rire même après camps de la mort, parce qu’ainsi le Bien devient loi du plus fort.

Au fil des jours qui viennent la terreur passera, et tout ce cauchemar des odieux attentats.

Non, vous n’oublierez pas.

Mais vous serez debout, regardant la lumière, l’esprit neuf et sans haine, l’âme simple et guérie, conquérant l’avenir qui n’attend que vos joies, survivants de l’enfer redevenus VIVANTS.

La nuit n’est jamais complète

Il y a toujours puisque je le dis

Puisque je l’affirme

Au bout du chagrin une fenêtre ouverte

Une fenêtre éclairée

Il y a toujours un rêve qui veille

Désir à combler faim à satisfaire

Un cœur généreux

Une main tendue une main ouverte

Des yeux attentifs

Une vie la vie à se partager.

Paul Eluard

aujourd'hui ma Garonne remonte à la Seine A4

Sainte-Lucie, fêtons la lumière!

sainte lucie A4

Le voici revenu, le temps de la lumière,

Celui qui nous rend beaux, celui qui nous rend frères.

Le vent souffle et les eaux en nos villes déferlent,

Mais tels mille palais nous décorons chaumières.

CWGckVIWcAAep4m

Quand les suies de novembre font des vies des scories,

Et que des brumes blêmes les lambeaux nous étiolent,

Nous saurons ravauder lumignons et bougies,

Petites mains de l’ombre devenues cent lucioles.

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Il faudra aux fenêtres piquer tant de lampions

Que la lune pâlira devant nos ribambelles,

Et que l’étoile au ciel, devenue vain fanion,

CWGh9xpXAAA9gHN

Sourira de nos nuits qui se font étincelles.

Tu tiendras ma couronne et me dira ton ange,

Quand en Sainte-Lucie je t’offrirai mes hanches.

https://fr.wikipedia.org/wiki/Sainte-Lucie_(f%C3%AAte)

Douce France : une fable contre le FN

Douce France 

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Je vous salue ma France, arrachée aux fantômes !

Ô rendue à la paix ! Vaisseau sauvé des eaux…

Pays qui chante : Orléans, Beaugency, Vendôme !

Cloches, cloches, sonnez l’angélus des oiseaux !

 

Marcel Dupont se réveilla en sursaut. Il avait rêvé qu’il était en primaire et qu’il récitait ce beau poème d’Aragon, que son père, ancien résistant, aimait tant…Il jeta un coup d’œil rapide vers son réveil en forme de coq et pesta intérieurement. Germaine avait encore oublié de changer les piles. Elle savait pourtant qu’il détestait arriver en retard au bureau ! Il s’habilla à la hâte avec les vêtements qu’il avait soigneusement déposés la veille et descendit à la cuisine. Il maugréa, puis se souvint avec satisfaction du bon score que son parti avait récolté hier au soir, lors du premier tour des Municipales. Allons, cette semaine s’annonçait bien, malgré tout…

Un étrange silence régnait dans la petite pièce méticuleusement rangée. Marcel s’étonna de ne pas voir son épouse affairée aux fourneaux, et pensa qu’elle était peut-être déjà partie au marché. Il alluma machinalement la radio avant de passer son café avec sa cafetière Krups, se réjouissant une fois de plus d’avoir investi dans la qualité allemande… Tiens, c’était amusant, d’ailleurs, la radio diffusait un chant militaire allemand, Heili Heilo, que Marcel n’avait pas entendu depuis la fin de la guerre…

Le quinquagénaire s’assit à sa place et déplia soigneusement sa serviette aux couleurs du drapeau tricolore, assortie d’ailleurs à la toile cirée et aux voilages. Avant de beurrer son toast avec le bon beurre de Normandie, il voulut se servir son jus de fruit favori, le bon jus de pamplemousse du LIDL, son magasin fétiche – comme il aimait à le répéter à son entourage, même dans le discount, la qualité allemande ne le décevait jamais… –, mais, étrangement, il ne trouva que du jus de pomme dans le réfrigérateur Miele. Décidément, ce n’était pas son jour…

Le chant militaire allemand laissa place au flash info de ce qu’il pensait être sa station favorite, RMC news. Mais un jingle inconnu le fit tressaillir : il sourit en reconnaissant… la Marseillaise ! Il sourit, et se dit que le Président était sans doute mort dans la nuit. Mais non, le speaker ouvrit son journal sur autre chose, et commença à parler d’une rencontre au sommet entre Madame Le Guen et le leader du parti d’extrême-droite italien. Marcel laissa tomber son bol de café en entendant le journaliste parler de « la Présidente de la République » en évoquant Martine Le Guen ! Il se leva pour chercher l’éponge sur l’évier, soudain très énervé. Mais qu’est-ce-que c’était que cette mascarade, on n’était pas le premier avril, quand même !

Il allait de ce pas appeler sa radio, pour leur prouver qu’il faisait partie de ces auditeurs qui prennent la parole, selon le slogan qui avait fait leur renommée… Se moquer de la présidente de son parti, de son cher Front Radical, était intolérable ! Satanés journalistes, toujours à vouloir rabaisser cette femme de tête, quelle honte…Ils étaient tous à la solde du lobby juif, c’était certain !

Mais il se souvint qu’il était déjà en retard, et éteignit le poste d’un geste rageur. Il écouterait la suite du programme dans sa BM, et il appellerait la radio ce soir… Il ferma soigneusement la porte blindée du petit pavillon après avoir enclenché l’alarme et vérifié qu’Adolf, son bouvier des Flandres, était bien détaché.

Je vous salue, ma France aux yeux de tourterelle,

Jamais trop mon tourment, mon amour jamais trop.

Ma France, mon ancienne et nouvelle querelle,

Sol semé de héros, ciel plein de passereaux…

Puis il sortit la voiture de l’allée. Et pila, aussitôt.

La promenade François Mitterrand, habituellement noire de monde en ce matin de marché, était presque totalement déserte. Seuls quelques stands étaient dressés le long des murs grillagés de ce petit quartier pavillonnaire. Quelques femmes déambulaient le long de la promenade, un panier à la main. Marcel Dupond se frotta les yeux, et commença à douter de sa raison… Il n’avait jamais vu ces imposantes villas flambant neuves, aux allures de mirador, entourées de grilles et de barbelés… Il avait soudain l’impression de vivre un mauvais rêve. Pourtant, il ne se souvenait pas avoir abusé de Schnaps la veille au soir…Non, il lui semblait avoir terminé la lecture d’une biographie de Franco après avoir sorti le chien…

Il redescendit de sa voiture et s’avança, presque chancelant, vers le premier stand, où un vieil homme était en train de déballer des choux fleurs. Où étaient donc passés les dizaines d’étals multicolores, et toute la foule bigarrée qui, d’ordinaire, se pressait en ce marché de plein vent ? Où étaient les stands de fruits et légumes, flanqués des étals de bijoux et de sacs, où se cachaient les grands noirs souriant qui vendaient leur bimbeloterie, et toutes les mamans voilées qui, poussette contre poussette, flânaient en rentrant de l’école Jean-Jaurès ? La rue était réellement vide, et, fait très étrange, semblait avoir été totalement désertée par la population du quartier, composée d’une majorité d’immigrés…

Marcel aborda le vendeur :

  • Dites, Monsieur, que s’est-il passé ? Où sont les autres stands ? Et où sont les… enfin bon, les… les gens, quoi, les gens du Maghreb, et puis les… africains ?
  • Ben dites donc, vous rentrez de la lune, vous ! Ne me dites pas que vous n’êtes pas au courant, depuis presqu’un an que Martine a nettoyé le pays !! Ha ha, vous étiez dans le coma, peut-être ?

Le visage rubicond du vieil homme s’éclaira pendant qu’il se fendait d’un rire gras. Marcel tressaillit. Il essayait de comprendre, et relança la conversation :

  • Vous… vous voulez dire que Martine Le Guen est au pouvoir ? En France ?
  • Ben oui ! Un peu, oui ! On la voulait, et on l’a eue, notre Martine !
  • Et… où sont les immeubles qui étaient là, et les petits pavillons, et… les gens ?
  • Mais tu te moques de moi ! Tu sais bien que tout a été rasé, et que le quartier a été racheté par la famille Le Guen ! Toutes les familles immigrées sont parquées dans le Camp de la Zone, et les Français de souche qui n’ont pas eu de quoi se repayer une villa sont partis en banlieue. Faut lire le journal, mon pauvre vieux! Et puis je vais te dire, moi, j’en suis bien content, de ce nettoyage !!

Marcel recula d’un pas en remerciant le vendeur, sans s’offusquer du fait d’avoir été tutoyé. Il tenta de masquer sa surprise et s’éloigna d’un pas mal assuré, en se demandant si le maraîcher n’avait pas raison… Il avait peut-être eu un accident, ou une maladie. Peut-être avait-il été, oui, dans le coma, après tout ? Il remonta dans sa berline et actionna son kit mains libres. Il essaya de joindre Germaine, sans succès. Il ne tomba même pas sur le répondeur, mais sur un disque lui disant qu’il n’y avait pas d’abonné au numéro demandé. De plus en plus énervé, il composa le numéro d’Éva, leur fille aînée. Normalement, elle était en cours, au lycée Pompidou, à l’autre extrémité de la ville, en train d’enseigner les rudiments de la langue de Goethe à tous ces gamins des cités, mais avec un peu de chance ce serait l’interclasse.

Je vous salue, ma France, où les vents se calmèrent !

Ma France de toujours, que la géographie

Ouvre comme une paume aux souffles de la mer

Pour que l’oiseau du large y vienne et se confie.

Justement, elle répondit à la première sonnerie.

  • Papa ? C’est gentil de m’appeler, je me demandais si tu voulais que je passe faire le ménage, ou si tu t’étais arrangé avec la femme de Benito.
  • Mais… depuis quand ma fille et ma belle-fille font-elles le ménage chez nous ? cria Marcel, de plus en plus perturbé.

Il entendait, en arrière-fond, des pleurs et des disputes, et ne comprenait pas non plus ce qui se passait au lycée de sa fille. Elle n’était pas institutrice, quand même ! Décidément, c’était de pire en pire, avec ces gamins venus d’ailleurs…La pauvrette, elle ne l’avait pas écouté, à l’époque, elle avait refusé de faire hypokhâgne et était allée à cette université si mal fréquentée…Elle le payait chèrement, aujourd’hui, son idéalisme…Elle reprit la parole, sa voix couvrant les pleurs :

  • Papa, mon papounet, tu sais bien que depuis que maman est au camp, c’est Jennifer et moi qui nous relayons pour te seconder… D’ailleurs tu sais, pour le jus de pamplemousse, laisse tomber… Le mari de ma copine Anne est responsable marketing chez Deschamps, et les rayons sont de plus en plus vides… Depuis que ta chère Martine a décrété toutes ces mesures d’embargo, c’est fichu… Te voilà condamné à consommer français, point barre. Mais c’est ce que tu voulais, non ?
  • Mais qu’est-ce-que tu racontes ? Quel camp ? Quel embargo ?
  • Papa !! Papa, tu as oublié que maman est d’origine juive ? Et que c’est toi qui l’as conduite au camp, soi-disant pour une simple formalité ? Tu ne te souviens déjà plus de ses larmes, de toutes ces histoires de Vel d’Hiv dont elle te rabattait les oreilles, de ses cris ? Quant à l’embargo, tu comptais parmi ses plus fervents partisans… Alors ne te plains pas, c’est trop tard ! Bon, je te laisse, les enfants vont finir par me rendre chèvre… Ils ont tellement faim, je ne sais plus quoi faire… Depuis que je n’ai plus le droit de travailler, j’ai perdu toute mon énergie. Finalement, ils me manquent terriblement, mes Ahmed, mes Youssouf, et même les petits Roms qui m’en faisaient voir de toutes les couleurs… Maman me l’avait dit, je n’ai vraiment pas l’âme d’une femme au foyer ! Allez, mon papounet, courage, on se voit bientôt, pour la cérémonie de Jean-Martin qui doit entrer au Panthéon, mon Dieu, pépé se retournerait dans sa tombe… Tu avais promis que tu en profiterais pour parler au chef de quartier et au préfet de la situation de maman…Gros bisous, je vais essayer d’aller au jardin, voir si les tomates sont mûres…

Je vous salue, ma France, où l’oiseau de passage,

De Lille à Roncevaux, de Brest au Montcenis,

Pour la première fois a fait l’apprentissage

De ce qu’il peut coûter d’abandonner un nid !

Marcel Dupont était comme sonné. Il comprit à demi-mot que la dépouille de Jean-Martin Le Guen devait apparemment entrer au Panthéon, et eut lui aussi une pensée émue pour son père, qui avait été un résistant de la première heure et n’avait jamais accepté les engagements de son fils… Il leva machinalement les yeux avant de démarrer, et chercha des yeux la plaque de la Promenade François Mitterrand. Elle aussi avait disparu… Il lut, éberlué, « Promenade Augusto Pinochet », avant de faire marche arrière pour vérifier le nom de l’école Jean Jaurès ; elle aussi avait été rebaptisée. Un drapeau tricolore flottait au vent, sous le grand panneau « École Dieudonné ». En roulant, il se demanda aussi par quel miracle son intello de fille ainée s’était mise à cultiver son jardin… Elle qui était déjà incapable de réussir correctement une recette…

Il conduisit ensuite très lentement, se dirigeant vers sa banque, s’étonnant des rues absolument dépeuplées de voitures, et put constater l’étendue des changements… La plupart des noms des rues avaient été changés, et la grande statue du Général de Gaulle avait été remplacée par un buste de Bénito Mussolini. Les rues étaient très, très propres, et quasi désertes. Seules quelques mères promenaient leurs enfants. Il n’y avait plus aucun SDF devant la gare, ni devant la fontaine, et quasiment chaque maison arborait un drapeau tricolore. En passant sur le pont des treilles, il constata aussi que les baraquements Roms, installés sur la prairie des berges, s’étaient volatilisés… Marcel avait aussi tenté d’allumer son autoradio et pu constater que ce dernier ne diffusait qu’une seule station, toujours RMC news. Soudain, il freina, et blêmit en voyant l’immense étendue de tentes qui se dressaient à l’emplacement de l’ancien stade de Coubertin. C’était donc là. Il était arrivé au « Camp de la Zone ».

Des soldats en armes en gardaient l’entrée principale. De part et d’autre de ce qui avait été une pelouse et une piscine olympique, fierté de l’ancienne municipalité communiste, Marcel apercevait les imposants miradors. L’un d’entre eux semblait avoir été simplement dédié à une nouvelle fonction, puisque dans le souvenir du quinquagénaire, c’était là que se dressait le minaret de la Mosquée, ce fameux minaret qu’il n’avait pas réussi à faire interdire, malgré les pétitions…Comme ils avaient été actifs, pourtant, avec ses camarades frontistes, démarchant les cafés, les commerces…Mais en vain, puisque la Mosquée avait fini par se construire…

Une foule impressionnante grouillait à l’intérieur du camp. Il y avait là essentiellement des femmes et des enfants de tous âges. Aucun d’entre eux ne semblait aller à l’école. Tout au fond, vers l’ancienne usine, Marcel apercevait un ballet de bus, et il eut l’impression que des hommes, sous la garde d’autres soldats armés, montaient dans ces véhicules. Il aborda l’un des militaires.

  • Excusez-moi, soldat. Que font ces hommes, là-bas ?
  • Ils partent pour le camp de travail, monsieur, comme tous les matins !
  • Et… ces enfants, pourquoi ne sont-ils pas scolarisés ?

Le soldat fixa Marcel d’un air interloqué, avant de le tancer vertement :

  • Vous êtes de la presse underground ? Je croyais qu’on avait nettoyé le pays de toute la racaille du « Petit Journal », pourtant ! Du balai, vite ! Vous savez très bien que les Français de souche sont les seuls à pouvoir envoyer leurs gamins à l’école ! Toute cette racaille traîne dans le camp à longueur de journée ! Enfin, heureusement, Martine a lancé la campagne de stérilisation, je peux vous dire que ça va faire du bien à la France ! Allez, faut pas rester là, circulez ! Et puis je vous déconseille de continuer en voiture, vous pourriez éveiller des convoitises…

Patrie également à la colombe ou l’aigle,

De l’audace et du chant doublement habitée !

Je vous salue, ma France, où les blés et les seigles

Mûrissent au soleil de la diversité…

Marcel se mit à trembler. Il vivait un cauchemar, il en était à présent certain. Il allait se réveiller, et retrouver la ville sous son aspect habituel, avec les petits Roms qui mendiaient sous la fontaine, avec les ados des cités qui, appuyés sur leurs scooters, s’interpelaient en riant…Il irait boire son café au Bar de la Marine, et échangerait des souvenir du Djebel avec le vieil Ahmed, qui, même s’il était du bled, n’était pas un mauvais bougre… Sa fille l’appellerait à la récréation pour lui raconter que Mohamed s’était évanoui parce qu’il respectait le Ramadan. Germaine lui préparerait une tresse au pavot et voudrait faire Shabbat, et ils se disputeraient avant sa réunion du Parti, puisqu’il lui dirait qu’il ne voulait plus entendre parler de ses origines juives, et qu’il œuvrait, lui, Marcel Dupont, depuis sa province, aux côtés de la dirigeante du FR, pour rendre à la France sa grandeur déchue…

Il tremblait parce qu’il n’aurait jamais imaginé, en fait, que le FR mettrait, en cas de victoire, toutes ses idées en pratique… Oui, Marcel était un exalté, qui  militait depuis la naissance du parti de Jean-Martin Le Guen, dans les années quatre-vingt.  Il était de tous les combats, faisant activement circuler les pétitions des sites extrémistes à ses contacts, collant les affiches, ne manquant aucune réunion… Il ne ratait jamais l’occasion de faire une blague raciste, et il avait, en vain, tenté d’imposer les idées du FR à ses enfants, qu’il avait appelés, sans l’accord de sa femme clouée à la maternité, Éva et Bénito, en hommage à ses héros…

Comme il avait été heureux, au moment de la fameuse « Manif pour tous »…Ah, quelle immense joie de voir son pays se dresser à l’appel des  Zénour, des Rigide Barlot, de tous ceux qui, enfin, aspiraient à un ordre nouveau…Il se souvenait des débats agités dans le petit écran, autour des questions du voile et de la laïcité…

Mais là, il se rendait bien compte de l’absurdité de cette situation… Rassemblant son courage à deux mains, il reprit le volant et se dirigea vers la banque. En se garant au parking, totalement désert, sous les grands platanes qui, eux, étaient heureusement à leur place ancestrale, il aperçut la foule de gens qui faisaient la queue devant la superette et devant la pharmacie, le long du trottoir…Le cinéma, fermé à cette heure, proposait un documentaire sur le scoutisme et une rétrospective Marlène Dietrich.  La banque aussi était pavoisée, un grand drapeau tricolore voletait fièrement à la baie vitrée de l’étage, comme si le bâtiment faisait partie de quelque administration nationale…

Marcel remonta la file et passa son badge avant de regagner, interloqué, son bureau. Là non plus, il ne reconnaissait rien. De grandes affiches appelaient à venir déposer les euros à la Banque de France et invitaient les gens à rendre leurs cartes bancaires. En passant devant le guichet, il vit Élodie, la petite stagiaire, qui portait une sorte d’uniforme bleu, et qui semblait avoir pris du galon car elle donnait du liquide à une vieille dame qui tendait une immense valise à la jeune femme : Élodie y déposait des liasses de billets, et Marcel se frotta les yeux en reconnaissant les coupures… Il s’agissait de… francs, oui, les billets étaient des billets de cent francs !

Un grand homme blond et élancé sortit d’une belle pièce lumineuse, décorée d’un immense portrait de Martine Le Guen. Il s’avança en souriant vers Marcel :

  • Alors, mon cher, vous voilà de retour ? Je suis désolé que vous ayez manqué la cérémonie d’investiture de notre Directeur Général, à Vichy. C’était magnifique, vraiment !
  • Mais… mais, bredouilla Marcel. Ou est Monsieur Zherbi, notre Directeur ?

Le visage de son interlocuteur s’empourpra.

  • Dites-donc, mon vieux, calmez-vous immédiatement. Je me demande si les médecins ont bien fait de donner leur aval pour votre sortie de clinique…Vous ne me semblez pas totalement rétabli…Pour votre gouverne, je vous rappelle que Zherbi et les gens de son acabit ont été parqués comme leurs petits camarades, à la Zone…Ce brave type casse des cailloux comme tout le monde, et j’espère qu’il sera bientôt de retour parmi les siens !
  • Mais… Monsieur Zherbi avait fait Sciences Po, et…et son père avait été décoré pour services rendus à la patrie…Je me souviens encore de la pétition que nous avions fait circuler pour protester, en 2014…
  • Justement, mon cher, réjouissez-vous ! À l’époque, la pétition avait atterri dans la corbeille du gouvernement socialiste… Nous avons mangé notre pain noir, et la justice a enfin été rétablie ! Ces gens sont à présent à leur place ! Bon, sur ce, je vous laisse, nous avons tous du travail. Et n’oubliez pas, le chef de quartier passera à dix-huit heures pour le bilan du jour ! Vous signerez l’ensemble et ce sera ensuite visé par la Kommandantur.

Je vous salue, ma France, où le peuple est habile

À ces travaux qui font les jours émerveillés

Et que l’on vient de loin saluer dans sa ville

Paris, mon cœur, trois ans vainement fusillé !

Marcel se dirigea à pas lourds vers son bureau et alluma son ordinateur. Il s’étonna de la lenteur de la connexion et vit ensuite un étrange logo s’afficher à l’écran : http://www.cocorico.net. Il tenta en vain de se connecter à Google, à Yahoo…Tous les moteurs de recherche semblaient dysfonctionner. Pourtant, cela faisait longtemps que la banque était sortie de l’intranet…Il réussit enfin, au bout de longues minutes, à accéder à ce qui semblait être un site d’informations. Il fit défiler les actualités, lisant les titres sans croire tout à fait à la réalité de ce qu’il apprenait…

  • Le dernier camp de Roms du 95 nettoyé au karscher : une centaine de victimes, parmi lesquelles de nombreux enfants. Les survivants ont été reconduits en camions blindés à la frontière.
  • Martine Le Guen en route pour le Panthéon après une cérémonie d’hommage à Domrémy.
  • Yann Barthès condamné ! L’ex-humoriste ira rejoindre Ruquier et la bande des Guignols au Bagne de Papeete.
  • Ouverture du Festival de Cannes avec le film « Gégene, mon amour », déjà pressenti pour le Coq d’Or.
  • Une équipe entièrement blanc-bleue ! Le Stade de France va voir jouer cette équipe enfin débarrassée des colorés, comme disait Jean-Martin Le Guen !

Marcel chercha en vain des informations à propos de la situation économique du pays. Pourtant, il avait lui-même constaté, depuis le marché vide du matin jusqu’à cette valise de billets, que la France semblait avoir plongé dans un protectionnisme délirant. Abandonner l’Euro, pourquoi pas, mais fermer les frontières, museler le net ? Que se passait-il ? Il ne comprenait rien à la situation.

Il voulut en avoir le cœur net et, vers midi, il se dirigea vers le petit Casino de la place. Le magasin était désert, et fort peu achalandé. Seules quelques rares denrées poussiéreuses restaient en rayons, des conserves de cassoulet, des pruneaux…Une radio diffusait en boucle de la chanson française. Marcel aborda la jeune caissière.

  • Vous n’avez pas de sandwichs ? Ni de coca ? Et où sont les fruits et légumes, le sucre, les produits de beauté ?
  • Vous savez bien, Monsieur, nous n’avons plus de pain depuis longtemps, puisqu’il n’y a plus de quoi faire rouler les tracteurs, ni les camions de livraison…Un an, ce n’est pas suffisant pour redresser l’économie, la Présidente l’a dit hier soir sur Chaîne 1, et puis il faut se serrer la ceinture. Moi, j’ai déjà perdu vingt kilos. Maman est morte il y a deux mois, faute de soins, puisque nous ne parvenons plus à recevoir les médicaments génériques de Chine, mais que pouvons-nous faire, nous, les petits?

La jeune femme fixait Marcel d’un air un peu hagard. Ce dernier sortit, chancelant, retrouver la lumière du jour. Il pénétra ensuite dans la pharmacie, il lui fallait absolument de l’aspirine, sinon, sa tête allait éclater…Mais la pharmacienne, qui, il s’en souvenait, à présent, était déjà à son poste dans les années soixante-dix, et qui lui expliqua avoir été obligée de reprendre su service, faute de droits à la retraite,  n’avait que des tisanes à lui proposer…

Chancelant, Marcel alla s’assoir sur un banc de la place, un quotidien à la main. Il feuilleta les pages de ses mains tremblantes, parcourant les dépêches autour des cérémonies locales récompensant des mères méritantes et les rares articles de fond consacrés au redressement du pays…Une caricature montrait l’ancien président Hollande accroché aux barreaux de sa prison, au bagne de Papeete, une rose entre les dents, et criant « Je vois enfin la vie en rose ! »…Marcel mangeait sans grand appétit un pain au chocolat rassis, et il scrutait la place dans l’espoir d’y retrouver ses anciens repères. En vain :

Le kébab n’existait plus, il avait été remplacé par un vendeur d’armes. Le petit restaurant chinois avait fait place à un pressing ; Marcel, interloqué, déchiffra la publicité de l’enseigne :

  • Votre uniforme propre en moins de deux heures ! Réduction pour les membres du FR !

La librairie avait fermé, de même que le magasin de jouets. Quant à la fontaine, la majestueuse et plantureuse sirène qui y crachotait de l’eau s’était volatilisée au profit d’un buste de Pétain.

Heureuse et forte enfin qui portez pour écharpe

Cet arc-en-ciel témoin qu’il ne tonnera plus,

Liberté dont frémit le silence des harpes,

Ma France d’au-delà le déluge, salut !

Soudain, Marcel sursauta et se retourna. Un adolescent aux yeux brillants lui avait tapé sur l’épaule, et lui chuchota qu’il le suivait depuis le matin, depuis son arrivée au parking. Il avait aussi entendu sa conversation avec la caissière, et il lui proposa de le suivre.

Marcel n’hésita pas. Il se leva prestement et emboîta le pas au jeune homme ; il se retrouva bientôt dans une petite ruelle sombre, puis, après avoir monté quelques marches branlantes d’un escalier vermoulu, dans un grand appartement recouvert d’affiches rouges et noires. Un groupe de personnes de tous âges était assis à même le sol et discutait avec passion. Il reconnut aussitôt l’ancien adjoint du maire, et aussi la proviseure du lycée de sa fille. Il y avait aussi deux jeunes filles très typées et un grand noir drapé d’une houppelande, malgré la chaleur étouffante.

  • Monsieur Dupond ! Merci d’être venu. Je sais que vous avez été absent longtemps suite à votre amnésie, et je voulais vous témoigner ma sympathie, malgré les différents que nous avons eus par le passé. Je suis désolée de l’internement de votre épouse. Je l’aimais beaucoup, vous savez, nous discutions, les samedis, au marché…Une belle personne, vraiment !

La proviseure s’était levée et se dirigea vers Marcel. Elle l’invita ensuite à s’assoir sur l’unique chaise de ce qui semblait être une sorte de permanence, et se mit à lui raconter comment elle avait, en vain, essayé de sauver Germaine du Camp de la Zone. Elle continua ensuite à dresser le bilan alarmant de la situation. Fatima et Warda, deux anciennes étudiantes, avaient échappé à la Rafle de janvier, tout comme Ramtoudjiné, le vigile des Galeries, et Paul, l’adolescent qui avait abordé Marcel.

Tous les quatre avaient commencé à organiser ce qu’ils nommaient la « résistance » au sein de leur petite ville, mais ils étaient bien démunis face à l’emprise gouvernementale. La proviseure en appela à la lucidité de Marcel. Certes, il avait été un militant de la première heure, mais maintenant qu’il était face au fait accompli de la dictature du FR, qu’allait-il décider ? Serait-il prêt, en mémoire de son père, à changer son fusil d’épaule, et à les aider, grâce à ses positions privilégiées ? Il n’était pas possible de rester les bras croisés. Il fallait se relever, agir, mobiliser le pays muselé. On ne pouvait impunément laisser une jeunesse grandir sans aucun accès à l’éducation, ni obliger les femmes à revenir à la maison, ni expulser des étrangers qui vivaient en France depuis des générations…

Marcel, soudain, se sentit transformé. Il se revit, petit  garçon, juché sur les épaules de son père, ce père qui l’avait eu sur le tard et qui était si fier de ce fils qu’il éduquait dans les lumières de la République. Et puis il se souvint aussi des fréquentations étranges de son adolescence, lorsqu’il avait commencé à se rebeller contre « la gauche », et à se muer en mouton noir de la famille. Peu à peu, tout avait basculé…

Sa belle-famille, épouvantée, avait tenté de détourner Germaine de l’emprise de ce gendre devenu peu à peu antisémite, mais il était trop tard…Marcel avait pris des galons au sein du FR,  militant tant et plus pour libérer la France, voulant imposer ses valeurs aux siens…Il était de tous les combats, avait fait interdire les cantines hallal, monté la milice de surveillance, et même fait expulser la famille roumaine du HLM voisin…Oui, Marcel revit soudain toute son histoire de militant, et comprit combien il s’était fourvoyé…

Et il se retrouva, en un instant de grâce, dans ce petit appartement devenu l’antre de la rébellion, investi d’une étrange mission : il allait se faire pardonner, il allait, lui aussi, devenir un héros de la Résistance, il allait lutter contre la dictature. Il serait le digne héritier de ceux qui avaient, en leur temps, libéré la France d’autres jougs…

Il se redressa et s’adressa au groupe, les yeux brillants, et hurla d’une voix de stentor :

  • Vous avez raison ! La France a besoin de liberté ! Nous allons nous redresser, ouvrir les camps et les frontières, lutter contre cette folle de Martine Le Guen ! Sus au racisme, sus à la dictature de l’extrême-droite, vive l’Europe, vive l’Euro !

Une main douce caressait son front. Marcel, en sueur, se dressa dans son lit. Il tremblait. Il aperçut la silhouette familière de Germaine qui lui souriait, étonnée.

  • Dis donc, tu en dis, de drôles de choses, dans tes cauchemars ! De quels camps s’agissait-il ? Et tu n’es plus raciste ?

Elle tapota l’oreiller avant d’ouvrir les volets sur la belle lumière de mai. Une rumeur agréable parvint aux oreilles de Marcel, une sorte de brouhaha. Il sauta du lit et courut à la fenêtre : de l’autre côté du jardin, il vit les couleurs du marché de plein vent, il contempla, ému, les étals multicolores, il sourit en voyant la foule bigarrée se presser sur la promenade. Il se retourna, tout joyeux, et adressa un regard plein d’amour à son épouse.

  • Ma Germaine, tu es là, bien là…Comme tu m’as fait peur !
  • Mais c’est toi, Marcel, qui nous a fait peur ! Comment te sens-tu, ce matin ? Tu veux vraiment reprendre ? Et tu te sens capable de tenir le bureau de vote, dimanche ?
  • Ma chérie…Ma chérie, c’est fini ! Je vais rendre ma carte, je vais vous montrer qui je suis vraiment ! Terminé, le FR ! Pourras-tu un jour me pardonner ? Je voudrais que tu invites tes parents et que tu fasses un repas de Shabbat, vendredi soir…Et puis demain j’irai aider Éva, je sais qu’elle loge cette famille de Roms expulsés et qu’elle a besoin d’un coup de main !

Marcel embrassa son épouse et descendit prendre son café ; une belle journée s’annonçait. Un poème  lui revint en mémoire, la belle ode à la liberté de Paul Eluard :

 

Liberté

 

Sur mes cahiers d’écolier

Sur mon pupitre et les arbres

Sur le sable sur la neige

J’écris ton nom

Sur toutes les pages lues

Sur toutes les pages blanches

Pierre sang papier ou cendre

J’écris ton nom

Sur les images dorées

Sur les armes des guerriers

Sur la couronne des rois

J’écris ton nom

Sur la jungle et le désert

Sur les nids sur les genêts

Sur l’écho de mon enfance

J’écris ton nom

Sur les merveilles des nuits

Sur le pain blanc des journées

Sur les saisons fiancées

J’écris ton nom

Sur tous mes chiffons d’azur

Sur l’étang soleil moisi

Sur le lac lune vivante

J’écris ton nom

Sur les champs sur l’horizon

Sur les ailes des oiseaux

Et sur le moulin des ombres

J’écris ton nom

Sur chaque bouffée d’aurore

Sur la mer sur les bateaux

Sur la montagne démente

J’écris ton nom

Sur la mousse des nuages

Sur les sueurs de l’orage

Sur la pluie épaisse et fade

J’écris ton nom

Sur les formes scintillantes

Sur les cloches des couleurs

Sur la vérité physique

J’écris ton nom

Sur les sentiers éveillés

Sur les routes déployées

Sur les places qui débordent

J’écris ton nom

Sur la lampe qui s’allume

Sur la lampe qui s’éteint

Sur mes maisons réunies

J’écris ton nom

Sur le fruit coupé en deux

Du miroir et de ma chambre

Sur mon lit coquille vide

J’écris ton nom

Sur mon chien gourmand et tendre

Sur ses oreilles dressées

Sur sa patte maladroite

J’écris ton nom

Sur le tremplin de ma porte

Sur les objets familiers

Sur le flot du feu béni

J’écris ton nom

Sur toute chair accordée

Sur le front de mes amis

Sur chaque main qui se tend

J’écris ton nom

Sur la vitre des surprises

Sur les lèvres attentives

Bien au-dessus du silence

J’écris ton nom

Sur mes refuges détruits

Sur mes phares écroulés

Sur les murs de mon ennui

J’écris ton nom

Sur l’absence sans désir

Sur la solitude nue

Sur les marches de la mort

J’écris ton nom

Sur la santé revenue

Sur le risque disparu

Sur l’espoir sans souvenir

J’écris ton nom

Et par le pouvoir d’un mot

Je recommence ma vie

Je suis né pour te connaître

Pour te nommer

Liberté.

 

 

 

 

Free d’Hommes: et si nous changions le monde??

Free d’Hommes: et si nous changions le monde??

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http://www.thebookedition.com/free-d-hommes-sabine-aussenac-p-122971.html

http://www.amazon.fr/Free-dhommes-Sabine-Aussenac-ebook/dp/B00JZWH5RK

Au soir de la Journée Internationale contre les violences faites aux femmes 2015, je voudrais induire une petite réflexion sur l’ampleur des inégalités entre les sexes…Mon roman Free d’Hommes, paru en novembre 2013 à l’occasion de cette même journée, se  veut vitrine inversée de notre monde si déséquilibré…L’idée de cette écriture en miroir m’est venue il y a quatre ans, à peu près au moment où une jeune cinéaste signait un excellent court-métrage que j’ai découvert récemment, « Majorité opprimée », dans lequel, exactement comme dans mon roman, les rôles seraient inversés…

http://www.youtube.com/watch?v=kpfaza-Mw4I

Imaginons ce monde où les rôles sociaux seraient intervertis depuis des  millénaires et dans toutes les civilisations, les femmes ayant le rôle dominant,  tous les grands auteurs et acteurs de l’Histoire ayant été des femmes, de même  que tous les personnages historiques importants…Dans tous les continents, depuis toujours, auraient ainsi existé des sociétés matriarcales. Mais ces univers où le Féminin tiendrait le haut du pavé seraient aussi déséquilibrés que nos sociétés patriarcales! Dans ma petite fable, les femmes traitent en effet les hommes comme ces derniers le font actuellement avec nous…C’est à dessein que j’ai parfois forcé le trait, dépeignant les femmes que des « machos », et les hommes comme des êtres souvent soumis et opprimés…

Cependant, ce monde existerait dans NOTRE réalité: on y rencontre en effet l’affaire  DSK, un tsunami, une élection présidentielle, le printemps arabe…(et je suis en train de penser…à une suite!! Avec des chapitres plus précisément consacrés aux violences faites aux femmes, en parlant, toujours de façon inversée, de la « théorie du Genre », de la Manif pour tous…) Et lorsque l’on avance dans la lecture, s’attachant aux personnages, à la trame de l’histoire, on est presque pris de vertige, tant l’on a l’impression que ces inversions donnent le tournis: tout semble si « vrai », si réel, réaliste, grâce aux références à notre réalité, mais en même temps tout est si…décalé!

Car il s’agit à mon sens d’un problème mondial de société, d’une urgence humanitaire, que cette situation de la FEMME à travers le monde: dans nos sociétés occidentales, nous nous heurtons au « plafond de verre », à nos brimades quotidiennes, aux inégalités salariales…N’oublions pas non plus la terrible précarisation des femmes qui ont tant de mal à survivre à leurs divorces, qui luttent pour récupérer des pensions alimentaires impayées, sous les regards et les ricanements obscènes des masculinistes toujours prêts à revendiquer leurs droits alors qu’ils oublient leurs devoirs de pères…

Levons aussi  surtout l’omerta, la terrible loi du silence médiatique et sociétale au sujet des prétendus « drames familiaux« : une femme meurt tous les trois jours sous les coups de son conjoint, tandis que les familicides se multiplient -des dizaines d’assassinats  chaque année, dont ce collégien de mon propre établissement, tué en février 2014 avec sa maman, alors qu’il était en cours le matin même…http://www.ladepeche.fr/article/2014/02/11/1815112-mercenac-drame-familial-trois-morts-au-hameau-de-pointis.html

(…Et je vous invite à rechercher les autres articles autour de ce drame-là…C’est tout bonnement incroyable, on y dresse un gentil portrait du meurtrier, sans jamais évoquer les victimes…)

Et encore…:
http://sisyphe.org/spip.php?article4497

http://sisyphe.org/spip.php?article4344

Ailleurs? Mais ailleurs, c’est la barbarie, c’est l’enfer, au-delà des grillages et des enfermements des burqas…Il y a les viols de masse et systémiques dans les pays en guerre; il y a les petites filles en Inde, évincées par l’eugénisme galopant d’une médecine devenue folle, mais aussi étouffées dans le sable à la naissance, avant que de mourir lors des terribles viols collectifs…Il y a les millions de fillettes privées d’éducation; et le tourisme sexuel, les violences, les humiliations…

Et, bien sûr, l’EI, Boko Haram et tous les autres Fous d’un prétendu dieu, ceux qui enlèvent et marient des centaines de jeunes filles et de fillettes, ceux qui égorgent et violent de prétendues « Infidèles », ceux qui lapident, qui enferment, qui participent de ce génocide d’une moitié de l’humanité envers une autre…

Malala avait inscrit son discours sous le signe de l’urgence: l’urgence pour les fillettes du monde entier à accéder librement à l’éducation. Car la solution passera par la réflexion, par la prise de conscience des asservissements.

Mon roman  s’inscrit donc dans cette urgence-là: dénoncer ce monde dont la moitié, oui, la moitié des habitants sont opprimés! Parler de cette terre que nous devrions nous partager équitablement, avant même que de songer à en régler les problèmes climatiques et géopolitiques! Il faut inventer un nouvel univers, un univers  différent, où hommes et femmes se partageraient la vie dans une autre  perspective, en dehors de ces processus de violence et de domination.

Critique parue dans Reflets du temps:

http://www.refletsdutemps.fr/index.php/thematiques/culture/litterature/item/l-autre-monde-de-sabine-free-d-hommes-sabine-aussenac?category_id=17

« Fascinants, pour qui imagine et invente (l’écrivain, du coup), que ces mondes, qui seraient bâtis autrement, fonctionneraient dans d’autres dimensions, seraient – pourquoi pas – cul par dessus-tête. C’est à ce registre que se rattachent les pages du roman ? nouvelle ? que vient de publier notre amie et rédactrice, Sabine Aussenac.

On a connu – pépite fantastique de notre adolescence – le « Demain les chiens » où Médor et les siens tenaient l’ordonnancement du monde, sans parler des singes de la planète ! Là, l’histoire (« il était un monde, une fois, où… ») est tout bonnement renversée : homme/femme, pas comme on connaît ; le contraire. « Comme ailleurs dans le monde, les hommes étaient lésés ; gagnaient moins que les femmes, se comptaient sur les doigts de la main dans les conseils d’administration… les femmes avaient le monopole de l’emploi, de la sécurité financière, des pouvoirs décisonnels… Paul – “le-la” héros – soupira : oui, le chemin serait long ! » (…)

Les femmes « puissantes » – toutes et trop – sont des virago pour qui « le diable s’habille en Prada » : physiquement écrasantes, levant le coude sur le canapé du soir, et séduisant – vite, trop vite – les mâles qui passent autour, du stagiaire au procureur. Caricaturales ! mais on sourit, devant l’avalanche… Un tout petit peu, quand même, de situations répétitives, là aussi. Un texte plus resserré, format grande nouvelle, éclairant mieux, ne disant pas tout, abattant quelques murs, à grands coups de hache monumentale, aurait sans doute été l’instrument de choix d’un sujet jouissif, comme celui-là…

On ne boudera pour autant pas notre plaisir ! L’Histoire – la grande ou la plus quotidienne – tient sa partie dans le récit, avec une présence pertinente qui donne chair : des enfants qu’on enlève à de brillantes études pour les marier au bled (ici, un Medhi, évidemment), aux Révolutions arabes, à la poésie iranienne, au souvenir de 68 (slogan masculiniste : « oui, maman, oui patronne, oui chérie ; non ! Merci ! criaient les jeunes gens de l’époque en brûlant leurs coquilles à testicules entre deux jets de pavés sous la bouille en cœur de Danielle la Rouge »).  On rit, souvent – un des meilleurs passages, attendu, certes, mais réussi, n’est-il pas l’annonce de l’accusation de viol sur homme de chambre buriné, par une Sarah Dayan Klein, directrice du FMI. Plus tard – entre émouvant et hilarant, un « homme !!! est élu aux élections présidentielles ! On y est, frérot, on y est ! ». »

Autre extrait de critique:

« Sabine Aussenac a brossé une fresque saisissante, dans laquelle le « sexe  faible » est incarné par les hommes, depuis la nuit des temps… De nombreux  thèmes de société sont abordés, des discriminations au viol, de la pédophilie au  « plafond de verre », de la précarisation au divorce…

Personnages attachants, humour féroce, profondeur de la réflexion: ce roman,  paru le 25 novembre 2013, à l’occasion de la Journée Internationale contre les  violences faites aux femmes, se veut le symbole d’un nouveau  féminisme.

Sabine Aussenac a rêvé l’égalité, en faisant la démonstration de ce que  serait un monde dominé…par les femmes! »

http://www.sudouest.fr/2013/11/30/free-d-hommes-1244971-2277.php

La page Facebook du roman:

https://www.facebook.com/pages/Free-dhommes-un-roman-de-Sabine-Aussenac/756934377674641?notif_t=page_new_likes

Voilà…Il ne tient plus qu’à vous de vous détendre tout en vous questionnant, de rire et de pleurer, de partager et de donner…Le roman est à commander sur le site de Thebookedition  ou en format ebook sur Amazon, (liens en haut du texte)! Et en attendant, une première lecture vous en est offerte sur le délicieux blog de Sagine:

http://mesyeuxvosoreilles.free.fr/211-freedhommes-SAussenac

J’ai fait un rêve: qu’à l’occasion de cette journée nous nous donnions la main dans un même élan de sororité ET de fraternité, nous, femmes de tous les pays, loin des querelles de clochers féministes, ensemble, les « essentialistes » et les autres, oubliant les clivages entre celles qui ont des enfants et celles qui n’en n’ont pas, oubliant les « On ne nait pas femme, on le devient » et, au contraire, les Antoinette Fouque qui prétendaient que la maternité fonde, quelque part, la Femme, non, ne les oubliant pas, les transcendant, plutôt, dans une véritable marche commune vers l’ÉGALITÉ!

http://www.poesie-sabine-aussenac.com/poesie-et-photos-de-gascogne-sabine-aussenac/portfolios/image_si-nous-poussions-les-murs-du-monde

Aujourd’hui ma Garonne remonte à la Seine, hommage des Toulousains…

Aujourd’hui ma Garonne remonte à la Seine

 

Place du Capitole, 14 novembre 2015
Place du Capitole, 14 novembre 2015

 

Aujourd’hui ma Garonne remonte à la Seine,

Nos deux chagrins mêlés en un seul écheveau,

Et tous les Toulousains font la nique à la haine :

Paris, tu n’es pas seul au milieu des corbeaux !

 

Nos mille briques roses s’inclinent vers le Nord,

Et le grand Capitole embrasse Notre-Dame,

Le Canal plein de larmes rejoint en un seul port

Le Canal Saint-Martin et les rues de Paname…

 

Chargés de violettes, de pastels et de vin,

Nous montons à Paris partager vos destins ;

La Cité de l’Espace nous prêtera Ariane,

 

Et nous serons ensemble, nos villes une Marianne,

Tuiles roses et lumières, Tour Eiffel et Midi,

Notre France debout, revenant à la vie !

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Je t’interdis d’aller faire la guerre…Hommage aux Poilus…

Je t’interdis d’aller faire la guerre…

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Chaque fois que je descends du 16, je jette un coup d’œil au Monument aux Morts de l’avenue Camille Pujol, dont les discrètes mosaïques ornent la façade de l’école primaire…

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Souvent, je ne vois rien, un peu courbée par une journée ordinaire, ou pressée de rentrer vers le calme de notre écrin de verdure de la Place Pinel. Mais parfois je prends le temps de conscientiser ce lieu de mémoire et de lire quelques noms, qui, soudain, quittent le marbre éternel et l’anonymat de l’Histoire…Une lecture silencieuse qui, entre un caddy chargé de cours ou de courses, un repas à préparer, des copies à corriger, un texte à écrire, des parents à appeler, se fait mémorielle, comme si cette seconde de lettres assemblées permettait la corporéité fugace d’un nom oublié depuis des lustres…

Hier, j’ai prêté une attention particulière à Pierre Montels, disparu le 20 août 1918, à Arthur Bourgail, tombé le 5 novembre, et aux huit autres noms dont les propriétaires ont été fauchés par la Grande Guerre dans les toutes dernières semaines de barbarie…Ces dix pauvres garçons, qui, par un clair matin d’été ou par une soirée embrumée d’octobre, si près de cette journée où un wagon devint symbole de paix retrouvée après l’armistice, ont succombé à quelques encablures de la délivrance, comme, bien des années plus tard, ma petite Anne disparut peu avant la libération du camp de Bergen-Belsen.

En Allemagne, justement, en cette année 1918, de tout jeunes gens tombèrent, eux aussi ; au hasard du net je trouve ce Philipp Süglein ou ce August Schmäling, âgés de 19 ans à peine…

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Et je ne doute pas que des centaines de tirailleurs sénégalais et de combattants nord-africains soient tombés, de la même façon, dans les dernières heures des combats, puisque 63000 hommes avaient encore été recrutés en Afrique Occidentale pour la seule année 1918, malgré l’hécatombe du Chemin des Dames où certains « bataillons noirs » avaient pourtant perdu plus de trois-quarts de leurs effectifs…

http://www.chemindesdames.fr/photos_ftp/contenus/HS_N_4-1.pdf

 

Hier, me figeant un moment devant le Monument aux Morts de mon quartier, avant les commémorations officielles, je me la suis imaginée, la jeune fiancée de Pierre Montels, qui habitait peut-être une petite « Toulousaine » dans quelque village aux briques roses, effondrée de douleur en ce 11 novembre 1918, quand les cloches de l’église sonneront d’allégresse alors qu’elle hurlera sa douleur non tarie depuis l’été, quand le glas avait résonné pour Pierre…S’appelait-elle Augustine ? Ou Victorine, ou Marie-Louise ? Elle se souviendra longtemps de l’unique baiser échangé sous le pommier du verger de son père, quand le beau Pierre lui avait juré qu’il resterait en vie, avant que la boue ne recouvre son cadavre mutilé en quelque baie de Somme…

Aujourd’hui pense aussi à la mère de August Schmäling, à cette Allemande qui, si loin de notre Garonne, vivait dans cette jolie petite ville de cure de Bavière, à Brückenau, sans doute dans une maisonnette nichée dans un vallon, ou non loin du parc thermal…

https://de.wikipedia.org/wiki/Bad_Br%C3%BCckenau

Y avait-il joué, le petit August, dans ce magnifique parc, poussant un cerceau ou chevauchant un cheval de bois sous les tilleuls, quelques années à peine avant de mourir déchiqueté, le visage encore poupon et imberbe, par une baïonnette, dans les dernières semaines de la der des ders ?

Et le père de ce dernier tirailleur sénégalais mort avant l’armistice, je le vois, lui aussi, assis devant une case sous l’implacable soleil africain, fumant et palabrant et attendant en vain le retour de son grand gaillard aux yeux d’ébène, qui courait plus vite que les gazelles et qui avait la force du lion, ce grand et beau jeune homme dont il ne pourra jamais enterrer le corps selon les coutumes de son village et que sa mère pleurera en silence quand elle voudrait hurler sa colère contre « la France, mère patrie » qui a volé son fils…

Oui, chaque fois que je descends du bus, je lève les yeux vers tous ces noms gravés dans un hommage de pierre et je tente, par ma modeste imagination de conteuse, de leur redonner une existence, au-delà des livres d’histoire et des hommages officiels, à ces jeunes gens fauchés par les folies des hommes. Et quand j’entends parler de tombes de Poilus menacées de disparition, ou que discutent sur les ondes des pseudos spécialistes qui, pour d’obscures raisons économiques ou politiques, voudraient que ce 11 novembre ne soit plus un jour férié, je frémis.

http://poesie.webnet.fr/lesgrandsclassiques/poemes/arthur_rimbaud/le_dormeur_du_val.html

Je frémis pour tous ces inconnus tombés avec deux trous rouges au côté droit, je frémis pour Barbara qui marche dans Brest souriante  épanouie ravie ruisselante quand un jour tonnera cette pluie de fer de feu d’acier de sang, je frémis et maladroitement comme le Déserteur j’écris ce texte à défaut d’une lettre à un président, parce que comme tous les poètes j’ai envie de crier « quelle connerie la guerre », toutes les guerres, les guerres bleu horizon, les guerres de clan, les guerres qui ont transformé des enfants juifs en savon, les guerres puniques, les guerres de Cent ans, les guerres d’Indépendance, les guerres de Sécession, les guerres où tout récemment dans notre belle Europe de jeunes Ukrainiens ont été massacrés, les guerres où l’on éventre les femmes enceintes à la machette, les guerres où l’on décapite les moines et les enfants, les guerres où l’on fait exploser des Tours Jumelles et les guerres où l’on tue des dessinateurs et des touristes…

https://www.youtube.com/watch?v=AW8kS7zjpyU

Je mélange tout ? Oui, sans doute, mais c’est bien d’enfants, de femmes et d’hommes dont il s’agit, et non pas de livres d’histoire. Toi, le jeune homme qui peut-être liras ce texte et qui, du fin fond de ton village d’Ardèche ou de ta cité grise et glauque, toi qui meurs d’envie d’aller en découdre avec de prétendus Infidèles et peut-être même d’aller égorger quelque soldat français dans une caserne, voire même de faire exploser un train où de belles jeunes filles partiraient en gloussant vers leurs vacances, demande-toi si tu n’as pas mieux à faire de ta vie que d’obéir à des ordres prétendument divins et d’aller servir de chair à canon, demande-toi si ta vie ne vaut pas mieux que d’être offerte en pâture à la barbarie…Pense à ces Pierre, à ces August dont je viens de te narrer la courte vie, pense à ces pommes qu’ils aimaient croquer, aux hirondelles qu’ils aimaient voir tournoyer sur leurs villages,  aux bouches vermeilles des filles qu’ils aimaient embrasser, et pense à ta mère qui, lorsqu’elle t’a tenue dans ses bras au bout de longs mois d’impatience, quand ton premier souffle de vie a été comme un premier matin du monde, a caressé ta peau douce de nouveau-né en t’offrant tendrement à l’univers. Pense que les hommes, comme dit le poète, sont faits pour s’entendre, pour se comprendre et pour s’aimer…

https://www.youtube.com/watch?v=2H6wYvXq7P4

En ce 11 novembre, moi, je pense à toi, et je t’interdis d’aller faire la guerre.

http://sabineaussenac.blog.lemonde.fr/2014/11/11/sonnet-du-poilu/

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Sonnet du Poilu

 

Oh rendez-moi nos Armistices,

Mes tombes blanches et mes flambeaux,

J’y écrirai nouveaux solstices

En champs de fleurs sous ces corbeaux.

 

Bien sûr il y eut Chemin des Dames,

Verdun Tranchées et lance-flammes.

Mais en ce jour combien d’enfants

S’égorgent sous cent métaux hurlants ?

 

C’est cette femme au beau sourire

Offerte aux chiens en leurs délires,

C’est ce Syrien encore imberbe,

 

Criant Jihad, mort au désert…

Sans paradis. Juste en enfer :

Dormeurs du val sans même une herbe.

 

http://sabineaussenac.blog.lemonde.fr/2014/05/07/les-mains-de-baptistin-une-nouvelle-en-memoire-aux-victimes-du-rwanda/

 

 

Île voyageuse…La Toussaint des Migrants…

Iscla viatjaira

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La doçura dal solelh di cementeris

dins lo florir de la pauta,

nis jamai trobat.

Vos agaita:

les reis de santal e de canèla,

las rainas, filhas d’Etiopia,

les vistons esbleugissents coma robins.

 

Immobila coma l’amarina a l’aiga,

la cara del no-res

s’ascla e se perla d’aiganha,

calinha la sau dins

la pòussa alisada dei matins e dei nuèits,

sens alas ni batèu.

 

Iscla viatjaira

pren los còsses,

una crotz dins lo vent,

d’un òme e d’una femna,

d’una Menina e d’una Nena,

sins Angelùs,

la mar sobeirana es clòt e ersaja,

lençol d’amor e de lutz blosa.

 

Île voyageuse

 

La douceur du soleil des cimetières

dans la fleur de la boue,

nid jamais trouvé.

Je vous regarde :

les rois du santal et de la cannelle,

les reines, filles d’Ethiopie,

les pupilles éblouissantes comme des rubis.

 

Immobile comme l’osier dans l’eau,

le visage du néant

se fend et se perle de rosée,

caresse le sel dans

la poussière lisse des matins et des nuits,

sans ailes ni bateau.

 

Île voyageuse

emporte les corps,

une croix dans le vent,

d’un homme et d’une femme,

d’une grand-mère et d’une fillette,

sans Angélus,

la mer souveraine est fosse et ondoie,

linceul d’amour et de pure lumière.