Droit dans la nuit…À Marie Trintignant…

 

 

30 septembre 1948 : inauguration de l’exposition « Hitler, un bourreau, un artiste », avec une rétrospective des meilleures toiles de l’artiste méconnu, ou plutôt connu pour ses méfaits…

30 septembre 2020 : la mère de la petite Fiona reçoit les palmes académiques pour son travail en tant que professeur des écoles ; on se souvient que l’infanticide avait pourtant été victime de la vindicte populaire, après le meurtre de  sa fille, en 2013.

30 septembre 2016 : le conducteur de train ayant causé la mort de plusieurs dizaines de passagers, en Espagne, devient directeur de la Renfe.

30 septembre 2008 : Marc Dutroux reçoit les clefs de l’internat mixte qu’il dirigera désormais à Liège. Certains journaux évoquent encore cependant l’affaire Julie et Mélissa, qui avait fait grand bruit peu d’années auparavant.

 

Je dis n’importe quoi ? Ah oui, vraiment ? Vous êtes sûrs ?

Pourtant, aujourd’hui, le 30 septembre 2013, un assassin sort un CD, et fait sa promo sur de multiples médias, encensé par une foule d’afficionados sourds, aveugles et insensibles.

Pourtant, aujourd’hui, le 30 septembre 2013, un meurtrier enchante les ondes de sa voix doucereuse, clamant « droit dans le soleil » sa vérité, sa liberté, sa soif de vivre.

Et j’entends au fil des ondes ceux qui se félicitent de ce retour en catimini de pacotille, puisque malgré un nouveau nom de groupe le chanteur explose et s’expose partout ; Anna Gavalda sur RTL, qui pense que ce retour « honore notre société », par exemple.

Madame Gavalda, non, je ne partage pas votre opinion. Elle est indécente, indigne, et manque totalement de compassion. Elle fait la part belle aux bourreaux, aux assassins d’enfants, aux maris violents, à tous ces bien-pensants qui toujours défendront le droit et la liberté aux dépens des victimes, de leurs proches, de leurs peines atroces.

Honorer  Monsieur Cantat, c’est donner à nouveau le volant à celui qui, ivre, a fauché un groupe d’enfants qui riaient à la sortie de la classe.

Permettre à cet homme de chanter, mais surtout de vendre, de se vendre à nouveau, c’est permettre à un violeur de rôder à nouveau autour des forêts et des parkings.

Penser que laisser à l’art l’ultime liberté, même après un ou des crimes, fait partie des fondements du droit, cela revient à laisser se marier à nouveau un homme qui aurait battu à mort son épouse.

Car réfléchissez, Madame Gavalda : ce n’est pas simplement un homme ivre, drogué et malade qui a tué une femme, là-bas, si loin, à Vilnius. Non, c’est bien davantage. Aux confins de la Baltique, alors qu’il aurait dû couvrir d’ambre sa bien-aimée si talentueuse, c’est un chanteur, un artiste, qui depuis longtemps frôlait le borderline, expiant par son art les excès en tout genre, qui a assassiné une autre artiste, la merveilleuse comédienne Marie Trintignant.

C’était un double meurtre, car cet homme a tué une femme, une mère, mais aussi une artiste.

Alors le simple bon sens exige la décence. Certes, vous me dites qu’il a « payé », purgé sa peine, fait de la prison, mangé son pain noir. Dont acte. Et peut-être que les proches de Marie ont réussi, entre temps, à faire un travail de deuil, oubliant les douceurs de ce rire, la tendresse de cette peau, les caresses de cette voix, la finesse de cet esprit.

Mais la décence, le respect, Madame Gavalda, Monsieur Cantat, voudraient que la voix du chanteur demeure à présent confidentielle, et que ne s’expose cet indécent vague à l’âme dont vont se repaître les fans et les aveugles.

Aveuglés par le primat de l’art sur la vie, encensant un meurtrier, un compagnon violent, un chanteur aux excès funestes, oubliant que ce geste fatal, ce meurtre, sont le reflet et le symbole d’une terrible réalité, qui voit mourir des centaines de femmes par an, chez, nous, en France, et des millions de femmes, ailleurs dans le monde…

Écouter le nouveau disque de Monsieur Cantat, c’est cautionner la violence au sein du couple, c’est adhérer non pas aux valeurs d’une société « de droit », mais à celles d’une société malade, qui, dans le monde entier, et depuis les millénaires, tue, viole, exécute, dépèce, dénigre, humilie le deuxième sexe.

Et c’est faire la part belle à l’oubli.

Pour toi, Marie, ce texte écrit sous le coup d’une grande colère. Et pour vous, Nadine, Jean-Louis, tes parents.

Je le signe sans en renier aucun mot, car il n’est pas diffamatoire que de s’indigner d’un meurtrier qui, non content d’avoir bien vite recouvré la liberté, s’en va chanter sur les routes tandis que le cadavre de sa victime pourrit dans un caveau.

Et au moment où j’écris passe sur France 2 une émission dans laquelle témoignent des victimes, décentes, bouleversantes, passées, elles, à un fil de la mort. Osez donc, Monsieur Cantat, aller leur chanter que vous allez vers le soleil.

 

Sabine Aussenac.

 

 

Douce France: mes journées du patrimoine…par Sabine Aussenac

Douce France…

http://www.lexpress.fr/culture/paris-bordeaux-lille-lyon-les-journees-du-patrimoine-2013-ville-par-ville_1281344.html

Cette impression d’être lové dans le cœur de l’Histoire, comme on l’était dans le ventre d’une mère, avant tout. Car la pierre, qu’elle soit des châteaux ou des cathédrales, rassure et protège. Le bois, au détour de ces innombrables marqueteries et meubles anciens, nous deviendra racines. Quant aux lustres et autres lumières ressuscités, ils vont faire de chaque Français, le temps de ces Journées du Patrimoine, un Roi Soleil d’un jour. Et puis cette certitude d’être le dépositaire d’un passé, d’être responsable de toute une lignée d’ancêtres, malgré nos modernités, malgré les déménagements, les précarisations de nos sociétés. Parce que ce Patrimoine , il n’appartient pas à une famille, il n’est pas l’apanage de quelques nobliaux de province, ni d’un gouvernement -même si nos chers élus et gouvernants ne se privent pas de le côtoyer de bien près, eux, ce patrimoine…- , non, il fonde toute une nation, comme en assise de nos mémoires.

Comme elle est jolie, la France d’en bas, lorsqu’elle vient timidement toquer aux lourdes portes de chêne de la France d’en haut, de cette France d’autrefois, qui fut peuple avant de devenir nation, cette France dont chaque éclat de marbre restitue, une fois l’an, le souffle…

Comme elle est timide, la France des petites gens, lorsqu’elle s’avance à petits pas respectueux au travers des brillances vernissées de ces salons parquetés, avec quel immense respect elle parcourt préfectures et mairies, castels et églises, à la recherche d’un temps perdu et de ses Ducs de Guise…

Comme elle est émouvante, la France des simples, lorsqu’elle admire sans jalouser, elle qui souvent se saigne aux quatre veines, mais qui dans une étrange trêve des confiseurs, entre grève et scandales, va soudain sans mot dire arpenter ces hauts lieux, oubliant pour un jour cahiers de doléances et manifestations, sans penser aux nantis ou aux fractures sociales ; le temps d’un week-end, on dirait que le Patrimoine est vraiment l’affaire de tous.

Il me paraît passerelle, ce moment si précieux, quand enfin notre Histoire redevient accessible, au gré d’un long week-end qui nous rend nos beautés, lorsqu’enfin il s’entrouvre, ce grand temps des secrets. Car pour le commun des mortels, cette Histoire n’est plus qu’un souvenir de communale ou de lycée, demeurent seulement quelques dates, ou quelque événement conté par un grand-père… Nos mémoires sont certes soigneusement archivées, et nos enfants, heureusement, encore instruits par de zélés professeurs, mais pour un citoyen se passionnant pour la généalogie ou pour Napoléon, combien d’ignorances, de négligences, de mépris, même ?

Car on passe parfois toute une vie à proximité de richesses que l’on ne voit plus guère, blasé par les dorures, ou simplement exclu de ces fastes réservés, de nos jours, aux touristes ou aux Grands… Oui, ces JdP sont bien un pont-levis qui se lève vers cent châteaux perdus, enfouis sous les ronces des privilèges et des castes, puisque, reconnaissons-le, la plupart de ces lieux de mémoire demeurent réservés à nos élites, qui, elles, une fois désignées gouvernantes ou membres de collectivités territoriales ou locales, ont le droit de de venir vivre ou travailler au quotidien dans ces immeubles de sang royal…

Je demandai innocemment, lors d’une visite gersoise, pourquoi les jardins de notre préfecture n’étaient pas transformés en parc public, et ce d’autant que ma petite cité gasconne en est plus ou moins dépourvue. L’historien fort cultivé qui venait avec bonheur de nous parler à la fois de la fameuse poire du Gers et de querelles de clocher ayant abouti à la construction de la cathédrale, sourit et prit un air un peu pincé, me rétorquant que je devais me contenter de leur ouverture annuelle…

Je rentrai donc, le soir, en ma modeste demeure, justement maison natale d’un grand général napoléonien, enterré au Panthéon, dont j’avais enfin admiré le portrait dans la Salle des Illustres de la mairie-vous l’aurez deviné : je n’y suis que locataire…- , le cœur presque gros à force d’avoir aimé.

D’une part, bien sûr, je me disais que même loin de Paris, où je voudrais tant vivre, j’avais pu faire découvrir à mon fiston toute l’âme d’un peuple et d’une région, et il avait souri, lui aussi, devant le savoir truculent de cet adjoint à la culture, puits de sciences et mémoire locale, qui nous avait régalés de ses récits… Découvrir l’Histoire au travers de la vie palpitante de ses acteurs passés, trébucher sur les anecdotes murmurées par la pierre, quelle chance ! Un jour, ainsi, peut-être, des lycéens auront envie d’aller plus loin, d’explorer des archives, de prendre le relai…Car les Journées du Patrimoine sont une magnifique occasion de passer le flambeau, d’offrir la parole testimoniale à ces quidams soudain invités à cent cérémonies…

Mais d’autre part, je me disais aussi que les temps ne changent guère, que bien loin des préfets vit toujours la misère, et que si dans le monde grondent révolutions, c’est aussi car le pauvre est si loin du prospère.

Et aujourd’hui, en ces Journées du Patrimoine 2013, je songe aux enfants de Marseille, à toute cette violence urbaine, à ces cités envahies par les armes de guerre, quand nous avons le privilège, lovés au coeur d’une Europe en paix depuis des lustres, d’être, normalement, épargnés par tous les conflits qui dévastent le monde… Je songe au merveilleux patrimoine des villes et sites du Moyen-Orient, et à ces enfants morts, gazés, bombardés, qui jamais plus ne visiteront même de ruines…

Et je me dis que ces Journées devraient devenir une semaine entière, pour que des écoles puissent se rendre dans ces lieux qui s’appellent la France… Nous avons tellement de chance de posséder cette histoire, de pouvoir la décrypter, en devenir les témoins; un documentaire de France 5 a montré l’extraordinaire quête d’une équipe d’archéologues qui, ayant trouvé un minuscule morceau de métal rouillé dans un ancien village huron, au Canada, avaient, au bout d’une très longue quête, réussi à en démontrer la provenance. Car ce morceau de fer forgé ne pouvait pas avoir existé en terres d’Amérique avant l’arrivée de Christophe Colomb…

http://www.pluzz.fr/le-mystere-de-la-hache-indienne-2012-09-07-20h45.html

C’est un poinçon, un minuscule poinçon en forme de b, qui les avait finalement conduits en Pays Basque, où des baleiniers avaient, dès le 16° siècle, traversé l’Atlantique. Et le film montrait bien les limites de la TRANSMISSION de l’histoire dans les civilisations non dotées de traces écrites ou architecturales, puisque seule la modélisation par ordinateur pouvait, par exemple, donner une idée de ce qu’avait été un village huron de l’époque. Le spectateur découvrait différentes instances indiennes, les descendants des Hurons, très attachés à leur culture, et en recherche de ces traces, fragiles, enfouies dans la terre de leurs ancêtres.

Nous avons, nous, notre histoire et notre patrimoine à portée de regard. Il faudrait y songer plus souvent, en tirer leçons… Il faudrait partager, encore et toujours, éduquer, toujours plus, expliquer, patiemment ; il faudrait que nos villes soient castels en lumières, que les banlieues sordides redeviennent jardins, il faudrait que nos bourgs, nos ruelles, nos palaces, au lieu de devenir proies de bandits de grand chemin, jamais du passé ne fassent table rase, mais en gardent le Beau et construisent un demain.

http://www.huffingtonpost.fr/sabine-aussenac/poeme-de-sabine-aussenac-au-14-juillet-ton-histoire-est-la-mienne_b_1669859.html?just_reloaded=1

Scarlett for ever: hommage aux victimes du 11 septembre

Enfant, déjà, je l’ai rêvée. Cette Amérique des séries télévisées et des dessins animés, qui offrait à la petite provinciale que j’étais tant d’imaginaires… Je me souviens avoir écrit dans une rédaction que l’un de mes souhaits était de rencontrer Walt Disney! Puis vinrent les innombrables films que la télévision des Seventies nous proposait, sans le filtre des chaînes payantes… J’ai grandi avec Capra et Minnelli, j’ai dansé avec Cyd Charisse, chanté avec Marilyn, chevauché avec John Wayne. Même avant Little Big Man, je savais que les Indiens n’étaient pas tous des arracheurs de scalp, car la Captive du désert m’avait montré les richesses d’une culture qui longtemps, elle aussi, me fit voyager…

Je l’avoue, je me sentais pionnière. Bien avant Laura Ingalls et ses tresses, je regardais déjà  Les Monroe, une famille où les parents avaient disparu et où les cinq enfants se débrouillaient seuls dans l’Ouest américain. Mais les villes aussi me semblaient merveilleuses, des bourgades endormies comme Peyton Place aux rumeurs du Bronx ou de L.A.

La télévision m’avait enchantée, le cinéma passionnée, la littérature fit de moi une inconditionnelle. Mes seize ans eurent le goût des grands espaces et des gratte-ciels; A l’Est d’Éden, la jeune fille en fleur que j’étais perdit toutes ses illusions, et aujourd’hui encore je m’endors avec Paul, Nancy et d’autres contempteurs du temps.

En grandissant, j’avais constaté que si l’Amérique avait envahi nos quotidiens, des Cornflakes au Coca, en passant par l’ouverture des premiers MacDo -je me souviens encore du délicieux frisson éprouvé en mordant dans ce primo-burger; il me sembla alors être assise aux côtés de Fonzie de Happy Days…-, mon entourage, lui, était plutôt enclin à conspuer l’Oncle Sam… Car à mes côtés, au MacDo, se tenait mon premier époux, un cheminot communiste dont l’anti-impérialisme farouche annonçait celui que je retrouverai, mon CAPES en poche, dans tant de salles des profs dédiés au marxisme léninisme primaire…

Je n’en eus cure. Car mon Amérique à moi n’était pas seulement celle des vilains blancs et du KKK; j’avais aussi entendu Jane Fonda haranguer les boys au Vietnam, écouté Bobbie qui chantait dans le vent, et mon plus grand regret, à cette époque, était d’avoir raté Woodtsock de quelques années… Il me suffit d’écouter With a little help from my friends pour me revoir dans ma petite chambre d’hypokhâgneuse, buvant un thé au jasmin, croquant dans un Chamonix -bon, ok, tirant sur un pétard- et regardant les yeux brillants de Frédéric qui me parlait des communautés de Big Sur…

Tant d’autres moments américains ont jalonné ma vie qu’il serait difficile de les évoquer tous. Des rencontres, comme celles que je fis vers dix-huit ans, quand j’abordais les étudiants US sortant de la bibliothèque américaine de la rue du Taur, à Toulouse ; leurs yeux indescriptiblement bleus me rappelaient ceux de Paul Newman, leurs rires francs m’emportaient over the ocean, leur ouverture d’esprit me montrait que la vie était ailleurs, loin de nos frilosité hexagonales… Aujourd’hui encore, au gré des rencontres planétaires des réseaux sociaux, il m’arrive de trouver des perles, comme mon ami le cow boy jazzy Silvanus Slaughter ; écoutez, vous m’en direz des nouvelles…

Des films, comme The Sandpiper, qui, entre la liberté princière de cette artiste magistralement interprétée par Liz Taylor et ce pasteur tiraillé entre les conventions et ses désirs, a sans doute guidé toute ma vie de femme, puisque j’ai fini par épouser un pasteur (véreux !) avant d’oser devenir une artiste. Des livres, comme Autant en emporte le vent, dont les milliers de pages ont, elles aussi, façonné mes combats.

Puis vint le 11 septembre. L’horreur sans nom de l’indicible injustice. Et, très vite, les rires gras et les sourires fielleux des « ils l’ont bien cherché, ces Ricains! »

Mais pour moi, il n’y a pas de Ricains. Le conglomérat dont se gaussent ceux qui méprisent la Country, évoquant les bouseux du Middle West, encensant le jazz new yorkais, (comme c’est à la mode dans mon département, le Gers, avec son clivage socioculturel entre les bobos de Jazz in Marciac et les paysous de la Kountry de Mirande) me semble absurde, tout comme cet anti américanisme dont se targuent encore quelques Mélanchoniens, sans doute nostalgiques du Vietcong et des goulags…

J’ai toujours seize ans. Je suis encore capable de réciter les Etats américains, de rêver les neiges du Vermont et les grandes plaines du Wyoming, je pleure chaque fois que je revois la scène finale du Horsewhisperer, j’écoute CNN en boucle à chaque ouragan et j’attends ce grand type qui aurait l’humour et les muscles de Bruce Willis, la voix de Josh Groban et l’intelligence de Woody (NB: il pourrait aussi ressembler à Will Smith !!). Il m’offrirait mon premier vol transatlantique et me montrerait les Appalaches et le Bayou, avant de me faire danser dans un club de la cinquième avenue. Puis nous fêterions noël à NY.

Je suis Scarlett, for ever.

***

Independance Day

J’ai fait un rêve

D’une Amérique libre et grande

D’un peuple uni aux mille visages

Des Twins Towers ressuscitées

D’une Statue de la Liberté

Qui dévisage

Une nation toute redressée

J’ai rêvé les tribus Comanches

Et Sitting Bull en calumet

Des turquoises et de belles femmes blanches

Qui enlacent de fiers guerriers

J’ai descendu le vieux fleuve impassible

Et plongé dans de noirs bayous

Un très vieux noir se balance sur rocking chair

Et un gospel infini s’élève dans les airs

J’ai rêvé Sunset boulevard

Et croisé James Dean en Porsche intacte

Mes tramways se nommeront toujours désir

Et ma fièvre dans le sang ne s’apaisera pas

A l’est d’Eden je cueille raisins de ma colère

Il est grand temps de partager la terre

J’ai fait un rêve

De séquoias de Grand Esprit

Little big man part à Woodstock

La country a soudain oublié le Klan

Et Scarlett danse au gré du vent

La soul d’Aretha et d’Otis

Rejoint le rock du vieil Elvis

J’ai rêvé New York

Et un matin de noël blanc

Au-delà des arc-en-ciel Judy l’étoile est née lumière

A Harlem tout le monde s’appelle « Brother »

Nous venons tous d’Ellis Island

Et sommes de la même bannière

Mon Amérique à moi

A le parfum de rouges érables

Et des vagues de Big Sur

Des tipis et indiens vénérables

Y côtoient l’Oncle Tom libéré

C’est l’Amérique des engagés

Des Boys venus sauver vieille Europe

Des idéaux de fraternité

Mon Amérique à moi

Murmure à l’oreille des chevaux

Sur la route de Madison

C’est la voix tendre de Marilyn

Mêlée aux éclats noirs d’une trompette

J’ai fait un rêve

D’un Président qui aimerait

Les mille vies de ces naufrages

La barre il redresserait

Et son sourire aux métissages

Sa vie durant il donnerait.

***

My America is like a poemwhisperer

My America is like a rising sun

Twin Towers tempest and Walden woods

Desert gospels and Harlem as a temple

Oh give me the time of grace

Even frozen hearts can touch this marigold summer of love

My America is like a bright harvest

Gone with the dubious wind

Suzanne is singing sadly

And Johnny Cash feels hurt

But sandpipers are waiting for the mermaid of their dreams

My America is like a poemwhisperer

Tender is her night

Captain oh my Captain can you feel this dusty wonderland

Vermont greens and Texas spleen

Over the rainbow she’s a dancing queen

My America is like a gentle hurricane

Slate grey children play lonesome and lost

Scarlett is crying rivers

But bluebell hope will never die

Can you smell the colors of our spicy apple pie

My America is like a blowing prayer

Chestnut drums and sunflowers fields

Many helpless rivers to cross

A thing of beauty is a joy forever

Poets and words swim in strawberry winds

My America is like a milky honeymoon

Cherry blossoms whistles

Cristal cities flying forests

Moonwalks in purple rains

Sound of silence or smiling Babylons

My America is like a genesis

Ocean’s stars crossing hearts

From the Golden Gate to Big Apple

Sitting Bull sharing peace pipe with Marilyn

Windmills in the secret of thousand golden roses.

 Sabine Aussenac.

 

 

 

 

 

 

 

Le jour où je me suis abonnée au Monde

Le jour où je me suis abonnée au Monde

 

 

Bien sûr, parfois, je le lisais. Au hasard d’un CDI, ou pour quelque article spécifique, quelque événement : élections américaines, tsunami, rentrée littéraire…J’avais lu un jour que la Française type, sulfureuse et intello, se devait de le déployer sur une plage, ou à la terrasse d’un café. De moins en moins sulfureuse, je me prêtais donc assez rarement à cette dernière pratique.

Je ne vais pas vous mentir : la pressophage que je suis craquais bien plus régulièrement pour des magazines en papier glacé, pour la presse féminine, pour des revues de santé, de psychologie…Je piquais aussi Le Figaro chez mes parents, Match chez le dentiste, Elle chez des copines : bref, je n’étais pas une lectrice assidue du Monde.

Certains de mes proches étaient abonnés. Ils le plaçaient, parfois, d’un ton docte et assuré. Cette petite phrase légère, porte ouverte à tout un univers : « Tu sais, je suis abonné au Monde »…Et de m’envoyer des annonces de postes intéressants –merci tonton !-, et/ou de me découper mes propres lettres, en ces jours de gloire où je fus « publiée », ou presque !

Cette année, soudain, une envie presque impérieuse s’est fait jour : il fallait que je m’abonne, moi aussi. Oh, non pas tant pour le prix, si intéressant, ou pour l’offre alléchante de lire en sus l’édition numérique, tout en recevant un appareil photo…Non, cette envie en devenait ontologique, primitive, c’était, à plus de cinquante ans, comme un besoin de rite initiatique. Un déménagement, un nouveau départ après des années d’enfer social, et ce besoin soudain de normaliser mon rapport à la vie, au quotidien, aux autres. D’aucuns auraient eu envie de vacances en club, de faire Compostelle ou d’acheter une grange : moi, je me suis abonnée au Monde.

Recevoir le journal à la maison, ça vous pose un homme. En l’occurrence, une femme. On a soudain l’impression que plus rien ne peut vous échapper, et surtout pas le cours de sa propre vie. Le Monde vient à nous, à tous les sens du terme. Et nous voilà à feuilleter la culture dès potron-minet quand auparavant nous ne jetions qu’une oreille désabusée à France-Info, ou à promener l’univers dans le métro, avec cette assurance que donne le papier face à toutes les applis smartphone : cette encre et ce velin sont tangibles, au creux de notre main, cueillies à l’aube dans notre boîte aux lettres à l’heure où s’évade la rosée. Nous posons le journal partout, le lisons au gré de la liste de nos envies. Et surtout, nous savons que notre hostie intellectuelle quotidienne est assurée, shoot de communion à la marche du monde.

Être abonné au Monde. Un nouveau statut social, proche du Rotary ou de quelque club anglais. Les pages sentent bon ce vieux cuir, le sherry et les lampes vertes. Nous voilà adultes, enfin. Nous savons aussi que notre fils, cet adolescent curieux, qui lisait déjà Psychologies à huit ans avec autant de plaisir que Mickey Magazine, va grandir avec nous. Et la question me taraude : pourquoi ai-je, avec mes Princesses, il y a une dizaine d’années, partagé autant de fous-rires, de sondages Cosmo et de mode Marie-Claire – autrefois, oui, quand nous avions encore de ces samedis heureux où nous courions boutiques et nous parfumions d’insouciance, avant ma chute…- sans jamais leur faire lire ce journal-là ? Moi qui me hurle féministe, je me surprends soudain à me flageller, tant l’évidence me saute aux yeux : à l’époque, avec mes adolescentes pourtant si brillantes, non, je ne lisais pas le Monde, ce même Monde qu’aujourd’hui je me dois d’offrir à mon garçon.

Bref : je m’octroie en cette rentrée le droit à la différence, tout comme j’aime Arte ET Bruce Willis, Nancy Huston ET Harlan Coben. Je resterai une femme Barbara Gould, mais m’autorise enfin à me la jouer Flore, déployant MON Monde dans quelque estaminet, depuis cette terrasse au-dessus d’un million de toits roses…

Il ne me reste plus qu’à re-devenir sulfureuse…

Sabine Aussenac.

Te souviens-tu des ipomées?

 

Te souviens-tu des ipomées, leurs ailes bleues de mandolines ?
Nos soirées étaient douces, en attente de vent, et l’été sentait bon comme femme qui aime.
Au ruisseau je riais en voyant les truitelles ; leurs nageoires argentées louvoyaient en chantant. Les orties nous griffaient de leurs feuilles amères, mais nous courions joyeux, ignorant les piquants.
Le pommier. Sa tente verte, le tronc noueux, et nos rires toujours. Quand la nuit chuchotait jusqu’au cœur des étoiles, le parfum des fruits mûrs nous guidait vers nos lits.
Il y avait la charpente, tous ces sons de la terre, les outils d’autrefois, et le jardin déjà qui bousculait le temps.
Le granit de l’enfance, et les pierres moussues. Nous avions oublié le béton et les autres. Seuls, comme nus, nous vivions en Éden.
Terrassé au zénith, quelque gros hanneton titubait de bonheur. Les grillons essoufflés, que nous tutions de paille, dévoraient nos salades et déchiraient le soir.
Et les murets d’antan, façonnés de labeur…Bienveillance des ancêtres. Au hameau le lavoir résonnait, cendres gaies des battoirs envolées dans l’Autan.
Les phalènes caressaient  le taffetas des nuits ; au matin glorieux, la buse criait victoire.
Nous étions les voleurs de lumière.


Sabine Aussenac

A l’école du Colonel Teyssier

Colette, elle s’appelait Colette. Lorsqu’un entrefilet dans le journal annonça son décès, et qu’on parla de sa famille, de ses enfants, comme me le raconta ma mère, je refusais de le croire.

Car pour moi, Colette avait dix ans. C’était une petite fille vive, espiègle et enjouée, notre modèle à toutes, à l’école de filles Colonel Teyssier.

C’est qu’il n’y avait pas de garçons, rue du Colonel Teyssier, non, juste une bande de petites chipies à longue frange, qui, en cette fin de sixties de province, plongeaient encore studieusement les porte-plumes dans les encriers au teint d’albâtre. J’adorais plus que tout la cérémonie de fin d’année, lorsque les meilleures d’entre nous étaient autorisées à baigner les dits récipients comme en un sacre: il fallait voir l’eau lustrale dépouiller les encriers des derniers vestiges de l’encre violette, et tous les petits ruisselets au parfum de Mont Gerbier de Jonc couler vers l’été, vers les « grandes vacances ».

Notre année était rythmée par les saisons. La rentrée sentait les vendanges et les pommes, déjà un peu suries; nous étions là, toutes endimanchées en ce jour de grand peur, tenant la main de nos mères. Les pères, en ce temps là, restaient à l’usine, au fournil, au bureau. Nous écoutions nos mamans se raconter leur été, Saint-Trop’ ou La Bourboule, ou, simplement, la ferme des grands-parents.

Nos pieds bronzés portaient encore la marque des méduses, celles que nous ne quittions pas, voltigeant sur les pierres au-dessus des rivières. Nos peaux de bébés Cadum, embaumant l’Ambre Solaire, étaient cachées sous nos tabliers à carreaux; heureusement, car la mode enfantine des années soixante était une pure horreur! Mais nous n’en avions cure, pas fashionitas pour deux sous, ignorant, en ce temps béni où les seules « marques » étaient celles de la « réclame » alimentaire ou cosmétique, que nos petites-filles vendraient un jour leur âme pour un caleçon Freegun.

Et puis elle tapait dans ses mains, et nous nous envolions comme des oiseaux dociles, toutes guillerettes de retrouver nos tables à casiers et les grandes cartes où languissait la France.

Oh, elle ne savait pas ce qu’était un « référentiel bondissant », ni ne nous donnait des cours d’éducation sexuelle. C’est qu’en ces temps-là, voyez-vous, si quelques uns de nos parents s’éclataient dans de rares communautés libérées des diktats de la bourgeoisie, la plupart d’entre eux vivaient sagement dans une France à la Chabrol, étouffée encore par le poids des bien-pensantes. La contre-partie positive pour nous, fillettes rêveuses, était qu’hormis de sombres Bruay-en-Artois, nos retours de classe étaient sûrs: les pédophiles n’attaquaient pas à tous les coins de rue, et les affiches de hardcore se terraient dans l’ombre des revues spécialisées.

Nos maîtresses, donc, s’appelaient encore des « demoiselles des écoles »; parfois toutes jeunettes, elles-mêmes presque des enfants, cueillies par l’École Normale, ce Couvent des Temps Modernes. Leurs idées étaient simples comme une règle de trois; il fallait obéir, apprendre et respecter.

Elle me semble loin, l’école du Colonel Teyssier, mais je connais encore le nom de toutes mes maîtresses, tant leur empreinte a marqué mon vécu d’écolière.

Le CP, je l’avais fait dans les Ardennes, petite sœur d’un Rimbaud évadé, dans la sombre Charleville. J’ai encore sur mon bureau la carte que Madame Michelet, ma maîtresse du cours préparatoire, m’avait ensuite envoyée dans le Tarn. Puis la douce Mademoiselle Fabre m’enseigna l’addition et le passé composé, avant que la terrible Madame Séguré, revêche comme une craie séchée, ne me fasse mourir sous les robinets et les trains. Madame Carayon, au CM1, était connue dans tout le département pour ses fessées mémorables: elle déculottait les récalcitrantes en les faisant monter sur une chaise au milieu de la cour. Qui subissait son ire une seule fois marchait droit jusqu’au bachot, marqué par l’humiliation et les quolibets. Enfin, Madame Fouillade nous guidait vers la sixième:

« Ma petite Sabine, disait-elle, un jour, tu nous écriras des livres, je le sais… »

Elle aimait tant mes « rédactions » que j’ai compris grâce à elle que j’avais le droit de détester les maths.

Notre école ressemblait à s’y méprendre à celle du Grand Meaulnes. Le temps s’y était arrêté, comme emprisonné dans ces pupitres griffonnés, leçon de choses immuable, égrené simplement par la marche des saisons.

Venaient d’abord les marronniers et leurs fruits tout polis, qui nous servaient de billes; leurs rousseurs annonçaient les premières neiges. Les guirlandes de Noël ensuite osaient s’afficher aux côtés du sapin, en une époque où la laïcité s’accommodait encore des traditions; notre cantine, par contre, n’était pas hallal. Rares étaient les fillettes qui y déjeunaient, d’ailleurs. Nous rentrions sagement pour la pause méridienne, entre Danièle Gilbert et le martinet tapi sous la commode, si nous ne filions droit.

Puis le grand tilleul se mettait à embaumer toute la cour, tant et si bien que nous en ramassions même les fleurs, dont nos maîtresses se confectionnaient sans doute des infusions miellées, le soir, en corrigeant nos cahiers de compositions.

Enfin, quand les hirondelles revenaient tournoyer sur les classes, nous savions que l’ennui serait bientôt de retour, ce long ennui de nos deux mois d’été, quand, du 14 juillet aux douceurs de septembre, nous n’aurions plus le droit de copier au tableau.

La cour résonnait de nos modes enfantines; je me souviens de rondes ânonnées à l’infini, le fermier dans son pré battait sa femme, et entre les deux, mon cœur balançait. Le facteur ne passera jamais, chantions-nous en riant, bien loin du Jeu du foulard et du Petit pont massacreur. Oh, certaines filles étaient pestes, et s’arrachaient les cheveux, mais personne, non, personne n’est mort étranglé avec son écharpe, ou piétiné par ses pairs.

Quant à nos journées, bien loin de la semaine des quatre jeudis, elles semblaient infiniment longues, tant nous apprenions de choses, entre la phrase de morale du matin et les tables, et puis le subjonctif, et Louis, dit le Hutin.

À l’école du Colonel Teyssier, j’ai appris comment poussent les pommes et pourquoi meurent les rois; j’ai empli des cahiers de mes pleins et de mes déliés, tandis qu’Emile Verhaeren et Prévert débroussaillaient mon âme. Un jour, j’ai même récité Aragon, et depuis ce jour-là je me sais patriote, et j’emmerde tous ceux qui hurlent au FN lorsque je dis aimer ma France où les vents se calmèrent.

Je vous salue, ma France, tu n’es pas à le Pen, ni aux politiciens qui salissent nos vies, tu es à notre Histoire, et tu es l’avenir; et surtout tu es européenne, aujourd’hui, et c’est bien.

Et puis tous ces enfants qui, dans ce monde nouveau où les règles ont changé, ne savent plus pourquoi on écoute un adulte, il faut leur raconter que la vie est jolie, il faut leur faire apprendre les tables et des poèmes, et puis les rassurer: oui, on peut être heureux, à l’école.

À l’école du Colonel Teyssier, j’ai été une petite fille heureuse.

Sabine Aussenac.

Monsieur le Président, je vous fais une lettre…

Monsieur le Président, je vous fais une lettre…

Du sang ! Du sang ! Les voilà revenus, nos contempteurs de vie, ceux qui se frottent les mains à chaque soubresaut du monde, ceux qui, sous couvert de sauver de précieuses vie humaines, se targuent d’interventionnisme à tout crin.
Ce sont les mêmes, ne vous leurrez pas, qui cautionnent les marchands d’armes, de quelque bord que ce soit ; les mêmes puissants qui ourdissent les trafics et les ventes frauduleuses, engraissant leurs pays sous prétexte d’économie flageolante, avant de s’émouvoir d’un massacre particulièrement atroce, sans doute d’ailleurs fomenté par d’autres que les belligérants eux-mêmes, et de pactiser avec le diable.
Et notre coq français de relever aussitôt belliqueusement son jabot poussiéreux, crête en avant et bec acéré, allant pavaner aux côtés de l’Oncle Sam qui, pour le coup, en ressemblerait presqu’à Gandhi, prudent, attentif à la voix plurielle du monde, pendant que nos amis d’outre-Manche, un Royal Baby sous le bras et les attentats de Londres en mémoire, reculent sagement.
Mais en France, bien entendu, l’optimisme est roi : fort de son expérience au Mali, (cette guéguerre tranquille, Grande Vadrouille à dos de chamelle qui a fait plus rire que pleurer), not’ Président en appelle soudain au devoir d’ingérence, en oubliant le droit des peuples à disposer d’eux-mêmes et éludant surtout les conséquences extrêmes que notre pays subirait.
J’en appelle à Jaurès, ce chantre de la paix, qui clamait déjà bien avant notre ère :
« J’appelle les vivants pour qu’ils se défendent contre le monstre qui apparaît à l’horizon. Je pleure sur les morts innombrables couchés là-bas vers l’Orient et dont la puanteur arrive jusqu’à nous comme un remords. Je briserai les foudres de la guerre qui menacent dans les nuées. » (Discours en la cathédrale de Bâle, 24 novembre 1912.)
J’en appelle au bon sens, à la modernité, à la sagesse : nous avons tous vu l’ampleur des atrocités de ce récent gazage en Syrie –pour preuve de mon propre effroi le texte « Esther et Bouchra », en bas de page. Mais nous savons tous les conséquences de cette balkanisation du conflit, et d’une éventuelle intervention armée. Nous savons tous que ce n’est pas trois chameaux et des rebelles cachés sous des tentes que nos soldats affronteraient, puisque cette guerre-là n’est que le miroir des soubresauts sanglants que notre monde subit depuis le 11 septembre.
Où êtes-vous, descendants de Jean Jaurès ? Où est le peuple de gauche, qui normalement devrait se souvenir de son aïeul pacifiste, et de ce Mai où, accords de Dylan et voix de Joan Baez en tête, des hordes de jeunes de tous les pays défilèrent contre le Vietnam… ? Et où sont les femmes, les Rosa Luxemburg, où sont les femmes qui devraient, avant tout le monde, se lever, dans le monde entier, pour éviter que le fruit de leurs entrailles ne se transforme en chair à canon ? Avons-nous déjà oublié l’année 2011 où trois femmes puissantes ont reçu un Nobel de la Paix ?
Je ne comprends plus mon pays, je ne comprends plus ce gouvernement que je n’ai pas élu, et qui semble, dans un brouhaha immonde, donner à Pierre et reprendre à Paul, libérer les détenus mais vendre des armes, chasser des Roms mais se préparer à massacrer des civils lors des frappes collatérales, marier des homos et leur offrir des enfants mais enterrer des bébés syriens, libanais, turcs…Car ne rêvons pas : ce conflit s’enlisera bien vite, il va sourdre hors des frontières de la Syrie telle l’eau noire de la mort, il engendrera l’internationalisation des brûlures de l’Histoire, une fois de plus.
Tout ça pour l’égo d’un homme qui a soudain un tank à la place du cerveau ?
Allons, reprenez-vous, Monsieur le Président : nos soldats n’ont pas envie de pactiser avec le diable, et le peuple de France non plus.
C’est Voltaire qu’il nous faut, ses Lumières, et c’est Jaurès qui devrait vous dicter votre conduite de socialiste, et non pas quelque égo démesuré.
Le monde est au bord du gouffre, alors réfléchissez avant de sauter.
Moi, en tous cas, j’en appelle les esprits forts de ce pays à la révolte et à l’antimilitarisme qui devrait être notre bon sens commun. Mettez donc nos p’tits gars à Marseille, et dans nos collèges où la violence fait loi.
Faites de notre Armée la voix de la raison, au lieu de rallier, aveuglé, la raison du plus fort.

Sous les niaoulis
 
Sous les niaoulis, les arbres des tribus,
 Nous écoutons les flots aux murmures confus.
 
Il faut que l’aurore se lève;
 Chaque nuit recèle un matin.
 Pour qui la veille n’est qu’un rêve,
 L’herbe folle deviendra grain.
 Les flots roulent, le temps s’écoule,
 Le désert deviendra cité.
 Sur les mornes que bat la houle
 S’agitera l’humanité.
 
Nous apparaîtrons à ces âges

 Comme nous voyons maintenant

 Devant nous les tribus sauvages,

 Dont les rondes vont tournoyant;

 Et de ces races primitives,

 Se mêlant au vieux sang humain,

 Sortiront des forces actives

 L’homme monte comme le grain.

 

Sur les niaoulis gémissent les cyclones.

 Sonnez, ô vents des mers vos trompes monotones!

 

Louise Michel

Esther et Bouchra…

Esther titube, blottie contre sa mère. Sarah la serre contre elle, de ses dernières forcées émaciées par les mois de privations. Les sanglots et la puanteur sont partout, l’enfant, couverte d’abcès purulents et de vermine, tremble de faim.
Pourtant, elle sourit. Elle tient la main de sa mère, dont le visage, comme d’ordinaire, rayonne de bonté. Elle entend la douce berceuse en yiddish que la jeune femme fredonne à chaque appel, lorsque ces heures interminables voient mourir les plus faibles dans la neige noircie par le sang et les détritus qui jonchent le camp. La fillette sait pourtant que la journée sera longue, entre l’appel, la faim, les hurlements éructés et les fumées âcres qui sèment leur message de mort. Mais elle sourit, confiante. Sarah l’aime, ne la quittera pas. Sarah lui donnera le pain et les navets moisis de sa soupe claire, Sarah cherchera toute la journée des croutes de nourriture et des herbes qui calmeront sa faim, Sarah la réchauffera lorsque le vent glacial soufflera sur leur paillasse, en lui racontant des histoires de fées et d’hirondelles.
Bouchra lève un regard confiant vers Zineb. Sa grande sœur lui sourit et lui tend le petit verre ébréché, plein de lait fermenté. Elles sont les dernières à en boire, après que toute la famille ait gouté au divin breuvage, miraculeusement rapporté de Damas par leur oncle, la veille. Cela fait déjà plusieurs semaines que la faim les taraude, et la peur aussi, bien sûr.
Les bombardements ne cessent plus, les ombres noires de la mort et de la désolation hantent les ruelles dévastées de leur petite ville. Bouchra, pourtant, est apaisée, entourée par l’amour des siens. Certes, sa maman est partie il y a déjà plusieurs mois, en ce jour terrible où la maison de leur grand-mère a volé en éclats, mais Zineb, ses tantes et sa grand-mère maternelle la câlinent, la cajolent à tour de bras. Pour lui faire oublier ce drôle de quotidien, l’absence d’école, de normalité. Parfois, avec un peu de chance, elle peut regarder quelques heures les dessins animés sur Al Jazeera, ou s’amuser avec ses cousines dans la cour, en maquillant les poupées avec du khôl ou en jouant à la dînette avec du sable et des cailloux.
Le lendemain matin, les soldats ont un regard étrange en pénétrant dans le baraquement d’Esther. La kapo crie en tapant dans ses mains, les chiens sont là aussi, bavant et grognant. Apparemment, il n’y aura pas d’appel pour les femmes de leur quartier, elles doivent aller à la douche. Esther lève les yeux vers Sarah, et, pour la première fois depuis leur arrivée, en janvier, elle constate que sa mère a le visage défait. Des femmes pleurent, d’autres crient, malgré la menace des soldats et des chiens.
Mais Sarah se reprend très vite. Elle soulève sa fillette de six ans dans ses bras si maigres qu’on dirait les branches du Jardin du Luxembourg en hiver. Esther, malgré son jeune âge, se souvient bien du monde d’avant depuis le Vel d’Hiv’, quand elle chantait, heureuse, dans l’atelier de fourrure de son grand-père, rue des Rosiers, quand le gefilte Fish et les gâteaux au pavot couvraient la table du Shabbes, quand elle aimait l’hiver, et aussi le printemps.
Sarah lui sourit, et elles partent, main dans la main, vers les douches. Elles entrent ensemble dans ce bâtiment sombre où d’autres femmes, si nombreuses, se pressent déjà, la plupart avec des enfants. Il y a de très jeunes filles un peu fatiguées, malades, qui toussent, terriblement maigres, et des grands-mères ; il y a Madame Rosenzweig, la femme de l’avocat qui vivait au deuxième étage, et aussi Madame Silberstein, qui tenait la pâtisserie. Papa achetait toujours les falalel chez elle, à son retour de l’hôpital, quand il avait sauvé des enfants et opéré ses malades. Papa…
Zineb réveille sa petite sœur en lui faisant des chatouilles, comme lorsqu’elles étaient plus jeunes. Il fait encore frais, et Bouchra est très fatiguée. La nuit a été courte, les bombardements ont parsemé le ciel comme une pluie d’étoiles filantes. Les cousins et cousines, les tantes, les voisines, le vieil oncle Abdel et Ibtissame, la grand-mère, se sont serrés les uns contre les autres. Le bébé de la jeune voisine pleurait, affamé, et Abdel, un peu égaré, tentait parfois de se lever et de sortir, mais finalement l’aube était arrivée, miraculeuse. Bouchra s’était assoupie sur le tapis du séjour, et avait rêvé à un grand plat de tajine fumant et à ces petits gâteaux fourrés de dattes que sa maman aimait tant, elle aussi.
Zineb lui explique qu’elles vont aller au hammam, toutes les deux, comme autrefois. Apparemment, c’est un peu plus calme ce matin, et les nouvelles de Damas sont bonnes. Pas comme en Égypte, disent les adultes, qui discutent de tous ces massacres, inquiets, dans les rues où de nombreuses femmes se dirigent vers le marché, si peu achalandé, mais où chacune espère trouver un peu de menthe, de l’agneau ou des figues…Les lourdes portes du hammam s’ouvrent, et Zineb sourit à sa petite sœur en lui racontant les délices du savon noir et de l’huile d’argan. Qu’importent les ruines, elles vont enfin pouvoir se débarrasser de cette poussière et de l’odeur de charnier qui ne les quitte plus. Ibtissame, leur aïeule, accompagnée de leurs trois tantes et de deux voisines, les rejoindront dans une heure. Si seulement papa était là, ce soir, pour sourire à ses filles chéries, il leur dirait qu’elles sont ses princesses, malgré la guerre, malgré les bombardements, et il leur raconterait une des histoires dont il a le secret, celles que ses élèves écoutent, eux aussi, les yeux écarquillés de bonheur…
 
Il fait presque noir dans les douches. Sarah tient toujours la main de se petite fille, et bientôt elle se baisse vers elle pour la soulever à nouveau. Les portes blindées se sont refermées, et elles sont nues, toutes les deux, comme toutes les autres femmes. Certaines essayent de cacher leurs seins ou leur sexe avec leurs mains décharnées. Sarah se souvient de ses longues après-midi au Mikve, lorsqu’elle se purifiait selon la Mitsvah, lavant longuement son corps selon les rites ; elle chuchote à l’oreille d’Esther qu’elle l’aime, qu’elle l’aime tant.
L’air commence à devenir irrespirable, car les femmes sont très nombreuses, entassées comme dans les wagons qui les ont emmenées ici depuis Drancy. Madame Silberstein se met à réciter le Kaddish, et d’autres crient, de plus en plus fort, lorsque soudain des jets de gaz s’échappent du plafond, rendant l’atmosphère, déjà lourde, complètement opaque. Les femmes se précipitent vers la porte, qu’elles griffent, frappent, lacèrent de leurs ongles cassés, d’autres tentent de monter les unes sur les autres, les plus faibles servant de marches vers le ciel à celles qui croient trouver leur salut dans l’air du plafond, un peu moins étouffant.
On crie, les yeux exorbités appellent à l’aide, les gorges se serrent, les poumons brûlent. Esther a fermé les yeux, elle ne respire plus. Mais c’est Sarah, sa mère, qui a serré très fort son petit cou, d’un coup sec et brutal, en psalmodiant le Kaddish, en demandant pardon à l’Éternel pour ce geste. Sarah la berce contre elle en pensant une dernière fois à son David et à ses baisers fous le long de la Seine qu’ils aimaient tant, en cette France en qui ils avaient une entière confiance. Puis la jeune femme sent la mort lui prendre l’air prisonnier de ses poumons en feu, elle sent le gaz brûler ses entrailles et lui voler sa vie. Elle regarde une dernière fois son enfant morte, sacrifiée juste avant sa propre fin, et s’écroule, en ce 6 mai 1945.
 
Les femmes rient et s’éclaboussent, après s’être enduites de savon, avant de se diriger vers le salon de massage, ou ce qu’il en reste. En fait, il n’y a plus que les murs, le toit a volé en éclats, et c’est amusant, en fait, de se retrouver à ciel ouvert. Aucun risque de faire offense à la pudeur, car les murs sont hauts et solides, et puis de toutes manières, les hommes sont presque tous partis. On discute, on se passe le plateau de thé à la menthe, on espère, on attend. Ibtissame et les tantes sont arrivées aussi, et la belle Bouchra, toute huilée et parfumée, sourit à sa grand-mère. Soudain, du dehors, des clameurs étranges parviennent aux oreilles de la petite assemblée. Pourtant, aucun bombardement n’a troublé la paix de cette belle journée d’août 2013. Un avion, oui, est passé, mais les femmes n’entendent aucun tir de mortier ou de kalachnikov. Dehors cependant des cris s’élèvent, et surtout des gémissements.
C’est la tante Safia qui s’écroule la première, portant les mains à sa gorge. Puis vient le tour de la vieille Ibtissame, qui étouffe en râlant, tandis que Zineb, prise de nausées, court vers la porte, sans se soucier du fait qu’elle ne porte ni voile, ni robe. Elle tire le lourd battant et découvre cette vision d’horreur sur la place, des dizaines de femmes et d’enfants agonisants, hurlant, étouffant. La jeune fille retourne vers le hammam, et tente de soulever sa petite sœur presqu’inconsciente. Ses tantes agonisent dans de terribles convulsions, et le bébé de sa voisine, tout bleu, a vomi du sang qui rougit les dalles grises.  Zineb comprend que c’est sans doute ce gaz dont son oncle a parlé, elle essaye de retenir sa respiration et rampe, sa sœur dans les bras, vers la partie couverte du bâtiment. Mais Bouchra ne respire plus, son petit visage, atrocement congestionné, a bleui lui aussi, et Zineb s’effondre, portant les mains à sa gorge, en voyant défiler les youyous du mariage avec son beau cousin Omar dont elle rêvait, et les folles nuits en boîte de nuit à Damas dont sa tante Safia avait parlé, et cette année d’études en France que son père lui avait promise. Zineb meurt en criant sa révolte devant un monde qui lui a volé non seulement sa vie, mais toute espérance, devant un monde qui l’a abandonnée. Zibeb meurt, étouffée par le gaz, en ce bel été 2013. Les sauveteurs compteront dix-sept morts dans sa famille.

 

Sabine Aussenac.