Nos voisins, ces inconnus : la famille Klemm.

Three women seen from behind, collage de Lud Van Vorstenbosh
« It started off when I saw the beauty of the colour and structure of those rusty, crushed drink cans that you find littering the streets. So I picked up a few to do something with them one day, as a change from my usual work as a sculptress. Besides cans I now pick up many other sorts of ‘old iron’. Almost anything can turn out useful. Especially bicycles lose lots of interesting parts in the street. The metal trays I use as a background or basis for my collages are bought in jumble sales and flea markets. I prefer making figures and heads and in this I feel akin to Giuseppe Archimboldo, a 16th century Italian painter whose heads are composed of fruit, vegetables, flowers and fish. »

Nos voisins, ces inconnus : la famille Klemm.

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À quelques encablures de la France, superbement ignorés par un certain obscurantisme franco-français et même par les lumières d’expositions récentes, notre voisine outre-rhénane recèle de véritables trésors artistiques…

Qui connaît, par exemple, la remarquable famille Klemm ?

En premier, je demande le père : Fritz Klemm, né le 14 août 1902 à Mannheim, mort le 17 mai 1990 à Karlsruhe, était un peintre reconnu, maintes fois primé, non seulement par la Croix du Mérite, mais dans d’innombrables expositions :

http://de.wikipedia.org/wiki/Fritz_Klemm#Preise_und_Ehrungen

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Professeur à l’académie des Beaux-Arts de Karlsruhe, il s’est notamment distingué par une technique très maîtrisée de la peinture « Caparol », permettant une plasticité remarquable de la texture et une « patte » très assurée. L’exposition de la galerie Baumgarten, en 1996, avait ainsi repris dans son catalogue les œuvres premières de l’artiste, mais aussi ses derniers « murs », représentant les établis du peintre, dont les monochromies ne sont pas sans rappeler les « noirs » de Soulage…

Fritz Klemm, Die Wand, um 1972, Mischtechnik/Papier 65 x 50 cm
Fritz Klemm, Die Wand, um 1972, Mischtechnik/Papier 65 x 50 cm

http://www.bildkunst.uni-freiburg.de/bildkunst/AUSSTELL/GALERIEN/BAUMGART/aktbild.htm

« Je suis le matériau de base sur lequel je travaille », affirmait l’artiste, qui a aussi résumé son œuvre dans une interview conduite par Gert Reising en 1989 :

« Mon réalisme non seulement me fonde,  mais je le considère comme ma vision du monde. Là, je suis plutôt proche de Menzel ou de Pissaro. Cependant, l’essentiel n’est pas d’avoir un style. Mon réalisme se rapproche de la pensée de Schopenhauer: ancré dans la clarté, sec dans la réalisation, lapidaire dans la formule : vous savez comme il est pour moi difficile de faire ceci avec une légèreté enfantine. »

(« Aber mein Realismus bildet nicht nur ab, ich meine ihn als Weltsicht. Da bin ich eher Menzel oder Pissaro nahe. Mir geht es aber nicht um einen Stil. Mein Realismus ist Schopenhauers Denken nahe: fest in der Anschaulichkeit, trocken in der Durchführung, lapidar in der Aussage: Sie wissen, wie schwer es mir fällt, dies spielerisch leicht zu machen.»)

Une césure très nette se fera sentir lors de l’abandon de la chaire professionnelle de l’artiste, qui travaillera non plus dans les locaux de l’académie de peinture, mais dans un modeste atelier donnant sur un paysage urbain. Il peindra dès lors une sorte de monochromie thématique autour du « mur », exprimant l’environnement bétonné qui l’entoure sous une incroyable richesse de traits et de lignes géométriques.

https://www.zeitkunstverlag.de/wp-content/uploads/wpsc/downloadables/kuenstler-2007-03-077-klemm-fritz.pdf

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L’artiste croqué par sa fille, la photographe Barbara Klemm

En deuxième, je demande une des filles parmi les six enfants du peintre et de son épouse, la comtesse Antonia de Westphalie, une artiste, elle aussi, dont les délicates esquisses se sont perdues au fil des maternités, disparue  un an avant son époux. Barbara Klemm, la deuxième fille du couple, s’est distinguée par une brillante carrière de photographe de presse.

http://de.wikipedia.org/wiki/Barbara_Klemm

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http://www.vivreaberlin.com/4435,barbara-klemm-ou-le-gout-du-detail-intime-parmi-la-foule.html

La journaliste de talent a travaillé au grand quotidien FAZ, la Frankfurter Allgemeine Zeitung, des années soixante-dix jusqu’en 2005, se distinguant par un style bien particulier de portraits et de paysages dont certains font partie intégrante de la mémoire de la République Fédérale…Elle a croqué plus d’une fois Willy Brandt, Helmut Schmidt ou Leonid Brejnev, et ses images ont remporté de nombreux prix lors de multiples expositions, comme le prix Erich-Solomon ou le prestigieux prix Max Beckmann, qui couronne des réussites exceptionnelles dans les domaines des arts.

http://www.art-magazin.de/blog/2009/12/23/kam-sah-siegte-barbara-klemm/

Au Louvre, Barbara Klemm
Au Louvre, photo Barbara Klemm

Enfin, last but not least, venons-en à une autre fille du couple, Ludvine van Vorstenbosch, dite Lud, qui se trouve être l’une des artistes plasticiennes les plus remarquables de sa génération, et, accessoirement, ma marraine ! Car la meilleure amie de ma maman, au lieu de suivre un français vers un sud ensoleillé, a, dans les années soixante, épousé un néerlandais et a donc installé son atelier à Utrecht, aux Pays-Bas.

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Bronze

C’est là qu’elle s’adonne à ses collages et bronzes, alliant l’infime et le monumental, puisant dans son souffle artistique ses idées transversales pour mouler les forces ou assembler les tendresses.

http://www.ludvanvorstenbosch.nl/estartlvv.html

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Ludvine a exposé aux Pays-Bas, en Allemagne et en France  et est membre de l’Académie des Beaux-Arts de Utrecht. Elle a aussi été mon modèle : celui d’une femme alliant maternité et création, très tôt investie dans l’écologie et les médecines alternatives. Elle a un merveilleux sourire et une énergie à toute épreuve.

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C’est aujourd’hui son anniversaire : alles Gute zum Geburtstag, Marraine !

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Comme de longs échos qui de loin se confondent…PAIX!!!

Comme de longs échos qui de loin se confondent…

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Elle s’arrêta un instant pour observer le ciel, ce ciel d’automne aux couleurs mordorées. Elle ne put s’empêcher de le photographier avec le vieil appareil que Malik lui avait offert pour ses 17 ans. L’horizon était immense, et lui rappelait les cieux de son Sahara, lorsque les sables et les vents tourbillonnaient au rythme de la vie. Mais surtout, il évoquait en elle ces vers que son professeur de lettres lui avait demandé d’apprendre pour le premier exposé de son année d’hypokhâgne :

Ayant l’expansion des choses infinies,

Comme l’ambre, le musc, le benjoin et l’encens,

Qui chantent les transports de l’esprit et des sens…

Aïcha adorait Baudelaire, la délicatesse de ses mots alliée à la puissance de son esprit. L’infini, voilà ce qui lui manquait tellement, à la cité, lorsqu’elle se heurtait en permanence à l’hostilité d’un quotidien étriqué par la précarité. Et l’étroitesse d’esprit qui régnait dans cette population qu’Aïcha, pourtant, portait dans son cœur, lui rongeait les sangs. Elle détestait les regards obliques et prédateurs des garçons lorsqu’elle se rendait en cours vêtue « à l’occidentale », toujours très sagement, afin de ne pas attiser les provocations ; elle attendait toujours d’avoir atteint la place Saint-Sernin, essoufflée par sa course matinale entre ses deux correspondances, pour ourler ses yeux de khôl et pour peindre sa bouche aux couleurs de son humeur. Au lycée, elle était libre. Elle existait entièrement.

Soudain, l’annonce automatisée de la SNCF la tira de sa rêverie. Elle regretta aussitôt d’avoir pris cette photo, et se mit à courir pour descendre vers le souterrain et tenter d’attraper la dernière navette vers Colomiers. Mais en remontant vers la voie, hors d’haleine, elle vit les portes de fermer et la machine s’éloigner. Elle sourit, dépitée, et remonta lentement vers la salle des pas perdus de la petite station de banlieue, fouillant déjà dans son sac pour en extirper le gros trieur de philo. Tant pis, elle s’avancerait dans la dissertation sur le bonheur.

C’est alors qu’elle l’aperçut. Il était assis sur l’un des bancs de la placette, lisant, malgré l’obscurité qui envahissait la gare, un gros livre qu’Aïcha reconnut immédiatement. Cette édition ressemblait en tous points à celle qu’elle avait presque toujours dans son sac, écornée, un peu jaunie, les pages presque vivantes d’avoir été relues mille fois. Elle pouvait presqu’en sentir le parfum, cette odeur caractéristique des livres de poche, qui lui faisait parfois tourner la tête de joie. Ce parfum-là, pour Aïcha, avait l’odeur de l’indépendance et du secret ; il symbolisait sa révolte sourde contre sa condition, contre la fatalité qui aurait voulu qu’elle arrête ses études à la fin du collège, ou qu’elle prenne une des voies professionnelles où tant de jeunes filles des « Quartiers » étaient enfermées, comme dans une nouvelle prison faisant écho à la ghettoïsation de leur cité.

Il est des parfums frais comme des chairs d’enfants,

Doux comme les hautbois, verts comme les prairies,

-Et d’autres, corrompus, riches et triomphants…

Le jeune homme leva la tête et lui sourit, refermant Les Fleurs du mal, et se leva très vite.

–          Vous voulez vous assoir ? Je vous en prie, ma correspondance va arriver, je n’ai même pas le temps de lire la fin de mon poème !

Aïcha éclata de rire, toute à l’allégresse de cette rencontre inattendue.

–          Lequel lisiez-vous ? Je les connais tous par cœur, je vais vous en réciter la fin ! Mais d’où sortez-vous ? J’ai l’impression de faire une rencontre du troisième type…Ce n’est vraiment pas courant de croiser sur ce quai des garçons qui lisent de la poésie, vous savez…Même les slameurs ne se risquent pas chez nous, nous sommes la frange dure de la ville rose !

–          J’arrive tout droit de Tel Aviv, je viens faire une conférence au centre culturel juif, sur la poésie israélienne, justement, répondit le jeune homme en souriant. Je suis doctorant et j’ai obtenu une bourse d’études pour Paris, mais je voulais faire cette étape à Toulouse, entre autres aussi pour rencontrer la famille de la petite Myriam…Et vous, vous êtes étudiante aussi ?

Aïcha avait pudiquement détourné le regard à l’annonce du prénom de la fillette assassinée quelques mois auparavant à l’école juive de Toulouse. Elle soupira et croisa à nouveau les magnifiques yeux verts de l’inconnu qui pourtant, étrangement, lui paraissait si proche.

–          Je suis seulement en hypokhâgne, cela correspond à la première année d’études, et je voudrais faire un master de littérature, puis enseigner à l’étranger, ou travailler dans l’alphabétisation. Et je ne devrais même pas vous parler, vous savez…Mes frères seraient fous s’ils me voyaient discuter avec un…feuj, ajouta-t-elle en souriant d’un air de défi.

–          Je m’appelle Dov, et je suis surtout un amoureux de la culture française et de ses lumières, répondit le jeune homme en cherchant un stylo dans son cartable. Vite, donnez-moi votre nom et votre mail, je me suis fait voler mon portable à Marseille, mais je vais noter vos coordonnées et je vous rappellerai ou vous écrirai, promis ! On se fiche bien de ce que pensent les autres, non ? Je vous trouve merveilleusement belle…et je ne laisserai pas une inconnue qui récite Baudelaire par cœur s’évaporer dans la nature, termina-t-il en regardant Aïcha droit dans les yeux, la faisant craquer avec son imperceptible accent.

Puis il partit en courant, serrant le petit papier dans sa main, non sans avoir délicatement embrassé la jeune fille sur les deux joues, comme on embrasse une enfant sage, en lui murmurant un vers qui parlait de « parfums frais comme des chairs d’enfants… »

 

Aïcha rentra dans sa cité sur un petit nuage, et s’enferma très vite dans la chambre qu’elle partageait avec ses deux petites sœurs, prétextant du travail, mais allant longuement sur google pour faire des recherches au sujet de  Dov.

Le jeune étudiant occupait déjà de nombreuses pages sur le net, et Aïcha passa une partie de la nuit à lire des articles sur divers auteurs qu’elle ne connaissait pas, ou très peu. Dov avait consacré un mémoire de littérature comparée à une grande poétesse iranienne, Forough Farrokzhad, et à une poétesse juive de la Shoah, Rose Ausländer, et la jeune étudiante eut les larmes aux yeux en voyant les incroyables correspondances entre leurs mots croisés, au-delà des conflits qui agitaient les peuples…

گامی ست پیش از گامی دیگر C’est le pas, puis le pas suivant,

که جاده را بیدار می کند. Qui fait s’éveiller le chemin

تداومی ست که زمان مرا می سازد Notre temps se tisse d’un fil continu

لحظه هائی ست که عمر مرا سرشار میکند. Ce sont les instants qui saturent nos existences.

Car ces vers de la « Ballade des saluts et des adieux » de la poétesse iranienne correspondaient si bien au « cheminement séculaire du mot au mot » de la poétesse de la Bucovine et à son :

pas de rêve que

nous rêvions ensemble

à hauteur d’ombre,

qu’Aïcha se prit à rêver, elle aussi, en découvrant « Ou alors », ce poème de Rose Ausländer. À rêver d’un monde où les jeunes filles « rebeu » auraient le droit de lier amitié avec des jeunes « feujs », à rêver que la poésie sauverait le monde…Il lui semblait que les vers des deux écrivaines étaient « comme de longs échos qui de loin se confondent »…C’est à ce moment-là que sa mère se mit à hurler dans la pièce voisine.

Aïcha se précipita dans le salon et prit le téléphone tombé par terre, tandis que Malik tentait de calmer leur mère, effondrée. Elle entendit d’autres hurlements dans le combiné, et des pleurs, et finit par reconnaître la voix de sa cousine. Une roquette venait de tomber sur la maison de sa tante maternelle, Fatima, une infirmière qui avait épousé un médecin palestinien. Ils vivaient et travaillaient à Gaza. Fatima était morte, ainsi que Rachid et Zohra, les jumeaux de cinq ans. L’oncle Ahmed prit ensuite le relai, en pleurs, lui aussi, expliquant que ce mois de novembre 2012 était terrible, et que leur famille était gravement touchée. Il demanda à Aïcha d’essayer d’organiser l’évacuation de sa cousine et du petit Khaled, le bébé de six mois, blessé à la tête. Puis la communication fut interrompue, et un silence assourdissant régna dans l’appartement.

Tremblante, Aïcha repartit dans sa chambre. Elle déchira rageusement le papier donné par Dov, brûlant d’envie de jeter son ordinateur, celui que le Conseil Régional avait financé en partie, par la fenêtre de leur quinzième étage. Elle hurlait intérieurement, prise d’une colère irrépressible envers le peuple juif qui bombardait les siens, et désespérée à l’idée de son impuissance. Que n’avait-elle pas commencé médecine, elle aurait pu partir comme volontaire internationale, être utile…A quoi bon tous ces mots, ces rêves, ces poèmes ? Le monde devenait fou, les peuples, encore et toujours, se déchiraient dans un massacre des innocents toujours renouvelé…

Son portable vibra. C’était un texto, un numéro inconnu. Pensant qu’il s’agissait peut-être d’un de ses cousins installés en banlieue parisienne, elle ouvrit le message.

–          Aïcha, c Dov. Roket tombé immeuble parents Tel Aviv. Ma sœur et ma mère très touchées. Je rentr 2min. Ne tombons pas ds ce piège, ds haine. Leilatov, bn nuit.

Sa colère retomba, aussi soudainement qu’elle l’avait envahie. Bien sûr. La souffrance n’était pas l’apanage d’un seul peuple. Un instant, la haine l’avait aveuglée, et la soif de vengeance avait effacé en quelques secondes la paix et l’espérance qu’elle venait pourtant de ressentir en découvrant les correspondances émotionnelles de ces poétesses…Elle devait se ressaisir, elle le devait à la mémoire de sa tante, une femme courageuse et engagée, et elle le devait à la mémoire de tous ces autres morts, des morts de la Shoah, que son propre peuple conspuait si souvent, malgré les atrocités du passé.

Elle sourit, à nouveau, en relisant le SMS où des phrases entières se mêlaient maladroitement au langage « texto ». Une idée folle lui vint. Mais oui, bien entendu, cette rencontre n’était pas anodine. Dov allait peut-être pouvoir l’aider à faire évacuer ses cousins de la bande de Gaza.

 

Les semaines suivantes passèrent très vite. Entre son travail acharné en prépa et les nuits sans sommeil où elle échangeait de longs mails avec Dov, Aïcha grandit, sortit soudain de l’enfance et des rêves. Elle se battait comme une lionne, sur tous les fronts, voulant prouver à ses professeurs qu’elle méritait de réussir, au même titre que ses camarades issus des beaux quartiers, et fomentant ce projet d’évacuation du petit Khaled et de sa grande sœur. Elle projetait de partir elle-même les chercher, en janvier, lorsqu’elle serait majeure. Elle avait déjà organisé une collecte au lycée pour financer son voyage, et elle regardait avec inquiétude les flashs d’informations sur les chaînes françaises et arabes, se demandant si l’escalade du conflit judéo-palestinien plongerait le monde dans l’obscurité, et si elle pourrait aller au bout de son projet.

Et elle était tombée très, très amoureuse de Dov. La rencontre sur un vers de Baudelaire avait débouché sur le réel, et ces chiasmes multiples confortaient la jeune femme dans son idée que la littérature, malgré tout, et l’art en général, la culture, leurs lumières, pouvaient rapprocher les hommes…Car Dov et Aïcha ne pouvaient plus se quitter. Le jeune doctorant, lui aussi, était fou de celle qu’il nommait sa « gazelle ». Leurs journées tournaient autour de leurs multiples correspondances, ils échangeaient des dizaines de mails, de SMS, de lettres, même, que la jeune étudiante se faisait envoyer au lycée, afin que sa famille ne découvre rien de ces liens interdits…Leurs peuples étaient ennemis, mais leurs esprits étaient jumeaux, et leurs cœurs ne formaient plus qu’un.

Comme de longs échos qui de loin se confondent

Dans une ténébreuse et profonde unité,

Vaste comme la nuit et comme la clarté,

Les parfums, les couleurs et les sons se répondent.

Le trois janvier 2013, jour de son anniversaire, Aïcha rentra à la maison avec son passeport, son visa, et son billet pour Israël. C’est en mangeant le délicieux gâteau d’anniversaire à la semoule et eu miel préparé par sa maman, encore très affectée par le décès de sa sœur, mais pleine d’affection pour sa fille aînée, qu’Aïcha annonça à sa famille qu’elle s’envolerait en fin de semaine vers Tel Aviv, et que l’évacuation de ses deux cousins avait été préparée avec son oncle et « un ami israélien ».

–          Mais ma fille, tu es folle, majnouna ! Qu’est-ce-que c’est que cette histoire ? Et tes cours ? Et avec quel argent as-tu préparé toute cette aventure ?

–          Et il n’est pas question que tu partes seule, gronda Malik d’une voix menaçante.

–          Oh si, frérot, je pars. Et puis là-bas, je ne serai pas seule. Je serai logée dans la famille de mon ami, ses parents sont professeurs de français, enfin son père, parce que sa mère est morte le mois dernier, après un tir de roquette…Malgré ce deuil, ils ont accepté de nous aider, et oncle Ahmed a déjà tout préparé : je récupèrerai nos cousins au point de passage de Gaza, je serai escortée, tout est arrangé au niveau des autorités, et mon professeur de philo, dont la femme travaille dans le service de neurologie enfantine de Purpan, a organisé l’hospitalisation du petit. Faites-moi confiance. Je vous en prie. Et pour mes cours, tout est arrangé ; mes camarades et mes profs m’aideront à rattraper cette semaine perdue.

La mère d’Aïcha se leva et serra sa fille dans ses bras, en larmes, tandis que ses frères se regardaient, abasourdis. Et muets. Que dire devant tant de détermination ? Puis soudain, la petite sœur de dix ans arriva de sa chambre avec un immense dessin représentant un soleil et un cœur. Tout le monde se mit à parler en même temps, à féliciter Aïcha pour son courage, et Malik mit la chanson « Aïcha » à fond sur son mp3 en faisant tournoyer sa sœur, tandis que leur mère téléphonait à toute la famille pour annoncer la bonne nouvelle.

 

Le six janvier, vers midi, une belle jeune femme posa le pied en terre d’Israël. Très émue, Aïcha souriait en découvrant la lumière de ce pays que des frères se disputaient et partageaient depuis la nuit des temps. Comme à son habitude, elle s’arrêta pour prendre des photos, pour s’imprégner de ces parfums nouveaux, et sortit de l’aéroport juste pour voir le bus s’éloigner…Et voilà ! Elle avait encore raté sa correspondance ! Elle maugréa intérieurement, se demandant comment elle arrivait à organiser une évacuation internationale tout en étant aussi étourdie dès qu’il s’agissait de prendre un transport en commun…Elle s’apprêtait à appeler Dov, qui était spécialement déjà au lieu de rendez-vous afin d’organiser les formalités administratives, quand un mouvement de panique fit refluer les voyageurs vers l’aéroport. Une hôtesse lui expliqua en anglais qu’une bombe venait de déchiqueter un bus venant de l’aéroport. Aïcha blêmit. À quelques secondes près, elle venait de frôler la mort.

La nouvelle de l’attentat s’était répandue comme une traînée de poudre. Dov, en grandes parlementations avec les autorités, reçut un texto de son père, lui demandant de se rendre au plus vite sur la route venant de l’aéroport. Au vu de l’horaire d’arrivée d’Aïcha, il craignait que la jeune fille ne se soit trouvée dans ce bus. Dov poussa un long hurlement de bête blessée et expliqua au soldat de la patrouille de frontière qu’il reviendrait plus tard. Il se mit à courir, de toutes ses forces, tout en essayant d’appeler sa bien-aimée. Mais les lignes étaient saturées.

Quelques minutes plus tard, le jeune homme descendit de sa voiture. Il profita de son laisser-passer pour fendre la foule, et arriva sur la scène de l’attentat. C’était atroce. Les corps déchiquetés jonchaient la chaussée éventrée, des hommes en costumes religieux côtoyaient les secouristes, papillotes et kipas se mêlaient aux blouses blanches déjà maculées de rouge. Le silence, voilà ce qui était le plus impressionnant, le silence de la mort, tranchant avec les hurlements des sirènes. Seul un enfant, miraculeusement épargné par le carnage, pleurait en appelant sa mère.

Un médecin expliqua à Dov que c’était le seul survivant du massacre. La déflagration avait été telle qu’un immeuble voisin avait été presque soufflé. Les trente occupants du bus étaient tous morts, ainsi que la jeune kamikaze palestinienne.

Le jeune homme s’éloigna en titubant en direction de l’aéroport. Il allait essayer de contacter les autorités consulaires. Des larmes coulaient sur son visage, tandis qu’il marchait, hébété devant ce nouveau deuil qui le frappait, si peu de temps après la perte de sa mère, si peu de temps avant ce qu’il avait pensé être le bonheur. Aïcha, sa gazelle, si forte, si courageuse, si proche de son but et de leur amour…

–          Dov ! Dov, ne pleure pas ! Dov !

Il leva les yeux. Non loin de lui, sur le trottoir d’en face, dans la lumière merveilleuse du midi, se tenait une belle jeune femme, une valise à la main. Elle souriait et pleurait à la fois, et elle lui cria qu’elle avait raté sa correspondance, qu’elle était tellement désolée de ce nouvel attentat, et de la peur qu’il avait eue.

Et elle lui cria qu’elle l’aimait, qu’elle ne voulait plus jamais le quitter.

–          Dov, habibi, promets-le moi. Promets-moi que nous serons heureux…

Quel étrange couple ils formaient, les amoureux de l’aéroport, soudain indifférents au regard des passants, au bruit et la fureur de ce jour de guerre, figés en un seul corps de tendresse, vivants piliers se murmurant des mots d’amour, vivants symboles d’une réconciliation possible…

La Nature est un temple où de vivants piliers

Laissent parfois sortir de confuses paroles;

L’homme y passe à travers des forêts de symboles

Qui l’observent avec des regards familiers…

 

Quelques mois plus tard, toute la famille d’Aïcha était réunie pour la sortie de l’hôpital du petit Khaled, à présent entièrement rétabli, et pour l’annonce des résultats de fin d’année de la jeune fille. Ils étaient tous là, même les cousins de Paris étaient descendus, et ils attendaient Aïcha, attablés au café Saint-Sernin. Le parfum des tilleuls embaumait l’air de mai, les premières hirondelles tournoyaient follement dans le ciel toulousain. Malik était en grande conversation avec le père de Dov, mais aucune animosité n’agitait la tablée. Les cousins couraient autour de la basilique, et la maman d’Aïcha parlait des fiançailles des deux amoureux avec Esther, la sœur de Dov, entièrement rétablie, elle aussi.

–          Maman, ça y est ! Je suis reçue à Henri IV, je peux partir à Paris pour faire ma khâgne !

Rayonnante, tenant Dov par la main, Aïcha marchait fièrement vers sa mère, plus belle que jamais. Le jeune homme souriait, lui aussi, et l’embrassa à pleine bouche sous les youyous de la famille. Puis il sortit un livre de son veston, et debout, face au clocher de la plus grande basilique romane d’Europe et des millions de toits roses, il commença à lire le poème qui symbolisait l’improbable amour de leur rencontre interdite…

Aïcha en était à présent persuadée : la beauté sauverait le monde.

Correspondances

 

La Nature est un temple où de vivants piliers

Laissent parfois sortir de confuses paroles;

L’homme y passe à travers des forêts de symboles

Qui l’observent avec des regards familiers.

 

Comme de longs échos qui de loin se confondent

Dans une ténébreuse et profonde unité,

Vaste comme la nuit et comme la clarté,

Les parfums, les couleurs et les sons se répondent.

 

Il est des parfums frais comme des chairs d’enfants,

Doux comme les hautbois, verts comme les prairies,

— Et d’autres, corrompus, riches et triomphants,

 

Ayant l’expansion des choses infinies,

Comme l’ambre, le musc, le benjoin et l’encens,

Qui chantent les transports de l’esprit et des sens.

 

Charles Baudelaire

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 http://pelerinageendecalage.com/

http://www.west-eastern-divan.org/

https://www.youtube.com/watch?v=81A53xtOWXA

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Je ne ferai pas les soldes…

Je ne ferai pas les soldes…

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La nausée, hier, en arrivant au centre-ville pour y retrouver fiston.
Pas une personne sans son petit sac cartonné à la main, et ces grappes humaines sans âme se pressant dans chaque boutique, chaque ruelle…Nul ne semble y échapper, on découvre toute une humanité bigarrée, qui d’ordinaire ne se croise jamais, ou si rarement : les grandes bourgeoises des beaux quartiers, leur emplettes griffées au bras, les jeunes des cités, traficotant déjà leur nouvel I Phone, de vieilles mamies qui, aujourd’hui, préfèrent, au cœur du Capitole, les Nouvelles Galeries à la castagne…

La nausée, sans trop savoir si je ressentais les premiers signes d’une agoraphobie, un sursaut identitaire altermondialiste et alternatif, ou simplement, et ce serait plus grave, une jalousie, une envie…

Et me souvenir de ce petit texte, somme toute indémodable, lui…

***

Résister.

Ne pas sortir.

Ne pas regarder, faire le singe aveugle.

Ouvrir nos placards.

On l’a déjà, le petit top noir brillant.

Ouvrir les armoires.

Ressortir les draps en lin blanc brodés, avec les initiales de nos arrières grands-parents, de mamie Marie-Louise.

Ils sont tout aussi jolis que la paire de draps tout juste sortie d’un atelier de Pékin qui nous tend ses beautés factices en mille rayons bigarrés.

Redécouvrir la simplicité du bois, des lignes d’épure. Admirer chaque objet de notre home, sweet home. S’arrêter un instant devant le vase chinois, la tapisserie de la licorne, le buddha. Les toucher, les yeux fermés.

Allumer la radio. Écouter la musique, beaucoup, souvent. Une heure de Virgin radio valent quatre séances de thérapie. On a 18 ans, on danse, on est heureux.

Demander à nos enfants comment ça marche, le téléchargement illégal-c’est quand même plus excitant, on ne va pas tout s’interdire non plus !!!

Sélectionner nos envies non plus selon les pochettes-nous qui regrettons encore les grands pochettes des vinyles (mais souvenez-vous comme c’était lourd, quand on déménageait !!!), mais en fonction des titres disponibles sur Deezer.

Aller à la bibliothèque.

D’accord, ce n’est pas là que nous rencontrerons l’homme-la femme de notre vie-moyenne d’âge, en deux tranches, 4/8 ans et 75/98 ans, selon les départements… (Quoique chez moi, la bibli ait eu la chouette idée des Book-Dating , mais je n’ai pas encore osé tester, au vu de la moyenne d’âge du café philo…)

Renoncer à flâner des heures dans les librairies. Ça, c’est sans doute le plus difficile. L’odeur du livre neuf, ce petit coup de cœur à la Delerm pour l’encre fraîche, ce plissé que nous déflorerions, les illustrations qui rivalisent de beauté ou d’audace…

Il faudra préférer le toucher usé et quelque peu collant des livres de prêt, cette couverture aussi impersonnelle que des verres de cantine, et cette idée que nous ne foulons pas une terra incognita.

Regarder dans notre bibliothèque. Se rendre compte qu’au fil des scolarités de nos enfants nous avons au moins quatre exemplaires de Phèdre et du Grand Meaulnes ! Les ouvrir. Ressentir cette pointe d’émotion lorsqu’Yvonne de Galais apparaît à Augustin, ou Hippolyte à Phèdre:

Je le vis, je rougis, je pâlis à sa vue :

Un trouble s’éleva dans mon âme éperdue.

Mes yeux ne voyaient plus, je ne pouvais parler :

Je sentis tout mon corps et transir et brûler.

S’asseoir dans le salon, si possible à même le sol. S’y sentir aussi bien que dans les rayons surchauffés de la Fnac. Prendre un petit quart d’heure et se persuader que, oui, tout a déjà été dit, écrit, pensé sur l’âme humaine, mais avoir néanmoins envie de continuer à jouer les défricheurs de terres et de mots.

Ouvrir le frigo. Se demander si il est vraiment nécessaire de ressortir pour aller dans une grande surface ou au discount. En imaginant d’heureux mariages gustatifs, il y a bien encore une semaine d’avance…Expliquer aux enfants comment mettre une barre de chocolat noir dans un quart de baguette, l’envelopper d’alu et le glisser dans le cartable, leur dire que ce sera aussi bon qu’une barre chocolatée.

Faire une citronnade. Chaude, brûlante, avec du miel, ou la servir frappée, avec des glaçons, et en humer chaque gorgée divinement acidulée.

Sortir, malgré tout. Se glisser dans une rue traversière. Atteindre la rivière, sans voir tous ces visages excités par les achats. Regarder le ciel. Y observer chaque nuage. Se pencher contre le tronc de ce saule noueux et le toucher, se faire pont entre l’eau, la terre et le ciel. Se mettre à courir. Peut-être va-t-il se mettre à pleuvoir, ce n’en sera que plus doux. Mais le soleil sera le bienvenu.

Vivre, tout simplement.

***

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PS: http://www.franceinfo.fr/emission/noeud-emission-temporaire-pour-le-nid-source-713871/2012-2013/classes-moyennes-surendettees-pour-nous-c-est-ingerable

Garder les yeux ouverts

 

 

Garder les yeux ouverts

Ne jamais toucher terre

Ne jamais renoncer

Toujours folies garder

Tu t’en souviendras bien

De ne pas t’immoler

Sur l’autel des médiocres

Et des compromissions

Je te veux révolté jusqu’à ton dernier souffle

Je te veux passionné et toujours des plus beaux

Tu ne t’occiras point en vile pacotille

Tu ne resteras pas au carrefour des gris

Toujours tu hanteras le cœur de mille filles

Je te veux fier et fort et toujours dans ma vie

Garder tes yeux ouverts

Voir le beau et la terre

Aimer l’art la passion

Les amours les maisons

Et reconstruire encore

Même après les tempêtes

Pour savoir redresser et ton âme et la tête

Hauts les cœurs mon amour

Je serai là toujours

Garder les yeux ouverts

Ne pas baisser les bras

Savoir que la lumière luit tout au fond des bois

Te faire feu follet

Et luciole aiguisée

Hanter les nuits toujours mais savoir éveiller

Des aubes aux crépuscules tous nos sens à aimer

Tu resteras celui qui veille et qui attise

Les feux dans l’âtre tendre malgré tourments et bises

Garder nos yeux ouverts

Nous comprendre sans voix

Etre là à l’instant traverser les immenses

Ne jamais se quitter se haïr se fêler

Nous serons immortels comme neige au sommet

Nos tendresses infinies nous vaudront mille transes

Garder les yeux ouverts

Etre celui qui lutte

Ne pas se contenter de palais ou de hutte

Faire ce long chemin

Avancer

Découvrir

Ne jamais vivre au coin d’un feu inachevé

Battre tant de campagnes

Que l’esprit devient fou

Nos châteaux en Espagne

N’appartiendront qu’à nous

Nous garder des malheurs

Toujours aimer la peur

Savoir que l’étincelle

Est ce qui nous distille

Je serai l’ambroisie de tes soirs enivrés

Et tu te feras miel au coin de bouche tendre

Je le dis je le hurle

A ceux qui veulent entendre

Aimons-nous

Soyons fous

Regardons-nous

Voyons-nous

Ne faiblis non jamais

Ne deviens pas médiocre

Ne te compromets pas

Reste le loup des steppes

Et garde au loin la horde

Des faibles et des gueux

Qui sèment les discordes

Que l’amour soit ton guide

Que la vie te soit force

Gardons les yeux ouverts

Aimons-nous en lumière

Que ça brûle en plein jour

Que l’infinie tendresse

Nous soit incandescence

Regardons nos soleils

Brûlons nos ailes immenses

Je nous veux en Icare

Toujours recommencés

Soyons ceux qui éveillent

Soyons monts et merveilles.

Sabine-0072

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Devenons les passeurs de lumière

Devenons les passeurs de lumière

 

Pourquoi ne pas croire aux miracles ? Osons, osons, avec les chrétiens du monde entier, nous réjouir de cette fête où un prophète et se disant fils de Dieu ressuscita d’entre les morts. Croyants et impies, athées et religieux, toute foi confondue, réjouissons-nous de ce moment qui peut devenir inspirant.

La nature nous donne l’exemple. En ce printemps, tout n’est qu’explosion de vie et d’allégresse…Les journées qui rallongent après les grisailles de l’hiver, les lilas et les roses, les nuées de pétales dont le duvet volète d’arbre en arbre quand les merles s’époumonent…Des sous-bois aux jardins, notre terre palpite, tout n’est qu’éclosion et renouveau.

Osons, nous aussi, cette espérance pascale. Ne baissons pas les bras dans la nuit qui gronde, malgré nos douleurs, nos peines, nos angoisses. Oui, le monde est fou, entre les dictateurs et les diktats, entre les massacres des Innocents syriens et les naufrages de centaines de lycéens coréens, entre les incendies qui dévorent Valparaiso et les avions fantômes, entre les injustices, les maladies, les scandales. Et puis nous la tuons, notre planète, notre trésor, nous en vilipendons les moindres recoins de paradis pour en faire vil usage, aveugles devant le précipice qui, béant, guette une humanité toute entière.

Mais nos rites religieux peuvent nous aider, malgré nos différences, à regarder la vie différemment et à tenter d’autres expériences…Les juifs viennent de fêter Pessah, leurs offrandes commémorant une autre espérance, « L’an prochain à Jérusalem » et la rédemption de l’Exode. Les chrétiens, eux, se réjouiront dimanche en se saluant du traditionnel « Il est ressuscité ». Même si nous ne partageons pas ces idées et ces traditions, nous pouvons, dans le monde entier, nous associer à ces partages, et à ces ancrages dans la renaissance et l’avenir.

Le bébé luttant pour son premier souffle de vie, le « pneuma », nous donne l’exemple : jusqu’au sourire rayonnant des « Seigneurs », ces aïeuls emplis de grâce malgré leurs vies de tourmentes, comme les Germaine Tillon qui sont revenues d’entre les morts de la Shoah, ou emplis de sagesse et d’intelligence, comme les Michel Serres, les Jean d’Ormesson, l’Homme lutte pour rester debout et pour croire à cette vie qui le porte…

http://fr.wikipedia.org/wiki/Germaine_Tillion

Sachons, en cette veille de Pâques, reconnaître, nous aussi, le miracle de la vie. Il est là, partout, chez les puissants et les humbles, dans la larme de joie de la mère retrouvant son enfant sain et sauf après un naufrage en Corée, dans le tressautement de la paupière de « Schumi », dans l’annonce de la libération des journalistes en Syrie…

https://fr.news.yahoo.com/lib%C3%A9ration-des-quatre-journalistes-fran%C3%A7ais-otages-en-syrie-091602735.html

Jésus, disent les chrétiens, est sorti de son tombeau. Nos vies, si souvent, sont déjà de lugubres caveaux, lorsque nous étouffons sous la terre de nos soucis, lorsque le morne quotidien nous enterre vivants, lorsque peu à peu le silence se fait dans nos existences sans joie. Osons pousser les pierres, nous aussi, osons respirer enfin la vie qui est là, à nos côtés, cette vie que nous ne voyons plus, ne sentons plus, tant nous sommes engluées dans nos tristesses ou nos horreurs. Soyons la main tendue, le sourire offert, devenons les passeurs de lumière.

Il suffirait de peu pour que les femmes ne soient plus emmurées derrière les grilles de l’absurde, ni violées, éventrées, lapidées. Il suffirait de peu pour que la misère ne pousse plus des enfants innocents à se noyer en Méditerranées, pour que les frères ennemis du Moyen-Orient enterrent les siècles de guerre. Il suffirait de peu pour que nous arrêtions de souiller cette planète qui accueille nos passages et que nous transformons en poudrière et en enfer.

Nous ne pouvons rien contre le fatum, contre le destin qui fait chavirer les navires et trébucher les sportifs de haut niveau, aussi aguerris soient-ils. Mais nous, tous ensemble, nous, les frères et sœurs humains, nous devrions écouter l’espérance et commencer à nous relever, à sortir de nos tombeaux, et à partager nos espaces.

« Il est miraculeux qu’il reste la lumière. » Claude Vigée

Bonjour, êtes-vous Sabine Aussenac ? Je suis Antoinette Fouque.

Bonjour, êtes-vous Sabine Aussenac ? Je suis Antoinette Fouque.

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Le portable avait sonné vers midi, je venais de terminer mon cours et rangeais la salle. Une voix, ferme, inconnue :

–         Bonjour, êtes-vous Sabine Aussenac ? Je suis Antoinette Fouque. C’est bien vous qui avez écrit ce texte sur les grues ?

http://www.madepeche.com/index.php/articledep/articledepview/action/view/frmArticleID/21512/

Antoinette Fouque…J’en ai presque lâché mon cartable…Certes, oui, j’avais écrit un texte sur ces pères qui montent sur les grues pour réclamer leurs droits, quand la plupart d’entre eux n’accomplissent pas leur devoir élémentaire de payer la pension…Et j’avais envoyé ce texte, entre autres, au mail de contact des «Éditions des Femmes »…

Mais jamais je n’aurais imaginé avoir l’honneur de parler à Madame Fouque…

Notre conversation ne dura pas très longtemps, mais elle me dit tout le bien qu’elle pensait de ce petit texte, et surtout sa volonté de rassembler les femmes, les femmes de tout le pays, pour ce fameux « Grenelle des Femmes » dont elle rêvait. Elle me dit sa force, son énergie, sa rage, son admiration aussi pour les nouvelles formes du féminisme, elle me dit qu’il fallait continuer, toujours, et encore…Et puis comme je lui faisais part du pourquoi et du comment, de la genèse de mon écrit, de mes lourds soucis de post divorce, de surendettement, elle proposa soudain de m’aider, de me donner un petit coup de pouce…

Savez-vous ce que je répondis, lorsqu’elle m’assura qu’un petit virement serait bientôt sur mon compte ?

–         Oh, mille mercis, je ne sais pas comment vous remercier, je vais…venir faire le ménage aux Éditions des Femmes !

!!!

Voilà. Plusieurs mois plus tard, j’en suis encore mortifiée.

Voilà la plus grande militante féministe de France qui m’appelle, qui échange avec moi, moi, l’insignifiante petite écrivain du dimanche, nous parlons de choses graves, j’ai l’insigne honneur de parler à celle qui fonda, un beau jour de l’année de Mai, le MLF, et, pour la remercier de son geste, je me propose…de venir faire le ménage chez elle !!!!

On ne peut trouver de plus beau lapsus, de plus belle preuve des difficultés ontologiques  de ce féminisme qui, tout au fond de nous, a tant de mal à contrer les racines de notre condition de FEMMES, si ancrées en nos automatismes, en nos conditionnements…

Au lendemain de la disparition d’Antoinette Fouque, je ne vais pas vous refaire l’Histoire, car les médias ont déjà largement partagé sa bio et ses combats…Pas en première page, hélas, et ce n’est pas simplement la faute aux derniers jours des JO, ni aux morts de la révolution d’Ukraine, ni aux soubresauts de Dieudonné qui hier joua en ma Ville Rose…

http://abonnes.lemonde.fr/disparitions/article/2014/02/21/mort-d-antoinette-fouque-pionniere-du-mouvement-feministe_4371490_3382.html

Non, Antoinette n’a pas fait la Une, car il semblerait que même la disparition d’une aussi grande dame n’éclipse pas l’actualité des Hommes, ni les automatismes des médias, au lendemain d’ailleurs d’une grande déception pour les féministes françaises qui ont vu entrer, certes, deux grandes figures de femmes au Panthéon, mais qui espéraient, en cette année 2014, que le Président ferait entrer davantage de femmes en ce lieu, symboliquement…

Je voudrais simplement lui rendre hommage, vous dire cette voix qui m’a portée au fil des derniers mois, vous dire les quelques échanges que nous avons eus, comme un petit fil rouge qui me guidait, à la lisière d’une vie difficile. Son dernier appel, je l’ai reçu alors que j’étais à la FNAC, quelques semaines après un grave accident qui m’avait pas mal amochée. Sa voix grave a résonné entre les rayons où je promenais mon nez doublement cassé et mes lunettes tordues :

–         Mais arrêtez donc de vous plaindre !

m’incendia-t-elle en me rappelant qu’elle, malgré de lourds soucis de santé, et une vie compliquée aussi, ne se plaignait pas…Elle me dit qu’il ne fallait pas renoncer, et puis passer l’agrégation, et puis travailler l’écriture…

Chaque contact avec Madame Fouque, chaque appel, mais aussi chaque échange de mails, me rappelaient mes premières lectures d’ouvrages des Éditions des Femmes…J’avais dans les vingt ans et ne regrettais qu’une chose, c’est d’avoir été trop jeune en 68 ! La jeune femme que j’étais reniait en bloc sa féminité, refusait par exemple de se débarrasser de ses poils, prenant exemple sur les féministes allemandes-les chanceuses, blondes, contrairement à moi, plus proche des pilosités portugaises que de l’héritage génétique teuton, malgré mes origines allemandes…J’étais aussi capable de laisser la vaisselle dans l’évier toute une semaine, par révolte, attendant de mon compagnon un partage total des tâches, même si lui maintenait que ma condition d’étudiante était moins lourde que ses « trois huit » en tant que cheminot…

Je me souvenais aussi de toutes les phrases de mon entourage…Ma grand-mère française vantant les mérites de telle cousine, « toujours un ouvrage à la main »…Et puis ma grand-mère allemande, qui m’incendiait car je n’aidais pas assez ma mère dans les tâches ménagères…Ma rébellion avait été toute littéraire : me plonger dans la lecture, dans les études, avait été la voie royale pour éviter, un jour, de ressembler à ma mère que j’adorais ; hors de question pour moi d’apprendre à coudre et/ou à cuisiner, car je voulais surtout pas ressembler à cette maman dont l’univers tout entier était exclusivement centré sur le ménage et sur nous, ses enfants…

Je devinais depuis longtemps que d’autres schémas étaient possibles…J’avais eu l’exemple du couple de ma marraine, une artiste allemande qui, elle, avait épousé un néerlandais…Lorsqu’ils descendaient de leurs ors flamands vers nos torpeurs méridionales, pour passer quelques semaines emplies de cigales et de thym dans notre maison de campagne, le mari, Camillo, construisait certes des petits moulins sur le ruisseau, mais, surtout, faisait la vaisselle, la cuisine, bref, prenait sa part des tâches du foyer, alors que la devise de mon père, qu’il martelait à mes frères,  était qu’ « Aussenac ne faisait jamais la vaisselle » ! Quant à Ludvine, ma marraine, elle avait certes deux enfants, mais elle sculptait, aussi, exposait, créait, donc vivait aussi à l’extérieur de ce foyer, osant affronter le monde que ma mère semblait presque redouter…

http://www.ludvanvorstenbosch.nl/ebr-01.html

C’est d’ailleurs elle qui, la première, m’avait parlé des « Dolle Minas », ces féministes hollandaises, avant que je ne découvre, jeune étudiante en germanistique, le journal « Emma », premier magazine féministe allemand, et les premiers cafés de femmes qui, dans notre Ville Rose, fleurissaient en ces années 80 perdues entre un Larzac oublié et cette fin de siècle où tout s’accélérait…

http://fcomme.blogspot.fr/2010/12/les-dolle-mina.html

On aurait pu croire que je la gagnerais, mon indépendance, oui, les prémices de ma vie de femme semblaient prometteuses, mais je finis par me marier à vingt ans, par renoncer à tous mes rêves de journalisme et d’écriture, par m’aligner sur le mode de vie et de pensée de mon premier époux, passant du joug d’un père assez tyrannique à celui d’un cégétiste extrémiste qui me fit renier, en vrac, la poésie, la foi, les idéaux communautaires, l’écologie…

Oui, voilà ce à quoi j’ai repensé, en apprenant le départ d’Antoinette Fouque : à nos vies de femmes modernes, à nos chemins de lutte, de libérations, de lucidité ; à nos désirs, à nos combats, à nos erreurs, à nos errances, à nos espérances.

Il y a quelques mois, j’ai fait paraître un petit roman, une fable sur monde totalement inversé, un monde dans lequel les femmes, depuis la nuit des temps et dans toutes les civilisations, auraient eu le pouvoir, alors que les hommes seraient le deuxième sexe, mais une fable basée sur « notre » réalité, qui parle aussi du Printemps Arabe, du tsunami au Japon, de DSK…

Voilà « mon » féminisme : celui des mots, celui qui invente et mélange, dénonce et caricature, exprime et espère, dessinant un monde différent, dans lequel les hommes respecteraient les femmes, évitant de les assassiner tous les trois jours, de les battre, de les violer, de les humilier, ici ou dans d’autres pays…Un monde dans lequel, comme Antoinette l’a si bien démontré par son fabuleux Dictionnaire Universel des Créatrices, les femmes auraient toute leur place dans le monde des arts, de la recherche…et de la politique.

http://www.lavie.fr/culture/livres/lancement-du-dictionnaire-universel-des-creatrices-25-11-2013-46896_30.php

Merci à elle. Qui a fait de nous ce que nous sommes. Vous allez nous manquer, Madame Fouque…

Sabine Aussenac.

http://www.thebookedition.com/free-d-hommes-sabine-aussenac-p-104799.html