Cent vers pour un centenaire #14/18 #commémoration #11novembre

Cent vers pour un centenaire

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Groupe de poilus. Archives municipales d’Orléans

 

Quand la fleur au fusil ils quittaient leurs village

Une joie sans pareille leur riait au visage :

Les enfants jubilaient, les anciens sur les bancs

Leur criaient de tuer chaque sang allemand.

Mais les mères en larmes, effondrées et sans voix

Les suivaient par les prés et les routes et les bois,

Caressant jusqu’au bout de tendresse infinie

Ces conscrits si souvent à l’orée de la vie,

Des fiancées serrant sur leurs corsets lacés

Les photos dentelées aux sourires lissés.

Et là-bas dans les plaines et vallées d’outre-Rhin

Mêmes scènes de liesse appelaient le destin…

L’uniforme était beau au regard des Poilus,

Képis rouges brodequins contre casques pointus,

Quand garance faisait de tous ces pantalons

Un écho innocent de tant de garnisons

Qui bientôt baigneraient dans carnage carmin

Des tranchées carnassières aux barbaries sans fin.

Fièrement on marchait en promenant musettes,

Cartouchières au repos et calmes baïonnettes,

Sans savoir que la guerre, qu’on nommait « der des der »

Deviendrait pour quatre ans synonyme d’enfer.

Ils quittaient berge tendre où sommeillait Garonne,

Traversant mille ponts, découvrant Loire et Rhône,

Pour venir tels oiseaux de sombres migrations

S’échouer dans les boues en agitant fanions,

Marionnettes sans fils tenues par dirigeants

Qui sans pitié aucune condamnaient leurs enfants,

Quand le riche et le pauvre, cordonnier, avocat,

Médecin ou tailleur s’égorgeaient au combat.

Ils pensaient à leurs champs ou à leur cour d’usine,

Aux seins tout en blancheur de leur fée Mélusine,

En serrant sur leur cœur les vélins violets

Parfumés d’écritures de tant de fiancées…

Ils rêvaient de pain chaud et de vins capiteux

En rongeant leur pitance en leurs habits pouilleux,

Ils songeaient aux bouillons, aux poulardes garnies,

Aux fourneaux ruisselants de tant de mets rôtis,

Et quand les canons fous leur tonnaient aux oreilles

Ils hurlaient, rugissaient, et les balles abeilles

Piquaient vies au hasard en un ballet sordide,

En un cri effroyable quand tant de corps candides

Devenaient la charpie, la bouillie, la curée

Dont seuls quelques chanceux revenaient rescapés.

Et la boue de la Meuse accueillait sans vergogne

Bordelais Berlinois Albigeois Autrichien,

Quand un monde en folie faisait des orphelins

Au fil des méridiens, pères morts en héros

Pour les mères patries dont mille maréchaux

Confisquaient le futur, rendant les éclopés,

Dont les gueules cassées effrayaient les passants,

Aux villages endeuillés de Gascogne ou Brabant.

Mais certains tirailleurs aux yeux doux d’amadou

Venaient d’autres océans pour défendre debout

Cette France affamée de la chair à canon,

Jamais rassasiée des massacres aux clairons,

Les peaux noires et blanches reposant de concert,

Les espoirs en lambeaux revenus à la terre.

Qui dira les assauts à main nue, en plein vent,

De mitraille ennemie qui vous glaçait les sangs,

Le courage infini, les sacrifices vains

De tous ces appelés fauchés par le Destin,

Mais aussi la vaillance des briseurs de combats,

Des mutins audacieux réclamant sans fracas

Paix des armes et des corps en amour fraternel,

Qui souvent périront d’avoir bravé l’appel.

Les femmes se levèrent pour remplacer les pères,

Retroussant les jupons, jeunes filles ou grands-mères,

Labourant les sillons délaissés par époux,

Gagnant l’indépendance avec ces quelques sous,

Veuves dignes, mères seules, fiancées éplorées

Gardant toute une vie la mémoire fanée

D’un bien-aimé parti, comme on veille un bouquet.

Cent années ont passé depuis cet Armistice,

Des Noëls et des Pâques et puis tant de solstices,

Une autre guerre atroce a déchiré les âmes

Quand pourtant toute paix devrait être la flamme

De cette éternité qui se nomme espérance,

Qu’elle habite Allemagne ou notre douce France.

Cet hommage en corolle à tous les beaux soldats,

Aux vaillants aux mutins aux enfants morts là-bas,

Pour que cent ans plus tard plus jamais ne résonne

Autre cri que la PAIX que mille frères entonnent.

 

Sabine Aussenac.

 

Comme par un orage de coquelicots #commémoration #14/18

Am Geist… #11novembre #itinérancemémorielle #GrandeGuerre

Am Geist… #11novembre #itinérancemémorielle #GrandeGuerre

Kamen, place du marché

La Place du marché était noire de monde. La petite ville de Kamen, au Nord-Ouest de l’Allemagne, vivait au rythme de la guerre, gros bourg mi-paysan, mi-ouvrier frileusement rassemblé autour de son cœur aux jolies façades à colombages.

La foule se pressait autour des étals pourtant peu achalandés, malgré ce vent glacial venu des grandes plaines de l’est, presque de l’Oural. Pourtant, la Marche de Brandebourg et les grandes propriétés de Junkers étaient bien loin de la paisible Rhénanie, mais en ce mois d’octobre 1917, on eut dit que les nuages étaient poussés par un esprit prussien…Les femmes, surtout, occupaient l’espace, avec quelques enfants et de vieilles personnes courbées et tremblantes. Des groupes de jeunes filles se montraient des lettres couvertes de boue et de tâches en souriant, toutes à la légèreté de leurs espérances.

C’est ainsi que je l’imagine, cette bourgade endeuillée déjà par tant de disparitions, puisque là comme aux quatre coins du Reich, c’est un lourd tribut que les familles payaient au Kaiser… Oh, il n’était pas moins grand que « chez nous », le chagrin des mères et des femmes, et de tous les orphelins, lorsqu’arrivait le sinistre messager annonçant la perte ou la disparition d’un enfant du pays…Certes, l’Allemagne et ses gouvernants avaient déclaré la guerre à notre France, mais les cartes battues par les dirigeants dépassaient largement les volontés des peuples, et, au cœur de la boucherie sans nom, Poilus et soldats « ennemis » étaient voués à la même horreur…

Classe dirigée par Gertrud Bäumer

Vêtue de noir, une femme âgée avançait d’un petit pas incertain vers la place. Elle passa devant l’école où ses quatre fils avaient étudié, sous la férule de Mademoiselle Bäumer, avant que cette dernière ne rejoigne Berlin…Elle ne le savait pas encore, mais l’ancienne institutrice de ses enfants deviendrait ensuite journaliste, féministe et s’engagerait en politique, pactisant même un peu avec le diable… Elle les voyait encore, ses quatre garçonnets, toujours bien propres sur eux, s’égayer dans les brumes matinales en écoutant carillonner les cloches de l’église Saint-Paul, tandis que son mari partait travailler dans leur petite entreprise de fabrication de calèches… Une vie avait passé. Lente, pleine, lourde du sens du quotidien. Une vie de femme au service des siens, du lavoir de l’enfance aux automobiles de la modernité. Les saisons et les ans filaient entre les fenaisons et les neiges, et dans la jolie bourgade rhénane il semblait parfois que le temps se soit arrêté. Mais depuis quelques années les hommes partaient, et ne revenaient plus…

Mon arrière-grand-mère Sophie et mon grand-père Erich.

C’est drôle, comme le passé d’une famille peut partir en fumée en l’espace d’une ou deux décennies… Cela me sidère toujours de constater l’évanescence de nos vies, même si je le remarque déjà au sein même de ma propre existence, les enfants s’éparpillant si vite aux quatre coins du globe, les cousins s’ignorant au bout d’une seule génération… De la famille paternelle de mon grand-père allemand ne demeure qu’un acte de naissance et la légende familiale, que seule connaît d’ailleurs ma mère, celle des quatre fils de cette même famille disparus au cours de la Der des Der… Oui, le père de mon cher grand-père était tombé en France et reposerait au cimetière militaire allemand de Laon…Tandis que ses trois frères, mes arrière-grands-oncles, auraient aussi trouvé la mort…

J’ai tenté de faire quelques recherches, trouvant sur une liste de soldats allemands trois personnes portant le nom de « Neuhoff » et venant de la ville de Kamen… Un certain Wilhelm a été déclaré mort le 10 décembre 1914 ; un August le 11 novembre 1915 ; et un Friedrich-Wilhlem le 12 mars 1917… Un membre de la fratrie décimée manquerait donc à l’appel…

Hospice « Am Geist »

La vieille dame ne savait d’ailleurs plus très bien comment elle s’appelait, elle avait aussi oublié comment on faisait la cuisine et la lessive. Elle était bien incapable de se souvenir comment on faisait rôtir une oie pour Noël, ou comment on confectionnait les délicieux « Plätzchen » dont elle avait pourtant toujours régalé sa famille… Et ce n’était pas seulement à cause des victuailles manquantes…  On avait bien tenté de l’entourer, de la calmer, de lui dire que ses fils avaient donné leur sang pour l’Empereur, elle n’en avait cure. Sa belle-fille, Sophie, lui avait mis récemment l’un de ses petits-fils sur les genoux, mais même les yeux pétillants du petit Erich ne suffisaient plus à la sortir de sa léthargie. Son mari avait d’ailleurs parlé à ses brus en évoquant un internement à l’hospice « Am Geist », du moins pour quelques temps…

Elle vit arriver Sophie, qui était allée se promener au « Stadtpark » malgré le froid, pour faire respirer un peu d’air automnal au bel Erich et compenser l’absence de nourriture variée en cette pénurie de victuailles… La jeune femme titubait, comme si elle avait bu plusieurs verres de Schnaps, des voisines l’entouraient, son fils pleurait à chaudes larmes du haut de ses cinq ans, et elle se précipita en hoquetant dans les bras de se sa belle-mère.

Cette dernière s’effondra en hurlant. Elle ne devait jamais reprendre ses esprits. Son dernier fils, Friedrich-Wilhlem, le père du petit Erich, venait de mourir au combat.

Je ne suis pas certaine que l’annonce de décès de ce « Fritz » soit celle de mon arrière-grand-père, même si « Fritz » pourrait être un diminutif de « Friedrich-Wilhelm », et si le nom de sa femme (Sophie) et l’évocation d’un unique enfant pourraient correspondre à l’existence de mon arrière-grand-mère, que j’ai si bien connue et que j’adorais, et de mon cher « Opa » allemand, que j’appelais d’ailleurs « Papu »… La date du décès trouvée sur le net du soldat « Friedrich-Wilhelm Neuhoff », annoncée en mars 1917, ne correspond pas à ce faire-part de novembre 1917… Mais qu’importe… Même si la petite histoire ne colle pas tout à fait à la « grande », c’est bien l’Histoire qui a broyé inexorablement une famille entière de la petite ville de Kamen, tout comme elle a décimé des milliers d’autres familles du Rhin à l’Elbe, et dans l’Europe entière, sans compter tous les morts venus des « colonies » défendre ce que les dirigeants appelaient les champs d’honneur…

En cette semaine d’itinérance mémorielle, je ne pouvais pas, étant née de l’amour d’une jeune Allemande pour un jeune Français en 1961, alors même que mon grand-père français avait été résistant et mon grand-père allemand engagé dans la Wehrmacht (puis de longues années prisonnier de guerre à l’est…), ne pas évoquer la mémoire des soldats allemands « morts pour leur patrie », après avoir fait renaître dans d’autres textes la mémoire de nos Poilus…

Ces hommes étaient les mêmes hommes. Leurs cœurs n’avaient pas de frontières, leurs âmes se ressemblaient, ils étaient tous frères de sang, emportés par les folies des hommes et par la vague des haines et des volontés de puissance des « Grands »… De jeunes hommes merveilleux, des époux aimants, des pères formidables, des génies en herbe, des amis à la loyauté sans faille, qui aimaient la bière ou le vin, Hugo ou Heine, Berlin ou Paris, la bourrée ou la musique bavaroise selon leur pays d’origine…

Les quatre frères Neuhoff n’entreront pas au Panthéon comme Maurice Genevoix ni ne seront honorés comme le …maréchal Pétain, mais peut-être les lecteurs de ce texte auront-ils une pensée émue et respectueuse pour tous les jeunes soldats allemands fauchés par la Grande Guerre et décimés dans les Tranchées…

« Guerrière, l’Allemagne? Barbare, l’Allemagne? Qu’en savez-vous? »

Maurice Genevoix, « Ceux de 14 »

 

Mon grand-père, orphelin de père…
Kamen, aujourd’hui Berkamen

***

http://www.stadt-kamen.de/kultur/haus-der-stadtgeschichte

Merci à Monsieur Badermann, conservateur du musée de Kamen, pour son aide précieuse, renforcée par ce site très instructif rapportant l’histoire de la ville:

Kamener Straßennamen: Am Geist

http://des.genealogy.net/search/show/6889566

https://fr.wikipedia.org/wiki/Gertrud_B%C3%A4umer

https://www.tourisme-paysdelaon.com/Decouvrir/Tourisme-de-memoire/Quelques-lieux-de-memoire-dans-le-Laonnois/Cimetiere-allemand-de-Bousson-a-Laon

https://www.100-jahre-erster-weltkrieg.eu/fr/home.html

https://www.braunschweiger-zeitung.de/videos/politik/article215731725/100-Jahre-Erster-Weltkrieg-Deshalb-reisen-nun-Jugendliche-nach-Verdun.html

Sonnet du Poilu #armistice2018 #GrandeGuerre

Sonnet du Poilu

 

Oh rendez-moi nos Armistices,

Mes tombes blanches et mes flambeaux,

J’y écrirai nouveaux solstices

En champs de fleurs sous ces corbeaux.

 

Bien sûr il y eut Chemin des Dames,

Verdun Tranchées et lance-flammes.

Mais en ce jour combien d’enfants

S’égorgent sous cent métaux hurlants ?

 

C’est cette femme au beau sourire

Offerte aux chiens en leurs délires,

C’est ce Syrien encore imberbe,

 

Criant Jihad, mort au désert…

Sans paradis. Juste en enfer :

Dormeurs du val sans même une herbe.

 

Comme par un orage de coquelicots #commémoration #14/18

Comme par un orage de coquelicots

Arthur Bourgail, tu es mort le 5 novembre 1918. Je vois ton nom au passage,  chaque fois que je descends du bus, au coin de ma rue.

Cent ans, cent ans déjà, aujourd’hui, que ton beau sourire s’est effacé au détour d’un obus ou d’une embuscade, et que tu es tombé, comme ils disent, « au champ d’honneur », ta capeline bleu horizon rougie comme par un orage de coquelicots.

Je t’imagine petit garçon, grandissant non loin de notre place Pinel, qui ne s’appelait d’ailleurs pas encore ainsi, puisqu’elle n’a été baptisée du nom de ce syndicaliste qu’en 1929… Ton père prenait sans doute le tramway pour revenir de son travail au centre-ville, puisque depuis le 12 avril 1910, le tramway hippomobile était devenu électrique, et que le conducteur annonçait « Tïn, tïn, Còsta Pavada » en arrivant non loin des belles toulousaines de notre Côte Pavée…

Arthur, petit Arthur, je gage que tu as fréquenté, bel enfant brun aux yeux de braise, le collège du Caousou, puisque ce dernier, malgré les lois du « petit père Combes », ouvrait encore ses portes à l’aube du vingtième siècle, avant de fermer, le 23 décembre 1912, et de devenir un hôpital durant la der des der… Tu jouais au cerceau, aux quilles, et tu apprenais les poésies de Victor Hugo avant de rentrer goûter dans ton jardin, dont les lilas embaumaient à chaque printemps, dans quelque ruelle ensoleillée croisant l’avenue de Castres…

J’espère, cher Arthur Bourgail, que tu as eu le temps d’être heureux. Que tu as aimé apprendre, que tes professeurs ont loué ton intelligence, que tes études, peut-être à Paris, si tu as eu le temps d’y « monter », ou tout simplement dans quelque faculté toulousaine, ont fait de toi un jeune homme curieux et passionné. Je te rêve, dans ton costume élégant, arpentant fièrement les allées du Jardin Royal au bras d’une délicieuse jeune femme pétillante et amoureuse, que tu courtiseras ardemment juste avant de partir au Front… Je vous souhaite des baisers fougueux et des étreintes douces, et de longues lettres aux pleins et aux déliés violets parfumés de pétales de roses, que tu serreras contre ton cœur, la nuit, pour oublier la pluie de feu de fer de sang.

Je pense à ta fiancée, Arthur, à ces torrents de larmes versées, à sa vie blessée, amputée de l’espérance, brisée, tout comme la tienne, par la folie des hommes… Je pense à ta mère, Arthur, qui se vêtira de noir le restant de sa vie, comme tant de voisines, devant lesquelles on s’inclinait en silence, sans oser évoquer le nom des fils disparus. Je pense à ton père qui fièrement te laissa partir défendre une patrie qui lui vola son âme.

Et, surtout, je pense à toi, plongé, à peine sorti de l’adolescence, dans l’enfer des tranchées, si loin de ta ville rose et de l’eau verte du Canal, embourbé dans la nuit indicible des combats, volé à la vie par la barbarie des gouvernants impavides, victime innocente et oubliée d’une guerre inutile, comme toutes les guerres… Je pense à tout ce que tu n’auras pas fait, pas vu, pas vécu, à ta ville qui va grandir sans toi, à cette femme qui portera d’autres enfants que les tiens, à ton nom qui n’existe aujourd’hui que sur ce monument adossé à une école mais que les enfants, plongés dans les écrans des portables, n’ont sans doute jamais lu…

Je ne t’oublie pas, Arthur Bourgail. Tu n’as pas eu de rue de Toulouse à ton nom, google ne te connait pas, ton nom d’ailleurs n’existe pas sur les moteurs de recherche, il manque le « h » qui orne les « Bourgailh », eux, beaucoup plus présents… Mais je ne veux pas t’oublier. Tu es parti six jours, six jours seulement avant la signature de l’Armistice, six petites journées de novembre qui ont séparé ta mort de la fin de cet interminable conflit. Il s’en est fallu de si peu pour que tu rentres à Toulouse, comme tes camarades épargnés, non pas la fleur au fusil mais la rage et la peur au ventre, mais, au moins, en vie… Tu aurais sans doute gardé pour toi la bouillie innommable des Tranchées, préférant épargner tes parents et ta Douce, et puis tu aurais repris le cours de ta vie, même si tu étais revenu unijambiste ou borgne…

Mais non : le destin, ce farceur de destin, en a décidé autrement, et, en ce 5 novembre 1918, a fauché ta jeune vie de Poilu.

Arthur Bourgail, aujourd’hui tu reviens à la vie, à quelques jours des commémorations de la fin de la Grande Guerre ; je te rends, le temps d’une lecture, toutes les briques de notre ville rose, le clocher carillonnant de la basilique Saint-Sernin, les courbes de Garonne et les senteurs pastelières de Toulouse…

Tiens, prends ma main, je montre ta ville qui a un peu changé, regarde, le lycée du Caousou est toujours là, avec son magnifique parc boisé, et puis notre avenue qui dégringole vers le Canal, sans tramway, mais avec la ligne L1, et sur la place qui se nomme aujourd’hui Pinel il y a un magnifique kiosque aux poteaux murmurants… Regarde, la Place du Capitole est de plus en plus belle, et les grands marronniers du Jardin des Plantes abritent toujours des baisers au printemps…

Arthur Bourgail, aujourd’hui je t’adoube immortel.

« C’est bien plus difficile d’honorer la mémoire des anonymes que celle des personnes célèbres. La construction historique est consacrée à la mémoire de ceux qui n’ont pas de nom. » Walter Benjamin

Sabine Aussenac.

***

Je t’interdis d’aller faire la guerre…Hommage aux Poilus…

Je t’interdis d’aller faire la guerre…Hommage aux Poilus…

Je t’interdis d’aller faire la guerre…

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Chaque fois que je descends du 16, je jette un coup d’œil au Monument aux Morts de l’avenue Camille Pujol, dont les discrètes mosaïques ornent la façade de l’école primaire…

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Souvent, je ne vois rien, un peu courbée par une journée ordinaire, ou pressée de rentrer vers le calme de notre écrin de verdure de la Place Pinel. Mais parfois je prends le temps de conscientiser ce lieu de mémoire et de lire quelques noms, qui, soudain, quittent le marbre éternel et l’anonymat de l’Histoire…Une lecture silencieuse qui, entre un caddy chargé de cours ou de courses, un repas à préparer, des copies à corriger, un texte à écrire, des parents à appeler, se fait mémorielle, comme si cette seconde de lettres assemblées permettait la corporéité fugace d’un nom oublié depuis des lustres…

Hier, j’ai prêté une attention particulière à Pierre Montels, disparu le 20 août 1918, à Arthur Bourgail, tombé le 5 novembre, et aux huit autres noms dont les propriétaires ont été fauchés par la Grande Guerre dans les toutes dernières semaines de barbarie…Ces dix pauvres garçons, qui, par un clair matin d’été ou par une soirée embrumée d’octobre, si près de cette journée où un wagon devint symbole de paix retrouvée après l’armistice, ont succombé à quelques encablures de la délivrance, comme, bien des années plus tard, ma petite Anne disparut peu avant la libération du camp de Bergen-Belsen.

En Allemagne, justement, en cette année 1918, de tout jeunes gens tombèrent, eux aussi ; au hasard du net je trouve ce Philipp Süglein ou ce August Schmäling, âgés de 19 ans à peine…

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Et je ne doute pas que des centaines de tirailleurs sénégalais et de combattants nord-africains soient tombés, de la même façon, dans les dernières heures des combats, puisque 63000 hommes avaient encore été recrutés en Afrique Occidentale pour la seule année 1918, malgré l’hécatombe du Chemin des Dames où certains « bataillons noirs » avaient pourtant perdu plus de trois-quarts de leurs effectifs…

http://www.chemindesdames.fr/photos_ftp/contenus/HS_N_4-1.pdf

 

Hier, me figeant un moment devant le Monument aux Morts de mon quartier, avant les commémorations officielles, je me la suis imaginée, la jeune fiancée de Pierre Montels, qui habitait peut-être une petite « Toulousaine » dans quelque village aux briques roses, effondrée de douleur en ce 11 novembre 1918, quand les cloches de l’église sonneront d’allégresse alors qu’elle hurlera sa douleur non tarie depuis l’été, quand le glas avait résonné pour Pierre…S’appelait-elle Augustine ? Ou Victorine, ou Marie-Louise ? Elle se souviendra longtemps de l’unique baiser échangé sous le pommier du verger de son père, quand le beau Pierre lui avait juré qu’il resterait en vie, avant que la boue ne recouvre son cadavre mutilé en quelque baie de Somme…

Aujourd’hui pense aussi à la mère de August Schmäling, à cette Allemande qui, si loin de notre Garonne, vivait dans cette jolie petite ville de cure de Bavière, à Brückenau, sans doute dans une maisonnette nichée dans un vallon, ou non loin du parc thermal…

https://de.wikipedia.org/wiki/Bad_Br%C3%BCckenau

Y avait-il joué, le petit August, dans ce magnifique parc, poussant un cerceau ou chevauchant un cheval de bois sous les tilleuls, quelques années à peine avant de mourir déchiqueté, le visage encore poupon et imberbe, par une baïonnette, dans les dernières semaines de la der des ders ?

Et le père de ce dernier tirailleur sénégalais mort avant l’armistice, je le vois, lui aussi, assis devant une case sous l’implacable soleil africain, fumant et palabrant et attendant en vain le retour de son grand gaillard aux yeux d’ébène, qui courait plus vite que les gazelles et qui avait la force du lion, ce grand et beau jeune homme dont il ne pourra jamais enterrer le corps selon les coutumes de son village et que sa mère pleurera en silence quand elle voudrait hurler sa colère contre « la France, mère patrie » qui a volé son fils…

Oui, chaque fois que je descends du bus, je lève les yeux vers tous ces noms gravés dans un hommage de pierre et je tente, par ma modeste imagination de conteuse, de leur redonner une existence, au-delà des livres d’histoire et des hommages officiels, à ces jeunes gens fauchés par les folies des hommes. Et quand j’entends parler de tombes de Poilus menacées de disparition, ou que discutent sur les ondes des pseudos spécialistes qui, pour d’obscures raisons économiques ou politiques, voudraient que ce 11 novembre ne soit plus un jour férié, je frémis.

http://poesie.webnet.fr/lesgrandsclassiques/poemes/arthur_rimbaud/le_dormeur_du_val.html

Je frémis pour tous ces inconnus tombés avec deux trous rouges au côté droit, je frémis pour Barbara qui marche dans Brest souriante  épanouie ravie ruisselante quand un jour tonnera cette pluie de fer de feu d’acier de sang, je frémis et maladroitement comme le Déserteur j’écris ce texte à défaut d’une lettre à un président, parce que comme tous les poètes j’ai envie de crier « quelle connerie la guerre », toutes les guerres, les guerres bleu horizon, les guerres de clan, les guerres qui ont transformé des enfants juifs en savon, les guerres puniques, les guerres de Cent ans, les guerres d’Indépendance, les guerres de Sécession, les guerres où tout récemment dans notre belle Europe de jeunes Ukrainiens ont été massacrés, les guerres où l’on éventre les femmes enceintes à la machette, les guerres où l’on décapite les moines et les enfants, les guerres où l’on fait exploser des Tours Jumelles et les guerres où l’on tue des dessinateurs et des touristes…

https://www.youtube.com/watch?v=AW8kS7zjpyU

Je mélange tout ? Oui, sans doute, mais c’est bien d’enfants, de femmes et d’hommes dont il s’agit, et non pas de livres d’histoire. Toi, le jeune homme qui peut-être liras ce texte et qui, du fin fond de ton village d’Ardèche ou de ta cité grise et glauque, toi qui meurs d’envie d’aller en découdre avec de prétendus Infidèles et peut-être même d’aller égorger quelque soldat français dans une caserne, voire même de faire exploser un train où de belles jeunes filles partiraient en gloussant vers leurs vacances, demande-toi si tu n’as pas mieux à faire de ta vie que d’obéir à des ordres prétendument divins et d’aller servir de chair à canon, demande-toi si ta vie ne vaut pas mieux que d’être offerte en pâture à la barbarie…Pense à ces Pierre, à ces August dont je viens de te narrer la courte vie, pense à ces pommes qu’ils aimaient croquer, aux hirondelles qu’ils aimaient voir tournoyer sur leurs villages,  aux bouches vermeilles des filles qu’ils aimaient embrasser, et pense à ta mère qui, lorsqu’elle t’a tenue dans ses bras au bout de longs mois d’impatience, quand ton premier souffle de vie a été comme un premier matin du monde, a caressé ta peau douce de nouveau-né en t’offrant tendrement à l’univers. Pense que les hommes, comme dit le poète, sont faits pour s’entendre, pour se comprendre et pour s’aimer…

https://www.youtube.com/watch?v=2H6wYvXq7P4

En ce 11 novembre, moi, je pense à toi, et je t’interdis d’aller faire la guerre.

http://sabineaussenac.blog.lemonde.fr/2014/11/11/sonnet-du-poilu/

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Sonnet du Poilu

 

Oh rendez-moi nos Armistices,

Mes tombes blanches et mes flambeaux,

J’y écrirai nouveaux solstices

En champs de fleurs sous ces corbeaux.

 

Bien sûr il y eut Chemin des Dames,

Verdun Tranchées et lance-flammes.

Mais en ce jour combien d’enfants

S’égorgent sous cent métaux hurlants ?

 

C’est cette femme au beau sourire

Offerte aux chiens en leurs délires,

C’est ce Syrien encore imberbe,

 

Criant Jihad, mort au désert…

Sans paradis. Juste en enfer :

Dormeurs du val sans même une herbe.

 

http://sabineaussenac.blog.lemonde.fr/2014/05/07/les-mains-de-baptistin-une-nouvelle-en-memoire-aux-victimes-du-rwanda/

 

 

Sonnet du Poilu

 

 

 

Moissac, Monument aux morts, mars 2011
Moissac, Monument aux morts, mars 2011

Sonnet du Poilu

Oh rendez-moi nos Armistices,
Mes tombes blanches et mes flambeaux,
J’y écrirai nouveaux solstices
En champs de fleurs sous ces corbeaux.

Bien sûr il y eut Chemin des Dames,
Verdun Tranchées et lance-flammes.
Mais en ce jour combien d’enfants
S’égorgent sous cent métaux hurlants ?

C’est cette femme au beau sourire
Offerte aux chiens en leurs délires,
C’est ce Syrien encore imberbe,

Criant Jihad, mort au désert…
Sans paradis. Juste en enfer :
Dormeurs du val sans même une herbe.

Sabine Aussenac.

http://www.amazon.fr/Prends-beaut%C3%A9-po%C3%A8mes-Sabine-Aussenac-ebook/dp/B00E8D9V0K/ref=asap_B00K0ILDZS_1_1?

http://www.thebookedition.com/fiat-lux-sabine-aussenac-p-116155.html