Frohe Weihnachten! Bientôt Noël, la plus grande fête allemande!





Au-dessus d'un million de toits roses, Sabine Aussenac
Pour dire le monde…par Sabine Aussenac, professeur agrégée d'allemand et écrivain.
Frohe Weihnachten! Bientôt Noël, la plus grande fête allemande!





On m’a volé le Mur de Berlin
On m’a volé le Mur de Berlin.
Déjà à l’époque, je me sentais comme derrière un rideau de fer.
Car Berlin était bien the place to be…
Mais moi, toute jeune professeur d’allemand, j’étais bloquée, enceinte jusqu’aux dents, en Auvergne, dans Clermont la Noire, avec ma princesse de quatre ans et mon cher et tendre number one, lequel était cheminot, et avant tout syndicaliste. D’ultra-gauche, il aurait fait passer Mélanchon pour un membre de l’UMP ; je vivais sous une dictature des idées qui aurait fait pâlir Pol Pot : je n’avais même pas le droit de posséder un téléviseur, car de tels objets sataniques faisaient bien sûr partie de la société de consommation et du Grand Capital abhorré…
Parfois, je fuguais en douce, ma fille sous le bras, pour regarder Miami Vice chez les voisins, en rêvant d’un repas au Mac Do, avant de rentrer éplucher les légumes de notre potager…
Le jour où l’Histoire bascula, j’étais couchée, malade, mon petit transistor collé à l’oreille. Je me souviens avec précision de ma joie et de mes larmes.
Ma joie en pensant très fort à Iris, ma correspondante allemande; des années durant, nous nous étions écrit et avions échangé pensées, coups de cœur et cadeaux…Je revoyais son visage radieux et les petites figurines en bois tourné fabriquées dans le Erzgebirge, ce massif montagneux où elle passait ses vacances ou partait en camp de « pionniers », qu’elle m’envoyait depuis la RDA, depuis Dresde…En échange, je lui avais offert son premier jean, et puis tous ces vinyles des Stones, de Abba…Nous avions, jeunes adolescentes, rêvé en vain notre improbable rencontre…
Mes larmes, car en tant qu’enfant de l’Europe, j’aurais tellement en être, de cette fête autour de la Chute du Mur…Entre une mère de Rhénanie et un père né dans le Tarn, j’avais toujours navigué entre les forêts de sapins enneigés et d’immenses champs de tournesols, entre Heine et Hugo, Renoir et Klimt…J’avais quelques années auparavant rédigé mon mémoire de maîtrise sur « La révolte de la jeunesse en RFA », y évoquant les premiers mouvements alternatifs, les squats, la naissance du mouvement écolo, et j’eusse tant aimé, en cette semaine de 1989, moi aussi, devenir « le peuple »…
Mais non. Même les images de ce bouleversement du monde m’étaient refusées, et ce n’est que de loin que je les pressentis, en ce jour où le mur tomba : l’allégresse et la joie, qui se mêlaient en ce ciel enfin réunifié et qui m’atteignaient jusqu’au au fin de ma solitude.
Lorsque retentirent les premières notes du violoncelle de « Rostro », je pleurai si fort que ma deuxième fille faillit venir au monde…
Oui, déjà à l’époque, ce sentiment de non appartenance à la marche du monde m’étreignit. J’aurais tant aimé festoyer de concert avec ce peuple réunifié, escalader le Mur, offrir des bananes, j’aurais tant aimé jouer un infime rôle d’actrice, ou au moins de figurante, dans cette superproduction de l’Histoire…
Aujourd’hui, alors qu’un même peuple commémore les vingt-cinq ans de la Chute du Mur, un même sentiment d’impuissance m’envahit.
On m’a volé le Mur de Berlin.
Alors même qu’une ville entière s’est parée de lumières pour retracer le parcours du Mur de la Honte, alors même que la Chancelière a magnifiquement parlé de ce que peut faire un peuple, dès lors qu’il en a la volonté, je ne peux m’empêcher de penser à la gigantesque supercherie qu’est devenu l’enseignement de l’allemand en France…
Certes, dans certaines académies, comme en Alsace ou à Versailles, le dynamisme est intact. Mais partout ailleurs, dans tout l’hexagone, les chiffres parlent d’eux-mêmes. Alors que les partenariats entre nos deux pays sont plus vivaces que jamais, que ce soit sur le plan économique, culturel ou sociologique, nos effectifs ont fondu comme neige au soleil, et les « postes fixes » se comptent sur les doigts d’une main. D’innombrables enseignants se retrouvent dans des situations de remplacements pérennes, souvent des années durant, faisant même d’épuisants trajets entre plusieurs établissements. Tenez, dans l’académie de Toulouse, nous accueillons cette année 27 stagiaires, alors qu’il est plus qu’évident que notre discipline est excédentaire…Ils ont pris les rares postes disponibles, avant d’être envoyés vers d’autres cieux où, gageons-le, on n’aura pas vraiment besoin d’eux, non plus…
Je ne reviendrai pas sur le pourquoi du comment, je me suis suffisamment exprimée à ce sujet dans d’autres tribunes, et ne sais toujours pas qui, de l’œuf ou de la poule, est responsable de cet état de fait.
http://www.huffingtonpost.fr/sabine-aussenac/manque-eleves-germanophones_b_1775203.html
Cette année encore, lors d’un magnifique repas collégial autour d’un échange (croyez-le ou non, le premier échange rencontré dans un établissement depuis une dizaines d’années, mais porté à bout de bras par des équipes administratives, en raison du turn over permanent des enseignants…), « on » m’a lancé au visage que « les professeurs d’allemand se sont coupés l’herbe sous le pied », entendez que nous, les professeurs, serions responsables de la « mort de notre discipline », de par une politique élitiste, des manuels poussiéreux…
Balivernes que tout cela. Voilà belle lurette que l’apprentissage de l’allemand n’est plus réservé aux « bonnes classes », en raison du collège unique et des cartes scolaires éclatées (j’ai par exemple souvent fait des remplacements en banlieue) ; nos méthodes sont innovantes, calquées sur les nouveaux programmes, tout aussi ludiques et performantes que celles des anglicistes ou hispanisants, même si, je vous l’accorde, la montée d’Hitler au pouvoir ou les déclinaisons font moins rêver que Mandela ou une chanson de Lady Gaga…
Non, il y a bien quelque chose de pourri au royaume du franco-allemand, et c’est dans le cadre de l’enseignement que ce malaise transparaît le plus ouvertement, malgré l’engouement de nos publicitaires pour « DAS Auto » et les coupes du monde remportées, malgré l’apitoiement autour de ce pauvre Schumi et les festivités autour de ce jubilée berlinois.
Parce qu’il faudra un jour qu’on m’explique le silence radio des inspecteurs du primaire devant des départements entiers sans une seule classe offrant la possibilité de débuter l’allemand (je pense au Gers où j’ai vécu sept ans, mais c’est le cas dans d’innombrables coins de France…), ou celui de nos décideurs dans les arcanes de l’EN, là où « on » a décidé depuis longtemps le primat de l’anglais et l’abandon de l’allemand comme première langue, se réfugiant un temps derrière de rares « bilangues » faisant débuter deux langues aux enfants, leur ôtant par là-même la possibilité de décider que l’allemand, et pas une autre langue, serait LEUR véritable PREMIÈRE langue…
Pourtant, les chiffres sont là, parlants, et je vous renvoie au superbe portail du Deutschmobil :
http://www.deutschmobil.fr/espace-pedagogique/pourquoi-apprendre-l-allemand/
Je pourrais aussi vous parler des recruteurs qui favorisent les candidats germanistes, des fabuleuses possibilités d’embauche non seulement outre-Rhin, mais en …Suisse, où les employeurs recherchent des personnes maîtrisant la langue de Goethe, ou en Autriche, voire même en …Belgique, dont l’allemand est la troisième langue officielle…
Mais le problème dépasse largement le cadre de l’éducation nationale. Ce soir, à l’heure où j’écris ce texte, les deux JT viennent de lancer leurs titres. Aucune des grandes chaînes ne diffuse d’émission spéciale, et la commémoration allemande n’apparaît qu’en troisième ou quatrième position…Il y aura bien un petit direct, mais rien de plus, et TF1 poussera le vice jusqu’à mettre aussi un titre sur le 11 novembre. Une fois de plus, à l’heure où nous devrions penser et agir en Européens, en France, nous nous réfugions derrière le chant du coq et nos frilosités ancestrales…
Tout le monde le sait, il y a encore, et bien souvent, des rivalités, des rancœurs qui ont la peau dure…Dans son superbe blog, Grégory Dufour évoque ici la germanophobie :
http://www.gregorydufour.eu/Interview-sur-la-germanophobie-en-France-sur-Antenne-Saar_a5.html
On pourrait aussi relire cet article :
Bref, je ne vais pas crier haro sur le baudet envers de pauvres parents d’élèves qui, de toutes façons, baignent depuis leur propre enfance dans un environnement où l’Allemand est celui qui tient le lance-flammes et brûle la belle Romy dans le Vieux Fusil –version hard- ou, dans le meilleur des cas,-version soft- donne des ordres en gesticulant et hurlant dans La Grande Vadrouille, qui passe au moins une fois par an à la télévision, et où l’allemand est donc une langue éructée et tonitruante, qu’ils estiment difficile, et qu’ils vont épargner à leur enfants…
Ce soir, Berlin est en liesse, et la France s’en fout.
On m’a volé, une fois de plus, le Mur de Berlin.
(Cette tribune s’inspire en partie d’un texte écrit en 2009 et retravaillé ici :
http://sabine-aussenac-dichtung.blogspot.fr/2014/11/die-gestohlene-mauer.html )
Sabine Aussenac.
« …le portail gauchi des étés oubliés » : à propos du Grand Concours de poésie de Hildesheim 2014
http://lyrik-bestenliste.de/sites/wettbewerb.htm
Imaginez toute une ville réunie autour de la poésie, d’un évêché, et d’un projet.
Peu probable en notre république laïque, férue de sa sacro-sainte séparation de l’Église et de l’État, très occupée actuellement à régenter les voiles et autres cantines hallal, et toujours prête à d’interminables querelles…de clochers.
Chez nos voisins d’outre-Rhin, tout est différent. Et c’est bien en partenariat avec l’évêché de la ville de Hildesheim, non loin de Hanovre, que c’est concrétisé le quatrième concours de poésie de la ville, le Hildesheimer Lyrik-Wettbewerb 2014, qui a réuni 1200 participants du monde entier, puisque les auteurs ont écrit, en allemand, depuis les USA, le Brésil, la Hongrie…, dont le plus jeune a 6 ans, et le doyen 88 !
Il suffisait de s’inscrire sur un forum et de poster un texte, et ce ne sont pas moins de 80 000 « clics » qui ont fait de cette manifestation un véritable portail de la poésie, en démontrant une fois de plus l’actualité, la modernité et la nécessité.
Certes, ici, nous avons le Printemps des Poètes. Mais avouons qu’en dehors de ces manifestations pré-estivales ponctuelles, qui plus est noyautées par un gouvernement central poétique aux lois d’airain (j’en suis par exemple exclue, le président, Monsieur Siméon, m’ayant écrit que ma poésie était « démodée, peu adaptée aux exigences actuelles… ») la poésie se terre dans ses petits souliers, réservée soit à des élites lisant des poètes morts publiés par de grandes maisons, soit à de poussiéreux concours rétribuant leurs lauréats en « médailles », alors que le peuple, pourtant, réclame à hauts cris, en plus du pain et du cirque, des vers ! Car en France aussi, les forums de poésie font florès, on s’y bouscule, s’y rencontre, s’y exprime, et ce hélas dans le plus grand silence médiatique et éditorial…
C’est pourquoi il me paraît important d’exposer cette belle initiative, qui a su mettre en avant la vitalité de la poésie, en acceptant sur ce forum d’expression toutes les formes, ne clivant pas ce concours en « forme classique » et autres « vers libres », donnant simplement, cette année encore, un thème de réflexion, qui était : « Was mir heilig ist », « Ce qui pour moi est sacré ». L’affiche du concours dénotait elle aussi d’une belle modernité, avec cette croix recouverte d’un billet de 50 euros et les mots « hab und sein » (avoir et être), tandis que se bousculaient pêle-mêle des photos du Dalaï Lama, de Jimmy Hendrix, d’un ballon de foot et…d’un postérieur féminin bien encadré par un mini short !
Car la poésie, c’est aussi le vivant. On écrit et on lit de la poésie depuis que le monde est monde, et rien n’est plus triste que notre époque qui l’a reléguée à cette place de sous-fifre littéraire, et que notre pays dont les ministres de l’éducation ont privé des enfants de « récitation » et dont les éditeurs ont privé les lecteurs de vers !
À Hildesheim, toute une ville a mis la main à la pâte. Les sponsors se sont bousculés, des mécènes privés aux différentes institutions, de la Sparkasse au Landkreis, et la brochure rassemblant les poètes lauréats est à présent distribuée gratuitement dans le réseau de bus, où circulent quotidiennement 50 000 passagers, tout en s’affichant dans les rues de la ville. La page web www.lyrik-bestenliste.de permet aussi de lire les poèmes primés par le jury et les 99 poèmes choisis par les lecteurs. Car que seraient la vie et le quotidien sans la poésie ?
« Les choses essentielles de la vie demeureraient imperceptibles- indicibles, s’il n’y avait pas la littérature, la poésie. Les poèmes peuvent consoler er adoucir, éveiller et donner courage. Un poème ne pose pas de frontières, ne vous coupe pas des autres, au contraire, il élargit l’horizon et ouvre une fenêtre vers un autre monde. », dit ainsi Jo Köhler, responsable du Vorstand des Forum-Literaturbüro.
(„Die wesentlichen Dinge des Lebens sind unfassbar- unsagbar, gäbe es nicht die Literatur, die Poesie. Gedichte können trösten und besänftigen, aufrütteln und Mut machen. Ein Gedicht tröstet nicht aus und ab, sondern weitet den Horizont und öffnet ein Fenster in eine andere Welt.“)
Vous retrouverez les membres du jury sur le site internet dédié, et je voudrais simplement traduire quelques vers parmi les poèmes retenus…Il n’est pas facile de traduire la poésie, je m’emploie donc modestement, tentant de mêler ma propre sensibilité poétique et mon bilinguisme. Je suis cependant persuadée que la poésie est aussi universelle que l’art, et qu’une langue étrangère peut émouvoir. Ainsi, hier soir, mon fils m’a fait découvrir un groupe de musique islandaise, et j’ai été bouleversée par la musicalité de ces paroles qui pourtant m’étaient totalement étrangères…
https://www.youtube.com/watch?v=eS3XtJUSJTs
Voici donc en miscellanées de vers quelques extraits poétiques du concours de Hildesheim.
La double gagnante, porteuse du Grand Prix et aussi lauréate du vote des internautes, est Angelika Seithe, 69 ans, auteure et psychothérapeute de Wettenberg, Allemagne. Elle nous dit que l’écriture poétique fait partie de sa vie, « en tant que joie de la création, moyen de sublimation et source de jugement de valeurs »…
Le voile du soleil
Des cabanes de mots nous habitons
attendant derrière la plage
Avant le coucher du soleil nous allons pêcher
jetons le filet
en espérance de pêche miraculeuse
de phrases d’argent mouvantes et miroitantes
Ne rapportant que le voile
du soleil dans la barque
Assez pour la journée
( Den Schleier der Sonne
In Worthütten wohnen wir
hocken hinter den Strand
Vor Sonnenaufgang gehen wir fischen
werfen das Netz
hoffen auf Schwärme
auf Sätze beweglichen Silbers
Ziehen nichts als den Schleier der
Sonne ins Boot
Genug für den Tag )
http://www.angelica-seithe.de/joomla/
Ma préférence personnelle va je crois au texte de Dagmar Scherf, 72 ans, de Friedrichsdorf, en Allemagne. Elle nous apprend que la poésie est « son axe de vie. Expression et approfondissement de son être au monde »
Un été en Franconie
Voilà les jours parfaits-
Quand derrière le soleil de juillet
dort le grand dragon,
quand la pierre et la terre se fendillent,
perceptibles,
à portée de main,
comme une peau familière.
Quand les buissons de sureau,
qui en hiver nous fixaient de leur désespérance,
comme si l’été était mort à jamais,
quand les buissons de sureau
fièrement tendent leurs verts éclatants
par-dessus des éboulis de murs empierrés,
en silence, vers le soleil.
Parfois s’ouvre alors
en grinçant doucement
le portail gauchi des étés oubliés.
Un enfant est debout derrière la grille,
dans la poche du tablier l’odeur entêtante
d’une fleur de sureau
et des grumeaux de terre entre les orteils.
Le grand dragon cligne des yeux vers la lumière,
étend sa peau craquelée
et s’assoupit à nouveau.
Voilà les jours parfaits-
(Fränkischer Sommer
Das sind die wunschlosen Tage-
Wenn unter der Julisonne
das Drachentier schläft,
wenn Stein und Erde rissig werden,
fühlbar,
greifbar,
wie eine vertraute Haut.
Wenn die Holunderbüsche,
die winters so trostlos starrten,
als käme kein Sommer mehr,
wenn die Holunderbüsche
ihr strotzendes Grün
über bröckelnde Mauern hinweg
still in die Sonne halten.
Manchmal öffnet sich dann
leise knarrend
das schiefe Hoftor vergessener Sommer.
Ein Kind steht am Zaun,
in der Schürzentasche den starken Geruch
einer Holunderblüte
und Erdkrummen zwischen den Zehen.
Das Drachentier blinzelt ins Licht,
dehnt die rissige Haut
und schläft wieder ein.
Das sind die wunschlosen Tage-)
http://www.dagmar-scherf.de/index.php?page=veroeffentlichungen
Me touchent aussi beaucoup les „Augenblicke“ (les « Instants ») de Michael Starcke, 64 ans, de Bochum, en Allemagne, qui a reçu quelques prix littéraires et a autoédité ses textes. Ils me rappellent les « Instanti » de Borges…https://schabrieres.wordpress.com/2008/11/20/jorge-luis-borges-instants/
Instants
Parmi tout
ce que je rencontre,
ce sont toujours seulement les
instants
qui sont pour moi sacrés.
celui lors duquel mon père
rompit son silence
après un passage de frontière,
pays collinaire et touffeur de l’après-midi,
regards méprisants.
celui qui décida
du moment de la rencontre avec
mon premier amour,
malade de passion,
en désir de mourir,
libre de toute contrainte.
ce moment où la fièvre monte
et cette certitude qu’il n’y aurait
qu’un chemin
pour se trouver,
la douleur,
le soleil du soir,
ma parole mise en gage.
ce sont toujours seulement les instants,
qui pour moi sont sacrés,
l’annonce de la paix
en quelque lointain que ce soit,
la beauté d’une Blanche-Neige,
l’amour pour une femme
qui ne s’intéresse pas
à moi.
ce matin le champ de maïs
en lisière de la ville.
j’ai vu le vent se perdre en lui,
mais n’entendais aucun bruissement.
( augenblicke
von allem,
was mir begegnet,
sind es immer nur
augenblicke,
die mir heilig sind.
der, als mein vater
sein schweigen brach
nach einem grenzübertritt,
hügelland im nachmittagsdunst,
verächtliche blicke.
der, der entschied,
wie ich der ersten
liebe begegnet bin,
krank vor sehnsucht,
mit der absicht zu sterben,
keinem zwang unterworfen.
der, wenn das fieber steigt
und die einsicht,
es gebe nur einen Weg,
um sich zu finden,
den schmerz,
die abendsonne,
mein verpfändetes wort.
Immer sind es nur augenblicke,
die mir heilig sind,
eine meldung vom frieden
in welcher ferne auch immer,
schneewittchenschönheit,
die liebe einer frau,
die sich nicht
für mich interessiert.
heute morgen das maisfeld
am rande der stadt.
ich sah, dass
der wind sich in ihm verfing.
aber hörte kein rascheln.)
http://www.michael-starcke.de/
Je prendrai peut-être le temps de traduire d’autres poèmes, et de citer plus longuement les autres auteurs. Car je ne veux pas oublier Ingeborg Brenne-Markner, Uwe Müller, Raphaela Gentemann, Maja Loewe, Anna Diouf, Christa Issinger, Flora von Bistram, ni Lara Mensen, la benjamine, ni Marlene Wieland, la doyenne des lauréats, avec ses 81 printemps !
Je vous laisse aussi le soin d’aller flâner sur le site et de lire des poèmes… http://lyrikwettbewerb.forumieren.de/f13-gedichte-2014-zur-abstimmung-durch-autor_innen
Le mot de la fin sera celui de l’Évêque de Hildesheim, Monseigneur Norbert Trelle, qui cite Peter Handke :
« Mais nous- oui, nous- ne renoncerons pas à cela : à la poésie, cette trouée vers le Divin. »
http://www.sabineaussenac.com/cv/portfolios/prix-de-poesie-de-hildesheim-2014
http://www.sabineaussenac.com/cv/portfolios/ein-aprikosensommer-prix-de-hildesheim-2014
Un été d’abricots attend devant la porte
Une hirondelle aux douceurs de lavande attend ciel neuf.
L’arc-en-ciel fait claquer ses couleurs à travers le désert, une pluie de chants nouveaux abreuve la terre.
Jouer à colin-maillard dans le désastre des bonheurs perdus: viens, et trouve mes soleils.
Rouillé, l’air de notre amour étouffe devant la grille de la vie. Je le peins de couleurs bariolées, jusqu’à la résurrection.
J’entends ton coeur en larmes et te brode en tendresse angélique de nouvelles ailes pour la vie. Crois-moi: tu apprendras à voler.
Un été d’abricots attend devant la porte. Oh, comme le jour est juteux, et la nuit sucrée!
Chercher des étoiles en pays de déserts, et y trouver de l’eau. La source miroitante a un goût d’infinis, notre peur disparaît à la vitesse d’une comète.
(Ein Aprikosensommer wartet vor der Tür
Lavendelsanft wartet die Schwalbe auf einen neuen Himmel.
Der Regenbogen knallt seine Farben durch die Wüsten, es regnen neue Lieder auf die Erde.
Blinde Kuh spielen im Desaster der verlorenen Wonnen; komm und finde meine Sonnen.
Verrostet erstickt unsere Liebesluft am Gitter des Lebens. Ich male sie kunterbunt, bis zur Auferstehung.
Ich höre dein weinendes Herz und sticke engelssanft dir neue Flügel fürs Leben. Glaube mir: Du wirst fliegen lernen.
Ein Aprikosensommer wartet vor der Tür. Oh wie saftig der Tag, wie süss die Nacht!
Im Wüstenland Sterne suchen, und dabei Wasser finden. Die blizende Quelle schmeckt himmlisch, kometenhaft verschwindet unsere Angst.)
http://lyrik-bestenliste.de/sites/links.htm
*** Bientôt Noël…:)
http://www.thebookedition.com/fiat-lux-sabine-aussenac-p-116155.html
et mon blog de poésie allemande:
http://sabine-aussenac-dichtung.blogspot.fr/

Nos voisins, ces inconnus : la famille Klemm.
À quelques encablures de la France, superbement ignorés par un certain obscurantisme franco-français et même par les lumières d’expositions récentes, notre voisine outre-rhénane recèle de véritables trésors artistiques…
Qui connaît, par exemple, la remarquable famille Klemm ?
En premier, je demande le père : Fritz Klemm, né le 14 août 1902 à Mannheim, mort le 17 mai 1990 à Karlsruhe, était un peintre reconnu, maintes fois primé, non seulement par la Croix du Mérite, mais dans d’innombrables expositions :
http://de.wikipedia.org/wiki/Fritz_Klemm#Preise_und_Ehrungen
Professeur à l’académie des Beaux-Arts de Karlsruhe, il s’est notamment distingué par une technique très maîtrisée de la peinture « Caparol », permettant une plasticité remarquable de la texture et une « patte » très assurée. L’exposition de la galerie Baumgarten, en 1996, avait ainsi repris dans son catalogue les œuvres premières de l’artiste, mais aussi ses derniers « murs », représentant les établis du peintre, dont les monochromies ne sont pas sans rappeler les « noirs » de Soulage…

http://www.bildkunst.uni-freiburg.de/bildkunst/AUSSTELL/GALERIEN/BAUMGART/aktbild.htm
« Je suis le matériau de base sur lequel je travaille », affirmait l’artiste, qui a aussi résumé son œuvre dans une interview conduite par Gert Reising en 1989 :
« Mon réalisme non seulement me fonde, mais je le considère comme ma vision du monde. Là, je suis plutôt proche de Menzel ou de Pissaro. Cependant, l’essentiel n’est pas d’avoir un style. Mon réalisme se rapproche de la pensée de Schopenhauer: ancré dans la clarté, sec dans la réalisation, lapidaire dans la formule : vous savez comme il est pour moi difficile de faire ceci avec une légèreté enfantine. »
(« Aber mein Realismus bildet nicht nur ab, ich meine ihn als Weltsicht. Da bin ich eher Menzel oder Pissaro nahe. Mir geht es aber nicht um einen Stil. Mein Realismus ist Schopenhauers Denken nahe: fest in der Anschaulichkeit, trocken in der Durchführung, lapidar in der Aussage: Sie wissen, wie schwer es mir fällt, dies spielerisch leicht zu machen.»)
Une césure très nette se fera sentir lors de l’abandon de la chaire professionnelle de l’artiste, qui travaillera non plus dans les locaux de l’académie de peinture, mais dans un modeste atelier donnant sur un paysage urbain. Il peindra dès lors une sorte de monochromie thématique autour du « mur », exprimant l’environnement bétonné qui l’entoure sous une incroyable richesse de traits et de lignes géométriques.

En deuxième, je demande une des filles parmi les six enfants du peintre et de son épouse, la comtesse Antonia de Westphalie, une artiste, elle aussi, dont les délicates esquisses se sont perdues au fil des maternités, disparue un an avant son époux. Barbara Klemm, la deuxième fille du couple, s’est distinguée par une brillante carrière de photographe de presse.
http://de.wikipedia.org/wiki/Barbara_Klemm
http://www.vivreaberlin.com/4435,barbara-klemm-ou-le-gout-du-detail-intime-parmi-la-foule.html
La journaliste de talent a travaillé au grand quotidien FAZ, la Frankfurter Allgemeine Zeitung, des années soixante-dix jusqu’en 2005, se distinguant par un style bien particulier de portraits et de paysages dont certains font partie intégrante de la mémoire de la République Fédérale…Elle a croqué plus d’une fois Willy Brandt, Helmut Schmidt ou Leonid Brejnev, et ses images ont remporté de nombreux prix lors de multiples expositions, comme le prix Erich-Solomon ou le prestigieux prix Max Beckmann, qui couronne des réussites exceptionnelles dans les domaines des arts.
http://www.art-magazin.de/blog/2009/12/23/kam-sah-siegte-barbara-klemm/

Enfin, last but not least, venons-en à une autre fille du couple, Ludvine van Vorstenbosch, dite Lud, qui se trouve être l’une des artistes plasticiennes les plus remarquables de sa génération, et, accessoirement, ma marraine ! Car la meilleure amie de ma maman, au lieu de suivre un français vers un sud ensoleillé, a, dans les années soixante, épousé un néerlandais et a donc installé son atelier à Utrecht, aux Pays-Bas.

C’est là qu’elle s’adonne à ses collages et bronzes, alliant l’infime et le monumental, puisant dans son souffle artistique ses idées transversales pour mouler les forces ou assembler les tendresses.
http://www.ludvanvorstenbosch.nl/estartlvv.html
Ludvine a exposé aux Pays-Bas, en Allemagne et en France et est membre de l’Académie des Beaux-Arts de Utrecht. Elle a aussi été mon modèle : celui d’une femme alliant maternité et création, très tôt investie dans l’écologie et les médecines alternatives. Elle a un merveilleux sourire et une énergie à toute épreuve.
C’est aujourd’hui son anniversaire : alles Gute zum Geburtstag, Marraine !
Au quatorze juillet ton histoire est la mienne
https://www.youtube.com/watch?v=GzhLcCgwpwA
Comme elle me semble douce, ma belle république,
Celle où voici longtemps bien des vents se calmèrent,
Quand de nos soleils fous aux cent plaines nordiques
Robespierre et Danton d’ennemis furent frères.
Comme elle me semble belle, ma France des flonflons,
Celle qui sait danser sur mille accordéons,
Lorsque de nos villages aux confins de Paname
Un seul peuple festoie de bon cœur et d’une âme !
Comme elle me semble forte, ma belle aux artifices,
Celle où l’on célèbre La Bastille tombée
Aux rythmes des canons et d’idées malmenées,
Quand chaque bourgade fait de Versailles office…
Comme j’aime observer les étoiles explosées
En ciel bas de Bourgogne ou clément en Olonne,
Lorsque rient les enfants à la lune étonnée
Par tout ce déploiement de Lille à ma Gascogne.
Comme j’aime drapeau et me sens cocardière,
Quand des Champs Élysées à notre Cannebière
Métissages dansant font résonner campagnes,
Et que coulent pastis, pinaud noir et champagne.
Nul ne m’enlèvera ma ferveur citoyenne :
Je me sens Marianne et te salue, ma France !
Accorde-moi encore cette dernière danse ;
Au quatorze juillet ton histoire est la mienne.
**
PS: et puisque je suis métisse rhénano-tarnaise, allemande par ma maman, vous imaginez ma joie en ce 14 juillet 2014, puisque mon pays célèbre sa Fête Nationale, quand ma deuxième patrie vient de remporter la Coupe du Monde…
Vive l’Europe! Vive la Mannschaft! Et vive la République!!!
Vous savez, moi non plus, je ne sais pas encore très bien pour qui je voterai, dimanche. Peut-être pour cette liste féministe, même s’il faut imprimer le bulletin de chez soi. Ou sans doute Modem, parce que leur clip de campagne est sublime, ainsi que leur « Faites l’Europe, pas la guerre »…
Parce que « mon » Europe est celle de l’émerveillement de la paix. Mon Europe existe car mes parents, une sublime Romy rhénane et un jeune Castrais beau comme un camion, qui s’étaient rencontrés dans une auberge de jeunesse, qui lisaient Prévert en écoutant Mouloudji, qui s’écrivirent des cartes et des lettres des mois durant, entre Londres, l’Allemagne et le pays tarnais, ont eu le culot de traverser les frontières de la haine et d’oser braver les regards obliques des anciens résistants. Mon Europe est celle d’une enfance binationale incroyablement exotique, et, oui, j’aime mes deux patries, mais encore plus cette idée d’être issue de la paix, de la tolérance, de la résilience des nations.
Et puis il y a tous mes souvenirs incroyablement « kitsch », de l’Eurovison –la vraie, l’unique, celle où ma mère et sa sœur (qui a…aussi épousé un Français !) s’appelaient pour commenter, tout comme ma sœur (qui vit…en Allemagne et qui a épousé un Allemand !) et moi nous appelions aussi…- aux hurlements de joie poussés, dès septembre en découvrant, au LIDL, puisque la mondialisation touche aussi nos nourritures terrestres, les premiers « Marzipan » de Noël, et, inversement, cette fierté d’être « Française » en traversant hors des clous outre-Rhin, pour le plaisir de montrer mon esprit si différent, si rebelle, si libre…
Parce l’Europe, c’est ça, aussi, au-delà de la PAC et du Parlement : cette certitude que, oui, nous sommes des dizaines de pays différents, mais qui avons le pouvoir et surtout la LIBERTÉ d’avancer ENSEMBLE, en fédérant nos richesses.
Alors dimanche : votez !!!!!!!!!!!!!!!!!!!!!!!!!!!!!!!!!!!!!!!
(Mes grands-parents, Anneliese et Erich, Allemagne année zéro…Vivre, à nouveau…)
J’ai dix ans.
Je suis dans le jardin de mes grands-parents allemands, à Duisbourg. Plus grand port fluvial d’Europe, cœur de la Rhénanie industrielle, armadas d’usines crachant, en ces années de plomb, des myriades de fumées plus noires les unes que les autres, mais, pour moi, un paradis…
J’adore la grande maison pleine de recoins et de mystères, la cave aménagée où m’attendent chaque été la poupée censée voyager en avion tandis que nous arrivons en voiture-en fait, la même que chez moi, en France !-, la maison de poupées datant de l’enfance de ma mère, avec ses petits personnages démodés, les magnifiques têtes en porcelaine, la finesse des saxes accrochés dans le minuscule salon… J’aime les tapis moelleux, la Eckbank, ce coin salle à manger comportant une table en demi-lune et des bancs coffre, les repas allemands, les mille sortes de pain, les charcuteries, les glaces que l’on va déguster chez l’Italien avec mon arrière-grand-mère… Je savoure avec un infini plaisir les trajets dans la quatre cent quatre familiale, les maisons qui changent d’allure, les briquettes rouge sombre remplaçant peu à peu notre brique toulousaine et la pierre, les seaux de chocolat Côte-d’or achetés à Liège, les petites barrières en croisillon de bois, les longues formalités à la Douane- c’est surtout au retour que mon père cachait des appareils Grundig et le Schnaps !
J’aime aussi les promenades au bord du Rhin, voir défiler les immenses péniches, entendre ma grand-mère se lever à cinq heures pour inlassablement tenter de balayer sa terrasse toujours et encore noircie de scories avant d’arroser les groseilliers à maquereaux et les centaines de massifs… J’adore cette odeur d’herbe fraîchement coupée qui, le reste de ma vie durant, me rappellera toujours mon grand-père qui tond à la main cette immense pelouse et que j’aide à ramasser le gazon éparpillé… Et nos promenades au Biegerhof, ce parc abondamment pourvu de jeux pour enfants, regorgeant de chants d’oiseaux et de sentes sauvages, auquel on accède par un magnifique parcours le long d’un champ de blés ondoyants… C’est là tout le paradoxe de ces étés merveilleux, passés dans une immense ville industrielle, mais qui me semblaient azuréens et vastes.
http://www.duisburg.de/micro2/duisburg_gruen/oasen/parks/102010100000253135.php
Je parle allemand depuis toujours, puisque ma mère m’a câlinée dans la langue de Goethe tandis que mon père m’élevait dans celle de Molière. Ce bilinguisme affectif, langagier, culturel, me fonde et m’émerveille.
C’est une chance inouïe que de grandir des deux côtés du Rhin…
J’aime les sombres forêts de sapins et les contes de Grimm, mais aussi les lumières de cette région toulousaine où je vis et les grandeurs de cette école de la République dont je suis une excellente élève, éduquée à l’ancienne avec des leçons de morale, les images d’Épinal de Saint-Louis sous son chêne et tous les affluents de la Loire… Ma maman a gardé toutes les superbes traditions allemandes concernant les fêtes, nos Noëls sont sublimes et délicieux, et elle allie cuisine roborative du sud-ouest et pâtisseries d’outre-Rhin pour notre plus grand bonheur, tandis que même Luther et la Sainte Vierge se partagent nos faveurs, puisque ma grand-mère française me lit le Missel des dimanches et ma mère la Bible pour enfants, ce chiasme donnant parfois lieu à quelques explications orageuses…
Bien sûr, il y a les autres. Les enfants ne sont pas toujours tendres avec une petite fille au visage un peu plus rond que la normale, parfois même habillée en Dindl, ce vêtement traditionnel tyrolien, qui vient à l’école avec des goûters au pain noir et qui écrit déjà avec un stylo plume- je serai je pense la première élève tarnaise à avoir abandonné l’encrier…
Un jour enfin viendra où l’on m’appellera Hitler et, inquiète, je commencerai à poser des questions…Bientôt, vers onze ans, je lirai le Journal d’Anne Franck et comprendrai que coule en moi le sang des bourreaux, avant de me jurer qu’un jour, j’accomplirai un travail de mémoire, flirtant longtemps avec un philosémitisme culpabilisateur et avec les méandres du passé. Mon grand-père adoré, rentré moribond de la campagne de Russie, me fera lire Exodus, de Léon Uris, et je possède aujourd’hui, trésor de mémoire, les longues et émouvantes lettres qu’il envoyait depuis l’Ukraine, où il a sans doute fait partie du conglomérat de l’horreur, lui-même bourreau et victime de l’Histoire… Il écrivait à ma courageuse grand-mère, qui tentait de survivre sous les bombes avec quatre enfants, dont le petit Klaus qui mourra d’un cancer du rein juste à la fin de la guerre, tandis que ma maman me parle encore des avions qui la terrorisaient et des épluchures de pommes de terre ramassées dans les fossés…
Cet été-là, je suis donc une fois de plus immergée dans mon paradis germanique, me gavant de saucisses fumées et de dessins animés en allemand, et je me suis cachée dans la petite cabane de jardin, abritant des hordes de nains de jardin à repeindre et les lampions de la Saint-Martin.
https://www.google.fr/maps/@51.3852866,6.7505207,41m/data=!3m1!1e3?hl=fr
J’ai pris dans l’immense bibliothèque Le livre de la jungle en allemand, richement illustré, et je compte en regarder les images. Dehors, l’été continental a déployé son immense ciel bleu, certes jamais aussi limpide et étouffant que nos cieux méridionaux, mais propice aux rêves des petites filles binationales… Le Brunnen, la fontaine où clapote un jet d’eau, n’attend plus qu’un crapaud qui se transformerait en prince pour me faire chevaucher le long du Rhin et rejoindre la Lorelei. Je m’apprête à rêver aux Indes flamboyantes d’un anglais nostalgique…
Je jette un coup d’œil distrait à la première page du livre et, soudain, les mots se font sens. Comme par magie, les lettres s’assemblent et j’en saisis parfaitement la portée. Moi, la lectrice passionnée depuis mon premier Susy sur la glace, moi qui ruine ma grand-mère française en Alice et Club des cinq, qui commence aussi déjà à lire les Pearl Buck et autres Troyat et Bazin, je me rends compte, en une infime fraction de seconde, que je LIS l’allemand, que non seulement je le parle, mais que je suis à présent capable de comprendre l’écrit, malgré les différences d’orthographe, les trémas et autres SZ bizarroïdes…
Un monde s’ouvre à moi, un abîme, une vie.
C’est à ce moment précis de mon existence que je deviens véritablement bilingue, que je me sens tributaire d’une infinie richesse, de cette double perspective qui, dès lors, ne me quittera plus jamais, même lors de mes échecs répétés à l’agrégation d’allemand… Lire de l’allemand, lire en allemand, c’est aussi cette assurance définitive que l’on est vraiment capable de comprendre l’autre, son alter ego de l’outre-Rhin, que l’on est un miroir, que l’on se fait presque voyant. Nul besoin de traduction, la langue étrangère est acquise, est assise, et c’est bien cette richesse là qu’il faudrait faire partager, très vite, très tôt, à tous les enfants du monde.
Parler une autre langue, c’est déjà aimer l’autre.
Je ne sais pas encore, en ce petit matin, qui sont Novalis, Heine ou Nietzsche. Mais je devine que cette indépendance d’esprit me permettra, pour toujours, d’avoir une nouvelle liberté, et c’est aussi avec un immense appétit que je découvrirai bientôt la langue anglaise, puis le latin, l’italien… Car l’amour appelle l’amour. Lire en allemand m’aidera à écouter Mozart, à aimer Klimt, mais aussi à lire les auteurs russes ou les Haïkus. Cette matinée a été mon Ode à la joie.
Cet été-là, je devins une enfant de l’Europe.
Limoges mes croissants
Limoges mes croissants.
La quatre-cent-quatre de papa, et presque la Belgique. Chocolat Côte d’Or en apnée frontalière.
Les gouttes se chevauchent sur la vitre embrumée.
Les briques se font brunes, Ulrike ma poupée a pris l’avion.
Au réveil, je suis au bled : mon métissage à moi a la couleur du Rhin.
***
L’autre côté de moi
L’autre côté de moi sur la rive rhénane. Mes étés ont aussi des couleurs de houblon.
Immensité d’un ciel changeant, exotique rhubarbe. Mon Allemagne, le Brunnen du grand parc, pain noir du bonheur.
Plus tard, les charniers.
Il me tend « Exodus » et mille étoiles jaunes. L’homme de ma vie fait de moi la diseuse.
Lettres du front de l’est de mon grand-père, et l’odeur de gazon coupé.
Mon Allemagne, entre chevreuils et cendres.
***
Petite nixe sage
Cabane du jardinier. Petite nixe sage, je regarde
les images.
Les lettres prennent sens. La langue de Goethe, bercée à mon cœur, pouvoir soudain la lire.
Allégresse innommable du bilinguisme. L’Autre est en vous. Je est les Autres.
Cet été-là mon Hymne à la joie.