Cet été, faites une Pause Guitare !

Cet été, faites une Pause Guitare !

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 http://www.pauseguitare.net/web/614-programmation.php

Il y avait l’océan et les Francos ; la campagne et les Vieilles Charrues ; et puis les raves, et tous ces pianos en liberté, sans oublier la Cour d’Honneur et le Palais des Papes, et les scènes lyriques d’Aix ou de Gascogne…Et, toujours, l’ombre géante de Woodstock, le son des grillons qui couvre les guitares, tous ces corps presque nus qui s’offrirent à la musique…

En France, nos étés, depuis longtemps, se sont faits festivals. Et voilà quelques années qu’une jeune pousse dynamise la brique de l’Albigeois et fait presque vaciller l’immense basilique de Sainte-Cécile : oyez, bonnes gens, Pause Guitare est de retour !

Cet été 2015 vous réserve une programmation digne des plus grandes :

http://www.pauseguitare.net/web/614-programmation.php

car le monde entier se presse cette année sur les berges du Tarn, entre Asaf Avidan et sa voix inénarrable qui nous vient d’Israël, les Status Quo qui vont déchirer l’espace avec leur son intact des seventies, le barde cajun Zachary Richard qui nous arrivera de Montréal, tous nos amis de la vieille France, comme Monsieur Hugues Aufray ou les voix du folk de Malicorne, et, last but not least, le roi des années beatnick, notre Dieu à tous : Bob Dylan !

Il va s’en passer, oui, des choses, dans le magnifique théâtre abritant la Scène Nationale, à l’architecture d’avant-garde, sous la régie de Vincent Feéon, ou sur la grande scène de Pratgraussals, véritable Woodstock méridional,  sans oublier l’Athanor et ses belles découvertes…

http://www.pauseguitare.net/web/616-les-scenes.php

Car Pause Guitare est un événement rare, qui permet à la fois de plonger dans la scène internationale et dans l’Indé, tout en s’abritant sous l’égide tutélaire de Sainte-Cécile au cœur d’un des joyaux reconnus par l’UNESCO, puisque Albi la Rouge a été classée en 2010 au patrimoine mondial.

La « patte » de ce festival qui est devenu le premier événement du Tarn et le plus grand moment de chansons et musiques actuelles de Midi-Pyrénées, c’est cet investissement particulier dans différentes valeurs chères aux créateurs et à tous les bénévoles ; l’humain et l’associatif sont au cœur des préoccupations des organisateurs, qui travaillent en réseau avec de nombreux partenaires culturels locaux, et qui s’attachent entre autres à la francophonie, avec un lien privilégié avec l’Acadie, et à la mixité sociale.

Pause Guitare a ainsi accueilli des géants tels que Sting ou Joe Cocker, mais se fait aussi tremplin pour de nombreux groupes émergents de la scène française, et c’est tant mieux. Arpèges & Trémolos, association dirigée par Alain Navarro et présidée par Manuel Bernal, va encore cette année surprendre le spectateur ! Car on a le tout en un, avec paroles et musiques, cette année encore, puisque la part belle est faite aux chanteurs à textes comme Hugues Aufray ou Cali, mais aussi au rock et à tous styles de musiques, sans oublier les accords du off qui a déjà fait l’ouverture, de bars en bars…

http://www.pauseguitare.net/web/pg2015/674-le-off.php

Venez, les scènes vous attendent, fulgurantes et variées, aussi démesurées que l’histoire de notre Albigeois, aussi colorées que les pastels et les rouge sangs de la brique. Le Tarn vous tend les bras.

http://www.pauseguitare.net/web/639-billetterie-en-ligne.php

 

Tarnaise

 

Pour tous mes aïeuls hérétiques

Sidobre et chaos granitiques

Parce que Jaurès et Lapeyrouse

Alliance des pastels et des ors

Arc-en-ciel farouche de l’Autan

Montagne Noire ma promesse

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L’escarpolette, ou un ailleurs de l’été…

L’escarpolette

 

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Quand existaient encore des jardins…

Il y avait cette rose chavirant dans le soir

Vaisseau pourpre et lumière pavillon des espoirs

Embaumant crépuscule et glissant veloutée

Barcarolle fragile en esquif des étés

 

Au creux des mille allées s’ébattaient des enfants

Landaus bleus et cerceaux comme en siècle d’antan

Au cristal de ces rires un guignol surgissait

La calèche promenait et les pleurs s’apaisaient

 

Et puis sous la cascade les amours enfantines

Tous ces cœurs enlacés et les bouches mutines

Chaloupant sous les buis frissonnants d’interdits

Et les mains caressant ces nouveaux paradis

 

Il y avait ce lilas implorant ma tristesse

Tant de beauté ne peut qu’attirer allégresse

Et mon âme hésitante qui respire la vie

Aux corolles bleutées tel un souffle épanoui

 

Je parcours ma mémoire comme un jardin secret

Le soir tombe acéré sur ma vie couperet

Mes jardins en poèmes d’Anna de Noailles

Tous mes parcs ces moissons après mille semailles

 

Me transportent vestale en pays crinoline

Lorsque nous étions toutes des Léopoldine

Oh que vienne à nouveau cette grande espérance

Quand je rêvais d’amour en ces arborescences

 

Il y aura cette rose chavirant au grand soir

Et puis tes mains velours et tes yeux mon miroir

Nous irons comme on rêve sous de grands marronniers

Et ma bouche en tes lèvres deviendra un brasier.

 

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Les jardins. L’été, je vais dans les jardins. Je préfère les nommer ainsi plutôt que « parcs », en souvenir de ma mamie, qui m’emmenait « au jardin », même si elle en possédait un elle-même.

J’ai toujours aimé les jardins publics, ils font réellement partie de mon intime. Le premier dont je me souvienne avec précision est le parc Rochegude d’Albi. Sa cascade aux merveilles, lovée dans la roche, ses grandes allées rectilignes, cette statue de deux amoureux enlacés…Maman y promenait ses quatre enfants tout au long de l’année, et je nous revois gambader autour du landau de mes petits frères, ravis par les jets d’eau et par cette végétation assagie qui contrastait tellement avec la luxuriance entourant les murs de pierre de notre maison de famille, nichée dans une contrée sauvage du Sidobre…Chaque été, je reviens à Albi, guidant des amis étrangers au fil de cette brique rose qui m’est berceau de mémoire, écoutant les notes nocturnes du festival « Pause Guitare », et, surtout, plongeant dans les méandres tendres du parc assoupi sous la chaleur estivale. Peu me chaut un ailleurs maritime ou alpin : la douce proximité de ce paysage mi campagnard, mi citadin, me comble.

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Car un parc, c’est un peu un métissage. C’est cette « ville à la campagne » chère à Allais, paradoxale et immuable, quand de grands arbres venus tout droit de l’éternité des siècles font ombrage à de superbes parterres bigarrés, offrant au citadin émerveillé la proximité chlorophyllienne d’une nature à la fois bienveillante et pont vers les ailleurs, quand le marcheur rompt avec le fil des pierres, de l’asphalte et du vacarme pour faire silence, le temps d’une pause méridienne ou d’un après-midi de lecture.

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Mes enfants aussi ont grandi dans ces espaces paysagers, que d’aucuns nomment leurre, mais qui leur ont offert ces évasions qu’une maman solo sans permis de conduire ne pouvait leur donner…Que de souvenirs liés au Jardin Lecoq, où mes princesses passaient de longues heures d’allégresse, entre le lac, dont nous faisions le tour avec les tricycles avant de déguster une glace dans la véranda du café, et le square, dans le sable duquel se bousculaient toboggans et tourniquets…Les dimanches, nous partions en train à Vichy, et la ville d’eau nous enchantait par ses blancheurs et les allées majestueuses du Parc Napoléon, j’y rêvais crinolines et cerceaux d’antan, tout comme au Parc thermal de Luchon, la « Reine des Pyrénées », que nous arpentions chaque été entre cure et promenades…

En effet, les parcs me semblent autant de mémoires séculaires, de parchemins arborés, de strates florales aussi fascinantes que les cercles fabuleux des séquoias de Luchon, puisqu’on y devine tant de vies d’antan, tant de secrets passés…Lorsque je déambule dans les allées de « mon » Jardin des Plantes, dans la ville rose, rêvant sous les hampes fleuries de ces grands marronniers, m’abreuvant de splendeur dans la roseraie, m’éclaboussant des couleurs de l’arc-en-ciel de la fontaine, je revois tous ces enfants des siècles d’autrefois, poussant leurs jouets de bois, venant nourrir ces grands cygnes blancs sans savoir qu’un jour ils tomberaient à Verdun ou seraient gazés à Auschwitz…

En chaque arborescence, je lis la grandeur et la fugacité humaine, en chaque massif multicolore la fragilité et la force de nos destins passés et à venir. Et cette entité pérenne et multiple me renvoie aussi aux méandres de ma propre existence, comme si les noms exotiques de tous ces arbres m’étaient ancrage et envol ; le tulipier de Virginie me parle de cette Louisiane tant espérée et de Scarlett, mon héroïne préférée, dont j’ai donné le prénom à ma fille cadette…Le cèdre du Liban me rappelle mes amis poètes vivant de l’autre côté de Mare nostrum…Le magnolia ressemble à celui du jardin du Mail, à Castres, que j’arpentais avec ma grand-mère paternelle…

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Et que dire des statues, de toutes ces statues qui respirent l’éternité ? Les femmes au paon, les déesses, les gisants, tous ces esquifs de pierre, balisant nos promenades, veillant sur les vivants comme autant de gardiens emmurés dans ces parcs aux murmures…Les amants enlacés du parc thermal de Luchon rappellent étrangement les amoureux de Montauban ou d’Albi, comme si chaque jardin offrait un refuge à toutes les amours du monde…Car voilà bien une autre image pérenne que ces amoureux « qui se bécotent sur les bancs publics », gravant leurs prénoms sur le bois usé des charmilles et se tenant par la main ; antichambre des familles qu’ils constitueront un jour, le parc est comme une aube, lumineuse et forte.

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Parfois aussi résonne de la musique : fanfare estivale, accords de tango, quelques notes de jazz, elle s’échappe du kiosque en papillonnant vers les badauds, ritournelle estivale rassurante et légère. Chaque kiosque est unique, malgré sa rondeur immuable, parfois aérien et précieux comme à Mazamet la parpaillote, contrastant avec la lauze triste de la ville embourgeoisée, voire même de béton, comme l’extraordinaire kiosque de la Place Pinel, à Toulouse, qui garde jalousement le son entre ses piliers aux mosaïques bleutés…

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Mes étés se passent ainsi, entre moiteurs et habitudes, bercés par cet ailleurs si proche de mes jardins en villes. Je sais les lianes des forêts lointaines et les vagues turquoise des au-delà insulaires, je sais les maquis et les genêts, les fleuves et les bateaux, les capitales et les cathédrales, les frontières à passer et les passeports à montrer, mais ils ne me manquent plus. Je suis la promeneuse, je suis la nonchalante, capitaine d’un vaisseau immobile et moussaillonne des mémoires, je parcours les eaux fortes de ces végétations soignées comme une Alexandra David-Neel du pauvre, et chaque allée m’est grande découverte, chaque plante mille fois répertoriée me comble et me séduit.

Un jour, peut-être, je partirai. Mais je me doute déjà que c’est dans les jardins immenses que j’aimerai le plus Berlin, que les parcs Viennois me seront une allégresse, que je demeurerai des journées entières à Central Parc, aucun gratte-ciel n’étanchant plus mon émerveillement que les écureuils qui s’élanceront d’arbre en arbre devant les joggeurs new yorkais…

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Dans le kiosque à musique écrit Louisa Paulin…

 

 Entourée de vallons, de torrents et de rêves,

Je parcours la montagne en recherche de vents.

Parfois biche éperdue, mes amours toujours brèves,

Je ressemble à l’aiglonne, chevauchant mille temps.

 

Les sentiers aux sapins me murmurent des cris ;

Tout là-haut dans l’alpage, le silence sourit.

Un nuage frissonne, et au loin un orage

Parcourt sans m’effrayer mes romans aux cent pages.

 

Les eaux vives des thermes, telles fées bienfaisantes,

Sont la source apaisante de l’histoire sans tain :

Crinolines et cerceaux, dames blanches et passantes,

 

Parc thermal où curistes, depuis hier à demain,

Se promènent élégants, en allées chuchotantes.

Dans le kiosque à musique écrit Louisa Paulin…

https://fr.wikipedia.org/wiki/Jardin_des_plantes_de_Toulouse

Lorsque Sète scintille et regarde au Levant

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Lorsque Sète scintille et regarde au Levant

Lorsque Sète scintille et regarde au Levant,
La mer clame innocence et caresse soleil
De reflets azurés charmant l’astre vermeil,
Quand au loin s’éparpillent mille grands oiseaux blancs.

Les pêcheurs se reposent, la criée bat son plein,
Des enfants aux joues pâles font au sable une offrande :
Coquillages et palourdes danseront sarabande,
Et les vagues moutonnent comme un blé en levain.

Vers le Môle endormi un fantôme sourit,
C’est le bel Exodus qui découvre Arcadie.
En chemin de Saint-Clair on entend tourterelles.

Les genêts et les roses en fauvisme éclatant
Y conduisent nos pas vers un ciel d’hirondelles
Qui survolent d’onyx les tombeaux des plus grands.

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http://www.oasisdesartistes.org/modules/newbbex/viewtopic.php?topic_id=194676&forum=2

Colzas…

Crédits Anne-Lorraine Guillou-Brunner, https://horscadre.ovh/

Les champs de colza

 

Les champs de colza,

d’or jaune fruité,

un soleil presque, au gris

du printemps,

troupeau d’étoiles là,

en aube et rosée.

 

Les champs de colza,

Une promesse si furtive.

Comme clair de lune en plein

champs.

Feux-follets, rêve d’huile, parfums,

voilà l’été qui vient au vent.

 

Les champs de colza,

ma brillance, ma danse.

Je file comme en lisière de

monde. Assise dans le train, apprendre à

étinceler.

L’étincelle de vie brûle comme drapeaux.

Crédits Anne-Lorraine Guillou-Brunner, https://horscadre.ovh/

Die Rapsfelder

http://sabine-aussenac-dichtung.blogspot.fr/2015/04/die-rapsfelder.html

Die Rapsfelder

Gold gelb fruchtig,

eine Sonne wie

im Frühlingsgrau,

ganze Sterne da im

Morgentau.

Die Rapsfelder

ein Versprechen so flüchtig.

Fast ein Mondlicht in

den Feldern.

Irrlicht, Traum, Ölduft,

da kommt der Sommer mit seinem Wind.

Die Rapsfelder

mein Glanz, mein Tanz.

Ich sause wie am Rande

der Welt, sitze im Zug

und lerne strahlen;

der Funke Leben brennt wie Fahnen.

À l’école du Colonel Teyssier…

 

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Colette, elle s’appelait Colette. Lorsqu’un entrefilet dans le journal annonça son décès, et qu’on parla de de sa famille, de ses enfants, comme me le raconta ma mère, je refusais de le croire.
Car pour moi, Colette avait dix ans. C’était une petite fille vive, espiègle et enjouée, notre modèle à toutes, à l’école de filles Colonel Teyssier…

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C’est qu’il n’y avait pas de garçons, rue du Colonel Teyssier, non, juste une bande de petites chipies à longue frange, qui, en cette fin de sixties de province, plongeaient encore studieusement les porte-plumes dans les encriers au teint d’albâtre. J’adorais plus que tout la cérémonie de fin d’année, lorsque les meilleures d’entre nous étaient autorisées à baigner les dits récipients comme en un sacre : il fallait voir l’eau lustrale dépouiller les encriers des derniers vestiges de l’encre violette, et tous les petits ruisselets au parfum de Mont Gerbier de Jonc couler vers l’été, vers les « grandes vacances »…

Notre année était rythmée par les saisons. La rentrée sentait les vendanges et les pommes, déjà un peu suries ; nous étions là, toutes endimanchées en ce jour de grand peur, tenant la main de nos mères. Les pères, en ce temps là, restaient à l’usine, au fournil, au bureau. Nous écoutions nos mamans se raconter leur été, Saint-Trop’ ou La Bourboule, ou, simplement, la ferme des grands-parents…

Nos pieds bronzés portaient encore la marque des méduses, celles que nous ne quittions pas, voltigeant sur les pierres au-dessus des rivières. Nos peaux de bébés Cadum, embaumant l’Ambre Solaire, étaient cachées sous nos tabliers à carreaux ; heureusement, car la mode enfantine des années soixante était une pure horreur ! Mais nous n’en avions cure, pas fashionitas pour deux sous, ignorant, en ce temps béni où les seules « marques » étaient celles de la « réclame » alimentaire ou cosmétique, que nos petites-filles vendraient un jour leur âme pour un caleçon Freegun…

Et puis « elle » tapait dans ses mains, et nous nous envolions comme des oiseaux dociles, toutes gaiettes de retrouver nos tables à casiers et les grandes cartes où languissait la France.

Oh, « elle » ne savait pas ce qu’était un « référentiel bondissant », ni ne nous donnait des cours d’éducation sexuelle. C’est qu’en ces temps-là, voyez-vous, si quelques-uns de nos parents s’éclataient dans de rares  communautés libérées des diktats de la bourgeoisie, la plupart d’entre eux vivaient sagement dans une France à la Chabrol, étouffée encore par le poids des bien-pensances…La contrepartie positive pour nous, fillettes rêveuses, était qu’hormis de sombres Bruay-en-Artois, nos retours de classe étaient sûrs : les pédophiles n’attaquaient pas à tous les coins de rue, et les affiches de hardcore se terraient dans l’ombre des revues spécialisées…

Nos maîtresses, donc, s’appelaient encore des « demoiselles des écoles » ; parfois toutes jeunettes, elles-mêmes presque des enfants, cueillies par l’Ecole Normale, ce Couvent des Temps Modernes. Leurs idées étaient simples comme une règle de trois ; il fallait obéir, apprendre et respecter.

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Elle me semble loin, l’école du Colonel Teyssier, mais je connais encore le nom de toutes mes maîtresses, tant leur empreinte a marqué mon vécu d’écolière…
Le CP, je l’avais fait dans les Ardennes, petite sœur d’un Rimbaud évadé, dans la sombre Charleville. J’ai encore sur mon bureau la carte que Madame Michelet, ma maîtresse du cours préparatoire, m’avait ensuite envoyée dans le Tarn. Puis la douce Mademoiselle Fabre m’enseigna l’addition et le passé composé, avant que la terrible Madame Séguré, revêche comme une craie séchée, ne me fasse mourir sous les robinets et les trains. Madame Carayon, au CM1, était connue dans tout le département pour ses fessées mémorables : elle déculottait les récalcitrantes en les faisant monter sur une chaise au milieu de la cour… Qui subissait son ire une seule fois marchait droit jusqu’au bachot, marqué par l’humiliation et les quolibets…Enfin, Madame Fouillade nous guidait vers la sixième : « Ma petite Sabine, disait-elle, un jour, tu nous écriras des livres, je le sais… » Elle aimait tant mes « rédactions » que j’ai compris grâce à elle que j’avais le droit de détester les maths…

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Notre école ressemblait à s’y méprendre à celle du Grand Meaulnes. Le temps s’y était arrêté, comme emprisonné dans ces pupitres griffonnés, leçon de choses immuable, égrené simplement par la marche des saisons.

Venaient d’abord les marronniers et leurs fruits tout polis, qui nous servaient de billes ; leurs rousseurs annonçaient les premières neiges. Les guirlandes de Noël ensuite osaient s’afficher aux côtés du sapin, en une époque où la laïcité s’accommodait encore des traditions ; notre cantine, par contre, n’était pas hallal. Rares étaient les fillettes qui y déjeunaient, d’ailleurs…Nous rentrions sagement pour la pause méridienne, entre Danièle Gilbert et le martinet tapi sous la commode, si nous ne filions droit…
Puis le grand tilleul se mettait à embaumer toute la cour, tant et si bien que nous en ramassions même les fleurs, dont nos maîtresses se confectionnaient sans doute des infusions miellées, le soir, en corrigeant nos cahiers de compositions.

Enfin, quand les hirondelles revenaient tournoyer sur les classes, nous savions que l’ennui serait bientôt de retour, ce long ennui de nos deux mois d’été, quand, du 14 juillet aux douceurs de septembre, nous n’aurions plus le droit de copier au tableau…
La cour résonnait de nos modes enfantines ; je me souviens de rondes ânonnées à l’infini, le fermier dans son pré battait sa femme, et entre les deux, mon cœur balançait. Le facteur ne passera jamais, chantions-nous en riant, bien loin du « Jeu du foulard » et du « Petit pont massacreur »…Oh, certaines filles étaient pestes, et s’arrachaient les cheveux, mais personne, non, personne n’est mort étranglé avec son écharpe, ou piétiné par ses pairs…
Quant à nos journées, bien loin de la semaine des quatre jeudis, elles semblaient infiniment longues, tant nous apprenions de choses, entre la phrase de morale du matin et les tables, et puis le subjonctif, et Louis, dit le Hutin…

À l’école du Colonel Teyssier, j’ai appris comment poussent les pommes et pourquoi meurent les rois ; j’ai empli des cahiers de mes pleins et de mes déliés, tandis qu’Emile Verhaeren et Prévert débroussaillaient mon âme. Un jour, j’ai même récité Aragon, et depuis ce jour-là je me sais patriote, et j’emmerde tous ceux qui hurlent au FN lorsque je dis aimer « ma France où les vents se calmèrent ».

Je vous salue, ma France, tu n’es pas à le Pen, ni aux politiciens qui salissent nos vies, tu es à notre Histoire, et tu es l’avenir ; et surtout tu es européenne, aujourd’hui, et c’est bien…
Et puis tous ces enfants qui, dans ce monde nouveau où les règles ont changé, ne savent plus pourquoi on écoute un adulte, il faut leur raconter que la vie est jolie, il faut leur faire apprendre les tables et des poèmes, et puis les rassurer : oui, on peut être heureux, à l’école.
À l’école du Colonel Teyssier, j’ai été une petite fille heureuse.

 

Tu m’as demandé de parler de l’été

Tu m’as demandé de parler de l’été

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Tu m’as demandé de parler de l’été…

J’eusse aimé te parler de l’enfance, de ces cent cigales emportées par l’Autan, des cieux immenses de la mémoire.

Mais mon été a froid.

Il frissonne devant un monde où des maîtresses reçoivent des coups de poignard dans leur peau douce en guise de ronde de fin d’année.

Il titube en sachant que des enfants tendres sont enlevés et torturés par leurs frères ennemis, de part et d’autre d’un Mur qui depuis longtemps vacille.

Il s’effondre quand je lis que des hommes se cousent des bombes sous la chair pour faire exploser des avions plein de femmes enceintes et de cris d’enfants joyeux.

Il hurle en silence en voyant l’inertie des puissants devant les ventres affamés des foules de plus en plus indigentes, sans parler de la Terre que nous dépouillons de concert.

Tu m’as demandé de te parler de l’été.

Le mien sera de glace.

J’ai acheté une glacière au bazar à deux euros et voulais aller vendre des bouteilles le long de Garonne, comme le font tous ces gens à Paris. Mais j’ai lu que c’était interdit.

J’ai imprimé mes poèmes et voulais aller les déclamer sous des kiosques en tendant un chapeau et mes sourires. Mais j’ai lu que c’était interdit.

J’ai cherché mes livres d’histoires et voulais les conter aux enfants dans les squares pour récolter trois sous et des rires. Mais j’ai lu que c’était interdit.

J’ai demandé au docteur de prescrire une cure à mon enfant qui tousse et à moi qui ne peux plus marcher. Mais la sécu ne rembourse les trajets et ne donne une aide au logement qu’aux très pauvres et je ne le suis que peu, juste assez pour que mon découvert se creuse comme une rivière asséchée. Et je vois que la cure nous sera interdite, car avec deux loyers de retard on ne prend pas de location, ni en montagne, ni au camping, ni à la mer. Alors mon enfant toussera à la rentrée et je boiterai encore.

Tu m’as demandé de te parler de l’été.

Le mien sera de plomb, attaché à la ville dont je ne sortirai pas, et il faudra déployer tous les trésors de l’imaginaire pour en faire une fête. Oh, je sais déjà qu’en l’absence de fiston, qui, grâce à dieu et à son père qui, s’il ne paye pas de pension depuis quatre ans, le prend au moins en vacances, je mangerai froid, irai dans les bibliothèques, écrirai un peu, et ferai contre mauvaise fortune bon cœur.

Il faudra comme chaque année depuis dix ans jouer à découvrir ma vie : me lever et déjeuner sur la terrasse aux tourterelles en bénissant cette aube neuve, et ces platanes de la Place Pinel qui frémissent en murmurant.

Me doucher longuement avec quelque huile parfumée, comme si ce massage m’était offert par quelque main experte, avant d’aller nager dans la belle piscine municipale avant que les hordes de gamins ne s’y jettent, m’imaginant en thalasso à Bandol, seule dans l’eau pure et miroitante.

Puis marcher dans les allées de ces parcs en respirant comme en forêt, y rêver de cerceaux et de billes, avant de plonger dans l’obscurité des musées et d’en lire les cent toiles.

Le soir, j’irai à tous les concerts gratuits ; à moi les orgues et trompettes, et puis tant de musettes.

Tu m’as demandé de parler de l’été.

Le mien rêvera de rivages. Des golfes infinis de ces mers couleur monoï,  des couleurs ocre de la Toscane où mille cyprès s’élèvent, de sous-bois parfumés et de landes violettes. Mon été arpentera les falaises de craie, mon été se tiendra devant les chutes du Niagara, mon été entendra un gospel dans cette petite église du Bayou, mon été sera flamenco. Mon été aura une odeur de sardines, et puis de feu de bois, quand sur cette plage infinie d’où partent des navires on dansera jusqu’au matin.

Mon été sera celui des « Dernières vacances », et comme Odile Versois je me réfugierai en rêve dans un pigeonnier pour échanger des premiers baisers maladroits ; mon été sera celui d’Isabelle Huppert dans « Villa Amalia », je me délesterai de tout ce qui m’englue et partirai, en robe de cotonnade légère, déguster l’inconnu ; mon été sera « La Baule-les Pins », j’y vivrai de roses trémières et de vagues, toute embuée de soleil.

Quand mon fils rentrera je lui ferai ses salades à défaut de lui en raconter, et puis nous irons chez mes parents et à notre « campagne », pourquoi donc me plains-je quand il y a cette datcha cernée de vallons et d’herbages, et la piscine au milieu des bois ?

Parce que j’eusse aimé avancer, enfin, vers de nouveaux rivages, et offrir la Californie à mon enfant, à défaut de cette Montagne Noire, même si je l’aime tant…

Tu m’as demandé de te parler de l’été.

Alors je t’offrirai, pour t’embrasser, notre occitane Louisa Paulin :

La cançon del silenci.

 Vèni, ausirem, anuèit, la Cançon del silenci,

 la cançon que comença,

 quand s’escantís, la nuèit, lo cant del rossinhòl ;

 la cançon que s’ausís al doç cresc de l’erbeta,

 la cançon de l’aigueta

 que se pausa, un moment, al rebat d’un ramèl ;

 la cançon de la branca

 que fernís e que dança

 desliurada del pes amorós d’un ausèl ;

 la secreta conçon breçant l’ombra blavenca

 del lir còrfondut de promessa maienca,

 qu’espèra, per florir, un signe del azur.

 La chanson du silence.

 Viens, nous entendrons, ce soir, la Chanson du silence,

 la chanson qui commence,

 quand s’achève, la nuit, le chant du rossignol ;

 la chanson qu’on entend à la douce croissance de l’herbe,

 la chanson de l’eau vive

 qui se repose, un moment, au reflet d’un rameau ;

 la chanson de la branche

 qui frissonne et qui danse

 délivrée du poids amoureux d’un oiseau ;

 la secrète chanson berçant l’ombre bleuâtre

 du lis défaillant de promesse printanière,

 qui attend, pour fleurir, un signe de l’azur.

 

http://archives-lepost.huffingtonpost.fr/article/2011/07/05/2540854_je-n-aime-pas-hollandais.html

 (article repris dans un Monde d’août 2009 et dans ce blog:

http://alain.laurent-faucon.over-blog.com/article-34731185.html )

Je n’aime pas les Hollandais

Je n’aime pas les Hollandais, trop blonds, trop grands, trop beaux. Et surtout, trop nombreux. Chaque année, c’est pareil, leur grande armada débarque, dès juin, et nous offre le spectacle de leurs nonchalances touristiques.

Ils sont partout. Sur les places et dans les églises, ne se taisant même pas pendant la messe. Au café et au restaurant. Dans les musées. Même le Lidl n’est pas épargné.

Bien sûr, je me dis que j’ai de la chance. Moi, la cathédrale de « my little town », je la vois tous les jours, de même que mes ruelles médiévales et mes collines. Je n’ai pas besoin de faire 1500 kilomètres pour me dorer au soleil dès le printemps, je vis dans un lieu chargé d’histoire, et je peux manger du foie gras (Lidl) à volonté !

Mais ces grandes invasions me renvoient bien douloureusement à mon immobilisme, à ma morte saison, à mon non-départ, en terre gasconne, enchaînée telle vilaine à son seigneur à mes indigences et à ce tourisme de proximité obligatoire qui est mon pain quotidien.

Oh ! comme j’aurais aimé, cette année, mettre le cap au nord, voir les champs de tulipes, même défleuris, arracher l’autre oreille de Vincent et m’illuminer d’ors flamands …

Ou, plus encore, descendre vers d’autres suds, plus lointains encore, ne serait-ce que vers ma mare nostrum, respirer l’odeur d’un vieux port et des salines, manger une glace en regardant la lumière du phare et rentrer à pas lents vers un petit patio bordé de lauriers-roses ! …

Mais je suis punie, en QHS de hautes terres, mon bracelet électronique en forme de soucis financiers m’interdit de sortir du périmètre de ma région, ma petite clochette de lépreuse sociale fait de moi une enfant des cités d’une nouvelle race, celle des sans-le-sou même s’ils en gagnent, celle des bannis des vacances.

Alors, pour me donner une contenance, je me maquille beaucoup et je joue les Françaises typiques, je lis un livre à la terrasse de mon café préféré et je m’en vais bronzer mon chagrin sur les berges de mon fleuve jaune, pas le Yangtsé, l’autre, le Gers …

 Enfin, rêvons un peu…

http://www.huffingtonpost.fr/sabine-aussenac/reforme-grandes-vacances_b_2769627.html

C’est d’abord cette perspective d’infini. Ce goût de la liberté. Cette antichambre du paradis. Souvenez-vous. Nous vidions les encriers pleins d’encre violette, recevions nos prix, promettions de nous écrire une carte.

Et puis nous rentrions, nos semelles de vents pleines de rêves, en sandalettes et robes d’été, pour affronter ces deux mois de liberté.

Les grandes vacances. Cette particularité française, aussi indispensable à la vie de la nation que la baguette ou le droit de grève. Les grandes vacances, celles qui d’un coup d’un seul amènent les Ch’tis jusqu’à Narbonne et font monter la Corrèze à Paris. Ces deux mois-là nous permettaient de vivre notre enfance. Jamais, jamais je n’oublierai la douceur de ces étés interminables. Chez moi, fille d’enseignant, ils avaient mille couleurs.

Le petit jardinet d’Albi et ses pommiers abritait la balançoire, le sureau et nos jeux innocents. L’impitoyable soleil estival jaunissait la pelouse et faisait mûrir les pommes, tandis que papa nous amenait à la piscine municipale.

Mais surtout, nous allions aux Rochers . Notre maison de campagne, celle que mes parents avaient achetée pour une bouchée de pain dans les années soixante, et où passaient les cousins et amis, au gré de longues soirées emplies de grillons et de fêtes. Il me faudrait mille ans pour raconter les orties et les mûres, les bâtons frappant l’herbe sèche des sentiers et le clapotis du ruisseau.

Parfois, nous descendions au village, et les adultes alors s’installaient à l’ombre des platanes au café de la place. Nous prenions des pastis et des Orangina, et au retour nous achetions ce bon pain de campagne au parfum d’autrefois. Un soir, sous les tilleuls, j’ai écouté Daniel Guichard qui parlait d’une Anna.

Les grandes vacances, nous les passions dehors, à cueillir des étoiles et à planter des rêves.

Parfois, nous partions à la mer. Il fallait la voir, la petite route qui quittait les plaines pour affronter les ravines, et puis soudain, au détour d’un causse, les cigales nous attendaient et nous guidaient vers la grande bleue. À Saint-Chinian, mon père achetait des bouteilles, et nous enfilions les maillots au crochet fabriqués par mamie.

C’est au café de la plage que j’ai entendu Julien Clerc chanter la Californie.

L’été avançait, nous brunissions, mes frères avaient les jambes griffés de ronces et moi les yeux rougis, à force de lire les Alice et les Club des cinq. Ma marraine de Hollande arrivait en train, et son époux, Camillo, faisait la vaisselle après les immenses tablées des cousinades. Il nous construisait des moulins sur les pierres du ruisseau, et je voyais en lui que l’homme parfois peut respecter la femme.

Nous comptions les semaines. La ligne de partage du temps, étrangement, n’était pas la fin juillet, non, plutôt la mi-août. Car mon père annonçait toujours, sentencieusement, que l’été est fini au quinze août, et c’est vrai que souvent le temps s’alourdissait vers cette période, comme si le ciel, imperceptiblement, prenait des tons d’automne.

Mais nous n’en avions cure, car souvent, nous avions déserté l’Hexagone pour franchir la ligne bleue des Vosges. Ma mère rentrait au pays et nous amenait outre-Rhin, et nous partions, au gré des routes de France, couchés dans la 404 de papa, buvant un chocolat à Limoges et reconnaissant ensuite, à la nuit, les phares blancs des automobilistes allemands. Parfois, nous prenions le train, le Capitole, qui, aussi interminable que l’été, serpentait entre les campagnes françaises. Je me souviens des Aubrais, et puis de ces premiers trajets en métro entre Austerlitz et Gare du Nord. Au retour, la France, étrangement, nous semblait sale et étriquée.

C’est que nos étés rhénans aussi avaient un goût d’immense. Le jardin de mes grands-parents allemands, empli de groseilles, rivalisait d’attrait avec les longues promenades au bord du Rhin. Souvent, j’entendais Camillo chanter Sag warum….

À notre retour, les pommes étaient tombées et les mûres envahissaient le sentier. Il fallait faire tomber le sable des valises, ranger les tongues et remettre des socquettes. Le cartable attendait, et nos maîtresses aussi.

Mes étés adolescents s’étirèrent, eux aussi, entre ennui et espérances. Toujours, je me sentais en marge. Je me souviens de cette soirée de quatorze juillet où j’entendais, au loin, quelque fête. Trop pleutre pour désobéir au couvre-feu familial, je m’y rêvais un jour. Sans oser franchir la porte. Un peu comme dans ce superbe film avec Odile Versois, Dernières Vacances…Là aussi, des adolescents vivent dans le no man’s land de cette vie suspendue, et leur été s’étire, entre interdits et fanfaronnades.

Mais les grandes vacances, c’est aussi cela: oser s’ennuyer, savoir attendre, aimer espérer. Je suis devenue prof. Oh, pas par vocation, non, loin de là. Mais souvent je me dis que ces grandes vacances sont réellement, avec, bien entendu, nos satisfactions pédagogiques, ce qu’il y a de mieux dans le métier.

Car même si je ne suis plus partie en vacances depuis bien longtemps-mais c’est une autre histoire-, je retrouve ainsi, chaque année, cet interminable temps suspendu qui fait de moi un être libre.

Ces grandes vacances demeurent en effet l’espace des possibles. On s’y sent démiurge, créateur de mondes, inventeur. Bien sûr, souvent, on se contentera d’aller voir des amis ou de camper en Ardèche. Mais pour nous, les profs, qui avons souvent une autre vie parallèle de chercheurs ou d’écrivains du dimanche, ces deux mois sont une respiration. Enfin, notre schizophrénie trouve un peu de place pour libérer le poète ou le musicien qui s’étiole au fil de l’année scolaire.

Et puis autrefois, dans ces temps d’avant-crise, les enseignants, c’est vrai, en profitaient, de ces longs congés… À eux les fjords de Norvège ou les langoustes de Cuba, quand le Français lambda allait simplement passer une semaine à Saint-Malo.

Aujourd’hui, le prof ne part presque plus. Il tente de survivre, tout simplement, comme tout le monde, il a droit aux chèques vacances, il tente une inscription dans un camping mutualiste, ou encore il accompagne des enfants en camps ou en colos. Mais il sait aussi que, la plupart du temps, ces grandes vacances lui appartiennent, comme lorsqu’il était enfant.

Lui aussi, le dernier jour de classe, il jette au feu ses livres et ses cahiers mais pas son ordi portable, faut pas pousser mémé dans les orties, non plus! Lui aussi, il rêve, assis au bord de la rivière, ou marchant le long des grèves, à ce qu’il n’a pas encore accompli…Le demandera-t-il, ce poste à l’étranger, qui lui permettrait enfin de voyager un peu? Le tentera-t-il, ce concours de chef d’établissement, qui lui permettrait de mettre un peu d’argent de côté? Souvent, il prépare l’agreg, et les livres du programme sont de la partie, entre anisette et marché de Provence.

L’été est fini au quinze août, et c’est à cette période-là que commencent ses cauchemars de rentrée. Il rêve aux élèves, il rêve qu’il a perdu ses clefs, son code de photocopie, ses sujets de bac.

Comme les enfants, il va flâner dans les librairies et se choisir un nouvel agenda.

Dans lequel il se dépêche de marquer au surligneur…les dates des vacances!

Et puis la veille de la rentrée, fébrile, il prépare son cartable, et songe avec nostalgie à ces deux mois interminables qui, pourtant, ont filé comme l’éclair.

Monsieur le Ministre, nous avons tant de choses à vous demander. En vrac, des augmentations, de vrais bureaux, des postes fixes, des classes moins chargées, des remplaçants compétents, des livres, des ordinateurs, de l’argent pour des voyages, des locaux corrects et sécurisés, des assistants d’éducations, des AVSI, des assistants de langues, des labos de langues, des CDI bien achalandés…Alors on va faire un deal: commencez par accéder à toutes nos requêtes, et ensuite, nous reparlerons éventuellement de cette histoire de grandes vacances.

Mais moi je dis: touche pas à mon été! Sinon, je gage que nombre de collègues en profiteront pour faire l’école buissonnière et prendre la poudre d’escampette vers des métiers qui seraient plus valorisants…Sinon, je gage que les attraits de la profession, déjà si vilipendée, perdraient encore de leur valeur. Nos grandes vacances, c’est un peu la Grande Illusion mâtinée de Grande Vadrouille, c’est un peu nos Grandes espérances et nos Grandes Orgues: nos grandes vacances font la grandeur de notre métier.

L’été est fini au quinze août
Bribes de sagesse estivale
Sable suitant de valises fânées
Biscuits écrasés dans sac tout usé
L’été est fini au quinze août
Les feuilles bariolées tombent des marroniers
Les hirondelles ont déjà le feu aux plumes
Et les champignons se bousculent au portillon des sous-bois
Piétinnés par randonneurs de panurge
La mer soudain respire à pleins poumons
Les plages souillées vont se refaire une santé
Châteaux de sable défenestrés et parasols rouillés
Cimetières de cris d’enfants de glaces fondues et de chairs exposées
L’été est fini au quinze août
On remballe
On plie
Plus rien à voir messieurs dames
Et surtout épargnez nous le vague à l’âme
C’est pas grave s’il n’a pas fait beau
Têve de flots bleus
Et de tentes ensardinnées
La pétanque sonne creux
Le pastis est noyé
Les mouettes toutes folles se pavanent en reines
Les feux d’artifice ont les pétards mouillés
L’été est fini au quinze août
Mais voilà les retardataires
Les traîne les pieds les réfractaires
Ceux qui vont goûter aux restes
Aux plages immenses et silencieuses
Aux sentes douces et lumineuses
Premières pluies odeurs de pommes
Vins renouveau
Poires éclatées
Prairies humides parfums d’automne
Vagues nouvelles coeurs désablés
Il reste toujours une petite place
Pour ceux qui n’aiment pas palaces
Et qui soudain prennent la route
L’anti chemin des écoliers
A eux les silences et les aubes
Lorsque la montagne s’est refait une beauté
Quand l’océan en majesté s’offre en écrin d’éclat saphir
Et qu’au loin crient les oies sauvages
Si tu m’entends sur ce passage
N’oublie pas de me laisser message
Je ne suis pas encore partie
Mon sac est prêt ma peau laiteuse
Aimerait près de toi se mordorer
Aux tendres lueurs d’un couchant apaisé.