Par l’union, il brisera toutes les attaques…Adieu à Dominique Baudis

3067440-4374946-628x434

Par l’union, il brisera toutes les attaques…Adieu à Dominique Baudis

Quand j’ai lu les avis dans le Carnet du Monde, j’ai compris que je ne pourrais vous dire au-revoir. Car aujourd’hui, je suis dans votre Ville Rose, quand un hommage vous sera rendu aux Invalides, tandis que demain, lorsque votre ville vous pleurera, je serai, exceptionnellement, à Paris…

Ces quelques mots pour vous assurer, Dominique, de mon profond respect et de ma gratitude. La France perd un Juste, et Toulouse l’un de ses pères bienfaiteurs.

Savez-vous que nous avons été en opposition politique, lorsque, jeune étudiante, on m’avait demandé d’occuper la fin de la toute première liste verte, il y a mille ans, quand notre score a été si ridicule que nous, modestes militants de la première heure, avons été obligés de rembourser la campagne ? La petite étudiante rêveuse, qui ne connaissait de la politique que les cartes de vœux du RPR que son Conseiller Général de père l’obligeait à mettre sous enveloppe en famille s’était émancipée, portant des Birkenstocks bien avant l’heure et achetant des graines de sésame au Marché du Capitole à la sortie de Fermat…Mon hypokhâgne ratée, pleine de lectures de Kerouac et de rêves américains, ressembla bien peu à votre brillant parcours étudiant, mais quelque part, déjà, nous avions les mêmes ambitions : changer la vie, ou peut-être même transformer le monde…

C’est que votre regard, toujours, a su voir au-delà de Garonne les méandres de l’Histoire. Vous aimiez les hommes, leur passé, leur avenir, vous aimiez aussi nous dire le monde. Vos activités de grand reporter ont, tout naturellement, convergé vers la fenêtre du petit écran lorsque, au gré des JT, vous donniez aux Français des nouvelles de notre terre. C’est qu’elle vous était précieuse, notre planète, et vous l’aimiez, de ces terres méditerranéennes que vous avez su magnifier lors de votre présence à l’Institut du Monde Arabe jusqu’à vos engagements européens…Oui, le Cèdre du Liban a été comme un emblème de tous vos chiasmes et métissages, car comme lui vous avez, toujours, défendu la paix et la conscience.

C’est Toulouse qui a, avant vos futurs engagements,  profité la première de vos clairvoyances. Quelle différence entre la modeste bourgade presque ensommeillée que j’ai découverte en arrivant de ma campagne tarnaise et la métropole européenne qui rutile de mille feux, quand non seulement le soleil berce le clocher de St Sernin en rougeoyant sur la brique, mais fait miroiter les ailes de nos avions et fusées…Vous avez su, Dominique, participer à cette naissance, et faire de Toulouse l’Occitane une capitale européenne. Vous avez fait, pour notre ville, l’habile transition entre tradition et modernité, et la Croix du Capitole se souvient de la liesse des soirs d’élection…Les petits quartiers sont aujourd’hui toujours là, Toulouse reste un grand village, avec ses marchés de plein vent, ses tilleuls qui embaument autour de St Sernin et la faconde de ses habitants ; mais on y parle à présent aussi, au-delà des annonces en occitan dans le métro, la langue du futur.

L’homme parfois est faible, ingrat et lâche. Mais comme Calas l’avait fait en son temps, vous n’avez pas, lorsque la vindicte populaire vous a jeté aux lions, courbé l’échine, car vous saviez que la vérité éclaterait. J’ai eu honte pour ma ville lorsque je l’ai vue vous maltraiter, et je vous sais gré d’avoir su pardonner aux Toulousains leur manque de foi. C’est justement au cœur des injustices que Nicolas Sarkozy a placé, en vous, sa confiance, vous nommant premier Défenseur des Droits. Merci, Dominique, de votre lucidité, et de vos courages.

Parfois, j’ai quémandé votre aide, et toujours vous m’avez répondu. Perdue dans la terre lointaine d’Auvergne, je me souviens vous avoir sollicité pour un appui en vue d’une mutation, tant ma Ville Rose me manquait…Récemment, je n’oublie pas vos courriers dans cette douloureuse affaire internationale de pension alimentaire qu’un ex-conjoint allemand me doit, lorsque vous avez fait intervenir Madame la Défenseur des Droits des enfants…

Nous, Toulousains, sommes aujourd’hui quelque peu orphelins. Les « Motivés », les écolos, les partisans de Pierre Cohen et ceux de Jean-Luc Moudenc, ceux qui croyaient au ciel et ceux qui n’y croyaient pas, nous sommes tous unis dans un dernier hommage.

Vous allez nous manquer. Permettez-moi de lancer sur Garonne quelques fleurs de corail que le soleil arrose, en mémoire de vous.

 

« Un cèdre toujours vert, c’est un peuple toujours jeune en dépit d’un passé cruel. Quoiqu’opprimé, jamais conquis, le cèdre est son signe de ralliement. Par l’union, il brisera toutes les attaques ».

( Proclamation du Grand Liban, 1920)

La légende des siècles

 

Discours de Monsieur Jean-Luc Moudenc, Maire de Toulouse, le 5 avril 2014

WP_20140405_081Je ne sais pas pourquoi, en les voyant, j’ai pensé à Daudet :

« M. le sous-préfet est en tournée. Cocher devant, laquais derrière, la calèche de la sous-préfecture l’emporte majestueusement au concours régional de la Combe-aux-Fées.

 Pour cette journée mémorable, M. le sous-préfet a mis son bel habit brodé, son petit claque, sa culotte collante à bandes d’argent et son épée de gala à poignée de nacre… »

WP_20140405_043

Pourtant, nous n’étions pas aux champs, mais au cœur de la Ville Rose : qui, en ce samedi 5 avril 2014, commémorait en grandes pompes la Bataille de Toulouse !

http://www.voixdumidi.fr/il-y-a-200-ans-la-bataille-de-toulouse-pour-sauver-lempire-25175.html

C’est qu’ils étaient galonnés, nos Grognards, tout autant que les sujets de Sa Gracieuse Majesté ou que les dizaines d’Ibères fiers comme Artaban et d’autres lusophones qui se prêtaient à cette reconstitution historique…Le Capitole en perdit presque son latin, tant c’était fête que de voir les épaulettes et les épées rivaliser de force avec les sabres et les médailles, qui, sous le soleil du printemps, illuminaient la Cour d’Honneur.

WP_20140405_072

Un calendrier quelque peu maladroit, que la nouvelle municipalité aura j’espère à cœur de modifier, avait fait coïncider le Carnaval et cet événement historique bien peu, hélas, relayé par les médias, comme s’en plaignit l’un des responsables lors des beaux discours qui résonnèrent dans la Salle des Illustres. Il faut dire que les catholiques pratiquants doivent de toutes manières lever les yeux vers leur ciel, en voyant ce Carnaval qui jouxte quasiment la Semaine Sainte, faisant fi de toute logique chronologique…Mais ces derniers se rattrapèrent aussi, ce jour-là, les plus hardis d’entre eux ayant gratifié la Place du Capitole d’un ersatz de Manif pour tous, avec un ridicule « Jour de Colère » qui ne rassembla que trois vigiles et un tondu…

WP_20140405_011

Bref. Alors que je ramenais tout juste mon geek de fiston de la préparation du « TGS » et de son propre rassemblement de cyberdéguisés, qui, eux, paradaient devant L’Imaginaire,

WP_20140405_025

je trébuchai soudain sur l’Empire, posté devant notre beau Capitole, en un alignement de troupes venues de toute l’Europe pour rappeler le souvenir de cette journée mémorable, que la pacifiste que je suis résume brièvement :

WP_20140405_108

La bataille de Toulouse s’était déroulée le dimanche de Pâques du 10 avril 1814 et avait opposé 42 000 soldats de l’Empereur Napoléon, commandés par le maréchal Soult, aux 52 000 soldats de la coalition anglo-hispano-portugaise dirigés par le Maréchal Arthur Wellesley Duc de Wellington. Les Anglais attaqueront Saint-Cyprien, mais seront arrêtés au niveau des futures allées Charles-de-Fitte. Les Écossais, eux, vont attaquer les Ponts-Jumeaux, mais se heurteront à une défense efficace, tandis que les Espagnols échouent aussi vers Matabiau et Jolimont…

L’armée anglaise arrive toutefois à rejoindre la route de Castres, contournant la ville par le nord, et attaque en donnant l’assaut vers la colline du Calvinet depuis les futurs quartiers du château de l’Hers et de Soupetard. Soult envoie le général Taupin, qui est tué à Jolimont, ce qui permet à Wellington d’occuper Jolimont.

L’Histoire porte un regard ambivalent sur cette bataille, car deux visions s’opposent dans son analyse…Les Britanniques y verront une victoire, puisque que Soult aura évacué la ville et qu’ils y entrent le 12 avril, acclamés par les royalistes ; mais les Français aussi en revendiquent la victoire, car la ville n’a justement pas été prise d’assaut le 10 avril 1814… En effet, l’armée de Soult, loin de capituler, peut même se retirer dans la nuit du 11 au 12 avril 1814 !

WP_20140405_125

Ce double héritage est sans doute important et préfigure, à n’en pas douter, les émotions mêlées que suscite toujours notre rapport au passé. Car l’Europe est née d’alliances et de combats, les frères ennemis d’hier devenant les alliés de demain, au gré des méandres des défis et des tourmentes…

Voir ainsi, en ce beau printemps 2014, alors que l’Ukraine est à feu et à sang, alors que la Hongrie vire au Noir et que le FN se pavane dans moultes municipalités de l’hexagone, des hommes venus de plusieurs pays d’Europe parader pour la reconstitution de cette bataille et se prêter au jeu de l’Histoire m’a mis, je peux vous l’assurer, du baume au cœur. Car, comme l’a répété notre nouveau Maire dans son discours, nous avons appris de l’Histoire, et devons toujours garder en mémoire les belles visions de ses grands hommes : notre Europe, qui avait été mise à feu et à sang par l’Empereur, a su aujourd’hui trouver sa ligne directrice, ses alliances, ses espérances.

La reconstitution de la Bataille de Toulouse, en ce bicentenaire, s’est inscrite pour nous, Toulousains,  dans les prémices des commémorations du centenaire de la Grande Guerre. Car comme l’a rappelé Jean-Luc Moudenc, cette année 2014 sera riche en rappels du passé…

Que la mémoire des hommes perdure. Et que la paix règne en nos cœurs.

http://www.ladepeche.fr/article/2014/04/06/1857366-le-10-avril-1814-c-etait-la-bataille-de-toulouse.html

 

 

 

 

 

De heili heilo à Jobi Joba…

De heili heilo à Jobi Joba

job-allemagne

Tiens, c’est amusant, ce départ d’un ex prof d’allemand et l’arrivée d’un natif de Barcelona à Matignon, vous ne trouvez pas ?

J’y vois, moi, une excellente métaphore de la situation de l’enseignement de l’allemand dans notre belle France…

Oui, l’Espagne et l’enseignement de l’espagnol ont bien toujours le vent en poupe, comme l’anglais –what else ?- et les langues dites émergentes (car des parents d’élèves s’imaginent encore que leurs têtes blondes vont réussir à maîtriser le mandarin en quelques années, quand certains peinent à écrire leur propre nom -du vécu !!- et ne maîtrisent déjà plus l’écriture cursive – alors les idéogrammes, je vous laisse imaginer…)

Les classes de mes collègues hispanisants sont toujours remplies ; et c’est vrai que c’est sympa, cool, fun, d’apprendre cette langue latine dont les sonorités nous semblent si familières, et puis le soleil, la salsa, etc…Je vous épargne les clichés !

Nous, par contre, en allemand, c’est le désert des Tartares. Les profs d’allemand sont devenus des has been, véritables boloss de l’Éducation Nationale. Tiens, c’est simple, dans notre immense académie de Toulouse, à la rentrée 2014, AUCUN poste au « mouvement » ; dans certains départements, et pas seulement dans le Sud-Ouest, aucune école primaire ne propose l’enseignement de l’allemand ; j’ai personnellement un statut de remplaçante depuis des années, malgré ma réussite au CAPES en 1984…

Nos classes ressemblent à des rassemblements de clandestins sous quelque dictature…Nous sommes les disciples de la dernière chance, les résistants, nous sommes la mémoire d’un grand peuple qui, autrefois, existait : les élèves qui faisaient de l’allemand, les germanistes. Souvenez-vous : de cette époque où l’allemand était enseigné dès la sixième, et où les germanistes rayonnaient de leur réputation de « bons élèves »…De ces trente glorieuses des jumelages, de ces images d’archives d’Adenauer et du Général applaudis à Reims ou à Berlin, de votre petite « corres » si blonde et si délurée…

1609774_247038832140057_971248882_n

Oui, hier, en voyant la valse de nos dirigeants, je n’ai pu m’empêcher d’y lire un symbole…

Pourtant, non, nos cours ne sont pas soporifiques comme un discours de notre ex Premier Ministre ! Je vous assure, les méthodes ont évolué depuis Rolf et Gisela, nous aussi, nous utilisons autre chose que des magnétos à bande, et nous savons même naviguer sur l’ENT ! Non, non et non, nous ne parlons pas des heures sur un ton monocorde, au contraire, nous faisons faire des activités aussi variées que celles de nos collègues d’espagnol, même si, c’est vrai, nos manuels –les livres, hein, pas Valls (elle était fastoche)- parlent de façon un peu répétitive de la chute du Mur, des immigrés de Berlin et des discours du Moustachu…

Pourtant, non, nous ne faisons pas aux élèves et à leurs parents des promesses que nous ne tiendrons pas, comme un certain ex prof d’allemand sus cité…Quand même des orthophonistes recommandent l’apprentissage de la langue de Goethe aux élèves en difficulté –pour l’ordre de la syntaxe, pour la logique de la langue…-, quand toutes les grandes entreprises et même PME recrutent à tout va des candidats germanistes, quand il suffit à un étudiant de franchir la ligne Maginot des préjugés, et surtout le Rhin, pour d’un claquement de doigts décrocher un CDI en terre teutonne, c’est du solide, et pas de la promesse électorale !

http://www.connexion-emploi.com/fr/offers

Mais bien sûr, l’Espagne attire le chaland, elle claque des doigts comme une danseuse de flamenco, et quand on voit notre nouveau Premier Ministre –que je salue respectueusement, et dont j’ai réellement apprécié le magnifique discours de tolérance et d’humanisme qu’il nous a tenu récemment dans la Ville Rose, lorsque j’ai eu la chance d’être conviée au dîner du CRIF organisé peu de temps avant la commémoration des meurtres de la Bête…-, on ne peut s’empêcher d’admirer son dynamisme…Oui, cet homme né de l’autre côté des Pyrénées a le sang bouillant des Ibères, oui, il va, je n’en doute pas un instant, mener sa barque avec une autre poigne, oui, il va se jeter dans l’arène, et c’est bien l’Espagne qui pointe un peu sa corne à Matignon, comme le chantait notre Claude.

Faisons amende honorable et reconnaissons à nos collègues hispanisants que leurs cours peuvent, de la même façon, attirer nos élèves. Mais je voudrais ce jour rétablir la vérité : nos cours d’allemand peuvent être aussi gouleyants qu’une chanson gitane, aussi intéressants qu’un voyage en Argentine, aussi riches de sens qu’une expo de Dali ! Nous avons les Prinzen, et puis les îles de la Baltique, les Alpes, et Berlin !!! L’allemand reste aussi la deuxième langue du marché international et d’internet…

Françaises, Français, ne jetez pas l’ancien Premier Ministre avec l’eau du Rhin !

Élève, si t’es malin, viens à Berlin ! Car comme le dit une affiche : Allemagnifique !

PS : Manuel, te quiero !

http://www.huffingtonpost.fr/sabine-aussenac/tourisme-allemagne_b_3168676.html

L’autre côté de moi

L’autre côté de moi

 

1912298_652819361420526_2074139728_n

Je n’ai aucune réelle légitimité pour évoquer le 19 mars 2012 et les autres meurtres commis par Mohamed Merah.

Je ne suis pas juive, je ne suis pas militaire, je n’ai pas été touchée par l’antisémitisme. Ou, en fait, si, mais à contrario : parce que je suis, par ma mère, d’origine allemande. Parce que je sais que si mes grands-parents n’ont pas eu la carte du parti, mon grand-père était cependant soldat de la Wehrmacht ; il a fait le Front de l’Est, est resté des mois prisonnier.

C’est lui qui, un jour, m’a mis le roman « Exodus » entre les mains, sans un mot. J’avais 13 ans, je lisais à peine l’allemand, et pourtant j’ai lu, et compris. La même année, j’avais lu le Journal d’Anne, et, là aussi, ouvert les yeux. Mon pays adoré, ma deuxième patrie, mon Allemagne des contes de Grimm, des longues promenades le long du Rhin, de mes grands-parents chéris, avait donc aussi été le pays de l’Indicible.

L’autre côté de moi

L’autre côté de moi sur la rive rhénane. Mes étés ont aussi des couleurs de houblon.

Immensité d’un ciel changeant, exotique rhubarbe. Mon Allemagne, le Brunnen du grand parc, pain noir du bonheur.

Plus tard, les charniers.

Il me tend « Exodus » et mille étoiles jaunes. L’homme de ma vie fait de moi la diseuse.

Lettres du front de l’est de mon grand-père, et l’odeur de gazon coupé.

Mon Allemagne, entre chevreuils et cendres.

 Bien sûr, les Allemands ont souffert : ma mère encore ne peut entendre un avion sans frémir, et je sais que la blondinette de 4 ans a eu peur, faim, froid.

Mais quelque part, je suis la seule de ma famille à, en quelque sorte, « porter la Shoah ». La Shoah par balles de mon grand-père, que personne n’a jamais encore osé évoquer avec moi. Et surtout la Shoah tout court.

Alors depuis mon adolescence, je cherche, je regarde, je réfléchis…Ces amis chez lesquels j’avais été jeune fille au pair, qui, chaque année, partaient dans un kibboutz pour « racheter la Faute », m’avaient donné des livres sur le judaïsme…Et puis un jour j’ai trébuché sur Rose Ausländer, « ma » poétesse juive de la Shoah, et, bien tard, à 44 ans, je lui ai consacré un mémoire de DEA…J’ai même, un temps, flirté avec une idée de conversion…

Les miens se moquaient de moi : « Mais qu’est-ce-que tu as encore, avec tes juifs ? » Pourtant, oui, il y a cette étrange proximité, et puis mes larmes d’enfants lorsque j’entendais du Chopin ou des valses tziganes, et puis mon profond dégoût à mélanger par exemple du fromage et du poisson…

Mais au-delà de l’anecdote, je me suis juré de témoigner. De dire, toujours. Ainsi je parle de la Shoah lors de mes cours, bien entendu, lorsque je fais mon métier de prof…d’allemand. Même quand on m’envoie en terre d’Islam, dans les Quartiers où les élèves ricanent au seul nom de « juif », dans ces classes où, une année, j’ai été obligée de faire noter dans le carnet de correspondance :

« Je ne prononcerai plus le nom du Führer en cours sans y avoir été invité », tant les élèves adoraient parler d’Hitler et du gazage des juifs…

Alors en ce beau matin de mars 2012, quand un élève, dans mon lycée de campagne, a reçu un sms de son père policier à l’interclasse, un sms qui lui parlait du massacre à l’école juive de Toulouse, j’ai immédiatement écrit, à la récréation, une phrase sur le tableau d’affichage devant la salle des profs; au feutre, j’ai noté simplement :

« Premier attentat antisémite en France depuis la rue des Rosiers. »

Et j’ai dessiné une petite étoile juive.

Puis je suis retournée en salle des profs. Moi, je tremblais. Entre temps, j’avais allumé l’ordinateur. J’avais lu les dépêches, les récits des faits.

J’avais lu qu’un homme fou avait abattu de sang-froid un père et ses deux enfants, dont j’apprendrais plus tard qu’il s’agissait du jeune Jonathan Sandler et de ses petits Gabriel, 4 ans, et Arieh, 5 ans, devant l’école Ozar Hatorah de ma ville rose, à quelques kilomètres de la bourgade où j’enseignais. J’avais lu que cet homme ensuite avait pénétré dans l’enceinte de l’école et blessé d’autres personnes, et surtout qu’il avait tiré une balle dans la tête de la petite fille qu’il tenait par les cheveux. Plus tard, on me dira qu’elle s’appelait Myriam Monsonegro, qu’elle avait 7 ans et était la fille du directeur de l’école : ce dernier avait vu mourir sa fille.

En ce matin du 19 mars 2012, vers 10 h, je tremblais. Parce que déjà j’avais lu certains détails, et parce qu’il me semblait intolérable qu’un tel attentat se produise, en France, si longtemps après la Shoah. Après la Shoah.

Dans la salle des profs qui bruissait et papotait, les conversations, certes, s’étaient quelques minutes orientées vers la nouvelle de l’attentat, mais, bien vite, le quotidien avait repris le dessus ; on parlait des devoirs surveillés, du bac blanc, de telle classe à problèmes…Je me souviens du rire presque hystérique de cette collègue, qui déchirait l’espace et me vrillait indécemment ce décalage dans les oreilles.

En passant pour remonter en cours, un collègue, posté devant le tableau blanc portant mon inscription, m’interpella :

–         C’est toi qui as écrit ça ? Mais c’est n’importe quoi ! Comment affirmes-tu qu’il s’agit d’un attentat antisémite ? Tu te bases sur quoi ?

Interloquée, je le regardai, sans comprendre. Je lui répétai alors ce que j’avais lu et entendu, je lui parlais du nom de ce lycée juif, et de la balle tirée à bout portant dans la tête de Myriam.

Il souriait, ricanait presque. Il me répéta que cette action pouvait aussi être celle d’un déséquilibré, ce ne serait pas la première fois. Il monta en cours, presque guilleret. J’avais envie de vomir.

Mon inscription a disparu très vite. Quelques jours plus tard, « on » m’a convoquée, « on » m’a expliqué que mes activités d’écriture avaient déjà été « repérées » par « les autorités », et puis la loi sur la laïcité, et qu’est-ce-que c’était que ce dessin d’étoile juive, mais je me croyais où ? Entre temps, j’avais en effet écrit sur le Huffington Post ma « Lettre à Myriam », qui avait fait le tour du monde, qui avait été reprise sur d’autres blogs, mais…le fait que j’y évoque mon métier, et l’autre établissement où j’enseignais cette année-là, avait dérangé…

http://www.huffingtonpost.fr/sabine-aussenac/myriam_1_b_1371928.html?just_reloaded=1

« On » me parla du « devoir de réserve », qui, j’ai vérifié, n’existe pas pour les enseignants. Et puis durant quelques jours, alors même que Toulouse pleurait, organisait des Marches Blanches, alors même que la terre d’Israël accueillait les victimes, alors même que Éva Sandler, la veuve et maman des petites victimes, impressionnait la terre entière par sa dignité, alors même qu’une autre maman extrêmement courageuse commençait son combat pour la mémoire de son fils assassiné, son combat pour la paix et la fraternité qui lui a valu encore récemment de recevoir un prix à Toulouse, lors du repas du CRIF, car je n’oublie pas ici la mémoire des soldats tués à Montauban et Toulouse, Abel Chennouf, Mohamed Negouad et Imad Ibn Ziaten, moi, je tremblais à nouveau, mais de peur :

Car « on » m’avait parlé de représailles administratives, « on » m’avait mise en garde, « on » m’avait expliqué que certaines choses n’étaient pas bonnes à dire, que je devais tenir ma langue, mon rang, au lieu de tenir tête…

Je me souviens de mes mails à des amis en Israël, de quelques contacts avec des avocats…

C’est si loin…C’est si dérisoire, aussi. J’ai presque honte de m’être inquiétée, quand les parents des victimes pleuraient encore leurs morts, quand les balles des forces de l’ordre eurent raison de la Bête.

Je pensais que la France serait forte. Je pensais sincèrement que cet acte odieux serait le dernier, que jamais, plus jamais de telles abjections se produiraient.

Mais j’étais naïve. Car depuis, dans cette même ville rose, il y a quelques semaines, des quolibets et des insultes ont empêché la délégation juive de manifester après que des tags antisémites aient souillé notre brique rose. Car depuis, dans tout l’hexagone, un prétendu humoriste à la solde de l’Iran et des néonazis a libéré la parole en reprenant le salut hitlérien sous la forme de cette ridicule quenelle.

Je ne suis pas juive. Je ne suis pas militaire.

Je n’ai pas été victime de Mohamed Merah.

À Toulouse, le printemps est là, les forsythias ensoleillent les jardins, nous guettons presque les onyx des hirondelles qui bientôt reviendront. J’entends quelque part les voix de ceux qui me soufflent « Mais qu’est-ce-que tu fais encore avec tes histoires de juifs ? Reste tranquille, fais ton travail, c’est tout…Qui es-tu, pour prétendre t’exprimer sur ces sujets-là ? »

Rien. Je ne suis rien, je ne suis personne.

Simplement une prof d’allemand en deuil de la démocratie.

Damit kein Licht uns liebe

Sie kamen

mit scharfen Fahnen und Pistolen

schossen alle Sterne und den Mond ab

damit kein Licht uns bliebe

damit kein Licht uns liebe

 

Da begruben wir die Sonne

Es war eine unendliche Sonnenfinsternis

Pour qu’aucune lumière ne nous aime

Ils sont venus

portant drapeaux acérés et pistolets

ont abattu toutes les étoiles et la lune

pour qu’aucune lumière ne nous reste

pour qu’aucune lumière ne nous aime

 

Alors nous avons enterré le soleil

Ce fut une éclipse sans fin

 

(in Blinder Sommer / Été aveugle)

Rose Ausländer

http://www.sabineaussenac.com/cv/portfolios/document_rose-auslander-une-poetesse-juive-en-sursis-d-esperance

 

 

 

Bonjour, êtes-vous Sabine Aussenac ? Je suis Antoinette Fouque.

Bonjour, êtes-vous Sabine Aussenac ? Je suis Antoinette Fouque.

 622463-france-langue-dictionnaire

Le portable avait sonné vers midi, je venais de terminer mon cours et rangeais la salle. Une voix, ferme, inconnue :

–         Bonjour, êtes-vous Sabine Aussenac ? Je suis Antoinette Fouque. C’est bien vous qui avez écrit ce texte sur les grues ?

http://www.madepeche.com/index.php/articledep/articledepview/action/view/frmArticleID/21512/

Antoinette Fouque…J’en ai presque lâché mon cartable…Certes, oui, j’avais écrit un texte sur ces pères qui montent sur les grues pour réclamer leurs droits, quand la plupart d’entre eux n’accomplissent pas leur devoir élémentaire de payer la pension…Et j’avais envoyé ce texte, entre autres, au mail de contact des «Éditions des Femmes »…

Mais jamais je n’aurais imaginé avoir l’honneur de parler à Madame Fouque…

Notre conversation ne dura pas très longtemps, mais elle me dit tout le bien qu’elle pensait de ce petit texte, et surtout sa volonté de rassembler les femmes, les femmes de tout le pays, pour ce fameux « Grenelle des Femmes » dont elle rêvait. Elle me dit sa force, son énergie, sa rage, son admiration aussi pour les nouvelles formes du féminisme, elle me dit qu’il fallait continuer, toujours, et encore…Et puis comme je lui faisais part du pourquoi et du comment, de la genèse de mon écrit, de mes lourds soucis de post divorce, de surendettement, elle proposa soudain de m’aider, de me donner un petit coup de pouce…

Savez-vous ce que je répondis, lorsqu’elle m’assura qu’un petit virement serait bientôt sur mon compte ?

–         Oh, mille mercis, je ne sais pas comment vous remercier, je vais…venir faire le ménage aux Éditions des Femmes !

!!!

Voilà. Plusieurs mois plus tard, j’en suis encore mortifiée.

Voilà la plus grande militante féministe de France qui m’appelle, qui échange avec moi, moi, l’insignifiante petite écrivain du dimanche, nous parlons de choses graves, j’ai l’insigne honneur de parler à celle qui fonda, un beau jour de l’année de Mai, le MLF, et, pour la remercier de son geste, je me propose…de venir faire le ménage chez elle !!!!

On ne peut trouver de plus beau lapsus, de plus belle preuve des difficultés ontologiques  de ce féminisme qui, tout au fond de nous, a tant de mal à contrer les racines de notre condition de FEMMES, si ancrées en nos automatismes, en nos conditionnements…

Au lendemain de la disparition d’Antoinette Fouque, je ne vais pas vous refaire l’Histoire, car les médias ont déjà largement partagé sa bio et ses combats…Pas en première page, hélas, et ce n’est pas simplement la faute aux derniers jours des JO, ni aux morts de la révolution d’Ukraine, ni aux soubresauts de Dieudonné qui hier joua en ma Ville Rose…

http://abonnes.lemonde.fr/disparitions/article/2014/02/21/mort-d-antoinette-fouque-pionniere-du-mouvement-feministe_4371490_3382.html

Non, Antoinette n’a pas fait la Une, car il semblerait que même la disparition d’une aussi grande dame n’éclipse pas l’actualité des Hommes, ni les automatismes des médias, au lendemain d’ailleurs d’une grande déception pour les féministes françaises qui ont vu entrer, certes, deux grandes figures de femmes au Panthéon, mais qui espéraient, en cette année 2014, que le Président ferait entrer davantage de femmes en ce lieu, symboliquement…

Je voudrais simplement lui rendre hommage, vous dire cette voix qui m’a portée au fil des derniers mois, vous dire les quelques échanges que nous avons eus, comme un petit fil rouge qui me guidait, à la lisière d’une vie difficile. Son dernier appel, je l’ai reçu alors que j’étais à la FNAC, quelques semaines après un grave accident qui m’avait pas mal amochée. Sa voix grave a résonné entre les rayons où je promenais mon nez doublement cassé et mes lunettes tordues :

–         Mais arrêtez donc de vous plaindre !

m’incendia-t-elle en me rappelant qu’elle, malgré de lourds soucis de santé, et une vie compliquée aussi, ne se plaignait pas…Elle me dit qu’il ne fallait pas renoncer, et puis passer l’agrégation, et puis travailler l’écriture…

Chaque contact avec Madame Fouque, chaque appel, mais aussi chaque échange de mails, me rappelaient mes premières lectures d’ouvrages des Éditions des Femmes…J’avais dans les vingt ans et ne regrettais qu’une chose, c’est d’avoir été trop jeune en 68 ! La jeune femme que j’étais reniait en bloc sa féminité, refusait par exemple de se débarrasser de ses poils, prenant exemple sur les féministes allemandes-les chanceuses, blondes, contrairement à moi, plus proche des pilosités portugaises que de l’héritage génétique teuton, malgré mes origines allemandes…J’étais aussi capable de laisser la vaisselle dans l’évier toute une semaine, par révolte, attendant de mon compagnon un partage total des tâches, même si lui maintenait que ma condition d’étudiante était moins lourde que ses « trois huit » en tant que cheminot…

Je me souvenais aussi de toutes les phrases de mon entourage…Ma grand-mère française vantant les mérites de telle cousine, « toujours un ouvrage à la main »…Et puis ma grand-mère allemande, qui m’incendiait car je n’aidais pas assez ma mère dans les tâches ménagères…Ma rébellion avait été toute littéraire : me plonger dans la lecture, dans les études, avait été la voie royale pour éviter, un jour, de ressembler à ma mère que j’adorais ; hors de question pour moi d’apprendre à coudre et/ou à cuisiner, car je voulais surtout pas ressembler à cette maman dont l’univers tout entier était exclusivement centré sur le ménage et sur nous, ses enfants…

Je devinais depuis longtemps que d’autres schémas étaient possibles…J’avais eu l’exemple du couple de ma marraine, une artiste allemande qui, elle, avait épousé un néerlandais…Lorsqu’ils descendaient de leurs ors flamands vers nos torpeurs méridionales, pour passer quelques semaines emplies de cigales et de thym dans notre maison de campagne, le mari, Camillo, construisait certes des petits moulins sur le ruisseau, mais, surtout, faisait la vaisselle, la cuisine, bref, prenait sa part des tâches du foyer, alors que la devise de mon père, qu’il martelait à mes frères,  était qu’ « Aussenac ne faisait jamais la vaisselle » ! Quant à Ludvine, ma marraine, elle avait certes deux enfants, mais elle sculptait, aussi, exposait, créait, donc vivait aussi à l’extérieur de ce foyer, osant affronter le monde que ma mère semblait presque redouter…

http://www.ludvanvorstenbosch.nl/ebr-01.html

C’est d’ailleurs elle qui, la première, m’avait parlé des « Dolle Minas », ces féministes hollandaises, avant que je ne découvre, jeune étudiante en germanistique, le journal « Emma », premier magazine féministe allemand, et les premiers cafés de femmes qui, dans notre Ville Rose, fleurissaient en ces années 80 perdues entre un Larzac oublié et cette fin de siècle où tout s’accélérait…

http://fcomme.blogspot.fr/2010/12/les-dolle-mina.html

On aurait pu croire que je la gagnerais, mon indépendance, oui, les prémices de ma vie de femme semblaient prometteuses, mais je finis par me marier à vingt ans, par renoncer à tous mes rêves de journalisme et d’écriture, par m’aligner sur le mode de vie et de pensée de mon premier époux, passant du joug d’un père assez tyrannique à celui d’un cégétiste extrémiste qui me fit renier, en vrac, la poésie, la foi, les idéaux communautaires, l’écologie…

Oui, voilà ce à quoi j’ai repensé, en apprenant le départ d’Antoinette Fouque : à nos vies de femmes modernes, à nos chemins de lutte, de libérations, de lucidité ; à nos désirs, à nos combats, à nos erreurs, à nos errances, à nos espérances.

Il y a quelques mois, j’ai fait paraître un petit roman, une fable sur monde totalement inversé, un monde dans lequel les femmes, depuis la nuit des temps et dans toutes les civilisations, auraient eu le pouvoir, alors que les hommes seraient le deuxième sexe, mais une fable basée sur « notre » réalité, qui parle aussi du Printemps Arabe, du tsunami au Japon, de DSK…

Voilà « mon » féminisme : celui des mots, celui qui invente et mélange, dénonce et caricature, exprime et espère, dessinant un monde différent, dans lequel les hommes respecteraient les femmes, évitant de les assassiner tous les trois jours, de les battre, de les violer, de les humilier, ici ou dans d’autres pays…Un monde dans lequel, comme Antoinette l’a si bien démontré par son fabuleux Dictionnaire Universel des Créatrices, les femmes auraient toute leur place dans le monde des arts, de la recherche…et de la politique.

http://www.lavie.fr/culture/livres/lancement-du-dictionnaire-universel-des-creatrices-25-11-2013-46896_30.php

Merci à elle. Qui a fait de nous ce que nous sommes. Vous allez nous manquer, Madame Fouque…

Sabine Aussenac.

http://www.thebookedition.com/free-d-hommes-sabine-aussenac-p-104799.html

Toulousain, souviens-toi !

 

 

Toulousain, souviens-toi !

 200906271626

Toulousain, souviens-toi !

Souviens-toi de ce 19 août 1944, quand ta Ville Rose a été libérée du joug de l’Occupant nazi. Souviens-toi du ciel bleu et de ta France aux yeux de tourterelle, au sol semé de héros. Car ils s’étaient levés, les Forain-FrançoisVerdier, les Alain Savary, pour dire non à l’ogre brun, celui qui dévorait nos enfants juifs déportés vers les Camps.

Toulousain, souviens-toi !

Souviens-toi de ta ville qui, au fil des siècles, ouverte comme une paume aux souffles de la mer, a su, passerelle entre les peuples et les civilisations, se dresser contre le mal et les obscurantismes. Dame Carcasse et toutes les Esclarmonde ont lutté, depuis leurs remparts, contre les contempteurs de cathares, et tu étais là, toi, Toulousain, pour dire ce qui, alors, te semblait juste. Plus tard Jean Calas criera son innocence, et ta brique rose tremble encore de l’injustice et des procès.

Toulousain, souviens-toi !

Souviens-toi de ta culture, de l’audace et du chant doublement habitée ! Toi, dont la ville a accueilli la première Académie, l’Académie des Jeux floraux, dans cette terre d’Oc riche de nos troubadours et de l’inaliénable Aliénor. Toi que Garonne a bercé de ses ondulations de femme libre, toi qui sait aller, grâce à Riquet, des effluves océanes jusqu’aux garrigues aux cent cigales, le long du Canal aux eaux vertes que Pagnol a si bien chantées, toi dont l’histoire mûrit au soleil de la diversité, souviens-toi que tu es un homme libre.

Toulousain, souviens-toi !

Souviens-toi que l’on vient de loin saluer dans ta ville tes audaces, tes richesses, tes intelligences, quand les grands avions volent vers l’avenir et que le peuple est habile à ces travaux qui font les jours émerveillés…Toulousain, ta patrie c’est Airbus, c’est ce partage entre les nations, quand l’Europe s’unit pour oublier les armes, c’est cette ville arc-en-ciel, aux couleurs du partage, ce témoin qu’il ne tonnera plus, plus jamais.

Toulousain, souviens-toi !

Souviens-toi qu’il y a deux ans un homme a tiré des enfants juifs et leur père comme des palombes s’envolant dans l’Autan, avant de faire éclater la tête d’une fillette aux boucles bondes qui s’appelait Myriam. Souviens-toi du soudain silence des harpes, quand notre Ville Rose devint blême à nouveau, blême de honte, noire de colère, quand nous fûmes des milliers à dire notre indignation et nos tristesses de voir que la paix avait abandonné à nouveau notre nid ! Souviens-toi que nous sommes tous des juifs toulousains depuis ce 19 mars 2012.

Toulousain, souviens-toi !

Souviens-toi de ta ville fière depuis des siècles, de toutes nos églises et de leurs angélus, des ouvriers d’Espagne accueillis en héros, de cette brique rouge qui sonne les révoltes, de Garonne qui gronde comme un peuple debout.

 

Souviens-toi de cela, le 22 février, lorsque tu auras cette envie d’aller voir Dieudonné.

 

Sabine Aussenac.

 

« Je vous salue ma France »

 

Je vous salue ma France, arrachée aux fantômes !

Ô rendue à la paix ! Vaisseau sauvé des eaux…

Pays qui chante : Orléans, Beaugency, Vendôme !

Cloches, cloches, sonnez l’angélus des oiseaux !

 

Je vous salue, ma France aux yeux de tourterelle,

Jamais trop mon tourment, mon amour jamais trop.

Ma France, mon ancienne et nouvelle querelle,

Sol semé de héros, ciel plein de passereaux…

 

Je vous salue, ma France, où les vents se calmèrent !

Ma France de toujours, que la géographie

Ouvre comme une paume aux souffles de la mer

Pour que l’oiseau du large y vienne et se confie.

 

Je vous salue, ma France, où l’oiseau de passage,

De Lille à Roncevaux, de Brest au Montcenis,

Pour la première fois a fait l’apprentissage

De ce qu’il peut coûter d’abandonner un nid !

 

Patrie également à la colombe ou l’aigle,

De l’audace et du chant doublement habitée !

Je vous salue, ma France, où les blés et les seigles

Mûrissent au soleil de la diversité…

 

Je vous salue, ma France, où le peuple est habile

À ces travaux qui font les jours émerveillés

Et que l’on vient de loin saluer dans sa ville

Paris, mon cœur, trois ans vainement fusillé !

 

Heureuse et forte enfin qui portez pour écharpe

Cet arc-en-ciel témoin qu’il ne tonnera plus,

Liberté dont frémit le silence des harpes,

Ma France d’au-delà le déluge, salut !

 

Louis Aragon, Le Musée Grévin, 1943.

et vous pouvez retrouver l’article, superbement mis en page, sur Tribune Juive:

Toulousain, souviens-toi !

 

 

Une journée particulière…

Une journée particulière….

 

 WP_20140218_001

Ce sourire, fatigué avant même que ne se lève le jour… Dans le bus de 5 h 21, nous sommes les deux seules passagères. Il ne nous a fallu que quelques brefs trajets pour entrer en conversation, naufragées de l’aube…

Je l’écoute, surtout. Elle fait des ménages dans deux bars- restaurants différents, l’ouverture, aussi. Elle n’a pas loin de soixante ans, se sent fatiguée.

Le chauffeur écoute distraitement, nous sourit. Ce matin, elle est guillerette, toute jeune fille, et claironne qu’elle va déménager, qu’elle ne prendra plus le bus, c’est formidable. Puis elle me lance l’estocade, en défi à cette vie qui la prive de sommeil depuis si longtemps :

–         Et puis vous savez, ma fille est aux États-Unis ! Elle n’a que seize ans, elle me manque beaucoup, mais c’est bien pour elle !

 

Les fleurs sont là, partout. Elles se bousculent sur la grille du collège comme si elles venaient chercher des résultats de bac ou de brevet. Il y a des dessins, aussi, plein de petits cœurs, et puis des petits mots, le terme « ange » revient souvent.

Il n’avait pas treize ans. Lundi dernier, il est parti manger chez lui, mais n’est jamais revenu au collège. Un homme a tiré au fusil de chasse dans sa peau de bébé, avant, ou après, je ne sais pas, avoir tué sa maman.

Cet homme, c’était son père, qui a ensuite retourné l’arme contre lui. Le journal a encore parlé de « drame familial », comme d’habitude, évitant le terme de « familicide ». Et puis sur de longues colonnes, on a fait l’éloge de ce « bon père de famille, un paisible chasseur de palombes »…Des victimes, pas un mot.

L’enfant s’appelait Sébastien, il était en cinquième dans mon collège.

 

Ils sont assis dans la salle des profs et se parlent en occitan. Oh, c’est sympa, l’occitan. Moi, j’écoute toujours Radio Occitanie en faisant ma vaisselle, quand je rentre de mes cinq heures de trajets, parce que cela fait 20 ans que j’ai perdu mon poste et que le rectorat m’envoie civiliser l’Ariégeois, faute d’élèves toulousains. J’aime bien, ça me fait toujours rire d’entendre le présentateur annoncer « los Dafto pounkos ».

Oui, dans mon établissement, il y a deux, j’ai bien dit deux profs d’occitan, et une seule prof d’allemand. Moi. Je les entends et je comprends à peu près tout, vu que l’occitan, c’est un mélange de français, d’espagnol et de latin, enfin je crois.

–         Los ségoundous quatre foun oun peu lé bourdel, nou ?

–         Et l’espreube dou bac oral, l’as préparat ?

J’ai honte pour eux, je les trouve encore plus ridicules que la dame qui annonce les stations en occitan dans le métro toulousain…Ils me renvoient, dans leur dialogue qui n’est qu’un monologue, puisque personne, hormis quelques élèves qui le passeront au bac, quelques mamies édentées sur les marchés et trois pelés et un tondu dans un bal de musique trad’ du fin fond du Lot et Garonne, ne PARLE plus l’occitan, à cette mascarade qu’est devenue la gestion des langues de l’Éducation Nationale, quand on ne prend plus les mesures nécessaires pour diffuser correctement ce qui reste la deuxième langue du commerce international et de l’internet, le teuton, et qu’on préfère favoriser le patois…Qui, vous en conviendrez, est bien utile pour postuler chez Airbus ou pour travailler sur les nouvelles technologies.

Quant à moi cette année, j’ai entre autres des 3° mélangés à des secondes. Nous ne sommes pas loin de la classe unique, avec un poêle où je jetterais des bûches après être venue en sabots…

 

Il est 15 h. Je repars dans l’autre sens, et, comme la ligne du TER est en travaux, la micheline est remplacée par un bus, que nous attendons, bloqués en gare de B…. Je rentre dans la jolie guinguette de la gare, qui se révèle être l’inverse d’un TARDIS, pour ceux qui connaissent Doctor Who, c’est-à-dire plus petite à l’intérieur qu’à l’extérieur. Mais c’est charmant. Il y a des affiches Suze, le PMU et un adorable autochtone qui se propose de me payer un café suspendu, car je ne pensais pas avoir assez de monnaie, et le village n’a pas de distributeur. –je vous épargne les rires gras quand j’ai demandé si le cabaretier prenait la Carte Bleue…

Je fuis au moment où un énorme « tas de barbaque » est déposé quasiment à même le comptoir, ils vont apparemment manger cette viande crue, après moult plaisanteries sur du cheval et le PMU. Vite, Toulouse ! (je repense à Alphonse Allais : « À la campagne, le jour, on s’ennuie. La nuit, on a peur. ») –mais non, je rigole, ils étaient charmants.

Devant la gare presque désaffectée, une sorte de camping-car affublé de l’inscription « CE cheminots ». Ben mazette, ils ont intérêt à profiter, les cheminots, parce que si le gouvernement veut leur sucrer les voyages gratuits, les bibliobus non plus ne vont pas faire long feu…Beau moment de partage avec la femme intéressante qui tient la boutique, passionnée et cultivée. Oui, Aristote et Marc Levy étaient aujourd’hui en gare de B…, et c’est tant mieux.

 

16 h, dernier TER avant le métro et le bus pour rentrer chez moi, après ma journée de « banlieusarde ». En face de moi, une dame de couleur, qui n’arrête pas de bailler, visiblement épuisée, et qui le dit. « Mais que je suis fatiguée, fatiguée… »

Je lui demande pourquoi, elle me raconte : le ménage, les ménages. Mais il faut bien vivre, travailler. C’est de plus en plus dur…Et pourtant elle voit de l’argent…Je lui narre ma traversée de Toulouse, la veille, pour trouver le magasin ALDI, et y dépenser les dernières pièces du mois. Nous convenons toutes les deux que nous dépensons une énergie folle pour ne pas nous laisser déborder. Elle trouve que j’ai une peau de bébé et que je ne fais pas mon âge. Je lui donne mon secret : du miel et de l’huile d’olive, en masque, tous les dimanches.

 

17 h. Une douche, parce que j’ai l’impression, après les huit transports en commun empruntés depuis le matin, d’être partie en Inde. Un peu de yoga. Le bac du chat attendra. Et puis aller courir, pour la première fois depuis mon grave accident de trajet du 18 avril. Tiens, ça fait juste 10 mois…10 mois qu’après 7 h de cours et 5 h de trajets, à l’époque entre Toulouse et Auch, je chutais lourdement face contre terre, avec une double fracture du nez, un trauma labial et crânien, un écrasement du trijumeau. Il me reste 3% d’incapacité, mais je ne m’abaisserai pas à « faire reconnaître mon handicap », comme m’y invite la grande annonce qui m’accueille chaque matin en salle des profs. Non, je me sens assez placardisée comme ça, et puis à quoi bon ? Après un CLD il y a quelques années, en lieu et place d’un poste fixe espéré avec le sésame des « 1000 points » pour la mutation, j’ai juste obtenu un autre poste de « titulaire remplaçante »…

Les oiseaux sont déchaînés, l’accalmie après ces semaines de de déluge et les premières violettes leur donnent des ailes ! Je cours, accompagnée par des merles moqueurs et joyeux.

C’est magnifique. Et bientôt je rentrerai, préparer un bon repas à fiston.

Ilan Halimi, 8 ans déjà…

1656423_10201557711161471_853099658_n

Des vivants et des morts

Nos morts
Se plaquent sans trace contre nos vitres
Gémissent sans voix dans nos accents
Oscillent
dans la frileuse poursuite
de leur chair abolie
Leurs cœurs s’endeuillent de la terre
Leurs mains se tendent vers nos lueurs
Le spectre de leurs bras cherche à nous retenir

Mais nos pas de vivants
déferlent sans leur escorte
Nos vies
survivent à leurs plaintes
Nos heures
consument leurs contours
Quelques images se souviennent
Les ravivant parfois d’une brève flambée !

Andrée Chédid

31 ans. Il aurait 31 ans aujourd’hui, peut-être un enfant, une maison, un chien.

Oh, bien sûr, des drames, il y en a tant…Chaque jour en Syrie, d’horribles morts d’enfants, sous des jerricans d’essence en folie. Et puis dans des petits trains touristiques, ici, chez nous. Et aussi dans les eaux fortes de Lampedusa. La Camarde n’épargne personne, jamais.

Mais avouez qu’en France, en notre temps civilisé, il est rare de mourir sous la torture. De mourir comme au Moyen Âge, sous les coups, les privations, les humiliations. De crever comme un chien, comme au fond d’une geôle chilienne de l’époque de Pinochet, comme dans un camp de Pol Pot, comme sous les aboiements hystériques de nazis…

Mais avouez qu’en France, en notre début de siècle civilisé, loin des barbaries des guerres, loin des exactions que se livrent des peuples en furie, il est rare de mourir si gratuitement, simplement parce que des Barbares en veulent à un hypothétique argent d’une « Communauté », simplement parce que vous avez eu la malchance de naître…juif.

Ce matin, trois jours avant le huitième anniversaire de la mort atroce d’Ilan Halimi, le 13 février, je ne vais pas en faire des tonnes, ni résumer les faits, ni polémiquer.

http://fr.wikipedia.org/wiki/Affaire_du_gang_des_barbares

Les chaumières pleureront toutes seules, ou pas, car, somme toute, il est facile de les oublier, les Françoise que l’on a fait exploser au beau milieu de Paris, rue des Rosiers, les Myriam à qui l’on a fait exploser la tête en pleine cour d’école, les Ilan dont on a fait exploser la vie un petit matin de février 2006…

Je voudrais juste rappeler qu’il y a quelques jours, le tristement prétendu humoriste Dieudonné a été relaxé suite à la diffusion d’un de ses « Shoah-nana », au sujet d’une vidéo dans laquelle il appelait pourtant à la libération du Barbare Fofana.

http://www.lexpress.fr/actualite/societe/justice/dieudonne-relaxe-pour-une-video-sur-ilan-halimi-et-shoah-nanas_1321510.html

Je voudrais juste rappeler que dans la plupart des établissements scolaires de ma connaissance (statistiques personnelles, mais justes), il n’a pas été fait mention de la « Journée de commémoration de la Shoah », en janvier, et que de nombreux articles de presse ont témoigné de la difficulté de cette transmission.

http://www.lefigaro.fr/actualite-france/2014/01/26/01016-20140126ARTFIG00134-quand-les-professeurs-peinent-a-enseigner-la-shoah.php

Je voudrais juste rappeler la mémoire d’un jeune homme innocent, plein de vie, de projets, que des Barbares d’un autre temps ont mutilé, saccagé, effacé de la terre, pour que chaque lecteur de ce texte garde en mémoire ce prénom et œuvre, aussi fort qu’il est possible, pour que de tels actes ne se produisent plus.

Ilan.

Souvenons-nous d’Ilan.

Sabine Aussenac

Aucune justice n’est possible pour les morts, on ne peut plus les ramener. Il s’agit de mémoire. 
Parce que le tueur tue deux fois : la première fois en tuant, et la deuxième fois en essayant d’effacer les traces de son meurtre.
On n’a pas pu empêcher leur première mort ; il s’agit maintenant d’empêcher leur deuxième mort ; et si le tueur est coupable de la première mort, la deuxième ne serait plus de sa faute, mais de la nôtre.

Elie Wiesel

 

Bon anniversaire, Zuck’ !!!

Lawton Silas Parker American

Bon anniversaire, Zuck’ !!!  

https://www.facebook.com/photo.php?v=10201513582298277&set=vb.1138188420&type=2&theater

C’était quelque part en 2008. Mes premiers pas sur le net, ou presque. Péniblement, mon ex-mari m’avait initiée au maniement d’une souris et de word, et je me revois encore cliquer lettre après lettre pour effacer, ou vanter les mérites d’un annuaire papier face aux Pages Jaunes en lignes, en 2003…Bon, j’avais quand même appris assez vite, navigant bientôt entre mes mails, Meetic et, depuis ce fameux soir du 30 avril 2008, mon premier « site d’écriture », mon cher « Oasisdesartistes »…

http://www.oasisdesartistes.com/modules/newbbex/viewtopic.php?topic_id=53092&forum=2

Sur ce forum, où bientôt mes mots s’évadèrent, les internautes et poètes vivaient cachés…Alors si ma plume s’en contenta, et si j’ai, en ce lieu béni où mes mots sont revenus à la vie, noué de solides amitiés, en particulier avec des poètes du Maghreb,

http://www.youtube.com/watch?v=LZYTkLBRgHE

http://www.youtube.com/watch?v=FGrbaJVTBTc

et même vécu la quintessence de l’amour -Jim, si tu me lis…-, je me suis assez vite lassée des « pseudos » et des jeux de cache-cache avec les « Étoile 75» et autres surnoms poétiques..

Me manquaient, en ce forum poétique, l’incarnation du réel, la transparence, l’échange en peer to peer de pairs osant se dévoiler, malgré les écrans…Certes, nous nous livrions jusque dans l’intime, puisque la poésie, justement, creuse et brûle les âmes, mais nous restions enfermés dans ces bulles virtuelles qu’offre l’anonymat.

C’est Tony, d’Oasisdesartistes, qui a été mon « premier ami Facebook ». Ma passerelle, mon pont entre ces deux virtuels, lui, le bel artiste peintre et écrivain, et je me souviens de ma joie en découvrant sa page, son visage, ses toiles, qui, sur Facebook, explosaient en autant de couleurs que la vie.

http://www.tonysossi.com/

Puis j’ai cherché Bertrand, dont j’étais amoureuse à 15 ans, que je revoyais encore en fragile jeune homme à lunettes, auquel j’offrais maladroitement, en notre datcha familiale, du cake fait de mes blanches mains adolescentes. Certes, je l’ai retrouvé, mais ce n’est pas avec lui que j’ai le plus de contacts, non, c’est avec sa maman, une délicieuse vieille dame digne et malicieuse, alerte et épanouie, un modèle de dynamisme…

Parce que figurez-vous que pour moi, Facebook, justement, ce n’est PAS Meetic…Certes, j’y ai pas mal d’amis garçons, mais aussi énormément d’amies filles, dont mon quartett de vieilles dames déjantées et sublimes, qui lisent, écrivent, écoutent de la musique, postent certes des photos de fleurs et de chats, mais aussi participent à la vie de la cité, sont dans le mouvement, dans la joie, malgré leurs âges, leurs peines, leurs deuils parfois : ma Jo, mes Thérèse, ma chère Michèle, je vous embrasse !!!

Je le dis souvent, Facebook, je l’ai attendu toute ma vie…

Je me revois, maman solitaire et fraîchement divorcée perdue dans l’austérité des monts d’Auvergne, Toulousaine en mal de tuiles roses, confrontée à la pierre noire de Volvic et aux difficultés de la solitude, des enfants petites et toujours malades, à huit heures de TER de « moun païs »…Je me revois compulser parfois l’annuaire, me demandant si je ne trouverais pas là un nom à consonance toulousaine ou germanique…Je me revois écrire à des vieux amis de fac ou de lycée, en retrouver, d’ailleurs, mais bien difficilement…Et puis, quand on est un peu intello, et très isolé –dans une salle des profs, sur un marché, dans un TER…-, on a envie, avant tout, de lire, oui, mais surtout d’écrire, d’échanger.

L’échange. Cet instantané de l’échange, et, souvent, de haut niveau. Voilà « mon Facebook », celui que je revendique, celui que je « like », que j’adore, dont je ne saurais plus me passer.

Traitez-moi de pompeuse, de voyeuse, de mytho, de selfie-woman, de prétentieuse : je n’en ai cure. Facebook, c’est ma deuxième maison.

Oui, je suis narcissique. And so what ? Oui, je fais des selfies, même si je n’ai pas le physique d’une député danoise. Mais j’ai perdu 25 kilos en 2003 –l’année de mon divorce, pour ceux qui suivent-, et, n’ayant quasiment aucune photo de moi d’avant cette époque, malgré deux ex-maris et d’autres compagnons, je tiens à rétablir la vérité : oui, je suis belle. Na.

Oui, « j’étale ma vie privée sur Facebook », au grand dam d’une partie de ma famille ! Grâce à ça, j’ai survécu à dix ans d’enfer social, de divorce et de surendettement. J’ai trouvé sur FB des contacts, des liens, des écoutes. Et je préfère payer un abonnement internet que 28 euros à quelque psy barbu et vasouillard, qui m’écouterait m’épancher en jouant au cluédo dans sa tête de piaf-si toi aussi tu veux mettre ta plaque « thérapeute » devant chez toi, sans risquer un contrôle du fisc, tape « un »…

Oui, je rencontre des gens fabuleux sur Facebook !!! Et même pire, je les « sélectionne » !! Ne pensez pas que j’accède à la demande d’amitié du gars qui a mis deux photos de GI et de bébés joufflus sur sa page et qui veut devenir mon ami, ayant sans doute lu que j’aime les enfants et l’Amérique…Non, mes amis sont délicieux, cultivés, cosmopolites…Sur FB, j’ai rencontré des suédois déjantés et des portugaises engagées, des américains fabuleux et des occitans talentueux, et des femmes avec lesquelles je partirais sans hésiter en vacances.

Car sur cette étrange plate-forme, le paradis, c’est les Autres, c’est l’Autre !

Ce sont ces gens divinement intéressants, qui ont voué leur vie à l’art, aux lettres, à la musique, ou à l’engagement social. Ce sont ces femmes qui luttent pour leurs droits. C’est cet « ami américain » que je considère comme un frère, qui m’a déjà envoyé de vraies lettres, des colis, des présents, avec lequel je partage une seule et unique vision du monde, sans l’avoir jamais rencontré-Silvanus, kisses !!!

http://www.youtube.com/watch?v=trL0cHwKbao&feature=c4-overview&list=UUWg56Q293oyLDXOgF7R_kSw

C’est cette femme qui me nomme sa « guerrière » et à laquelle j’ai promis une nuit d’été à parler en buvant du thé au jasmin, dans nos pyjamas de soie, que je n’ai jamais vue, mais dont je connais la voix, le courage, la beauté. Corinne, je t’embrasse !Et vous toutes aussi, les Ines-Marie, Muriel, Angéline, Marianne, Anne…Et les garçons aussi, bien sûr, les Alexandre, François, André, Claude, Omar, Joseph…

C’est cet ami architecte que je nomme « mon mari »-juste pour rire ! C’est aussi mon ami de de 35 ans, que je connais depuis le lycée, mon Matt, qui, de ma campagne tarnaise à la Californie, est ma passerelle vers mes étoiles !

Sur FB, je bouillonne, je m’expose, me surexpose, je chante, écris, partage, et surtout vais de découvertes en découvertes, moi qui, par un atroce enfermement social, ai vu mon horizon lambda de petite fonctionnaire se réduire, depuis 10 ans, comme une réfugiée enfermée dans quelque tente de Lampedusa…Sur FB, moi qui n’ai pas revu Mare Nostrum depuis des années, je visionne de sublime images de ma chère et talentueuse Christelle, qui nous offre mille océans fabuleux. Sur FB, moi qui ne pars plus, depuis longtemps, outre-Rhin, je passe les frontières, allègrement, sur des chemins de douaniers, telle une intrépide Alexandra David-Neel qui découvrirait le monde…

Bien sûr, je m’énerve, m’insurge, m’insupporte…Les murs fermés, les antichambres closes au grand public, les faux profils, aussi insupportables que les faux prophètes, et puis ces murs regorgeant de chatons et de jeux, panem et circences du pauvre…Pas plus tard que cette semaine j’ai hurlé de rage, voyant que le chaton « Oscar », jeté contre un mur de Marseille, recueillait des millions de soutiens, quand des millions de femmes meurent et sont battues et violées, en silence, de par le monde….Si Paris vaut bien une messe et Oscar une page Facebook, une femme vaut bien que nous nous mobilisions pour elle, non ?

Mais ce soir, je veux simplement, avec Zuck », souffler nos bougies ! Longue vie à notre Facebook ! Merci à ce jeune étudiant d’avoir su cristalliser mes rêves !

Longtemps, je me suis couchée de bonne heure.

Aujourd’hui, je m’endors avec vous…Je vous embrasse, mes amis Facebook !!!!

 

 

The piano

h-20-2385038-1296123935

Dédié aux révolutionnaires d’Ukraine…Dedicated to the free Ukraine!

(Ludovico Einaudi, joué devant les manifestants!)

https://www.youtube.com/watch?feature=player_embedded&v=GGaQ5BDNouM

The piano

http://www.youtube.com/watch?v=2X5EQZHCiIk

Plage, ressac, galets.

Il est posé, roche d’onyx.

 

Fragile esquif, Napoléon à Sainte-Hélène.

Les eaux montantes lui lèchent presque l’antre.

Oiseau de feu, il va se faire ode à la joie.

Nocturne, un prélude tressaille

Et la foule, béance en extase, se tait.

 

La mer se retire sur la pointe des vagues,

Les notes nagent en surface, plongent telles dauphins

Tirant enfants autistes, et l’enfant comprend, l’enfant écoute, l’enfant sourit.

 

Tel coquillage à l’oreille, le piano

Souffle chofar sons de désert et apothéoses.

La mer s’ouvre, passage et buisson ardent,

Bach allume les étoiles du ciel méditerran.

 

Au festival inachevé, des âmes passent.

Piano inopportun, sable concertiste.

Sous les portées la plage.

**

Liberté, je joue ton nom

L’air d’été bruissait de lumière. Des notes cristallines s’élevaient depuis le vantail de la petite chapelle de pierres blanches humblement dressée au milieu de ce pré tourangeau. Les Variations Goldberg de Bach semblaient se fondre au ciel d’azur et aux parfums estivaux. Les spectateurs, bien trop nombreux pour la modeste nef, couchés dans l’herbe, fermaient les yeux, bercés par la musique des anges.

Dans la douce pénombre, accueillie et protégée par les solides murs de pierre, la jeune pianiste jouait, les yeux fermés, cette partition qui l’avait à la fois hantée et soutenue de si longues années. Les images d’un autre temps se bousculaient dans sa tête. C’était la première fois qu’un public, à nouveau, l’entendait jouer. Elle devait se souvenir, une dernière fois, pour ne jamais oublier ceux qui n’étaient pas revenus. Elle jouait pour eux, et aussi pour l’insouciante petite fille qu’elle avait été, dont les yeux graves et le cœur pur avait rencontré, dans son pays du soleil levant, cette musique baroque qui s’était faite arc-en-ciel, alliance entre l’occident et l’orient, pont culturel, avant d’être brisée par les diktats insensés du Grand Timonier…

Des heures. Des jours. Des nuits. Des siècles. Au début de sa détention dans les geôles politiques chinoises, Zhu Xia Mei était arrivée à conserver une notion du temps, grâce au rapide de  Shanghai qu’elle entendait siffler chaque soir, mais depuis son transfert dans ce qu’elle supposait être les confins de la Mongolie, elle avait perdu même ce dernier repère. Elle gisait, ce matin là, au milieu d’une mare de sang. Elle était à présent bien loin du pays de l’ici bas. Sa sœur de cœur avait été tuée là, sous ses yeux, dans une infinie cruauté, et Mei entendait encore les affres de ses hurlements et les suppliques adressées à leurs tortionnaires. Elle n’avait plus qu’une envie : partir, mourir, elle aussi, fuir cette épouvante sans nom, les coups, les humiliations, cette déshumanisation qui avait fait d’elle, la jeune pianiste de renom, la belle jeune fille cultivée et lettrée, l’insouciante amoureuse des vents et des rêves, une bête apeurée, terrifiée, un squelette sans nom ni visage, qui, dans ses rares moments de lucidité, elle le savait, ressemblait à ces poètes juifs assassinés, à ces êtres englués dans la nuit et le brouillard, dont son professeur d’histoire française lui avait si bien expliqué l’atroce destin. Eluard lui revint soudain en mémoire.

« L’idée qu’il existait encore

Lui brûlait le sang aux poignets »

C’est ce que dit le condamné à mort dans « Avis »

Et Mei se récita intérieurement ce poème, les yeux mi clos. Elle se souvint du vers suivant,

«C’est tout au fond de cette horreur

Qu’il a commencé à sourire… »

Mei n’était plus dans sa geôle sordide. Elle n’entendait plus les chaînes des forçats, les gémissements des accouchées à qui l’on avait arraché leurs nouveaux nés, les rires gras et les insultes des gardiens si fiers de leurs humiliations. Mei était à nouveau cette petite écolière aux nattes sages, si pleine d’espérances et d’envies, qui ne vivait que pour la musique et la poésie. Mei était à nouveau cette adolescente passionnée de baroque et de littérature française, la plus brillante de sa promotion, toute entière bercée par la beauté du monde. A quatorze ans, elle avait fait la connaissance de Johann Gottlieb Goldberg, ce jeune prodige du clavecin qui avait enchanté le grand Kantor de Leipzig en jouant ses divines arias. Mei et Gottlieb avaient le même âge, et les quelques siècles qui les séparaient n’avaient guère d’importance. Leurs deux prénoms signifiaient « bénis des Dieux », et la jeune pianiste faisait l’admiration de publics immenses en interprétant ces Variations Goldberg qui, pour un soir, reliaient la Grande Muraille au Rhin. On l’avait surnommée la « Lorelei chinoise », elle, la petite nixe du Yang Tsé, et c’est justement cette sublime alchimie entre l’âme et la culture qui avait provoqué la hargne des dirigeants à son encontre.

Elle se redresse, relève la tête, et, elle aussi, du fond de son horreur, commence à sourire. Non, elle ne mourrait pas. Elle sortirait de ce camp, de cette pénombre pestilentielle, elle témoignerait de ces abjections. Et, surtout, elle jouerait à nouveau. Il lui semble entendre toutes ces voix chères qui s’étaient tues depuis longtemps, comme dans un rêve familier. Sa maman qui lui chantait des comptines au-dessus de son berceau de jonc tressé ; les psalmodies des bonzes qui murmuraient d’apaisantes litanies dans la douceur des encens ; son vieux professeur de piano, Monsieur Tran, dont la rigueur lui avait ouvert les libertés infinies de la création.

Elle n’est plus dans ce camp de Mongolie, elle n’est plus prisonnière de la folie des hommes. En un instant, elle abroge elle-même sa peine, elle brise ses chaînes et s’évade. Elle décide d’un soleil resplendissant et d’étoiles multicolores, elle se fait démiurge, et rejoint son camarade à quatre mains, bien loin des folies communautaires et des chasses aux sorcières contre l’esprit. Zhu Xia Mei décide de vivre, et, surtout, de jouer de la musique, et, ce faisant, de parcourir le monde comme si elle en était particule élémentaire et non plus privée.

Elle joue. Des heures. Des jours. Des nuits. Des siècles. Sonates, arias, concertos, cantates, elle se fait femme-orchestre, symphonie d’un nouveau monde, libérant les notes de leur gangue de mort, explorant l’infini. Ses doigts martèlent la terre nue de son cachot, la pierre rêche des murs, l’argile sèche des briques qu’elle devait transporter. La nixe du Yang Tsé façonne les notes de sa poigne de fée, indifférente aux aboiements des gardiens, aux privations, aux abjections.

Et ce sont les Variations Goldberg qui l’aident à survivre, à relever l’âme, à garder le cœur haut et l’espérance folle. Lorsqu’elle joue les douces arias du vieux Jean Sébastien, elle n’est plus au fond de son enfer, mais elle vogue au-delà du Rhin, au-dessus des sombres forêts de sapins de Thuringe. Du pays des musiciens et des philosophes, qui avait engendré l’horreur, elle ne garde que la beauté, elle devient gardienne de l’âme allemande, doublement rebelle face à tous les fascismes de l’humanité, elle devient ambassadrice d’une paix qui ne peut qu’aboutir. Elle parcourt  toujours et encore les méandres de sa mémoire, révélant chaque variation à son souvenir, aiguisant les silences, fuselant les béances. Du néant surgit un être de lumière. Zhu xia Mei, petit papillon aveugle, se cogne à toutes les vitres de son ciel plombé, mais résiste, et répète, inlassablement, cette musique muette. Ces Variations qui n’étaient, au départ, que douce récréation pour un musicien presque fatigué, elle en fait une re-création, une genèse, elle en renaît, intacte, purifiée, libérée.

**

Les dernières notes s’estompaient dans l’azur tourangeau, tournoyant dans le ciel comme des hirondelles ivres de printemps. Le public, fasciné, se relevait, étourdi, ébloui d’infini. La jeune femme apparut dans le vantail de la chapelle, telle une jeune mariée, portée par l’amour et le rêve, par son amour pour la musique et par cette foi inéluctable dans la beauté du monde. Elle salua son public et s’inclina cérémonieusement devant lui, avant de laisser éclater son bonheur simple. « Que ma joie demeure… », écrivait Jean Sébastien.

 

Sabine Aussenac