Esther, Bouchra, Hamid : pneuma de l’horreur #migrants #Autriche

Esther, Bouchra, Hamid : pneuma de l’horreur

 

(j’avais écrit la nouvelle » Esther et Bouchra » il y a quelques mois…La suite s’est imposée, en hommage à ces innocents sacrifiés…)

Esther titube, blottie contre sa mère. Sarah la serre contre elle, de ses dernières forcées émaciées par les mois de privations. Les sanglots et la puanteur sont partout, l’enfant, couverte d’abcès purulents et de vermine, tremble de faim.

Pourtant, elle sourit. Elle tient la main de sa mère, dont le visage, comme d’ordinaire, rayonne de bonté. Elle entend la douce berceuse en yiddish que la jeune femme fredonne à chaque appel, lorsque ces heures interminables voient mourir les plus faibles dans la neige noircie par le sang et les détritus qui jonchent le camp. La fillette sait pourtant que la journée sera longue, entre l’appel, la faim, les hurlements éructés et les fumées âcres qui sèment leur message de mort. Mais elle sourit, confiante. Sarah l’aime, ne la quittera pas. Sarah lui donnera le pain et les navets moisis de sa soupe claire, Sarah cherchera toute la journée des croutes de nourriture et des herbes qui calmeront sa faim, Sarah la réchauffera lorsque le vent glacial soufflera sur leur paillasse, en lui racontant des histoires de fées et d’hirondelles.

Bouchra lève un regard confiant vers Zineb. Sa grande sœur lui sourit et lui tend le petit verre ébréché, plein de lait fermenté. Elles sont les dernières à en boire, après que toute la famille ait gouté au divin breuvage, miraculeusement rapporté de Damas par leur oncle, la veille. Cela fait déjà plusieurs semaines que la faim les taraude, et la peur aussi, bien sûr.

Les bombardements ne cessent plus, les ombres noires de la mort et de la désolation hantent les ruelles dévastées de leur petite ville. Bouchra, pourtant, est apaisée, entourée par l’amour des siens. Certes, sa maman est partie il y a déjà plusieurs mois, en ce jour terrible où la maison de leur grand-mère a volé en éclats, mais Zineb, ses tantes et sa grand-mère maternelle la câlinent, la cajolent à tour de bras. Pour lui faire oublier ce drôle de quotidien, l’absence d’école, de normalité. Parfois, avec un peu de chance, elle peut regarder quelques heures les dessins animés sur Al Jazeera, ou s’amuser avec ses cousines dans la cour, en maquillant les poupées avec du khôl ou en jouant à la dînette avec du sable et des cailloux.

Hamid est épuisé, mais confiant. Du haut de ses dix ans, il est un peu le chef de la petite troupe des enfants ; ils sont quatre, lui, ses deux frères, et leur petite cousine de deux ans. Toute la famille a fui la Syrie, le chemin a été épouvantablement long, mais la dizaine de cousins ne regrette rien : ni les bombardements incessants, ni la peur, ni la mort qui grondait sans cesse au rythme des avions…

Il y a eu la longue fuite, les courses à travers champs et forêts, dans des paysages si nouveaux que l’enfant en était presque émerveillé, oubliant parfois la faim qui le taraudait, les barbelés qui griffaient les mollets, et les visages anxieux des adultes, qui souvent murmuraient entre eux en donnant de grosses liasses d’argent à des hommes hirsutes et taciturnes qui les guidaient à travers montagnes et ruisseaux.

Le lendemain matin, les soldats ont un regard étrange en pénétrant dans le baraquement d’Esther. La kapo crie en tapant dans ses mains, les chiens sont là aussi, bavant et grognant. Apparemment, il n’y aura pas d’appel pour les femmes de leur quartier, elles doivent aller à la douche. Esther lève les yeux vers Sarah, et, pour la première fois depuis leur arrivée, en janvier, elle constate que sa mère a le visage défait. Des femmes pleurent, d’autres crient, malgré la menace des soldats et des chiens.

Mais Sarah se reprend très vite. Elle soulève sa fillette de six ans dans ses bras si maigres qu’on dirait les branches du Jardin du Luxembourg en hiver. Esther, malgré son jeune âge, se souvient bien du monde d’avant depuis le Vel d’Hiv’, quand elle chantait, heureuse, dans l’atelier de fourrure de son grand-père, rue des Rosiers, quand le gefilte Fish et les gâteaux au pavot couvraient la table du Shabbes, quand elle aimait l’hiver, et aussi le printemps.

Sarah lui sourit, et elles partent, main dans la main, vers les douches. Elles entrent ensemble dans ce bâtiment sombre où d’autres femmes, si nombreuses, se pressent déjà, la plupart avec des enfants. Il y a de très jeunes filles un peu fatiguées, malades, qui toussent, terriblement maigres, et des grands-mères ; il y a Madame Rosenzweig, la femme de l’avocat qui vivait au deuxième étage, et aussi Madame Silberstein, qui tenait la pâtisserie. Papa achetait toujours les falalel chez elle, à son retour de l’hôpital, quand il avait sauvé des enfants et opéré ses malades. Papa…

Zineb réveille sa petite sœur en lui faisant des chatouilles, comme lorsqu’elles étaient plus jeunes. Il fait encore frais, et Bouchra est très fatiguée. La nuit a été courte, les bombardements ont parsemé le ciel comme une pluie d’étoiles filantes. Les cousins et cousines, les tantes, les voisines, le vieil oncle Abdel et Ibtissame, la grand-mère, se sont serrés les uns contre les autres. Le bébé de la jeune voisine pleurait, affamé, et Abdel, un peu égaré, tentait parfois de se lever et de sortir, mais finalement l’aube était arrivée, miraculeuse. Bouchra s’était assoupie sur le tapis du séjour, et avait rêvé à un grand plat de tajine fumant et à ces petits gâteaux fourrés de dattes que sa maman aimait tant, elle aussi.

Zineb lui explique qu’elles vont aller au hammam, toutes les deux, comme autrefois. Apparemment, c’est un peu plus calme ce matin, et les nouvelles de Damas sont bonnes. Pas comme en Égypte, disent les adultes, qui discutent de tous ces massacres, inquiets, dans les rues où de nombreuses femmes se dirigent vers le marché, si peu achalandé, mais où chacune espère trouver un peu de menthe, de l’agneau ou des figues… Les lourdes portes du hammam s’ouvrent, et Zineb sourit à sa petite sœur en lui racontant les délices du savon noir et de l’huile d’argan. Qu’importent les ruines, elles vont enfin pouvoir se débarrasser de cette poussière et de l’odeur de charnier qui ne les quitte plus. Ibtissame, leur aïeule, accompagnée de leurs trois tantes et de deux voisines, les rejoindront dans une heure. Si seulement papa était là, ce soir, pour sourire à ses filles chéries, il leur dirait qu’elles sont ses princesses, malgré la guerre, malgré les bombardements, et il leur raconterait une des histoires dont il a le secret, celles que ses élèves écoutent, eux aussi, les yeux écarquillés de bonheur…

Le père d’Hamid a fait monter les huit femmes en premier, et puis les enfants ont grimpé sur le marchepied en riant, heureux de cette nouvelle aventure ; les cinquante-neuf hommes leur ont emboîté le pas, et bientôt tous se sont entassés dans ce camion frigorifique qui devait les mener jusqu’en Allemagne. L’Allemagne, et puis ensuite l’Angleterre, ces terres promises dont les adultes rêvaient jour et nuit, évoquant des mots jusque-là inconnus, les mots de liberté, de démocratie, de république…

Hamid est heureux, il va revoir son grand-frère parti il y a deux ans, il les attend à Londres, et puis il espère pouvoir à nouveau jouer au foot dans la rue sans avoir peur d’un tir de roquettes, et même reprendre l’école…Il voudrait devenir médecin, il en parle parfois avec son père qui le regarde avec tendresse et fierté. Justement, son père l’appelle, il le fait se faufiler jusqu’au fond du camion, là où toute la famille a pris place, tant bien que mal. La petite cousine commence à pleurer, quelques femmes s’inquiètent de la promiscuité, du manque d’espace, elles parlent tout bas en se demandant comment elles feront pour aller aux toilettes…Mais l’homme qui conduit le camion a promis que le voyage serait court. La lourde porte claque, la paroi matelassée et blindée du camion frigorifique se referme avec un bruit sourd. Le moteur tourne, Hamid sourit : en route vers la liberté !

Il fait presque noir dans les douches. Sarah tient toujours la main de sa petite fille, et bientôt elle se baisse vers elle pour la soulever à nouveau. Les portes blindées se sont refermées, et elles sont nues, toutes les deux, comme toutes les autres femmes. Certaines essayent de cacher leurs seins ou leur sexe avec leurs mains décharnées. Sarah se souvient de ses longues après-midi au Mikve, lorsqu’elle se purifiait selon la Mitsvah, lavant longuement son corps selon les rites ; elle chuchote à l’oreille d’Esther qu’elle l’aime, qu’elle l’aime tant.

L’air commence à devenir irrespirable, car les femmes sont très nombreuses, entassées comme dans les wagons qui les ont emmenées ici depuis Drancy. Madame Silberstein se met à réciter le Kaddish, et d’autres crient, de plus en plus fort, lorsque soudain des jets de gaz s’échappent du plafond, rendant l’atmosphère, déjà lourde, complètement opaque. Les femmes se précipitent vers la porte, qu’elles griffent, frappent, lacèrent de leurs ongles cassés, d’autres tentent de monter les unes sur les autres, les plus faibles servant de marches vers le ciel à celles qui croient trouver leur salut dans l’air du plafond, un peu moins étouffant.

On crie, les yeux exorbités appellent à l’aide, les gorges se serrent, les poumons brûlent. Esther a fermé les yeux, elle ne respire plus. Mais c’est Sarah, sa mère, qui a serré très fort son petit cou, d’un coup sec et brutal, en psalmodiant le Kaddish, en demandant pardon à l’Éternel pour ce geste. Sarah la berce contre elle en pensant une dernière fois à son David et à ses baisers fous le long de la Seine qu’ils aimaient tant, en cette France en qui ils avaient une entière confiance. Puis la jeune femme sent la mort lui prendre l’air prisonnier de ses poumons en feu, elle sent le gaz brûler ses entrailles et lui voler sa vie. Elle regarde une dernière fois son enfant morte, sacrifiée juste avant sa propre fin, et s’écroule, en ce 6 mai 1945.

Les femmes rient et s’éclaboussent, après s’être enduites de savon, avant de se diriger vers le salon de massage, ou ce qu’il en reste. En fait, il n’y a plus que les murs, le toit a volé en éclats, et c’est amusant, en fait, de se retrouver à ciel ouvert. Aucun risque de faire offense à la pudeur, car les murs sont hauts et solides, et puis de toutes manières, les hommes sont presque tous partis. On discute, on se passe le plateau de thé à la menthe, on espère, on attend. Ibtissame et les tantes sont arrivées aussi, et la belle Bouchra, toute huilée et parfumée, sourit à sa grand-mère. Soudain, du dehors, des clameurs étranges parviennent aux oreilles de la petite assemblée. Pourtant, aucun bombardement n’a troublé la paix de cette belle journée d’août 2013. Un avion, oui, est passé, mais les femmes n’entendent aucun tir de mortier ou de kalachnikov. Dehors cependant des cris s’élèvent, et surtout des gémissements.

C’est la tante Safia qui s’écroule la première, portant les mains à sa gorge. Puis vient le tour de la vieille Ibtissame, qui étouffe en râlant, tandis que Zineb, prise de nausées, court vers la porte, sans se soucier du fait qu’elle ne porte ni voile, ni robe. Elle tire le lourd battant et découvre cette vision d’horreur sur la place, des dizaines de femmes et d’enfants agonisants, hurlant, étouffant. La jeune fille retourne vers le hammam, et tente de soulever sa petite sœur presque inconsciente. Ses tantes agonisent dans de terribles convulsions, et le bébé de sa voisine, tout bleu, a vomi du sang qui rougit les dalles grises.  Zineb comprend que c’est sans doute ce gaz dont son oncle a parlé, elle essaye de retenir sa respiration et rampe, sa sœur dans les bras, vers la partie couverte du bâtiment. Mais Bouchra ne respire plus, son petite visage, atrocement congestionné, a bleui lui aussi, et Zineb s’effondre, portant les mains à sa gorge, en voyant défiler les youyous du mariage avec son beau cousin Omar dont elle rêvait, et les folles nuits en boîte de nuit à Damas dont sa tante Safia avait parlé, et cette année d’études en France que son père lui avait promise. Zineb meurt en criant sa révolte devant un monde qui lui a volé non seulement sa vie, mais toute espérance, devant un monde qui l’a abandonnée. Zibeb meurt, étouffée par le gaz, en ce bel été 2013. Les sauveteurs compteront dix-sept morts dans sa famille.

Ce sont les femmes qui ont crié les premières, avec leur instinct venu sans doute du fond des âges : elles ont compris que l’air se raréfiait et que leur couvée allait mourir. La petite cousine respire déjà difficilement, blottie contre le sein de sa mère qui pleure, elle, silencieusement. Les hommes se sont alors levés, tous se précipitant vers la porte du fond pour la faire coulisser, tandis que les hurlements des femmes emplissent le tout petit espace d’une horreur venue du fond des âges.

D’autres hommes ont tenté de défoncer l’autre côté du camion, espérant que le chauffeur réagirait depuis la cabine. C’est à ce moment que le camion s’était immobilisé et que les soixante-et-onze occupants ont compris que leur fin serait proche. Dehors règne cette assourdissante solitude qui accompagne la mort, tandis que l’intérieur du camion n’est qu’une épouvantable apocalypse : certains tombent en silence, suffoquant et serrant leur gorge d’une main désemparée, quand d’autres refusent l’inexorable jusqu’à leur dernier souffle, hurlant, griffant les parois, frappant le métal, les yeux exorbités, si proches de la liberté et si seuls dans l’enfer.

Hamid et ses deux frères mourront peu après la petite fille, serrés les uns contre les autres dans les bras de leur mère qui prie un dieu devenu fou.

 

C’était en août 2015, sur une route d’Autriche. Au même moment, en Méditerranée, soixante-dix autres migrants périssaient eux aussi, noyés.

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(Pneuma :

souffle ou esprit aérien auquel, dans l’antiquité, certains médecins attribuaient la cause de la vie, et, par suite, des maladies. Voir aussi, le terme chinois, qi ou indien, prana; Nom que les stoïciens donnaient à un principe de nature spirituelle, qu’ils considéraient comme un cinquième élément.)

Et un ancien texte sur les Migrants…:

http://sabineaussenac.blog.lemonde.fr/2015/04/16/400notjustanumber-400-migrants-et-le-silence/

 

Nous vous ferons préférer le Thalys…

Nous vous ferons préférer le Thalys…

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(à la manière du bloc-notes de Bouvard)

 

Thalys : train à grande vitesse desservant anciennement différents pays de l’UE, aujourd’hui Moyen-Orient-Express étape favorite de touristes salafistes.

Marines : descendants des boys venus mourir en héros sur les côtes de Normandie, à priori en vacances dans l’Ancien Monde. En fait toujours prêts à en découdre avec des nazislamistes.

Jean-Hugues Anglade : a quitté depuis longtemps ses rollers de Subway, mais toujours prompt à briser des vitres ou à s’en prendre aux agents assermentés des transports.

Kalachnikov : nouveau bagage très en vue dans les trains. Peut servir de canne à des personnes âgées, et/ou à attraper des valises malencontreusement coincées au-dessus des sièges.

Chargeur : remplace avantageusement un iPhone ou une tablette pour égayer un voyage entre Amsterdam et Paris.

Employés SNCF « en larmes derrière un talus », sic : les descendants de ceux qui faisaient monter les juifs dans les wagons plombés, sans doute. –je dis ça je dis rien…

Employés SNCF « s’enfermant dans la motrice » : lointains cousins du commandant du Concordia.

Français anonyme ayant sauvé des vies : et si c’était Nicolas Sarkozy ?

François Hollande : heureux de retrouver l’esprit du 11 janvier en remettant la Légion d’Honneur.

 

 

 

 

Communiqué de presse: Sabine Aussenac n’est PAS « auteur à Riposte Laïque »

Communiqué de presse:

« Sabine Aussenac, professeur et écrivain, auteur de nouvelles et poèmes ayant remporté de nombreux prix littéraires, publiée en revues et en impression à la demande, blogueuse, engagée depuis de nombreuses années dans divers combats en faveur de la laïcité, du rapprochement entre les peuples, des droits des femmes et des opprimés, n’est PAS « auteur à Riposte Laïque », comme le prétend ce média. »

Ayant demandé depuis de nombreuses années à ce site de retirer l’un de mes textes -que je ne renie pas, car il concernait les libertés des femmes et les valeurs de la République et de la laïcité- de son portail internet, car je ne souhaite pas voir mon nom associé à ce ramassis d’insultes islamophobes et de propos haineux et déviants, je n’ai jamais obtenu gain de cause. Le 4 juillet 2015, j’ai à nouveau posé une demande, espérant acter deux mois plus tard la possibilité de déposer plainte auprès de la CNIL et de Google afin que mon nom ne soit plus associé à ce site d’extrême-droite, aux relents pétainistes et nauséabonds. En l’absence de réponse du site, j’ai fait un nouveau mail copié collé sur un réseau social, ne mâchant pas mes mots, très en colère de voir que sur les résultats de recherche en ligne ce site apparaît en première page des recherches me concernant.

Le texte écrit en 2010 est MA propriété, et je n’ai jamais demandé à ce qu’il soit mis en ligne sur ce site; l’eussé-je fait qu’il serait mon droit absolu de demander son retrait, puisque ces mots m’appartiennent et ne sont pas du domaine public. Ce texte figure encore sur l’un de mes blogs, et y a toute sa place.

En attendant l’action de la CNIL et de Google et les poursuites que je vais engager en diffamation pour injure publique, au vu de DEUX textes me concernant parus cette semaine sur le site, dans lesquels je suis publiquement insultée, vilipendée, puis traînée dans la boue dans des commentaires, textes ayant donné lieu à de nombreux mails d’insultes, où je suis, par exemple, nommés « pute socialo » ou « suceuse de muzz », je souhaite rectifier publiquement les choses et me dissocier totalement de ce site réactionnaire, fasciste et diffusant une parole de haine anti-républicaine.

Pour rappel, voici en miscellanées quelques textes écrits au fil des ans en faveur de la solidarité, du rapprochement entre les peuples et les cultures, des engagements anti-racistes et de la lutte contre tous les obscurantismes:

 http://sabineaussenac.blog.lemonde.fr/2015/04/16/400notjustanumber-400-migrants-et-le-silence/

– http://sabineaussenac.blog.lemonde.fr/2015/06/19/le-rossignol-et-la-burqa-et-lacademie-barenboim-said/

– http://sabineaussenac.blog.lemonde.fr/2015/06/21/elle-te-plait-pas-ma-chanson/

 http://sabineaussenac.blog.lemonde.fr/2013/12/03/je-porte-en-moi-souvent-mille-juifs-qui-suffoquent/

– http://sabineaussenac.blog.lemonde.fr/2015/01/20/je-me-souviens-une-fable-de-la-citoyennete/

– http://www.huffingtonpost.fr/sabine-aussenac/myriam_1_b_1371928.html

– http://www.huffingtonpost.fr/sabine-aussenac/front-national-presidentielle_b_1464158.html

– http://www.huffingtonpost.fr/sabine-aussenac/mandela-day-aux-cesars_b_1300910.html

– http://sabineaussenac.blog.lemonde.fr/2014/02/10/ilan-halimi-8-ans-deja/

– http://www.terredisrael.com/infos/les-osselets-de-la-memoire-par-sabine-aussenac/

– http://www.huffingtonpost.fr/sabine-aussenac/la-shoah-cest-has-been_b_1676229.html

– http://sabineaussenac.blog.lemonde.fr/2013/11/15/javais-des-amis-en-afrique/

– http://sabineaussenac.blog.lemonde.fr/2014/07/13/comme-de-longs-echos-qui-de-loin-se-confondentpaix/

– http://www.tribunejuive.info/france/lautre-cote-de-moi

– http://short-edition.com/oeuvre/tres-tres-court/il-s-appelle-farid

Enfin, en ce qui concerne les attaques commises envers ma plume, mes écrits, ma personne en tant qu’écrivain, je laisse les lecteurs libres d’apprécier mes productions…

De Toulouse à Tafraout

De Toulouse à Tafraout
Il n’y a qu’une seconde
Car depuis quelques jours nous partageons la route
Et grâce à toi j’ai appris à relire le monde.

Les ocres bleus de ton village
Font écho à mes pages :
J’ai trébuché une nuit d’avril sur tes mots envoûtants
Et me voilà enfin, les yeux le cour chantant

Découvrant des ailleurs, des magies, des beautés,
Ensorcelée déjà par ces roches et ces pierres
Me sentant fée des sables et câline sorcière
Et t’offrant de mon âme les fines aspérités.

Du Café St Sernin au Café des Délices
Je t’envoie folies douces et lumières stellaires.
Sans doute un jour boirons nous un pastis,
Moi la Toulousaine et toi, mon Prince des déserts.

Garonne ouvrira ses flancs ondulant d’aise
Quand le long de berges dolentes tu raconteras les braises
D’un soleil dardant ses pointes acérées
Et plongeant ses lumières dans le Drâa asséché.

Une mer nous sépare mais nos cours sont jumeaux,
Je me sens ta gazelle et tu te dis mon loup.
Mes timides violettes tu cueilleras beaucoup
Je serai ta rose des sables toute ouverte à nouveau.

Le palmier des Jacobins se penchera vers tes ruelles
Blanches. Briques rouges et chapeau de Napoléon
Danseront sarabande, ma cité gasconne se fera caravelle :
Sur l’eau verte du canal vers l’Orient nous voguerons.

Ton oasis charnue aux amandiers en fleur
Croisera en pays de cocagne le pastel aux couleurs
De tes roches azuréennes, et Mohammed Khaïr Eddine
Ecoutera le jazz de Claude en sourdine.

Au loin mes Pyrénées se profilent, grandioses et enneigées,
Tandis que ton Atlas domine en majesté
Paysages lunaires, poussières laminées
D’un vent en cousinage à mon Autan voilé.

Les sororités de nos textes en goguette
Se bousculent et se croisent à en perdre la tête.
Mes millions de toits roses se prosternent vers la Mecque,
Nos croyances et respects illuminent la fête

Elle sera belle, limpide, pure et chatoyante
Cette rencontre de deux cours du Prince et de l’Infante
Mon cour vibre de miel et je fonds, indolente,
Vers toi mon bel ami dont je serai l’amante.

Les mains de Pierre…Bon anniversaire, Pierre Santini!

Les mains de Pierre

ps

 

 

http://www.pierresantini.fr/

 

La bague, c’est ce qu’on remarquait toujours sur les photos. Cette grosse bague, orangée, presque corail, ronde, qui faisait penser à ces bagues d’autrefois. On lui en aurait presque baisé la main comme à un Monsignore, ou donné du Monsieur le Marquis…

Il ne la quittait pas, pas même pour le bain, pas même pour l’amour. Elle était sur scène avec lui, avait fait des centaines de lever de rideau, avait caressé des femmes, salué des publics…

Il se souvenait encore précisément de l’instant où sa grand-mère, sa délicieuse grand-mère, s’était rendue compte lors de l’une de ses premières représentations, alors qu’il interprétait un sombre personnage de Dumas, de ses mains dénudées.

  • Mais ce ne sont pas des mains d’aristocrate, Pierre ! Tu dois avoir des mains de marquis !

Et elle s’était délestée de l’encombrant bijou de cornaline, lui passant bague au doigt comme on le ferait à un époux, lui transmettant par là même un peu de la mémoire familiale.

Et la bague était restée, sertie d’or et rassurante, petite flamme du cœur, dégageant son aura bénéfique, puisqu’il se murmurait en coulisses que la pierre protégeait la voix et calmait les émotions…

La portait-il déjà, cette bague là, en interprétant Julien Durtol, le fils de l’Homme du Picardie ? C’est qu’il en faisant chalouper, des cœurs de midinettes, dans ses imperméables sombres, silhouette familière des écrans sages des années soixante…Et puis toutes ces scènes, et tous ces grands destins, ces rôles où chaque phrase vous façonne nouveau chemin…

Un jour, un bijoutier farceur la répara si mal que la pierre en tomba. Mais le hasard fait bien les choses : la fêlure est invisible, la nouvelle cornaline chatoyante à merci, et nul ne peut savoir que la pierre originale a disparu sur quelque pan de rue…

Le diamant, c’est autre chose. Les diamants sont éternels, et ce n’est pas notre James Bond hexagonal qui nous contredira. Il était si jeune, encore, lorsque son père l’emmena voir Cyrano au théâtre. Et en larmes, transporté, lorsqu’il sortit, déclarant qu’il serait acteur.

Son père lui promit à ce moment là le diamant de son propre père, et l’enfant tint, lui aussi, sa promesse.

Quand il monta sur scène, pour le Cyrano de Savary, lui qui voit en ce rôle toute l’humanité que peut transmettre le théâtre populaire, ce théâtre qui élève le cœur et qui rapproche les âmes, son père, en larmes à son tour, lui passa le flambeau de pierre.

Car le théâtre, c’est comme un cristal. Les passions et les songes s’y reflètent, et les mille prismes de la vie y tournoient, reflétés, agrandis, chatoyants et sublimes.

Les mains de Pierre ont porté de nombreux rôles, et ses bagues sont comme les témoins de ces multiples incarnations.

Elles orneront encore sa main de jeune patriarche lorsque, dans quelques jours, il partira affronter la ville éternelle, pour y chanter de sa belle voix grave les airs de Paolo Conte, son alter ego italien. Mais l’éternité ne fait pas peur à un acteur, et il ne fait nul doute que, comme d’ordinaire, ce seront des tonnerres d’applaudissements qui l’accueilleront à sa sortie de scène…

Buon viaggo, signore Santini. Ce fut un plaisir rare que de faire votre connaissance.

« M’illumino

D’immenso… » Guiseppe Ungaretti

 

http://culturebox.francetvinfo.fr/festivals/avignon-2015/avignon-jean-claude-dreyfus-pierre-santini-dans-le-fourre-tout-genial-du-off-224031

Ce texte a été écrit peu après ma rencontre avec Pierre, lors du tournage d’un « Homme d’état » à Auch.

Je suis chacune de ses apparitions dans Alice Nevers-ma série culte:)- avec un infini plaisir. Et j’espère avoir le bonheur de le revoir sur scène et de lui présenter mon fils, acteur en herbe, lors d’un été en Avignon ou d’une escapade parisienne…Bon anniversaire, Pierre♥!

Je veux marcher sur un chemin de clarté…Rencontre avec Malicorne

Je veux marcher sur un chemin de clarté…

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https://www.youtube.com/watch?v=GzsWl55tlRo

Je vous parle d’un temps où nous vivions sur de grands coussins de patchwork, à même le sol. On buvait du thé au jasmin en fumant de l’herbe bleue, nos aînés avaient ouvert la voie et nous nous rêvions, nous aussi, libertaires et contestataires. Certes, les grillons de Woodstock s’étaient tus, et les Vieilles Charrues n’existaient pas encore. Nous ne luttions plus contre la guerre de Vietnam mais contre des réformes, nos pattes d’eph’ courant devant des hordes de CRS…

Je me souviens de ce petit appartement sous les combles, le soleil de la Ville Rose nous brûlait déjà, avant l’invention du mot « canicule »…L’hiver, nous nous chauffions grâce à un poêle à charbon, et j’utilisais un moulin à café manuel pour moudre de gros grains de robusta, innocente jeune femme qui ne savait pas encore qu’un jour elle rêverait de Nespresso…

http://www.oasisdesartistes.org/modules/newbbex/viewtopic.php?topic_id=55162&forum=2

Allongés sur les grands coussins, nous écoutions nos vinyles : Dylan et son « Ouragan », Led Zep’ et ses « marches vers le paradis », et puis « Harvest » bien sûr, cette grande pochette jaune et le disque dont je connaissais chaque sillon…Mais il y avait aussi des voix françaises, entre les accents jazzy et « toulousaings » de Claude, les délires éraillés de Jacques, les douceurs québécoises de Robert et Fabienne, les soirées d’anarchie avec Léo et Jean, et, bien sûr, les émouvantes complaintes de Gabriel et Marie, nos amis de Malicorne

https://www.youtube.com/watch?v=eYW4Wx7sK3o

Elle nous enchantait, la viole d’amour, et puis bien avant You Tube et les vidéos où, aujourd’hui, nos enfants peuvent sourire devant les gilets de grand-père et les cheveux au vent, nous, nous les imaginions, puisque nous n’avions pas la téloche-d’ailleurs, y passaient-ils ??- nous les rêvions, nos amis de Malicorne, engrangeant leurs chansons qui parlaient de révolte et de vie, de destins et d’amours, de cette France d’antan qui justement nous faisait tourner la tête, nous qui étions des écolos de la première heure –oui, j’ai été sur la première liste verte de Toulouse, contre mon cher Dominique !- J’écrivais mon mémoire de maîtrise sur les « alternatifs allemands », je me faisais envoyer des autocollants anti-nucléaires, et puis nous achetions des graines de sésame au marché du Capitole, et je pense avoir porté les premiers Birkenstocks de la Ville Rose…

Nous aimions les « flutiaux », la viole et ce folk français qui virevoltait au rythme de nos insouciances et de nos engagements. Ils étaient compagnons fidèles, certitudes et ancrages. L’alouette, le loup, le renard et la belette, le bestiaire et les gibets, les mariages et les quolibets, tous ces airs d’autrefois tourbillonnaient, alors qu’ailleurs d’autres se trémoussaient au son du disco ou commençaient à se percer les narines en coupant raides leurs cheveux en mal de punkitude…

https://www.youtube.com/watch?v=kTOTt7aPA60&list=PLjM6eEYKpVS2vwu9S9POpEpigMZPI9B8s

C’est si loin. La vie, une vie a passé. J’en ai écouté tellement d’autres, des chansons, il y a eu les cassettes, les walkman, les CD, et puis Deezer. Il me reste, de cette époque, oui, une étagère de disques, mais sans platine…Un peu comme pour mes illusions : j’en ai de pleines armoires, mais sans réalisations…La vie, la vie a passé. Avec ses déboires, ses échecs, ses routes erratiques, en amour comme en politique. J’ai même fini par voter à droite, et, somme toute, je n’en ai pas honte…Un jour, la fille qui voulait devenir journaliste en Californie et écrivain à NY s’est évaporée et est devenue une vieille prof réac, engluée dans les affres de l’éducation nationale…

Mais quand on m’a dit que Malicorne serait de la partie, à Pause Guitare 2015, et que je pourrais même les interviewer, j’ai foncé…Ils m’attendaient, Marie et Gabriel, elle, toute juvénile dans sa robe fleurie, lui un petit air de Rockstar avec ses grandes lunettes fumées…Ils m’ont dit leur joie de tourner à nouveau, après les nombreuses désalliances ; ils m’ont dit la mésalliance à laquelle le FN, oui, le FN avait voulu les associer, puisqu’ils ont été approchés par ces incultes en raison de leur répertoire de vieux fonds « françois » ; ils m’ont dit la résilience, l’allégresse de se retrouver face au public qui, s’il a changé, demeure fidèle, comme l’a prouvé leur immense succès aux « Francos » de 2010, quand ils ont compris que personne ne les avait oubliés…

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Leur conscience est sociale plus que politique ; elle est passée par eux aussi, la vie. Il suffit de lire l’article Wikipédia qui leur est consacré pour lire les aléas et les détours, mais il suffit aussi de les voir sur scène, et c’est un bonheur qui m’a été accordé, pour sentir ce petit frisson en écho à la multiplicité de leurs talents polychromes.

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Elle est belle, Marie, en blanc vêtue comme une mariée d’antan, sautillant sur la scène, tambourin à la main, comme une oiselle de vingt ans ; et Gabriel, quand il déclame ses textes, son magnifique visage buriné éclairé par cette lumière intérieure, au milieu du chorus de leurs musiciens et chanteurs qui, comme autrefois, font éclore des sons innovants depuis des instruments de toujours, il est cet archange qui sait chanter le monde.

Et quand il chante, Gabriel, qu’il avancera dans la beauté, et que tout finira dans la clarté, on le croit. Nous aussi, on la voit, on la chante, on l’appelle, la beauté « devant moi derrière moi au-dessous et en-dessous beauté tout autour », nous aussi on veut « marcher sur un chemin de clarté. »

Pour ce seul instant de ce seul concert, je suis immensément reconnaissante.

http://www.gabrielyacoub.com/fr/disque/titre.php?idTitre=58

« j’avancerai dans la beauté j’avancerai dans la beauté

beauté devant moi beauté derrière moi

beauté au-dessus et en dessous de moi beauté tout autour

dans mon vieil âge je veux marcher sur un chemin de beauté

 

tout finira dans la clarté tout finira dans la clarté

bonheur devant moi bonheur derrière moi

bonheur au-dessus et en dessous de moi bonheur tout autour

dans mon vieil âge je veux marcher sur un chemin de clarté »

https://www.youtube.com/watch?v=fT3F_RBqTdM

https://www.youtube.com/watch?v=6Xuqh8omjyQ

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Je vous invite à visiter, d’ailleurs, le beau site intéressant de Gabriel Yacoub…

http://www.gabrielyacoub.com/fr/boites.php

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http://www.oasisdesartistes.org/modules/newbbex/viewtopic.php?topic_id=55276&forum=2

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Le massacre des Innocents…Utoya, quatre ans…

Le massacre des Innocents

 » Le 22 juillet sera toujours le jour de mon anniversaire et celui où des vies ont été prises à Utoya. On n’honore pas les morts avec de la tristesse, on les honore en aimant et en donnant du sens à sa propre vie. »

Kjetil Lindstrom

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Texte écrit il y a quatre ans, après la fusillade de Norvège

http://archives-lepost.huffingtonpost.fr/article/2011/07/23/2554901_le-massacre-des-innocents.html

Bon, je sais pas vous. Moi, j’ai dormi deux heures, d’un sommeil agité et confus.

Bien sûr, la Somalie, tout ça. Et puis chaque catastrophe est atroce, les souffrances ne sont pas quantifiables, entre un crash aérien, un accident, un enlèvements avec démembrement – une nouvelle spécialité hexagonale…

Mais quand même, l’idée de tous ces gamins confrontés à un mixt de Scream et d’Elefant, alors qu’ils étaient juste venus se colleter à des idées en faisant griller des chamallows en bord de fjord, ça me terrifie.

Les chaînes d’info françaises, au réveil, étaient déjà sur le Tour et les bouchons. Par contre, que ce soit Sky, CNN ou les chaînes allemandes, le reste du monde, lui, racontait.

Racontait le calme méthodique d’un seul homme sur cette île d’Utoya, sa façon d’avoir amadoué les adolescents – car il s’agit d’enfants, d’ados, entre 16 et 22 ans…- puis de les avoir alignés en cercles, et abattus froidement, avant de commencer à les chasser, oui, chasser comme du gibier ; ils ont couru, vers les bosquets, les rochers, certains ont tenté de grimper sur des arbres, d’autres sont partis à la nage.

Mais il en a « eu » plus de 80…Vous imaginez ? Les images sont terribles, on distingue ce matin quelques canots, des tentes abandonnées, des couvertures de survie.

Et tout ça pour assassiner le cœur même de la démocratie.

On parlera peut-être de folie, mais il semblerait que cet homme soit proche des « milieux d’extrême-droite » et qu’il ait voulu, en massacrant ces innocents, faire un exemple. S’attaquer à la liberté d’esprit de son pays. A son pacifisme. A cette Norvège emblématique du Nobel de la Paix.

Je crains fort qu’il ne fasse des émules, et qu’ailleurs dans le monde d’autres illuminés ne se rendent compte combien il est facile de faire sauter un quartier ou de déboulonner toute une colonie.

Car je pense aussi à cette secrétaire d’Oslo, que j’imagine autour de la trentaine, elle venait de poser ses congés, et elle bouclait ses dossiers au ministère, avant de partir avec ses petits-enfants vers l’Atlantique…Ou à ce jeune parlementaire, qui ne votera plus jamais…L’attentat contre le ministère est épouvantable aussi, par son impact énorme, par sa puissance d’action.

Mais l’abjection, je la ressens surtout dans cette attaque physique et déterminée envers ces jeunes gens plein de fraîcheur et d’idéal, de projets et de joies, qui s’étaient rassemblés dans l’allégresse et la réflexion, dans l’envie de faire bouger les choses, de participer à la marche démocratique de leur temps. (Et je me demande si, en France, nous arriverions à ce chiffre de 700 participants pour un seul parti, quand je repense à mes propres élèves, si peu concernés par le Printemps arabe ou par Fukushima…)

De Beslan aux écoles de Rio, les Booling for Columbine du réel sont légion, mais cette fusillade-là dépasse, par son ampleur et sa préparation, toutes les autres, et confine à ce que nous pensions avoir dépassé depuis la fin du national-socialisme… On peut prononcer le terme d’extermination.

Car cet homme a voulu exterminer, éradiquer, débarrasser un pays de sa jeunesse, de son avenir démocratique. Et il convient de se demander comment de telles idées parviennent, au cœur même de l’Europe, dans un pays où la tolérance est de mise, à faire leur chemin.

Avant qu’il ne soit trop tard, il me paraît urgent de nous retrousser les manches ensemble et sérieusement, d’éclairer, de rassembler, d’éduquer, avant que la violence n’envahisse nos quotidiens de petits Européens tranquilles…Car tout est lié dans notre monde qui paraît devenir fou, des attentats aveugles sur les marchés aux déséquilibrés qui enlèvent et assassinent à qui mieux mieux, de ces images de violence qui tournent en boucle sur le net aux séries TV faisant une sourde apologie du crime et de l’immonde…De tels événements, mélangeant en quelques heures des images cinématographiques de films d’horreur et celles que l’Europe ne pensait connaître que par les médias, placent soudain nos démocraties au cœur même d’un marché de Bagdad et d’un film à sensation: l’enfer est à nos portes.

Il semblerait que l’Homme, à l’ère où il est enfin devenu capable du meilleur, puisque nous savons soigner, prévenir, guérir, communiquer…, retombe inéluctablement dans le pire, dans l’absurde, dans l’abject.

Je forme pourtant naïvement le vœu que ces jeunes Norvégiens ne soient pas morts pour rien.

Je forme le vœu que dans toute l’Europe, dans le monde entier, des gens se mettent ensemble pour parler, réfléchir, éduquer, éclairer.

Je forme le vœu que ces jeunes ne soient jamais oubliés, que des partis politiques, des rues et des places portent leurs noms, leurs prénoms, que dans un siècle on sache que c’est à partir du 22 juillet 2011 que le monde aura changé, que les hommes se seront mis ensemble pour avancer et pour s’aimer.

« Je porte mes blessures avec dignité, parce que je les ai reçues debout, pour quelque chose en quoi je crois, pour la Norvège. « 

Ylva Schwenke

« Amis bien-aimés,

Ma Loulou est partie pour le pays de l’envers du décor, un homme lui a donné neuf coups de poignard dans sa peau douée. C’est la société qui est malade, il nous faut la remettre d’aplomb et d’équerre par l’amour et l’amitié et la persuasion.

Sans vous commander, je vous demande d’aimer plus que jamais ceux qui vous sont proches ; le monde est une triste boutique, les cœurs purs doivent se mettre ensemble pour l’embellir, il faut reboiser l’âme humaine.

Je suis maintenant très loin au fond du panier des tristesses. On doit manger chacun, dit-on, un sac de charbon pour aller en paradis. Ah ! Comme j’aimerais qu’il y ait un paradis, comme ce serait doux les retrouvailles.

En attendant, à vous autres, mes amis de l’ici-bas, face à ce qui m’arrive, je prends la liberté, moi qui ne suis qu’un histrion, qu’un batteur de planches, qu’un comédien qui fait du rêve avec du vent, je prends la liberté de vous écrire pour vous dire ce à quoi je pense aujourd’hui : je pense de toutes mes forces qu’il faut s’aimer à tort et à travers. »

Julos Beaucarne, après la mort de sa femme.

Lisez les récits…
http://abonnes.lemonde.fr/m-actu/article/2015/07/22/il-y-a-quatre-ans-le-massacre-d-utoya_4693630_4497186.html#liste_reactions

 

Sabine Aussenac.

 

 

Les grandes vacances

Les regards obliques des gens qui savent que je suis dans l’enseignement…Les petites réflexions, « Alors ça y est? », ou « C’est parti pour deux mois! », les soupirs appuyés de la boulangère, celle qui de toutes façons fait toujours la tête, et les réflexions moqueuses:

 » Alors, tu prépares tes cours? »

Non, je ne prépare pas mes cours. Manquerait plus que ça, que je pense au boulot, alors que je suis en vacances…Je savoure chaque instant de ce temps infini qui s’étire comme une ligne d’horizon, me couchant à des heures indues, émerveillée de cet immobilisme, tout en me consacrant, bien sûr, à ma deuxième vie, celle des mots…

Ce petit texte, écrit il y a quelques années, pour partager ce temps avec vous…

Les grandes vacances

marco 

C’est d’abord cette perspective d’infini. Ce goût de la liberté. Cette antichambre du paradis.

Souvenez-vous. Nous vidions les encriers pleins d’encre violette, recevions nos prix, promettions de nous écrire une carte.

Et puis nous rentrions, nos semelles de vents pleines de rêves, en sandalettes et robes d’été, pour affronter ces deux mois de liberté.

Les grandes vacances. Cette particularité française, aussi indispensable à la vie de la nation que la baguette ou le droit de grève. Les grandes vacances, celles qui d’un coup d’un seul amènent les Ch’tis jusqu’à Narbonne et font monter la Corrèze à Paris. Ces deux mois-là nous permettaient de vivre notre enfance. Jamais, jamais je n’oublierai la douceur de ces étés interminables. Chez moi, fille d’enseignant, ils avaient mille couleurs.

Le petit jardinet d’Albi et ses pommiers abritait la balançoire, le sureau et nos jeux innocents. L’impitoyable soleil estival jaunissait la pelouse et faisait mûrir les pommes, tandis que papa nous amenait à la piscine municipale.

Mais surtout, nous allions aux « Rochers ». Notre maison de campagne, celle que mes parents avaient achetée pour une bouchée de pain dans les années soixante, et où passaient les cousins et amis, au gré de longues soirées emplies de grillons et de fêtes. Il me faudrait mille ans pour raconter les orties et les mûres, les bâtons frappant l’herbe sèche des sentiers et le clapotis du ruisseau.

Parfois, nous descendions au village, et les adultes alors s’installaient à l’ombre des platanes au café de la place. Nous prenions des pastis et des Orangina, et au retour nous achetions ce bon pain de campagne au parfum d’autrefois. Un soir, sous les tilleuls, j’ai écouté Daniel Guichard qui parlait d’une Anna.

Les grandes vacances, nous les passions dehors, à cueillir des étoiles et à planter des rêves.

Parfois, nous partions à la mer. Il fallait la voir, la petite route qui quittait les plaines pour affronter les ravines, et puis soudain, au détour d’un causse, les cigales nous attendaient et nous guidaient vers la grande bleue. A Saint-Chinian, mon père achetait des bouteilles, et nous enfilions les maillots au crochet fabriqués par mamie.

C’est au café de la plage que j’ai entendu Julien Clerc chanter la Californie.

L’été avançait, nous brunissions, mes frères avaient les jambes griffés de ronces et moi les yeux rougis, à force de lire les Alice et les Club des cinq. Ma marraine de Hollande arrivait en train, et son époux, Camillo, faisait la vaisselle après les immenses tablées des cousinades. Il nous construisait des moulins sur les pierres du ruisseau, et je voyais en lui que l’homme parfois peut respecter la femme.

Nous comptions les semaines. La ligne de partage du temps, étrangement, n’était pas la fin juillet, non, plutôt la mi-août. Car mon père annonçait toujours, sentencieusement, que « l’été est fini au quinze août », et c’est vrai que souvent le temps s’alourdissait vers cette période, comme si le ciel, imperceptiblement, prenait des tons d’automne.

Mais nous n’en avions cure, car souvent, nous avions déserté l’Hexagone pour franchir la ligne bleue des Vosges. Ma mère rentrait au pays et nous amenait outre-Rhin, et nous partions, au gré des routes de France, couchés dans la 404 de papa, buvant un chocolat à Limoges et reconnaissant ensuite, à la nuit, les phares blancs des automobilistes allemands. Parfois, nous prenions le train, le Capitole, qui, aussi interminable que l’été, serpentait entre les campagnes françaises. Je me souviens des Aubrais, et puis de ces premiers trajets en métro entre Austerlitz et Gare du Nord. Au retour, la France, étrangement, nous emblait sale et étriquée.

C’est que nos étés rhénans aussi avaient un goût d’immense. Le jardin de mes grands-parents allemand, empli de groseilles, rivalisait d’attrait avec les longues promenades au bord du Rhin. Souvent, j’entendais Camillo chanter Sag warum….

À notre retour, les pommes étaient tombées et les mûres envahissaient le sentier. Il fallait faire tomber le sable des valises, ranger les tongues et remettre des socquettes. Le cartable attendait, et nos maîtresses aussi.

Mes étés adolescents s’étirèrent, eux aussi, entre ennui et espérances. Toujours, je me sentais en marge. Je me souviens de cette soirée de quatorze juillet où j’entendais, au loin, quelque fête. Trop pleutre  pour désobéir au couvre-feu familial, je m’y rêvais un jour. Sans oser franchir la porte. Un peu comme dans ce superbe film avec Odile Versois, Dernières Vacances…Là aussi, des adolescents vivent dans le nomansland de cette vie suspendue, et leur été s’étire, entre interdits et fanfaronnades.

Mais les grandes vacances, c’est aussi cela : oser s’ennuyer, savoir attendre, aimer espérer.

Je suis devenue prof. Oh, pas par vocation, non, loin de là. Mais souvent je me dis que ces grandes vacances sont réellement, avec, bien entendu, nos satisfactions pédagogiques, ce qu’il y a de mieux dans le métier.

Car même si je ne suis plus « partie » en vacances depuis bien longtemps-mais c’est une autre histoire-, je retrouve ainsi, chaque année, cet interminable temps suspendu qui fait de moi un être libre.

Ces grandes vacances demeurent en effet l’espace des possibles. On s’y sent démiurge, créateur de mondes, inventeur. Bien sûr, souvent, on se contentera d’aller voir des amis ou de camper en Ardèche. Mais pour nous, les profs, qui avons souvent une autre vie parallèle de chercheurs ou d’écrivains du dimanche, ces deux mois sont une respiration. Enfin, notre schizophrénie trouve un peu de place pour libérer le poète ou le musicien qui s’étiole au fil de l’année scolaire.

Et puis autrefois, dans ces temps d’avant-crise, les enseignants, c’est vrai, en profitaient, de ces longs congés… À eux les fjords de Norvège ou les langoustes de Cuba, quand le Français lambda allait simplement passer une semaine à Saint-Malo.

Aujourd’hui, le prof ne part presque plus. Il tente de survivre, tout simplement, comme tout le monde, il a droit aux chèques vacances, il tente une inscription dans un camping mutualiste, ou encore il accompagne des enfants en camps ou en colos. Mais il sait aussi que, la plupart du temps, ces grandes vacances lui appartiennent, comme lorsqu’il était enfant.

Lui aussi, le dernier jour de classe, il jette au feu ses livres et ses cahiers-pas son ordi portable, faut pas pousser mémé dans les orties, non plus ! Lui aussi, il rêve, assis au bord de la rivière, ou marchant le long des grèves, à ce qu’il n’a pas encore accompli…Le demandera-t-il, ce poste à l’étranger, qui lui permettrait enfin de voyager un peu ? Le tentera-t-il, ce concours de chef d’établissement, qui lui permettrait de mettre un peu d’argent de côté ? Souvent, il prépare l’agreg, et les livres du programme sont de la partie, entre anisette et marché de Provence.

L’été est fini au quinze août, et c’est à cette période-là que commencent ses cauchemars de rentrée. Il rêve aux élèves, il rêve qu’il a perdu ses clefs, son code de photocopie, ses sujets de bac.

Comme les enfants, il va flâner dans les librairies et se choisir un nouvel agenda.

Dans lequel il se dépêche de marquer au surligneur…les dates des vacances !

Et puis la veille de la rentrée, fébrile, il prépare son cartable, et songe avec nostalgie à ces deux mois interminables qui, pourtant, ont filé comme l’éclair.

Madame la Ministre, nous avons tant de choses à vous demander. En vrac, des augmentations, de vrais bureaux, des postes fixes, des classes moins chargées, des remplaçants compétents, des livres, des ordinateurs, de l’argent pour des voyages, des locaux corrects et sécurisés, des assistants d’éducations, des AVSI, des assistants de langues, des labos de langues, des CDI bien achalandés…Alors on va faire un deal : commencez par accéder à toutes nos requêtes, et ensuite, nous reparlerons éventuellement de cette histoire de grandes vacances.

Mais moi je dis : touche pas à mon été ! Sinon, je gage que nombre de collègues en profiteront pour faire l’école buissonnière et prendre la poudre d’escampette vers des métiers qui seraient plus valorisant…Sinon, je gage que les attraits de la profession, déjà si vilipendée, perdraient encore de leur valeur.

Nos grandes vacances, c’est un peu la Grande Illusion mâtinée de Grande Vadrouille, c’est un peu nos Grandes espérances et nos Grandes Orgues : nos grandes vacances font la grandeur de notre métier.

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L’été est fini au quinze août
Bribes de sagesse estivale
Sable suitant de valises fânées
Biscuits écrasés dans sac tout usé
L’été est fini au quinze août
Les feuilles bariolées tombent des marroniers
Les hirondelles ont déjà le feu aux plumes
Et les champignons se bousculent au portillon des sous-bois
Piétinnés par randonneurs de panurge
La mer soudain respire à pleins poumons
Les plages souillées vont se refaire une santé
Châteaux de sable défenestrés et parasols rouillés
Cimetières de cris d’enfants de glaces fondues et de chairs exposées
L’été est fini au quinze août
On remballe
On plie
Plus rien à voir messieurs dames
Et surtout épargnez nous le vague à l’âme
C’est pas grave s’il n’a pas fait beau
Têve de flots bleus
Et de tentes ensardinnées
La pétanque sonne creux
Le pastis est noyé
Les mouettes toutes folles se pavanent en reines
Les feux d’artifice ont les pétards mouillés
L’été est fini au quinze août
Mais voilà les retardataires
Les traîne les pieds les réfractaires
Ceux qui vont goûter aux restes
Aux plages immenses et silencieuses
Aux sentes douces et lumineuses
Premières pluies odeurs de pommes
Vins renouveau
Poires éclatées
Prairies humides parfums d’automne
Vagues nouvelles coeurs désablés
Il reste toujours une petite place
Pour ceux qui n’aiment pas palaces
Et qui soudain prennent la route
L’anti chemin des écoliers
A eux les silences et les aubes
Lorsque la montagne s’est refait une beauté
Quand l’océan en majesté s’offre en écrin d’éclat saphir
Et qu’au loin crient les oies sauvages
Si tu m’entends sur ce passage
N’oublie pas de me laisser message
Je ne suis pas encore partie
Mon sac est prêt ma peau laiteuse
Aimerait près de toi se mordorer
Aux tendres lueurs d’un couchant apaisé.

La poésie, c’est la chanson sous la guitare…Rencontre avec Zachary Richard

La poésie, c’est la chanson sous la guitare

 

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http://www.zacharyrichard.com/francais/home.php

Vous le connaissez tous. Certes, les plus jeunes d’entre nous, les enfants de l’Ancien Monde, de la vieille France, n’ont peut-être pas entendu souvent cette chanson ; mais moi, je me souviens de mon coup de cœur absolu pour cette voix aux tessitures multiples, pour cet accent rocailleux, et pour la poésie fabuleusement humaniste de ce standard qui nous a longtemps bercés…

Alors vous pensez bien que quand le service de communication de Pause Guitare m’a tout simplement envoyé le numéro de téléphone de MONSIEUR Zachary Richard à Montréal, pour un « phoner », comme disent nos anglophones québécois, mon sang n’a fait qu’un tour.

Quelle simplicité ce fut que de mener cette belle « jasette » à bâtons rompus, comme si nous nous nous étions toujours connus…Il m’en a dites, des vérités, des simplicités, des évidences, et plus encore lors de notre entrevue avant son concert albigeois, m’invitant même gentiment à partager le souper de sa joyeuse drille de musiciens déjantés. Certes, quelques cheveux d’argent volent autour des paroles enchantées, mais cette belle âme a grandi au fil de ses apprentissages, et le personnage, loin de se contenter des certitudes d’un artiste, s’est enrichi de nombreux nouveaux défis.

Et puis il y a eu le doux regard de la pétillante Claude, son infatigable manageuse et compagne, et cette certitude : rencontrer Zachary Richard ne laisse personne indifférent.

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C’est cette langue imagée et forte qui frappe de prime abord, la même que celle des textes de ses chansons et poèmes. Les images percutantes font écho à ces « r » qui roulent comme le roulis des océans, et j’entends dans les mots tous les siècles de notre histoire commune. Zachary me parle avec ferveur de notre Sud-Ouest, et explique que si, en France, tout est différent, les tournesols et le soleil lui tiennent particulièrement à cœur ; il évoquera l’amitié qui le lie à notre Francis, quand d’Astafort à la Nouvelle-Orléans meurtrie, un pont de solidarités musicales aidera à panser les plaies du bayou.

C’est dans ce beau pays du Sud des États-Unis qu’il vivra son premier souvenir musical ;  parfois il allait, lui, l’enfant unique, avec son jeune voisin issu d’une famille de dix-huit enfants, écouter la musique chez les « créoles » ; ses yeux brillent à l’évocation de ces deux jeunes « chatons » émerveillés par l’allégresse de ces sons authentiques et joyeux. Cette musique source vive, cette musique capable de chanter le coton, le bayou et les inégalités, cette musique qui des souffrances crée de la joie, elle deviendra sa raison d’exister.

Il va m’en parler, de cette Louisiane –appuyer sur le « i » !-, et bien sûr de son Acadie, que je découvrirai avec délices tout au long de Pause Guitare

http://sabineaussenac.blog.lemonde.fr/2015/07/11/tous-les-acadiens-toutes-les-acadiennes/

Il évoquera l’origine du mot « cadien », prononcé « cajun » en Louisiane, me parlera des deux pistes étymologiques, entre cette « Arcadie » grecque et l’autre origine linguistique, qui viendrait de la langue des indiens Micmacs et signifie « terre fertile »…

https://fr.wikipedia.org/wiki/Micmacs

Car pour Zachary Richard, l’Acadie représente à la fois un élément fondateur des Amériques et un symbole de la francophonie, une sorte de passerelle entre l’ancien et le nouveau monde ; en parlant des nombreux vestiges historiques qu’on est en train de mettre à jour, le chanteur poétise l’espace incroyable de ce territoire qui n’est ni pays ni peuple, métissé dans ses frontières et pérenne dans cet appétit de survivance et de reconnaissance. Notre ami est aussi un lecteur, et il a dévoré les ouvrages de l’historien Gilles Havard :

 http://www.amazon.fr/Histoire-lAm%C3%A9rique-fran%C3%A7aise-Gilles-Havard/dp/2082100456

Car en cette immense terre acadienne, trop longtemps boudée par les chercheurs, qui s’étire du Saint-Laurent à l’Acadie tropicale et jusqu’en outre-Atlantique, avec les exilés de Belle-Ile ou de Saint-Malo, bat le cœur de la francophonie si chère à Zachary, cette francophonie qu’il avait si bien chantée dans Réveille

Mon grand-grand-grand père

Est venu de la Bretagne,

Le sang de ma famille

Est mouillé l’Acadie.

Et là les maudits viennent

Nous chasser comme des bêtes,

Détruire les familles,

Nous jeter tous au vent.

Lui qui avait grandi au milieu des influences souvent contraires de deux cultures, entre le rêve américain et les airs joués par les radios et la télévision et les racines européennes familiales, puisque ses grands-parents étaient de la dernière génération unilingue francophone de la Louisiane, lui qui a compris très tôt l’humiliation subie par sa culture minoritaire, va un jour se faire le chantre de cette notion de résistance. Sa Louisiane sera aussi son combat, afin que la langue des ancêtres ne se perde pas dans l’uniformité de l’anglicisation forcée, afin que le « cajun » devienne l’un des symboles de la francophonie.

Ma Louisiane

Oublie voir pas qu’on est Cadien,

Mes chers garçons et mes chères petites filles.

On était en Louisiane avant les Américains,

On sera ici quand ils seront partis.

Ton papa et ta mama étaient chassés de l’Acadie,

Pour le grand crime d’être Cadien.

Mais ils ont trouvé un beau pays,

Merci, Bon Dieu, pour la Louisiane.

Jamais Zachary ne perd le fil de cette résistance qui va de pair avec le fait de vivre en milieu minoritaire, quand on est bousculé par la notion que l’Autre vous inculque : vous seriez de culture inférieure…Car même au Québec, cette tendance à l’infériorisation n’est jamais bien loin, alors même que les chiffres sont impressionnants : imaginez donc que ce sont bien 33 millions de francophones, la moitié de la population française, qui vivent sur le continent nord-américain, et Zachary insiste sur cette évidence identitaire qui fait de la francophonie à travers le monde une polyphonie plurielle et unique que Léopold Sedar Senghor résumait ainsi : « L’humanisme se tisse autour de la terre. »

Longtemps, Zachary Richard en a presque voulu aux Français de bouder quelque peu la francophonie, de ne pas comprendre tous les enjeux de cette belle présence à préserver.  Il s’imaginait en sauveur de la langue française, et il est vrai que son interprétation de Réveille au premier Congrès mondial acadien à Shédiac, en 1994, avait marqué les esprits ! Mais en même temps, il affirme qu’aucune chanson ne doit se faire propagande…

Pourtant, il est le veilleur, le prophète, le diseur :

 

Et sans vouloir interférer dans les politiques des hommes, la passion dont il fait preuve dans ses récits est malgré tout aussi contagieuse que les airs entraînants de ses chansons : elle sait se faire entendre ; car Zachary n’a pas sa langue dans sa poche, et, s’il m’explique que la Louisiane a su panser les plaies laissées par Katrina, il demeure aussi persuadé que nous sommes à l’orée d’un désastre écologique majeur. Les 800 millions de litres de pétrole déversés dans le golfe du Mexique laisseront des séquelles pour plusieurs générations, puisque la marée noire n’a pas seulement souillé les faunes et flores locales, mais a exporté au fin fond des Amériques ses effluves de mort, via les migrateurs et les courants…Sa chanson Le Fou nous appelle à agir, « tous ensemble, ensemble tous »…

C’était le 20 avril,

Dans le tranché de Macondo.

J’ai entendu crier,

Et j’ai vu l’explosion.

Le tour s’est effondré,

À la perte de beaucoup de vie.

Et depuis la marée noire

N’arrête pas de s’étirer.

http://ici.radio-canada.ca/nouvelles/environnement/2015/04/17/001-explosion-deepwater-horizon-zachary-richard-louisiane-consequences-deversement.shtml

Zachary me la raconte, sa Louisiane meurtrie, et, moi qui depuis mon enfance me rêve à Tara, ayant même appelé ma cadette Scarlett, je le vois et je l’entends, le bayou martyrisé…

http://www.zacharyrichard.com/lyrics/crissurlebayou.html

Comme si c’est trop tard,

Comme si la bataille était perdue,

Tout le monde proche de

S’retourner de bord et

Courir se cacher dans le grand bois.

Comme si aucune graine

Poussait dans cette terre

Sèche et poussiéreuse

Et que la Saint-Médard s’annonçait

Sans pitié.

Comme si rien

Même bien amarré

Pouvait résister

De se faire garocher

D’un bord à l’autre

Dans ce vent grand comme

Le Plus Gros Ouragan.

Car Zachary me parle de cette double contrainte effrayante et insoluble à laquelle sont confrontés les habitants de la Louisiane, enchaînés qu’ils sont financièrement à l’industrie pétrolière qui les nourrit tout en les dévastant, beaucoup s’estimant pris « entre l’arbre et l’écorce », nombreux étant aussi ceux qui ont « pactisé avec l’ennemi » en acceptant de belles sommes pour devenir nettoyeurs de goudron en abandonnant la pêche ; il paraîtrait même que certains rêveraient d’une nouvelle marée noire…Et pourtant la chaîne alimentaire suffoque sous les séquelles, tandis que l’érosion côtière gagne du terrain. D’une part, l’économie de la Louisiane demeure attachée au prix du baril du pétrole, de l’autre, le littoral se rétracte à un rythme effrayant, les digues n’offrant plus de protection devant les ouragans qui menacent, l’écosystème étant devenu aussi fou que le climat…Et dans le Nouveau-Brunswick, l’autre partie de l’Acadie, nombreux sont aussi les clairvoyants qui tirent la sonnette d’alarme…

http://www.ledevoir.com/environnement/actualites-sur-l-environnement/444425/port-petrolier-a-belledune-offensive-juridique-des-micmacs

Zachary le martèle, en écho aux Hubert Reeves, Pierre Rabbi et autres défenseurs de notre terre : la question n’est pas de savoir si une catastrophe majeure se produira, mais quand elle arrivera…En l’entendant, je repense à la « force des mots-tocsin » de Maïakovski, le poète russe…Et toujours et encore c’est l’émotion qui se dégage de ses paroles et de nos échanges, cette émotion qui transparaît dans chacun de ses mots, à l’image de sa sensibilité artistique, toujours à fleur de peau, et de sa carapace d’homme, fragile comme de la soie et solide comme son destin de conteur et de chantre ; il parle de son vécu, et peu à peu se tisse autour de la confidence ce lien ténu qui va au-delà des tempos du concert, ce lien de la parole.

Car en peu France le savent, pourtant Zachary Richard, qui a plus d’une corde à son arc puisqu’il a aussi écrit des albums pour enfants et réalisé de remarquables documentaires autour des migrateurs et de l’histoire acadienne, est aussi un poète reconnu, qui a publié cette année Outre le Mont, son quatrième opus de poésie.

http://www.zacharyrichard.com/francais/poesie.php

Il me citera Arthur H qui, lui aussi, mêle dans ses œuvres musicalité et jeux des mots vivants,  et me l’affirme :

« La poésie, c’est la chanson sous la guitare… »

Certes, la poésie a mauvaise réputation, réputée élitiste, ardue, dépassée…Mais les nouvelles technologies permettent d’extraordinaires partages dans l’oralité, une oralité chère au chanteur qui nous offre des lectures percutantes de ces textes, permettant ainsi à sa poésie d’être entendue, et pas simplement lue en son for intérieur.  Il faut l’entendre déchirer le silence, cette voix de Bretonneux des siècles passés, quand elle nous parle en vers, en haïkus ou en liberté, musicale et émouvante…Dans les poésies de Zachary passent des moiteurs et des vertiges, des rêves et des hanches à caresser, on y sent battre le cœur des hommes et celui d’une terre…

http://www.zacharyrichard.com/lyrics/bebecreole.html

http://www.zacharyrichard.com/lyrics/Ce_vieux_reve_use.html

Car musique et poésie sont une seule et même chose, et la poésie lui semble un port d’attache, dit-il en citant Yeats et la force de son écriture…Son premier maître aura été Gary Snyder, l’autre grand chantre de la beat generation avec Allen Ginsberg, qui enseignera   son premier mantra à Zachary : après une enfance catholique, il pratique le bouddhisme depuis plusieurs décennies.

https://fr.wikipedia.org/wiki/Gary_Snyder

Mais, si vous n’êtes pas capable de montrer
ces vallées et ces montagnes
pour ce qu’elles sont,

qui pourra,
vous amener à percevoir que vous êtes ces vallées et ces montagnes ?

Gary Snyder, Montagnes et Rivières sans fin

Cependant, il a beau méditer durant des heures, c’est bien à travers la musique que lui vient l’éveil, l’illumination, et j’en aurai la confirmation en le voyant, lui, le taiseux qui, lors du souper, intériorisait ses émotions avant le concert, soudain se transformer en comète ! Il me l’avait dit, qu’une seule scène lui apportait davantage que des heures de zazen, et le swing absolu qu’il a offert au public albigeois ne l’a pas contredit…La tête, affirme-t-il, est là pour le rêve, le cœur pour sentir, et les pieds pour danser, et la musique aussi devient une forme de spiritualité, quand l’art se fait relation aux autres, altruisme, tout en étant aussi garde-fou, soulagement devant les brisures du monde.

Ce soir-là, à Albi, dans le magnifique théâtre de la Scène Nationale, nous avons d’ailleurs frôlé le drame : Zachary avait perdu son accordéon, son célèbre accordéon, indispensable à son spectacle, perdu entre Montréal, le Maroc et la Ville Rose, et le chanteur était prêt à aller en découdre avec les autorités aéroportuaires pour retrouver son bébé…L’accordéon diatonique, lui-même pont entre les cultures, introduit par un juif allemand dans cette musique de « violoneux » des bayous, sans doute à l’époque où la première ligne de chemin de fer rallia Lafayette, a fait ainsi danser les chapelets de villages qui se construisirent au rythme de la modernité, quand l’Acadie peu à peu découvrait le monde…

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C’est bien cette Acadie-là que Zachary va nous conter dans son prochain spectacle, un projet polychrome très abouti, mêlant de grandes reproductions en visuel photographique ou pictural sur la scène et tableaux vivants en chansons : les valeurs du peuple cajun résonneront ainsi, au gré de l’Histoire qui racontera les Grands et les humbles, les héros et les victoires.

« …j’entends les chuchotements

de mes ancêtres, venus de loin. »

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Il y a les Samuel de Champlain et les Jean Saint-Malo, les colonisateurs et les esclaves, et tout ce passé encore d’une actualité brulante dans cette Amérique où l’on tire des jeunes noirs comme des lapins, où l’on assassine  des fidèles de couleur dans les églises…

Et quand résonne le chorus répété du mot « liberté », ce n’est pas, pour Zachary Richard, un vain mot : c’est un appel à une culture de la tolérance, car « ce n’est pas en fermant les portes, en ayant peur et en nourrissant les ténèbres que nous allons avancer. » Devant les intolérances effrayantes du monde, il nous faut puiser dans nos humanités les forces de résistance et de résilience. Nous n’avons d’autre choix que celui d’avancer vers la lumière.

http://www.zacharyrichard.com/lyrics/L_univers.html

 

L’univers

Quand je vois les étoiles dans la nuit

Scintillaient avec autant de beauté
Je me demande, d’où vient l’univers.

L’univers, c’est les planètes et la terre
La noirceur et la lumière.
L’univers, c’est moi et toi et tout ce qui existe autour.
Il faut remplir l’univers avec ton amour.

Et l’amour fait partie de l’univers
Bien qu’il n’ait pas de poids ni de matière.
L’amour est un aussi grand mystère.

L’univers, c’est les planètes et la terre
La noirceur et la lumière.
L’univers, c’est moi et toi et tout ce qui existe autour.
Il faut remplir l’univers avec ton amour.

Et pourtant ce n’est pas très clair.
Mais je me sens beaucoup moins solitaire
Sachant que tu es dans l’univers.

L’univers, c’est les planètes et la terre
La noirceur et la lumière.
L’univers, c’est moi et toi et tout ce qui existe autour.
Il faut remplir l’univers avec ton amour.

***

Je sais, ce texte est un peu long pour un « article de blog ». Si vous avez eu le courage de lire jusqu’ici, sachez encore que la rencontre avec l’univers de Zachary a été pour moi importante, d’une insondable profondeur. Ses mots en échos aux miens, nos poésies croisées en  ribambelles, et quelque part des ailes d’hirondelles, voletant au gré des cieux acadiens et toulousains…

Neuf hirondelles voltigeant

dans le crépuscule.

Il y en aura une qui

Nichera seule.

 

Après ces jours de froid,

leurs gazouillis

comme baume

 

Sur mon esprit.

http://www.zacharyrichard.com/lyrics/Neuf_hirondelles.html

***

Si j’avais les ailes des hirondelles,

Je traverserais les montagnes et la mer.

Pour me poser tout près de toi me belle.

D’où je ne volerais jamais.

 

La vie est éphémère…

http://www.zacharyrichard.com/lyrics/les_ailes_des_hirondelles_fr.html

***

Texte dédié au grand petit garçon Émile, petit-fils de Zachary et Claude, et partenaire musical !

 

 

Voir Dylan

Voir Dylan

Photo Le Parisien
Photo Le Parisien

Longtemps, j’ai eu seize ans. J’entendais cette voix chanter dans le vent, qui parlait de tempêtes, de tambourins et de révoltes. Même si j’étais née trop tard pour avoir vécu mai 68, il me semblait avoir grandi « on the road », bercée par les vagues californiennes et par cette beat generation qui fit de moi une femme libre.

Bob Dylan est resté près de moi, toujours. À vingt ans, je le croyais, vraiment, qu’un jour « nous serions libres »…Il chantait « I shall be released », et moi je l’espérais ; nous affrontions la police au gré des briques roses, nous marchions vers Garonne, étudiants insouciants, sans savoir encore que bien des rêves seraient brisés…

À trente ans, j’errais déjà « dans le souffle du vent »…J’allais divorcer, malgré nos deux princesses, car je levais les yeux sans jamais apercevoir la lumière, et je mourais chaque jour sous des canons et des larmes…J’écoutais « Blowing in the wind » et savais que je devais garder courage.

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À quarante ans, j’ai frappé à la « porte du ciel », me remariant avec un homme que je pensais de Dieu. Anges noirs et mensonges m’entourèrent, pourtant, mais « j’y croyais encore ». Certes, mon « Knock’in on heaven’s door » était un échec, mais notre fils, ma lumière, sauvait tout le reste…

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Aujourd’hui, j’ai un peu plus de cinquante ans, et me sens toujours comme cette « fille du Nord », essayant enfin d’être « une vraie femme », malgré les ouragans…Je continue à écraser une larme en écoutant « Girl from the north country » et je demeure « just like a woman », pérenne dans mes destinées…

20 ans

Alors quand IL est apparu, au dernier soir de Pause Guitare, petit homme en costume coiffé de son chapeau blanc, que j’ai vu s’avancer depuis les loges non loin desquelles je me trouvais un peu par hasard, puisque j’attendais une interview d’une autre chanteuse tout en enrageant de manquer le début de SON concert, alors que justement Monsieur Dylan avait demandé que soit fait place nette, je peux vous l’assurer : j’ai eu la chair de poule.

Tout en moi s’est figé, de battre mon cœur s’est presque arrêté.

C’était comme si soudain ma vie entière soudain berçait la mesure du temps, comme si cet homme venait réveiller l’enfant aux espérances, la jeune fille aux rêves et la femme aux désirs ; il marchait, à pas lents, vers la lumière de la scène, et vers ce public albigeois qui, même si il était arrivé en masse, lui avait, en terme de statistiques, préféré les Fréro Delavega et Calogero…Je venais de parler avec deux personnes chargées de la sécurité, qui m’avaient dit « ne pas le connaître », et j’en étais restée bouche bée.

J’ai couru. J’ai couru pour être au plus près de la scène, et, oui, tout au long du concert, j’ai eu l’impression d’avoir regardé Dieu en face. Certes, « il » n’a pas vraiment, lui, partagé son spectacle avec le public. Oui, comme l’ont souligné les médias locaux et nationaux, Bob Dylan fait son show sans s’adresser vraiment au spectateur ; il demeure dans sa bulle mythique, entouré de quatre musiciens qui ne sont plus non plus de prime jeunesse, tantôt au piano, tantôt debout, avec son inénarrable harmonica. Certains festivaliers se détourneront même de l’écran géant, où l’on n’apercevait qu’à grand peine notre géant devenu presque photophobique.

Mais sur la pelouse fatiguée du festival, en ce dernier soir d’apothéose, les visages étincellent de bonheur. Je vois ces adolescents aux cheveux de bohême, aux visages angéliques non encore ternis par la vie, qui se tiennent par les mains et sourient ; je vois ces femmes aux cheveux blancs et aux rides émouvantes, qui crient de plaisir après chaque chanson ; je vois ces personnages aux chapeaux de cow boy, qui sans doute sont de chaque spectacle, fans de la première heure mais toujours émerveillés ; et je vois cette adolescente attardée qui frissonne au long des accords rocailleux et des airs mille fois entendus : je repense aux pavés et aux plages, aux combats non aboutis, aux libertés qui chantent et aux destins qui roulent comme ces pierres dont Bob est le symbole. Et je sais qu’elle aussi, cette jeune fille devenue une femme aux cheveux gris, est restée debout.

C’est ce que nous apprend cet homme demeuré fidèle à ses idéaux, qui continue à chanter dans une tournée sans fin, comme si ce tour de chant pouvait contrer les brisures du monde et réparer les humains déchirés ; il est déraisonnable de ne pas continuer à espérer.

Je rentrerai en passant sur le Pont Vieux, regardant couler le Tarn et me disant que ce n’est pas par hasard si Dylan est venu vers moi en mes terres tarnaises, là même où avait grandi cette provinciale qui découvrit la vie et le monde à travers ses albums.

Certains ont vu Joe Cocker à Woodstock ; d’autres Simon et Garfunkel à Central Park ; d’autres encore U2 au Stade de France.

Moi, j’ai vu Bob Dylan à Pause Guitare, à Albi, et j’en suis plus que fière.

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Texte dédié à Hugues Aufray, rencontré lui aussi à Pause Guitare, et qui a si bien traduit notre poète américain…

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Tous les Acadiens, toutes les Acadiennes

Tous les Acadiens, toutes les Acadiennes

 

https://noellarichard.wordpress.com/2012/10/11/original-painting-2/musique-acadienne-4-2/
https://noellarichard.wordpress.com/2012/10/11/original-painting-2/musique-acadienne-4-2/

 Y a dans le sud de la Louisiane

Et dans un coin du Canada

Des tas de gars, des tas de femmes

Qui chantent dans la même langue que toi

Mais quand ils font de la musique

C’est celle de Rufus Thibodeaux

Ils rêvent encore de l’Amérique

Qu’avait rêvée leur grand-papa

Qui pensait peu, qui pensait pas

 

Tous les Acadiens, toutes les Acadiennes

Vont chanter, vont danser sur le violon

Sont Américains, elles sont Américaines

La faute à qui donc ? La faute à Napoléon

 

Le coton c’est doux, c’est blanc, c’est chouette

Pour s’mettre de la crème sur les joues

Mais ceux qui en font la cueillette

Finissent la journée sur les genoux

Et puis s’en vont faire d’la musique

Comme celle de Rufus Thibodeaux

Pour oublier que l’Amérique

C’est plus celle de leur grand-papa.

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C’est bien la chanson de Michel Fugain que j’avais en tête, en découvrant le programme de Pause Guitare autour de la scène « Expérience Acadie »…Il faut dire que pour les nous, les Français de la vieille France, l’Acadie se résume hélas à quelques clichés glanés ici et là, entre quelques leçons de géographie de l’enfance, un ou deux accords de quelque violoneux et une vision bien peu claire de ce pays-territoire disséminé depuis la côte orientale du Canada jusqu’en pays cajun, dont nous ignorons que la diaspora est passée par le Maine, Los Angeles et même nos port de Bretagne…

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Je passais, moi, justement, au cœur d’Albi la Rouge, me préparant à aller écouter Status Quo et Moriarty à « Pratgrau », quand, juste avant le Pont Vieux, j’ai été happée par cette scène acadienne que je n’avais pas encore pu apprécier, tant la richesse de notre festival nous accapare en tous sens ! Imaginez quelques badauds qui soudain se font foule, les touristes se mêlant aux festivaliers et, malgré la température caniculaire, renonçant à une petite glace à l’ombre du Pontié pour se jeter au pied de l’estrade, aimantés par cette musique métissée et joyeuse et par le magnifique « bœuf » que nous ont « jammé » les musiciens des trois groupes réunis : Daniel Léger, La Virée et Prenez Garde.

Très vite, au fil des chansons, le public s’est laissé griser ; une communion totale s’est établie entre nos lointains cousins et leurs spectateurs albigeois, car nos musiciens réunis ont réellement « mis le feu » avec leur enthousiasme communicatif. Jamais je n’avais ressenti autant d’allégresse lors d’un « off », une joie pure, un bonheur à faire frissonner la brique de Sainte-Cécile et à faire déborder le Tarn !

Il faut dire qu’ils s’étaient bien trouvés, nos joyeux lurons acadiens…Il y avait là les cinq artistes de Prenez Garde réunis autour du violon en folie de Marie-Andrée Gaudet et de la gouaille festive du conteur Dominique Breau aux multiples talents, pour ne citer qu’eux…Mêlant répertoire traditionnel et humour, la connivence de leurs jeux respectifs devint une évidence…

http://www.prenezgarde.ca/

Et puis une partie de la troupe de La Virée a occupé l’espace aussi, faisant rêver les Tarnais avec leur fougue où la gigue se mêle au rock pour faire valser les frontières…

http://www.laviree.com/

N’oublions pas Daniel Léger, qui dans sa polyvalence artistique se partage entre le documentaire, l’écriture et la musique, ce raconteur d’histoire nous ayant communiqué son incroyable énergie du haut de sa guitare électrisant la foule.

http://www.danielleger.com/

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Plus tard, j’aurai le privilège d’échanger à bâtons rompus avec quelques membres des groupes, aussi chaleureux dans le dialogue qu’ils l’avaient été sur la scène. Et ils m’ont raconté ces lointains qui pour nous sont autant de terres neuves et inconnues, leur Nouveau Brunswick, « l’autre province du Canada », seule province officiellement bilingue, dont un tiers de la population est francophone. Leur lien avec la francophonie est extrêmement fort, car ils se sentent les dépositaires de cette histoire qui les lie à la France.

Je rentrerai ensuite dans mon hébergement albigeois et, dans la moiteur estivale, passerai plusieurs heures à rêver devant ces contrées aux noms exotiques de la baie de Fundy, de la baie des Chaleurs, des îles de la Madeleine, des rivières Ristigouche et Petitcodiac, et à redécouvrir l’histoire de cette Acadie qui a profondément marqué ses habitants formant une nation au territoire sans frontières réellement définies.

Car très vite, mes joyeux musiciens vont évoquer le « Grand Dérangement », cette déportation qui, de 1755 à 1763, a éradiqué une bonne partie du peuple acadien et l’a laissé exsangue et éparpillé des deux côtés de l’Atlantique. Qui, en notre vieille Europe toujours prompte à commémorer les (hélas) si nombreux génocides, se souvient de ces Acadiens chassés, scalpés, obligés de se cacher dans les forêts comme les « Nègres marrons » de Louisiane, leurs frères de douleur ?

https://fr.wikipedia.org/wiki/Grand_D%C3%A9rangement

Ce passé assombri par de multiples violences et humiliations explique sans doute, me disent les musiciens, l’attachement de nos Acadiens aux valeurs pacifistes, encore renforcées après le traumatisme de la mort de milliers de soldats pendant la dernière guerre ; leur musique est une musique festive, dont l’allégresse se veut revanche sur la vie et ancrage dans la jouissance de leurs terres quasi insulaires de ce Nouveau Brunswick et des bayous cajuns de la belle Louisiane.

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Et s’ils aiment jouer en France, c’est qu’un accueil particulièrement chaleureux leur est réservé, leur musique étant, chez nous, une denrée rare et précieuse, alors qu’en Acadie, elle « fait partie des meubles » ! Un peu plus tard, lors d’une autre nuit albigeoise, le conteur et musicien Dominique Breau me racontera encore comment cette musique lui tient à cœur, lui qui a eu mille vies et est passé d’un métier manuel au maniement extraordinaire des mots qu’il conte à travers le monde, tout en les chantant dans le groupe Prenez Garde. Il me dira que chaque écorchure d’un peuple ou d’un être peut devenir résilience, quand on sait partager la beauté et les arts.

http://www.dominiquebreau.com/

Car l’Acadie est aussi une terre des arts, dont je vous laisse parcourir les ivresses :

https://fr.wikipedia.org/wiki/Histoire_de_l%27art_en_Acadie