Les grandes vacances

C’est d’abord cette perspective d’infini. Ce goût de la liberté. Cette antichambre du paradis. Souvenez-vous. Nous vidions les encriers pleins d’encre violette, recevions nos prix, promettions de nous écrire une carte.

Et puis nous rentrions, nos semelles de vents pleines de rêves, en sandalettes et robes d’été, pour affronter ces deux mois de liberté.

Les grandes vacances… Cette particularité française, aussi indispensable à la vie de la nation que la baguette ou le droit de grève. Les grandes vacances, celles qui d’un coup d’un seul amènent les Ch’tis jusqu’à Narbonne et font monter la Corrèze à Paris. Ces deux mois-là nous permettaient de vivre notre enfance. Jamais, jamais je n’oublierai la douceur de ces étés interminables. Chez moi, fille d’enseignant, ils avaient mille couleurs.

Le petit jardinet d’Albi et ses pommiers abritait la balançoire, le sureau et nos jeux innocents. L’impitoyable soleil estival jaunissait la pelouse et faisait mûrir les pommes, tandis que papa nous amenait à la piscine municipale.

Mais surtout, nous allions aux Rochers . Notre maison de campagne, celle que mes parents avaient achetée pour une bouchée de pain dans les années soixante, et où passaient les cousins et amis, au gré de longues soirées emplies de grillons et de fêtes. Il me faudrait mille ans pour raconter les orties et les mûres, les bâtons frappant l’herbe sèche des sentiers et le clapotis du ruisseau.

Parfois, nous descendions au village, et les adultes alors s’installaient à l’ombre des platanes au café de la place. Nous prenions des pastis et des Orangina, et au retour nous achetions ce bon pain de campagne au parfum d’autrefois. Un soir, sous les tilleuls, j’ai écouté Daniel Guichard qui parlait d’une Anna.

Les grandes vacances, nous les passions dehors, à cueillir des étoiles et à planter des rêves.

Parfois, nous partions à la mer. Il fallait la voir, la petite route qui quittait les plaines pour affronter les ravines, et puis soudain, au détour d’un causse, les cigales nous attendaient et nous guidaient vers la grande bleue. À Saint-Chinian, mon père achetait des bouteilles, et nous enfilions les maillots au crochet fabriqués par mamie.

C’est au café de la plage que j’ai entendu Julien Clerc chanter la Californie.

L’été avançait, nous brunissions, mes frères avaient les jambes griffés de ronces et moi les yeux rougis, à force de lire les Alice et les Club des cinq. Ma marraine de Hollande arrivait en train, et son époux, Camillo, faisait la vaisselle après les immenses tablées des cousinades. Il nous construisait des moulins sur les pierres du ruisseau, et je voyais en lui que l’homme parfois peut respecter la femme.

Nous comptions les semaines. La ligne de partage du temps, étrangement, n’était pas la fin juillet, non, plutôt la mi-août. Car mon père annonçait toujours, sentencieusement, que

l’été est fini au quinze août

, et c’est vrai que souvent le temps s’alourdissait vers cette période, comme si le ciel, imperceptiblement, prenait des tons d’automne.

Mais nous n’en avions cure, car souvent, nous avions déserté l’Hexagone pour franchir la ligne bleue des Vosges. Ma mère rentrait au pays et nous amenait outre-Rhin, et nous partions, au gré des routes de France, couchés dans la 404 de papa, buvant un chocolat à Limoges et reconnaissant ensuite, à la nuit, les phares blancs des automobilistes allemands. Parfois, nous prenions le train, le Capitole, qui, aussi interminable que l’été, serpentait entre les campagnes françaises. Je me souviens des Aubrais, et puis de ces premiers trajets en métro entre Austerlitz et Gare du Nord. Au retour, la France, étrangement, nous semblait sale et étriquée.

C’est que nos étés rhénans aussi avaient un goût d’immense. Le jardin de mes grands-parents allemands, empli de groseilles, rivalisait d’attrait avec les longues promenades au bord du Rhin. Souvent, j’entendais Camillo chanter Sag warum….

http://raconterletravail.fr/recits/une-enfance-franco-allemande/#.WWF0iITyjIU

À notre retour, les pommes étaient tombées et les mûres envahissaient le sentier. Il fallait faire tomber le sable des valises, ranger les tongues et remettre des socquettes. Le cartable attendait, et nos maîtresses aussi.

Mes étés adolescents s’étirèrent, eux aussi, entre ennui et espérances. Toujours, je me sentais en marge. Je me souviens de cette soirée de quatorze juillet où j’entendais, au loin, quelque fête. Trop pleutre pour désobéir au couvre-feu familial, je m’y rêvais un jour. Sans oser franchir la porte. Un peu comme dans ce superbe film avec Odile Versois, Dernières Vacances…Là aussi, des adolescents vivent dans le no man’s land de cette vie suspendue, et leur été s’étire,  entre interdits et fanfaronnades.

Mais les grandes vacances, c’est aussi cela: oser s’ennuyer, savoir attendre, aimer espérer. Je suis devenue prof. Oh, pas par vocation, non, loin de là. Mais souvent je me dis que ces grandes vacances sont réellement, avec, bien entendu, nos satisfactions pédagogiques, ce qu’il y a de mieux dans le métier.

Je retrouve ainsi, chaque année, cet interminable temps suspendu qui fait de moi un être libre.

Ces grandes vacances demeurent en effet l’espace des possibles. On s’y sent démiurge, créateur de mondes, inventeur. Bien sûr, souvent, on se contentera d’aller voir des amis ou de camper en Ardèche. Mais pour nous, les profs, qui avons souvent une autre vie parallèle de chercheurs ou d’écrivains du dimanche, ces deux mois sont une respiration. Enfin, notre schizophrénie trouve un peu de place pour libérer le poète ou le musicien qui s’étiole au fil de l’année scolaire.

Et puis autrefois, dans ces temps d’avant-crise, les enseignants, c’est vrai, en profitaient, de ces longs congés… À eux les fjords de Norvège ou les langoustes de Cuba, quand le Français lambda allait simplement passer une semaine à Saint-Malo.

Aujourd’hui, le prof ne part presque plus. Il tente de survivre, tout simplement, comme tout le monde, il a droit aux chèques vacances, il tente une inscription dans un camping mutualiste, ou encore il accompagne des enfants en camps ou en colos. Mais il sait aussi que, la plupart du temps, ces grandes vacances lui appartiennent, comme lorsqu’il était enfant.

Lui aussi, le dernier jour de classe, il jette au feu ses livres et ses cahiers mais pas son ordi portable, faut pas pousser mémé dans les orties, non plus! Lui aussi, il rêve, assis au bord de la rivière, ou marchant le long des grèves, à ce qu’il n’a pas encore accompli…Le demandera-t-il, ce poste à l’étranger, qui lui permettrait enfin de voyager un peu? Le tentera-t-il, ce concours de chef d’établissement, qui lui permettrait de mettre un peu d’argent de côté? Souvent, il prépare l’agreg, et les livres du programme sont de la partie, entre anisette et marché de Provence.

L’été est fini au quinze août, et c’est à cette période-là que commencent ses cauchemars de rentrée. Il rêve aux élèves, il rêve qu’il a perdu ses clefs, son code de photocopie, ses sujets de bac.

Comme les enfants, il va flâner dans les librairies et se choisir un nouvel agenda.

Dans lequel il se dépêche de marquer au surligneur…les dates des vacances!

Et puis la veille de la rentrée, fébrile, il prépare son cartable, et songe avec nostalgie à ces deux mois interminables qui, pourtant, ont filé comme l’éclair.

Monsieur le Ministre, nous avons tant de choses à vous demander. En vrac, des augmentations, de vrais bureaux, des postes fixes, des classes moins chargées, des remplaçants compétents, des livres, des ordinateurs, de l’argent pour des voyages, des locaux corrects et sécurisés, des assistants d’éducations, des AVSI, des assistants de langues, des labos, des CDI bien achalandés… Alors on va faire un deal: commencez par accéder à toutes nos requêtes, et ensuite, nous reparlerons éventuellement de cette histoire de grandes vacances.

Mais moi je dis: touche pas à mon été! Sinon, je gage que nombre de collègues en profiteront pour faire l’école buissonnière et prendre la poudre d’escampette vers des métiers qui seraient plus valorisants… Sinon, je gage que les attraits de la profession, déjà si vilipendée, perdraient encore de leur valeur. Nos grandes vacances, c’est un peu la Grande Illusion mâtinée de Grande Vadrouille, c’est un peu nos Grandes espérances et nos Grandes Orgues: nos grandes vacances font la grandeur de notre métier.

 

L’été est fini au quinze août

Bribes de sagesse estivale

Sable suitant de valises fânées

Biscuits écrasés dans sac tout usé

L’été est fini au quinze août

Les feuilles bariolées tombent des marroniers

Les hirondelles ont déjà le feu aux plumes

Et les champignons se bousculent au portillon des sous-bois

Piétinnés par randonneurs de panurge

La mer soudain respire à pleins poumons

Les plages souillées vont se refaire une santé

Châteaux de sable défenestrés et parasols rouillés

Cimetières de cris d’enfants de glaces fondues et de chairs exposées

L’été est fini au quinze août

On remballe

On plie

Plus rien à voir messieurs dames

Et surtout épargnez nous le vague à l’âme

C’est pas grave s’il n’a pas fait beau

Têve de flots bleus

Et de tentes ensardinnées

La pétanque sonne creux

Le pastis est noyé

Les mouettes toutes folles se pavanent en reines

Les feux d’artifice ont les pétards mouillés

L’été est fini au quinze août

Mais voilà les retardataires

Les traîne les pieds les réfractaires

Ceux qui vont goûter aux restes

Aux plages immenses et silencieuses

Aux sentes douces et lumineuses

Premières pluies odeurs de pommes

Vins renouveau

Poires éclatées

Prairies humides parfums d’automne

Vagues nouvelles coeurs désablés

Il reste toujours une petite place

Pour ceux qui n’aiment pas palaces

Et qui soudain prennent la route

L’anti chemin des écoliers

A eux les silences et les aubes

Lorsque la montagne s’est refait une beauté

Quand l’océan en majesté s’offre en écrin d’éclat saphir

Et qu’au loin crient les oies sauvages

Si tu m’entends sur ce passage

N’oublie pas de me laisser message

Je ne suis pas encore partie

Mon sac est prêt ma peau laiteuse

Aimerait près de toi se mordorer

Aux tendres lueurs d’un couchant apaisé.

La nostalgie des sirènes

Cette nouvelle a obtenu le premier prix au « Prix de la nouvelle Rotary-Charles Batut 2016-2017 du Rotary Club de Bourges.

Et bravo à Ninon Amey, auteur de « La vie en rose » pour le 2ème Prix!

https://rotarybourges.fr/category/prix-de-la-nouvelle-rotary-bourges/

 

http://www.20minutes.fr/monde/129280-20061226-deux-ans-apres-tsunami-lasie-recueille-silence

 

Dix ans. Dix ans déjà… Comme le temps est farceur, ce grand géant aux ailes de soie, qui nous pétrit dans ses filets d’argent comme un menu fretin… Je sais encore le goût de cette mangue sucrée et du sel sur ta peau que j’embrassais en regardant le large, au matin de décembre, si loin de notre Armorique, là-bas, dans les lointains…

Tu m’avais demandé de garder la surprise, et je n’avais rien dit. Tes yeux bandés jusqu’à l’aéroport, et puis l’interdiction d’écouter les annonces, je t’avais pris ton caban bleu en souriant, et puis Salomé qui riait de toutes ses petites dents cristallines, en s’écriant :

  • Maman, maman, moi je sais, mais je garde le secret !

Le caban bleu était sagement rangé dans la valise, et Salomé nous rapportait chaque matin des poignées de coquillages enchantés, toute heureuse de sa complicité avec la petite marchande de jus de fruits. Tu me fixais de tes grands yeux pervenche et me nommais ton Breton adoré, me répétant à l’envie que ce voyage était un cadeau formidable.

Ce jour-là, nous devions arpenter les collines à dos d’éléphant, et j’étais parti téléphoner au bar, le seul endroit où j’arrivais à capter correctement. J’ai appelé Bernard, à la pêcherie, et lui ai demandé des nouvelles. Tout allait bien, les hommes étaient en mer, le temps à l’orage, mais rien d’anormal en cet hiver breton qui disputait à la houle quelques accalmies. Nous avons plaisanté, j’ai raconté à mon frère les exploits de mes deux sirènes, toutes dorées du soleil des tropiques, et en parlant je vous voyais, au loin, qui observiez la mer depuis la piscine de l’hôtel. Tu étais belle, mon amour, les mains sur tes hanches déjà rebondies par ta grossesse, et tu tenais Salomé par l’épaule.

Vous sembliez fixer l’horizon, et d’autres touristes s’étaient approchés de vous. J’ai écourté la conversation, demandant à Bernard d’embrasser nos parents, quand il irait à Noirmoutier pour Noël, et j’ai raccroché en pensant aller chercher le cornac derrière la terrasse.

J’avais hâte de vous prendre par la main, vous, les femmes de ma vie, pour vous montrer les cheminements secrets des paysages de ce bout du monde, si différents de nos noroîts et de nos granits, et je m’apprêtais à vous appeler par la fenêtre du bar quand j’ai entendu le mugissement.

Plus fort qu’une corne de brume. Plus âpre que le vent dans les gréements des chalutiers. Plus sombre que la nuit quand elle parcourt les landes. Le bruit semblait déferler sur Pukhet comme un grain quand il saisit nos hommes au plus fort de l’océan, il emportait les peurs des serveurs soudain affolés et les rires des jeunes Thaïs qui chantaient dans l’arrière-salle.

Tu t’es retournée. J’ai vu par la vitre ouverte que tu me cherchais du regard, ta main avait saisi la menotte de Salomé et j’ai vu que ta bouche formait mon prénom. Notre fille, les yeux exorbités, hurlait « papa » en s’élançant vers l’hôtel, et la vague est arrivée au moment où je me suis précipité vers vous.

Tu as disparu, aussitôt, et Salomé avec toi.

Le mur d’eau saumâtre avait tout emporté sur son passage, les chaises pliantes, les arbres, les bungalows, et les touristes.

Quelques fractions de secondes plus tard, la vague avait atteint l’hôtel, et je m’étais retrouvé à nager sous cet océan fétide et épouvantable, avalant des algues, suffoquant, me cognant à des corps éventrés, reprenant ma respiration lors de mes rares remontées à la surface de ce cauchemar, jusqu’à ce que j’arrive à agripper le montant de la rampe et à me hisser jusqu’aux étages supérieurs en hurlant vos deux noms…

La violence des flots m’avait presqu’entièrement dévêtu. Je grelottais d’effroi et me tins un moment immobile derrière la balustrade de stuc, apercevant ce couple de Belges enlacés, accrochés au pilier central de la terrasse, le vieil homme donnant un dernier baiser à sa compagne avant de lâcher prise, hébété. Un bébé hurlait, seul, dans une poussette, sa mère l’avait mis en sécurité avant de plonger vers le centre de la pièce pour chercher un autre enfant, elle m’avait jeté un coup d’œil implorant en me confiant ce Moïse qui serait sans doute orphelin.

J’entendais aussi des barrissements affolés, et je me rendis compte que de l’autre côté de l’hôtel les pachydermes se débattaient en tous sens et semblaient s’être détachés de leurs énormes chaines. Je voyais par les baies vitrées déchiquetées que les éléphants s’enfuyaient vers les collines, suivis par des hordes de survivants couverts de boue.

Toute cette scène n’avait pas duré plus de cinq minutes, et c’est à ce moment-là que je décidai de plonger vers vous, mes chéries adorées, mes amours, mes étoiles. Il fallait que je vous retrouve. Tu avais sans doute nagé en tenant notre petite Salomé par la main, toi, ma sirène, celle que je surnommais mon Ariel bretonne, tant tu nageais bien…

J’avais foi en toi, en vous. Je me souvenais soudain de ce premier été, quand tu m’avais bousculé sur le ponton en courant avec ta sœur pour te jeter dans les vagues glacées, et quand du haut de tes sept ans tu m’avais affirmé que jamais je ne te battrai à la course… Il y en avait eu, des étés de grand vent, et des nuits aux étoiles, et des feux de la Saint-Jean, et des galets gardés comme autant de talismans… Nous nous étions promis l’un à l’autre par une nuit d’orage, tes yeux clairs me disaient que jamais aucun autre ne toucherait ta peau douce, et ma main guidait la tienne le long du chemin des douaniers, et nos vingt ans nous donnèrent raison, quand nos familles ont dansé sous les chênes et que nous nous aimions à perdre la raison…

Ma sirène… Tu l’avais traversée, ta Manche, me laissant comme un fou en arpentant la grève, et puis tous ces trophées, ces coupes… Ma nageuse, ma belle océane, seule notre Salomé t’avait un peu gardée loin des houles et de notre côte aux dentelles, et puis la petite maison aux ardoises argentées, nos roses trémières, et la pêcherie qui te faisait rire, quand je te montrais les navires et que tu me jurais que tu nageais plus vite que le bel Erwan ne guidait nos bateaux hors du chenal… Tu étais mon phare et j’étais ta boussole, et quand nous nous promenions dans Brocéliande je te nommais ma fée.

J’étais certain de te retrouver. Et j’ai plongé.

J’ai nagé à contre-courant, j’ai revu le Belge qui flottait à l’envers, et puis la mère de famille, sa fille accrochée contre son sein, toutes les deux les yeux grands ouverts vers le soleil de cette Thaïlande épouvantée. J’ai bu l’eau chaude du large mêlée aux pourritures des égouts, j’ai vu ces cadavres jonchant les rues, j’ai avalé le monde et l’univers et ma vie, j’ai prié, oh, comme j’ai prié.

Je ne t’ai pas trouvée. Alors j’ai marché. Trois jours durant, la boue séchée collant à mon corps blessé et suintant la peur, j’ai marché dans les ruelles enchevêtrées par l’horreur et dans la jungle des corps qui béaient dans l’effroi de la catastrophe. J’ai soulevé chaque sari, chaque morceau de tissu dans les morgues, j’ai erré dans les hôpitaux de fortune, j’ai hurlé ton nom et celui de notre fille, j’ai laissé des petits mots à la façade de chaque pan de mur encore debout. Je n’étais plus qu’un mort-vivant, je ne m’alimentais pas, je marchais sans me rendre compte que ma jambe était gangrenée, sans comprendre que j’avais perdu l’usage de mes oreilles, car je n’entendais presque plus rien, tant l’eau et les effluves sordides avaient attaqué mes sens, et j’étais pourtant persuadé que vous étiez quelque part au milieu de cet enfer. Tu étais si forte, mon amour, et tu nageais si bien, il m’était une évidence que tu avais survécu, et que tu m’attendais quelque part, bien vivante, notre enfant grandissant en ton sein et la petite Salomé, la mini sirène, comme je l’appelais, en train de jouer dans le sable de quelque baie protégée.

Non ?

C’est Bernard qui est venu me chercher. La police et deux médecins m’ont maîtrisé, j’ai eu plusieurs piqures, et ne me suis réveillé qu’à l’arrivée du long courrier à Orly. Il paraît que j’ai crié si fort dans le hall d’arrivée que les douaniers ont cru à un attentat, et ensuite j’ai passé de longues semaines dans cette grande maison aux allures de château, errant dans un parc sous de beaux marronniers en fleurs, et je haïssais ce printemps quand toi et nos enfants vous pourrissiez au bout du monde. Je me souviens du sourire triste de maman, et de tous ces regards de nos hommes, ces fiers-à-bras qui, les larmes aux yeux, m’ont accueilli à mon retour, eux qui avaient si souvent vaincu les lames sournoises de notre Atlantique en furie et qui eussent tant aimé que la mer t’épargne, toi aussi…

 

Dix ans. Dix ans, et me voilà à nouveau sur le sable de Pukhet… Rien n’est plus pareil, presque tous ceux avec qui nous avions lié amitié ont disparu… La petite marchande de jus de mangue n’est plus, ni la famille du cornac, ni le patron de l’hôtel, ni ses cinq filles qui babillaient comme des oiselles exotiques en riant avec nous quand le soleil ourlait la plage…

Dieu que c’est difficile de revoir ces paysages où le paradis est devenu enfer. Mais je le devais à ce pays en deuil, je le devais à tous ces courages, aux mémoires des disparus, à cette maman dont je sais aujourd’hui le prénom et dont j’ai protégé le bébé, et à nos amis du bout du monde… Je voulais être présent lors des commémorations du tsunami, pour dire mon admiration devant ce pays reconstruit. Chaque marin de nos équipages a donné de sa personne pour aider ces inconnus soudain si proches, Erwan est revenu quatre étés de suite pour former des pêcheurs, et Bernard a créé cette association d’aide aux orphelins… Oui, il y a eu comme un pont de bonté entre nos côtes du bout du monde, et chaque tempête bretonne nous rappelle la violence de ce tsunami meurtrier. La terre est ronde et les hommes doivent s’y entraider…

Un rire cristallin m’appelle, et je tourne la tête vers la plage où, sur ce ponton de bois tressé, notre grande Salomé pousse ton fauteuil. La petite Nour court derrière vous, et je me souviens.

Je me souviens de cet appel du consulat deux mois après mon retour. Je me souviens de ta voix chaude au téléphone, quand tu m’as appris ton amnésie, et aussi que Salomé n’avait rien, mais que tu avais perdu le bébé. Je me souviens de tes grands yeux pervenche quand tu es apparue sur le tarmac de l’aéroport, toi, ma sirène, ma chérie à présent dépourvue de l’usage de tes jambes, mais vivante, oh, si vivante… Je me souviens de la naissance de notre Nour, notre « lumière », la petite sœur de notre belle Salomé, notre renaissance.

Nous voulions revenir ensemble à Pukhet, pour dire à la vie que nous ne lui en voulions pas, puisque nous étions ensemble. Là-bas, en Bretagne, chez nous, tu t’occupes à présent de ces enfants polytraumatisés dans un centre, et tu leur murmures chaque jour qu’eux aussi, ils nageront à nouveau vers la lumière.

Je te souris. Je vous souris. Je vous aime, mes sirènes.

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En hommage à tous les disparus et aux victimes de ce tsunami du 26 décembre 2004…

https://fr.wikipedia.org/wiki/S%C3%A9isme_et_tsunami_de_2004_dans_l%27oc%C3%A9an_Indien

http://www.lefigaro.fr/cinema/2014/12/26/03002-20141226ARTFIG00012-tsunami-de-2004-comment-la-culture-s-en-est-emparee.php

Je vis en état d’urgence…

Je vis en état d’urgence
En forêts d’incandescences
On veut m’édicter couvre feu
Mais je n’obéis même pas à Dieu
On me dit d’arrêter de me poser
Me reposer m’apaiser
De regarder passer les trains
De prier de joindre mes mains
De faire silence ou pénitence
Mais je ne sais que fronder
Me relever vibrer frissonner
Je veux foisonner d’existence
Même si ma vie s’enfuit
Je veux d’amour faire bombance
Même si seule dans mon lit
Je me veux transe transie transportée
Même si je suis abîmée
Je vis en état d’urgence
Entourée de snipers affamés
D’explosions inertes
De grenades à désamorcer
Sortir ne pas me terrer
Dire non au ghetto
Provoquer l’ennemi
Paris brûle en cercle rouge
Et je tire sur tout ce qui bouge
J’arrache les rideaux
Je me veux cible et point de mire
Je ne vous tournerai jamais le dos
Mourir les yeux ouverts
Regarder l’Autre en face
Je vis en état d’urgence
En attente permanente de miracle
Je suis oracle
Chaque homme qui passe est peut-être le bon
Je m’enflamme je m’embrase
Des tabous je fais table rase
Je serai le tison sous la braise
Brandon inerte à réinventer
Je suis la fleur fossilisée
Qui ne demande qu’à germer
J’attends le savant qui lira mon génome
Et je brûle tous les métronomes
J’attends le souffle
La tempête et les vents
Imperturbable par tous les temps
Je suis la gardienne du phare
Ma lampe allumée veille de l’aube aux soirs
Je vis en état d’urgence
Me ris des pastels et autres guimauves
Je veux du rouge des sanguines
Je me veux vermeille ou purpurine
Je serai la lettre écarlate
Le coquelicot la rose rouge
Ta cerise sur le gâteau
Ma bouche aura saveur framboise
Je te retournerai les sangs
Mon ciel d’éternel crépuscule renaîtra
En aube aiguë
Viens buvons toutes les ciguës trinquons au diable
Et à l’amour
Je vis en état d’urgence
Je suis le feu la vie la chance
Et ta corne d’abondance
Je suis entrée en résistance
Rejoins moi dans le Maquis
Outragée brisée martyrisée
Toi seul sauras me libérer.

02/03/2009, Auch.

http://www.oasisdesartistes.org/modules/newbbex/viewtopic.php?topic_id=71545&forum=2

 

 

Faites donc cette pause tant méritée : une Pause Guitare !

 

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Je me souviens.

De la chaleur vibrant sur la brique enflammée.

Des cris d’enthousiasme balayant l’espace de « Pratgrau’ », des silences précédant les applaudissements frénétiques devant la basilique, ou au Grand-Théâtre quelques années plus tard.

Des hirondelles tournoyant au-dessus de l’eau languissante du Tarn.

Du sourire de Laurent Voulzy lorsqu’il m’a prise par le bras.

Des ruelles enfiévrées d’allégresse et riant jusqu’au bout de la nuit, entre Palais de l’Évéché et cloître Saint-Salvy…

D’une demande de mariage au concert de Kenji.

Des grands arbres murmurant l’été, lovés dans l’écrin du superbe Parc Rochegude.

https://www.facebook.com/sabine.aussenac/media_set?set=a.10204749610676964.1073741863.1138188420&type=3

L’image contient peut-être : nuage, ciel, arbre et plein air

De cette soirée passée à m’enivrer d’accent québécois, les jambes encore flageolantes d’avoir tant dansé sur les rythmes celtiques, sur ce banc, grisée par l’odeur des tilleuls et par le sourire du « Conteux »…

Tous les Acadiens, toutes les Acadiennes

Du chapeau de Dylan, de l’air guilleret d’Hugues Auffray du haut de ses innombrables printemps, des coiffures folles des Shaka Ponk, des scènes alternatives bondissantes, de la passion de Sting, des tendresses de Bénabar, de l’air mutin de Camille…

Des petits matins aux couleurs de fête quand, encore embuée de notes bleues et de vacarme, je me délectais d’un café en observant l’été éclater peu à peu comme une grenade mûre, rafraîchie par la fontaine du Vigan…

De la longue conversation avec celui qui deviendrait mon ami, mon si cher Zachary Richard, quand d’une simple interview naît la passerelle entre l’ancien et le Nouveau monde, au gré des étincelles de la francophonie.

Je me souviens de tout cela, et je lis avec un intense bonheur la programmation de Pause Guitare 2017, en vous invitant à vous précipiter sur les réservations de ce fabuleux festival qui fait de la ville rouge l’une des places-fortes de l’été musical.

Courez !

Car comme l’annonce la prod, « Pause Guitare est un événement de premier choix à vivre pleinement au cœur de l’été, pour ceux qui aiment la musique, la découverte et la flânerie… La programmation décline ses atouts entre la grande scène « Pratgraussals » au plein coeur d’un grand parc, dans les rues de la charmante ville quelques bars et scènes « Les amis du jour d’oeuf », la « Caravane du Vladkistan » accueillent les concerts découvertes et gratuits, enfin des espaces à l’ombre du soleil et des étoiles comme Le Théâtre des Lices, L’Athanor et Le Grand théâtre proposent des spectacles plus intimes.

Entre patrimoine et musiques actuelles, entre concerts gratuits en centre-ville et grande scène en pleine nature, Pause Guitare offre une aventure dédiée à la culture et au bien-être. »

Vous ne saurez plus où donner de la tête, entre les barbes imposantes des ZZ Top, la voix envoûtante de Vianney, les fêlures douces de celle de notre cher Adamo, les couleurs chaudes de la Femme Chocolat, les drilles enivrantes de Christophe Mae, le regard immense de notre inénarrable Renaud, sans oublier tous les autres artistes connus ou en devenir à découvrir sur la programmation, qui se partageront entre les différentes scènes…

Certes, la soirée de dimanche est complète, mais il reste des places pour les autres événements, et l’organisation vous surprendra, avec ces navettes pour rallier les différentes villes du Tarn, les délicieuses possibilités de restauration, et bien entendu la possibilité de profiter de votre festival pour (re)découvrir les tableaux du peintre fol au Musée Toulouse-Lautrec et pour admirer l’imposante nef de la majestueuse basilique Sainte-Cécile, voire même pour pousser votre curiosité jusqu’au village d’artistes niché au cœur du Moyen-Âge, Cordes sur ciel…

Pour réserver:

http://pauseguitare.bleucitron.net/

 

Faites donc cette pause tant méritée : une Pause Guitare !

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http://www.huffingtonpost.fr/sabine-aussenac/oyez-bonnes-gens-les-miracles-sont-de-retour/

Le vide est rempli par tes paroles…Pour Zachary Richard, chantre acadien de la Francophonie

Le bac, cette Bar Mitsva de la République… #baccalauréat #école #éducation

Baccalaureus
Le mot « baccalauréat » viendrait du latin Bacca lauri, la baie de laurier…

Parfois, je ne suis pas d’accord avec Philippe Delerm. Dans « Piscine avant l’oral », le voilà qu’il nous narre un adolescent songeur, à l’orée d’une vie estivale dont il se sent exclu, tout en procrastinant nonchalamment au rythme des cigales…

Moi, j’aime les examens, je suis une bête à concours : je les aime tous, de l’élection des Miss à L’Eurovision (« France, two points… »), du Certif de nos grands-parents à l’élection de la plus belle Charolaise sous l’œil mouillé du Grand Jacques, du BEPC-où je connus ma première humiliation publique, ne sachant plus situer Carthage durant l’épreuve de latin-« Delenda est Carthago »…- aux multiples passages de l’agrégation, en passant par l’ENA et même la magistrature…

Passer un examen, et, à plus forte raison, un concours au nombre de places limitées, quel plaisir, quel challenge intellectuel, quelle extase même ! On est les Rois du Monde, on se penche comme Jack dans Titanic au bastingage du navire, la vie est à nous !

C’est simple, si je le pouvais, je repasserais mon bac chaque année ! Ah, ces interminables listes de vocabulaire, ces citations plus marquantes les unes que les autres, et le PNB du Japon, et le pacte germano-soviétique…

Je ne connais pas de plaisir plus intense que celui de la joute intellectuelle que l’on se livre à soi-même, dans le plus pur genre d’une disputatio, afin de convaincre le fainéant qui dort en soi qu’il s’agit de se retrousser les manches…L’écrit nous découvre stratège et philosophe, inventeur et fin politique ; nous sommes tous des Marie Curie. Rien n’est plus excitant à mes yeux que ces  heures passées à se colleter avec un sujet. Sa découverte, terra incognita à débroussailler ; les balisages en terre neuve ; les jalons posés pour dominer l’espace à définir : et, bien sûr, le paysage mental de la dissertation à modeler, à créer, à enfanter…

Et puis le jour des oraux, c’est l’Agora, nous voilà à haranguer une foule silencieuse au gré de nos jurys, il faut convaincre, se faire tribun. Souverain sur la matière et humble devant le jury, divine équation de la superbe contenue…

Le bac, le bachot comme le nommaient nos pères, c’est un peu la Bar Mitsva de la République, le rite initiatique de l’Occident. D’aucuns doivent arpenter des savanes et se balafrer les tempes, nos chers boutonneux, eux, échappent difficilement, au rythme des réformes visant à amener quasiment l’ensemble d’une classe d’âge au niveau universitaire, au stress de la Terminale. Professeurs et parents auront beau se plaindre de concert de la baisse du « niveau », nul n’est besoin de toge ou de médaille pour comprendre les affres de ces lycéens soudain privés, quelques jours durant, de leur pain quotidien…Adieu, heures passées devant Facebook et Snap’ à disserter savamment (« Tu kiff koi ?/ G jouer 5 heurs a Gladiatus trop for ! T ou ?/O laserkuest tu tamen ? ») : Le temps est à l’orage…

– Je t’interdis formellement de regarder ton smartphone !

– Mais m’man je bosse sur un site d’annales corrigées !!!!!

Ah, s’ils savaient, nos tendres, comme la vie est rude de l’autre côté du fleuve. Laissons leur encore un peu d’innocence, accordons leur un répit. Il ne faut pas leur dire.

Que la liberté sera violente. Que leurs rêves s’en iront, fleur au fusil, vers les sanglantes tranchées du réel. Que la vraie vie, c’est Verdun et le bombardement de Dresde réunis, sans aucun armistice, car les snippers ne lâchent jamais leurs cibles. Il ne faut pas leur dire. Que dans dix ans, ils n’écouteront plus NRJ, mais s’avachiront, moroses, devant leur écran plat, s’ils ont eu la mention, ou dans une petite cuisine de colocation, s’ils l’ont eu au rattrapage…Que « être déchiré » ne s’appliquera plus à leurs corps en éveil et à leurs cerveaux avides d’absolu, mais à un pantalon à recoudre-« allo, maman ?-

Lequel d’entre eux, en effet, ira vraiment au bout de ses espaces ? Pour un pianiste de concert, un physicien de renom, une actrice, combien de tâcherons de la vie ordinaire, combien de mamans épuisées par leur double journée, combien de visages fatigués dès lors qu’ils auront atteint le statut d’ « adulte jeune » ?

Alors couronnons les, nos Rois du Monde, guidons les non pas vers la sortie de l’enfance, comme si nous empruntions une sombre sortie de secours, mais offrons leur l’Entrée des Artistes ! Qu’ils franchissent tous une haie d’honneur, que nous leur déroulions le tapis rouge de l’avenir ! Ils l’auront, leur bac, et avec mention, encore, et c’est tête haute qu’ils iront jouer des coudes devant les grilles où les filles hurleront comme au passage d’une star et où les garçons seront tous des malabars…Aidons les à réussir, croyons en eux, disons leur qu’ils sont les meilleurs !!!

Expliquons leur aussi qu’ils sont désormais leur propre capitaine. Il ne tient qu’à eux d’éviter les eaux froides des chalands et de voir les Marquises. Au moment où les surveillants prononceront le fatidique « Vous pouvez retourner les sujets », ce ne sont pas seulement les verbes irréguliers et les formules de chimie qu’il faudra « recracher ».

Il faudra mettre les voiles : Réussir son bac, arriver à se colleter avec un sujet de philo comme on met le coup de poing à Bastille, voler par-dessus les difficultés d’une équation comme on saute au-dessus d’un portillon de métro, c’est prouver à la société, quelque soit le regard que l’on porte sur elle, que l’on est mûr pour en devenir acteur à temps complet.

On était intermittent du spectacle, on faisait le mariole dans la file de la « Nouvelle Star »…Le bac en poche, ce sera le ticket pour Baltard, on sera en finale, et pour la vie. On deviendra premier rôle, scénariste et producteur de tous ses films, et il s’agira de garder la tête haute, même si notre film n’est joué que dans quelques misérables salles de banlieue. Il faudra se relever, donner des interviews, travailler son texte, se faire connaître à l’étranger…

Mais le bac, on l’aura.

Et puis on se souviendra de la fierté inestimable de nos parents, de l’éclat d’amour absolu qui brillera dans leurs yeux. Et de ceux qui ont cru en nous, nos professeurs, nos amis.

« Le vent se lève.

Il va falloir tenter de vivre. » Paul Valéry.

Le poste de papa: bon anniversaire, France-Info!

Le poste de papa

 

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Le poste de papa était un Grundig, qui avait sans doute transité au nez et à la barbe des douaniers, en cette époque bénie d’avant Schengen, lorsque mes frères et sœur et moi, dormant à l’arrière de la 404 familiale, cachions les trésors teutons rapportés par mon père de cette Allemagne florissante des Gründerjahre, durant les longs trajets entre notre Sud-Ouest et la Rhénanie de maman…

Le soir, le poste grésillait. Mon père nous appelait parfois pour nous faire écouter quelque émission de la Deutsche Welle, voire même « Voice of America » ; les yeux brillants, il montait le son en nous faisant rêver à ces terres lointaines qui, soudain, envahissaient dans notre petit salon de province. Bien avant internet, le monde toquait ainsi à notre porte, merveilleux et si vaste, puisqu’il suffisait de tourner un bouton…Plus tard, lorsque papa fit des essais de CB, nous franchîmes encore une étape, admirant ce père radio amateur, qui savait franchir toutes les frontières…

Chez mes grands-parents français, on écoutait « le poste », une minuscule radio à piles. Et mon grand-père, parfois, entre deux extractions de son bon miel de montagne,  d’évoquer le Général, et puis les camarades du maquis, avant de monter le son si Mireille chantait…De l’autre côté du Rhin, dans la luxueuse maison bourgeoise de mes grands-parents allemands, trônait le même Grundig que chez nous. Je voyais parfois ma grand-mère fermer les yeux en écoutant, en pleine après-midi, quelque valse de Vienne, tandis que la voix grave des speakers allemands énonçait les nouvelles, enfin bonnes…Comme je suis reconnaissante à mes parents d’avoir su traverser les frontières, au fil des ondes, eux aussi, et d’avoir osé cette réconciliation franco-allemande, si peu de temps après les bombes…

Moi aussi, très vite, on m’offrit un transistor. Je n’étais pas peu fière, du haut de mes treize ans, avec ma radio orange, bien dans les tons des seventies, assortie à mon électrophone et aux grosses fleurs du papier peint! Hélas, le pauvre pré ados que nous étions n’avions droit qu’à quelques stations qui se battaient en duel…Heureusement, existait déjà le fameux Hit-parade, et aussi le  Programme à la lettre d’RMC ! Une lettre tirée au sort me valut ainsi une quasi célébrité, lorsque ma programmation exclusivement composée de musiques de film traversa même la Méditerranée ! Une dizaine d’étudiants maghrébins m’écrivirent cet été-là à ma maison de campagne, prêts à m’épouser, ignorant, grâce à la burqa des ondes et à son manque d’image, que je n’étais qu’une jeune fille boulotte et disgracieuse !!! De mon côté, je dormais avec la photo dédicacée de mes animateurs préférés sous l’oreiller…

Et puis un jour, j’eus enfin vingt ans. La radio semblait avoir grandi avec moi, car soudain elle prit toutes les libertés…Les « radios libres » étaient nées, et mes contestations de jeune gauchiste avec elles. Ensemble, nous refîmes le monde et décidâmes de changer la vie. De la musique avant toute chose, et, surtout, la liberté !

Et un matin, le monde, une fois de plus, vint à moi ; j’étais à Toulouse, dans l’appartement de ma sœur et de son copain, et nous prenions le petit déjeuner.

C’est le premier souvenir concret, réfléchi, que j’ai de France Info. Alain, qui faisait des études de droit, m’a longuement expliqué les avantages de cette radio innovante, américanisée, qui allait nous permettre d’être informés de tout, en permanence.

Dans un monde dépourvu de Twitts et de chats, dans ce monde lisse où il fallait encore mettre des pièces dans un appareil pour appeler nos parents le dimanche, et un timbre sur une enveloppe pour donner de nos nouvelles à nos grands-parents, dans un monde dont on suivait le cours en lisant les journaux, ce nouveau fil des « flash infos » toutes les heures, assurément, c’était de la Bombe.

Bien sûr, il y avait la valise RTL, et le Téléphone Sonne, et le hit-parade d’RMC, et le Téléphone Rouge sur Europe, tous ces moments où, entre plaisir et information, les auditeurs, déjà, avaient la parole, et une emprise directe sur la vie.

Mais là, c’était novateur. Minute après minute, le monde venait à nous. À n’importe quelle heure du jour et de la nuit, en se servant le café où en terminant la vaisselle du soir, nous étions, déjà, « connectés », et de façon presqu’incarnée, sans l’image, certes, mais par les voix de ces journalistes qui finirent, au fil des ans, par devenir partie intégrante de notre quotidien.

De fait, aujourd’hui, j’ai des radios partout. Avec une savante gymnastique des ondes, jonglant entre France Info, quasiment en boucle dans ma cuisine, Gascogne FM, dans la salle de bains, France Culture, au salon (pour assortir à Télérama, négligemment posé sur un fauteuil, au cas où un bel homme de gauche croiserait ma route…)

J’ai même une radio à piles, c’est mon fils qui a insisté, il a appris à l’école qu’en cas de catastrophe naturelle ou de guerre, c’est bien.

Bon, en fait, je triche; souvent, pour faire la vaisselle, je mets Virgin, c’est plus dansant que Bernard Thomasson -Bernard, si vous me lisez, je vous embrasse-, voire même, si je suis en arrêt maladie, L’amour la vie etc., pour me faire des sensations en pleine journée…Sans oublier Nostalgie, histoire de me souvenir des chemises blanches de Michel Delpech et de mes maisons bleues…

Mais la plupart du temps, sans rire, je suis une dingue de France Info, depuis le début, une afficionada, capable d’écouter dix fois le même flash, voire même les commentaires sportifs…

Je suis sans doute une femme Barbara Gould, mais je suis avant tout une femme France Info.

J’ai grandi avec cette radio, je suis devenue épouse et mère, j’ai étudié, travaillé, déménagé, divorcé, voyagé…Il y a eu la Chute du Mur de Berlin, et je pleurais à chaudes larmes puisque, enceinte et clouée chez moi, nantie d’un époux communiste, hostile à la fois à la chute de l’Empire soviétique et à l’obtention d’un poste de télévision, je ne pouvais que suivre cet événement depuis ma chambre ; métisse rhénano tarnaise, allemande de cœur, je vibrais, moi aussi grâce aux récits à chaud des correspondants, et j’ai presque eu ainsi l’impression de casser un petit bout du mur…

Avec la radio, oui, j’ai plus de souvenirs que si j’avais mille ans, des Tréteaux de la nuit écoutés sous la couette, en ces lointains samedis d’avant Ruquier, à ces nouvelles insupportables, écoutées en boucle, les larmes aux yeux, quand des tours s’effondrent ou que les océans noient le monde, en passant par toutes ces nuits où je m’endors entre Nashville et Frisco, bercée par la Collection Georges Lang …

La radio, c’est l’imagination au pouvoir.

Little girl from Manchester…

Aucun texte alternatif disponible.

Little girl from Manchester,

Come with me and take my hand:

You have to listen to the rainbow,

Just become light, forget the shadow!

Our song so glad like a funny big band…

**

Come with me, the sun is waiting,

Don’t be afraid, the night is shining.

**

Little girl from Manchester,

All your dreams a blossom in the night…

Your sweet laugh like butterfly’s dancing,

Stay like a princess in roses, so charming,

Whisper of gold calming your soul, so bright.

**

Come with me, the sun is waiting,

Don’t be afraid, the night is shining.

**

Little girl from Manchester,

The entire world is singing with you

And you can be sure we’ll never forget:

In the raindrop, in the smiles forever and yet,

In every second: eternity will come true.

**

Come with me, the sun is waiting,

Don’t be afraid, the night is shining.

Rassemblement à Albert Square, mardi 23 mai.

Rassemblement à Albert Square, mardi 23 mai. BEN STANSALL / AFP
En savoir plus sur http://www.lemonde.fr/europe/article/2017/05/24/a-manchester-il-s-en-est-pris-a-des-enfants-avec-des-serre-tetes-en-forme-d-oreilles-de-chat_5132927_3214.html#Oveo5sYsRCayGE3y.99

Dédié à Saffie Rose Roussos et à toutes les victimes…

Dedicated to Safie Rose Roussos and to all the victims…

***

Le luth s’est brisé…#Jesuis Lahore

Les Visiteurs du soir #Cannes

 

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Ils étaient là, tous, dans la belle pénombre de ce crépuscule unique, avec les ors du couchant et les légers clapotis de la marée montante.

Certains souriaient, habitués qu’ils étaient de ces retrouvailles annuelles. On s’embrassait, on se demandait des nouvelles, et toi, vieux, quoi de neuf, oh , darling, comment allez-vous depuis le festival 2010, vous êtes ravissante…D’autres, presque intimidés, se tenaient en retrait, observant, légèrement mal à l’aise. Somme toute, c’était une impression de déjà vu, un peu comme lorsqu’ils faisaient leurs début, dans quelque cour du off en Avignon, ou dans l’arrière salle d’un café-théâtre du douzième…Cette présence impalpable d’un public dont ils n’étaient pas encore les héros, cette attente un peu fébrile devant un avenir incertain…

Marylin s’empara du micro, toute virevoltante et pulpeuse dans sa robe blanche que le vent faisait gonfler ; coquette, elle mettait systématiquement cette robe là, sachant que les bourrasques printanières de la Côte ne manquerait pas de rejouer cette scène, même en l’absence de bouche de métro. Françoise l’accompagnait, chapeautée, gantée, égale à elle-même, pimpante et distinguée. La langue officielle de ces retrouvailles était, bien entendu, le français, puisque tous, à présent, étaient devenus polyglottes. C’était un des avantages de leur situation ; plus de traductions pénibles, finies, les nuits passées à répéter un texte dans une langue qui vous écorchait l’âme : à présent, leur Croisette, c’était Babel. Et Marcello déployait son charme auprès de Grâce, tandis qu’Yves continuait à poursuivre Marylin, sous les regards amusés de Simone…

Les deux jeunes femmes s’éclaircirent la gorge et souhaitèrent la bienvenue au public, de plus en plus nombreux. Les anciens avaient pris place sur les fauteuils marqués à leur nom. Orson fumait, bien peu sensible aux interdictions de cette France qui le faisait sourire avec ses répressions nouvelles. Clark tripotait sa moustache, tandis que James et Marlon, inséparables, buvaient une bière, adossés au bar de la plage.

  • Nous déclarons officiellement ouverte la soixante-quatrième séance d’ouverture du Festival de Cannes et souhaitons la bienvenue aux participants de notre Cannes 2011. Ce festival off aura pour invité d’honneur Monsieur…Laurent Terzieff !

Un tonnerre d’applaudissements coupa la parole à Françoise, qui sourit en regardant un grand monsieur au sourire lumineux s’avancer vers l’estrade. Il monta les quelques marches du podium de bois et se tourna vers la plage, et tous se turent, en admirant le Maître qui, dos à la mer, parla :

  • « L’illusion n’est-elle pas notre combustible pour continuer à vivre ? », voilà une phrase dont la presse s’était emparée…Mes chers amis, j’aimerais tout d’abord vous dire la joie, l’ineffable joie que j’éprouve à être devant cette mer mêlée au soleil et avec vous, ici, malgré la vie qui n’est plus. Vous me faites un grand honneur en m’ayant désigné comme votre hôte de marque cette année, et je vous en remercie. Mais sachez une chose : je ne suis rien. Je suis le vent sur cette plage, je suis l’écume sur la mer, je suis la voix de ceux qui sont partis, je suis la mer, la mer toujours renouvelée. Restent les images, et les cœurs. Hauts les cœurs, mes amis ! Que la fête commence !

 

A quelques centaines de mètres de là, Alice longeait la Croisette. Elle regardait les mouettes et les grandes silhouettes blanches des yachts amarrés au loin. Elle songeait à cet autre printemps, il  ya a longtemps, lorsque, en 2005, elle avait foulé le tapis rouge à ses côtés…Elle frissonna. Il lui en avait fallu, du courage, pour accepter de revenir cette année, pour confier son petit à son amie, mais le temps était venu. Le nouveau tournage et son rôle de femme-flic lui avait permis de reprendre pied dans sa réalité, dans sa vie. Elle rayonnait, à nouveau, pleine de projets et d’envies.

Elle fit quelques pas en regardant la plage qui s’endormait au couchant. Curieusement, elle se sentait observée. Des badauds, bien sûr, et puis elle était à Cannes, et elle jouait le jeu, heureuse de sa célébrité recouvrée. Mais cette sensation était étrange. Et étonnamment douce.

Appuyé à la jetée, Jocelyn regardait son épouse, fasciné et ébloui. Jamais il n’aurait pensé la revoir. Elle était si belle, comme dans son souvenir. Il tremblait, et se souvenait, lui aussi, de cet autre printemps, et puis de leurs journées, de leurs nuits, de leur bonheur. Il tressaillit lorsqu’une main se posa doucement sur son épaule.

  • Hey, mec, on n’est pas au cinéma, hein !!

Patrick éclata de rire. Il avait retrouvé son corps d’athlète, et bénissait celui qu’ils nommaient « Seigneur », « Dieu », « Allah » ou « Providence », de cette transformation ; les derniers mois avant son départ avaient été terribles, et Patrick se réjouissait d’être à nouveau le danseur de « Bébé », le surfeur de Point Break

  • T’as beau jeu, Pat’, de me dire ça ! Et Ghost, alors, c’était bidon ? Et la scène où tu la touchais, ta Demi, c’était pour de faux ?
  • Jocelyn, fais gaffe. Tu es « border line », là, à la limite. Tu ne pourras pas. Tu n’as pas le droit. Même pour un instant. Et puis ce n’est pas non plus Les ailes du désir, tu le sais, on n’est pas des anges…On revient une fois par an, c’est tout, pour la gloire, parce que c’est notre petit rituel que de mélanger les années, les époques, les genres, et que notre présence apporte cette aura unique au Festival. C’est tout. Ce dont tu viens de rêver à l’instant ne s’est jamais produit. Jamais, tu m’entends ? Hey, men, listen to me !!!
  • Oui, Patrick, merci…Allez, viens, rentrons, allons retrouver les autres…Au fait, il paraît que cette année, il y a des auteurs, aussi ?
  • M’en parle pas ! Je viens de me taper une heure avec votre « Françoise », my godness, elle parle tellement vite ! D’ailleurs, elle est à ta table, puisqu’ « ils » ont eu la bonne idée, cette année, de nous installer par «départs »…Pff, so silly !! Je suis dégoûté, j’aurais vraiment préféré être avec toi et James, à parler moteurs…

Les deux hommes s’éloignèrent en riant, tandis qu’Alice regagnait le Plazza et se préparait à enfiler sa tenue de rêve…

 

L’ambiance était bon enfant. Le Festival battait son plein. Tandis que la Croisette brassait son lot habituel de starlettes et de glamour et que les spectateurs assistaient, tantôt comblés, tantôt agacés, et toujours émerveillés par la beauté de cette geste cinématographique unique en son genre, aux différentes projections, le off se caractérisait par ce kaléidoscope de genres et d’époques qui en faisait la singularité. West side story succédait aux Visiteurs du soir, Vacances Romaines à La Fureur de vivre, et le théâtre aussi était à l’honneur, magnifié par la présence de quelques auteurs, qui avaient eu le droit d’échanger leur présence au Salon du Livre contre l’aventure cannoise.

Bien sûr, il avait fallu expliquer, guider, rassurer. Certains n’en menaient pas large, Keats par exemple faisait bande à part, avait même refusé de participer à la projection de Bright Star, se contentant d’errer sur la grève… « Bah, il a toujours eu un pet au casque, lui », répétait, amusé, Marcel, entre deux verres de petit jaune bien frappé. Shakespeare, au contraire, était dans son élément et passait des heures, en tête à tête avec Laurent, assis sur le sable, à refaire le monde, à monter des projets aussi fous les uns que les autres. Bruno fumait, impassible, silencieux, étonné encore d’avoir quitté les habits d’un commissaire contre ceux d’un esprit.

Jocelyn et James étaient devenus inséparables. Les deux gueules d’ange du off avaient en commun cet appétit de la vie, cette intelligence du corps, et l’amour des femmes. Ce soir là, ils cheminaient le long du rivage, encore un peu sonnés par cette projection des Visiteurs du soir. Le cycle Cinéma français avait pris fin dans un silence religieux, de telle sorte que les battements de cœur au creux de la pierre résonnaient encore à l’oreille des deux jeunes gens.

  • Je veux entrer en contact avec elle. Je le veux, l’occasion ne se reproduira peut-être jamais…
  • Mais comment veux-tu y arriver, Jocelyn ? Tu le sais bien, il n’y a aucune passerelle.
  • Les garçons, attendez-moi, j’ai une idée !!! Mais quittons la plage, par pitié, vous savez bien que je déteste l’eau, à présent.

Natalie arrivait en courant, merveilleuse dans sa robe moulante. La jeune femme avait les cheveux mouillés, en une sorte de défi permanent, qui rappelait à tous sa fin tragique …

  • Je sais comment tu pourrais lui parler, écoute…

Et elle se lança à mi-voix dans un récit qui fit sourire ses amis, tandis que le vent ramenait les vaguelettes argentées vers l’horizon et qu’ils quittaient le sable pour rentrer à leurs pénates.

 

La salle retenait son souffle. Le palmarès 2011 allait être dévoilé, et tous, acteurs, metteurs en scène, musiciens, scénaristes, étaient à présent dans le nomansland de l’incertitude, entre espérances et grand frisson. Alice avait fermé les yeux, un court instant. Soudain, la lumière s’éteignit, et le petit film dont on avait annoncé la surprise fut projeté. Il devait d’agir, apparemment, d’un court-métrage interprété par le jeune Terzieff, numérisé avec les dernières prouesses technologiques, puisque le numérique était l’autre invité d’honneur de cette cuvée 2011…Mais l’image hésita, balbutia comme au temps des Frères Lumière, et, en lieu et place du court-métrage annoncé, les spectateurs, médusés, découvrirent une plage venteuse, aménagée en campement, dans un film nerveux, qui ressemblait à du super huit.

  • Bon, encore un coup des intermittents, je suis sûre qu’ils ont squatté la plage et qu’ils vont nous jouer les Roms expulsés, murmura son voisin à Alice.

Elle le fusilla du regard et il se rendit compte que la jeune femme n’avait sans doute pas la même sensibilité politique que lui. Elle tourna à nouveau son beau visage vers l’écran, et sourit, émerveillée de ce petit film presque muet, où l’on avait filmé des gestes, des moments, un peu comme lorsqu’un cousin se promène, caméra à l’épaule, et fige pour toute éternité les visages empourprés de quelque communion ou Bar Mitsva. Isabelle murmura à l’oreille d’Alice, de son incomparable voix rauque, quelques mots qui la firent frissonner. Elle se pencha en avant, soudain attentive, et puis elle le vit, lui, souriant, caché à moitié par la pose alanguie de James, adossé à cette portière, et il la regardait, et elle pouvait lire « Je t’aime, Alice », sur ses lèvres qui répétaient cette phrase comme un mantra.

Elle sourit à travers ses larmes, étonnée, comme le reste de la salle, par ce qui ressemblait à un merveilleux montage numérique ; on leur avait annoncé une surprise sous forme de prouesse technique, un film qui rendrait la couleur au noir et blanc, la parole à Lilan Guish, un film qui reconstruirait Tara. Mais il n’avait jamais été question de « lui », jamais, et Alice s’étonna de plus belle en reconnaissant sur l’écran Laurent Terzieff, écharpe blanche au vent, qui récitait, face à la mer, la Lettre à un jeune poète. Mais ce n’était pas le jeune comédien, non, c’était le Laurent lumineux, transparent, transfiguré de la fin, un homme fragile et incandescent, dont la beauté irradiait comme un feu d’artifice :

« …alors tout vous deviendra plus facile, vous semblera plus harmonieux et, pour ainsi dire, plus conciliant. Votre entendement restera peut-être en arrière, étonné : mais votre conscience la plus profonde s’éveillera et saura. Vous êtes si jeune, si neuf devant les choses, que je voudrais vous prier, autant que je sais le faire, d’être patient en face de tout ce qui n’est pas résolu dans votre cœur. Efforcez-vous d’aimer vos questions elles-mêmes, chacune comme une pièce qui vous serait fermée, comme un livre écrit dans une langue étrangère. Ne cherchez pas pour le moment des réponses qui ne peuvent vous être apportées, parce que vous ne sauriez pas les mettre en pratique, les « vivre ». Et il s’agit précisément de tout vivre. Ne vivez pour l’instant que vos questions. Peut-être, simplement en les vivant, finirez-vous par entrer insensiblement, un jour, dans les réponses. »

Les lumières se rallumèrent et une jeune actrice monta sur l’estrade pour excuser le jury de cette impardonnable erreur. Il devait s’agir d’une farce, personne ne comprenait, et elle s’en tira avec ses pirouettes habituelles, faisant éclater de rire une salle déjà conquise, qui ne pensait qu’au palmarès. Alice, cependant, s’était levée, à la limite de la syncope. Elle se répétait la phrase de Rilke et revoyait le visage radieux de son amour. Elle courut vers les coulisses, dévala des escaliers, se précipita vers la petite pièce où s’affairaient les techniciens. Elle demanda à voir la bande, tout de suite. Un homme au visage bon la lui tendit, presque gêné, lui répétant qu’il ne comprenait pas, lui non plus. Et la date était bien celle de la veille ; oui, ces images dataient de la veille.

Elle sortit en courant, en volant presque. Elle se précipita dans la nuit étoilée, son châle glissant sur ses épaules, et elle courut vers la jetée, elle entendait mille musiques au fond de son cœur, des chabadabadas et des violons, et elle imaginait la voile d’un Eternel Retour, et aussi que Catherine ne remontait pas dans la voiture, dans cette triste station service, à Cherbourg ; elle voulait soudain arrêter le temps, remonter les siècles, elle se faisait son cinéma, et c’était si bon, d’espérer…

 

Sur la plage abandonnée, elle ne trouva qu’une immense sculpture de sable, dressée face à la mer. Deux personnages se tenaient côte à côte, et quelques mots étaient dessinés sur le sable. Elle se pencha et découvrit un titre de film, qu’elle avait adoré, et vu plusieurs fois avec Jocelyn : Les Visiteurs du soir… Elle ne fut pas surprise de découvrir son propre visage, et le sien, si beau, si tendre, dans les traits des figures de sable. Et alors même qu’elle voyait la douce marée méditerranéenne monter et, lentement, commencer à lécher inexorablement le travail de l’artiste, elle entendit, très distinctement, battre deux cœurs au rythme des flots.

 

Une portière claqua sur la route surplombant la mer, une voiture démarra en trombe. Alice se retourna juste à temps pour apercevoir, entre ses larmes d’émotion, une Porsche. Une femme aux cheveux courts conduisait en riant, cigarette aux lèvres, tandis que deux têtes blondes se confondaient, à l’arrière, sous les projecteurs illuminant la Croisette.

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Rainer Maria Rilke par Laurent Terzieff…

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Ce texte « Les visiteurs du soir »a été finaliste lors d’un concours organisé par les cinémas d’Art et d’Essai en vue d’assister au Festival de Cannes 2011, sur Castres-81.

Il a été lu ici:

 http://yeuxetoreilles.canalblog.com/archives/2012/06/12/24479249.html

Et voilà un autre petit texte dédié à Jocelyn Quivrin…

http://archives-lepost.huffingtonpost.fr/article/2009/11/17/1794572_james-dean-au-tunel-de-saint-cloud.html

 

 

 

 

Allemagne, 8 mai 1945 // France, 8 mai 2019

Allemagne, 8 mai 1945 // France, 8 mai 2019

Ma mère et l’un de ses petits frères.

 

 

Allemagne, année zéro.

Dans Berlin dévastée, privée d’eau, de gaz, d’électricité, des milliers d’êtres hagards errent parmi les ruines.

De nombreuses autres villes, petites bourgades ou grandes agglomérations, se trouvent dans le même état. Dresde, qui avait subi le déluge de feu des « bombardements tapis » du 14 février 1945 et n’était plus que béance incendiée, Cologne, qui déjà en 1942 avait subi le premier raid aérien engageant plus de 1000 bombardiers, tant de cités énuclées, réduites à néant et à reconstruire…

Bientôt, des millions d’Allemands seront à nouveau jetés sur les routes, prenant la suite de toutes les populations déplacées par le régime national-socialiste et de tous les habitants du Reich ayant fui devant l’avancée des troupes soviétiques.

Ce qui reste de l’Allemagne est exsangue. Ma mère me parle souvent de la faim qu’elle a cruellement connue, petite fillette aux nattes blondes, née en été 1938, ayant grandi dans un pays devenu fou. Elle me parle aussi des bombes qui la terrifiaient lorsqu’avec ses trois frères et sœurs elle devait se jeter dans les fossés en allant à l’école. Aujourd’hui encore, elle frémit en entendant un avion, 72 ans après la fin de la guerre.

Dresde bombardée…

Partout, des familles sont démantelées, exilées, séparées. Les hommes, souvent, sont morts, ou ont été blessés, ou resteront des mois, voire des années en captivité. Mon propre grand-père, officier de la Wehrmacht, qui avait été envoyé sur le front de l’Est, ne rentrera que très tard, après un périple de plusieurs milliers de kilomètres faits à pied. Ma grand-mère avait un temps été évacuée dans le « Westerwald », à la campagne, pour quitter Duisbourg, l’une des capitales de la Ruhr si souvent visée par les bombardements alliés. Elle a monnayé ses bijoux auprès des paysans pour un demi-litre de lait.

La population civile a payé un immense tribut au Reich. Et lorsque j’entends aujourd’hui les médias parler de la « célébration de la victoire contre l’Allemagne nazie », j’aimerais aussi avoir une pensée pour les Allemands qui, à l’époque, comme ma mère, ses frères et sœurs et ses amis, n’étaient que des enfants. Des enfants, comme les enfants dont nous déplorons chaque jour la mort atroce en Syrie, comme les enfants qui fuient la terreur en Afghanistan, comme les enfants qui fuient la famine au Soudan.

Ces « enfants blonds de Göttingen », nous les oublions trop souvent. Ils ont été la génération sacrifiée, à la fois par les sbires du régime hitlérien et par les bombardements alliés souvent, puis, à l’est, dans ce qui était devenu la RDA, par la dictature soviétique…

Très vite, après la capitulation du 8 mai 45, la vie a repris ses droits. Dénazification dans les quatre zones occupées, mise en place rapide des administrations, reprise des cours, de la vie culturelle, de la presse, pendant que les millions de « Trümmerfrauen », littéralement, « femmes de ruines » déblayaient ce qui était à reconstruire, fichu sur la tête et courage au cœur.

Les enfants, en ces temps où l’on ne parlait pas de traumatisme ni de pédospychiatrie, ont dû réapprendre à vivre, au-delà de ce qui était jusqu’en ce 8 mai la simple survie. Il a fallu oublier l’emprise des Jeunesses Hitlériennes, la terreur sous les bombardements, la faim des années de privations, l’uniforme des pères et les bruits de bottes de la soldatesque nazie, et, je ne l’oublie pas, les fumées des camps d’extermination et les barbelés de tous ces camps de concentration et/ou de travail qui parsemaient le territoire et qu’aucun Allemand, n’eut-il été qu’un enfant, ne pouvait ne PAS avoir vu.

Cette génération-là est celle de nos parents, celle qui a eu le courage de faire table rase de la haine pour re-construire notre Europe.

Cette même Europe que de nombreuses voix, en ces temps d’élections, voudraient détruire, avec la même hargne presque qu’autrefois, lorsque notre monde entier était à feu et à sang, du Japon sacrifié aux bataillons de tirailleurs sénégalais, des plaines d’Ukraine aux familles désespérés des Boys venus nous délivrer de la barbarie.

Notre Europe. Mon Europe. Celle que mes parents ont eu le courage, en se mariant, le 9 août 1959, si peu de temps après la fin de la guerre, de sceller à leur façon par leur union. La fille d’un officier de la Wehrmacht et le fils d’un Résistant. Ensemble, envers et contre tous, dans l’insouciance de leur jeunesse aux allures de Rock’n Roll et de voyages en cette Europe enfin pacifiée, entre Paris, Duisbourg et Londres, malgré les remarques perfides contre la « fille de Boches » et les craintes justifiées de la famille de ma mère, ils ont osé ces noces improbables, mais si importantes, résilientes et d’espérance.

Puisse retentir longtemps l’ode à la joie européenne, et en ce 8 mai, commémorant ce qui aurait pu sonner le glas de l’Europe, faisons aussi rappel de nos racines communes en ce terreau fertile, mais si fragile encore.

N’oublions jamais. N’oublions jamais les enfants de ceux qui ont capitulé sans condition et qui, innocentes victimes de l’Histoire, ont, avec nos parents, des deux côtés du Rhin, osé dépasser la barbarie, leurs traumatismes, leur passé, donnant naissance à une autre génération qui vient d’accueillir sur le territoire allemand des millions de nouveaux réfugiés.

N’oublions jamais les millions de victimes de la Shoah et de la guerre, toutes ces familles juives et tziganes, toutes ces victimes homosexuelles et handicapées, tous ces combattants tombés au combat et/ou déportés, et ces millions de victimes civiles dans les deux camps.

N’oublions jamais que notre Europe a réussi à se relever, et prouvons au monde que les populismes n’ont pas encore gagné!

Vive la France, vive l’Allemagne, vive l’amitié franco-allemande, vive l’Europe, vive la Paix.

(texte remanié, écrit le 8 mai 2017…
Toulouse, le 8 mai 2019)

Mes grands-parents allemands.

Pour aller plus loin dans nos chiasmes familiaux:

http://sabineaussenac.blog.lemonde.fr/2016/02/26/de-lorelei-a-marianne-duisbourg-le-18-juillet-1958/

Voter blanc, c’est noyer un migrant #FNjamais #pasmaprésidente

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Voter blanc, c’est noyer un migrant.

Voter blanc, c’est regarder des noirs de Louisiane, lynchés par des blancs.

Voter blanc, c’est aimer la balle qui a tué Lennon, JFK ou Martin Luther King.

Voter blanc, c’est comme une quenelle.

Voter blanc, c’est tenir le lance-flamme qui tue Romy dans « Le Vieux Fusil. »

Voter blanc, c’est dénoncer Anne Franck.

 

Votre blanc, c’est noyer un migrant.

Voter blanc, c’est violer Jeanne d’Arc.

Voter blanc, c’est interdire Woodstock.

Voter blanc, c’est faire assoir Rosa Parks et couper les cheveux d’Angela Davis.

Voter blanc, c’est porter des galons de Waffen SS.

Voter blanc, c’est passer le 93 au karcher.

 

Voter blanc, c’est noyer un migrant.

Voter blanc, c’est brûler l’église d’Oradour.

Voter blanc, c’est conduire les enfants du Vel d’Hiv jusqu’au train.

Voter blanc, c’est dessiner un cochon sur une mosquée.

Voter blanc, c’est apprendre à son chien à mordre les Arabes.

Voter blanc, c’est rêver de gégène et d’Algérie Française.

 

Voter blanc, c’est noyer un migrant.

Voter blanc, c’est tenir le fouet du kapo dans le camp.

Voter blanc, c’est penser que les noirs sont inférieurs aux blancs.

Voter blanc, c’est risquer une France 100% bleu marine.

Voter blanc, c’est oublier 68, les pavés et la plage.

Voter blanc, c’est traiter les homos de « pédés » et les lesbiennes de « gouines ».

Voter blanc, c’est faire du « triangle rouge » un triangle des Bermudes où les libertés seront oubliées.

Voter blanc, c’est conspuer Jaurès, Brecht et Mandela.

 

Voter blanc, c’est noyer un migrant.

Voter blanc, c’est battre une femme, et aussi des enfants.

Voter blanc, c’est interdire la pilule, et la PMA, aussi.

Voter blanc, c’est regretter le Ku Klux Klan, l’apartheid et Louis Seize.

Voter blanc, c’est jeter les Arabes à la Seine.

Voter blanc, c’est préférer Pétain à De Gaulle, et Hitler à Churchill.

Voter blanc, c’est noyer un migrant.

 

Le 7 mai, par pitié, votez!

 

http://www.huffingtonpost.fr/sabine-aussenac/la-chienlit-ou-comment-dire-non-au-fn/

Douce France : une fable contre le FN