Cher Dieudonné

shoah

Cher Dieudonné,

 

Vous écrire ouvertement n’est peut-être pas une très bonne idée, car cela reviendra à nouveau à faire parler de vous…Mais votre présence, de toutes manières, envahit les scènes médiatiques comme des effluves pestilentielles qui s’échapperaient d’un charnier…

Car c’est bien de charniers qu’il est question, de tous ces charniers dont l’Histoire regorge, et qu’il vous plaît de nier et de conspuer. Alors voilà : nous sommes aujourd’hui des dizaines de milliers à vous demander de cesser vos délires.

Que vous soyez assez lâche pour ne pas payer les amendes infligées depuis des années par les tribunaux, soit.

Que votre répertoire s’appauvrisse au point de revenir en boucle sur les mêmes sempiternels sujets, soit.

Mais de grâce, cessez de vous prendre pour Dieu et d’insulter publiquement la mémoire de millions de disparus.

En fait, j’ai l’impression que pour vous, la Shoah, c’est un jeu. Qui ressemblerait aujourd’hui au « Pas vu pas pris » – « Si personne ne porte plainte contre moi, je peux continuer, même à insulter le Service Public… », ou à « Colin-Maillard » – « On dirait qu’on ferait comme si les chambres à gaz n’avaient jamais existé… », ou au Monopoly : « Allez, j’achète Auschwitz pour une bouchée de pain ! »…

Car votre antisémitisme est si primaire qu’il ferait passer les fours crématoires pour un jeu de dînette des nazis ; et les pogroms, qui sévissent depuis des siècles, pour de vagues jeux du foulard dans quelque école désaffectée.

Le problème, cher Dieudonné, c’est que des gens comme vous font le jeu des extrémistes en tous genres. On commence par faire rire les foules assez connes pour payer pour aller voir un prétendu humoriste – que vous prétendiez tel doit faire vomir les Fernand Reynaud et autres Le Luron…-, et on finit par cautionner un Mohamed Merah.

Or, voyez-vous, très cher, je vis dans la ville rose. Et j’ai vu grandir les petits Mohamed Merah, ceux que je j’ai eus l’occasion d’avoir comme élèves. Ceux à qui j’ai demandé d’écrire sur leurs carnets de correspondance :

  • « Je ne prononcerai plus le nom du Führer en cours sans y avoir été invité. »

Car ces élèves-là vouent, très cher Dieudonné, un véritable culte à Adolf Hitler, et voyaient dans mes cours d’allemand un terrain de jeu illimité à leurs fantasmes d’antisémitisme.

C’est bien dans ma bonne ville de Toulouse qu’il y a bientôt deux ans, un homme est entré dans une école juive pour y loger une balle dans la tête d’une enfant, à bout portant.

Alors voyez-vous, cher Dieudonné, moi je vous dis « merde ». Et j’espère que très bientôt, la justice de mon pays que je continue à dire « des Lumières », même si des prétendus républicains comme vous osent se revendiquer de notre démocratie, saura museler vos négationnismes et vos haines.

Je ne suis pas juive. Je ne suis pas visée par vos diffamations qui se croient drôles et subversives. Mais je suis issue d’un peuple qui a gazé des millions de juifs, qui a porté en lui les germes de cet antisémitisme larvé, ou même pas, que tant des nôtres continuent à apprécier, à propager, et qui a conduit à la Solution Finale.

Je porte en moi les voix de mille juifs qui suffoquent.

Et j’ai très, très, très envie de vous faire taire.

Sabine Aussenac.

http://www.huffingtonpost.fr/sabine-aussenac/myriam_1_b_1371928.html

http://www.oasisdesartistes.com/modules/newbbex/viewtopic.php?topic_id=171705&forum=2

Je porte en moi souvent mille Juifs qui suffoquent

Je porte en moi souvent mille Juifs qui suffoquent,
Et tant de matins blancs que déchirent leurs cris.
Tous ces appels glacés, ces visages enfuis,
C’est comme un souvenir dont tant de gens se moquent.

Ceux qui me disent allons, la Shoah, c’est fini !
Regarde un peu l’Afrique, et tous les naufragés,
Et puis tous ces enfants qui sont morts en Syrie,
Sans parler de Gaza et de ses sacrifiés…

Mais très obstinément, comme un grand vent de plaine,
Je les entends mugir, vociférer leurs haines,
Et je les sens souvent, les barbares affamés,

Roder autour de nous qu’ils voient en proies faciles,
Car oui le Juif c’est nous, c’est toi, c’est le Fragile :
Celui que le Nazi pour toujours veut traquer.

 

Le Père et le désert

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Le Père et le désert

Dédié au Père Vandenbeusch et à tous les otages

 

 

Il se demanda si la neige recouvrait déjà le toit de son église.

Là-bas, si loin.

Soudain, lui revinrent en mémoire les pas qui crissent devant le lourd vantail, les chuchotements dans la nef encore glaciale. Et puis le poli de la statue de Sainte-Bernadette, qu’il aimait à effleurer en rentrant dans la sacristie.

Dehors, un bruit sourd. Il se leva et se tint prêt. Sans doute faudrait-il encore marcher, fuir dans ce paysage lunaire, essuyer son front sous la sueur âpre de la peur.

Rester un homme, lui qui jamais n’avait autant douté de cette condition. Ne pas céder à la panique, à ces angoisses atroces qui l’étreignaient le soir, quand, enchainé sous cet arbre au feuillage épuisé, il tentait de ne pas sombrer.

Mais l’homme enturbanné entra doucement, presque religieusement, et lui sourit. Ses yeux de braise soudain fraternels, presque bienveillants.

Il l’invita à le suivre, et le prisonnier, étonné, avança sous les étoiles blêmes de ce ciel africain aux morsures si éreintantes, quand on est loin des siens.

Titubant un peu, le prisonnier se remémora les étoiles de l’enfance, quand dans cette nuit-là les yeux des petits brillent autant que mille voies lactées. Qu’ils étaient loin, les sapins et les rouges, et puis tous ces bonheurs des parents rassemblés…

Il avait faim, il avait soif, il avait peur. Mais ses geôliers le laissaient aussi souvent s’agenouiller dans le silence, respectant ses coutumes, admirant l’invisible présence qui, quelque part, s’accordait à leurs ablutions et tapis. Les poussières du désert, étrangement, accordaient les âmes, quand elles divisaient les peuples et les tribus.

Il entendit, étonné, comme un chant dans la brousse. Mais ce n’était ni l’appel du muezzin, ni les psalmodies habituelles. Il lui sembla un peu se diriger vers sa maison.

Vers son église.

Le Père se redressa, ému. Il n’osait y croire.

Et pourtant, en ce 24 décembre 2013, sous une tente alourdie par les sables, un poste de radio, minuscule et immense, diffusait une messe de Noël retransmise par RFI.

Les gardiens, debout devant la tente, offrirent au Père une galette de mil et un bol de ce vin capiteux des collines de Johannesburg. L’Afrique entière venait communier en silence, et ces offrandes, eucharistie inattendue, firent de ces tortionnaires des Rois Mages, comme transfigurés en cette unique nuit.

Il tomba à genoux, en larmes, alors que l’Oratorio s’élevait depuis la basilique de Lourdes, alors que sur la terre entière des millions de fidèles célébraient la naissance du fils de son Dieu.

Et lorsque les hommes se retirèrent pour fumer et palabrer derrière les buissons décharnés, il sembla au Père que sa foi vacillante grandissait, dansante comme une fête des moissons, bruyante comme un marché à Bamako, joyeuse comme une messe dans ces petites églises colorées et fragiles.

Il sourit. Jésus ne l’avait pas abandonné. Et il retrouverait les siens.

Il se signa, se redressa, et s’apprêta, seul, mais entouré d’amour, à dire sa messe de minuit.

 

Sabine Aussenac.

 

Première lettre de saint Paul Apôtre aux Corinthiens – Chapitre 13

01 J’aurais beau parler toutes les langues de la terre et du ciel, si je n’ai pas la charité, s’il me manque l’amour, je ne suis qu’un cuivre qui résonne, une cymbale retentissante.

 

02 J’aurais beau être prophète, avoir toute la science des mystères et toute la connaissance de Dieu, et toute la foi jusqu’à transporter les montagnes, s’il me manque l’amour, je ne suis rien.

 

03 J’aurais beau distribuer toute ma fortune aux affamés, j’aurais beau me faire brûler vif, s’il me manque l’amour, cela ne me sert à rien. 

 

04 L’amour prend patience ; l’amour rend service ; l’amour ne jalouse pas ; il ne se vante pas, ne se gonfle pas d’orgueil ;

 

05 il ne fait rien de malhonnête ; il ne cherche pas son intérêt ; il ne s’emporte pas ; il n’entretient pas de rancune ;

 

06 il ne se réjouit pas de ce qui est mal, mais il trouve sa joie dans ce qui est vrai ;

 

07 il supporte tout, il fait confiance en tout, il espère tout, il endure tout.

 

08 L’amour ne passera jamais. Un jour, les prophéties disparaîtront, le don des langues cessera, la connaissance que nous avons de Dieu disparaîtra.

 

09 En effet, notre connaissance est partielle, nos prophéties sont partielles.

 

10 Quand viendra l’achèvement, ce qui est partiel disparaîtra.

 

11 Quand j’étais un enfant, je parlais comme un enfant, je pensais comme un enfant, je raisonnais comme un enfant. Maintenant que je suis un homme, j’ai fait disparaître ce qui faisait de moi un enfant.

 

12 Nous voyons actuellement une image obscure dans un miroir ; ce jour-là, nous verrons face à face. Actuellement, ma connaissance est partielle ; ce jour-là, je connaîtrai vraiment, comme Dieu m’a connu.

 

13 Ce qui demeure aujourd’hui, c’est la foi, l’espérance et la charité ; mais la plus grande des trois, c’est la charité.

Je porte en moi souvent mille Juifs qui suffoquent

Je porte en moi souvent mille Juifs qui suffoquent

shoah

Je porte en moi souvent mille Juifs qui suffoquent,

Et tant de matins blancs que déchirent leurs cris.

Tous ces appels glacés, ces visages enfuis,

C’est comme un souvenir dont tant de gens se moquent.

 

Ceux qui me disent allons, la Shoah, c’est fini !

Regarde un peu l’Afrique, et tous les naufragés,

Et puis tous ces enfants qui sont morts en Syrie,

Sans parler de Gaza et de ses sacrifiés…

 

Mais très obstinément, comme un grand vent de plaine,

Je les entends mugir, vociférer leurs haines,

Et je les sens souvent, les barbares affamés,

 

Rôder autour de nous qu’ils voient en proies faciles,

Car oui le Juif c’est nous, c’est toi, c’est le Fragile :

Celui que le Nazi pour toujours veut traquer.

 

 

Sabine Aussenac

La route du thé passe par la Ville Rose…

La route du thé passe par la Ville Rose…

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Elle déambulait, ce jour-là, sous la douce pluie d’automne, sourire aux lèvres. Poussant sa petite carriole, elle avait surgi au coin de notre beau Capitole, un chapeau vietnamien sur la tête, une vareuse en bleu de Chine et à col Mao la protégeant à peine, offrant aux passants affairés toute la douceur de l’Orient :

Ève Rastel vendait du thé. Et il me sembla incroyable de plonger soudain en baie d’Along. Je l’abordai, curieuse, pourtant habituée à cette place bigarrée, qui accueille tous les continents les mercredis de marché, pour connaitre les raisons de sa démarche, tant il me semblait étrange de proposer de la vente ambulante de thé à ces Toulousains gorgés de Madiran et autres Pastis…

D’une voix posée, aussi agréable que les pétales des fleurs de cerisier qui volent au vent le jour du Sakura Zenzen, elle me raconta, se raconta…

Ève, en fait, commence ce qu’elle nomme une « expérimentation étonnante », en tentant de suivre les traces d’un moine zen de l’époque Edo, dont on peut retrouver l’histoire dans le livre érudit de François Lachaud , « Le viel homme qui vendait du thé » :

http://www.franceculture.fr/oeuvre-le-vieil-homme-qui-vendait-du-the-excentricite-et-retrait-du-monde-dans-le-japon-du-xviiie-si

La jeune femme, elle aussi, veut rompre avec un passé et un quotidien pour partir à sa propre rencontre tout en rencontrant l’Autre, à qui elle va offrir ce thé, passerelle entre les âges, les cultures, les traditions…Elle m’écrira quelques jours après notre rencontre un très beau courriel :

« Sous le costume de cette femme que vous avez croisée ce soir-là sous la pluie, se cache une autre femme qui vit son idéal du thé par hommage à ce moine, qui ne sait où tout cela la mènera mais qui va au bout de son rêve. J’envisage en 2015 un voyage au Japon jusqu’en Chine, sur les routes des moines zen.

Le rythme lent de mes pas, me permet d’observer la foule autour de moi, de méditer sur la vie, les êtres, d’échanger des sourires, de partager…, quel cadeau dans cette société happée par ce tourbillon diabolique ou l’humain se perd, surtout à l’approche de cette fin d’année… »

Elle me dira encore les stages qu’elle organise autour du thé, les cérémonies d’initiation, puisqu’elle est aussi « animatrice culturelle » : le joli site www.culture-the.com reprend l’essentiel de ces offres et voyages :

« Animation culturelle sur le thé

Culture thé a pour dessein de rassembler des hommes et des femmes grâce au thé, dans la tradition issue de la Chine et souvent méconnue, par le biais de séances à thèmes sur la culture chinoise, la dégustation de thé d’origine contrôlée, la cérémonie du thé en des lieux sélectionnés ou à votre domicile. Découvrez les thèmes sur le thé et les prochaines animations. »

Plurielle et dynamique, Ève propose ainsi dégustations, stages et déambulations autour des thèmes du thé, comme ce passionnant Gong fu cha, issu des traditions chinoises, puis japonaises, un art du thé qui peut, j’en suis intimement persuadée, procurer une pause bienveillante à nos esprits occidentaux survoltés…

http://culture-the.com/ceremonie-du-the

Mais la jeune orientaliste a bien plus d’une corde à son arc : sculptrice, elle a déjà réalisé diverses pièces majeures, comme ce buste d’Alexandra David-Neel, qu’elle admire tant, offert à Madeleine Peyronnet à Digne-les-Bains, ou comme le buste du lama  Dilgo Khyentsé Rimpoché qu’elle remettra l’été prochain à un monastère, lors d’un voyage au Bhoutan que lui offre un grand fils complice.

http://fr.wikipedia.org/wiki/Maison_d’Alexandra_David-N%C3%A9el

 

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Ève propose donc aussi des créations en terre cuite autour de thèmes orientaux. Et si j’affirme qu’elle a plus d’un tour dans son sac, c’est aussi que son baluchon de moussaillon des arts déborde de ses voyages : notre petite vendeuse de thé a vécu dans les quatre éléments, dans les airs, en tant qu’hôtesse et pilote de voltige aérienne, sous l’eau  comme monitrice de plongée, et sur l’eau, marin sur le « Fleur de Lampaul » de Nicolas Hulot et au Canada avec les biologistes de Mingan à observer les baleines, avant de toucher terre en nos contrées gasconnes et de nous emmener jusque vers ces cieux de la lointaine Asie…

Alors amis toulousains et touristes, si vous passez par le Capitole et que vous apercevez au loin la Dame des cerisiers en fleurs, n’hésitez pas, et plongez-vous dans un bol de découvertes parfumées et dépaysantes.

Sabine Aussenac.

 

Une petite nouvelle en prime en ce premier dimanche de l’Avent…

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Le cerisier de Sakura

Sakura marqua un temps d’arrêt, et lâcha la main de sa camarade de jeux. L’air était délicieusement pur en cette journée de mars. Elle se tenait tout près de la sortie de l’école et contemplait les cercles que le concierge venait de tracer au râteau sur le sable humide. Le cerisier du jardinet de l’école tendait ses branches vers le ciel, en promesse de bourgeons. Les rires et les clameurs enfantines semblaient faire écho au bleu de ce printemps précoce. La fillette regarda autour d’elle, et eut simplement le temps de lire la surprise dans le regard des adultes qui l’entouraient : Yoko, la jeune institutrice de la classe des petits, était déjà en train de marcher vers les enfants, en leur demandant doucement de rentrer s’abriter à nouveau. Pourtant, presque une heure s’était écoulée depuis les premières secousses, et tous pensaient que le danger majeur était écarté. On avait enfilé les anoraks par-dessus les kimonos de fête, et même répété la danse des cerisiers en fleurs sous le préau, faisant contre mauvaise fortune bon cœur, malgré l’absence de musique…Les enfants jouaient à présent, regroupés dehors, sous la houlette bienveillante des adultes rassurants. La directrice, Mei, avait maintenant saisi son téléphone et regardait nerveusement l’écran, tandis que le concierge leur faisait de grands gestes, montrant la mer, là- bas, de l’autre côté de la route.

Soudain, une autre vibration, bien plus forte, se fit sentir, et tous se figèrent. Le visage de l’institutrice se durcit, mais elle demeura calme et maîtresse  d’elle-même, réussissant même à sourire en frappant dans ses mains.

–           Les enfants, venez, rentrons vite prendre nos petits sacs et nous mettre sous les tables ! Nous allons chanter la chanson de Totoro !

Mais la vibration reprit de plus belle, se muant en un grondement, en un mugissement. Yoko regarda ses deux collègues, qui, les yeux écarquillés, fixaient un point vers l’horizon. Elle aussi se mit à trembler, puis à crier. Elle se précipita vers les enfants en leur hurlant de la suivre, et ouvrit en grand le portail de la petite école maternelle. Elle avait compris. Ce n’était pas simplement un tremblement de terre.

C’était un tsunami. Et la vague arrivait, là, elle était toute proche, on entendait les flots qui mugissaient dans les rues de Sendai, et les cris, et les klaxons, et soudain l’eau s’engouffra dans la cour, en un seul bloc, écrasant le muret qui entourait l’école, et la fresque dessinée pour la fête de fin d’année toute proche explosa en un millier de bulles.

Le toit de la classe de Yoko fut arraché, des dizaines de petits corps se mirent à surnager, à couler, à se disloquer, et les petites bouches n’eurent même pas le temps de crier « maman » ; un enchevêtrement atroce de menottes mutilées, de pierres, de jouets, de mangas et d’eau boueuse se mit à danser devant Sakura, qui, immédiatement,  s’était accrochée au pilier central du portail et avait commencé à grimper les marches vers la terrasse de sable,  juste avant l’arrivée du torrent de flots dévastateurs.

Puis, soudain, très vite, le silence se fit.

C’était épouvantable. Comme si la vie s’était arrêtée, alors même que, çà et là, quelques enfants luttaient encore pour tenter de refaire surface et de s’extirper des débris de bois ou de ciment qui les retenaient coincés sous l’eau. Yoko, se tenant d’une seule main au pilier, elle aussi, revit ces images du film qu’elle avait tant aimé, Titanic, lorsque l’eau envahit les ponts et les cabines, brise les portes, emporte tout, et cette idée lui donna une force infinie. Elle était Rose, et elle allait survivre. Il le fallait. Son « Jack » l’attendait, et elle ne voulait pas mourir. Abasourdie, elle voyait les décorations florales dériver dans les tourbillons, et les cahiers, et puis des chaussures, des kimonos, tous ces préparatifs de fête, si incongrus dans ce monde à l’envers, et aussi des corps démantibulés, ces petits corps en uniforme, sa collègue et amie Mei, décapitée, et ces regards, immenses, pleins d’horreur et de peur, qui ne reverraient jamais le soleil. La tête presqu’entièrement sous l’eau, elle sentit soudain deux autres mains qui tenaient le pilier, et réussit à se saisir de l’enfant.

En donnant un immense coup de pied vers la surface, et en retenant fermement le petit corps si léger de Sakura, Yoko remonta vers la lumière, ne lâchant pas la fillette, ni le pilier, miraculeusement encore ancré au sol, et c’est ainsi qu’elles  demeurèrent, hagardes, crachant et s’étouffant à moitié, comme deux statues surplombant un enfer, comme ces anges de pierre qui restent parfois, seuls vestiges intacts, au vantail d’une cathédrale bombardée…

Pierre  riait de bon cœur d’une plaisanterie d’un de ses collègues au moment où le tremblement de terre frappa la Centrale. Éberlué, il senti le sol tanguer sous ses pieds et comprit immédiatement ; au bout de trois ans passés au Japon, il se considérait presque comme un vieux de la vieille, et avait senti des centaines de fois le sol de son appartement de Tokyo onduler comme un serpent…Il venait d’arriver à Fukushima, pour une mission ponctuelle d’inspection et de collaboration entre son groupe français et les autorités nucléaires nippones.

Soudain, tout s’accéléra. Une autre vibration, un texto d’alerte immédiate du consulat, l’ordre aboyé par le contremaître hurlant aux étrangers de prendre leur véhicule et de foncer vers les terres : il prit ses jambes à son cou tout en essayant de joindre Yoko. Sa Yoko, sa fleur de cerisier adorée, la princesse de ses nuits, celle dont le prénom signifiait « enfant du soleil » et pour laquelle il avait quitté Bordeaux et le domaine viticole de sa famille. Se précipitant avec ses collègues américains vers la route qui remontait vers la montagne, il comprit, en se retournant, qu’il était sans doute en train de fuir devant les cavaliers de l’apocalypse. Il en avait souvent discuté avec les cadres de l’entreprise de maintenance Tepco : que se passerait-il en cas de tsunami, si non seulement un tremblement de terre majeur frappait la côte, mais si un raz de marée venait ensuite compliquer la donne ?

Près d’une heure plus tard, Pierre était à l’abri ; il avait roulé sans s’arrêter sur la vieille route sinueuse de Bansei Tairo, en direction du mont Kuriko, puis s’était garé au milieu de la forêt et contemplait les érables et les mélèzes blottis les uns contre les autres…Cette nature grandiose, au sein de laquelle il se sentait abrité comme dans un antre tutélaire, contrastait tellement avec l’agitation de sa vie dans la capitale nippone et avec les tressaillements des entrailles de la terre…Encore une fois, il tenta de connecter son portable, et fut abasourdi en découvrant qu’un tsunami venait effectivement de frapper la côte : Sendai était anéantie, et un des cœurs du réacteur de la Centrale avait subi des dommages majeurs. Seul, adossé contre le tronc blanc d’un bouleau, il hurla son désespoir face à la montagne silencieuse ; sa vie aussi venait d’exploser.

Sur la côte, à Sendai, la fin du monde avait déjà eu lieu. Yoko avait désespérément tenté de sauver d’autres élèves, mais les quelques corps d’enfants qu’elle avait réussi à arracher aux décombres étaient dépourvus du moindre souffle de vie. Épuisée, tentant de fuir en direction des hauteurs et de s’éloigner du désastre, marchant, titubant, nageant parfois entre les décombres, elle n’avait pas lâché la main de Sakura. La fillette, indemne, semblait être en état de sidération. Elle jetait autour d’elle des regards vides, se contentant de respirer faiblement et de suivre la jeune femme. Et puis soudain, en voyant une dame âgée assise à même le toit de ce qui restait d’une maison, hagarde, Sakura sembla se réveiller d’un rêve, et se tourna vers Yoko en criant :

–           Obaasan ! Je dois retrouver Obaasan !

Yoko, qui, de son côté, se demandait où elles pourraient s’abriter, se souvint alors que la fillette, qui n’avait jamais été son élève, avait perdu ses parents dans un grave accident de train, et qu’elle était élevée par Misaki, sa grand-mère, une personnalité très importante de Sendai. La vieille dame était une ancienne geisha, très cultivée, férue de textes anciens et d’estampes, qui avait aussi survécu à l’explosion nucléaire d’Hiroshima, et qui, inlassablement, témoignait, dans les écoles, sur les plateaux télévisés, et au travers de son art…Mais Yoko, qui avait déjà participé à des sorties éducatives avec Misaki, savait aussi que la maison de Yoko et de la vieille dame se trouvait non loin de la jetée…Et là, elles étaient en train de se diriger vers la montagne, à l’exact opposé de la digue meurtrière…Elle s’agenouilla et sourit à l’enfant :

–           Je te promets que nous la retrouverons. Mais d’abord, nous devons chercher un abri pour la nuit…

–           Tu sais, Yoko, Obaasan m’avait toujours dit que si une catastrophe arrivait, nous nous retrouverions au Mont Kuriko, à l’observatoire, là où l’on célèbre le Hanami à la fin du Sakura Zensen, dans le jardin japonais…

La jeune institutrice sourit presque, malgré les larmes qui lui montaient aux yeux, en entendant l’enfant évoquer ces merveilleuses journées où un pays tout entier suivait la progression des fleurs de cerisier, comme d’autres suivent des finales de foot…Et elle comprit aussi toute la symbolique du prénom de cette fillette, qui soudain lui sembla comme un heureux présage…. « Sakura », le cerisier, cet arbre emblématique de l’empire du soleil levant, de cette nation qui toujours se relève, forte comme le soleil, belle et fragile comme la vie, comme les fleurs éphémères des cerisiers…Elle serra l’enfant dans ses bras détrempés, et lui murmura à nouveau qu’elle retrouverait sa grand-mère.

Pierre conduisait comme un fou, roulant seul sur la route cabossée, croisant les files ininterrompues de voitures fuyant la côte. Il roulait droit vers l’enfer. Et vers Yoko. Il était certain qu’elle était encore en vie. Il était tout simplement hors de question qu’elle soit morte, ou même blessée. Elle allait bien, il le sentait, il le savait, et ils allaient se marier, avoir beaucoup d’enfants, et ils allaient enfin réaliser leur rêve commun, au lieu de travailler comme des fous en se croisant simplement le dimanche : ils allaient acheter un domaine viticole au pied du mont Fuji et ils produiraient ce délicieux vin japonais, et ses parents seraient fiers de voir leur fils comme un ambassadeur des traditions françaises, et sa Yoko cuisinerait des sushis et du cassoulet en devenant une merveilleuse maman…Vivre, ils allaient vivre !

Cependant, son optimisme fut mis à rude épreuve au fur et à mesure qu’il redescendait vers Sendai. Et lorsqu’il arriva au premier barrage, où le sens de l’organisation nipponne avait déjà repris le dessus sur la fatalité, et où les réfugiés étaient orientés vers les quelques abris de fortune, il ne put s’empêcher de frémir en apprenant les premiers chiffres de la bouche du policier…Il se disait que sur la centaine d’enfants de l’école d’Ishinomaki, plus des deux tiers étaient déjà portés disparus…Enfin, en prenant la mesure du spectacle de désolation qui régnait au loin, et de cette eau saumâtre qui recouvrait tout, et surtout lorsqu’il commença à se repasser en boucle les images de la vague sur son téléphone, il comprit que ce serait un miracle si sa princesse, dont l’école était située, elle aussi, non loin de la jetée, était encore en vie…

Pierre passa les trois journées suivantes à arpenter les villages, les villes, les rues dévastées. Il avait rassuré sa famille et le consulat, mais refusé catégoriquement de quitter les lieux, et ce malgré les risques liés à l’explosion de la Centrale. Méthodiquement, il fouillait les décombres, tentant de retrouver l’emplacement de la maison de Yoko, mais cherchant surtout son nom sur les listes qui commençaient à s’afficher un peu partout. Il parlait couramment japonais, et s’épuisait à répéter toujours les mêmes phrases en montrant la photo de Yoko, celle qu’il conservait toujours dans son portefeuille. Sur le cliché, la jeune femme souriait, face à un autre océan, assise sur le promontoire du Rocher de la Vierge, à Biarritz…Pierre avait perdu son téléphone le premier soir, en se penchant inlassablement pour soulever des amas de poutrelles et de meubles…Il avait pu joindre ses proches depuis un cybercafé, mais n’avait plus aucun moyen d’entrer en contact avec Yoko…Il ne mangeait plus, dormant dans sa voiture, se nourrissant de quelques bols de riz, et croyait reconnaître son amie à chaque coin de rue dévastée, dans chaque centre d’hébergement…Personne n’avait revu la jeune femme. Elle faisait peut-être partie des centaines de disparus.

À quelques kilomètres de là, Yoko, elle aussi, allait de centre en centre, la petite Sakura blottie contre elle. Elle avait pu rassurer sa famille, à Tokyo, mais n’avait pas réussi à joindre Pierre. Son téléphone ne répondait plus, et elle ne se souvenait plus du numéro de ses parents, si loin, à Bordeaux. Elle imaginait sans cesse le pire, même si elle connaissait les procédures d’évacuation de la Centrale…Elle espérait qu’il avait été mis à l’abri au plus vite, avec les autres étrangers. Et puis sa priorité était de retrouver Misaki. Chaque fois qu’elle évoquait son nom, un beau sourire se dessinait sur les visages des survivants ; c’était comme si cette seule évocation suffisait à faire renaître l’espoir. Mais la vieille dame demeurait introuvable.

Au troisième jour, et sur l’insistance de Sakura, Yoko se mit à la recherche d’un moyen de transport. Elle voulait tenter de gagner la montagne. Sakura était tellement persuadée que sa grand-mère avait réussi à se rendre à leur point de ralliement…Elle chantonnait, assise dans le bus qui avait repris la liaison vers les hauteurs, fixant, comme sans les voir, les terribles vestiges de la catastrophe. Elle chantonnait une très ancienne mélodie, où il était question de grues cendrées et de cerisiers en fleurs. Yoko, elle aussi, regardait par la vitre du bus et admirait malgré elle cette nature qui venait pourtant de ravir des milliers de vies aux hommes. Au fur et à mesure que le véhicule s’engageait vers le col, la forêt se densifiait, et les mélèzes, ployant sous le poids de la neige fraîchement tombée, semblaient s’agenouiller au passage du bus, comme des gardes s’inclinant devant l’Empereur…

Une équipe de télévision française était du voyage, et Yoko entendait des bribes de conversation, le cœur meurtri à l’écoute de cette langue française qui lui était si chère…Un poème de Victor Hugo lui revint en mémoire, ce poème où il va vers la tombe de sa chère Léopoldine…

Demain, dès l’aube, à l’heure où blanchit la campagne,

Je partirai. Vois-tu, je sais que tu m’attends.

J’irai par la forêt, j’irai par la montagne.

Je ne puis demeurer loin de toi plus longtemps.

 

Je marcherai les yeux fixés sur mes pensées,

Sans rien voir au dehors, sans entendre aucun bruit,

Seul, inconnu, le dos courbé, les mains croisées,

Triste, et le jour pour moi sera comme la nuit.

Le véhicule se gara juste devant l’entrée du jardin japonais. La neige avait recommencé à tomber, de gros flocons tournoyaient autour des cerisiers…On se serait cru au dernier jour du Hanami, lorsque le « front des cerisiers en fleurs » a atteint les montagnes, et que les derniers cerisiers du Japon se parent de leurs fleurs délicatement irisées…Comme la neige ce jour-là, les pétales tourbillonnent alors joyeusement, tandis que des milliers de Japonais se promènent dans les campagnes, en hommage au rituel millénaire…

Les journalistes français avaient déjà allumé leurs caméras et filmaient cette scène surréaliste de beauté, admirant les brumes se mêlant à la neige et les bourgeons prêts à fleurir, comme un improbable défi après l’horreur sans nom du tsunami…Un guide leur expliquait l’histoire du Sakura zensen. Et il leur disait aussi qu’une  grande artiste japonaise immortalisait cette scène printemps après printemps, mais que cette année elle était en avance et refusait de quitter le site. C’est lui qui avait alerté les chaînes de télévision, se disant qu’un tel sujet remettrait un peu de baume au cœur de tous les survivants…

Sakura, la bien nommée, courait de toutes ses jambes vers la fin du promontoire, là où le plus gros cerisier élevait ses branches vers l’infini.

Misaki était là. Droite comme un i, enveloppée dans trois couvertures, elle peignait. Face à la montagne. Face à cette nature insupportablement belle. Elle ne pleura pas en se retournant et en faisant tournoyer sa petite-fille dans les airs, elle ne pleura pas, ni de joie, ni d’émotion. Elle lui murmura simplement qu’elle était fière d’elle, qu’elle savait qu’elles se retrouveraient, et qu’elle aussi, lorsqu’elle était enfant, elle avait retrouvé sa grand-mère, devant l’aloé véra qui l’avait sauvée de ses brûlures et de ses irradiations. Et Sakura riait, riait, riait à gorge déployée, ses petites nattes volant dans le vent, en criant qu’elle savait que son prénom la protégerait.

En bas, dans la vallée, ayant enfin trouvé refuge chez un ancien collègue disposant d’une télévision câblée, Pierre regardait distraitement une chaîne française. Et c’est là qu’il aperçut soudain une jeune femme d’une incroyable beauté. Elle marchait derrière une enfant qui courait à travers les allées d’un jardin japonais, entourée de mélèzes, de bouleaux, de brumes et de neige. Et surtout de cerisiers, de centaines de cerisiers enveloppés d’une aura de flocons duveteux comme des fleurs de printemps. Tout au bout du promontoire se tenait un peintre. Entouré de couvertures.

Et lorsque l’enfant se jeta dans les bras de cette vieille dame en houppelande, et que la jeune femme se mit à sourire, face à la caméra, le visage inondé de larmes, Pierre tomba à genoux. Lui aussi souriait. De toute son âme.

**

** Chaque année, l’Agence météorologique du Japon et l’ensemble de la population suivent le sakura zensen (桜前線?, front des fleurs de cerisier). Tous les soirs, les prévisions à ce sujet suivent le bulletin météorologique du journal télévisé. La floraison commence dans l’archipel Okinawa en janvier et atteint généralement Kyōto et Tōkyō à la fin du mois de mars ou en début d’avril. Puis, elle progresse vers le nord pour atteindre Hokkaidō quelques semaines plus tard. Les Japonais prêtent une grande attention à ces prévisions. Ils pourront ainsi aller dans les parcs, les autels et les temples en famille ou entre amis pour « contempler les fleurs » (花見, hanami?), manger et boire. Les festivals du hanami célèbrent la beauté des cerisiers en fleurs et sont, pour beaucoup, une occasion de se reposer et de profiter du paysage.

http://fr.wikipedia.org/wiki/Sakura

** Des arbres morts et des tonnes de boue entravent toujours la cour de récréation de l’une des écoles élémentaires d’Ishinomaki, une ville située dans la préfecture sinistrée de Miyagi. Sur les 108 enfants de cette école, 74 sont décédés et seul un professeur a survécu.

C’est dans un climat sinistre que les enfants vont reprendre les cours cette semaine. Cette école élémentaire étant trop endommagée pour les accueillir, une école épargnée des environs leur prête quatre salles de cours.

http://downtowntokyo.canalblog.com/archives/2011/04/19/20929687.html

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Comme un ange éperdu

Comme un ange éperdu

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Comme un ange éperdu, errant en bord de ciel,

Comme un matin frileux aux yeux ensommeillés,

Apatride et fragile, mes rêves tout élimés :

Je voudrais toucher terre mais vis à temps partiel.

On m’a promis un temps des châteaux des saisons,

Mais je l’ai trop jouée cette bonne chanson.

Me voilà sur la route et clocharde céleste,

Iphigénie toujours en attente d’Oreste.

J’ai trop cru aux lilas, les roses me fatiguent :

Ma maison aux esprits ne hante plus ma vie.

J’ai jeté tous mes meubles: seul le mot me ravit.

Si reviens au port où nos ombres naviguent,

Je lèverai mon ancre jusqu’aux confins des temps,

Je serai ta corneille devenue goéland.

Sabine Aussenac

Donnez et prenez !

Donnez et prenez !

 

En me promenant dans mon nouveau quartier, au cœur de la Ville Rose, j’ai découvert l’été dernier deux étranges écriteaux, et un rebord de fenêtre toujours curieusement « achalandé ». Sur l’une des avenues très fréquentées de ma belle « Côte Pavée », par ailleurs si huppée, s’affichaient donc ces deux messages écrits à la craie sur le fond rose de l’embrasure :

« Donnez et prenez ! » et « Espace de gratuité ».

Sur le chambranle bétonné, un peu tristounet, comme on dit par ici, de cette fenêtre, devant cette maison de rue qui ne paye pas de mine, le passant trouve ainsi presque chaque jour de nouveaux objets : vêtements, ustensiles de cuisine, livres, chaussures, et même parfois des lampes, des outils…

Curieuse comme une pie, et déjà vieille routarde des « Puces » et autres brocantes et vide-greniers, j’ai immédiatement trouvé l’idée formidable. Au vu de l’aspect extérieur de la maison, j’ai d’abord pensé à quelque vieux papé toulousain, que je visualisais un peu révolutionnaire, béret vissé sur la tête et nostalgique du Front pop’…Que nenni : un jour, ayant osé sonner, j’ai découvert que l’initiative venait d’une bande de joyeux colocs, qui non seulement ont donc ouvert cet espace de gratuité, mais vivent aussi dans l’un des hauts-lieux des colocations toulousaines (à « La Soupière », on partage un lieu de vie, mais aussi, par exemple, des paniers de légumes venus d’une AMAP, etc…)

Parfois fleurit aussi une citation, affichée sur la porte. « Ne racontez pas des salades, cultivez-les ! »…

Bref. Quelle bonne idée ! Oui, quelle belle et bonne idée que de transcender les frontières sociétales et commerciales, que d’oser proposer en dehors de tout cadre officiel, que ce soit un vide-grenier ou un site internet dédié au troc, ce partage simple comme bonjour, de la main à la main, au gré de nos passages… « Donnez et prenez », cela semble simple au premier abord, et pourtant, si peu de gens pratiquent ces échanges qui pourtant nous ramènent aux tous premiers temps de nos sociétés humaines, lorsque l’on échangeait soieries et sel, céréales et métaux…

Car pourquoi avoir toujours ce besoin de tout encadrer, alors que ce serait si simple, dans l’absolu ? Ne plus porter ses vêtements au Secours Populaire, mais les offrir à des SDF ou à des Roms, alors que les grands froids arrivent…Proposer dans chaque quartier, chaque village, un espace de ce style, tous genres confondus, accessible à tous…Aller dans les « quartiers » et banlieues difficiles et distribuer des livres et des feutres aux enfants, qui, même s’ils ont des IPad et des écrans plats, ne lisent pas…

Juste en face de cette colocation, une moyenne surface, certes bien sympathique, mais dont les employés sont sans doute obligés, comme partout, chaque soir, de détruire des stocks en les javellisant…

Quand ouvrirons-nous les yeux devant ce nouvel impératif catégorique qu’est la solidarité, essentielle, évidente, primordiale ? Je ne rêve pas, ne vais pas vous parler de Thomas Moore, d’utopie, de kibboutz ou de kolkhozes…Mais je pense que de tout petits gestes constitueraient déjà une immense avancée.

Personnellement, déjà avant un grave « accident de la vie », j’évitais les grandes surfaces, leur agressivité, leurs étalages indécents. Aujourd’hui, alors que malgré un salaire tout à fait correct de fonctionnaire je continue à manger de la vache enragée, au vu des séquelles de mes ennuis sociaux, j’ai entièrement changé ma façon de vivre, de consommer et d’être au monde.

Et je ne peux que saluer la belle initiative de ces jeunes Toulousains !

Donnons !

 Sabine Aussenac

Et un ancien article, paru dans le Huff Post:

Résister. Ne pas sortir. Ne pas regarder, faire le singe aveugle. Ouvrir nos placards. On l’a déjà, le petit top noir brillant. Ouvrir les armoires.

Ressortir les draps en lin blanc brodés, avec les initiales de nos arrières grands-parents, de mamie Marie-Louise. Ils sont tout aussi jolis que la paire de draps tout juste sortie d’un atelier de Pékin qui nous tend ses beautés factices en mille rayons bigarrés. Redécouvrir la simplicité du bois, des lignes d’épure. Admirer chaque objet de notre home, sweet home. S’arrêter un instant devant le vase chinois, la tapisserie de la licorne, le buddha. Les toucher, les yeux fermés. Allumer la radio. Ecouter la musique, beaucoup, souvent. Une heure de Virgin radio valent quatre séances de thérapie. On a 18 ans, on danse, on est heureux. Demander à nos enfants comment ça marche, le téléchargement illégal-c’est quand même plus excitant, on ne va pas tout s’interdire non plus !!! Sélectionner nos envies non plus selon les pochettes-nous qui regrettons encore les grands pochettes des vinyles (mais souvenez-vous comme c’était lourd, quand on déménageait !!!), mais en fonction des titres disponibles sur Deezer. Aller à la bibliothèque.

D’accord, ce n’est pas là que nous rencontrerons l’homme-la femme de notre vie-moyenne d’âge, en deux tranches, 4/8 ans et 75/98 ans, selon les départements… (Quoique chez moi, la bibli ait eu la chouette idée des Book-Dating , mais je n’ai pas encore osé tester, au vu de la moyenne d’âge du café philo…) Renoncer à flâner des heures dans les librairies. Ca, c’est sans doute le plus difficile. L’odeur du livre neuf, ce petit coup de cœur à la Delerm pour l’encre fraîche, ce plissé que nous déflorerions, les illustrations qui rivalisent de beauté ou d’audace… Il faudra préférer le toucher usé et quelque peu collant des livres de prêt, cette couverture aussi impersonnelle que des verres de cantine, et cette idée que nous ne foulons pas une terra incognita. Regarder dans notre bibliothèque. Se rendre compte qu’au fil des scolarités de nos enfants nous avons au moins quatre exemplaires de  Phèdre  et du  Grand Meaulnes  ! Les ouvrir.

Ressentir cette pointe d’émotion lorsque Yvonne de Galais apparaît à Augustin, ou Hippolyte à Phèdre:

Je le vis, je rougis, je pâlis à sa vue : Un trouble s’éleva dans mon âme éperdue. Mes yeux ne voyaient plus, je ne pouvais parler : Je sentis tout mon corps et transir et brûler.

 

S’asseoir dans le salon, si possible à même le sol. S’y sentir aussi bien que dans les rayons surchauffés de la Fnac. Prendre un petit quart d’heure et se persuader que, oui, tout a déjà été dit, écrit, pensé sur l’âme humaine, mais avoir néanmoins envie de continuer à jouer les défricheurs de terres et de mots.

Ouvrir le frigo. Se demander si il est vraiment nécessaire de ressortir pour aller dans une grande surface ou au discount. En imaginant d’heureux mariages gustatifs, il y a bien encore une semaine d’avance…Expliquer aux enfants comment mettre une barre de chocolat noir dans un quart de baguette, l’envelopper d’alu et le glisser dans le cartable, leur dire que ce sera aussi bon qu’une barre chocolatée.

Faire une citronnade. Chaude, brûlante, avec du miel, ou la servir frappée, avec des glaçons, et en humer chaque gorgée divinement acidulée.

Sortir, malgré tout. Se glisser dans une rue traversière. Atteindre la rivière, sans voir tous ces visages excités par les achats. Regarder le ciel. Y observer chaque nuage. Se pencher contre le tronc de ce saule noueux et le toucher, se faire pont entre l’eau, la terre et le ciel. Se mettre à courir. Peut-être va-t-il se mettre à pleuvoir, ce n’en sera que plus doux. Mais le soleil sera le bienvenu.

Vivre, tout simplement.

J’avais des amis en Afrique…

 J’avais des amis en Afrique…

15 novembre 2013.

Ce texte, qui était paru dans l’ancien « Post », et dont je ne trouve plus trace, je souhaiterais aujourd’hui le dédier à Madame la Ministre, à Christiane Taubira. Madame la Ministre dont je suis loin de partager toutes les opinions, mais que je soutiens, en ces jours où ma France brunit, de tout mon cœur républicain.

Mon Afrique, il me semble, ne va pas très bien en ce moment. Entre les sacrifiés de Lampedusa et nos deux journalistes assassinés, entre ce prêtre enlevé aujourd’hui et les terribles tensions du Proche-Orient…

Le monde, notre monde, bouillonne en tous sens, immense poudrière, pleine d’humains qui après les typhons ne trouvent même plus de quoi enterrer leurs morts, quand d’autres, honteusement, se gavent d’indécence.

Alors, nous, Français, nous, tous Présidents de la République, nous, héritiers des Lumières, levons-nous pour dire notre solidarité face aux serpents de toutes les dictatures. Nous, Français, nous, tous Présidents de la République, serrons-nous les coudes, retroussons nous les manches, osons la solidarité, plutôt que d’insulter les femmes et la démocratie.

J’avais, j’ai et j’aurai toujours des amis en Afrique, et dans le monde entier.

Et j’aurai une pensée toute spéciale pour ce prêtre enlevé au Cameroun, le Père Georges Vandenbeusch. Que Dieu  le garde. Et nos prières.

http://www.directmatin.fr/france/2013-11-14/qui-est-le-pere-georges-vandenbeusch-608728

 

Sabine Aussenac.

 

 

 

Africa day, 25 mai 2011.

https://www.youtube.com/watch?v=smEqnnklfYs

J’avais huit ans, guère plus. Bien sûr, nous avions un poste de télévision, et j’avais déjà vu des films se passant en Afrique, ou avec des Noirs américains.

Mais là, ma grand-mère, soudain, serra ma main plus fort. C’est que dans ma petite ville tarnaise, dans les années soixante, on était vraiment loin du Bronx. Et des Black, c’est simple : il n’y en avait pas. Ma mamie me dit alors, sur un ton docte, empli de son bon sens paysan :

–         Tu vois ma poulette, c’est comme les arabes. C’est dans leur pays que poussent les oranges. Il faut toujours bien les éplucher.

Jamais, jamais ne n’oublierai cette anecdote. Oh, ma mamie n’était pas ce que l’on appellerait aujourd’hui « raciste », c’était une femme bonne et simple, pleine de cœur et de tendresse. Elle avait juste vécu des guerres, et puis l’Algérie, où l’un de ses fils était parti longtemps, et en plus, son autre fils avait eu l’outrecuidance de lui ramener une « Boche » pour épouse, à quelques encablures de la fin des années brunes ! Et elle l’avait accueillie, avec bienveillance.

Des années passeront, avant que je ne recroise des métissages, enfin extraite de ma torpeur provinciale. En découvrant ma ville rose, je trébuchais sur le monde. Le vrai. Je grandis en même temps que les revendications des peuples. J’avais toujours regretté d’avoir loupé 68, le destin m’offrit Touche pas à mon pote. Je me souviens des conversations enflammées avec mon ex belle-mère ; pour l’agacer, le père de mes filles et moi lui disions que nous appellerions nos enfants Ahmed et Fatima.

Le dimanche matin, nous allions à Arnaud-Bernard, après le marché, acheter ces bons pains à l’anis et des bouquets de menthe fraîche. Quand le carillon de Saint-Sernin sonnait midi, et que les Puces commençaient à se vider, nous regardions voler les hirondelles autour du clocher, et nous étions heureux.

De l’Afrique, je ne savais toujours pas grand-chose. C’était l’époque où nous parcourions l’Europe en vélo et où je terminais un mémoire sur les mouvements alternatifs allemands. Quelques copines noires, à la fac, et, plus tard, des étudiants croisés dans des bibliothèques, puis des parents d’amis de mes enfants, ou des membres de la communauté black d’Ixelles, où je vécus quelque temps, allaient devenir mes guides.

Mon Afrique, bien sûr, avait d’abord été intellectuelle. De I had a dream, presqu’appris par cœur au lycée, que je ne peux encore aujourd’hui écouter sans frissonner, aux longs romans d’André Brink, en passant par Doris Lessing et par tous les Gone with the wind, ma fougue adolescente tordait le coup à tous les apartheids.

Puis vint la musique, de Touré Kunda à Johnny Clegg, et tous les papillons d’Afrique me volaient dans le ventre en entendant le grand Bob pleurer No woman no cry

http://www.youtube.com/watch?v=BGS7SpI7obY&feature=related

Et les gens. Un jour, je les entendis rire. Parce que pour moi, l’Afrique, c’est le rire. Bien sûr, le Sahel, les guerres, le SIDA. Et les fièvres et la colonisation, et toutes misères. Je le sais bien : il pleure, mon pays bien aimé. Mais moi, en ce jour d’Africa Day, loin de toutes les querelles politiques, des luttes fratricides, au-delà des immondes roitelets qui égorgent leurs peuples, et en hommage à toutes victimes récentes du printemps arabe, je voudrais seulement vous parler du rire. De leurs sourires.

Mon Afrique à moi sent le gombo et les piments, et ondule des terres arides aux grandes plaines. Les femmes sont fortes, belles et courageuses, les enfants y grandissent choyés par des familles entières, et les hommes y construisent un avenir. Les couleurs chatoyantes des marchés font écho aux arts primitifs que l’occident s’arrache. Les négritudes y explosent de modernité et portent en elles les siècles de tradition orale.

Mon Afrique est résiliente. Elle regarde devant. Elle n’oubliera jamais les cales putrides et les fers, les diasporas et les génocides. Aujourd’hui encore, le viol de masse et les meurtres commis par d’immondes dictateurs sont aux portes de nos actualités. Mais mon Afrique porte l’amour, aussi, comme on porte un enfant au cœur même des guerres.

Mon Afrique, bien sûr, n’est faite que de rêves et de clichés. Mais de rencontres, aussi. Cette maman toujours souriante, drapée dans son boubou, que je croise tous les matins dans le bus, au cœur de ma province ; les chants joyeux des gospels, dont chacun me renvoie invariablement à cette scène de La Couleur Pourpre où le gospel de l’église fait écho au blues jazzy du tripot ; cette étudiante hébergée quelques mois, qui me faisait tellement rire en appelant sa mère au pays et en mêlant des mots comme « télévision » ou « ordinateur » à son dialecte ; et Obama, bien sûr…

http://www.youtube.com/watch?v=vFTitXRVM0Y

La France l’a un peu oublié, cet Africa Day…Entre les Sofitels et les radars, le nuage d’Islande et le tennis, j’ai un peu peur que mon Afrique ne passe à la trappe. Alors en mémoire d’Angela et de Nelson, et même si mon Afrique à moi résonne avant tout d’un concerto de Mozart et des mots d’une romancière danoise, je dédie ces pensées à tous mes amis noirs-on vient de me dire sur un réseau social que « Noir » est préféré à « Black »-, chocolat, café au lait, métis, d’Afrique du Nord ou du Sud, d’Harlem ou de N’djamena :

https://www.youtube.com/watch?v=eSCFiMOWpCw

Black Power for ever !!!!!!

 

 

 

 

Elle s’appelait Jehanne

Elle s’appelait Jehanne

Elle s’appelait Jehanne.

Une blonde, toute douce.

Je m’en souviens comme si c’était hier, c’était une de mes premières élèves, en ma première année de prof. (Non, nous n’avions pas d’IUFM, nous non plus. On m’avait dit « Tiens, la clef du placard, le magnéto –à bandes, help !!-, les craies, et bon courage !!! »)

Très vite, le bruit a couru. La pauvrette, elle en rougissait. A son approche, les voix passaient en sourdine, on la regardait en chuchotant. On discutait de son cas en salle des profs …

–           Il paraît que son père est CRS.

–          Oui, je l’ai rencontré à la réunion, un beauf à la Cabu.

–          La pauvre gamine, elle avait un prénom prédestiné…

Ses camarades la défendaient.

–          C’est pas sa faute, Madame, si elle a pas fait son travail. Vous savez bien, c’est pas facile, pour elle.

Car devinez quoi ? Le père de Jehanne…votait Le Pen.

Je vous parle d’un temps où la vie était douce, où voter FN vous stigmatisait comme aux premiers jours du SIDA, où les moustachus du Front rejoignaient les moustachus à la Freddy Mercury dans un difficile outing ; d’un temps où l’on vous regardait avec horreur et compassion, partagé entre le chagrin et la pitié. Personne, non, personne n’aurait osé revendiquer en public son appartenance au parti de JMLP, hors réunions de famille avinées et/ou soirées entre anciens de l’OAS. L’information circulait sous le manteau, alimentée par la rumeur. Voter FN, c’était vraiment la fin du monde, c’était comme avouer qu’on était fils de collabo.

Voter FN, c’était le MAL.

Et il est bien loin, aujourd’hui, ce temps des cerises.

Car être frontiste, aujourd’hui, c’est carrément tendance. C’est, comment vous dire, jazzy, funky, à la limite du groove. Hey man, si tu veux être « cool », vas-y, come on, baby, Marine is the place to be !!!

Ils sont partout, David Vincent n’est plus le seul à les avoir vus. On a le droit, aujourd’hui, de se revendiquer ouvertement comme étant d’extrême-droite. Il y a quelques années encore, voter Le Pen, ça vous posait son homme ; la France alors de se gausser des Autrichiens et autres nazillons d’Europe, des Waldheim au passé brunâtre et des Haider à l’arrogance fière. Chez ces gens là, Monsieur, on ne se prétend pas Français : « ça » n’arriverait jamais chez nous, ce style de peste brune….

But times they are a changing. Le loden a le vent en poupe, tout comme le carré flou et la messe en latin. La CGT, le Facteur, et surtout les Dupond et Dupont du PS, eux, complètement has been, peuvent aller se rhabiller….Parce qu’à force de crier au loup, il sort du bois. Et on a tellement hurlé « Sarko-facho ! » que les véritables fascistes, en pleine conscience démocratique, en pleine confiance républicaine, préparaient tranquillement leur accession au pouvoir…

Oui, la France était dans la rue, la France faisait grève, la France militait, la France râlait. Sarkozy, c’était le MAL.

Pendant ce temps, au cœur des villes et des campagnes, la droite extrême prenait la clef des chants. S’appropriait la Marseillaise, à deux doigts de redorer le Chant des Partisans à grands coups de croix gammées…

Et son tour de force aura été de supplanter la véritable droite dans l’identité nationale. Faisant feu de tout bois, un pan de burka par ci, un meurtre d’enfant par là, la droite de Marine brandit les joggeuses assassinées et les cantines hallal comme autant de bulletins de vote.

Et peu à peu, l’image du bouledogue éructant s’est effacée de nos mémoires, laissant apparaître cette néo droite hype and smart, politiquement correcte, aussi huppée qu’un dîner chez Lipp, aussi policée qu’une dorure de l’Académie.

Et puis n’oublions pas que nos partis classiques, sortis de vagues pages Facebook au PS ou d’un lip dup à l’UMP, sont des partis de vieux, au mieux, de trentenaires déjà fatigués. Nos jeunes vivent avachis entre console et tablettes, l’œil rivé sur Skype, l’oreille abimée par Deezer. Un élève de terminale m’a récemment avoué ne pas savoir situer la Suisse-« c’est vers la Roumanie, non, Madame ? ». Alors la Syrie, vous pensez…Le Printemps Arabe ? Déjà oublié…C’est sûr que ce n’est pas dans le 93 qu’on irait se twitter des rassemblements politiques…Et je n’ose même pas imaginer la panique si une catastrophe de l’ampleur de celle qui s’est abattue sur le Japon frappait notre pays. Là aussi, mes élèves m’avaient sidérée : « On s’en fiche, Madame, puisque c’est pas chez nous ! «  Une autre : « Moi, ça me plairait bien, d’assister à la fin du monde… »

Non, les rares jeunes engagés, hélas, font partie de la garde rapprochée de la nouvelle diva des cantons. Pour un Clément Méric, combien de petits fachos aux dents longues et aux idées si courtes qu’elles en conspuent la Shoah et toute dignité… ?

Oui, elle s’appelait Jehanne. C’était au début des années 80. Elle avait honte, parce que son papa votait Le Pen.

Aujourd’hui, 7 novembre 2013, quand des enfants semblant sortis des Jeunesses Hitlériennes jettent des bananes à une Ministre de la République, quand des Mosquées sont incendiées comme lors d’une Nuit de Cristal, quand des journalistes noirs doivent écrire une tribune dans le Monde pour exprimer leur désarroi, alors même que de l’autre côté de l’Atlantique un maire quasi d’extrême-gauche, aux beaux enfants métis, prend le pouvoir dans la Grosse Pomme, au pays tant conspué par tous les « gauchistes » toujours prêts à faire la chasse aux méchants « Ricains », j’ai honte de mon pays. La paille et la poutre, toujours.

Mon pays des Lumières, aux portes de la nuit.

L’étape suivante ? Ce sera lorsque « elle » sera au pouvoir, et qu’ « elle » interdira certains partis.

Réveillez-vous ! Ne pas réagir, c’est le MAL !

 

Quand ils sont venus chercher les communistes,
je n’ai rien dit.
je n’étais pas communiste
Quand ils sont venus chercher les syndicalistes,
je n’ai rien dit.
je n’étais pas syndicaliste
Quand ils sont venus chercher les juifs,
je n’ai rien dit.
je n’étais pas juif
Quand ils sont venus chercher les catholiques,
je n’ai rien dit.
je n’étais pas catholique
Et, puis ils sont venus me chercher.
Et il ne restait plus personne pour protester.

 

Pasteur Martin Niemöller.

 

Sabine Aussenac.

 

 

 

 

Nous nous sommes tant aimés…

Nous nous sommes tant aimés…

Je ne sais pas vous, mais moi, j’ai mes morts.
Mes morts perso, ceux de mon petit autel des mémoires.
Par miracle, par chance, par quelque heureuse conjonction des étoiles- et de notre bonne santé occidentale, potentialisée par un climat somme toute modéré et par des failles sismiques paresseuses -, ils se comptent encore quasiment sur les doigts de mes deux mains…
Et en cette veille de Toussaint, j’avais envie de les rappeler à nous, en une séance de spiritisme littéraire. Parce que certains ont l’air d’avoir déjà disparu depuis bien longtemps, et que l’idée de cet effacement définitif m’est intolérable…Et qu’en même temps, ils ne me quittent jamais. Jamais.
Et puis je me disais tantôt que lorsque nos parents seraient partis, eux aussi, en voyage, il ne resterait plus grand monde pour aller fleurir les tombes, en ces âmes grises que sont les jours de Toussaint ; car qui donc, en nos générations éclatées, dispatchées au fil des divorces, des reconversions et de la mondialisation, songera encore à aller « nettoyer » les tombes de nos grands-parents, voire à leur acheter ces splendides pots de chrysanthèmes qui égayent nos mois de novembre comme de merveilleux printemps ?
La première tombe que je garde en mémoire est celle de ma petite sœur Isabelle, la jumelle de ma cœur cadette, disparue à deux jours de vie, lorsque j‘avais cinq ans ; je me revois encore ramasser des petits cailloux sur la tombe du cimetière de Charleville-Mézières et les garder précieusement, des années durant, dans une boîte vide de crène Nivea ; bien trop jeune pour avoir conscience du chagrin de mes parents d’avoir perdu un grand prématuré et toute à la joie de ma petite sœur restante, je ne compris l’ampleur du traumatisme que des années plus tard, en faisant le lien entre mon obésité et la date de la disparition d’Isabelle, car la jolie petite Gretchen bouclée s’était, en quelques mois, transformée en vilain petit canard bien trop dodu et pataud…
Mon grand-père français, lui, me manque encore aujourd’hui ; je n’avais pourtant que onze ans à sa mort, mais je revois comme si c’était hier les larmes de mon père, que je n’avais jamais vu pleurer. Et ce petit buste en plâtre du général De Gaulle, modeste cadeau que la fillette insouciante avait voulu apporter à son papi agonisant…Mais près de quarante ans plus tard, c’est d’un Albert vivant et joyeux que je me souviens, avec mille images plus bucoliques les unes que les autres. Le temps n’a pas de prise sur ceux que nous avons vraiment aimés.

Elle est encore là, l’odeur entêtante de la miellerie où mon grand-père, apiculteur, extrayait ce précieux liquide ambré au parfum de montagne. Je revois les poids de la vieille balance, et la force de papi lorsqu’il faisait tourner l’extracteur des heures entières, je sens encore la saveur sucrée éclater sur mes papilles lorsqu’il me faisait mâcher des alvéoles gorgées de ce miel divinement parfumé…Oui, je pense à mon papi chaque fois que je mange du miel, autant vous dire…souvent !
Je me souviens de tout, comme si c’était hier ; de la dizaine de sucres que mon grand-père mettait dans son café, de ses vêtements de paysan, de l’odeur de sa gibecière lorsqu’il partait à la chasse, de la 4L blanche avec laquelle il nous amenait au marché, quand je l’aidais à vendre le miel au marché de Castres ; de ces samedi soirs où il m’autorisait à regarder « le poste », et de Jacques Brel chantant en noir et blanc ; et puis les escargots que je ramassais avec ma mamie, et le bon sourire de mon papi quand je courais me jeter dans ses bras. Le temps n’existe pas, la mort elle-même me semble caduque, tant ces images demeurent gravées tout au fond de moi, à jamais.
Bien sûr, la mort adolescente, c’est autre chose.
Il s’appelait Pascal. Nous étions toutes un peu folles de lui, au lycée, amoureuses de sa blondeur et de ses yeux bleus. Qu’est-ce-qui lui avait donc pris, un dimanche, de prendre sa moto pour rentrer de la mer ? Et pourquoi était-il rentré bêtement chez lui après cet accident sans gravité ? En tous cas, le lundi matin, seule la place vide de son meilleur ami, qui était dans notre classe, nous avait un peu inquiétés.
Il était parti quelques heures plus tard, notre Pascal, et même l’hélicoptère l’ayant transporté en urgence à Toulouse n’avait été d’aucune utilité ; nous étions hébétés, abasourdis, et je revois encore la petite église blanche de notre quartier, emplie de jeunes déboussolés et en larmes, et aussi ce journal lycéen, « Le petit bavard », dans lequel j’écrivis l’un de mes premiers poèmes…Je me demande si la maman de Pascal est encore là, elle avait été si touchée par mon texte qu’elle m’avait ensuite reçue à plusieurs reprises…Cette mort anticiperait d’ailleurs celle d’un autre de mes anciens camarades, Laurent, fauché lors d’un trajet d’étudiant, malgré son sourire ravageur et sa gentillesse.
Comme elles font mal, ces morts adolescentes, comme elles nous semblent injustes, insupportables, indignes. Il semblerait que le chagrin soit décuplé, que la peine soit insondable, inhumaine, et, surtout, que la résilience n’existe pas, comme pour les morts d’enfants…Je revois encore ma grand-mère allemande avoir les larmes aux yeux lorsqu’elle évoquait le départ de son petit Klaus, le jeune frère de ma mère, disparu à la fin de la guerre, à peine âgé de quatre ans. En même temps, le visage éclairé de cet enfant qui avait sans doute été un « précoce », dont ma grand-mère disait qu’il émerveillait tout l’hôpital de ses chants et récitations, était encore si présent dans notre famille qu’il semblait ne pas avoir disparu ; et puis l’un de mes cousins, non content de porter le même prénom, est affublé d’une fossette et d’un sourire identiques…
Je n’ai jamais vu la tombe du petit Klaus, mais je suis la gardienne de son faire-part de décès, et j’ai aussi en ma possession la page du journal où mon grand-père raconte ses dernières heures…Etrange héritage mortuaire, faisant de mon secrétaire le suaire d’un petit allemand mort d’un cancer du rein dans l’Allemagne année zéro ; de nos jours, on l’aurait sauvé, sans doute…
La tombe de mon grand-père allemand adoré, Papu-prononcer « papou »-, je ne l’ai entraperçue qu’une fois, dans l’un de ces immenses cimetières allemands si différents de nos mastodontes latins. Ces lieux ressemblent davantage à des parcs qu’à nos cimetières débordant de marbres et de fioritures, de grilles rouillées et de guimauve…On y voit des écureuils gambader comme à Hyde Park, de grands arbres se penchent sur les chers disparus, tout y semble à la fois apaisé et vivant, moins compassé et terrifiant que dans les cimetières catholiques. On y allume aussi des milliers de lumignons en mémoire des morts, ce qui est tout aussi bigarré et même plus gai que nos sempiternelles bruyères…
De toutes manières, Papu, pour moi, n’est tout simplement pas mort. Comme il est l’être que j’ai le plus aimé en ce monde hormis mes enfants et un garçon qui se reconnaîtra, j’ai tout simplement décidé, du haut de mes dix-sept ans, en apprenant sa brutale disparition quelques jours avant d’entrer en hypokhâgne, que je le pleurerai plus tard. Il me semblait tout bonnement impensable de m’adonner à la tristesse de ce départ, j’en aurais été anéantie. Le deuil a donc été un lent processus d’adieu, comme un devoir de mémoire, qui se confond encore aujourd’hui avec toute l’histoire de ma famille, tout en croisant l’Histoire récente…
Car Papu avait été soldat sur le front de l’Est, et je possède aussi les dizaines de lettres qu’il a écrites à sa femme et à ses enfants, petites merveilles de douceurs et d’atrocités cryptées, que je me promets de retravailler un jour…Mon grand père a aussi été celui qui a déclenché mes propres chiasmes à l’Histoire en me mettant dans la main, sans un mot, Exodus, de Léon Uris, comme je lui parlais de ma passion pour le Journal d’Anne…J’avais à peine douze ans, et je dois à cet homme libre et courageux ma propre parole sur la Shoah.
Mais avant tout, mon grand-père a été l’homme de ma vie, présent et affectueux, cultivé et amusant, un modèle de mari et de père, dont le regard bienveillant ne me quitte jamais, puisque son portrait est toujours le premier objet que j’installe dans un nouveau lieu de vie…Et là aussi, des milliers d’images défilent en ma mémoire de petite fille et d’adolescente comblée par la bonté d’un homme extraordinaire. Je nous revois ensemble, tondre l’immense pelouse ou arpenter les parcs et les forêts, j’entends sa voix et son rire, et je sais que cette certitude affective a cimenté ma confiance en la vie et dans certaines valeurs.
A ce propos, Anne, ma petite Anne Franck, je la compte aussi parmi « mes » morts…Cela peut sembler étrange, puisqu’elle a basculé dans la mémoire collective, mais depuis que nous avons fait connaissance, Anne et moi, il y a bien des années, je me suis sentie la dépositaire privilégiée de son âme. Elle a enclenché chez moi les deux passions qui me sont les plus vitales, du haut de ses bûchers des horreurs, depuis le fin fond de l’Annexe et de Bergen-Belsen…Car c’est à la lecture de son journal que j’ai su que je deviendrais, comme elle, « écrivain », et c’est en prenant conscience que mon pays des Frères Grimm avait été AUSSI celui de l’abominable que je décidai, très tôt, que je ferai un jour des recherches sur la Shoah…
C’est ainsi que je me suis approprié la mort d’Anne, ma sœur en écriture, ma petite sœur juive, moi qui ne le suis pas, ni juive, ni écrivain encore, d’ailleurs. Pour moi, elle est toujours là, fragile icône que ni les Camps ni le temps ne pourront détruire, modèle de résilience et de courage, adolescente éternelle, dont l’envie de vivre et de grandir m’est garde-fou permanant contre mes propres désespérances.
C’est un peu pour la même raison que je conserve pieusement le souvenir de trois autres adolescents que, pourtant, je ne connaissais guère. Mais je garde leur mémoire année après année, ils comptent parmi « mes » disparus, car il s’agit d’anciens élèves, partis bien trop tôt. Je sais, c’est un peu ridicule, et je suis certaine que leurs familles ne se doutent pas que l’un de leurs anciens professeurs pense encore à eux, tant d’années après…Mais Maud, Jérôme et Michel devraient être encore là, devraient, si je compte bien, être même parents à leur tour, rire, aller en vacances, bref, vivre. Et cet atroce basculement qui fut le leur m’a bouleversée au plus haut point, car au fil d’une année on a le temps d’appréhender nos élèves d’une façon qui, même si elle n’est pas amicale, englobe pourtant énormément d’affect.
Alors chaque année, surtout vers la Toussaint, je repense à eux ; à Maud, partie un samedi soir de son année de seconde, en rentrant de boîte sur sa mobylette, Maud que les autres n’aimaient pas beaucoup, mais que je trouvais belle et intelligente, et dont je revois encore le sourire et le doigt levé…Il y a Jérôme, aussi, dont j’ai appris la mort alors qu’il n’était plus mon élève. Jérôme s’est tiré une balle dans le ventre. Oui, c’est brutal. Et définitif. Et voilà presque vingt ans que je me demande si nous, ses professeurs, n’aurions pas pu éviter ce geste.
Et puis il y a Michel, mon Michel. Il avait vingt ans quand je suis devenue sa prof, j’en avais vingt-six. Il avait un chapeau noir, des petites lunettes d’intello et un air d’étudiant, lui, le cancre. La dernière fois que je l’ai croisé, il était en voiture et m’a fait un grand sourire, nous ne nous étions pas vus depuis quelques années, mais n’avions pas oublié les repas de classe, ni nos promenades au jardin Lecoq. Sa voiture, justement, s’est encastrée sous un bus.
Le pire c’est que je n’ai appris ce départ que plusieurs mois plus tard, fortuitement, en croisant un autre élève. Une mort apprise en différé vous dépossède du chagrin.
Par contre, très étrangement, puisque j’avais eu l’occasion, souvent, de bavarder avec sa maman, un jour, des années plus tard, j’ai voulu prendre des nouvelles de cette dernière ; car la veille, j’avais longuement rêvé de Michel. Lorsque je lui racontai cela au téléphone, elle fondit en larmes : c’était justement l’anniversaire de la mort de son fils…
Et c’est une même étonnante et inexplicable synchronicité qui m’a poussée à téléphoner, un soir d’été 2010, à Bobbi, la mère de mon Josh. Ce soir là, précisément, de l’autre côté de l’Atlantique, elle avait posé la première pierre d’un petit musée du souvenir en mémoire de Josh. Josh dont les lettres m’étaient « tombées sous la main » en faisant du rangement. Josh décédé des années auparavant, après une vie difficile, faite d’errances et de fulgurances…Josh dont la photo ne quitte jamais mon portefeuille, et dont la douceur et la brillance m’explosent à la mémoire chaque fois que j’écoute du jazz ou que je médite : juif bouddhiste, il jouait divinement du saxo et avait été l’un de mes premiers boy friends.
Et ils sont là, en cette veille de Toussaint, mes morts, mes morts perso. Sans tombe, certes, mais avec une précision mémorielle incroyable, comme si leur disparition avait potentialisé ce qui reste d’eux au fond de nos cœurs : leurs sourires, leurs forces, leurs chaleurs. Et j’ai tellement honte, avec ce petit autel personnel, avec mes quelques morts en bandoulière, quand j’entends aux informations quelque horrible nouvelle me faisant part de disparitions de masse, dans un accident d’avion, ou au hasard d’un tsunami…Chaque fois, je me demande si quelqu’un, à l’autre bout du monde, saura garder la mémoire des disparus de Banda Aceh ou du vol Rio-Paris. Mais je crois que oui. Je suis certaine que c’est ce qui fait notre grandeur et notre singularité d’hommes, cette conscience aiguë de la mort, pas seulement de la nôtre, à venir inéluctablement, mais de celle de nos proches, que nous nous devons d’honorer, de garder en nos cœurs, chacun à notre façon…
La mienne se tricote au fil des images et des objets, entre souvenir d’enfance, impérissables baisers et mémoire cellulaire de quelque relique laissée par mes chers disparus…Je n’ai pas parlé ici de mes deux grands-mères, ayant peur d’être irrémédiablement cataloguée au rang des écrivains de terroir, tant je pourrais emplir de pages de merveilleuses anecdotes, mais elles accompagnent tout bonnement mon quotidien, entre les couvertures au crochet et les vestes amoureusement fabriquées par mamie et les dizaines de cartes et de lettres, souvent relues, écrites par Mutti. Mon appartement est émaillé de petites choses que mes disparus ont touchées, aimées, fabriquées, et je n’ai qu’à regarder cette carte postale où mon arrière grand-mère allemande écrit, en belles lettres gothiques, à ma maman enfant, pour me souvenir de la douceur de sa voix…Il y a encore la photo de mon cousin François, parti très tôt, lui aussi, dont les grands yeux bruns me regardent en souriant, ou le rire jamais oublié de ma délicieuse cousine Maggy, auquel je pense dès que je me fais une tartine de pain grillé, car elle déjeunait avec ça…
Et pourrais-je terminer ce petit texte sans évoquer mes morts littéraires, mes morts artistes, mes fidèles compagnons de route ? Car quelques uns demeurent de véritables visiteurs du soir, ils font partie de ma vie au même titre que des amis, des proches. Je peux affirmer que je vis avec Arthur Rimbaud, Rilke ou Paul Celan une passion sans faille. De même qu’avec James Dean ou Mike Brant-je sais, là, je baisse dans votre estime. L’honnêteté a toujours été l’un de mes défauts…
La mort ? Oui, elle fait partie de ma vie. Et mes morts, je les aime, parce qu’ils m’ont aimée. Nous nous sommes tant aimés…

Sabine Aussenac.

 

L’une chante, l’autre pas

C’est curieux comme elles se ressemblent. Non seulement elles ont presque le même âge, mais on retrouve aussi quelques similitudes au niveau des traits du visage, de la teinte des cheveux, noirs de jais, de la taille…

Toutes les deux voulaient aller à l’école. Toutes les deux en ont été empêchées.

Mais ne vous méprenez pas, chers amis idolâtres, non, je ne vais pas, surtout pas vous servir un parallèle en forme de panégyrique autour de deux « icônes » actuelles.

Non, non et non : Leonarda n’est pas Malala ! Et j’aimerais infiniment que cesse rapidement cette idolâtrie autour d’une adolescente somme toute vraiment ordinaire…

Certes, elle et sa famille ont été raccompagnées hors de nos frontières, et, dans son cas précis, cela s’est maladroitement passé dans le cadre à présent « sanctuarisé » de l’école. Certes, cette adolescente était « intégrée », puisque scolarisée (vous aurez comme moi noté cependant le nombre de ses absences…), et l’argument phare que nous sert la soupe médiatique, autour des manifestations de ces lycéens affamés de révolte, serait son retour au bercail de l’Éducation Nationale.

Mais il convient quand même de raison garder : avant de faire de cette enfant notre nouvelle Marianne, avant de l’ériger en passionaria des cours d’école et d’en stigmatiser une république qui, soudain, semble presque Vichyssoise, il conviendrait de séparer le bon grain de l’ivraie et de revenir à la réalité.

Malala, j’en appelle à toi pour ouvrir les yeux de mes concitoyens sur la réalité d’un monde où, oui, souvent, les enfants, à 99% des filles, sont privés du droit fondamental à l’éducation. Ce combat, ton combat, Malala, ne devrait pas être souillé, vilipendé, manipulé par des thèses simplistes et des combats douteux.

Il y a des écoles au Kosovo. Que ce soit bien clair pour tout le monde : si Leonarda et sa fratrie le souhaitent, elles pourront être scolarisées et reprendre une vie normale. Le problème n’est pas là, pas du tout.

Le problème réside dans le fait que cette famille, comme tant d’autres, n’a absolument pas « manifesté de désir d’intégration », entre les rapines et les actes de violence du père et l’absentéisme scolaire des enfants, contrairement aux autres familles kosovardes tout à fait intégrées dans la petite ville, et appréciées par les habitants –source : interview de France-Info.

Alors oui, je vous le concède : l’arrachement de Leonarda à ce bus scolaire a été d’une maladresse crasse, j’ai été la première à m’en indigner.

Mais de là à faire de la France un état fascistoïde –je n’ose imaginer les réactions si nous étions encore sous l’ère sarkozyste…-, de là à stigmatiser notre pays depuis les coulisses de Bruxelles ou dans l’intra-muros des FDG et autres extrêmes, et à prétendre que Leonarda serait la nouvelle Anne Franck, boutée hors de sa cachette et livrée aux hordes nazies sans scrupules de la police de Valls,  il y a un pas que je me refuse à franchir.

Il suffit d’ailleurs de lire des extraits de ce compte Twitter ouvert par l’adolescente-j’ose espérer que c’est un fake, tant il regorge d’agressivité envers notre pays…- pour se rendre compte que nous sommes loin du Journal d’Anne…

Ne faites pas de cette jeune fille une icône. Cessez de l’instrumentaliser en l’obligeant à témoigner si gauchement devant les caméras du monde entier.

Personne n’a tiré une balle dans la tête de Leonarda, et personne ne lui interdit d’aller à l’école…Ailleurs.

Par contre, il y a presque deux ans, un homme a tiré une balle dans la tête d’une enfant de ma Ville Rose. Elle se nommait Myriam.

Et les lycéens, là, ne sont PAS descendus dans la rue.

Je mélange tout ? Sans doute. Parce que je suis lucide. Parce que je suis enseignante, et que je défends depuis près de trente ans le droit à l’éducation, et le Devoir de Mémoire.

Anne, Malala, Myriam, voilà le nom de MES icônes.

Sabine Aussenac

http://www.huffingtonpost.fr/sabine-aussenac/myriam_1_b_1371928.html