Être femme et écrire: conférence donnée à Bram. #écriture #femmes #féminisme #droitsdesfemmes #8mars

Texte de la conférence donnée à la médiathèque de Bram le 7 mars 2026 à l’occasion de la Journée internationale des droits des femmes.

Les liens vers les sites et les travaux de mes consœurs autrices sont à retrouver en bas du texte.

Vous adorerez découvrir Justine T. Annezo, Simona Boni, Cécile Boucharel, Jocelyne Chaillou Dubly, Michèle Fontecave, Sabine Genty, Régine Ha Minh Tu, Lucienne Kaminski, Lorelei Martin et Marie-Claire Touya!

https://ccplm.bibli.fr/

Merci à la formidable équipe de la médiathèque d’avoir accueilli nos voix croisées lors de cette magnifique journée, merci à Stéphanie, Anne, Gaëlle et Fantille! Quel bonheur ce fut que de découvrir les parcours et mots de ces autrices d’Occitanie aux plumes flamboyantes, sensibles, colorées et chaleureuses, entre les diverses lectures et présentations, nos partages, et la table ronde merveilleusement animée par la dynamique Justine et toute ensoleillée par la gouaille joyeuse de Simona! Merci à vous toutes, et à très bientôt!

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Saviez-vous que la toute première trace humaine de ce que l’on peut nommer « littérature » a été laissée non pas par Homère, comme on le dit souvent, mais par une femme ? En effet, il y a plus de 4000 ans , environ 2300 ans avant notre ère, la princesse sumérienne Endehuanna, qui vivait dans la cité d’Ur située au sud de l’Irak, au cœur de la Mésopotamie, a croisé poésie, textes spirituels et écrits traitant du pouvoir avant de disparaître totalement de l’histoire de la littérature, ayant pourtant accompli un geste absolument inédit, puisqu’elle signait ses textes et parlait d’elle à la première personne.

Source: Wikipédia

Pourtant, malgré cette place fondatrice, elle disparaît donc presque totalement des récits littéraires transmis au fil des siècles. Comme tant d’autres créatrices après elle, sa voix a été peu à peu effacée. Et cette invisibilisation se retrouve dans tous les domaines de la création féminine, en peinture, sculpture, musique, littérature. Je feuilletais récemment un imposant dictionnaire dédié aux « Tarnais célèbres » et j’y ai compté moins d’une dizaine de femmes… Un peu à l’image donc de ces musées qui, depuis quelques années, se rendent compte du nombre dérisoire d’œuvres de femmes exposées en leurs murs…

C’est précisément ce que nous voulons explorer aujourd’hui, ce fait sociétal qui, pendant des millénaires, a produit un effacement de la mémoire de tant femmes créatrices, et ce même dans les siècles récents ; ces empêchements divers, ces entraves à l’accès au savoir et aux places de pouvoir ont ainsi réduit toute une moitié de l’humanité à la portion congrue et conduisent, encore aujourd’hui, dans certains pays, à l’enfermement des femmes dans la seule sphère domestique.

Malgré tout, elles furent nombreuses, à travers le monde, les autrices qui osèrent parler, écrire, coucher sur le papier leurs envies et leurs indignations, leurs révoltes et leurs rêves. Ce geste d’écrire, pour une femme, représente à lui seul une immense obstination, le symbole d’une émancipation dans un univers dominé par les pouvoirs masculins et dans lequel les petites filles, bien souvent, n’apprenaient ni à lire, ni à écrire. Il est indéniable que les structures socioéconomiques et les contraintes du monde artistique ont entravé, au fil des siècles, la création littéraire féminine, la réduisant souvent à l’oralité et au monde domestique

Pourtant, des voix fortes nous parviennent encore, à travers les siècles et les continents, des voix claires et percutantes, démontrant la puissance de ce dire féminin qui a osé braver tabous, silences et interdictions pour s’émanciper. Car écrire, pour une femme, a longtemps été un geste d’obstination. Dans des sociétés où les fillettes n’avaient souvent pas accès à l’éducation et où la parole publique appartenait presque exclusivement aux hommes, prendre la plume relevait déjà d’un acte de courage. Ainsi, écrire devenait non seulement un acte créateur, mais une rébellion contre l’ordre établi.

En cette veille de la journée internationale du droit des femmes, je souhaitais aussi rendre hommage à celles qui nous ont précédées sur ce chemin tortueux de l’écriture entravée. D’ailleurs, nombre de mes premiers émois littéraires furent provoqués par des femmes, de ma chère Comtesse de Ségur dont je dévorais les ouvrages à la britannique Enid Blyton qui nous enchantait avec ses « Club des cinq », en passant par l’américaine Caroline Quine et par son héroïne de la série des « Alice » ! Plus tard, ce sont encore des femmes que j’ai lues encore et encore, parcourant toute l’œuvre de la romancière sino-belge Han Suyin, défaillant d’émotion en découvrant les sœurs Brontë à 15 ans, puis plongeant dans les œuvres de Jane Austen, de Nancy Huston, d’Isabel Allende, de Christa Wolf, sans oublier mes très prolixes Agata Christie et Camilla Läckberg, parce que j’adore aussi les policiers !Bon, n’allez pas croire que je ne lise que des plumes féminines bien sûr, j’ai aussi défailli en lisant Dostoïevski et Paul Auster !!

Mais je voulais donc juste évoquer la mémoire de quelques femmes qui ont ouvert la voie aux autrices que nous sommes par leurs courages et leurs engagements divers et qui ont marqué mes lectures…

Dans la Grèce antique, la poétesse Sapho s’est distinguée par le raffinement de sa poésie qui n’avait d’égale que l’enthousiasme de ses envies et désirs de femme libre et affranchie des conventions.

https://www.historia.fr/personnages-historiques/biographies/qui-etait-sappho-figure-de-lantiquite-et-pionniere-de-la-poesie-2078363

En Chine impériale, la poétesse Li Qingzhao, (李清照), qui vécut à l’époque de la dynastie Song, est considérée comme une immense chantre de la poésie. Ses textes, souvent dédiés à son époux, célèbrent l’amour, mais aussi la mémoire et la solitude, puisqu’elle fut confrontée au deuil et l’exil, trouvant ainsi refuge dans les mots.

« La nuit dernière, la pluie était fine et le vent violent, 

Un profond sommeil n’a pas dispersé un reste d’ivresse. 

Je demande à ma servante d’enrouler le rideau, 

Elle me dit que le pommier d’amour est comme avant. 

En es-tu sûre ? 

En es-tu sûre ? 

C’est obligé : quand le vent prospère, le rouge s’efface. »

      Li Qingzhao, Sur l’air « Comme un rêve » (in J. Pimpaneau, Anthologie de la littérature chinoise, Picquier Poche, 2019, p. 590)

http://www.ventdusoir-poesie.fr/li-qingzhao-premiers-poemes.htm#po66

http://www.ventdusoir-poesie.fr/li-qingzhao.htm

Par Gisling — Travail personnel, CC BY 3.0, https://commons.wikimedia.org/w/index.php?curid=5188039
Li Qingzhao statue in Li Qingzhao Memorial, Jinan

Au XIIᵉ siècle, dans un monastère du Rhin, l’abbesse Hildegard von Bingen a composé des traités sur la médecine et la nature, tout en couchant sur le papier sur ses visions mystiques et en composant aussi une musique sérielle intemporelle. Dans un univers monastique et sociétal dominé par la gent masculine, cette femme poly talentueuse n’a pas hésité à interpeller les Puissants pour défendre ses idées. Si vous ne la connaissez pas et que vous intéressez aussi aux médecines douces, je vous engage à creuser un peu car ses textes autour du soin sont passionnants !

https://essentiels.bnf.fr/fr/focus/2b09b95b-4394-44bc-b2d2-c6025fdde653-hildegarde-bingen

https://www.radiofrance.fr/francemusique/hildegard-von-bingen-10-petites-choses-que-vous-ne-savez-peut-etre-pas-sur-la-compositrice-du-12e-siecle-9454012

Au XVIIᵉ siècle, une autre religieuse, Sœur Juana Inés de la Cruz, se démarqua en rédigeant sa première œuvre littéraire dès l’âge de huit ans ! Cette enfant prodige née à Mexico racontera dans son autobiographie qu’elle avait appris à lire à trois ans et qu’elle avait fomenté le projet de se déguiser en homme pour avoir le droit d’étudier à l’université. Poétesse et dramaturge, elle renoncera au monde pour se consacrer à l’écriture.

Dans l’Angleterre victorienne, les sœurs Charlotte et Emily Brontë furent deux météores de la littérature anglaise, affrontant des conditions sociales difficiles et réussissant à imaginer des mondes extraordinaires malgré un profond isolement. Pour publier leurs poèmes et romans, elles iront jusqu’à adopter des pseudonymes masculins, une pratique somme toute très courante, puisque cette ruse permettait le graal de la publication… Ces autrices ne sublimeront pas seulement les landes du Yorkshire mais toute la condition humaine qu’elles dépeignent avec un immense talent. Que ce soit dans Jane Eyre ou dans Les Hauts de Hurlevent, leurs héroïnes luttent, elles aussi, pour s’affranchir des conventions.

Toujours au XIXᵉ siècle, mais en France, notre George Sand doit elle aussi adopter un prénom masculin ; pour circuler plus librement, elle porte même parfois des vêtements d’homme, elle aussi, à l’instar de la peintresse Rosa Bonheur.  Mère louve, amoureuse passionnée, écologiste avant l’heure puisqu’elle défendra ardemment la forêt de Fontainebleau, elle nous livre une vision singulière d’une société encore très sclérosée quant aux droits des femmes.

Au XXᵉ siècle, d’autres voix de femmes exceptionnelles vont fracasser les silences et les dépoussiérer les habitudes. Simone de Beauvoir analyse dans Le Deuxième Sexe les mécanismes qui ont longtemps enfermé les femmes dans ce rôle secondaire d’esclaves, osant un couple et une vie libres, refusant la maternité.

https://enseignants.lumni.fr/fiche-media/00000001142/simone-de-beauvoir-et-le-feminisme.html

La jeune étoile Françoise Sagan détonnera dans un univers encore très bien-pensant par sa gouaille insolente et ses frasques.

https://www.radiofrance.fr/franceculture/podcasts/toute-une-vie/francoise-sagan-1935-2004-feministe-involontaire-7175570

En Allemagne, Rose Ausländer, survivante de la Shoah, écrit une poésie intimiste et lumineuse. Alors qu’elle est adulée outre-Rhin et très connue sur le plan international, ses milliers de poèmes sont encore presqu’inconnus en France : oui, il est toujours bien difficile de se faire une place en littérature, et Rose Ausländer demeure aujourd’hui encore dans l’ombre de son célèbre compatriote de la Bucovine, Paul Celan.

https://creg.univ-tlse2.fr/accueil/parutions/rose-auslander-une-grande-voix-juive-de-la-bucovine

https://sabineaussenac.blog/tag/rose-auslander/

Aux États-Unis, deux grandes voix afro descendantes ont aussi thématisé à travers leurs poésies, romans et pièces des vies profondément blessées par les inégalités raciales et sociales. Maya Angelou et Toni Morrison ont ainsi œuvré de façon intersectionnelle pour les droits des femmes et contre le racisme.

« (…)

Maintenant vous comprenez bien
Pourquoi je ne courbe pas la tête.
Je ne crie pas, je ne saute pas partout
Et je n’ai pas besoin de parler vraiment fort.
Quand vous me voyez passer
ça devrait vous emplir de fierté.
Je dis,
C’est dans le claquement de mes talons,
La galbe de ma chevelure,
La paume de mes mains,
Le besoin de mes bontés.
Car je suis une femme
Phénoménalement.
Femme phénoménale,
C’est ce que je suis.
« 

Extrait de Femme phénoménale

Maya Angélou , https://www.ernestmag.fr/2022/03/21/35960/

Et je ne peux pas ne pas évoquer la mémoire et les engagements forts de la merveilleuse Vénus Khoury-Ghata, cette immense poétesse libanaise qui vient de nous quitter.

https://information.tv5monde.com/terriennes/prix-venus-khoury-ghata-2020-celebrer-les-femmes-poetes-36766

D’autres femmes encore ont payé de leur vie ou presque leurs velléités de création et d’accès au savoir, comme la jeune pakistanaise Malala, figure emblématique de millions de fillettes, de jeunes filles et de femmes encore emmurées, à tous les sens du terme, dans leur condition de d’infériorité éternelle.

À travers les siècles, ces femmes ont donc écrit de la poésie, des romans, des essais, des mémoires, du théâtre, de la philosophie, envers et contre tout et contre tous, se gaussant des carcans et des interdits, et c’est bien ce vecteur des mots qui leur a permis de s’affranchir de leur condition de soumission et de dépendance. Ces héroïnes ont souvent usé de stratagèmes divers pour arriver à leur fin et pour prétendre enfin poser leur parole sur des tablettes d’argiles, sur des parchemins, en des gazettes ou sur des livres imprimés, perdant jusqu’à leur nom pour accéder à cette diffusion de leur être ; elles demeurent, ces rares voix, pour démontrer la perte immense, inimaginable, effroyable que signifie cet assourdissant silence des autres voix, des millions de voix jamais advenues car silenciées, puisqu’invisibles dans leur condition d’êtres humaines de second ordre et empêchées de toute velléité créatrice.

Nous sommes vraiment au cœur de la question qui nous réunit aujourd’hui : que signifie, au fond, cet acte d’écrire quand on est une femme, aujourd’hui, en 2026 ? Avons-nous réussi à vaincre tous les obstacles, ou existe-t-il encore des difficultés évidentes ou des angles morts qui nous mettraient des bâtons dans les roues ? Avant de vous passer la parole, je voudrais revenir sur mon parcours personnel que j’ai longtemps considéré comme celui d’une « écri-vaine du dimanche », ayant du mal à me prendre au sérieux malgré mon désir si profond d’écrire.

Mon propre parcours a été un chemin sinueux, parfois entravé, toujours habité par le désir de dire. Je me souviens de l’éblouissement de ma rencontre avec le premier livre que j’ai lu seule, « Suzy sur la glace », d’un écrivain danois qui, lui, avait pris un pseudonyme féminin ! Et j’avais écrit dans l’une de mes toutes premières rédactions que je voulais que mon nom s’écrive en lettres d’or sur les livres, comme celui de l’un de mes auteurs favoris, Hans Christian Andersen. Plus tard, ce sont des poèmes que nous échangions avec mon amie Marie-Claude, devenue elle aussi autrice et éditrice, griffonnant nos vers sur des bouts de papiers durant les cours de maths. Il était tellement évident que je passerais ma vie à écrire. C’est du moins ce que je pensais, rêvant d’une école de journalisme, ou de partir faire des cours d’écriture créative dans quelque fac américaine…

Mais j’étais mineure au moment de mon bac, j’avais 17 ans et mon père, qui n’avait de cesse que de me voir à Normale Sup, m’expédia en hypokhâgne, où je m’étiolais de chagrin, me muant en ado rebelle alors que j’avais été jusque là une intello modèle… De rage, je me mis en couple avec un ouvrier cégétiste, pour faire la nique à mon conseiller général RPR de père, puis me mariais à 19 ans… Et ce fut la fin des livres, ou du moins des rêves. J’étais passée d’un carcan à l’autre. « On » n’avait pas le bac et me reprochait mon statut d’étudiante, c’était Pol Pot, on préférait m’initier au tissage et à la poterie et on m’obligea à passer des concours ; je réussis à rater le concours d’instit et celui de prof de lycée pro mais, à 23 ans, j’ai réussi le CAPES d’allemand.

Et la vie passa par-là, merveilleuse et terrible, avec son lot de désenchantements et de compromissions. Je continuais à écrire, mais me cantonnais plutôt à d’indigestes dissertations au sujet de livres que je n’avais même pas le temps de lire, entre les enfants, les cours à préparer, ma vie d’épouse, m’obstinant à m’inscrire au concours de l’agrégation bien souvent. J’appelais cela mon « footing intellectuel »… Il y eut bien un mémoire de maîtrise très engagé au sujet des mouvements alternatifs allemands, et une ou deux inscriptions en thèse, mais la vie me rattrapait toujours, entre divorces, remariages, merveilleux enfants à chérir… J’écrivais toujours énormément mais me cantonnais à la sphère personnelle, en une sorte d’autofiction avant l’heure, entre journaux intimes et longues et sans doute bien indigestes lettres d’amour ou de rupture…

Une rencontre cependant fut fondatrice : celle de Rose Ausländer, dont je vous ai parlé tantôt, en 1995 ; cette année-là, j’avais commencé un DEA en littérature comparée et réussi à faire un beau mémoire sur Yvonne de Galais, l’héroïne du Grand Meaulnes, juste avant de faire la connaissance de mon second époux. Vous devinez la suite, le DEA passa aux oubliettes. Rose cependant ne me quitta plus, et c’est en 2005 que je pus enfin lui consacrer un mémoire abouti et soutenu lors d’un DEA de germanistique. J’étais, à cette époque, plongée au cœur d’une effroyable tourmente économique, car j’ai traversé dix bonnes années de désert social, confrontée aux affres d’un second divorce, houleux et international, et aux dizaines de milliers de dettes laissées par un très vilain futur ex-mari.

Certes, j’étais enseignante titulaire depuis 20 ans et gagnais fort honorablement ma vie, mais trop, justement, pour bénéficier d’aides sociales, et je me heurtais donc aux mêmes difficultés que les autres victimes de la classe moyenne surendettée. Je menais une vie complètement schizophrénique, travaillant, passant ma vie dans les tribunaux entre le divorce et les dettes, passant des concours -j’ai même tenté l’ENA et la magistrature- tout en mangeant grâce aux colis alimentaires. Mes écrits n’étaient que combats, lettres, demandes d’aides, de bourses, de subventions…

Tout cela finit par payer, grâce encore une fois à quelques belles rencontres, -mais c’est une autre histoire !-et je sortis la tête hors de l’eau, délivrée de ce fardeau avec un effacement des dettes de mon ex tandis qu’il était enfin rattrapé par la justice et condamné à payer de lourds arriérés de pension. Au passage, j’avais perdu 25 kilos, gagné en assurance en ma vie de femme enfin libre, et je tentais même, naïve et obstinée que j’étais, un dernier couple qui s’effondra, lui aussi.

Et c’est au cœur de cette dernière tourmente, le 30 avril 2008, que je trébuchais sur un forum de poésie et sur un magnifique texte d’un poète du Maghreb. Cette date marqua le retour immédiat, tonitruant et cacophonique et définitif des mots.

Ils se bousculèrent au portillon, en une ribambelle festive, colorée et désordonnée : cela commença par des poèmes, par des dizaines, puis des centaines de poèmes, d’abord sur ce forum, puis sous forme de recueils ou dans des revues. S’y adjoignirent des dizaines de nouvelles puisqu’ayant gardé le goût des concours, je me mis ardemment à l’œuvre, caressant toujours l’espoir d’une reconnaissance par mes pairs… Et puis deux romans, dont l’un, Free d’Hommes, est d’ailleurs une grande fable inversée consacrée aux droits des femmes, et une pièce de théâtre ! Au gré des ans, ma plume sans doute s’affina, je remportais de nombreux prix, et pus aussi partager avec une joie infinie de très belles émotions grâce aux réseaux sociaux. Que vous dire au sujet de mes rêves d’édition, si ce n’est que j’ai continué de lancer mes bouteilles à la mer – j’avais, somme toute, l’habitude… – , démarchant grandes et petites maisons, toujours en vain. Au fil des ans, je compris, avec lucidité, qu’il était tout de même plus facile de se faire éditer en vivant à Lutèce et en ayant quelques relations, qui plus est en étant une jeune étoile montante de la scène slam, qu’en étant une vieille prof à lunettes vivant au fin fond de l’Occitanie ! Mais je suis mauvaise langue 😊

Cependant, là aussi, il y eut de magnifiques rencontres. Souvent provoquées, bien sûr ! J’ai oublié de vous dire que je m’étais aussi auto proclamée « journaliste participative », donc blogueuse, et qu’Anne Sinclair avait repéré ma plume sur un forum, m’embauchant donc au Huffington Post. C’est ainsi que courus aussi les festivals en tant que blogueuse et que je pus avec grand bonheur interviewer de très belles personnes, comme Ariane Ascaride, Sandrine Bonaire ou le merveilleux chanteur et poète acadien Zachary Richard, chantre de la francophonie, devenu un ami, ou l’acteur Pierre Santini dont je suis proche aussi. Un jour, sur un marché de Auch où je vivais, je fis la connaissance de Roger Grenier, un délicieux vieux monsieur qui avait été l’un des pères fondateurs de Gallimard. Nous échangeâmes moults courriers et mails, il adorait mes écrits, mais « Grande Maison » refusa mes textes au prétexte que les nouvelles que Roger leur avait présentées étaient trop auto centrées. Dommage, c’était avant la mode de l’auto-fiction 😊

https://www.huffingtonpost.fr/actualites/article/le-fil-d-ariane_6585.html

Peu à peu, j’ai, comme disaient mes élèves, mes élèves adorés, pris la confiance. Je me suis mise à écrire aussi en allemand, à traduire aussi certains de mes textes, et puis j’ai lancé, au culot toujours,  un grand projet autour de Rose Ausländer, toujours elle ; cela m’a amenée sur ses traces à travers l’Europe, et son découvreur et éditeur allemand est devenu un ami et m’a demandé d’écrire un essai à son sujet. Et c’est ainsi que je décrochais mon premier « vrai » contrat d’édition en 2022, aux éditions du Bord de l’Eau, et, dans la foulée, une très belle bourse franco-allemande pour faire une magnifique tournée littéraire et musicale en Allemagne.

En parallèle, en 2021, une amie professeure, qui venait de réussir son HDR, vint toquer à ma porte pour me proposer d’être sa (vieille !) doctorante, pour enfin faire cette thèse qui me trottait dans la tête depuis mes 20 ans, quand, juste après ma maîtrise, j’avais renoncé à faire une thèse sur le cinéma allemand. Mon amie connaissait mon intérêt pour le féminisme (j’avais écrit de très nombreux textes à ce sujet) et mon goût pour l’art, et c’est ainsi qu’est née l’idée de ce doctorat consacré à trois créatrices du village d’artiste de Worpswede, où je croise études de genre, histoire de l’art et germanistique en travaillant qui plus est en « recherche création », en intégrant donc mes propres écrits et créations scéniques à la thèse.

Enfin, toujours au fil de rencontres et d’amitiés, j’ai pu voir aboutir récemment un projet que je menais depuis quelques mois autour du Tarn et de mes origines paysannes paternelles : j’ai pu signer un deuxième vrai contrat d’édition avec une belle maison bilingue et je suis en train de terminer la traduction vers l’occitan de tout un recueil de poèmes et de prose en hommage, donc, au Tarn ! Le livre devrait paraître pour la rentrée littéraire 2026 aux éditions Reclams…

Les projets sont toujours là, et j’ai toujours cette boulimie d’écriture qui ne me quitte pas puisque j’ai l’impression d’avoir une vie entière à rattraper, ce qui sera bien entendu impossible. Mais il y a vraiment encore des centaines de sujets qui dorment dans ma tête, tout comme des milliers de mots dorment dans mes tiroirs et dans mon ordinateur ! Ne plus me taire. Lever la tête, Relever la tête. Dire, me dire, et aussi proclamer que je suis, oui,  écrivain, une vraie, une autrice, plus juste une écri-vaine du dimanche. Le dire, même si, comme c’est souvent le cas pour les écrivains, je ne reçois pratiquement aucune reconnaissance de la part de certains membres de ma famille, même si les quolibets sont encore là, tapis au coin de ma tête, ceux qui se moquaient de la petite franco-allemande en la nommant « Hitler » ou ceux qui, plus tard, me rabâchaient « qu’est-ce que tu as à encore parler de la Shoah ? », ceux qui traitaient la grosse petite fille mal dans sa peu de « bouboule », même si le syndrome de l’imposteuse jaillit souvent, très souvent, puisque, somme toute, je ne suis ni vraiment universitaire, ni journaliste, ni autrice de best-seller, ni poétesse publiée dans de grandes maisons d’éditions « à la mode », car ma poésie n’est pas assez contemporaine…

Mais je crois que, comme vous, chères autrices réunies en ce jour, je ne me tairai plus !

Celle qui dit

J’aurais aimé pétrir une argile torride

Et de mes mains déesses créer de terre aride

Formes femmes fantasmes modelés tel destins

J’aurais été Camille aux côtés de Rodin

J’aurais aimé de mes yeux parcourir la planète

En devenir le chantre des gens et des bêtes

D’un objectif rageur capturer injustices

Ou simplement merveilles en beautés de solstices

J’aurais aimé devenir une toile infinie

Où mille couleurs d’intense seraient devenues vie

Tournesols ou marines ors flamands et sanguines

Ma peinture au soleil sentirait mandarine

J’aurais aimé danser en tutu de p’tit rat

Gracieuse ballerine merveilleuse Coppélia

Mon lac des cygnes aurait couleur d’immense

Isadora Duncan serait entrée en transes

J’aurais aimé vibrer au clavier tempéré

De cent accords divins de maîtres inachevés

Devenir concertiste adulée une artiste

Mes mains si assurées se feraient cantatrices

Mais je ne sais qu’écrire balbutier radoter

Raconter murmurer ravagée de pensées

Les mots me bouleversent l’émotion me décrit

Au clair de toutes lunes je suis celle qui dit.

**

J’écrirai quoiqu’on dise des milliers de poèmes

Pour le vent emporté et les voix des ancêtres

Pour la terre abîmée des pourquoi des peut-être

Pour nos cœurs en faillite et nos âmes en fracas

Pour ce moine qui doute et ce père au combat

Pour l’enfant que je fus toute emplie de soleils

Pour mes chants parsemés de coraux et de dunes

Pour ma vie tourmentée par d’illisibles runes

Pour la loi aveuglée qui fait la sourde oreille

Pour mes mains au charbon et mes sens en prière

Pour ces gueux assoiffés demandant mise en bière

Pour ce pré aux jonquilles où attend ma maison

Pour ces pages à écrire comme autant d’oraisons

Pour l’amour qui frémit comme un ciel de Bohême

J’écrirai quoiqu’on dise des milliers de poèmes.

Les liens vers les merveilleuses autrices rencontrées à Bram! Justine, Simona, Cécile, Jocelyne, Michèle, Sabine, Régine, Lucienne, Lorelei, Marie-Claire, mes belles, passionnées, douces, fortes, obstinées, glorieuses, modestes, enthousiasmantes amies autrices, je vous embrasse♥

https://www.lesfantastiques.org/entrepreneuses/justine/

https://www.instagram.com/ju.t.annezo/

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Les trois Grâces:), de droite à gauche Simona, Justine et …Sabine (qui devrait refaire son henné!)

https://www.simonaboni.com/

https://www.ladepeche.fr/2025/01/25/portrait-simona-boni-mon-avenir-cetait-la-france-12465343.php

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https://www.ladepeche.fr/2022/07/02/patrimoine-de-pays-decouverte-des-amphibiens-10411039.php

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https://www.thebookedition.com/fr/18200_jocelyne-chaillou-dubly

https://www.mollat.com/livres/93785/jocelyne-chaillou-dubly-allegro-forte

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https://www.instagram.com/michelefontecave/

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https://www.instagram.com/sabinegenty/

https://sabine-ecrivain-biographe.jimdofree.com/mon-histoire/

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Régine s’accompagnant à la guitare, Stéphanie, responsable de la médiathèque, l’aidant avec le micro, après une lecture bouleversante de l’un de ses textes…

https://encresvives.wixsite.com/michelcosem/encres-vives-2

https://www.instagram.com/reginehaminhtu/

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https://www.ladepeche.fr/2024/01/02/notre-correspondante-lucienne-kaminski-sort-son-premier-polar-11672956.php

*https://loreleimartin.fr/

Lorelei en lecture de son émouvante réécriture autour du Journal d’Anne Frank, et Thomas, stagiaire très concentré!

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https://www.instagram.com/marieclairetouya/?hl=fr

Comme autant d’arcs-en-ciel

(Cette nouvelle raconte aussi un beau parcours de femme… Elle avait remporté le premier prix lors du concours de nouvelles du CROUS Occitanie en 2018…)

Quelques ombres déjà passent, furtives, derrière les persiennes. L’air est chargé du parfum des tilleuls, les oiseaux font du parc Monceau l’antichambre du paradis ; l’aube va poindre et ils la colorent de mille chants…

Devant moi, sur le lit, la boîte cabossée déborde ; depuis minuit, fébrile, je m’y promène pour m’y ancrer avant mon envol… Je parcours tendrement les pages jaunies, je croise les regards malicieux et dignes, j’entends les voix chères qui se sont tues depuis si longtemps…

Je me souviens.

Des sourires moqueurs de mes camarades quand j’arrivais en classe, vêtue de tenues démodées, parfois un peu reprisées, mais toujours propres.

Des repas à la cantine, quand tous les élèves, en ces années où l’on ne parlait pas encore de laïcité et d’autres cultures, se moquaient de moi parce que je ne mangeais pas le jambon ou les rôtis de porc.

Je me souviens.

Des sombres coursives de notre HLM avec vue sur « la plage ». C’est ainsi que maman, toujours si drôle, avait surnommé le parking dont des voitures elle faisait des navires et où les trois arbres jaunis devenaient des parasols. Au loin, le lac de la Reynerie miroitait comme la mer brillante de notre Alger natale. Maman chantait toujours, et papa souriait.

Je me souviens.

De ces années où il rentrait fourbu des chantiers à l’autre bout de la France, après des mois d’absence, le dos cassé et les mains calleuses. J’entendais les mots « foyer », et les mots « solitude », et parfois il revenait avec quelques surprises de ces villes lointaines où les contremaîtres aboyaient et où la grue dominait des rangées d’immeubles hideux que papa devait construire. Un soir, alors que son sac bleu, celui que nous rapportions depuis le bateau qui nous ramenait au pays, débordait de linge sale et de nuits tristes, il en tira, triomphant, un bon morceau de Saint-Nectaire et une petite cloche que les Auvergnats mettent au cou des belles Laitières : il venait de passer plusieurs semaines au foyer Sonacotra de Clermont-Ferrand la noire, pour construire la « Muraille de Chine », une grande barre d’immeubles qui dominerait les Volcans. Nous dégustâmes le fromage en rêvant à ces paysages devinés depuis la Micheline qui l’avait ramené vers la ville rose, et le lendemain, quand j’osais apporter la petite cloche à l’école, toute fière de mon cadeau, les autres me l’arrachèrent en me traitant de « grosse vache ».

Je me souviens.

De maman qui rentrait le soir avec le 148, bien avant que le métro ne traverse Garonne. Elle ployait sous le joug des toilettes qu’elle avait récurées au Florida, le beau café sous les arcades, et puis chaque matin elle se levait aux aurores pour aller faire d’autres ménages dans des bureaux, loin du centre-ville, avant de revenir, alors que son corps entier quémandait du repos, pour nettoyer de fond en comble notre modeste appartement et nous préparer des tajines aux parfums de soleil. Jamais elle n’a manqué une réunion de parents d’élèves. Elle arrivait, élégante dans ses tailleurs sombres, le visage poudré, rayonnante et douce comme les autres mamans, qui rarement la saluaient. Pourtant, seul son teint un peu bronzé et sa chevelure d’ébène racontaient aux autres que ses ancêtres n’étaient pas des Gaulois, mais de fiers berbères dont elle avait hérité l’azur de ses yeux tendres. En ces années, le voile n’était que rarement porté par les femmes des futurs « quartiers », elles arboraient fièrement le henné flamboyant de leurs ancêtres et de beaux visages fardés.

Je me souviens.

Du collège et de mes professeurs étonnés quand je récitais les fables et résolvais des équations, toujours en tête de classe. De mes premières amies, Anne la douce qui adorait venir manger des loukoums et des cornes de gazelle quand nous revenions de l’école, de Françoise la malicieuse qui essayait d’apprendre quelques mots d’arabe pour impressionner mon grand frère aux yeux de braise. De ce chef d’établissement qui me convoqua dans son bureau pour m’inciter, plus tard, à tenter une classe préparatoire. Et aussi de nos premières manifestations, quand nous quittions le lycée Fermat pour courir au Capitole en hurlant avec les étudiants du Mirail « Touche pas à mon pote ! »

Je me souviens.

Des larmes de mes parents quand je partis pour Paris qui m’accueillit avec ses grisailles et ses haines. De ces couloirs de métro pleins de tristesse et de honte, de ce premier hiver parisien passé à pleurer dans le clair-obscur lugubre de ma chambre de bonne, quand aucun camarade de Normale ne m’adressait la parole, bien avant qu’un directeur éclairé n’instaure des « classes préparatoires » spéciales pour intégrer des jeunes « issus de l’immigration ». Je marchais dans cette ville lumière, envahie par la nuit de ma solitude, et je lisais, j’espérais, je grandissais. Un jour je poussai la porte d’un local politique, et pris ma carte, sur un coup de tête.

Je me souviens.

Des rires de l’Assemblée quand je prononçais, des années plus tard, mon premier discours. Nous étions peu nombreuses, et j’étais la seule députée au patronyme étranger. Les journalistes aussi furent impitoyables. Je n’étais interrogée qu’au sujet de mes tenues ou de mes origines, alors que je sortais de l’ENA et que j’officiais dans un énorme cabinet d’avocats. Là-bas, à Toulouse, maman pleurait en me regardant à la télévision, et dépoussiérait amoureusement ma chambre, y rangeant par ordre alphabétique tous les romans qui avaient fait de moi une femme libre.

Je me souviens.

Des youyous lors de mon mariage avec mon fiancé tout intimidé. Non, il ne s’était pas converti à l’Islam, les barbus ne faisaient pas encore la loi dans les cités, nous nous étions simplement envolés pour le bled pour une deuxième cérémonie, après notre union dans la magnifique salle des Illustres. Dominique, un ami, m’avait longuement serrée dans ses bras après avoir prononcé son discours. Il avait cité Voltaire et le poète Jahili, et parlé de fraternité et de fierté. Nous avions ensuite fait nos photos sur la croix de mon beau Capitole, et pensé à papa qui aurait été si heureux de me voir aimée.

Je me souviens.

Des pleurs de nos enfants quand l’Histoire se répéta, quand eux aussi furent martyrisés par des camarades dès l’école primaire, à cause de leur nom et de la carrière de leur maman. De l’accueil différent dans les collèges et lycées catholiques, comble de l’ironie pour mes idées laïques qui se heurtaient aux murs de l’incompréhension, dans une république soudain envahie par des intolérances nouvelles. De mon fils qui, alors que nous l’avions élevé dans cette ouverture républicaine, prit un jour le parti de renouer follement avec ses origines en pratiquant du jour au lendemain un Islam des ténèbres. Du jour où il partit en Syrie après avoir renié tout ce qui nous était de plus cher. Des hurlements de douleur de ma mère en apprenant qu’il avait été tué après avoir égorgé des enfants et des femmes. De ma décision de ne pas sombrer, malgré tout.

Je me souviens.

De ces mois haletants où chaque jour était combat, des mains serrées en des petits matins frileux aux quatre coins de l’Hexagone. De tous ces meetings, de ces discours passionnés, de ces débats houleux, de ces haines insensées et de ces rancœurs ancestrales. De ces millions de femmes qui se mirent à y croire, de ces maires convaincus, de ces signatures comme autant d’arcs-en-ciel, de ces applaudissements sans fin, de ces sourires aux parfums de victoire.

Je me souviens.

De mes professeurs qui m’avaient fait promettre de ne jamais abandonner la littérature. De ces vieilles dames, veuves d’anciens combattants, qui m’avaient fait jurer de ne jamais abandonner la mémoire des combats. De ces enfants au teint pâle qui, dans leur chambre stérile, m’ont dessiné des anges et des étoiles en m’envoyant des bisous à travers leur bulle. De ces filles de banlieue qui, même après avoir été violées, étaient revenues dans leur immeuble en mini-jupe et sans leur voile, et qui m’avaient serrée dans leurs bras fragiles de victimes et de combattantes.

Hier soir, vers 19 h 45, mon conseiller m’a demandé de le suivre. L’écran géant a montré le « camembert » et le visage pixellisé du nouveau président de la République. La place de la Bastille était noire de monde, et je sais que la Place du Capitole vibrait, elle aussi, d’espérances et de joies.

Un cri immense a déchiré la foule tandis que l’écran s’animait et que mon visage apparaissait, comme c’était le cas dans des millions de foyers guettant devant leur téléviseur.

Le commentateur de la première chaîne hurlait, lui aussi, et gesticulait comme un fou : « Zohra M’Barki – Lambert! On y est ! Pour la première fois, une femme vient d’être élue Présidente de la République en France ! »

Le réveil sonne.

Je me souviens que je suis française, et si fière d’être une femme. Je me souviens que je dois tout à l’école de la République, et à mes parents qui aimaient tant la France qui ne les aimait pas.

Je referme la boîte et me penche à l’embrasure de la fenêtre, respirant une dernière fois le parfum de la nuit.

Worpswede, un laboratoire de recherche-création #recherchecréation #UT2J #arts #Worpswede #PaulaModersohnBecker #Rilke

Le musée Heinrich Vogeler à Worpswede, Basse-Saxe, photo Sabine Aussenac

Le 13 février, j’ai eu la joie de participer à une journée dédiée à la recherche-création à l’UT2J dans le cadre de ma thèse, proposant une communication autour de mon parcours de recherche dédié à Worpwede et à trois de ses créatrices.

https://creg.univ-tlse2.fr/accueil/agenda/seminaire%C2%A0-recherche-creation

Cette journée de séminaire entend cartographier les multiples formes d’articulation de la recherche et de la création à l’UT2J, en conviant doctorant·es, jeunes docteur·es et enseignant·es-chercheur·es travailant entre arts et sciences ou intéressé·es par ce type de projets. Grâce à des tables rondes de partages d’expériences et de discussions sur les exigences propres de la recherche avec les arts, nous testerons la pertinence d’une définition élargie de la recherche-création comprise selon trois approches :
1. La recherche en art (arts plastiques, design, musique, arts du spectacle, écriture créative, …) et les disciplines accueilant ponctuelement des artistes dont la création informe la recherche (par ex. lettres, philosophie) ;
2. Les colaborations ponctueles ou de long cours entre chercheur·es et artistes sur des terrains / problématiques / enquêtes spécifiques (configurations arts-sciences fréquentes en sciences sociales, par exemple) ;
3. La réinvention des formes de communication et de diffusion de la recherche (part de l’essai dans l’écriture académique et écriture créative de la recherche, performativité des conférences, dispositifs sensibles comme des expositions, spectacles, films, etc.) Il s’agira ainsi de définir depuis les projets et pratiques les multiples articulations de la recherche et de la création à l’UT2J, en prêtant une attention particulière aux besoins et désirs spécifiques qu’eles engendrent en termes de méthodologie, de moyens, d’encadrement et de valorisation scientifique.

Pour entendre la communication, cliquer sur le lien et faire défiler jusqu’à l’onglet des portfolios! Les différentes images du diaporama sont à voir au gré de l’article.

https://www.sabineaussenac.com/cv/portfolios/communication-lors-d-une-table-ronde-a-l-ut2j

Buste de Clara Westhoff-Rilke par son amie Paula Modersohn-Becker, musée PMB de Brême, photo Sabine Aussenac

Worpswede, un laboratoire de recherche-création

Jean Favard, inspecteur général d’allemand, m’a dit lors de ma titularisation du CAPES, en 1984, qu’un professeur d’allemand se devait de représenter la rigueur et la discipline, ce que je me suis efforcée, durant toute ma carrière, de ne… pas faire ! Ce petit clin d’œil introductif pour rappeler l’abime qui sépare sans doute encore aujourd’hui la germanistique et la recherche-création, puisque notre discipline n’est pas connue pour être des plus rock’n’roll… Mais justement, quelle fierté que de se sentir en quelque sorte pionnière, puisque ma thèse est la deuxième du genre, après les excellents travaux de Georgia Doll à l’AMU[1], et quelle responsabilité, aussi, que d’incarner cette toute récente passerelle entre deux mondes qui, en fait, ne sont pas si éloignés que cela si l’on se souvient que l’Allemagne est certes le pays des penseurs et des philosophes, mais aussi celui de Bach, de Caspar David Friedrich ou de Pina Bausch !

Ma thèse se propose justement entre autres choses de faire découvrir au public francophone une colonie d’artistes allemande née à la fin du XIXe siècle, située dans le village de Worpswede, en Basse-Saxe, à une vingtaine de kilomètres de Brême ; c’est un travail interdisciplinaire qui croise germanistique, histoire de l’art et études de genre, en explorant particulièrement le destin de trois créatrices majeures, Paula Modersohn-Becker, Clara Westhoff-Rilke et Martha Vogeler dans une perspective dialogique et poïétique au gré de diverses créations littéraires bilingues, de collages, de capsules audio et vidéo, et enfin en performant cette recherche avec une pièce de théâtre complétée par une exposition, ceci afin d’en confirmer le tournant praxique.

Paula Modersohn-Becker, photo Sabine Aussenac depuis les clichés exposés sur le mur du musée Barkenhoff
Clara Westhoff-Rilke, photo Sabine Aussenac depuis le musée Barkenhoff

C’est bien à la croisée de multiples chemins que s’articulent donc mes recherches académiques et mes créations, et ce d’autant plus que je me positionne dans une double perspective, dans une sorte de mise en abyme puisque j’explore un corpus tiers artistique avec lequel je dialogue tout en produisant moi-même une écriture créative, suivant mode opératoire multifocal avec une dimension réflexive, autoréflexive et artistique. Sans prétendre prendre part à une révolution épistémologique, j’avoue que j’ai ressenti, en début de thèse, un sentiment de flottement, car il me paraissait périlleux de naviguer un peu à vue dans une interdisciplinarité foisonnante, entre échappées créatives et apports de la recherche théorique, entre enquête et état de l’art et alchimies émotionnelles artistiques.

Martha Vogeler, photo Sabine Aussenac depuis le musée Barkenhoff

Anne-Marie Petitjean explique dans un webinaire de mars 2023 repris dans un carnet Hypothèse, se basant sur les travaux de Dewey, toute l’alchimie paradoxale que constitue cette navigation entre une analyse herméneutique de l’étude des corpus et l’approche phénoménologique propre à une démarche artistique d’immédiateté entre objet et sujet ; c’est autour de ce nœud gordien que se cristallisent les enjeux des doctorats en recherche-création[2].

On demande en effet aux doctorants de développer en permanence une pensée en arborescence qui intrique recherche et construction intime des créations pour produire ce creuset subtil où savoirs et productions artistiques, loin de s’affronter, grandissent en miroir et s’auto-nourrissent en permanence, en une mue polychrome et en une expérience holistique.

C’est ainsi que mes travaux s’inscrivent dans ce que Mireille Losco-Lena, dans l’ouvrage collectif Faire théâtre sous le signe de la recherche, appelle le « troisième usage » du terme recherche, considérant « la recherche[-création] comme une pratique artistique susceptible d’être reconnue à la fois par le monde de l’art et par le monde universitaire, et délibérément inscrite dans ce double processus de reconnaissance[3] ».

La particularité de la recherche-création en germanistique (et sans doute dans les autres études aréales attachées à des domaines géoculturels particuliers) est qu’elle gravite autour d’un pôle majeur : celui de la philologie, puisque ce qui rassemble les domaines civilisationnels, sociologiques, artistiques dans le champ des études de langue – en germanistique comme ailleurs, en sinologie ou dans les études anglophones… – est bien cet axe commun de la langue. Et ce n’est pas un hasard si, dans la première thèse en recherche-création et germanistique, que j’ai déjà citée, l’autrice Georgia Doll a mûri une réflexion stylistique et narratologique sur l’écriture plurilingue d’aujourd’hui en explorant le geste d’écrire « entre les langues ». Cette écriture plurilingue constitue aussi le fil conducteur de l’un des volets créatifs de la thèse, puisque j’écris aussi entre les langues française et allemande, m’autotraduisant, alternant langue source et langue cible, et que lors de mes activités littéraires parallèles, j’écris même en trois langues, puisque je travaille à un opus franco-occitan au sujet du Tarn et de mes racines paternelles paysannes tout en traduisant une poétesse allemande ! Et j’ajouterais que le volet théorique de la thèse est aussi rédigé dans un style délibérément essayistique se voulant paradigmatique de ma double posture de chercheuse et d’artiste. Comme l’énonce Violaine Houdart-Mérot dans l’introduction à l’ouvrage collectif Le tournant créatif de la recherche[4] : « L’imbrication entre création et théorisation amène souvent à aborder différemment l’écriture théorique. »

Cependant, il me semble qu’il serait restrictif de faire de cette particularité philologique la seule singularité de la recherche-création en études aréales. Dans cet axe de recherche qui a su trouver une légitimité grandissante, il me semble que tout est encore à inventer au sens rimbaldien d’une vie qui se réinvente sans cesse, et il serait dommage que l’on restreigne le processus artistique à l’écriture créative et à un axe philologique. C’est pourquoi j’ai opté pour une porosité intra-artistique et que j’ai construit mon objet thèse, charpenté par le volet académique qui se déroule au gré d’une recherche que j’espère pointue et pertinente autour des questions de genre, de l’émancipation par l’art, de l’invisibilisation des créatrices, de la question fondamentale de l’art, mais qui gravite aussi à partir du point de départ des fameuses colonies d’artistes, sur des fondations artistiques multi strates :

certes, l’entremonde linguistique franco-allemand sera largement représenté avec des descriptions poétisées en deux langues de nombreuses vignettes iconographiques – tableaux, sculptures, souvent photographiés par moi-même, ou encore anciennes photographies des artistes, et je mise sur le punctum barthésien pour que ces visuels provoquent une osmose émotionnelle cristallisée par l’écriture[5] : en effet, il me semble que tout l’enjeu d’un doctorat en recherche-création est non seulement de faire avancer la recherche en apportant sa pierre scientifique à l’édifice, mais aussi d’offrir tout un hors-champs plus subjectif d’expression créative.

Mais je proposerai aussi des collages de copies de lettres originales, endossant donc aussi le rôle d’artiste-chercheuse, outrepassant ma qualité d’autrice et de philologue pour oser moi-même manipuler la matière, de même que je crée des photographies, des vidéos-poèmes ou des capsules digitales et sonores qui s’inscrivent elles-aussi dans une pratique intermédiale d’écriture visuelle, comme le propose Ben Spatz, fondateurice du Journal of Embodied Research, première revue scientifique publiant des vidéos-essais en guise d’articles scientifiques[6]. Comment d’ailleurs ne pas devenir soi-même artiste en travaillant sur Worpswede, où la plupart des créateurices ont souvent théorisé leurs œuvres, que se soit Paula Modersohn-Becker dans son Journal ou dans ses échanges avec Rainer Maria Rilke, ou Heinrich Vogeler, auteur d’une intense réflexion sur le processus créateur. Oui, la pépinière, le lab, dirions-nous aujourd’hui, de cette colonie d’artistes incarna vraiment l’idée même de recherche-création, avec ces ondoiements permanents entre la théorie et la pratique.

Ruhende Mutter mit Kind, 1906, PMB, musée de Brême, photo Sabine Aussenac

Enfin, le climax de ma recherche-création sera la pièce Becoming Paula, dans laquelle les trois créatrices dialogueront avec les voix des artistes et responsables muséaux d’aujourd’hui que j’ai interviewés, pièce qui sera présentée le jour de ma soutenance et plus tard aussi traduite en allemand, car on m’a déjà demandé de la faire représenter à… Worpswede !

Ainsi, j’espère devenir vraiment une passeuse de savoirs et une artiste reconnue de part et d’autre du Rhin, puisque la genèse de ma thèse reposait sur ce désir de faire connaître Worpswede et ses artistes en France. Mais, en tant qu’artiste, j’espère aussi porter une autre voix et incarner une autre forme d’écriture (pas seulement couchée noir sur blanc sur le papier, mais bien intermédiale) et participer à prendre ce « tournant créatif de la recherche » !

Paula Mosersohn-Becker affirmait que la vie devait être une fête ; faisons en sorte que la recherche-création en soit une aussi !

Selbstbildnis am 6. Hochzeitstag, 1906, PMB, musée de Brême, photo Sabine Aussenac

Mona Lisa à Worpswede

Tu te regardes,

femme et mère

éternelle,

tes mains protégeant

ton ventre-monde.

Tu te peins,

artiste et muse,

nue, offerte, et

enceinte:

alors que tu ne l‘es pas.

Tu te racontes,

un collier d‘ambre en

unique parure,

telle une femme

d‘une tribu

primitive.

Tu nous souris,

Mona Lisa à

Worpswede.

Ta beauté en allégresse

irradie ta toile.

**

Mona Lisa in Worpswede

Du siehst Dich an,

ewige Frau und

Mutter,

Deine Hände beschützen

Deine Bauch-Welt.

Du malst Dich,

Künstlerin und Muse,

nackt, hingegeben, und

schwanger:

Dabei trägst Du kein Kind.

Du erzählst von Dir,

eine Bernsteinkette als

einziger Schmuck,

als seist Du

eine Frau eines

Urstamms.

Du lächelst uns an,

Mona Lisa in

Worpswede.

Deine jubelnde Schönheit bestrahlt

Dein Gemälde.

Carl Vinnen, Moorlandschaft mit Birken und Mond, 1900, Große Kunstschau, Worpswede

 Carl Vinnen, Moorlandschaft mit Birken und Mond

Sechs Birken und Nacht

Zwei Monde strahlen im Moor

Worpswedewunder

**

Six bouleaux la nuit

deux lunes brillent au marais

Worpswede en magie


[1] http://georgia-doll.com/recherche-artistique/

[2] Françoise Chambefort (1 avril 2023). La recherche création littéraire : un nouveau regard sur les lettres. Recherche Création. Consulté le 9 février 2026 à l’adresse https://doi.org/10.58079/ta3q

[3] Losco-Lena, M., « Introduction. La recherche au regard des pratiques théâtrales », in Faire théâtre sous le signe de la recherche, p. 14.

[4] https://www.puv-editions.fr/ouvrage/le-tournant-creatif-de-la-recherche/

[5] « Ce second élément qui vient déranger le studium, je l’appellerai donc punctum ; car punctum, c’est aussi : piqûre, petit trou, petite tache, petite coupure – et aussi coup de dés. Le punctum d’une photo, c’est ce hasard qui, en elle, me point (mais aussi me meurtrit, me poigne.) » Barthes R., La chambre claire. Note sur la photographie, Paris, Éditions de L’Étoile-Gallimard, Le Seuil, 1980, p. 48-49.

[6] https://jer.openlibhums.org/

Pour télécharger la communication avec les notes de références, cliquer sur le lien!

https://www.sabineaussenac.com/cv/portfolios/communication-lors-d-une-table-ronde-a-l-ut2j-le-texte