L’envol des violettes, une #nouvelle autour du #Touquet-Paris-Plage! #CôtedOpale #GérarddeNerval

Cette nouvelle a été écrite dans le cadre du concours Gérard de Nerval de la nouvelle 2026, organisé par l’association Arthémuse, dont le thème était:
Jeux d’ARTifice au Touquet

https://www.editionsarthemuse.com/post/concours-g%C3%A9rard-de-nerval-de-la-nouvelle-2026

Il est à noter que je n’étais jamais allée …au Touquet! J’ai donc imaginé cette histoire en me documentant sur la ville, et quelques mois après, bien que n’ayant… pas remporté le prix, je suis partie découvrir ce lieu où j’ai passé quelques jours enchanteurs! Les photos sont à retrouver au gré de mes réseaux sociaux, sur Facebook ou instagram.

J’ai été fascinée par la beauté de l’Arcachon du Nord, toute en odeurs iodées et en parfum de térébenthine, par ce mélange de forêts et de mer et par la fabuleuse architecture balnéaire, par ces villas d’antan… Beaucoup moins, au passage, par la présence absurde de dizaines de cars de CRS et de gendarmes – j’imagine qu’ils sont là pour veiller sur cette ville où notre président vient voter? -, et d’ailleurs, en discutant plusieurs fois avec ces sympathiques forces de l’ordre qui passent leurs journées à bader avec les touristes et les commerçants, et, soyons honnêtes, à ne pas faire grand-chose, ils m’ont eux-mêmes confirmé qu’ils ne s’y sentaient pas très utiles (j’étais au Touquet au plus fort des incendies qui ravageaient la Gironde… No comment…)

Mais je retiens surtout de ce séjour la gentillesse des « locaux », l’immensité si reposante de la plage et une alliance parfaite de nature et de culture, ayant pu aussi découvrir le musée local ainsi que le musée d’Étaples! Enfin, j’ai eu la joie d’assister par hasard à une répétition des Chœurs de France, un vrai bonheur! Découvrez leur immense talent juste après la nouvelle!

https://www.choeurs-de-france.fr/index.php

L’envol des violettes

Il s’accouda sur l’appui ; il regarda au-dehors la tristesse de cette lande sablonneuse, de ce ciel d’un vert clair, où passait un vent vif, qui chassait devant lui des traînées de nuages étirés (…) Et il découvrait dans cette désolation de terre stérile, dans la pâleur de ce ciel vide et froid quelque chose de tragique, qui, sans qu’il sût pourquoi, lui faisait songer à sa destinée…

Christine repensait à cette phrase de Maxence Van der Meersch, en ce 23 février, agenouillée devant l’entrée éventrée de sa maison, scrutant un ciel d’encre encore menaçant par l’ouverture béante. Le malheur était arrivé comme un prince impérieux, frappant directement à la lourde porte pourtant polie par les ans, la brisant comme un vulgaire fétu de paille. En déblayant, nettoyant, jetant, pleurant, elle repensait à la soirée de ses seize ans, lorsqu’elle avait obtenu ce premier prix de conservatoire. Elle se souvenait des larmes de fierté de son père lorsqu’il conduisait la DS le long de l’allée des Rossignols, en cette belle nuit de juin. En quittant le Palais des Congrès pour rejoindre la demeure familiale, la jeune comédienne s’était promis que cette soirée ne serait que l’antichambre de sa vie. Elle voyait le reflet des dunes brasser ses rêves d’adolescente et s’imaginait déjà parisienne et sociétaire de la Comédie Française.

Ce soir, au milieu des gravats et des poussières, écoutant le vent du large rugissant à travers les vitres brisées, arc-boutée sous le poids de la tempête Louis qui venait de frapper la Côte d’Opale, Christine songeait à cette jeune fille guillerette et heureuse qui voyait la vie comme une scène, rêvant son destin et irradiant d’espérances, et elle tentait de puiser en sa mémoire la force de se relever. Oui, une fois encore, elle allait devoir trouver des artifices pour faire face à l’impensable et pour danser la vie, même au cœur d’une tempête.

La réalité, déjà à l’époque, l’avait rattrapée. Au décès brutal de ses parents, elle avait quitté en urgence le cours Simon pour revenir vivre au Touquet, reprenant l’exploitation horticole que son père tenait aux portes de la station balnéaire, oubliant les vers et les livres, pour demeurer auprès de ses cinq jeunes frères et sœurs. Lorsqu’elle avait refermé pour la dernière fois la porte de sa chambre de bonne à Montmartre, elle avait pressenti que son destin basculait. Oui, sa vie s’était retrouvée à marée basse, et les seules planches sur lesquelles elle montait depuis lors étaient celles de l’Observatoire de l’embouchure, quand elle partait faire des photos pour alimenter son site web, ou celles du petit ponton de bois de la boucle de la Corniche qu’elle aimait emprunter au crépuscule, pour admirer le ciel en fusion et les incandescences qui illuminaient la Manche… Son adieu aux mots l’avait secrètement broyée, comme si un ouragan avait emporté Musset, Molière et Shakespeare vers un éternel silence. Elle avait su, malgré tout, se réinventer. Elle veillait à présent sur les timides violettes qu’elle cultivait avec passion, et arpentait les allées de son parc pour piquer, arroser ou cueillir les petites fées veloutées qui s’épanouissaient si bien dans ses terres sablonneuses. L’horticultrice chevronnée s’était doublée d’une créatrice hors pair, car Christine confectionnait aussi de succulents sablés à la violette et au beurre salé qui faisaient les délices des habitués et des touristes : ses Timides du Touquet s’exportaient même dans des pâtisseries parisiennes !

Elle s’était ainsi redressée, reprenant le flambeau de l’exploitation familiale, relevant la tête, amenant ses frères et sœurs au brevet, au bac, au doctorat, et ses violettes à une renommée internationale. On la surnommait la « Reine Christine », tant elle en imposait, vaillante et empressée, douce et obstinée. Son visage avait gardé la douceur des poèmes, mais son cœur brisé arpentait souvent les vertiges de sa mémoire ; depuis son étal du marché couvert, elle songeait, rêveuse, aux antans aussi chamarrés que les reflets de mica dans les sables… Été comme hiver, elle confectionnait avec soin les petits paniers emplis des trésors empourprés ou lilas qui bientôt allaient embaumer les salons, échangeant des mots simples avec les passants, mais, souvent, son esprit était ailleurs. Elle souriait aux clientes fidèles tout en se remémorant cette nuit en bord de Canche où, après la représentation de l’École des femmes, elle avait devisé sous les étoiles avec François… Lorsqu’elle traversait le jardin d’Ypres, elle ne pouvait s’empêcher de revoir la joyeuse troupe du club théâtre du lycée hôtelier, se souvenant des rires de ses amis qui venaient avec elle se reposer entre les parterres fleuris après les répétitions, songeant à la voix si tendre de Jean Rosol et à ces vagues qui se « brisent en mille blancs bouquets »…

Le Touquet avait grandi avec elle. La ville s’était agrandie, les touristes appréciaient le centre bruissant de boutiques, la plage infinie, l’architecture fabuleuse des villes d’eaux et le musée que Christine fleurissait chaque année de plus belle, organisant une « fête des arts et des violettes », agrémentant les superbes collections de l’école d’Étaples de ses compositions parfumées. Elle s’était aussi investie au Conseil Municipal, faisant corps avec sa cité balnéaire. Respectée, appréciée tant par les amateurs de la petite fleur mauve que par ses concitoyens, elle veillait avec un soin égal aux droits des femmes et sur la grâce fragile des pétales qui s’harmonisaient si bien avec les parfums de pins et d’embruns. La jeune femme était infiniment fière de son « Arcachon du Nord »…

Cependant, Christine vivait seule, dans sa maison battue par les vents marins les jours de tempête, non loin du Golf, dans une grande demeure emplie de souvenirs, aux rideaux souvent clos sur sa nostalgie.  Oh, des hommes étaient venus, bien sûr, des riches et des pauvres, des artistes et des puissants, qui tous voulaient conter fredaine. Mais c’est François qu’elle attendait toujours, François, son Hamlet, son Coriolan, son Rodrigue, qu’elle n’avait pas su oublier… Le beau Malien avait été son premier et son seul amour, depuis leur rencontre à l’école Jeanne d’Arc jusqu’aux bancs du Conservatoire d’Amiens. Christine adorait le grand appartement dominant la baie, empli de senteurs épicées et du rire communicatif de la mère de son amoureux. Loin des clichés colportés au sujet des cités, la famille de François avait su tirer le meilleur parti de son expatriation en gardant de jolies traditions tout en faisant bénéficier les enfants de l’instruction et de la culture de leur pays d’accueil. Le jeune comédien talentueux lui avait demandé sa main, un matin, dans la lumière de l’hiver, au pied du phare de la Canche, lui jurant des noces africaines et la nommant sa Reine. Elle avait donc été sa Juliette, sa Chimène et son Ophélie, au gré des représentations étudiantes, mais surtout cette fiancée transie de passion, persuadée de la solidité de leurs amours juvéniles.

Des centaines de soirs, les lourds rideaux de brocart tirés par la technique s’étaient refermés sur leurs baisers passionnés, encore et toujours, au gré de leurs tournées de jeunesse… Et puis il était parti, intégrant une troupe prestigieuse, côtoyant les plus grands. Quant à elle, revenue au Touquet, accaparée par son destin de Mère Courage, elle suivait sa carrière de loin, le regardait recevoir ses César, ses Molière, et parfois, la nuit, une fois sa comptabilité faite, après avoir dressé quelque mouchoir brodé dans ses bacs en osier ou arrosé ses « filles » aux yeux parme, elle se mettait devant son écran et l’écoutait réciter Nerval… Elle se disait que François l’avait oubliée, sans doute, mais elle n’en éprouvait aucune tristesse, tant elle se réjouissait de ses succès. Aucune amertume, aucune jalousie n’entachaient les souvenirs merveilleux qu’elle liait à ce premier amour devenu l’un des comédiens les plus adulés de l’hexagone. Et lorsqu’elle sortait, presque chaque soir, admirer le crépuscule sur la jetée, descendant souvent sur le sable alangui en marchant à la rencontre du soleil couchant, elle souriait, apaisée, heureuse, accomplie.

On frappa soudain à la porte, enfin, à ce qu’il restait de sa porte. Le lourd vantail de chêne ressemblait à présent à un arbre éventré par la foudre, puisque toute la partie supérieure du battant avait été brisée par de grosses pierres de Marquise lors de la chute de la grange. Christine posa ses outils, se releva et vint à la rencontre du maire, poussant le carton qu’elle avait glissé devant l’entrée afin de faire rentrer l’édile. Elle avait insisté pour qu’il passe lui-même voir les dégâts infligés par la tempête. Christine tenait à ce que son ami de toujours constate que, chez elle aussi, plus rien n’existait : ni sa maison, pourtant construite par ses arrière-grands-parents, ni l’immense parc qui ici aussi abritait des centaines de violettes, ni le jardin dont elle était si fière, avec le cèdre bleu terrassé, tel un géant assassiné… Ils s’assirent sur un coin de banc en buvant un reste de cidre pour se donner du courage et parlèrent à voix basse, accusant l’État, la fatalité, les hommes et ce climat devenu fou… Ils partagèrent leurs craintes et leurs culpabilités, mais aussi leurs élans de reconstruction et leurs espoirs. Christine se leva et ils se souhaitèrent bon courage : ils y arriveraient ! La tempête leur avait donné une leçon ; ils en tireraient le meilleur pour oublier le pire. L’ancienne comédienne sentait brûler en elle un feu étrange. La nature avait écrit une tragédie ; il fallait accepter, apprendre, avancer.

Elle regarda le maire repartir sur la route défoncée, puis reprit sa pioche, recommençant à creuser devant l’immense croisée dont les rideaux voletaient comme des ailes déchirées. Cette fenêtre qui donnait sur le parc était le joyau de la grande pièce aux poutres apparentes, puits de lumière qui laissait entrer les douceurs du printemps et les rousseurs de l’automne, quand Christine admirait les premières jonquilles entourant ses plants de violettes à l’ombre des grands marronniers aux hampes fleuries ou aux feuilles empourprées… Il fallait pourtant faire tomber ce mur devenu inutile, si elle voulait espérer sauver sa maison, et elle donnait des coups rageurs, en écho au tonnerre qui avait tant grondé.

Soudain, elle tressaillit. La pioche avait résonné sur un objet métallique, profondément enfoui sous les mètres de terre et de gravats qu’elle avait déjà déblayés, juste sous la fenêtre; elle continua sa fouille et déterra en s’agenouillant un coffret poussiéreux, mais fort bien conservé. Elle sourit en reconnaissant le symbole d’Yggdrasil, l’arbre-monde. Elle se souvenait de son ancienne voisine, une institutrice en retraite et conteuse, qui, aux veillées de l’enfance, évoquait l’histoire du Trésor des Vikings. Elle alla chercher un couteau, puis fit sauter la serrure rouillée et demeura interdite : de l’or, tellement d’or, et un véritable feu d’artifice de rubis, d’opales et d’émeraudes qui scintillaient dans la cassette!  Bouleversée, elle finit par éclater de rire, pour la première fois depuis longtemps, si longtemps… Quelle farce le destin jouait-il là, en ce moment incroyable où le fatum se faisait providence ? Les pierres de la grange étaient donc venues briser sa porte et sa fenêtre pour ouvrir un nouveau chemin à son existence, un chemin pavé de mémoire et d’Histoire. Elle pleurait de joie, incrédule et tremblante. L’argent suffirait à tout, à la reconstruction de l’habitation et du parc, et aussi, peut-être, et même sûrement, au projet fou que Christine nourrissait depuis tant d’années en se récitant Nerval… Et sa chère ville du Touquet-Paris-Plage profiterait bien entendu aussi de ces largesses inespérées !

14 juillet 2025

Les mois avaient passé, un premier été où la vie avait repris, le cœur de la cité balnéaire battant au rythme des mouettes criant sur les embruns et des terrasses éclaboussées du soleil de midi, un été lumineux, qui avait aidé à oublier les ravages de la tempête. Et puis la ronde des saisons avait décoré le triangle d’or des douceurs automnales, des frimas et des renouveaux, avant que la lumière éclatante ne surgisse à nouveau, baignant les façades de Monejan, du Roi d’Ys ou de Borée de ses incroyables éblouissements. Christine sentait son cœur battre la chamade. Ce soir, avant le traditionnel feu d’artifice, ce serait l’inauguration du nouveau centre culturel de Quentovic et de son théâtre : madame la directrice allait aussi remonter sur les planches !

Elle pensa à ces autres femmes qui étaient allées au bout de leurs passions, à Sarah Bernhardt qui s’était volontairement fait amputer d’une jambe pour continuer à vivre sa passion, en un ultime artifice lui permettant de déjouer le sort, et à tous ces grands qui lui murmuraient leurs promesses. Elle entendait le beau Laurent Terzieff qui lui répétait « L’illusion n’est-elle pas notre combustible pour continuer à vivre ? », et elle savait que sa vie faisait sens. L’argent du trésor avait permis la renaissance de son exploitation, et aussi l’aboutissement de son projet. Son festival, « L’Envol des violettes », faisait déjà salle comble. De nombreux critiques parisiens et même new-yorkais avaient fait le déplacement, et il se murmurait que son spectacle pourrait même fouler la Cour des Papes en Avignon, lors de la prochaine saison…

Le velours rouge s’ouvrit sous un tonnerre d’applaudissements, et il lui sembla voir le reflet de ses parents, heureux, dans la glace des coulisses. Ses frères et sœurs la couvaient du regard, émerveillés devant leur grande sœur si majestueuse. Elle s’avança, drapée dans sa robe moirée, et ce fut comme toutes ces nuits où elle s’était rêvée en scène, avant de se réveiller au matin pour chausser ses bottes de courage. Bien sûr, elle récita du Gérard de Nerval avant toute autre chose, elle, la fille de feu jamais vaincue ; elle déclama « Romance » en ouverture de ce récital de poèmes qu’elle dédia à Terzieff, son maître de toujours, à Rilke qu’il disait si passionnément, et à ses parents disparus.

Ah ! sous une feinte allégresse

Ne nous cache pas ta douleur !

Tu plais autant par ta tristesse

Que par ton sourire enchanteur

À travers la vapeur légère

L’Aurore ainsi charme les yeux ;

Et, belle en sa pâle lumière,

La nuit, Phœbé charme les cieux.

Qui te voit, muette et pensive,

Seule rêver le long du jour,

Te prend pour la vierge naïve

Qui soupire un premier amour ;

Oubliant l’auguste couronne

Qui ceint tes superbes cheveux,

À ses transports il s’abandonne,

Et sent d’amour les premiers feux !

Au moment où les roses rouges volèrent depuis les premiers rangs, Christine osa regarder à nouveau le public. Et c’est là qu’elle le vit, aux côtés du maire qui essuyait ses larmes et de sa fratrie : debout, magnifique, ses épaules d’artiste drapées dans son écharpe blanche comme la voile de Tristan, ses yeux de braise la buvant de désir, attendri et ébloui. Quand les techniciens tirèrent le lourd rideau, un jour incroyablement léger se leva enfin à nouveau dans le cœur de la Reine Christine.

Et lorsque quelques heures plus tard, après une dernière crêpe dégustée rue Saint-Jean et en flânant aux étoiles sous les frondaisons des pins, François lui offrit le murmure des retrouvailles, elle sut qu’il ne partirait plus vraiment, et qu’aussi loin que le mèneraient ses tournées, c’est au cœur du Touquet qu’il se saurait aimé. Son amour de jeunesse la serra dans ses bras, et elle comprit qu’elle était retrouvée :

« Quoi ?-L’Eternité.

C’est la mer

Allée avec le soleil ».

Rimbaud

NB: Les Timides du Touquet ne sont que le fruit de mon imagination! Cependant, pourquoi ne pas imaginer une création? Appel aux Mignardises, au Chat Bleu, aux pâtisseries du Touquet!

Pour découvrir le musée d’Étaples et la colonie d’artistes des peintres de la Côte d’Opale:

https://www.pasdecalais.fr/maison-du-port-departemental-detaples

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Et quelques photos du Touquet:

https://www.facebook.com/plugins/post.php?href=https%3A%2F%2Fwww.facebook.com%2Fpermalink.php%3Fstory_fbid%3Dpfbid02E82UrBbPwXhL4pTy8inhDLSE53Wth4AWcKEDvekaatPKeGc7LZhx947hfHkH8P8Pl%26id%3D61572211349010&show_text=true&width=500

Pour découvrir le Touquet:
https://www.letouquet.com/

Toulouse l’Andalouse #canicule en #poésie #été #Occitanie

(Sonnet caniculaire…)

Toulouse l’Andalouse

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Un éclat de mica qui brille sur Garonne,

Les eaux comme orphelines ont grand soif de glaciers.

Brique en feu hébétée de la folie des hommes,

En miroir des fournaises où les tuiles mariées

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À lumière aveuglante semblent ciel asséché.

Saint-Sernin carillonne, son appel tel un glas…

Le Capitole brûle, grand oiseau affolé,

En Jacobins déserts le palmier parle bas.

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Toulouse l’Andalouse n’en peut plus de l’été,

Elle suffoque elle gémit elle quémande pitié !

Au Canal les platanes perdent déjà couronne…

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Rendez-nous l’allégresse de nos enfances enfuies,

Menthe à l’eau et piscine, les grillons dans nos nuits…

Nous devons solidaires stopper folies des hommes !

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(Haiku)

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ville rose a chaud

Dame Garonne meurt de soif

Capitole étouffe

(Poésie contemporaine)

Coudre mémoires des soleils

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Épure des soifs

été obsolescent

**

Au Capitole en irradiance

coudre mémoires des

soleils d’antan

**

Ombre absente

joue à colin-maillard

**

Terre insulaire de

Garonne au lit défait :

Toulouse Andalouse

assassinée

(Prose)

Je voudrais qu’on me rendre l’été

D’aussi loin que je me souvienne, à Toulouse, en été, il fait chaud ! Mille rayons de soleils fous habitent ma mémoire…
« Mais quel cagnard!/ Punaise, ça tape!/ Mets ta casquette, pitchoun, tu vas te prendre une insolation!/ … »

Oui, dans le Sud-Ouest, en été, il fait chaud ! J’ai grandi à Albi, et porte encore en moi le souvenir de cet été 76 où, rentrant d’un séjour en outre-Rhin, nous fûmes horrifiés par la pelouse jaunie et par les dahlias racornis… En été, disait ma grand-mère paternelle, on se tient à l’ombre. Me reviennent non seulement ces sensations de touffeur absolue en mettant le nez dehors au zénith, mais aussi cette agréable fraîcheur des cours des vieilles maisons, de cette ombre bienfaisante entre un catalpa et des hortensias au bleu intense… Une ou deux chaises de jardin un peu écaillées, les graviers qui crissent, odeurs de mousses, presque sylvestres : malgré les fortes chaleurs, se sentir bien, apaisé…

Avant d’arriver à notre maison de campagne, nous nous arrêtions parfois au café du village voisin. Parfum unique de cette grenadine ou de la menthe de l’enfance, vacarme des chutes de la rivière proche, canopée immense des tilleuls… Même aux heures chaudes du midi, on pouvait rester dehors, à l’abri des tonnelles… D’ailleurs, nos mères cuisinaient, des ratatouilles qui mijotaient longuement, et nos pères attisaient les braises du barbecue, en ces temps où l’on ne se pâmait pas encore devant des soupes froides et du tofu…

Oui, il faisait chaud ! Mais pas trop pour passer des heures entières le long du ruisseau qui demeurait glacé, à y bâtir moulins et barrages, les jambes bardées de nos méduses transparentes ; pas trop pour aller en expédition familiale à la rivière, pour s’y baigner malgré les anguilles et les vasières, pour y pêcher le goujon ; pas trop pour aller cueillir des bassines entières de mures, ou de prunes, ou d’abricots, dont nos mères faisaient, malgré la chaleur, de goûteuses confitures ; pas trop pour lire, allongés sur des lits de camp de camping, avant de disputer d’interminables parties de Monopoly ou de faire tourner Jean Ferrat sur l’électrophone.

Plus tard, ayant troqué le Tarn pour « ma ville », Toulouse, dans mon premier appartement du quartier des Chalets, l’astre était en contact direct avec notre vie de jeunes mariés, en ces années quatre-vingt où même les ventilateurs semblaient objet exotique, que l’on rencontrait dans des films dépeignant de poisseuses chaleurs amazoniennes… Depuis les trois vasistas, la lumière aveuglante faisait de nos aubes, déjà, des fournaises… Nous vivions à l’espagnole, dînant tard, puis sortant arpenter la place Saint-Sernin ou marcher vers Garonne, nous enivrant d’hirondelles.

Les étés d’Occitanie ont toujours été baignés de cette indicible lumière, aussi éclatante que celle que Cézanne peint sur Sainte-Victoire, aussi irradiante que les ors toscans… Toulouse l’Andalouse adorait ses étés de plomb, sa brique accueillant cette chaleur estivale en osmose parfaite. Car les nuits permettaient de reprendre son souffle, et puis on savait « tenir le frais » en fermant les persiennes et les volets. Rouge fier des tuiles et des briques rouges du Midi chères à Claude, bleu perçant d’un ciel infini qui promettait la Gascogne ou la mer, Toulouse chavirait de chaleur mais ne pliait pas.

Mais ça, c’était avant. Car notre belle ville rose, à présent, suffoque littéralement, accablée par un soleil torride. Bien sûr, la région a pour le moment été épargnée par les terribles feux dévastateurs qui embrasent la Gironde et la Bretagne, Toulouse a simplement très chaud. Mais cette chaleur est anormale, terrible, suffocante. Les organismes sont épuisés par les vagues successives de ce que l’on nomme à présent canicule…

Et comme il est paradoxal de vivre dans l’obscurité, de se terrer dans les pénombres où halètent poussivement les ventilateurs, de se cloîtrer dans nos intérieurs étouffants alors qu’au-dehors explose la lumière estivale ! Cette nuit permanente me donne l’impression de vivre aux alentours du cercle polaire, dans quelque contrée où seules les aurores boréales éclairent encore les cieux gelés… J’ai soif de vie, d’eaux étincelantes en rivières chantantes, de reflets sur les vagues, d’iridescences dans les sous-bois, quand le soleil darde à travers des futaies pour éclairer les fougères, j’ai faim de ces petits matins doux quand on va à la fraîche chercher le pain et les croissants, de ces après-midis où, alanguis, les vacanciers se balancent dans un hamac, bercés par les stridulations des cigales, les yeux éblouis de beautés.

Je voudrais qu’on me rende l’été.

#AZF #Toulouse #20ans

Peut être une image de plein air et monument

#AZF – 21 septembre 2001. #Toulouse

Je plante des tulipes dans mon petit coin de jardin, à Rangueil.

Il fait très beau. Pour la première fois, mon petit garçon est parti à l’école le matin. Ce sera sa première journée complète…

Le ciel est bleu comme en enfer, un ciel de printemps en ce bel automne toulousain.

Soudain, l’apocalypse. Un bruit énorme, immense, dépassant tout entendement. Je tombe à la renverse, je crie, je ne me rends même pas compte que la fenêtre de ma salle de bains vient de tomber à quelques centimètres de ma nuque, manquant me décapiter…

La fin du monde. C’est la guerre, sans doute… Le 11 septembre est encore si proche, les Tours Jumelles n’en finissent pas de s’écrouler, voilà dix jours que le film repasse dans ma tête… Et voilà, la guerre est là… C’est une frappe d’Al Quaïda, je n’ai aucun doute.

Un deuxième bruit, tout aussi énorme, me plaque à nouveau au sol, cette fois je hurle, je réagis, je me relève et commence à courir, en pantoufles, je sors dans la rue, n’attends même pas mon époux, je crie seulement qu’il faut aller chercher les enfants.

Dehors, notre rue ressemble à ces villages frappés d’un tremblement de terre, lorsque certaines maisons sont intactes, épargnées, et qu’un silence de mort s’élève des bâtisses effondrées. Le destin, toujours ce satané destin… Chez mon voisin d’en face, tout semble normal, il est déjà tranquillement en train de frapper sur les bords de ses fenêtres pour en enlever le verre brisé; Stéphane est militaire, imperturbable.

J’apprendrai plus tard que le bébé Quentin dormait dans son berceau, juste sous la fenêtre. La chance, cette satanée chance…

Mon autre voisine en a beaucoup moins: son toit s’est écroulé.

Je m’élance, éperdue, en larmes. Mon mari me rattrape en voiture, je lui demande s’il a vu quelque chose. Oui, du balcon, un immense nuage jaune, de la fumée.

Nous nous demandons s’ils vont bombarder l’usine AZF, ou la gare… J’allume l’autoradio, rien.

Au coin de la rue, les premières victimes, allongées sur le trottoir, ensanglantées. Des gens courent, pleurent, crient. Je prie, dans ma tête.

Seigneur, faites que les enfants n’aient rien. Je t’en supplie, Seigneur...

Peut être une image de 2 personnes, personnes assises, personnes debout et plein air

Nous cherchons d’abord le petit, à la maternelle. Le toit, nous dira-t-on, est tombé; mais les enfants étaient en récréation. Je l’aperçois tout de suite, souriant, avec les autres enfants, ils n’ont pas l’air blessés. Mais de l’autre côté du grillage, ma cadette.

Jamais je n’oublierai. Son visage déformé, grimaçant de terreur. Ses traits de sont plus qu’un masque d’angoisse. Le Cri, de Munch…

Maaamaaaaaan!! Viens me chercher!! Qu’est-ce-que c’était?!!

Je me dispute violemment avec le directeur, qui refuse de laisser partir les enfants. J’insiste, je prends mes deux petits, ma fille de huit ans me raconte que le plafond de sa classe est tombé en partie, qu’elle s’est jetée sous sa table, mais que des copines ont été blessées par des éclats de verre.

Je tremble. Je pense à mon aînée. Aux immenses baies vitrées de son collège. Je panique. Je crie à ma fille de prier aussi!

Mais prie! Allez, dis un Notre-Père!

(Avec le recul, je me dis que j’ai eu ce réflexe atavique des gens vivant un stress intense; on ne réfléchit pas, on est à la fois en pilote automatique de survie et en crainte absolue de mourir…)

Nous fonçons dans l’allée des Demoiselles pour aller au collège Anatole-France… Les embouteillages commencent, la radio ne dit rien, ou plutôt, des informations contradictoires; il paraît qu’il faut se confiner à la maison…

Mais… Personne n’a plus de vitres!

Notre quartier a été relativement épargné. Plus nous approchons du canal, moins les maisons semblent avoir souffert. J’apprendrai plus tard que nous avons eu de la chance, protégés par les coteaux de Pech David. Notre maison et l’école des petits étaient situées dans la deuxième couronne de l’explosion…

Le collège est ouvert. Le principal est à l’entrée, très digne. Une cohorte d’élèves, hébétés, en pleurs, certains se tenant le visage dans les mains, ensanglantés, se dirigent lentement vers la sortie. On murmure. Certains disent que c’est le gaz, qu’un prof aurait fait une expérience… Ma fille me voit, et court vers nous. Elle ne pleurait pas, mais ses nerfs lâchent en nous voyant, et nous sanglotons, enfin réunis. Mes bébés. Mes bébés sont sains et saufs.

Nous rentrons à la maison, et je décide immédiatement de partir. Mon efficacité allemande reprend le dessus, je suis calmée, même si je commence à comprendre qu’il s’agit sans doute d’un accident chimique. En quelques minutes, tout est prêt, un gros sac où j’entasse passeports, doudous, médicaments d’urgence et la chemise souvenirs importants. J’appelle ma mère pour lui dire que nous partons chez elle, dans le Tarn, je résume, elle sait déjà, elle a même entendu l’explosion.

À Castres, à 80 kilomètres de chez nous…

Ce sera le dernier appel possible, ensuite, tous les réseaux seront saturés. Impossible pour mes filles de joindre leur papa, mon premier mari, qui, le soir, de chez mes parents, leur rira au nez, leur disant qu’elles exagèrent, que ce n’était qu’une petite catastrophe, que je leur ai monté la tête… Il n’a pas la télévision, n’a pas eu conscience de l’ampleur des dégâts. En revenant quelque temps plus tard dans sa ville natale, il pleurera.

Et puis ce sera le mouchoir sur la bouche comme dans les meilleurs films de SF -sauf que, visiblement assez maladroits pour mériter d’être secourus par Bruce Willis, nous avons oublié de le mouiller-, le check up à l’hôpital de Castres -conseillé par les radios, enfin au courant de la genèse de l’événement-, le trajet au milieu des splendeurs lauragaises, avec la radio où le reporter se prend pour un envoyé spécial de CNN:

Je suis sur mon scooter,-quinte de toux-, je tente de m’approcher-quinte de toux-,c’est un carnage…

Enfin, l’arrivée chez mes parents, en larmes, à nouveau, épuisés, et, dans un sursaut de lucidité, mon appel à un vitrier de Castres; car toutes les vitres, sans exception, de notre maison, ont volé en éclats… (C’est ainsi que toute ma rue aura des vitres dès le lendemain matin, alors que certaines personnes attendirent parfois des semaines…).

Tout est bien qui finit bien, me direz-vous!

Nous n’étions pas blessés, les vitres furent réparées…

Laissez-moi rire.

Laissez-moi hurler.

Laissez-moi, en cette date anniversaire, onze ans après la plus grande catastrophe chimique française, crier ma révolte à l’annonce du verdict qui vient de blanchir intégralement les responsables de l’usine et la firme Total.

Ma famille, s’est vrai, s’en est bien tirée.

Mon petit garçon a juste joué à faire exploser des tours et des maisons -il a un peu amalgamé le 11 et le 21 septembre- durant des mois; ma cadette a simplement sursauté au moindre bruit durant des années; et moi, j’ai gardé sous mon bureau ma valise de la guerre, constituée dès notre retour, où mêlant moi aussi le traumatisme du World Trade et de l’AZF, et puis toute ma mémoire cellulaire de la guerre, puisque je porte en moi à la fois les cris de terreur de ma maman, petite Gretchen se jetant dans les fossés pour échapper aux bombes alliées, et les atrocités de la Shoah, puisque j’ai longuement travaillé sur la question juive, je rassemblai passeports et vêtements chauds, granules homéopathiques et vaccins, jouets et grands classiques… J’avais même commandé des pastilles d’iode à la pharmacie des Armées…

Mais les autres.

Les milliers d’autres.

Les 30 personnes décédées sur le coup ou dans les jours ayant suivi l’explosion.

Et ces milliers d’autres.

Les dizaines de personnes mortes des suites collatérales, celles qui décédèrent dans les mois suivant ce 21 septembre, de fatigue, de colère, de désarroi…

Ma propre grand-mère, allemande, qui vivait aussi près de chez mes parents, qui mourut d’une rupture d’anévrisme quelques jours plus tard; je suis intimement persuadée que le fait de voir arriver ma petite famille épouvantée lui a rappelé d’horribles souvenirs, et l’a conduite vers sa fin prématurée…

Et puis tout ce que les médias ont préféré taire, mais que des amis médecins me racontèrent, les yeux baissés… Les enfants énucléés, les adultes blastés, les jeunes filles défigurées à vie…

Et les mémoires brisées, les horloges arrêtées, les cauchemars récurrents, les stress post-traumatiques… De ceux qui roulaient sur la rocade et virent soudain leur véhicule projeté dans les airs, de ceux qui traversaient la cour de leur lycée, jouxtant l’usine, de cette maman qui vit son enfant transpercé par la baie vitrée, de ces ouvriers perdant non seulement leur meilleur ami, mais le travail d’une vie…

Et tous ces délogés, ces démunis, ces soldats de la honte, ceux que l’on vit, ce jour-là, hagards, marcher en file silencieuse et ensanglantée vers les hôpitaux, ceux qui ont tout perdu, et qui, déjà, vivaient dans les quartiers les plus pauvres de notre belle ville rose… Ceux qui restèrent des mois dans des mobil hommes…

Peut être une image de 5 personnes, personnes debout et plein air

J’ai honte.

Honte d’être française.

Honte de notre justice.

Certes, Toulouse s’est relevée. Ma ville rose tant aimée est plus belle que jamais, sa brique rose et l’eau verte du canal du Midi demeurent les joyaux de la couronne méridionale, et Garonne ondule d’aise au pied de ce qui est devenu le futur Cancéropole. Tiens, dans le métro, nous avons même des annonces en occitan, c’est vous dire si certains sont fiers d’être toulousains…

Mais moi, j’ai honte, aujourd’hui.

Et je sais que Claude pleure avec moi.

Il est loin mon pays, il est loin…

Peut être une image de plein air

***

Ce texte a été écrit il y a quelques années… Il était paru dans le Huffington Post:

https://www.huffingtonpost.fr/sabine-aussenac/anniversaire-explosion-azf-proces-toulouse_b_1891534.html

Aujourd’hui, vingt ans après, la France a connu d’autres catastrophes importantes, comme celle de Lubrizol. Avons-nous tiré des leçons de l’AZF? Je ne le pense pas… Et que dire du cratère de Beyrouth, où nos amis libanais ont perdu tant de vies..? Il est urgent de protéger la terre, les hommes, les villes…

N’oublions jamais.

***

  Longtemps, je t’ai rêvée

Peut être une image de monument, mur de briques et plein air

Perdue au fond des terres arides du Cantal, enlisée dans la lave stratifiée des volcans, je te cherchais, palais de briques roses, sur le fil ténu de ma mémoire.

Je fixais tes vertiges, placardant de grandes affiches de la basilique St Sernin sur les murs gris de mon appartement clermontois, m’enivrant de tes lumières, orpheline de tes mondes colorés, de tes petits marchés, de tes pincées de tuiles… La ligne bleutée des Pyrénées, se dessinant les soirs d’été tout au loin, m’était appel et mirage. J’avais soif de toi.

Me manquaient la douceur de tes ocres toscans, le parfum des tilleuls et des lilas des soirs de mai; me manquaient ta croix occitane et tes ruelles chargées d’histoire, tes bleus pasteliers et tes joutes hérétiques, tes éblouissements multicolores, de tes violettes timides au sang de tes briques. Toi la fière, la rebelle, capitale debout d’une Occitanie qui se rêvait libre…

Sans toi, je n’étais rien. J’avais faim de tes petits matins gourmands et tendres, lorsque tu t’éveillais, mi Reine des Pyrénées, mi village gascon, faim des claquements des persiennes et du café brûlant dans les tasses vert et or du Florida. J’avais faim de ta faconde, des effluves de cassoulet aux marchés aux gras. Mes lieux de vie me semblaient orthorexiques et glacés. J’avais froid sans tes ardeurs méditerrannes, lorsque ton soleil d’enfer dardait la brique et que seules tes églises offraient des oasis de fraîcheur.

Longtemps, je descendais en songe tes fleuves impassibles. Je revoyais tes eaux mêlées. Ville confluente, carrefour entre l’orient des plages languedociennes et l’occident des déferlantes, à mi voie des garrigues et des pins landais. A la croisée des chemins, cité Gasconne aux lumières provençales, antichambre de la méditerranée et promesse océane, arc-en-ciel identitaire, tu te fais passerelle, route de la soie des Suds et escale, auberge espagnole et métissage portuaire. L’eau verte du Canal me conduisait à Sète, et Garonne me guidait presque outre atlantique. Tu étais mon Ellis Island, mon espérance, ma terre promise.

Mon hérétique…Tu m’as appris le devoir d’insolence. Toi la protestante, la cathare, sœur des Esclarmonde et autres « Parfaites », écho des citadelles du vertiges se profilant aux confins de l’Aude, porte de Montségur. Jamais tu n’as fait profil bas, résistant à cette langue d’oïl qui voulait faire taire tes terres, hostile à tous les Parisianismes, défiant les lois de ces lointains quais des Brumes, éclatante de fierté. Même martyre, embrasée dans le moderne et sinistre bûcher de l’AZF, victime des incohérences et des lâchetés humaines, tu as su te relever.

Longtemps, je t’ai aimée.

Nous écoutions les notes bleues de Claude et buvions du thé au Jasmin au Bol Bu, hypokhâgneuses en révolte, chassant les nuages et les garçons, découvrant la vraie vie au sortir de nos campagnes tarnaises ou gersoises…Nous hantions les longues travées de ce Mirail bétonné, récitant Verlaine et critiquant nos pères. Les martinets hurlaient dans un ciel bleu comme en enfer et je plaquais les trois accords de Blowing in the wind , moniale naïve et vestale encore, sous la travée du cloître des Jacobins. Nous voulions changer la vie: Ma première matraque m’a frappée rue du Taur.

J’avais 20 ans quand la France a rosi, et je me souviens du Capitole en liesse, de la première fête de la musique, de nos grandes espérances. Beaucoup plus tard, petite Poucette rêveuse, j’ai égrené mes rêves et grandi. Mais je n’oublierai jamais ma foi adolescente, motivée avant l’heure, rouge comme Rosa Luxembourg et persuadée que nous transformerions le monde …

Et puis j’ai goûté Paris et ses ors magnifiques, Bruxelles et sa Grand place, Londres, Prague, Berlin…Pourtant, c’est vers toi que mon cœur me porte. Tu es mon ancre et ma grand voile, mon passé et mes futurs. J’ai rêvé ma vie sur les coussins de mon petit appartement du quartier des Chalets, je la rêve encore, plantant le lilas de mes espérances sur la terrasse  d’une grande maison qui hésiterait entre Jardin des Plantes et canal…

Aujourd’hui, mes enfants te découvrent et vivent sous tes toits de tuiles. Premiers baisers sous les tilleuls de la promenade, le long de Garonne…On n’est pas sérieux, quand on a dix-sept ans…

Tu as grandi aussi. Tu vogues sur tes ailes du désir, sœur des étoiles, carrefour de l’Europe. Parfois mutilée par les chantiers immenses, tu seras bientôt libérée des trafics. Tes affaires Calas et autres scandales ne peuvent te noircir. Tu respectes ceux qui t’aiment, et ils te le rendent bien.

Tu es toujours mon autre. Mon double je, ma ville mémoire, ma ville espoir. De l’angélus de l’aube à l’angélus du soir, j’écrirai, face au clocher de St Sernin, au-dessus d’un million de toits roses.

Peut être une image de plein air et monument

Au fronton du Capitole, sous le palmier des Jacobins, le long des berges de Garonne, sur l’eau verte du Canal du Midi, j’écrirai ton nom :

TOULOUSE.

Longtemps, je t’ai rêvée

Longtemps, je t’ai rêvée.

Perdue au fond des terres arides du Cantal, enlisée dans la lave stratifiée des volcans, je te cherchais, palais de briques roses, sur le fil ténu de ma mémoire.
Je fixais tes vertiges, placardant de grandes affiches de la basilique St Sernin sur les murs gris de mon appartement clermontois, m’enivrant de tes lumières, orpheline de tes mondes colorés, de tes petits marchés, de tes pincées de tuiles… La ligne bleutée des Pyrénées, se dessinant les soirs d’été tout au loin, m’était appel et mirage. J’avais soif de toi.

Crédits Sabine Aussenac

Me manquaient la douceur de tes ocres toscans, le parfum des tilleuls et des lilas des soirs de mai; me manquaient ta croix occitane et tes ruelles chargées d’histoire, tes bleus pasteliers et tes joutes hérétiques, tes éblouissements multicolores, de tes violettes timides au sang de tes briques. Toi la fière, la rebelle, capitale debout d’une Occitanie qui se rêvait libre…


Sans toi, je n’étais rien. J’avais faim de tes petits matins gourmands et tendres, lorsque tu t’éveillais, mi Reine des Pyrénées, mi village gascon, faim des claquements des persiennes et du café brûlant dans les tasses vert et or du Florida. J’avais faim de ta faconde, des effluves de cassoulet aux marchés aux gras. Mes lieux de vie me semblaient orthorexiques et glacés. J’avais froid sans tes ardeurs méditerrannes, lorsque ton soleil d’enfer dardait la brique et que seules tes églises offraient des oasis de fraîcheur.
https://www.instagram.com/p/Bp99pOJApsW/
Longtemps, je descendais en songe tes fleuves impassibles. Je revoyais tes eaux mêlées. Ville confluente, carrefour entre l’orient des plages languedociennes et l’occident des déferlantes, à mi voie des garrigues et des pins landais. A la croisée des chemins, cité Gasconne aux lumières provençales, antichambre de la méditerranée et promesse océane, arc-en-ciel identitaire, tu te fais passerelle, route de la soie des Suds et escale, auberge espagnole et métissage portuaire. L’eau verte du Canal me conduisait à Sète, et Garonne me guidait presque outre atlantique. Tu étais mon Ellis Island, mon espérance, ma terre promise.

Crédits Sabine Aussenac

Mon hérétique…Tu m’as appris le devoir d’insolence. Toi la protestante, la cathare, sœur des Esclarmonde et autres « Parfaites », écho des citadelles du vertiges se profilant aux confins de l’Aude, porte de Montségur. Jamais tu n’as fait profil bas, résistant à cette langue d’oïl qui voulait faire taire tes terres, hostile à tous les Parisianismes, défiant les lois de ces lointains quais des Brumes, éclatante de fierté. Même martyre, embrasée dans le moderne et sinistre bûcher de l’AZF, victime des incohérences et des lâchetés humaines, tu as su te relever.

Reconstitution historique au Capitole. Crédits Sabine Aussenac
Crédits Sabine Aussenac

Longtemps, je t’ai aimée. Nous écoutions les notes bleues de Claude et buvions du thé au Jasmin au Bol Bu, hypokhâgneuses en révolte, chassant les nuages et les garçons, découvrant la vraie vie au sortir de nos campagnes tarnaises ou gersoises… Nous hantions les longues travées de ce Mirail bétonné, récitant Verlaine et critiquant nos pères. Les martinets hurlaient dans un ciel bleu comme en enfer et je plaquais les trois accords de Blowing in the wind , moniale naïve et vestale encore, sous la travée du cloître des Jacobins. Nous voulions changer la vie: Ma première matraque m’a frappée rue du Taur.

Crédits Sabine Aussenac

J’avais 20 ans quand la France a rosi, et je me souviens du Capitole en liesse, de la première fête de la musique, de nos grandes espérances. Beaucoup plus tard, petite Poucette rêveuse, j’ai égrené mes rêves et grandi. Mais je n’oublierai jamais ma foi adolescente, motivée avant l’heure, rouge comme Rosa Luxembourg et persuadée que nous transformerions le monde …

Et puis j’ai goûté Paris et ses ors magnifiques, Bruxelles et sa Grand place, Londres, Prague, Berlin…Pourtant, c’est vers toi que mon cœur me porte. Tu es mon ancre et ma grand voile, mon passé et mes futurs.

Crédits Sabine Aussenac

J’ai rêvé ma vie sur les coussins de mon petit appartement du quartier des Chalets, je la rêve encore, plantant le lilas de mes espérances sur la terrasse d’une grande maison qui hésiterait entre Jardin des Plantes et canal… Aujourd’hui, mes enfants te découvrent et vivent sous tes toits de tuiles. Premiers baisers sous les tilleuls de la promenade, le long de Garonne… On n’est pas sérieux, quand on a dix-sept ans…

Crédits Sabine Aussenac

Tu as grandi aussi.Tu vogues sur tes ailes du désir, sœur des étoiles, carrefour de l’Europe. Parfois mutilée par les chantiers immenses, tu seras bientôt libérée des trafics. Tes affaires Calas et autres scandales ne peuvent te noircir. Tu respectes ceux qui t’aiment, et ils te le rendent bien.

Tu es toujours mon autre. Mon double je, ma ville mémoire, ma ville espoir. De l’angélus de l’aube à l’angélus du soir, j’écrirai, face au clocher de St Sernin, au-dessus d’un million de toits roses.

Au fronton du Capitole, sous le palmier des Jacobins, le long des berges de Garonne, sur l’eau verte du Canal du Midi, j’écrirai ton nom :

TOULOUSE.

Crédits Sabine Aussenac

https://www.youtube.com/watch?v=7gqPkb_sQQo

Ce petit texte avait été lu au Marathon des Mots 2006, avec d’autres « Lettres à ma ville », par Carole Bouquet et Sami Frey.

https://www.ladepeche.fr/article/2006/06/16/58481-ils-ecrivent-un-poeme-a-leur-ville.html

Quelques images: