Longtemps, je t’ai rêvée

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crédits Sabine Aussenac

Longtemps, je t’ai rêvée.

Perdue au fond des terres arides du Cantal, enlisée dans la lave stratifiée des volcans, je te cherchais, palais de briques roses, sur le fil ténu de ma mémoire.
Je fixais tes vertiges, placardant de grandes affiches de la basilique St Sernin sur les murs gris de mon appartement clermontois, m’enivrant de tes lumières, orpheline de tes mondes colorés, de tes petits marchés, de tes pincées de tuiles… La ligne bleutée des Pyrénées, se dessinant les soirs d’été tout au loin, m’était appel et mirage. J’avais soif de toi.

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Me manquaient la douceur de tes ocres toscans, le parfum des tilleuls et des lilas des soirs de mai; me manquaient ta croix occitane et tes ruelles chargées d’histoire, tes bleus pasteliers et tes joutes hérétiques, tes éblouissements multicolores, de tes violettes timides au sang de tes briques. Toi la fière, la rebelle, capitale debout d’une Occitanie qui se rêvait libre…

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Crédits Sylvan Hecht

Sans toi, je n’étais rien. J’avais faim de tes petits matins gourmands et tendres, lorsque tu t’éveillais, mi Reine des Pyrénées, mi village gascon, faim des claquements des persiennes et du café brûlant dans les tasses vert et or du Florida. J’avais faim de ta faconde, des effluves de cassoulet aux marchés aux gras. Mes lieux de vie me semblaient orthorexiques et glacés. J’avais froid sans tes ardeurs méditerrannes, lorsque ton soleil d’enfer dardait la brique et que seules tes églises offraient des oasis de fraîcheur.
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Longtemps, je descendais en songe tes fleuves impassibles. Je revoyais tes eaux mêlées. Ville confluente, carrefour entre l’orient des plages languedociennes et l’occident des déferlantes, à mi voie des garrigues et des pins landais. A la croisée des chemins, cité Gasconne aux lumières provençales, antichambre de la méditerranée et promesse océane, arc-en-ciel identitaire, tu te fais passerelle, route de la soie des Suds et escale, auberge espagnole et métissage portuaire. L’eau verte du Canal me conduisait à Sète, et Garonne me guidait presque outre atlantique. Tu étais mon Ellis Island, mon espérance, ma terre promise.

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Sabine Aussenac

Mon hérétique…Tu m’as appris le devoir d’insolence. Toi la protestante, la cathare, sœur des Esclarmonde et autres « Parfaites », écho des citadelles du vertiges se profilant aux confins de l’Aude, porte de Montségur. Jamais tu n’as fait profil bas, résistant à cette langue d’oïl qui voulait faire taire tes terres, hostile à tous les Parisianismes, défiant les lois de ces lointains quais des Brumes, éclatante de fierté. Même martyre, embrasée dans le moderne et sinistre bûcher de l’AZF, victime des incohérences et des lâchetés humaines, tu as su te relever.

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Sabine Aussenac

Longtemps, je t’ai aimée. Nous écoutions les notes bleues de Claude et buvions du thé au Jasmin au Bol Bu, hypokhâgneuses en révolte, chassant les nuages et les garçons, découvrant la vraie vie au sortir de nos campagnes tarnaises ou gersoises… Nous hantions les longues travées de ce Mirail bétonné, récitant Verlaine et critiquant nos pères. Les martinets hurlaient dans un ciel bleu comme en enfer et je plaquais les trois accords de Blowing in the wind , moniale naïve et vestale encore, sous la travée du cloître des Jacobins. Nous voulions changer la vie: Ma première matraque m’a frappée rue du Taur.

J’avais 20 ans quand la France a rosi, et je me souviens du Capitole en liesse, de la première fête de la musique, de nos grandes espérances. Beaucoup plus tard, petite Poucette rêveuse, j’ai égrené mes rêves et grandi. Mais je n’oublierai jamais ma foi adolescente, motivée avant l’heure, rouge comme Rosa Luxembourg et persuadée que nous transformerions le monde …

Et puis j’ai goûté Paris et ses ors magnifiques, Bruxelles et sa Grand place, Londres, Prague, Berlin…Pourtant, c’est vers toi que mon cœur me porte. Tu es mon ancre et ma grand voile, mon passé et mes futurs.

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Sabine Aussenac

J’ai rêvé ma vie sur les coussins de mon petit appartement du quartier des Chalets, je la rêve encore, plantant le lilas de mes espérances sur la terrasse d’une grande maison qui hésiterait entre Jardin des Plantes et canal… Aujourd’hui, mes enfants te découvrent et vivent sous tes toits de tuiles. Premiers baisers sous les tilleuls de la promenade, le long de Garonne… On n’est pas sérieux, quand on a dix-sept ans…

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Sabine Aussenac

Tu as grandi aussi.Tu vogues sur tes ailes du désir, sœur des étoiles, carrefour de l’Europe. Parfois mutilée par les chantiers immenses, tu seras bientôt libérée des trafics. Tes affaires Calas et autres scandales ne peuvent te noircir. Tu respectes ceux qui t’aiment, et ils te le rendent bien.

Tu es toujours mon autre. Mon double je, ma ville mémoire, ma ville espoir. De l’angélus de l’aube à l’angélus du soir, j’écrirai, face au clocher de St Sernin, au-dessus d’un million de toits roses.

Au fronton du Capitole, sous le palmier des Jacobins, le long des berges de Garonne, sur l’eau verte du Canal du Midi, j’écrirai ton nom :

TOULOUSE.

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Sabine Aussenac

https://www.youtube.com/watch?v=7gqPkb_sQQo

Ce petit texte avait été lu au Marathon des Mots 2006, avec d’autres « Lettres à ma ville », par Carole Bouquet et Sami Frey.

https://www.ladepeche.fr/article/2006/06/16/58481-ils-ecrivent-un-poeme-a-leur-ville.html

Quelques images:

L’enfant des Matelles, nouvelle qui sera publiée dans le recueil du concours George Sand 2015

L’enfant des Matelles

 

Le village des Matelles
Le village des Matelles

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La cathédrale de Maguelone

 

Elle marchait depuis des heures, et vacillait sous le poids de l’enfant, fragile fétu sur son dos encore zébré des marques du fouet. Les cigales, impitoyables, semblaient chanter un requiem dans cette magnifique lumière estivale ; elle se souvenait du sentier qui serpentait entre pins et genêts, et arriva enfin sur la place des Matelles. Elle s’écroula devant le puits, face contre terre, et son âme ciselée par la foi des Bonshommes s’éleva pour rejoindre ses sœurs parties au bûcher, là-bas, de l’autre côté des garrigues, à Montségur. Elle avait réussi ce qu’elle avait promis à Dame Esclarmonde : l’enfant et le Livre étaient saufs.

Les femmes se pressèrent bientôt autour de la dépouille martyrisée, et ce fut la vieille Marie qui se chargea du petit endormi, malgré sa douleur de voir son unique fillotte ensanglantée sur la terre sèche de la place ; elle prit l’enfançon et écarta délicatement les guenilles de bure jusqu’à la fine dentelle emmaillotant son torse. Oui, la marque était là, sur l’épaule gauche, c’était bien Bérenger, sauvé du Bûcher pour continuer à porter le flambeau cathare au-delà des siècles. Le message apporté par les Parfaits du chemin avait bien été entendu, de pierre en pierre, de village en village, depuis la citadelle du Vertige jusqu’à ce petit hameau niché entre terre et mer. L’enfant serait sauvé, et élevé dans la justice et la liberté, conformément au souhait des siens. Il serait le conquérant de la liberté neuve. Ses yeux soudain s’ouvrirent, deux billes d’ébène reflétant pourtant la nuée azuréenne de cet été de plomb ; le jeune regard innocent croisa celui de l’aïeule en un sourire empli de confiance. Marie, qui tenait fermement le Livre,  serra le bambin dans ses bras.

Quelques jours plus tard, un cheval galopait entre terre et mer, sur la fine bande de sable reliant la lagune au continent. Il avait fallu traverser le massif de la Gardiole, échapper à la vigilance des sentinelles de Maguelone et se frayer un passage vers l’horizon chargé de vagues. La cathédrale des Sables se dressait fièrement sur son îlot d’immensité, et la chapelle Saint-Augustin attendait l’orphelin en ses pierres matricielles. Le chanoine portier ouvrit au visiteur et son regard bienveillant fut comme un baiser sur le front pur de l’enfant. D’autres garçonnets accoururent, et un prénom fut murmuré, puis répété, et acclamé : « Bérenger ! Bérenger ! » La lourde porte se referma sur l’allégresse.

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Hannah ouvrit les yeux. Elle s’était encore endormie, après ses heures de recherche dans la bibliothèque. Honteuse de cet assoupissement, elle s’étira et revint peu à peu au réel. Tout lui revint en mémoire, l’exposition, ses lectures, l’éblouissante lumière languedocienne, et son étrange certitude qu’elle avait une mission à accomplir, ici-même, si loin de Berlin et de ses travaux sur la République de Montferrand. Passionnée d’histoire française, la jeune femme était venue profiter des paysages marins et des ressources culturelles, et passait un merveilleux été, entre l’obscurité des pages de mémoire et les sables miroitants de la lagune. Un été salin et lumineux, dont les silences et les pénombres de ses recherches contrastaient avec les bruissements incessants de la mer, lorsque la doctorante venait cueillir le point du jour, éblouie et reconnaissante. Elle profitait aussi de son séjour pour s’activer au sein d’une association caritative internationale et donnait chaque jour de son temps en venant distraire des enfants dans le nouveau camp de migrants tout juste arrivés de Vintimille après de longues semaines sur l’île de Lampedusa…

Les rêves avaient commencé dès son arrivée à l’aéroport ; à peine avait-elle foulé la terre méridionale que déjà une sorte de vertige l’avait saisie, un état de semi-conscience. Et puis il y avait eu cet inconnu, un SDF sans doute, au regard perçant, enveloppé dans sa drôle de houppelande ; il s’était dirigé vers elle alors qu’elle s’apprêtait à prendre possession de sa voiture de location et lui avait murmuré ces mots étranges avec un fort accent yiddish qui l’avait interloquée.

– Bérenger est le fils d’Esclarmonde. Tu dois le dire au monde. Sous la tribune des chanoines, tu trouveras le vœu du moine.

Incrédule, elle n’avait pas eu le temps de répondre, et l’inconnu avait disparu dans la foule bigarrée des cohortes de touristes. Depuis, la jeune universitaire alternait les longues promenades dans les villages frappés de chaleur et la bienfaisante plongée dans les méandres de l’Histoire. Elle tentait de comprendre comment, au milieu des tourmentes de ce Moyen Âge encore obscurci par les luttes fratricides entre princes, au gré des bûchers et autres inquisitions, un « don de joyeux avénement » avait pu passer de génération en génération d’évêque.

Elle venait encore de relire ses notes, et trouvait décidément passionnante l’histoire de cette première « République » en royaume de France, peu connue en dehors des cénacles d’initiés, qui renfermait pourtant en germe tous les idéaux de l’époque moderne. Car c’est bien aux habitants de ce petit village des Matelles, non loin du château de Montferrand, que l’évêque avait accordé différents privilèges emplis de lumière, en conquête de modernité. Elle se pencha à nouveau sur le parchemin numérisé :

« En 1293, l’évêque Bérenger de Frédol accorda une grande liberté aux gens pauvres de la vallée de Montferrand : compacientes et companionem habentes gencium pauperum vallis nostre Monferrandi… »… « C’est la première fois que nous voyons apparaître le don de joyeux avénement, dû par les habitants de Montferrand à tout nouvel évêque de Maguelone… »

Hannah tressaillit. « Bérenger », c’était bien le prénom cité par le clochard de l’aéroport… Elle décida de repartir vers la plage, pour tenter de percer à jour cette mystérieuse énigme. Toute engourdie encore, elle sortit vers le boulevard des Moures, et se demanda une fois de plus qui était cet enfant qu’elle voyait grandir en rêve, nuit après nuit, songe après songe, depuis son arrivée en terre occitane. Elle l’avait vu emmailloté de linges ensanglantés et mis au sein de la nourrice à l’ombre des Matelles ; elle l’avait aperçu, ballotté sur le cheval qui le menait vers l’asile de la nef des sables, fragile témoin de l’Histoire ; elle l’avait regardé  devenir un garçonnet malicieux, sa coupe au bol et ses vêtements presque sacerdotaux contrastant avec la sagesse impudente de son regard perçant ; et ce rêve, toujours le même rêve, lorsque elle le voyait se relever la nuit et étudier de longs textes cabalistiques et regarder le ciel chargé d’étoiles noires…

 

Bérenger, seul, au milieu de la placette du couvent, aperçut la lune, comme accrochée à la mer. Le doux son de Complies était loin, mais bientôt sonneraient Mâtines, et il avait encore tant de pages enluminées à lire et à comprendre avant le lever du jour et l’angélus de l’aube. Il aimait ces heures nocturnes, les seules qui lui appartenaient vraiment, car il sentait qu’il redevenait l’enfant des lumières sous la pâleur lunaire. Jour après jour, sa mission grandissait, et, tandis qu’il s’instruisait à l’école des moines tout en admirant la mer fouettant la cathédrale des Sables, ses nuits étaient consacrées à des réminiscences ancestrales.

Sa mère lui apparaissait souvent en songe, en sa belle robe de bure blanche, souriante malgré les flammes qui léchaient les remparts de Peyrepertuse : il la voyait donner son bébé endormi à la jeune servante, et aussi le manuscrit, ce livre d’or de la Parole, que la jeune fille cachait sur son sein en promettant de protéger ces deux trésors. Parfois, aussi, il revoyait la vieille femme qui l’avait emmené en lieu sûr, et cet homme qui chaque lune pleine revenait et l’instruisait dans  la foi des Bonshommes ; ils partaient marcher sur la grève et, bercé par les vagues protectrices, Bérenger apprenait peu à peu qui étaient ces femmes et ces hommes si enclins à l’ascèse et à la pureté, et au partage des biens de la terre. Les eaux miroitantes se faisaient réceptacle de leur foi pourtant décrétée parjure par les autorités ecclésiales, et les récits et enseignements se poursuivaient dans cet immense bénitier d’azur.

Bérenger savait qu’il était l’Élu. C’est lui que les mains des Consolants avaient désigné pour garder la flamme du savoir cathare ; un jour, lorsqu’il aurait intégré les plus hautes fonctions, quand il aurait fait ses preuves comme chanoine de Béziers, puis comme sous-chantre de Saint-Nazaire, avant de devenir évêque de Béziers, puis de Maguelone, il pourrait devenir le pont, la passerelle entre les lumières du catholicisme et celles des Parfaits.

La cathédrale des Sables, îlot de croyance enchâssé dans la majesté de la Méditerranée, reliée à la terre ferme par cette étroite bande lagunaire, formait un microcosme de pureté dans le macrocosme du Beau. Bérenger, l’enfant des Matelles, deviendrait le chantre d’une religion d’exception, et savait déjà qu’il pourrait un jour tenter de recréer une petite enclave des miracles : sa « République de Montferrand » serait la nouvelle citadelle du vertige.

 

Le lendemain, Hannah avait passé la matinée dans le camp, et s’était prise d’affection pour un jeune garçon tout juste arrivé de Lampedusa ; aphasique, il demeurait immobile sous la bâche centrale, et un médecin allemand avait raconté à Hannah comment, avec d’autres chrétiens d’Orient, il s’était embarqué pour fuir les exactions et avait perdu toute sa famille dans l’un des terribles naufrages récents, Mare nostrum étant devenue le tombeau de mille innocences. La jeune fille avait alors offert un maillot de la « WM », la coupe du monde de l’été précédent, au petit, qui, par miracle, s’était alors dénudé en éclatant de rire, enfilant le vêtement noir, rouge et or.

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Une marque de naissance brillait sur son épaule, et, arborant fièrement son nouveau tee-shirt qui semblait l’avoir réconcilié avec l’enfance, le garçonnet avait tendu les bras vers Hannah, bouleversée par cette scène. Il lui avait ensuite chuchoté quelques phrases en araméen, et c’est en souriant que la jeune femme, la seule dans le camp à comprendre cette langue ancienne, avait téléphoné au consulat, avant même d’appeler sa famille.

Razi lui avait raconté la nuit noire des eaux profondes, l’espérance de ses parents et de sa grande sœur, après le viol des deux jumelles égorgées, à l’idée d’une nouvelle vie en France ou en Angleterre, et puis les hurlements de terreur lorsque l’enfer avait recommencé ; et enfin les mains inertes des noyés, sous la lumière glacée de la lune, unique témoin de l’horreur. Razi avait murmuré, et Hannah avait écouté, le berçant dans la douce lumière du midi. Elle avait pris sa décision sans même la comprendre. Elle s’installerait aux Matelles et y ouvrirait un orphelinat tout en poursuivant ses recherches.

Hannah était ensuite repartie vers la cathédrale et s’était réfugiée à l’ombre de la nef pour visionner les photos prises lors de sa récente escalade de Peyrepertuse. Comme elle aimait ce pays aux collines odorantes, et la beauté farouche des paysages languedociens, perles sauvages sises au cœur des mondes… La nature y semblait toujours hésiter entre le minéral et le végétal, témoin du combat apaisé entre l’eau, la terre et le ciel. Elle avait gravi lentement le sentier escarpé menant aux ruines, entendant mugir le silence des siècles. Arrivée au somment de la forteresse, elle avait pu enfin imaginer les garrigues embrasées et les cris des suppliciés. Les vestiges de pierre lézardaient au soleil, témoins éternels des bûchers du passé, comme autant de souvenirs des incuries de l’Homme…

À présent, elle se reposait et se préparait à vivre une merveilleuse soirée estivale, puisque le festival de musique ancienne commencerait dans quelques heures, ici même. Le petit Razi, dont le prénom signifait « un secret », lui avait confié un coquillage qu’elle caressait d’une main rêveuse, se demandant comment la vie pouvait offrir tant de beautés et de d’atrocités dans l’immense ballet des destinées…

Un frôlement la fit tressaillir. Une chauve-souris voletait près des vitraux, décrivant de grands cercles étranges.  Soudain, l’animal plongea en direction de la tribune des chanoines, et s’immobilisa, s’accrochant par les pattes juste au-dessus de l’un des sièges. Elle se souvint alors de la prédiction du vieil homme, à l’aéroport. Curieuse, elle s’approcha, et vit que l’animal était pendu au-dessus d’une plaque patinée par les ans, où elle déchiffra une inscription latine et un nom : « Bérenger de Frédol ». Elle sourit, amusée de cette coïncidence, de cette synchronicité des présages…Cela ne signifiait rien, sans doute, c’était simplement un clin d’œil de la nature à la culture…Mais alors qu’elle  poursuivait sa déambulation, les yeux rivés vers les chatoyances des vitraux, sa main caressant distraitement la pierre lissée d’un immense bénitier, elle trébucha sur une anse de fer rouillée qui dépassait légèrement du sol :

  • Enfin, enfin, mein Kindele, tu as trouvé le passage ! s’exclama un homme d’une voix douce, avec un léger accent allemand sous-tendant un impressionnant parler méridional. Elle sursauta en se retournant,  et reconnut l’individu qui l’avait abordée le jour de son arrivée.

Portant  beau sa longue barde d’érudit, il se présenta. David Steinfeld avait quatre ans lorsqu’il avait été emmené au camp d’internement de Rivesaltes. Il avait été très vite séparé de ses parents, effondrés après leur arrestation si près de la frontière, alors qu’ils fuyaient l’Allemagne nazie. Un prêtre avait réussi à le faire évader et l’avait caché dans les monts de Lacaune, jusqu’à la Libération, et puis les choses s’étaient enchaînées ; converti au christianisme, il avait été ordonné moine, puis s’était spécialisé dans l’étude du catharisme.

  • Oui, Hannah ; un enfant juif devenu moine, qui étudie le catharisme. L’Exodus est parti de Sète, non loin d’ici, vers la terre d’Israël, et moi je suis celui qui suis resté, le témoin. Je suis le Passeur des secrets.
  • Le Passeur ? Hannah souriait, incrédule et ravie…La lumière semblait enfin éclairer les rêves confus et incessants de ses nuits.
  • Tu le sais, Kindele : les Justes n’appartiennent à personne, ils sont les relieurs d’âmes. «  Religion » vient de « religere », relier. Mais c’est toi que j’attendais. Toi seule étais désignée pour servir de pont entre les astres. C’était écrit. Tu es l’Élue. Tu es celle que Bérenger avait devinée au travers des siècles, tu es l’âme de la Parfaite Esclarmonde, et tu es aussi le cœur de tous les hommes bons.
  • Mais…qu’attendez-vous de moi ? Je ne suis qu’étudiante en histoire médiévale…
  • C’est à toi à présent qu’appartient la lumière. Nos cathares avaient conquis la liberté, comme les Justes, comme les passagers de l’Exodus…D’une conquête à l’autre, les idées de lumière demeurent ! Ta mission sera de libérer la parole, et de raconter la croisée des possibles. Il me semble aussi qu’un enfant à nouveau t’aidera dans tes lectures, dans tes recherches. Tu l’as déjà rencontré, et même déjà aimé. Celui qui sauve un enfant sauve toute l’humanité… Vous êtes l’Occident et l’Orient réuni sur le divan de l’espérance, vous êtes la paix. Comme la musique de ce soir, qui chantera l’épopée cathare, mais aussi les voix sépharades…Ensemble, nous nous serons forts, et nous irons vers la lumière.

 

Bérenger écrivait. Il continuait le manuscrit sacré. Il racontait, classait, expliquait, exégète et copiste, scribe et philosophe, témoin et acteur de l’Histoire. Il était la mémoire des temps, le puits sans fond et la bibliothèque d’Alexandrie, il était le Verbe, le pneuma, le souffle de vie, pierre rouge de Petra en Jordanie et colonne de Palmyre…Le jour, il demeurait l’évêque éclairé, le concepteur de la République de Montferrand, petite démocratie où s’estompaient les trois ordres, où oratores, bellatores et laboratores vivaient presqu’en une agora de libertés. La nuit, il noircissait les pages de son journal, immense volume répertoriant l’histoire du catharisme, ses pensées, ses rêves prémonitoires, sorte de bulle papale mâtinée de Talmud et de sagesse sarrasine,  message et mémoire, passerelle entre l’ancien et le nouveau, flambeau et livre d’or. Il savait qu’un jour viendrait où Dieu serait décrété mort, mais que bien des peuples pourtant se déchireraient en Ses noms…Il savait que toujours la sagesse aiderait à la paix.

Bérenger fit lui-même sceller l’ouvrage sous la tribune, puis cadenasser la petite trappe. Il connaissait exactement le visage de celle qui en trouverait la voie. C’était le même visage que celui de sa mère, Esclarmonde, le beau visage du don, de l’intelligence et de la bonté.

Et il connaissait aussi les mains de cette femme, ces mêmes mains qui donnaient le Consolament aux mourants, lorsque Esclarmonde, sa mère chérie, soulageait les âmes, ces mains qui ouvriraient délicatement la boîte de Pandore du Bien, de longs siècles plus tard, en cette obscurité estivale, entre les cigales chantant leur ode à la joie au creux des vignes et les premières notes de musique médiévale s’élevant dans la nef…

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 Hannah, comme habitée par l’âme ancienne de la Parfaite, et guidée par le vœu du moine devenu évêque de Maguelone, souleva délicatement la pierre et découvrit le manuscrit, qui l’attendait, qui attendait que sa voix d’historienne réhabilite la sagesse de celui qui avait transcendé les inquisitions et apaisé les bûchers. Elle déchiffra les premières lignes, toutes ourlées de la beauté des enluminures, et balbutia, émue, les mots de la Sagesse :

« Bérenger est le fils d’Esclarmonde. Tu dois le dire au monde. Sous la tribune des chanoines, tu trouveras le vœu du moine. »

Dehors, le soleil embrassait la lagune, tandis que les festivaliers, médusés par la beauté de la cathédrale des Sables, s’apprêtaient à s’illuminer d’immense. Le programme métissé de l’ouverture du festival annonçait un spectacle de musique sépharade médiévale et de chants autour de Montségur, dont tous les bénéfices iraient au camp de migrants et aux enfants orphelins…Jordi Savall, tout juste débarqué de l’aéroport, le cœur empli de notes à la croisée des cultures, frôla devant le bénitier  une belle jeune femme au regard lointain et la salua d’un sourire, avant de se diriger vers le chœur où ses musiciens installaient déjà leurs pupitres et accordaient leurs luths.

Elle serrait un gros livre contre elle et lui sourit en retour. Une lumière séraphique chatoyait le long des travées. Hannah rayonnait et songeait à Razi et aux enfants d’Orient qui l’attendaient ; ils seraient bientôt tous les enfants des Matelles. Et grandiraient dans la confiance et l’amour.

Son épaule gauche, joliment dénudée, laissait entrevoir une marque de naissance.

http://www.compagnons-de-maguelone.org/index.php/patrimoine%3Cbr%3Eet-culture

http://www.musiqueancienneamaguelone.com/

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Rappel 2014:

http://www.concours-georgesand.fr/resultat.html

http://sabineaussenac.blog.lemonde.fr/2014/05/07/les-mains-de-baptistin-une-nouvelle-en-memoire-aux-victimes-du-rwanda/

Les résultats 2015 sont arrivés. Les voici, ci-dessous. Détails ici-même et sur le site dans la semaine. Félicitations aux lauréates, aux publiées, à toutes celles dont le manque de réussite cette année n’aura tenu qu’à un fil, ou plutôt à une ligne, et bravo à toutes celles qui ont eu l’énergie et le talent d’écrire une nouvelle.

Anne Marie ALLIOT CHÂTEL est notre Nouvelle George Sand 2015 pour Toucher la lumière
Alice PARRIAT recevra le Prix jeune auteure pour La nuit des mouches à feu
La publication dans le recueil 2015 sera également proposée à
Jenane WHABY pour Deuxième étoile à droite
Anne Camille CHARLIAT pour A l’aube lorsque domine encore la nuit
Christine BORIE pour Ne rentre pas trop tard
Magalie BREMAUD pour Fiat lux
Sabine AUSSENAC pour L’enfant des matelles

 

Je me souviens souvent du granit du Sidobre

 

Je me souviens souvent du granit du Sidobre

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 Je me souviens souvent du granit du Sidobre,
Des sentes oubliées comme un soleil d’octobre.
Comme au matin du monde les rochers s’élevaient,
Beaux géants tutélaires, immobiles guerriers.

Nous ouvrons les fougères comme on peigne une femme,
En marchant sur des mousses aux murmures secrets.
La source, serpentine, un grelot à nos âmes,
Toute ourlée de cresson, en attente de fées.

Tous ces noms aux symboles, Roc de l’Oie qui étonne,
Trois Fromages empilés par les siècles amusés,
Et puis le Lac du Merle aux fraîcheurs empesées :

Nous foulons en silence le Chaos qui résonne…
Je reviendrai bientôt, Autanette rêveuse,
Vers la Quille du Roy qui me rendait heureuse.

http://www.montredon-labessonnie.fr/fr/tourisme/sentiers_33.html

http://short-edition.com/oeuvre/nouvelles/lo-roc-tremolant

Lo ròc tremolant…

Il se dressait, seul, imposant, terrible.
L’orage déchirait la nuit, les grands sapins ployaient sous la neige. Un sanglier passa en humant l’air chargé d’éclairs, puis ce fut le silence.
Cela faisait si longtemps. Les nuées avaient laissé la place au soleil, et puis les grands animaux avaient parcouru les terres et les vents. L’eau s’était retirée bien des siècles auparavant, laissant non loin de lui ce lac entouré par ses frères, et ce coulis qui faisait grisonner la montagne.
Ils étaient apparus ensuite ; nus, apeurés, affamés. Seuls ou en groupes, ils l’évitaient, enjambant de leurs pattes velues les ronces et les fougères, grognant et rugissant. Il devinait que ces animaux-là n’étaient pas comme les renards, les belettes et les loups ; leurs regards lui parlaient, et lorsqu’ils commencèrent à enterrer les cadavres de leurs tribus, il comprit que la terre avait trouvé ses maîtres.
Il les avait vus grandir, se redresser au fil des ans, des siècles. Les fronts s’étaient aplanis, les poils avaient laissé la place à des torses moins fournis, les sexes s’étaient couverts de fougères.
Un soir, tout près, sous la grotte voisine, elle avait jailli, miracle de beauté, étincelle de vie : la première flamme. Peu après les chants avaient commencé, et puis les psalmodies. Il avait vu les mains ornées de la boue rouge des bois se poser sur les pierres, et même un jour observé la jeune fille qui, penchée au-dessus du lac, souriait à son reflet paré d’une couronne de fleurs.
La neige ne cessait pas de tomber, elle recouvrait déjà l’humus et les souches. Toute la journée, un combat avait opposé deux clans qui se disputaient la vallée. Les hurlements, le sang, ces lances de bois qui sifflaient… Il s’était tenu coi, se contentant de garder sa position, veillant jalousement sur celle qui dormait sous ses formes.
C’était la même jeune fille. Depuis quelques mois, son flanc s’était arrondi, et elle avançait plus lourdement vers l’onde. À chacun de ses passages, elle posait une main sur lui, s’appuyant sur sa force pour atteindre la rive proche. La veille, quelques heures avant le début du combat, elle avait rampé jusqu’à la cavité moussue qui sous-tendait le géant.
Elle se mit à gémir. Les autres avaient disparu, morts, sans doute, ou déjà dévorés par les bêtes. Elle était seule, entièrement seule, la dernière de sa tribu, peut-être. Il entendait ses halètements, il sentait le souffle animal de la femme en gésine. Bientôt elle hurla, ses cris résonnant sous la voûte, et seul l’Autan lui répondit. Il sentait la main griffer ses aspérités, il percevait l’odeur musquée de sa peur et de ses douleurs, il voyait le ventre se déchirer, s’offrir à la nuit et au temps.
L’enfant parut à l’aube, lorsque les premiers rayons du soleil dissipèrent les brumes sur le lac gelé. La femme hurla de joie et rampa jusqu’aux fougères proches, emmaillota le petit d’homme en lui murmurant des douceurs ; elle avait croqué dans le cordon elle-même, puis gratté sous la neige afin d’enterrer une dernière partie de ses entrailles. Le sang rouge illuminait la neige blanche de la couleur de la vie.
Il se sentait fier. Elle lui confia l’enfant une journée entière, et il commençait à se demander comment il le nourrirait quand elle réapparut. Un homme debout marchait à ses côtés, et la soutenait. Ensemble, ils se penchèrent et prirent le nourrisson qui se jeta avidement sur les seins gonflés de sa mère.
Cette dernière s’accroupit dans ce qui restait de la caverne. L’homme, lui, s’agenouilla devant lui, en déposant trois pierres taillées l’une sur l’autre. Il marmonna en se prosternant, encore et encore. Il passa ensuite ses mains sur la roche en répétant « granit, granit ».
C’est ainsi qu’il apprit son propre nom, après des millénaires.

Les siècles avaient passé. Ils avaient poli ses flancs et boisé la forêt. Les mêmes animaux hantaient les buissons et les rives, mais les hommes avaient changé. Il devinait à leurs odeurs que leur vie se poliçait. Un village était apparu à l’autre bout du lac. Il se souvenait des premières grottes, puis des peaux de bêtes tendues au-dessus des branchages, et admirait la dextérité de ceux qui savaient à présent parler, rire et prier.
Les enfants surtout l’amusaient. Il les entendait pleurer lorsque les mères les accrochaient aux branches en allant à la cueillette, puis, des siècles plus tard, en cultivant les champs. Et puis il les voyait ramper vers lui au-milieu des herbes folles, apprendre à l’escalader, se cacher dans sa cavité, rire de leur écho… Bien sûr, ils disparaissaient rapidement, trop souvent. Il savait qu’il ne devait pas s’attacher. Toutes ces fillettes aux joues roses et au regard de braise, tous ces garçonnets hardis, tant d’entre eux mourraient des fièvres du lac, ou simplement de faim, les années où même les glands ne tombaient plus dans la chênaie…
Il se sentait moins seul lorsque les rires fusaient à ses pieds. Certes, ses frères se dressaient, eux aussi, dans toute la vallée, dans cette Montagne Noire aux couleurs aussi sombres que ce Moyen-Âge tourmenté. Les villageois avaient oublié que leurs ancêtres honoraient certains rochers, lorsqu’ils en avaient fait des dolmens et menhirs sacrés, mais ils respectaient ces géants tutélaires. Cependant, il était le seul à dominer le lac.
Elle venait souvent s’asseoir à ses côtés, cette belle jeune femme rousse que les autres appelaient « la sorcière ». Il voyait la jolie rouquine prélever l’eau noire et la faire chauffer dans son grand chaudron en y jetant toutes sortes de simples. Il voyait les femmes qui venaient boire les potions, les boiteuses qui ne boitaient plus, les aveugles qui ne titubaient plus, les vierges qui devenaient grosses. Il voyait aussi les hommes qui grattaient à la porte de sa cabane, perchée sur le monticule dominant le lac, et la femme qui les repoussait.
Elle s’offrait à la lune les soirs de grand vent, dénudant sa peau laiteuse sous les étoiles glacées. Elle ôtait un à un les oripeaux qui couvraient son beau corps de déesse, et baignait ses formes rondes sous la lueur de la lune grosse. Il voyait ses seins balancer joyeusement, quand elle poussait de grands cris en caressant la mousse de son dos, offerte devant l’astre, les cuisses écartées pour recevoir tous les rayons, avant de se relever et de chanter de plus en plus fort, en caressant son Mont de Vénus palpitant contre la pierre chaude de son ami le géant. Il sentait les battements de son cœur s’accélérer, il respirait le parfum musqué de sa peau de rousse, il entendait les gémissements de sa gorge enivrée de plaisir.
C’est un de ces soirs qu’ils arrivèrent du village, toute une troupe de paysans excités. Ils portaient des gourdins et des fourches, leurs visages boursouflés par les disettes étaient rouges et mauvais.
La diablesse, comme ils l’appelèrent en l’attachant à ce grand saule pleureur, à quelques pas de lui, se débattit et lança des imprécations, les menaçant de l’enfer s’ils ne la lâchaient pas. Mais ils étaient les hommes et elle était la femme, et ce qu’il voyait depuis la nuit des temps arriva, potentialisé par leur rage d’avoir été délaissés par celle qui vivait libre. Oh, oui, il en avait vu, des viols, des viols terribles, quand les soudards poursuivaient les petites paysannes en sabots, quand elles pleuraient et suppliaient en patois, et qu’ils riaient, insensibles, trousseurs de vierges et d’innocence. Il avait tant de fois abrité des horreurs sous sa robe grise, ne pouvant se mouvoir d’un millimètre pour sauver ces enfants…
Ce soir-là, l’un après l’autre, les rustres violèrent la sorcière, enfonçant leur rage et leur pauvreté dans le corps de celle qui avait osé leur résister. Les longs cheveux cuivrés ondulaient telles des flammes, et la jeune femme avait fermé ses yeux émeraude, sachant ce qui allait suivre.
Le plus vieux des paysans alluma lui-même le bûcher. D’autres villageois, attirés par le vacarme, s’étaient massés devant le lac, les femmes jacassaient, les enfants riaient. Il enrageait tellement de ne pouvoir intervenir qu’il eut l’impression de bouger, de se mettre à trembler de rage, mais peut-être était-ce simplement dû à l’une des secousses telluriques qui agitaient parfois la montagne…
Car la terre sans doute partageait sa colère, quand elle entendit les hurlements de douleurs de la jeune suppliciée ; les flammes cuivrées de ses boucles rousses se confondaient à présent avec l’ocre du bûcher, et sa nudité bientôt ne fut plus que suie noire et braises crépitantes.
Au petit matin, un garçonnet approcha un bâton de peuplier des cendres, avant de s’amuser à tracer des signes noirs sur le granit du géant du lac. C’est exactement à ce moment que, pour la première fois, en plaçant le bâton à l’angle de la cavité, un petit d’homme comprit que le rocher pouvait faire mine de basculer. Dans la nuit, celui qui était immobile depuis la nuit des temps avait bougé. En communion avec ce qui restait des lambeaux de vie de sa rouquine, la pierre s’était animée.
C’est à compter de ce jour qu’on le nomma « le rocher tremblant ». En langue d’oc, le patois disait « lo rôc tremolant ».

Ils commencèrent à dépecer ses frères après la Grande Guerre. Le bruit était atroce. Les hommes coupaient, taillaient, tranchaient dans le vif de la pierre, sans entendre ses hurlements silencieux et sans prendre en compte les soubresauts de son âme. Car c’est l’âme même du Sidobre qu’ils saccageaient allègrement, au gré des pierres tombales qu’ils fabriquaient à la chaîne, avides de ce granit tels vautours devant chair éventrée. Dans leur affreuse curée, ils égorgeaient les cous graciles des menhirs qui se dressaient comme des vierges offertes à des vainqueurs, ils souillaient de leurs outils les dolmens impassibles, ils faisaient crisser leur avidité au rythme de leurs engins.
Il contemplait ces contempteurs de paix comme un prêtre assiste à un massacre. Le bruit des dépeceurs couvrait à présent les sons de la forêt. Les sangliers, les hermines et autres faisans s’étaient fait la belle, tandis que ce qu’ils nommaient la « civilisation » avait éventré son royaume. Les fougères pleuraient, tandis que le lac, que l’on nommait à présent « du Merle », ne chantait plus de ses eaux vives qui sourdaient de la Montagne Noire.
Lui, le géant, était épargné. Sa singularité lui valait, depuis plusieurs siècles, la bonté des paysans et des promeneurs du dimanche. Les cartes postales jaunies montrant quelque gamin qui, armé d’un simple morceau de bois, faisait trembler les tonnes de granit, ornaient les manteaux des cheminées des fermes, aux côtés des calendriers des postes couverts de chiures de mouches et des Rameaux se desséchant sur le crucifix cloué au mur. Il faisait partie des meubles, comme quelque souvenir que l’on se transmettrait de génération en génération.
Le bruit de leurs bottes cependant le tira, un dimanche de Pâques, de sa torpeur printanière. Ce bruit-là différait de celui des semelles des carriers. Il martelait en rythme la campagne tarnaise, comme auparavant il avait martelé les allées de Birkenau, comme bientôt il martèlerait les ruelles d’Oradour-sur-Glane. La forêt pourtant rayonnait de cette splendeur de mousses et de jonquilles, et le lac miroitait entre deux averses comme aux temps de l’ancien monde, quand des femmes encore venaient enfanter en ses combes.
Il sursauta presque quand la fillette chuchota en se glissant dans la cavité ancienne. Elle lui demandait de se taire, en lui murmurant un secret qu’il fallait garder, ce sans quoi les « méchants soldats » l’attraperaient pour lui faire du mal. Ils avaient déjà fait du mal à sa maman, elle avait tout vu, quand, au camp de Rivesaltes, on l’avait battue jusqu’à la mort, avant que Michel et Louise ne la cachent dans les Monts de Lacaune, là-haut. Et puis tout avait recommencé, les chiens, les cris, les coups de feu, et Louise pleine de sang lui avait dit de courir dans la forêt, de se cacher dans le « rôc tremolant », là où elles s’étaient promenées avant le Carême.
Il se fit tout petit. Il aurait voulu disparaître, enfin, avec l’enfant. Il tenta de se faire encore plus gris qu’il n’était, essayant de toutes ses forces de ne faire qu’un avec le ciel minéral de ce mois de mars un peu pluvieux, espérant que les soldats n’iraient pas jusqu’à fouiller ses entrailles. L’enfant se nommait Sarah, « Princesse des eaux », et elle ressemblait à un ange. Il aimait tant les enfants, lui dont la légende disait qu’il avait été le fiancé d’Autanette, une fée que l’amour aurait égarée et dont le père l’aurait punie en la transformant en menhir de la « Quille du Roy », tandis que son amoureux était devenu le Prince du Sidobre…
Les Allemands juraient et pestaient, leurs sons rauques résonnaient dans la vallée et tranchaient avec le silence des bois. Ils étaient une dizaine d’hommes, certains jeunes encore, blonds comme les blés et pourtant noirs au-dedans comme le charbon des mines de Carmaux. Soudain, l’un d’entre eux remarqua un pan de la robe de la fillette, qui dépassait de la roche tel un fanion joyeux. Il poussa un hurlement de triomphe, pour un peu il aurait entonné du Wagner en faisant le salut nazi. Sarah sortit alors, très dignement, de son antre, aussi grise que le granit de sa cachette, ses yeux brillants pourtant comme les étoiles que les chiens avaient décrochées du ciel pour salir l’âme de son peuple.
Il n’hésita pas une seconde. Il attendit que l’enfant soit assez loin de lui pour soudain vaciller sur son socle. Comme si elle avait su ce qui se tramait, Sarah plongea dans les fourrés à la vitesse de l’éclair, tandis que les soldats, effrayés par ce qui leur sembla surnaturel, tournaient leurs regards bleus en direction du colosse ébranlé. Profitant de cette seconde d’inattention, un groupe de jeunes maquisards de Burlats, prévenus par les villageois de la fuite de Sarah et en patrouille dans la forêt, mitrailla les « Boches ».
La légende raconte que le capitaine allemand mourut un peu plus tard. Il était allé se soulager dans les fourrés et fut piqué par cinq jeunes vipères qui rêvaient, lovées dans leur antre de granit. Il recueillit son dernier soupir, pierre tombale de cette guerre abjecte après avoir été le Juste d’un instant. Un arc-en-ciel déchira la forêt, et Sarah revint chaque année, une fois la guerre terminée, embrasser son rocher, son roc, son Sinaï.

Les hélicoptères tournoyaient au-dessus des bois comme de grands oiseaux égarés. Il s’amusait de leur ballet si incongru, si différent de celui des hirondelles qui criaient de joie dans l’azur, ou de celui des buses faisant le Saint-Esprit. Parfois, il se sentait fatigué, érodé tout au fond de lui, tant les siècles avaient ruisselé de leurs guerres, famines et pestes tandis que lui, géant immobile, ne pouvait qu’accueillir l’humanité. Il lui semblait que les excès des granitiers s’étaient quelque peu estompés. Des chevelus et des filles aux seins nus égayaient parfois la forêt de leurs joyeuses banderoles, et il aimait leurs outrances, leurs feux de camp et leurs chansons.
Ces hélicos, par contre, ne lui disaient rien de bon. Un incendie, peut-être ? Ou au contraire un barrage qui aurait cédé ? La réponse arriva toute seule, quand la grosse BM pila brutalement sur le parking du lac. Ils étaient trois, jeunes comme des enfants, énervés comme des tigres affamés, beaux comme des dieux. À leurs dires confus, il comprit très vite qu’ils s’étaient fait la belle depuis la prison de Seysses, et qu’ils comptaient récupérer un magot que l’un d’entre eux prétendait caché dans le lac.
S’il avait pu, il aurait sursauté. Mais cela faisait bien longtemps qu’il ne pratiquait plus la kinesthésie, sauf pour amuser David et Esther, les petits-enfants de Sarah, lorsqu’ils venaient de Tel Aviv, chaque été… Car franchement, si quelqu’un était bien placé pour connaître tous les secrets de la forêt, c’était lui. Et malgré son grand âge, non, il n’était pas encore en train de radoter, et il gardait toute sa tête. Non, c’était très clair : le type qui prétendait avoir caché un trésor au lac du Merle mentait comme un arracheur de dents.
Il venait d’ailleurs de décrocher un pédalo de l’embarcadère et de forcer ses deux compagnons à monter dessus, malgré les protestations du plus jeune, Ahmed, qui hurlait ne pas savoir nager. Profitant d’un passage des hélicos juste au-dessus du lac, le jeune homme fonça d’ailleurs en direction de son antre, et se réfugia dans la chaleur de la pierre matricielle, caché par les fougères qui entouraient la combe. Il tremblait comme les faons qui parfois traversaient la clairière de leurs flancs palpitants, poursuivis par les meutes aboyantes de chiens de chasse aussi fatigués que leur proie.
Ahmed s’adossa contre la pierre et se mit à pleurer. Il pensait à la cité, à sa mère qui lui avait fait confiance, toujours, aux allées de ce Mirail bétonné, enclave purulente d’une Ville Rose encore traumatisée par l’affaire Merah. Il pensait au beau regard pur de la doctoresse qui soignait son père, à l’hôpital de Purpan, et qui lui avait un jour proposé de l’aider dans ses révisions pour le bac. Il pensait à la vie de ses grands-parents, au bled, à leurs espoirs déçus, à cette France qui les avait accueillis avant de les rejeter. Il toucha le roc de ses mains d’enfant qui jouaient à l’homme, et il pria, silencieusement, comme s’il touchait la Pierre Noire de la Mecque. Il voulait vivre.
Quand la police de Castres arriva à la nuit, les deux malfrats de pacotille, perdus au milieu du lac comme deux idiots de village à la foire, dépités et vaincus, se laissèrent arrêter sans problème. Le rocher tremblant se dressait sous la lune comme depuis toute éternité, semblant ce soir-là un gendarme vengeur symbolisant la République. Le chef de la bande eut beau lui faire un doigt, le rocher conserva toute sa dignité, tandis que le jeune Ahmed, penaud et terrifié, se terrait au fond des mousses tutélaires.
Au matin, quand la doctoresse se gara sur le parking, un peu frigorifiée elle aussi d’avoir roulé après sa garde de nuit, ayant immédiatement répondu à l’appel angoissé que le jeune Ahmed avait passé depuis le téléphone procuré par un cousin lors du dernier parloir, elle sourit. Le lac du Merle… Cela faisait si longtemps qu’elle ne s’était pas promenée sur ses berges envahies de joncs et de ronces. Elle se souvenait du rôc tremolant et des histoires que son grand-père lui racontait en taillant des bâtons de son opinel ; elle se rappelait le parfum des oreillettes que sa grand-mère préparait dans la minuscule cuisine du hameau de la Provinquière, et du café de Saint-Salvy de la Balme où des hommes jouaient aux cartes tandis que le fête du village battait son plein. Elle savait encore le goût des cèpes et celui des gâteaux de ce miel de montagne qui coulait dans sa bouche comme une sève originelle, lorsque son papi, apiculteur, lui en offrait en souriant sous son béret.
Il n’avait pas bougé, bien sûr. Elle s’approcha du rocher et se souvint de la fillette joyeuse qui sautait de roc en roc dans le Chaos de la Balme, et de la forêt qui chantait. Il se dressait de toute sa force tel un colosse apprivoisé, doux comme l’agneau à qui savait le prendre, néanmoins menaçant tel un forçat mené aux fers. Prisonnier de cette terre, enraciné dans cette glèbe mémorielle. Et pourtant si libre. Si seul.
Ahmed surgit devant elle, tête baissée, comme un prisonnier qui se rendrait à la police. Elle prit ses mains et les embrassa, puis serra le jeune homme contre son cœur. Elle le rassura, lui expliqua, lui raconta ce qu’elle savait de la justice. Ils y arriveraient. Elle ne le laisserait pas tomber.
Il les regarda s’éloigner, la belle et le prisonnier, l’enfer et le paradis. Il savait tout des hommes, et pourtant ces deux-là l’étonnèrent, lorsque quelques saisons plus tard ils vinrent lui présenter leurs jumeaux, nés encore durant la captivité d’Ahmed, malgré le scandale engendré par leur différence d’âge et par leurs dichotomies sociales. Ils riaient, les petits diablotins, en glissant sur ses flancs argentés comme sur un toboggan, et le gros ventre de la jeune femme rebondissait lui aussi lorsqu’elle se cognait doucement contre la pierre moussue et tendre, toute joyeuse devant les rires des petits, attendant en beauté cette nouvelle naissance. Ahmed, ou plutôt monsieur le docteur Houmir, soupirait d’aise en repensant à cette nuit où il s’était juré, blotti dans le sein de la pierre, d’honorer désormais la terre qui le portait.
Lorsque la nuit tomba sur le lac, le souvenir de la petite tribu rappela au rôc tremolant cette toute première nuit où une autre jeune femme, grosse elle aussi, s’était abritée en son sein. Et il soupira d’aise, lui aussi.
Les hommes avaient beau être fols, la terre, oui, tournait toujours autour du soleil, et les femmes enfantaient, et leurs fils et filles riaient.
Et le granit du Sidobre, comme en ces temps immémoriaux où la nature était libre et vierge, veillait sur cette terre comme on veille un enfant, la berçant sous l’Autan comme on danse au printemps.

 

 

Toulousain, souviens-toi !

 

 

Toulousain, souviens-toi !

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Toulousain, souviens-toi !

Souviens-toi de ce 19 août 1944, quand ta Ville Rose a été libérée du joug de l’Occupant nazi. Souviens-toi du ciel bleu et de ta France aux yeux de tourterelle, au sol semé de héros. Car ils s’étaient levés, les Forain-FrançoisVerdier, les Alain Savary, pour dire non à l’ogre brun, celui qui dévorait nos enfants juifs déportés vers les Camps.

Toulousain, souviens-toi !

Souviens-toi de ta ville qui, au fil des siècles, ouverte comme une paume aux souffles de la mer, a su, passerelle entre les peuples et les civilisations, se dresser contre le mal et les obscurantismes. Dame Carcasse et toutes les Esclarmonde ont lutté, depuis leurs remparts, contre les contempteurs de cathares, et tu étais là, toi, Toulousain, pour dire ce qui, alors, te semblait juste. Plus tard Jean Calas criera son innocence, et ta brique rose tremble encore de l’injustice et des procès.

Toulousain, souviens-toi !

Souviens-toi de ta culture, de l’audace et du chant doublement habitée ! Toi, dont la ville a accueilli la première Académie, l’Académie des Jeux floraux, dans cette terre d’Oc riche de nos troubadours et de l’inaliénable Aliénor. Toi que Garonne a bercé de ses ondulations de femme libre, toi qui sait aller, grâce à Riquet, des effluves océanes jusqu’aux garrigues aux cent cigales, le long du Canal aux eaux vertes que Pagnol a si bien chantées, toi dont l’histoire mûrit au soleil de la diversité, souviens-toi que tu es un homme libre.

Toulousain, souviens-toi !

Souviens-toi que l’on vient de loin saluer dans ta ville tes audaces, tes richesses, tes intelligences, quand les grands avions volent vers l’avenir et que le peuple est habile à ces travaux qui font les jours émerveillés…Toulousain, ta patrie c’est Airbus, c’est ce partage entre les nations, quand l’Europe s’unit pour oublier les armes, c’est cette ville arc-en-ciel, aux couleurs du partage, ce témoin qu’il ne tonnera plus, plus jamais.

Toulousain, souviens-toi !

Souviens-toi qu’il y a deux ans un homme a tiré des enfants juifs et leur père comme des palombes s’envolant dans l’Autan, avant de faire éclater la tête d’une fillette aux boucles bondes qui s’appelait Myriam. Souviens-toi du soudain silence des harpes, quand notre Ville Rose devint blême à nouveau, blême de honte, noire de colère, quand nous fûmes des milliers à dire notre indignation et nos tristesses de voir que la paix avait abandonné à nouveau notre nid ! Souviens-toi que nous sommes tous des juifs toulousains depuis ce 19 mars 2012.

Toulousain, souviens-toi !

Souviens-toi de ta ville fière depuis des siècles, de toutes nos églises et de leurs angélus, des ouvriers d’Espagne accueillis en héros, de cette brique rouge qui sonne les révoltes, de Garonne qui gronde comme un peuple debout.

 

Souviens-toi de cela, le 22 février, lorsque tu auras cette envie d’aller voir Dieudonné.

 

Sabine Aussenac.

 

« Je vous salue ma France »

 

Je vous salue ma France, arrachée aux fantômes !

Ô rendue à la paix ! Vaisseau sauvé des eaux…

Pays qui chante : Orléans, Beaugency, Vendôme !

Cloches, cloches, sonnez l’angélus des oiseaux !

 

Je vous salue, ma France aux yeux de tourterelle,

Jamais trop mon tourment, mon amour jamais trop.

Ma France, mon ancienne et nouvelle querelle,

Sol semé de héros, ciel plein de passereaux…

 

Je vous salue, ma France, où les vents se calmèrent !

Ma France de toujours, que la géographie

Ouvre comme une paume aux souffles de la mer

Pour que l’oiseau du large y vienne et se confie.

 

Je vous salue, ma France, où l’oiseau de passage,

De Lille à Roncevaux, de Brest au Montcenis,

Pour la première fois a fait l’apprentissage

De ce qu’il peut coûter d’abandonner un nid !

 

Patrie également à la colombe ou l’aigle,

De l’audace et du chant doublement habitée !

Je vous salue, ma France, où les blés et les seigles

Mûrissent au soleil de la diversité…

 

Je vous salue, ma France, où le peuple est habile

À ces travaux qui font les jours émerveillés

Et que l’on vient de loin saluer dans sa ville

Paris, mon cœur, trois ans vainement fusillé !

 

Heureuse et forte enfin qui portez pour écharpe

Cet arc-en-ciel témoin qu’il ne tonnera plus,

Liberté dont frémit le silence des harpes,

Ma France d’au-delà le déluge, salut !

 

Louis Aragon, Le Musée Grévin, 1943.

et vous pouvez retrouver l’article, superbement mis en page, sur Tribune Juive:

Toulousain, souviens-toi !