Déni de judaïsme

Déni de judaïsme

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 Ils sont venus tuer les pierres, lapider les morts de leur bêtise crasse.

Ils ont griffé la terre de leurs doigts ignorants, fossoyeurs de l’immonde, dépeçant le silence.

Tels des vautours affamés, ils ont conspué l’Éternité, crevant les yeux du granit, éventrant le sein des marbres : charognards de l’Indicible.

Qu’on ne vienne pas me parler de leur jeunesse, de leur innocence, de leur maladresse. Seraient-ils simples d’esprit qu’ils auraient pu voir la différence entre un cimetière « catholique », avec ses grands caveaux, ses cyprès, ses lourdes croix rouillées, et ce cimetière juif, dont les pierres taisantes dormaient, ornées simplement de quelques étoiles, envahies par l’oubli des errements des hommes.

Certes, profaner un cimetière chrétien aurait été tout aussi atroce, répréhensible, odieux. Détrousser les cadavres de leurs ultimes honneurs, dépouiller les victimes du dernier rempart de leur humanité, voilà qui insulte à la fois l’Humain et le Divin, en un acte sacrilège qui défie la raison.

Mais profaner un cimetière juif, à quelques heures d’un nouvel attentat antisémite commis sous le regard de bronze de la « petite sirène », alors que des badauds se pressent, sans être arrêtés, pour fleurir le lieu où le terroriste a été abattu par la police danoise, quand la France pleure encore les victimes de l’Hyper Cascher, est inexcusable.

Même pour des mineurs.

Qui sont ces ados ? Ont-ils ri, en écoutant les pitoyables vomissures du prétendu humoriste, visionnant quelque vidéo où le massacre de millions de juifs est repris en chansons ? Ont-ils « kiffé » les derniers faits de guerre des barbares islamofachistes qui coupent des têtes comme on moissonnerait un champ ?

Que faire de ces ados ? Leur montrer des documentaires de la Shoah ? Leur faire lire Primo Lévi, Simone Veil ? Les emmener à Auschwitz ?

Comment leur cerveau a-t-il pu, en France, en 2015, alors que l’école est obligatoire jusqu’à seize ans, alors qu’on étudie l’Holocauste et le nazisme en classe de troisième, et les différentes religions monothéistes en classe de sixième et de cinquième, être assez poreux pour ignorer le massacre de millions d’êtres humains qu’ils sont venus, de leur abjecte intention, de leur actes barbares, assassiner une nouvelle fois ?

Il me semble, encore une fois, que l’école est en grande partie responsable de ce manque de culture générale. Quelque part, la France, la République et l’Éducation Nationale ont failli. Laissant des adolescents aller plus encore que dans le caillassage de voiture de flics, dans le deal ou dans la simple délinquance. Laissant des jeunes commettre un crime contre l’humanité. On nous a assez répété, ces derniers temps, cette magnifique phrase du Coran qui dit que quand un homme tue son prochain, c’est comme s’il tuait toute l’humanité…

Profaner un cimetière juif, c’est, là aussi, commettre à nouveau tous les massacres, tous les pogroms, toute l’horreur de la barbarie nazie.

Nous sommes tous responsables de cet état de fait. Non seulement parce que nous ne sommes pas descendus dans la rue en scandant « Je suis Myriam » après les meurtres commis à Toulouse, comme l’a justement dit Marceline Loridan-Ivens…Mais aussi parce que nous avons laissé le conflit israélo-palestinien s’installer dans nos banlieues, et surtout parce qu’à force de vouloir instaurer de façon sacro-sainte la loi sur la laïcité, l’école s’est rendue coupable d’un déni de judaïsme.

Je m’explique : voilà trente ans que j’enseigne l’allemand, et que, comme certains de mes collègues, je me sens moi aussi investie d’un certain « devoir de mémoire ». (Tous les profs d’allemand ne partagent pas ce point de vue, certains prétendant que « cette période » n’est pas assez glorieuse pour la langue de Goethe, préférant les déclinaisons et les textes sur l’écologie aux poèmes de Brecht, mais j’ai connu quelques germanistes qui n’hésitaient pas à parler du nazisme-lequel est d’ailleurs très légitimement évoqué dans nos programmes de lycée …)

J’adapte donc mes cours en fonction de mon public, faisant faire des exposés sur Anne Frank au collège, étudiant au lycée des poèmes de Brecht…- j’ai même une année fait écrire des « Lettres de Guy Môquet » en collège de ZEP, recevant d’émouvantes épîtres…J’ai pu remarquer que la plupart des élèves, que ce soit dans des collèges de grandes villes ou en rase campagne, ne connaissent PRESQUE RIEN au judaïsme !

Sur une classe, à peine un ou deux élèves lèvent le doigt pour répondre, et, souvent, leurs connaissances sont extrêmement limitées. Certes, c’est, de nos jours, le cas  pour la plupart des religions…De toutes façons, vous aurez toujours un élève qui dira « On n’a pas le droit de parler de religion à l’école », preuve on ne peut plus évidente que la loi sur la laïcité est déjà totalement dévoyée de sa mission première… « Ils » sont quasi ignares, ne sachant presque rien des terminologies, rites, récits, mais cette ignorance-là est la même que celle qui concerne la littérature, les sciences, la géographie… ( Ce ne sera pas mon propos de ce jour, mais j’ai vu un élève de terminale ne pas connaître le nom d’Hiroshima, des élèves de collège n’avoir « jamais lu de livres », etc…)

Comment s’étonner ? Comment s’étonner que, chaque année, depuis 1984, année d’obtention de mon CAPES, je sois obligée d’expliquer encore et encore, et même en terminale, non seulement quelques termes simples concernant le judaïsme, mais, surtout, quelle a été l’histoire du peuple juif ? Oh, ne vous inquiétez pas, je ne suis ni juive, ni historienne, et je ne pars pas sur la fuite des Hébreux, ni même sur le Shabbat ! Non, je tente simplement de parler rapidement de cette histoire doublement millénaire où les juifs ont été parqués dans des ghettos, assassinés dans des pogroms, chassés, exterminés, avant de terminer dans la Solution Finale des Camps. Je tente de dire l’antisémitisme. Tout simplement. Et j’affine toujours un peu mes propos en expliquant la différence entre un génocide et un massacre, quand – il y en a toujours un par classe qui va évoquer Gaza…- je parle de la particularité ABSOLUE de la Shoah…

Et je pose la question aujourd’hui, à l’heure où notre Ministre a promis de former 1000 enseignants sur la laïcité, qui eux-mêmes formeront leurs collègues : comment la « Question Juive » sera-t-elle traitée désormais à l’Éducation Nationale, du primaire à la terminale?

Qu’on ne vienne pas me parler des massacres de la Saint-Barthélemy. Rien n’est comparable avec la Shoah. Qu’on ne vienne même pas me parler de Daesh. Les profanations de cimetières juifs se multiplient   depuis des années, en France, tout comme des milliers d’autres actes clairement antisémites…

Je veux savoir comment seront ENFIN abordés, auprès de nos élèves, dignement, sciemment, systématiquement, avec délicatesse mais insistance, avec doigté mais avec clarté, les problèmes liés à l’antisémitisme EN FRANCE. Forcément, il faudra que l’histoire du peuple juif soit abordée, dans son éclairage unique. Et même dans les établissements où personne n’est Charlie.

Car nous faisons face, dans les programmes, à un vide intersidéral entre l’histoire des Hébreux –classe de sixième :

http://www.histoire-geo.org/4a-les-debuts-du-judaisme-c1736-p1.html

et le cours souvent unique –les programmes sont lourds !- que nos élèves auront ensuite en troisième sur l’extermination du peuple juif par le régime d’Hitler. Le reste…n’existe pas ! Certes, on peut revenir sur l’antisémitisme en éducation civique, ou à l’occasion des commémorations comme le 8 mai –mais…mes chers collègues, à gauche toute pour la plupart, c’est statistique, ne sont pas très « branchés commémorations », souvenons-nous par exemple du tollé qu’avait provoqué Nicolas Sarkozy avec cette fameuse lettre de Guy Môquet…

Bien sûr, j’exagère. Il y a quelques actions ciblées, comme le magnifique programme du Concours de la Résistance et de la Déportation :

http://www.education.gouv.fr/pid25535/bulletin_officiel.html?cid_bo=79102

( Et j’engage tous les collègues d’histoire à faire visionner à leurs élèves le superbe film « Les héritiers », où Ariane Ascaride incarne une enseignante qui va faire participer une classe de banlieue à ce concours, modifiant définitivement la vision de ces élèves sur le monde et sur…les juifs ! )

Mais cela ne suffit plus. Nous devons réfléchir à d’autres enseignements.

Je ne suis pas juive. Je ne suis jamais allée à Auschwitz. Aucun ami juif ne m’a jamais conviée à partager Shabbat. Je suis fonctionnaire française, républicaine, et j’enseigne dans des établissements laïcs. Mais je me refuse à accepter plus longtemps que le déni de judaïsme entraîne des actes aussi immondes que celui de la profanation du cimetière de Sarre-Union.

Ils sont venus

tuer les

pierres , lapider les morts

de leur bêtise crasse.

Ils ont griffé la

terre de leurs doigts

ignorants, fossoyeurs

de l’immonde,

dépeçant le silence.

Tels des vautours

affamés, ils ont conspué

l’Éternité,

crevant les yeux du granit,

éventrant le sein

des marbres :

charognards de

l’Indicible.

Noël en cours d’allemand:) Un avant-goût depuis la Ville Rose…

Frohe Weihnachten! Bientôt Noël, la plus grande fête allemande!


Dimanche, ce sera le premier dimanche de l’Avent: en effet, en Allemagne et dans les pays de langue allemande, on est déjà dans l’atmosphère de Noël, la fête la plus importante de l’année, dès ce jour-là. On fabrique une couronne en sapin, ornée de quatre bougies qui seront allumées une à une, chaque dimanche, jusqu’à Noël:
Le 6 décembre, on fêtera aussi la célèbre « Saint-Nicolas »! Les enfants mettront leurs chaussures devant la porte de leur chambre, et, s’ils ont été sages, ils recevront des sucreries et des cadeaux. Attention, ce n’est pas comme en Belgique, où l’on célèbre Noël par anticipation ce 6 décembre; mais c’est une tradition importante, et parfois, même, les enfants recevront une petite surprise tous les matins…http://gfvimoutiers.pagesperso-orange.fr/Coutumes/noel.de/nikolaus.html
Mais…ce n’est pas tout! Les enfants allemands adorent aussi ouvrir les petites fenêtres de leur Calendrier de l’Avent: der Adventskalender. Ainsi, chaque matin, on ouvre une petite fenêtre derrière laquelle se cache un chocolat!
Nous partagerons bien sûr cette ambiance festive au collège! Je vous ai déjà acheté quatre calendriers, un par classe, et, dès lundi, nous terminerons chaque cours (si vous avez « été sages »!!) par un quizz; et les chocolats seront distribués…Attention, si la classe a un comportement dérangeant… le chocolat du jour sera offert…à un professeur wink!smiley
Les thèmes des quizz:
– En troisième: savoir donner des noms de pays en allemand
– En quatrième: trouver des villes allemandes
– en cinquième: trouver des noms d’animaux, d’arbres, de fleurs
– en sixième, puisque vous l’avez appris avec notre assistante, les aliments!
Nous préparerons aussi une petite fête de fin d’année -une par classe!- mais attention, seulement si VOUS apportez des pâtisseries de Noël faites maison, les fameux « Plätzchen »!
Je vous donnerai bientôt de délicieuses recettes! Comme:
Bien sûr, nous apprendrons aussi un chant de Noël, comme:
Enfin, pourquoi ne décorerions-nous pas notre belle salle , déjà enrichie par vos exposés, de quelques touches de couleurs, avec des guirlandes, ou même une couronne d’Avent?
Pour terminer, je vous signale que vous trouvez, de nos jours, des sucreries de Noël allemandes dans de nombreux magasins, comme le « Marzipan » -pâte d’amandes entourée de chocolat-ou le « Stollen », (le gâteau de Noël), ou comme des pains d’épices. Vous en trouverez à très bon prix dans la chaîne de magasins LIDL-d’origine allemande- mais aussi d’excellente qualité dans la boutique « Heimat », à Toulouse, qui offre, dans un très joli cadre familial, de superbes choix de gâteries de Noël, en plus de toutes les denrées en provenance d’outre-Rhin!
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On m’a volé le Mur de Berlin

On m’a volé le Mur de Berlin

 

 Le chancelier Kohl devant la Porte de Brandebourg

On m’a volé le Mur de Berlin.

Déjà à l’époque, je me sentais comme derrière un rideau de fer.

Car Berlin était bien the place to be…

Mais moi, toute jeune professeur d’allemand, j’étais bloquée, enceinte jusqu’aux dents, en Auvergne, dans Clermont la Noire, avec ma princesse de quatre ans et mon cher et tendre number one, lequel était cheminot, et avant tout syndicaliste. D’ultra-gauche, il aurait fait passer Mélanchon pour un membre de l’UMP ; je vivais sous une dictature des idées qui aurait fait pâlir Pol Pot : je n’avais même pas le droit de posséder un téléviseur, car de tels objets sataniques faisaient bien sûr partie de la société de consommation et du Grand Capital abhorré…

Parfois, je fuguais en douce, ma fille sous le bras, pour regarder Miami Vice chez les voisins, en rêvant d’un repas au Mac Do, avant de rentrer éplucher les légumes de notre potager…

Le jour où l’Histoire bascula, j’étais couchée, malade, mon petit transistor collé à l’oreille. Je me souviens avec précision de ma joie et de mes larmes.

Ma joie en pensant très fort à Iris, ma correspondante allemande; des années durant, nous nous étions écrit et avions échangé pensées, coups de cœur et cadeaux…Je revoyais son visage radieux et les petites figurines en bois tourné fabriquées dans le  Erzgebirge, ce massif montagneux où elle passait ses vacances ou partait en camp de « pionniers »,  qu’elle m’envoyait depuis la RDA, depuis Dresde…En échange, je lui avais offert son premier jean, et puis tous ces vinyles des Stones, de Abba…Nous avions, jeunes adolescentes, rêvé en vain notre improbable rencontre…

Mes larmes, car en tant qu’enfant de l’Europe, j’aurais tellement en être, de cette fête autour de la Chute du Mur…Entre une mère de Rhénanie et un père né dans le Tarn, j’avais toujours navigué entre les forêts de sapins enneigés et d’immenses champs de tournesols, entre Heine et Hugo, Renoir et Klimt…J’avais quelques années auparavant rédigé mon mémoire de maîtrise sur « La révolte de la jeunesse en RFA », y évoquant les premiers mouvements alternatifs, les squats, la naissance du mouvement écolo, et j’eusse tant aimé, en cette semaine de 1989, moi aussi, devenir « le peuple »…

Mais non. Même les images de ce bouleversement du monde m’étaient refusées, et ce n’est que de loin que je les pressentis, en ce jour où le mur tomba : l’allégresse et la joie, qui se mêlaient en ce ciel enfin réunifié et qui m’atteignaient jusqu’au au fin de ma solitude.

Lorsque retentirent les premières notes du violoncelle de « Rostro », je pleurai si fort que ma deuxième fille faillit venir au monde…

Oui, déjà à l’époque, ce sentiment de non appartenance à la marche du monde m’étreignit. J’aurais tant aimé festoyer de concert avec ce peuple réunifié, escalader le Mur, offrir des bananes, j’aurais tant aimé jouer un infime rôle d’actrice, ou au moins de figurante, dans cette superproduction de l’Histoire…

Aujourd’hui, alors qu’un même peuple commémore les vingt-cinq ans de la Chute du Mur, un même sentiment d’impuissance m’envahit.

On m’a volé le Mur de Berlin.

Alors même qu’une ville entière s’est parée de lumières pour retracer le parcours du Mur de la Honte, alors même que la Chancelière a magnifiquement parlé de ce que peut faire un peuple, dès lors qu’il en a la volonté, je ne peux m’empêcher de penser à la gigantesque supercherie qu’est devenu l’enseignement de l’allemand en France…

Certes, dans certaines académies, comme en Alsace ou à Versailles, le dynamisme est intact. Mais partout ailleurs, dans tout l’hexagone, les chiffres parlent d’eux-mêmes. Alors que les partenariats entre nos deux pays sont plus vivaces que jamais, que ce soit sur le plan économique, culturel ou sociologique, nos effectifs ont fondu comme neige au soleil, et les « postes fixes » se comptent sur les doigts d’une main. D’innombrables enseignants se retrouvent dans des situations de remplacements pérennes, souvent des années durant, faisant même d’épuisants trajets entre plusieurs établissements. Tenez, dans l’académie de Toulouse, nous accueillons cette année 27 stagiaires, alors qu’il est plus qu’évident que notre discipline est excédentaire…Ils ont pris les rares postes disponibles, avant d’être envoyés vers d’autres cieux où, gageons-le, on n’aura pas vraiment besoin d’eux, non plus…

Je ne reviendrai pas sur le pourquoi du comment, je me suis suffisamment exprimée à ce sujet dans d’autres tribunes, et ne sais toujours pas qui, de l’œuf ou de la poule, est responsable de cet état de fait.

http://www.huffingtonpost.fr/sabine-aussenac/manque-eleves-germanophones_b_1775203.html

Cette année encore, lors d’un magnifique repas collégial autour d’un échange (croyez-le ou non, le premier échange rencontré dans un établissement depuis une dizaines d’années, mais porté à bout de bras par des équipes administratives, en raison du turn over permanent des enseignants…), « on » m’a lancé au visage que « les professeurs d’allemand se sont coupés l’herbe sous le pied », entendez que nous, les professeurs, serions responsables de la « mort de notre discipline », de par une politique élitiste, des manuels poussiéreux…

Balivernes que tout cela. Voilà belle lurette que l’apprentissage de l’allemand n’est plus réservé aux « bonnes classes », en raison du collège unique et des cartes scolaires éclatées (j’ai par exemple souvent fait des remplacements en banlieue) ; nos méthodes sont innovantes, calquées sur les nouveaux programmes, tout aussi ludiques et performantes que celles des anglicistes ou hispanisants, même si, je vous l’accorde, la montée d’Hitler au pouvoir ou les déclinaisons font moins rêver que Mandela ou une chanson de Lady Gaga…

Non, il y a bien quelque chose de pourri au royaume du franco-allemand, et c’est dans le cadre de l’enseignement que ce malaise transparaît le plus ouvertement, malgré l’engouement de nos publicitaires pour « DAS Auto » et les coupes du monde remportées, malgré l’apitoiement autour de ce pauvre Schumi et les festivités autour de ce jubilée berlinois.

Parce qu’il faudra un jour qu’on m’explique le silence radio des inspecteurs du primaire devant des départements entiers sans une seule classe offrant la possibilité de débuter l’allemand (je pense au Gers où j’ai vécu sept ans, mais c’est le cas dans d’innombrables coins de France…), ou celui de nos décideurs dans les arcanes de l’EN, là où « on »  a décidé depuis longtemps le primat de l’anglais et l’abandon de l’allemand comme première langue, se réfugiant un temps derrière de rares « bilangues » faisant débuter deux langues aux enfants, leur ôtant par là-même la possibilité de décider que l’allemand, et pas une autre langue, serait LEUR véritable PREMIÈRE langue…

Pourtant, les chiffres sont là, parlants, et je vous renvoie au superbe portail du Deutschmobil :

http://www.deutschmobil.fr/espace-pedagogique/pourquoi-apprendre-l-allemand/

Je pourrais aussi vous parler des recruteurs qui favorisent les candidats germanistes, des fabuleuses possibilités d’embauche non seulement outre-Rhin, mais en …Suisse, où les employeurs recherchent des personnes maîtrisant la langue de Goethe, ou en Autriche, voire même en …Belgique, dont l’allemand est la troisième langue officielle…

Mais le problème dépasse largement le cadre de l’éducation nationale. Ce soir, à l’heure où j’écris ce texte, les deux JT viennent de lancer leurs titres. Aucune des grandes chaînes ne diffuse d’émission spéciale, et la commémoration allemande n’apparaît qu’en troisième ou quatrième position…Il y aura bien un petit direct, mais rien de plus, et TF1 poussera le vice jusqu’à mettre aussi un titre sur le 11 novembre. Une fois de plus, à l’heure où nous devrions penser et agir en Européens, en France, nous nous réfugions derrière le chant du coq et nos frilosités ancestrales…

Tout le monde le sait, il y a encore, et bien souvent, des rivalités, des rancœurs qui ont la peau dure…Dans son superbe blog, Grégory Dufour évoque ici la germanophobie :

http://www.gregorydufour.eu/Interview-sur-la-germanophobie-en-France-sur-Antenne-Saar_a5.html

On pourrait aussi relire cet article :

http://www.atlantico.fr/decryptage/france-est-elle-encore-germanophobe-georges-petite-histoire-germanophobie-georges-valance-flammarion-1676609.html

Bref, je ne vais pas crier haro sur le baudet envers de pauvres parents d’élèves qui, de toutes façons, baignent depuis leur propre enfance dans un environnement où l’Allemand est celui qui tient le lance-flammes et brûle la belle Romy dans le Vieux Fusil –version hard- ou, dans le meilleur des cas,-version soft- donne des ordres en gesticulant et hurlant dans La Grande Vadrouille, qui passe au moins une fois par an à la télévision, et où l’allemand est donc une langue éructée et tonitruante, qu’ils estiment difficile, et qu’ils vont épargner à leur enfants…

Ce soir, Berlin est en liesse, et la France s’en fout.

On m’a volé, une fois de plus, le Mur de Berlin.

(Cette tribune s’inspire en partie d’un texte écrit en 2009 et retravaillé ici :

http://sabine-aussenac-dichtung.blogspot.fr/2014/11/die-gestohlene-mauer.html )

 

Sabine Aussenac.

« …le portail gauchi des étés oubliés » : à propos du Grand Concours de poésie de Hildesheim 2014

« …le portail gauchi des étés oubliés » : à propos du Grand Concours de poésie de Hildesheim 2014

 http://lyrik-bestenliste.de/sites/wettbewerb.htm

Imaginez toute une ville réunie autour de la poésie, d’un évêché, et d’un projet.

Peu probable en notre république laïque, férue de sa sacro-sainte séparation de l’Église et de l’État, très occupée actuellement à régenter les voiles et autres cantines hallal, et toujours prête à d’interminables querelles…de clochers.

Chez nos voisins d’outre-Rhin, tout est différent. Et c’est bien en partenariat avec l’évêché de la ville de Hildesheim, non loin de Hanovre, que c’est concrétisé le quatrième concours de poésie de la ville, le Hildesheimer Lyrik-Wettbewerb 2014, qui a réuni 1200 participants du monde entier, puisque les auteurs ont écrit, en allemand, depuis les USA, le Brésil, la Hongrie…, dont le plus jeune a 6 ans, et le doyen 88 !

Il suffisait de s’inscrire sur un forum et de poster un texte, et ce ne sont pas moins de 80 000 « clics » qui ont fait de cette manifestation un véritable portail de la poésie, en démontrant une fois de plus l’actualité, la modernité et la nécessité.

Certes, ici, nous avons le Printemps des Poètes. Mais avouons qu’en dehors de ces manifestations pré-estivales ponctuelles, qui plus est noyautées par un gouvernement central poétique aux lois d’airain (j’en suis par exemple exclue, le président, Monsieur Siméon, m’ayant écrit que ma poésie était « démodée, peu adaptée aux exigences actuelles… ») la poésie se terre dans ses petits souliers, réservée soit à des élites lisant des poètes morts publiés par de grandes maisons, soit à de poussiéreux concours rétribuant leurs lauréats en « médailles », alors que le peuple, pourtant, réclame à hauts cris, en plus du pain et du cirque, des vers ! Car en France aussi, les forums de poésie font florès, on s’y bouscule, s’y rencontre, s’y exprime, et ce hélas dans le plus grand silence médiatique et éditorial…

C’est pourquoi il me paraît important d’exposer cette belle initiative, qui a su mettre en avant la vitalité de la poésie, en acceptant sur ce forum d’expression toutes les formes, ne clivant pas ce concours en « forme classique » et autres « vers libres », donnant simplement, cette année encore, un thème de réflexion, qui était : « Was mir heilig ist », « Ce qui pour moi est sacré ». L’affiche du concours dénotait elle aussi d’une belle modernité, avec cette croix recouverte d’un billet de 50 euros et les mots « hab und sein » (avoir et être), tandis que se bousculaient pêle-mêle des photos du Dalaï Lama, de Jimmy Hendrix, d’un ballon de foot et…d’un postérieur féminin bien encadré par un mini short !

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Car la poésie, c’est aussi le vivant. On écrit et on lit de la poésie depuis que le monde est monde, et rien n’est plus triste que notre époque qui l’a reléguée à cette place de sous-fifre littéraire, et que notre pays dont les ministres de l’éducation ont privé des enfants de « récitation » et dont les éditeurs ont privé les lecteurs de vers !

À Hildesheim, toute une ville a mis la main à la pâte. Les sponsors se sont bousculés, des mécènes privés aux différentes institutions, de la Sparkasse au Landkreis, et la brochure rassemblant les poètes lauréats est à présent distribuée gratuitement dans le réseau de bus, où circulent quotidiennement 50 000 passagers, tout en s’affichant dans les rues de la ville. La page web www.lyrik-bestenliste.de permet aussi de lire les poèmes primés par le jury et les 99 poèmes choisis par les lecteurs. Car que seraient la vie et le quotidien sans la poésie ?

« Les choses essentielles de la vie demeureraient imperceptibles- indicibles, s’il n’y avait pas la littérature, la poésie. Les poèmes peuvent consoler er adoucir, éveiller et donner courage. Un poème ne pose pas de frontières, ne vous coupe pas des autres, au contraire, il élargit l’horizon et ouvre une fenêtre vers un autre monde. », dit ainsi Jo Köhler, responsable du Vorstand des Forum-Literaturbüro.

(„Die wesentlichen Dinge des Lebens sind unfassbar- unsagbar, gäbe es nicht die Literatur, die Poesie. Gedichte können trösten und besänftigen, aufrütteln und Mut machen. Ein Gedicht tröstet nicht aus und ab, sondern weitet den Horizont und öffnet ein Fenster in eine andere Welt.“)

Vous retrouverez les membres du jury sur le site internet dédié, et je voudrais simplement traduire quelques vers parmi les poèmes retenus…Il n’est pas facile de traduire la poésie, je m’emploie donc modestement, tentant de mêler ma propre sensibilité poétique et mon bilinguisme. Je suis cependant persuadée que la poésie est aussi universelle que l’art, et qu’une langue étrangère peut émouvoir. Ainsi, hier soir, mon fils m’a fait découvrir un groupe de musique islandaise, et j’ai été bouleversée par la musicalité de ces paroles qui pourtant m’étaient totalement étrangères…

https://www.youtube.com/watch?v=eS3XtJUSJTs

Voici donc en miscellanées de vers quelques extraits poétiques du concours de Hildesheim.

La double gagnante, porteuse du Grand Prix et aussi lauréate du vote des internautes, est Angelika Seithe, 69 ans, auteure et psychothérapeute de Wettenberg, Allemagne. Elle nous dit que l’écriture poétique fait partie de sa vie, « en tant que joie de la création, moyen de sublimation et source de jugement de valeurs »…

 Le voile du soleil

 

Des cabanes de mots nous habitons

attendant derrière la plage

Avant le coucher du soleil nous allons pêcher

jetons le filet

en espérance de pêche miraculeuse

de phrases d’argent mouvantes et miroitantes

 

Ne rapportant que le voile

du soleil dans la barque

 

Assez pour la journée

 

( Den Schleier der Sonne

 

In Worthütten wohnen wir

hocken hinter den Strand

Vor Sonnenaufgang gehen wir fischen

werfen das Netz

hoffen auf Schwärme

auf Sätze beweglichen Silbers

 

Ziehen nichts als den Schleier der

Sonne ins Boot

 

Genug für den Tag )

http://www.angelica-seithe.de/joomla/

Ma préférence personnelle va je crois au texte de Dagmar Scherf, 72 ans, de Friedrichsdorf, en Allemagne. Elle nous apprend que la poésie est « son axe de vie. Expression et approfondissement de son être au monde »

 

Un été en Franconie

 

Voilà les jours parfaits-

 

Quand derrière le soleil de juillet

dort le grand dragon,

quand la pierre et la terre se fendillent,

perceptibles,

à portée de main,

comme une peau familière.

 

Quand les buissons de sureau,

qui en hiver nous fixaient de leur désespérance,

comme si l’été était mort à jamais,

quand les buissons de sureau

fièrement tendent leurs verts éclatants

par-dessus des éboulis de murs empierrés,

en silence, vers le soleil.

 

Parfois s’ouvre alors

en grinçant doucement

le portail gauchi des étés oubliés.

Un enfant est debout derrière la grille,

dans la poche du tablier l’odeur entêtante

d’une fleur de sureau

et des grumeaux de terre entre les orteils.

 

Le grand dragon cligne des yeux vers la lumière,

étend sa peau craquelée

et s’assoupit à nouveau.

 

Voilà les jours parfaits-

 

(Fränkischer Sommer

 

Das sind die wunschlosen Tage-

 

Wenn unter der Julisonne

das Drachentier schläft,

wenn Stein und Erde rissig werden,

fühlbar,

greifbar,

wie eine vertraute Haut.

 

Wenn die Holunderbüsche,

die winters so trostlos starrten,

als käme kein Sommer mehr,

wenn die Holunderbüsche

ihr strotzendes Grün

über bröckelnde Mauern hinweg

still in die Sonne halten.

 

Manchmal öffnet sich dann

leise knarrend

das schiefe Hoftor vergessener Sommer.

Ein Kind steht am Zaun,

in der Schürzentasche den starken Geruch

einer Holunderblüte

und Erdkrummen zwischen den Zehen.

 

Das Drachentier blinzelt ins Licht,

dehnt die rissige Haut

und schläft wieder ein.

 

Das sind die wunschlosen Tage-)

http://www.dagmar-scherf.de/index.php?page=veroeffentlichungen

 

Me touchent aussi beaucoup les „Augenblicke“ (les « Instants ») de Michael Starcke, 64 ans, de Bochum, en Allemagne, qui a reçu quelques prix littéraires et a autoédité ses textes. Ils me rappellent les « Instanti » de Borges…https://schabrieres.wordpress.com/2008/11/20/jorge-luis-borges-instants/

Instants

 

Parmi tout

ce que je rencontre,

ce sont toujours seulement les

instants

qui sont pour moi sacrés.

 

celui lors duquel mon père

rompit son silence

après un passage de frontière,

pays collinaire et touffeur de l’après-midi,

regards méprisants.

 

celui qui décida

du moment de la rencontre avec

mon premier amour,

malade de passion,

en désir de mourir,

libre de toute contrainte.

 

ce moment où la fièvre monte

et cette certitude qu’il n’y aurait

qu’un chemin

pour se trouver,

la douleur,

le soleil du soir,

ma parole mise en gage.

 

ce sont toujours seulement les instants,

qui pour moi sont sacrés,

l’annonce de la paix

en quelque lointain que ce soit,

la beauté d’une Blanche-Neige,

l’amour pour une femme

qui ne s’intéresse pas

à moi.

 

ce matin le champ de maïs

en lisière de la ville.

j’ai vu le vent se perdre en lui,

mais n’entendais aucun bruissement.

 

( augenblicke

 

von allem,

was mir begegnet,

sind es immer nur

augenblicke,

die mir heilig sind.

 

der, als mein vater

sein schweigen brach

nach einem grenzübertritt,

hügelland im nachmittagsdunst,

verächtliche blicke.

 

der, der entschied,

wie ich der ersten

liebe begegnet bin,

krank vor sehnsucht,

mit der absicht zu sterben,

keinem zwang unterworfen.

 

der, wenn das fieber steigt

und die einsicht,

es gebe nur einen Weg,

um sich zu finden,

den schmerz,

die abendsonne,

mein verpfändetes wort.

 

Immer sind es nur augenblicke,

die mir heilig sind,

eine meldung vom frieden

in welcher ferne auch immer,

schneewittchenschönheit,

die liebe einer frau,

die sich nicht

für mich interessiert.

 

heute morgen das maisfeld

am rande der stadt.

ich sah, dass

der wind sich in ihm verfing.

aber hörte kein rascheln.)

http://www.michael-starcke.de/

Je prendrai peut-être le temps de traduire d’autres poèmes, et de citer plus longuement les autres auteurs. Car je ne veux pas oublier Ingeborg Brenne-Markner, Uwe Müller, Raphaela Gentemann, Maja Loewe, Anna Diouf, Christa Issinger, Flora von Bistram, ni Lara Mensen, la benjamine, ni Marlene Wieland, la doyenne des lauréats, avec ses 81 printemps !

Je vous laisse aussi le soin d’aller flâner sur le site et de lire des poèmes… http://lyrikwettbewerb.forumieren.de/f13-gedichte-2014-zur-abstimmung-durch-autor_innen

Le mot de la fin sera celui de l’Évêque de Hildesheim, Monseigneur Norbert Trelle, qui cite Peter Handke :

« Mais  nous- oui, nous- ne renoncerons pas à cela : à la poésie, cette trouée vers le Divin. »

http://www.sabineaussenac.com/cv/portfolios/prix-de-poesie-de-hildesheim-2014

http://www.sabineaussenac.com/cv/portfolios/ein-aprikosensommer-prix-de-hildesheim-2014

Un été d’abricots attend devant la porte

 

 

 

Une hirondelle aux douceurs de lavande attend ciel neuf.

 

L’arc-en-ciel fait claquer ses couleurs à travers le désert, une pluie de chants nouveaux abreuve la terre.

 

Jouer à colin-maillard dans le désastre des bonheurs perdus: viens, et trouve mes soleils.

 

Rouillé, l’air de notre amour étouffe devant la grille de la vie. Je le peins de couleurs bariolées, jusqu’à la résurrection.

 

J’entends ton coeur en larmes et te brode en tendresse angélique de nouvelles ailes pour la vie. Crois-moi: tu apprendras à voler.

 

Un été d’abricots attend devant la porte. Oh, comme le jour est juteux, et la nuit sucrée!

 

Chercher des étoiles en pays de déserts, et y trouver de l’eau. La source miroitante a un goût d’infinis, notre peur disparaît à la vitesse d’une comète.

 

 

(Ein Aprikosensommer wartet vor der Tür

 

Lavendelsanft wartet die Schwalbe auf einen neuen Himmel.

 

Der Regenbogen knallt seine Farben durch die Wüsten, es regnen neue Lieder auf die Erde.

 

Blinde Kuh spielen im Desaster der verlorenen Wonnen; komm und finde meine Sonnen.

 

Verrostet erstickt unsere Liebesluft am Gitter des Lebens. Ich male sie kunterbunt, bis zur Auferstehung.

 

Ich höre dein weinendes Herz und sticke engelssanft dir neue Flügel fürs Leben. Glaube mir: Du wirst fliegen lernen.

 

Ein Aprikosensommer wartet vor der Tür. Oh wie saftig der Tag, wie süss die Nacht!

 

Im Wüstenland Sterne suchen, und dabei Wasser finden. Die blizende Quelle schmeckt himmlisch, kometenhaft verschwindet unsere Angst.)

http://lyrik-bestenliste.de/sites/links.htm

*** Bientôt Noël…:)

http://www.amazon.fr/Chants-tut%C3%A9laires-tribus-rassembl%C3%A9es-Po%C3%A9sies-ebook/dp/B00JV3WSAW/ref=la_B00K0ILDZS_1_3?s=books&ie=UTF8&qid=1414416053&sr=1-3

http://www.thebookedition.com/fiat-lux-sabine-aussenac-p-116155.html

et mon blog de poésie allemande:

http://sabine-aussenac-dichtung.blogspot.fr/

 

 

 

 

 

 

 

 

 

À l’école du Colonel Teyssier…

 

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Colette, elle s’appelait Colette. Lorsqu’un entrefilet dans le journal annonça son décès, et qu’on parla de de sa famille, de ses enfants, comme me le raconta ma mère, je refusais de le croire.
Car pour moi, Colette avait dix ans. C’était une petite fille vive, espiègle et enjouée, notre modèle à toutes, à l’école de filles Colonel Teyssier…

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C’est qu’il n’y avait pas de garçons, rue du Colonel Teyssier, non, juste une bande de petites chipies à longue frange, qui, en cette fin de sixties de province, plongeaient encore studieusement les porte-plumes dans les encriers au teint d’albâtre. J’adorais plus que tout la cérémonie de fin d’année, lorsque les meilleures d’entre nous étaient autorisées à baigner les dits récipients comme en un sacre : il fallait voir l’eau lustrale dépouiller les encriers des derniers vestiges de l’encre violette, et tous les petits ruisselets au parfum de Mont Gerbier de Jonc couler vers l’été, vers les « grandes vacances »…

Notre année était rythmée par les saisons. La rentrée sentait les vendanges et les pommes, déjà un peu suries ; nous étions là, toutes endimanchées en ce jour de grand peur, tenant la main de nos mères. Les pères, en ce temps là, restaient à l’usine, au fournil, au bureau. Nous écoutions nos mamans se raconter leur été, Saint-Trop’ ou La Bourboule, ou, simplement, la ferme des grands-parents…

Nos pieds bronzés portaient encore la marque des méduses, celles que nous ne quittions pas, voltigeant sur les pierres au-dessus des rivières. Nos peaux de bébés Cadum, embaumant l’Ambre Solaire, étaient cachées sous nos tabliers à carreaux ; heureusement, car la mode enfantine des années soixante était une pure horreur ! Mais nous n’en avions cure, pas fashionitas pour deux sous, ignorant, en ce temps béni où les seules « marques » étaient celles de la « réclame » alimentaire ou cosmétique, que nos petites-filles vendraient un jour leur âme pour un caleçon Freegun…

Et puis « elle » tapait dans ses mains, et nous nous envolions comme des oiseaux dociles, toutes gaiettes de retrouver nos tables à casiers et les grandes cartes où languissait la France.

Oh, « elle » ne savait pas ce qu’était un « référentiel bondissant », ni ne nous donnait des cours d’éducation sexuelle. C’est qu’en ces temps-là, voyez-vous, si quelques-uns de nos parents s’éclataient dans de rares  communautés libérées des diktats de la bourgeoisie, la plupart d’entre eux vivaient sagement dans une France à la Chabrol, étouffée encore par le poids des bien-pensances…La contrepartie positive pour nous, fillettes rêveuses, était qu’hormis de sombres Bruay-en-Artois, nos retours de classe étaient sûrs : les pédophiles n’attaquaient pas à tous les coins de rue, et les affiches de hardcore se terraient dans l’ombre des revues spécialisées…

Nos maîtresses, donc, s’appelaient encore des « demoiselles des écoles » ; parfois toutes jeunettes, elles-mêmes presque des enfants, cueillies par l’Ecole Normale, ce Couvent des Temps Modernes. Leurs idées étaient simples comme une règle de trois ; il fallait obéir, apprendre et respecter.

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Elle me semble loin, l’école du Colonel Teyssier, mais je connais encore le nom de toutes mes maîtresses, tant leur empreinte a marqué mon vécu d’écolière…
Le CP, je l’avais fait dans les Ardennes, petite sœur d’un Rimbaud évadé, dans la sombre Charleville. J’ai encore sur mon bureau la carte que Madame Michelet, ma maîtresse du cours préparatoire, m’avait ensuite envoyée dans le Tarn. Puis la douce Mademoiselle Fabre m’enseigna l’addition et le passé composé, avant que la terrible Madame Séguré, revêche comme une craie séchée, ne me fasse mourir sous les robinets et les trains. Madame Carayon, au CM1, était connue dans tout le département pour ses fessées mémorables : elle déculottait les récalcitrantes en les faisant monter sur une chaise au milieu de la cour… Qui subissait son ire une seule fois marchait droit jusqu’au bachot, marqué par l’humiliation et les quolibets…Enfin, Madame Fouillade nous guidait vers la sixième : « Ma petite Sabine, disait-elle, un jour, tu nous écriras des livres, je le sais… » Elle aimait tant mes « rédactions » que j’ai compris grâce à elle que j’avais le droit de détester les maths…

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Notre école ressemblait à s’y méprendre à celle du Grand Meaulnes. Le temps s’y était arrêté, comme emprisonné dans ces pupitres griffonnés, leçon de choses immuable, égrené simplement par la marche des saisons.

Venaient d’abord les marronniers et leurs fruits tout polis, qui nous servaient de billes ; leurs rousseurs annonçaient les premières neiges. Les guirlandes de Noël ensuite osaient s’afficher aux côtés du sapin, en une époque où la laïcité s’accommodait encore des traditions ; notre cantine, par contre, n’était pas hallal. Rares étaient les fillettes qui y déjeunaient, d’ailleurs…Nous rentrions sagement pour la pause méridienne, entre Danièle Gilbert et le martinet tapi sous la commode, si nous ne filions droit…
Puis le grand tilleul se mettait à embaumer toute la cour, tant et si bien que nous en ramassions même les fleurs, dont nos maîtresses se confectionnaient sans doute des infusions miellées, le soir, en corrigeant nos cahiers de compositions.

Enfin, quand les hirondelles revenaient tournoyer sur les classes, nous savions que l’ennui serait bientôt de retour, ce long ennui de nos deux mois d’été, quand, du 14 juillet aux douceurs de septembre, nous n’aurions plus le droit de copier au tableau…
La cour résonnait de nos modes enfantines ; je me souviens de rondes ânonnées à l’infini, le fermier dans son pré battait sa femme, et entre les deux, mon cœur balançait. Le facteur ne passera jamais, chantions-nous en riant, bien loin du « Jeu du foulard » et du « Petit pont massacreur »…Oh, certaines filles étaient pestes, et s’arrachaient les cheveux, mais personne, non, personne n’est mort étranglé avec son écharpe, ou piétiné par ses pairs…
Quant à nos journées, bien loin de la semaine des quatre jeudis, elles semblaient infiniment longues, tant nous apprenions de choses, entre la phrase de morale du matin et les tables, et puis le subjonctif, et Louis, dit le Hutin…

À l’école du Colonel Teyssier, j’ai appris comment poussent les pommes et pourquoi meurent les rois ; j’ai empli des cahiers de mes pleins et de mes déliés, tandis qu’Emile Verhaeren et Prévert débroussaillaient mon âme. Un jour, j’ai même récité Aragon, et depuis ce jour-là je me sais patriote, et j’emmerde tous ceux qui hurlent au FN lorsque je dis aimer « ma France où les vents se calmèrent ».

Je vous salue, ma France, tu n’es pas à le Pen, ni aux politiciens qui salissent nos vies, tu es à notre Histoire, et tu es l’avenir ; et surtout tu es européenne, aujourd’hui, et c’est bien…
Et puis tous ces enfants qui, dans ce monde nouveau où les règles ont changé, ne savent plus pourquoi on écoute un adulte, il faut leur raconter que la vie est jolie, il faut leur faire apprendre les tables et des poèmes, et puis les rassurer : oui, on peut être heureux, à l’école.
À l’école du Colonel Teyssier, j’ai été une petite fille heureuse.

 

Nos voisins, ces inconnus : la famille Klemm.

Three women seen from behind, collage de Lud Van Vorstenbosh
« It started off when I saw the beauty of the colour and structure of those rusty, crushed drink cans that you find littering the streets. So I picked up a few to do something with them one day, as a change from my usual work as a sculptress. Besides cans I now pick up many other sorts of ‘old iron’. Almost anything can turn out useful. Especially bicycles lose lots of interesting parts in the street. The metal trays I use as a background or basis for my collages are bought in jumble sales and flea markets. I prefer making figures and heads and in this I feel akin to Giuseppe Archimboldo, a 16th century Italian painter whose heads are composed of fruit, vegetables, flowers and fish. »

Nos voisins, ces inconnus : la famille Klemm.

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À quelques encablures de la France, superbement ignorés par un certain obscurantisme franco-français et même par les lumières d’expositions récentes, notre voisine outre-rhénane recèle de véritables trésors artistiques…

Qui connaît, par exemple, la remarquable famille Klemm ?

En premier, je demande le père : Fritz Klemm, né le 14 août 1902 à Mannheim, mort le 17 mai 1990 à Karlsruhe, était un peintre reconnu, maintes fois primé, non seulement par la Croix du Mérite, mais dans d’innombrables expositions :

http://de.wikipedia.org/wiki/Fritz_Klemm#Preise_und_Ehrungen

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Professeur à l’académie des Beaux-Arts de Karlsruhe, il s’est notamment distingué par une technique très maîtrisée de la peinture « Caparol », permettant une plasticité remarquable de la texture et une « patte » très assurée. L’exposition de la galerie Baumgarten, en 1996, avait ainsi repris dans son catalogue les œuvres premières de l’artiste, mais aussi ses derniers « murs », représentant les établis du peintre, dont les monochromies ne sont pas sans rappeler les « noirs » de Soulage…

Fritz Klemm, Die Wand, um 1972, Mischtechnik/Papier 65 x 50 cm
Fritz Klemm, Die Wand, um 1972, Mischtechnik/Papier 65 x 50 cm

http://www.bildkunst.uni-freiburg.de/bildkunst/AUSSTELL/GALERIEN/BAUMGART/aktbild.htm

« Je suis le matériau de base sur lequel je travaille », affirmait l’artiste, qui a aussi résumé son œuvre dans une interview conduite par Gert Reising en 1989 :

« Mon réalisme non seulement me fonde,  mais je le considère comme ma vision du monde. Là, je suis plutôt proche de Menzel ou de Pissaro. Cependant, l’essentiel n’est pas d’avoir un style. Mon réalisme se rapproche de la pensée de Schopenhauer: ancré dans la clarté, sec dans la réalisation, lapidaire dans la formule : vous savez comme il est pour moi difficile de faire ceci avec une légèreté enfantine. »

(« Aber mein Realismus bildet nicht nur ab, ich meine ihn als Weltsicht. Da bin ich eher Menzel oder Pissaro nahe. Mir geht es aber nicht um einen Stil. Mein Realismus ist Schopenhauers Denken nahe: fest in der Anschaulichkeit, trocken in der Durchführung, lapidar in der Aussage: Sie wissen, wie schwer es mir fällt, dies spielerisch leicht zu machen.»)

Une césure très nette se fera sentir lors de l’abandon de la chaire professionnelle de l’artiste, qui travaillera non plus dans les locaux de l’académie de peinture, mais dans un modeste atelier donnant sur un paysage urbain. Il peindra dès lors une sorte de monochromie thématique autour du « mur », exprimant l’environnement bétonné qui l’entoure sous une incroyable richesse de traits et de lignes géométriques.

https://www.zeitkunstverlag.de/wp-content/uploads/wpsc/downloadables/kuenstler-2007-03-077-klemm-fritz.pdf

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L’artiste croqué par sa fille, la photographe Barbara Klemm

En deuxième, je demande une des filles parmi les six enfants du peintre et de son épouse, la comtesse Antonia de Westphalie, une artiste, elle aussi, dont les délicates esquisses se sont perdues au fil des maternités, disparue  un an avant son époux. Barbara Klemm, la deuxième fille du couple, s’est distinguée par une brillante carrière de photographe de presse.

http://de.wikipedia.org/wiki/Barbara_Klemm

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http://www.vivreaberlin.com/4435,barbara-klemm-ou-le-gout-du-detail-intime-parmi-la-foule.html

La journaliste de talent a travaillé au grand quotidien FAZ, la Frankfurter Allgemeine Zeitung, des années soixante-dix jusqu’en 2005, se distinguant par un style bien particulier de portraits et de paysages dont certains font partie intégrante de la mémoire de la République Fédérale…Elle a croqué plus d’une fois Willy Brandt, Helmut Schmidt ou Leonid Brejnev, et ses images ont remporté de nombreux prix lors de multiples expositions, comme le prix Erich-Solomon ou le prestigieux prix Max Beckmann, qui couronne des réussites exceptionnelles dans les domaines des arts.

http://www.art-magazin.de/blog/2009/12/23/kam-sah-siegte-barbara-klemm/

Au Louvre, Barbara Klemm
Au Louvre, photo Barbara Klemm

Enfin, last but not least, venons-en à une autre fille du couple, Ludvine van Vorstenbosch, dite Lud, qui se trouve être l’une des artistes plasticiennes les plus remarquables de sa génération, et, accessoirement, ma marraine ! Car la meilleure amie de ma maman, au lieu de suivre un français vers un sud ensoleillé, a, dans les années soixante, épousé un néerlandais et a donc installé son atelier à Utrecht, aux Pays-Bas.

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Bronze

C’est là qu’elle s’adonne à ses collages et bronzes, alliant l’infime et le monumental, puisant dans son souffle artistique ses idées transversales pour mouler les forces ou assembler les tendresses.

http://www.ludvanvorstenbosch.nl/estartlvv.html

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Ludvine a exposé aux Pays-Bas, en Allemagne et en France  et est membre de l’Académie des Beaux-Arts de Utrecht. Elle a aussi été mon modèle : celui d’une femme alliant maternité et création, très tôt investie dans l’écologie et les médecines alternatives. Elle a un merveilleux sourire et une énergie à toute épreuve.

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C’est aujourd’hui son anniversaire : alles Gute zum Geburtstag, Marraine !

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Tu m’as demandé de parler de l’été

Tu m’as demandé de parler de l’été

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Tu m’as demandé de parler de l’été…

J’eusse aimé te parler de l’enfance, de ces cent cigales emportées par l’Autan, des cieux immenses de la mémoire.

Mais mon été a froid.

Il frissonne devant un monde où des maîtresses reçoivent des coups de poignard dans leur peau douce en guise de ronde de fin d’année.

Il titube en sachant que des enfants tendres sont enlevés et torturés par leurs frères ennemis, de part et d’autre d’un Mur qui depuis longtemps vacille.

Il s’effondre quand je lis que des hommes se cousent des bombes sous la chair pour faire exploser des avions plein de femmes enceintes et de cris d’enfants joyeux.

Il hurle en silence en voyant l’inertie des puissants devant les ventres affamés des foules de plus en plus indigentes, sans parler de la Terre que nous dépouillons de concert.

Tu m’as demandé de te parler de l’été.

Le mien sera de glace.

J’ai acheté une glacière au bazar à deux euros et voulais aller vendre des bouteilles le long de Garonne, comme le font tous ces gens à Paris. Mais j’ai lu que c’était interdit.

J’ai imprimé mes poèmes et voulais aller les déclamer sous des kiosques en tendant un chapeau et mes sourires. Mais j’ai lu que c’était interdit.

J’ai cherché mes livres d’histoires et voulais les conter aux enfants dans les squares pour récolter trois sous et des rires. Mais j’ai lu que c’était interdit.

J’ai demandé au docteur de prescrire une cure à mon enfant qui tousse et à moi qui ne peux plus marcher. Mais la sécu ne rembourse les trajets et ne donne une aide au logement qu’aux très pauvres et je ne le suis que peu, juste assez pour que mon découvert se creuse comme une rivière asséchée. Et je vois que la cure nous sera interdite, car avec deux loyers de retard on ne prend pas de location, ni en montagne, ni au camping, ni à la mer. Alors mon enfant toussera à la rentrée et je boiterai encore.

Tu m’as demandé de te parler de l’été.

Le mien sera de plomb, attaché à la ville dont je ne sortirai pas, et il faudra déployer tous les trésors de l’imaginaire pour en faire une fête. Oh, je sais déjà qu’en l’absence de fiston, qui, grâce à dieu et à son père qui, s’il ne paye pas de pension depuis quatre ans, le prend au moins en vacances, je mangerai froid, irai dans les bibliothèques, écrirai un peu, et ferai contre mauvaise fortune bon cœur.

Il faudra comme chaque année depuis dix ans jouer à découvrir ma vie : me lever et déjeuner sur la terrasse aux tourterelles en bénissant cette aube neuve, et ces platanes de la Place Pinel qui frémissent en murmurant.

Me doucher longuement avec quelque huile parfumée, comme si ce massage m’était offert par quelque main experte, avant d’aller nager dans la belle piscine municipale avant que les hordes de gamins ne s’y jettent, m’imaginant en thalasso à Bandol, seule dans l’eau pure et miroitante.

Puis marcher dans les allées de ces parcs en respirant comme en forêt, y rêver de cerceaux et de billes, avant de plonger dans l’obscurité des musées et d’en lire les cent toiles.

Le soir, j’irai à tous les concerts gratuits ; à moi les orgues et trompettes, et puis tant de musettes.

Tu m’as demandé de parler de l’été.

Le mien rêvera de rivages. Des golfes infinis de ces mers couleur monoï,  des couleurs ocre de la Toscane où mille cyprès s’élèvent, de sous-bois parfumés et de landes violettes. Mon été arpentera les falaises de craie, mon été se tiendra devant les chutes du Niagara, mon été entendra un gospel dans cette petite église du Bayou, mon été sera flamenco. Mon été aura une odeur de sardines, et puis de feu de bois, quand sur cette plage infinie d’où partent des navires on dansera jusqu’au matin.

Mon été sera celui des « Dernières vacances », et comme Odile Versois je me réfugierai en rêve dans un pigeonnier pour échanger des premiers baisers maladroits ; mon été sera celui d’Isabelle Huppert dans « Villa Amalia », je me délesterai de tout ce qui m’englue et partirai, en robe de cotonnade légère, déguster l’inconnu ; mon été sera « La Baule-les Pins », j’y vivrai de roses trémières et de vagues, toute embuée de soleil.

Quand mon fils rentrera je lui ferai ses salades à défaut de lui en raconter, et puis nous irons chez mes parents et à notre « campagne », pourquoi donc me plains-je quand il y a cette datcha cernée de vallons et d’herbages, et la piscine au milieu des bois ?

Parce que j’eusse aimé avancer, enfin, vers de nouveaux rivages, et offrir la Californie à mon enfant, à défaut de cette Montagne Noire, même si je l’aime tant…

Tu m’as demandé de te parler de l’été.

Alors je t’offrirai, pour t’embrasser, notre occitane Louisa Paulin :

La cançon del silenci.

 Vèni, ausirem, anuèit, la Cançon del silenci,

 la cançon que comença,

 quand s’escantís, la nuèit, lo cant del rossinhòl ;

 la cançon que s’ausís al doç cresc de l’erbeta,

 la cançon de l’aigueta

 que se pausa, un moment, al rebat d’un ramèl ;

 la cançon de la branca

 que fernís e que dança

 desliurada del pes amorós d’un ausèl ;

 la secreta conçon breçant l’ombra blavenca

 del lir còrfondut de promessa maienca,

 qu’espèra, per florir, un signe del azur.

 La chanson du silence.

 Viens, nous entendrons, ce soir, la Chanson du silence,

 la chanson qui commence,

 quand s’achève, la nuit, le chant du rossignol ;

 la chanson qu’on entend à la douce croissance de l’herbe,

 la chanson de l’eau vive

 qui se repose, un moment, au reflet d’un rameau ;

 la chanson de la branche

 qui frissonne et qui danse

 délivrée du poids amoureux d’un oiseau ;

 la secrète chanson berçant l’ombre bleuâtre

 du lis défaillant de promesse printanière,

 qui attend, pour fleurir, un signe de l’azur.

 

http://archives-lepost.huffingtonpost.fr/article/2011/07/05/2540854_je-n-aime-pas-hollandais.html

 (article repris dans un Monde d’août 2009 et dans ce blog:

http://alain.laurent-faucon.over-blog.com/article-34731185.html )

Je n’aime pas les Hollandais

Je n’aime pas les Hollandais, trop blonds, trop grands, trop beaux. Et surtout, trop nombreux. Chaque année, c’est pareil, leur grande armada débarque, dès juin, et nous offre le spectacle de leurs nonchalances touristiques.

Ils sont partout. Sur les places et dans les églises, ne se taisant même pas pendant la messe. Au café et au restaurant. Dans les musées. Même le Lidl n’est pas épargné.

Bien sûr, je me dis que j’ai de la chance. Moi, la cathédrale de « my little town », je la vois tous les jours, de même que mes ruelles médiévales et mes collines. Je n’ai pas besoin de faire 1500 kilomètres pour me dorer au soleil dès le printemps, je vis dans un lieu chargé d’histoire, et je peux manger du foie gras (Lidl) à volonté !

Mais ces grandes invasions me renvoient bien douloureusement à mon immobilisme, à ma morte saison, à mon non-départ, en terre gasconne, enchaînée telle vilaine à son seigneur à mes indigences et à ce tourisme de proximité obligatoire qui est mon pain quotidien.

Oh ! comme j’aurais aimé, cette année, mettre le cap au nord, voir les champs de tulipes, même défleuris, arracher l’autre oreille de Vincent et m’illuminer d’ors flamands …

Ou, plus encore, descendre vers d’autres suds, plus lointains encore, ne serait-ce que vers ma mare nostrum, respirer l’odeur d’un vieux port et des salines, manger une glace en regardant la lumière du phare et rentrer à pas lents vers un petit patio bordé de lauriers-roses ! …

Mais je suis punie, en QHS de hautes terres, mon bracelet électronique en forme de soucis financiers m’interdit de sortir du périmètre de ma région, ma petite clochette de lépreuse sociale fait de moi une enfant des cités d’une nouvelle race, celle des sans-le-sou même s’ils en gagnent, celle des bannis des vacances.

Alors, pour me donner une contenance, je me maquille beaucoup et je joue les Françaises typiques, je lis un livre à la terrasse de mon café préféré et je m’en vais bronzer mon chagrin sur les berges de mon fleuve jaune, pas le Yangtsé, l’autre, le Gers …

 Enfin, rêvons un peu…

http://www.huffingtonpost.fr/sabine-aussenac/reforme-grandes-vacances_b_2769627.html

C’est d’abord cette perspective d’infini. Ce goût de la liberté. Cette antichambre du paradis. Souvenez-vous. Nous vidions les encriers pleins d’encre violette, recevions nos prix, promettions de nous écrire une carte.

Et puis nous rentrions, nos semelles de vents pleines de rêves, en sandalettes et robes d’été, pour affronter ces deux mois de liberté.

Les grandes vacances. Cette particularité française, aussi indispensable à la vie de la nation que la baguette ou le droit de grève. Les grandes vacances, celles qui d’un coup d’un seul amènent les Ch’tis jusqu’à Narbonne et font monter la Corrèze à Paris. Ces deux mois-là nous permettaient de vivre notre enfance. Jamais, jamais je n’oublierai la douceur de ces étés interminables. Chez moi, fille d’enseignant, ils avaient mille couleurs.

Le petit jardinet d’Albi et ses pommiers abritait la balançoire, le sureau et nos jeux innocents. L’impitoyable soleil estival jaunissait la pelouse et faisait mûrir les pommes, tandis que papa nous amenait à la piscine municipale.

Mais surtout, nous allions aux Rochers . Notre maison de campagne, celle que mes parents avaient achetée pour une bouchée de pain dans les années soixante, et où passaient les cousins et amis, au gré de longues soirées emplies de grillons et de fêtes. Il me faudrait mille ans pour raconter les orties et les mûres, les bâtons frappant l’herbe sèche des sentiers et le clapotis du ruisseau.

Parfois, nous descendions au village, et les adultes alors s’installaient à l’ombre des platanes au café de la place. Nous prenions des pastis et des Orangina, et au retour nous achetions ce bon pain de campagne au parfum d’autrefois. Un soir, sous les tilleuls, j’ai écouté Daniel Guichard qui parlait d’une Anna.

Les grandes vacances, nous les passions dehors, à cueillir des étoiles et à planter des rêves.

Parfois, nous partions à la mer. Il fallait la voir, la petite route qui quittait les plaines pour affronter les ravines, et puis soudain, au détour d’un causse, les cigales nous attendaient et nous guidaient vers la grande bleue. À Saint-Chinian, mon père achetait des bouteilles, et nous enfilions les maillots au crochet fabriqués par mamie.

C’est au café de la plage que j’ai entendu Julien Clerc chanter la Californie.

L’été avançait, nous brunissions, mes frères avaient les jambes griffés de ronces et moi les yeux rougis, à force de lire les Alice et les Club des cinq. Ma marraine de Hollande arrivait en train, et son époux, Camillo, faisait la vaisselle après les immenses tablées des cousinades. Il nous construisait des moulins sur les pierres du ruisseau, et je voyais en lui que l’homme parfois peut respecter la femme.

Nous comptions les semaines. La ligne de partage du temps, étrangement, n’était pas la fin juillet, non, plutôt la mi-août. Car mon père annonçait toujours, sentencieusement, que l’été est fini au quinze août, et c’est vrai que souvent le temps s’alourdissait vers cette période, comme si le ciel, imperceptiblement, prenait des tons d’automne.

Mais nous n’en avions cure, car souvent, nous avions déserté l’Hexagone pour franchir la ligne bleue des Vosges. Ma mère rentrait au pays et nous amenait outre-Rhin, et nous partions, au gré des routes de France, couchés dans la 404 de papa, buvant un chocolat à Limoges et reconnaissant ensuite, à la nuit, les phares blancs des automobilistes allemands. Parfois, nous prenions le train, le Capitole, qui, aussi interminable que l’été, serpentait entre les campagnes françaises. Je me souviens des Aubrais, et puis de ces premiers trajets en métro entre Austerlitz et Gare du Nord. Au retour, la France, étrangement, nous semblait sale et étriquée.

C’est que nos étés rhénans aussi avaient un goût d’immense. Le jardin de mes grands-parents allemands, empli de groseilles, rivalisait d’attrait avec les longues promenades au bord du Rhin. Souvent, j’entendais Camillo chanter Sag warum….

À notre retour, les pommes étaient tombées et les mûres envahissaient le sentier. Il fallait faire tomber le sable des valises, ranger les tongues et remettre des socquettes. Le cartable attendait, et nos maîtresses aussi.

Mes étés adolescents s’étirèrent, eux aussi, entre ennui et espérances. Toujours, je me sentais en marge. Je me souviens de cette soirée de quatorze juillet où j’entendais, au loin, quelque fête. Trop pleutre pour désobéir au couvre-feu familial, je m’y rêvais un jour. Sans oser franchir la porte. Un peu comme dans ce superbe film avec Odile Versois, Dernières Vacances…Là aussi, des adolescents vivent dans le no man’s land de cette vie suspendue, et leur été s’étire, entre interdits et fanfaronnades.

Mais les grandes vacances, c’est aussi cela: oser s’ennuyer, savoir attendre, aimer espérer. Je suis devenue prof. Oh, pas par vocation, non, loin de là. Mais souvent je me dis que ces grandes vacances sont réellement, avec, bien entendu, nos satisfactions pédagogiques, ce qu’il y a de mieux dans le métier.

Car même si je ne suis plus partie en vacances depuis bien longtemps-mais c’est une autre histoire-, je retrouve ainsi, chaque année, cet interminable temps suspendu qui fait de moi un être libre.

Ces grandes vacances demeurent en effet l’espace des possibles. On s’y sent démiurge, créateur de mondes, inventeur. Bien sûr, souvent, on se contentera d’aller voir des amis ou de camper en Ardèche. Mais pour nous, les profs, qui avons souvent une autre vie parallèle de chercheurs ou d’écrivains du dimanche, ces deux mois sont une respiration. Enfin, notre schizophrénie trouve un peu de place pour libérer le poète ou le musicien qui s’étiole au fil de l’année scolaire.

Et puis autrefois, dans ces temps d’avant-crise, les enseignants, c’est vrai, en profitaient, de ces longs congés… À eux les fjords de Norvège ou les langoustes de Cuba, quand le Français lambda allait simplement passer une semaine à Saint-Malo.

Aujourd’hui, le prof ne part presque plus. Il tente de survivre, tout simplement, comme tout le monde, il a droit aux chèques vacances, il tente une inscription dans un camping mutualiste, ou encore il accompagne des enfants en camps ou en colos. Mais il sait aussi que, la plupart du temps, ces grandes vacances lui appartiennent, comme lorsqu’il était enfant.

Lui aussi, le dernier jour de classe, il jette au feu ses livres et ses cahiers mais pas son ordi portable, faut pas pousser mémé dans les orties, non plus! Lui aussi, il rêve, assis au bord de la rivière, ou marchant le long des grèves, à ce qu’il n’a pas encore accompli…Le demandera-t-il, ce poste à l’étranger, qui lui permettrait enfin de voyager un peu? Le tentera-t-il, ce concours de chef d’établissement, qui lui permettrait de mettre un peu d’argent de côté? Souvent, il prépare l’agreg, et les livres du programme sont de la partie, entre anisette et marché de Provence.

L’été est fini au quinze août, et c’est à cette période-là que commencent ses cauchemars de rentrée. Il rêve aux élèves, il rêve qu’il a perdu ses clefs, son code de photocopie, ses sujets de bac.

Comme les enfants, il va flâner dans les librairies et se choisir un nouvel agenda.

Dans lequel il se dépêche de marquer au surligneur…les dates des vacances!

Et puis la veille de la rentrée, fébrile, il prépare son cartable, et songe avec nostalgie à ces deux mois interminables qui, pourtant, ont filé comme l’éclair.

Monsieur le Ministre, nous avons tant de choses à vous demander. En vrac, des augmentations, de vrais bureaux, des postes fixes, des classes moins chargées, des remplaçants compétents, des livres, des ordinateurs, de l’argent pour des voyages, des locaux corrects et sécurisés, des assistants d’éducations, des AVSI, des assistants de langues, des labos de langues, des CDI bien achalandés…Alors on va faire un deal: commencez par accéder à toutes nos requêtes, et ensuite, nous reparlerons éventuellement de cette histoire de grandes vacances.

Mais moi je dis: touche pas à mon été! Sinon, je gage que nombre de collègues en profiteront pour faire l’école buissonnière et prendre la poudre d’escampette vers des métiers qui seraient plus valorisants…Sinon, je gage que les attraits de la profession, déjà si vilipendée, perdraient encore de leur valeur. Nos grandes vacances, c’est un peu la Grande Illusion mâtinée de Grande Vadrouille, c’est un peu nos Grandes espérances et nos Grandes Orgues: nos grandes vacances font la grandeur de notre métier.

L’été est fini au quinze août
Bribes de sagesse estivale
Sable suitant de valises fânées
Biscuits écrasés dans sac tout usé
L’été est fini au quinze août
Les feuilles bariolées tombent des marroniers
Les hirondelles ont déjà le feu aux plumes
Et les champignons se bousculent au portillon des sous-bois
Piétinnés par randonneurs de panurge
La mer soudain respire à pleins poumons
Les plages souillées vont se refaire une santé
Châteaux de sable défenestrés et parasols rouillés
Cimetières de cris d’enfants de glaces fondues et de chairs exposées
L’été est fini au quinze août
On remballe
On plie
Plus rien à voir messieurs dames
Et surtout épargnez nous le vague à l’âme
C’est pas grave s’il n’a pas fait beau
Têve de flots bleus
Et de tentes ensardinnées
La pétanque sonne creux
Le pastis est noyé
Les mouettes toutes folles se pavanent en reines
Les feux d’artifice ont les pétards mouillés
L’été est fini au quinze août
Mais voilà les retardataires
Les traîne les pieds les réfractaires
Ceux qui vont goûter aux restes
Aux plages immenses et silencieuses
Aux sentes douces et lumineuses
Premières pluies odeurs de pommes
Vins renouveau
Poires éclatées
Prairies humides parfums d’automne
Vagues nouvelles coeurs désablés
Il reste toujours une petite place
Pour ceux qui n’aiment pas palaces
Et qui soudain prennent la route
L’anti chemin des écoliers
A eux les silences et les aubes
Lorsque la montagne s’est refait une beauté
Quand l’océan en majesté s’offre en écrin d’éclat saphir
Et qu’au loin crient les oies sauvages
Si tu m’entends sur ce passage
N’oublie pas de me laisser message
Je ne suis pas encore partie
Mon sac est prêt ma peau laiteuse
Aimerait près de toi se mordorer
Aux tendres lueurs d’un couchant apaisé.

Comme en instance d’orage

Comme en instance d’orage

L’air, un peu différent. Comme en instance d’orage.

La pluie, cette pluie presque d’été, qui pourrait annoncer un arc-en-ciel.

Qui pourrait, oui. Mais sera-t-elle capable de laver l’affront fait hier, en ce 25 mai 2014, à la Démocratie ?

Prendre le bus, croiser tous ces visages. En apparence, rien n’a changé. Ce sont les mêmes personnes qui rentrent du travail, ce sont les mêmes enfants qui reviennent en chantonnant de l’école. Il y a les SDF fatigués devant la boulangerie, les Roms qui mendient, on se presse, on court dans les couloirs du métro, on prend RV chez le dentiste.

Contemplant cette vie qui gronde, je me demande si, au lendemain du 30 janvier 1933, les Allemands eux-aussi ont vaqué à leurs occupations, comme si de rien n’était. Si les visages, comme dans Toulouse ruisselante aujourd’hui, sont demeurés les mêmes, inchangés, n’entendant ni le souffle de l’Histoire, ni les hurlements des enfants juifs et Roms dans les Camps, ni les bombes des bombardements tapis qui bientôt souilleraient, à jamais, le pays des Penseurs et des Philosophes.

Je vous écoute, dans vos radios, vos télés, par écrans interposés. Tout un pays anéanti, ou presque. Presque, car, aussitôt, en lieu et place d’une réelle interrogation sociétale et profonde, voilà que les panem et circenses médiatiques nous servent un nouveau scandale, une de ces affaires tonitruantes qui tombent, vous l’avouerez, à pic. Histoire de ne pas se passer la patate chaude de ce vote dont les autres médias européens et internationaux se repaissent, histoire de plutôt faire de la bouillie sarkoziste, grâce à ces financement occultes étrangement révélés ce jour, que de poser les véritables questions.

Et moi j’ai honte. Honte pour mon propre pays dont le monde se gausse, honte pour cette mémoire outragée. Et surtout, je souhaiterais que « nos » responsables, enfin, se remontent les manches, pour désamorcer la bombe du populisme et de la xénophobie.

Il ne devrait pas être très compliqué de contenter les petites gens, de se rendre compte que personne ne peut, décemment, vivre avec une misérable retraite inférieure au SMIC. Il ne devrait pas être très compliqué d’oser enfin prendre l’argent là où il dort scandaleusement, pour aider les Petits et les Humbles, mais aussi ces classes moyennes engorgées, surendettées, prises entre le marteau et l’enclume, gagnant trop pour recevoir de l’État Providence, mais pas assez pour sortir de la spirale des découverts et des dettes. Il ne devrait pas être très compliqué, que l’on soit gaulliste ou socialiste, voire même centriste, de se retrousser les manches pour sortir de la Crise, pour rassurer ces ouailles électorales qui, ne sachant plus à quel Saint se vouer, ont fini par voter pour le Diable…

Ce qui sera plus difficile, ce sera de lutter contre le racisme, la xénophobie, la peur de l’Autre, de cet « autre » que d’aucuns stigmatisent par un voile ou un minaret tandis, mais parfois aussi en évoquant ce fameux « complot judéo-maçonnique »…Car l’électeur bleu Marine mélange allègrement les phobies et les dérives, idolâtrant la « Quenelle » libre, conspuant d’une main la « Shoah-ananas » et jetant joyeusement de l’autre du sang de porc contre la Mosquée de quartier…

Comme il est fragile, l’équilibre de la Démocratie…Comme elle est fine, cette ligne de crêtes qui slalome au gré de notre Histoire, des pogroms aux ratonnades, de l’Affaire Dreysfus à la gégène…Et comme il est aveugle, celui qui croit voter pour la France Libre quand il offre sa voix au démon du protectionnisme et de la Peur.

Ne conviendrait-il pas enfin d’éduquer ce petit peuple de France, qu’il soit dans les cités où l’on n’ose plus se mettre en jupe ou dans les zones pavillonnaires où des milices se créent ? Ne conviendrait-il pas enfin de regarder la vérité en face, de ne plus occulter les véritables problèmes, d’oser prendre les difficultés liées à l’immigration et aux dérives islamistes, qui elles-mêmes engendrent l’islamophobie, à bras le corps, afin de ne pas attiser la flamme du FN ?

Il conviendrait que les médias fassent, par exemple, devoir de mémoire, pour rapidement rappeler, par quelques pages choc, par quelques émissions tonitruantes, comment les populismes ont, toujours, mené les nations à leur perte.

Mais il conviendrait aussi d’éduquer et de canaliser « celui par qui le scandale arrive », à savoir ce bouc  émissaire de « l’Étranger », qu’il soit à mendier devant nos grilles ou à brûler les voitures un soir de désœuvrement…

Il est temps, plus que temps, de semer à nouveau la parole démocratique, laïque et pacifique de notre État de droit dans l’anarchie liberticide des banlieues.

Il est temps, plus que temps, de redonner leur liberté à ces filles grillagées derrière leurs voiles d’un autre temps, et de trouver des solutions intelligentes pour faire de nos cités des démocraties participatives, et non plus des zones de non droits.

Plutôt que de nous lamenter sur la ghettoïsation, permettons par exemple à de grandes enseignes de travailler là où même la police ne se rend plus…Une médiathèque et quelques projets culturels ne suffisent pas à oxygéner des univers devenus coercitifs, où il n’y a plus de brassage social. Il faudrait, dans nos banlieues, des FNAC, des librairies, et pas seulement des échoppes diffusant de la littérature coranique ; il faudrait, dans nos « Quartiers », des Monoprix, des Séphora, et pas simplement des boutiques vendant du thé vert et des babouches ; il faudrait, dans nos cités, faire advenir une normalité qui jamais n’a eu cours, quitte à être un peu dirigiste, quitte à prendre quelques mesures radicales pour évincer les Mohamed Merah en puissance des coursives où ils rêvent d’en découdre en Syrie, alors que notre économie a besoin de leur force, de leur dynamisme, de leur richesse !

Hier, les Français ont dit, ont hurlé, ont craché leurs peurs, leurs phobies, leurs hantises. Mais je refuse de baisser les bras. Il n’y a pas, m’a appris mon père, de problèmes : il n’y a que des solutions.

Alors au-delà de ma colère contre ces électeurs qui n’ont pas vu plus loin que le bout de leur nez, je vous demande, mesdames et messieurs nos dirigeants, et mesdames et messieurs de l’opposition, et mesdames et messieurs les nouveaux élus, de réfléchir à ce qui se cache derrière ce camouflet, et de vous battre.

La France mérite mieux que de vivre la peur au ventre. La France mérite que nous nous engagions pour sa démocratie. La France mérite d’accueillir, mais aussi d’éduquer et d’intégrer ces populations qui ont d’infinies richesses à nous offrir, si nous leur permettons de ne pas rester à la marge, mais de devenir partie intégrante de notre système qui, s’il n’est pas parfait, a le mérite de reposer sur des siècles de tolérance et de diversité.

Le problème, ce soir, ce n’est pas seulement sur ce vote pour un parti populiste et d’extrême-droite, mais c’est la genèse de cette action rétrograde et indigne.

Je compte sur vous, je compte sur nous. La France a besoin de nous tous.

http://archives-lepost.huffingtonpost.fr/article/2011/12/22/2666216_le-principal-porte-un-costume.html

Sabine Aussenac.

Je devins une enfant de l’Europe

 

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Vous savez, moi non plus, je ne sais pas encore très bien pour qui je voterai, dimanche. Peut-être pour cette liste féministe, même s’il faut imprimer le bulletin de chez soi. Ou sans doute Modem, parce que leur clip de campagne est sublime, ainsi que leur « Faites l’Europe, pas la guerre »…

Parce que « mon » Europe est celle de l’émerveillement de la paix. Mon Europe existe car mes parents, une sublime Romy rhénane et un jeune Castrais beau comme un camion, qui s’étaient rencontrés dans une auberge de jeunesse,  qui lisaient Prévert en écoutant Mouloudji, qui s’écrivirent des cartes et des lettres des mois durant, entre Londres, l’Allemagne et le pays tarnais, ont eu le culot de traverser les frontières de la haine et d’oser braver les regards obliques des anciens résistants. Mon Europe est celle d’une enfance binationale incroyablement exotique, et, oui, j’aime mes deux patries, mais encore plus cette idée d’être issue de la paix, de la tolérance, de la résilience des nations.

Et puis il y a tous mes souvenirs incroyablement « kitsch », de l’Eurovison –la vraie, l’unique, celle où ma mère et sa sœur (qui a…aussi épousé un Français !) s’appelaient pour commenter, tout comme ma sœur (qui vit…en Allemagne et qui a épousé un Allemand !) et moi nous appelions aussi…- aux hurlements de joie poussés, dès septembre en découvrant, au LIDL, puisque la mondialisation touche aussi nos nourritures terrestres, les premiers « Marzipan » de Noël, et, inversement, cette fierté d’être « Française » en traversant hors des clous outre-Rhin, pour le plaisir de montrer mon esprit si différent, si rebelle, si libre…

Parce l’Europe, c’est ça, aussi, au-delà de la PAC et du Parlement : cette certitude que, oui, nous sommes des dizaines de pays différents, mais qui avons le pouvoir et surtout la LIBERTÉ d’avancer ENSEMBLE, en fédérant nos richesses.

Alors dimanche : votez !!!!!!!!!!!!!!!!!!!!!!!!!!!!!!!!!!!!!!!

 

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(Mes grands-parents, Anneliese et Erich, Allemagne année zéro…Vivre, à nouveau…)

J’ai dix ans.

 Je suis dans le jardin de mes grands-parents allemands, à Duisbourg. Plus grand port fluvial d’Europe, cœur de la Rhénanie industrielle, armadas d’usines crachant, en ces années de plomb, des myriades de fumées plus noires les unes que les autres, mais, pour moi, un paradis…

J’adore la grande maison pleine de recoins et de mystères, la cave aménagée où m’attendent chaque été la poupée censée voyager en avion tandis que nous arrivons en voiture-en fait, la même que chez moi, en France !-, la maison de poupées datant de l’enfance de ma mère, avec ses petits personnages démodés, les magnifiques têtes en porcelaine, la finesse des saxes accrochés dans le minuscule salon… J’aime les tapis moelleux, la Eckbank, ce coin salle à manger comportant une table en demi-lune et des bancs coffre, les repas allemands, les mille sortes de pain, les charcuteries, les glaces que l’on va déguster chez l’Italien avec mon arrière-grand-mère… Je savoure avec un infini plaisir les trajets dans la quatre cent quatre familiale, les maisons qui changent d’allure, les briquettes rouge sombre remplaçant peu à peu notre brique toulousaine et la pierre, les seaux de chocolat Côte-d’or achetés à Liège, les petites barrières en croisillon de bois, les longues formalités à la Douane- c’est surtout au retour que mon père cachait des appareils Grundig et le Schnaps !

J’aime aussi les promenades au bord du Rhin, voir défiler les immenses péniches, entendre ma grand-mère se lever à cinq heures pour inlassablement tenter de balayer sa terrasse toujours et encore noircie de scories avant d’arroser les groseilliers à maquereaux et les centaines de massifs… J’adore cette odeur d’herbe fraîchement coupée qui, le reste de ma vie durant, me rappellera toujours mon grand-père qui tond à la main cette immense pelouse et que j’aide à ramasser le gazon éparpillé… Et nos promenades au Biegerhof, ce parc abondamment pourvu de jeux pour enfants, regorgeant de chants d’oiseaux et de sentes sauvages, auquel on accède par un magnifique parcours le long d’un champ de blés ondoyants… C’est là tout le paradoxe de ces étés merveilleux, passés dans une immense ville industrielle, mais qui me semblaient azuréens et vastes.

http://www.duisburg.de/micro2/duisburg_gruen/oasen/parks/102010100000253135.php

Je parle allemand depuis toujours, puisque ma mère m’a câlinée dans la langue de Goethe tandis que mon père m’élevait dans celle de Molière. Ce bilinguisme affectif, langagier, culturel, me fonde et m’émerveille.

C’est une chance inouïe que de grandir des deux côtés du Rhin…

J’aime les sombres forêts de sapins et les contes de Grimm, mais aussi les lumières de cette région toulousaine où je vis et les grandeurs de cette école de la République dont je suis une excellente élève, éduquée à l’ancienne avec des leçons de morale, les images d’Épinal de Saint-Louis sous son chêne et tous les affluents de la Loire… Ma maman a gardé toutes les superbes traditions allemandes concernant les fêtes, nos Noëls sont sublimes et délicieux, et elle allie cuisine roborative du sud-ouest et pâtisseries d’outre-Rhin pour notre plus grand bonheur, tandis que même Luther et la Sainte Vierge se partagent nos faveurs, puisque ma grand-mère française me lit le Missel des dimanches et ma mère la Bible pour enfants, ce chiasme donnant parfois lieu à quelques explications orageuses…

Bien sûr, il y a les autres. Les enfants ne sont pas toujours tendres avec une petite fille au visage un peu plus rond que la normale, parfois même habillée en Dindl, ce vêtement traditionnel tyrolien, qui vient à l’école avec des goûters au pain noir et qui écrit déjà avec un stylo plume- je serai je pense la première élève tarnaise à avoir abandonné l’encrier…

Un jour enfin viendra où l’on m’appellera Hitler et, inquiète, je commencerai à poser des questions…Bientôt, vers onze ans, je lirai le Journal d’Anne Franck et comprendrai que coule en moi le sang des bourreaux, avant de me jurer qu’un jour, j’accomplirai un travail de mémoire, flirtant longtemps avec un philosémitisme culpabilisateur et avec les méandres du passé. Mon grand-père adoré, rentré moribond de la campagne de Russie, me fera lire Exodus, de Léon Uris, et je possède aujourd’hui, trésor de mémoire, les longues et émouvantes lettres qu’il envoyait depuis l’Ukraine, où il a sans doute fait partie du conglomérat de l’horreur, lui-même bourreau et victime de l’Histoire… Il écrivait à ma courageuse grand-mère, qui tentait de survivre sous les bombes avec quatre enfants, dont le petit Klaus qui mourra d’un cancer du rein juste à la fin de la guerre, tandis que ma maman me parle encore des avions qui la terrorisaient et des épluchures de pommes de terre ramassées dans les fossés…

Cet été-là, je suis donc une fois de plus immergée dans mon paradis germanique, me gavant de saucisses fumées et de dessins animés en allemand, et je me suis cachée dans la petite cabane de jardin, abritant des hordes de nains de jardin à repeindre et les lampions de la Saint-Martin.

https://www.google.fr/maps/@51.3852866,6.7505207,41m/data=!3m1!1e3?hl=fr

J’ai pris dans l’immense bibliothèque Le livre de la jungle en allemand, richement illustré, et je compte en regarder les images. Dehors, l’été continental a déployé son immense ciel bleu, certes jamais aussi limpide et étouffant que nos cieux méridionaux, mais propice aux rêves des petites filles binationales… Le Brunnen, la fontaine où clapote un jet d’eau, n’attend plus qu’un crapaud qui se transformerait en prince pour me faire chevaucher le long du Rhin et rejoindre la Lorelei. Je m’apprête à rêver aux Indes flamboyantes d’un anglais nostalgique…

Je jette un coup d’œil distrait à la première page du livre et, soudain, les mots se font sens. Comme par magie, les lettres s’assemblent et j’en saisis parfaitement la portée. Moi, la lectrice passionnée depuis mon premier Susy sur la glace, moi qui ruine ma grand-mère française en Alice et Club des cinq, qui commence aussi déjà à lire les Pearl Buck et autres Troyat et Bazin, je me rends compte, en une infime fraction de seconde, que je LIS l’allemand, que non seulement je le parle, mais que je suis à présent capable de comprendre l’écrit, malgré les différences d’orthographe, les trémas et autres SZ bizarroïdes…

Un monde s’ouvre à moi, un abîme, une vie.

C’est à ce moment précis de mon existence que je deviens véritablement bilingue, que je me sens tributaire d’une infinie richesse, de cette double perspective qui, dès lors, ne me quittera plus jamais, même lors de mes échecs répétés à l’agrégation d’allemand… Lire de l’allemand, lire en allemand, c’est aussi cette assurance définitive que l’on est vraiment capable de comprendre l’autre, son alter ego de l’outre-Rhin, que l’on est un miroir, que l’on se fait presque voyant. Nul besoin de traduction, la langue étrangère est acquise, est assise, et c’est bien cette richesse là qu’il faudrait faire partager, très vite, très tôt, à tous les enfants du monde.

Parler une autre langue, c’est déjà aimer l’autre.

Je ne sais pas encore, en ce petit matin, qui sont Novalis, Heine ou Nietzsche. Mais je devine que cette indépendance d’esprit me permettra, pour toujours, d’avoir une nouvelle liberté, et c’est aussi avec un immense appétit que je découvrirai bientôt la langue anglaise, puis le latin, l’italien… Car l’amour appelle l’amour. Lire en allemand m’aidera à écouter Mozart, à aimer Klimt, mais aussi à lire les auteurs russes ou les Haïkus. Cette matinée a été mon Ode à la joie.

Cet été-là, je devins une enfant de l’Europe.

 

Limoges mes croissants

 

Limoges mes croissants.

La quatre-cent-quatre de papa, et presque la Belgique. Chocolat Côte d’Or en apnée frontalière.

Les gouttes se chevauchent sur la vitre embrumée.

Les briques se font brunes, Ulrike ma poupée a pris l’avion.

Au réveil, je suis au bled : mon métissage à moi a la couleur du Rhin.

 

***

L’autre côté de moi

 

L’autre côté de moi sur la rive rhénane. Mes étés ont aussi des couleurs de houblon.

Immensité d’un ciel changeant, exotique rhubarbe. Mon Allemagne, le Brunnen du grand parc, pain noir du bonheur.

Plus tard, les charniers.

Il me tend « Exodus » et mille étoiles jaunes. L’homme de ma vie fait de moi la diseuse.

Lettres du front de l’est de mon grand-père, et l’odeur de gazon coupé.

Mon Allemagne, entre chevreuils et cendres.

 

***

Petite nixe sage

 

Cabane du jardinier. Petite nixe sage, je regarde

les images.

Les lettres prennent sens. La langue de Goethe, bercée à mon cœur, pouvoir soudain la lire.

Allégresse innommable du bilinguisme. L’Autre est en vous. Je est les Autres.

Cet été-là mon Hymne à la joie.