Et j’ai honte quand la France perd la tête…

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 Un ancien texte, écrit alors que je vivais encore en Gascogne et que des insultes diverses-déjà- pleuvaient sur le net…

-au vu de certaines réactions au sujet de mon texte « Jehanne », m’accusant tantôt d’être au PS, tantôt au PCF, alors qu’ailleurs on me traite de frontiste, je reposte ce petit texte paru il y a quelque temps en voyant une affiche où » Not’Président » était comparé à Adolf…-

http://archives-lepost.huffingtonpost.fr/article/2011/03/23/2443233_elle-s-appelait-jehanne.html


***

Franchement, je ne sais plus.

A sept ans, j’ai raté 68.
Pire, je n’en garde aucun souvenir, planquée que j’étais dans une douce école de la République du Tarn.

A quinze ans, découvrant Kerouac, Rimbaud et James Dean, j’ai décidé que je serais à gauche-surtout parce que j’en avais marre de coller les affiches et les enveloppes que mon conseiller général RPR de père m’obligeait à assimiler de façon subliminale…


http://www.oasisdesartistes.com/modules/newbbex/viewtopic.php?topic_id=69484&forum=2


A dix-neuf ans, par ennui et par dépit, j’ai épousé un cheminot cégétiste: nous nous crépions le chignon, je défendais déjà la non-violence et Gandhi, me rêvais post beatnik, lui criait  » union-action, avec la CGT! ».
Pêle-mêle, j’ai ensuite milité à la LCR et chez Arlette, allant jusqu’à prendre, un soir de folie, ma carte au PCF, le lendemain du premier gros score de JMLP. J’en avais, du mérite, à l’époque: je peux vous dire que les dirigeants de ces groupuscules étaient moins glamour que nos actuels facteurs…Oui, les réunions étaient poussiéreuses et mortifères…

http://www.oasisdesartistes.com/modules/newbbex/viewtopic.php?topic_id=55162&forum=2


J’ai aussi fait partie de la première liste « verte » des Municipales de Toulouse. Face au clan Baudis, à l’époque enfieffé dans la ville rose, nous ne fîmes pas le poids. Je me souviens avoir remboursé la campagne, sous les quolibets de mon ex-mari et de ses camarades cégétistes…

A la fac du Mirail, le monde s’est arrêté en 75. Aujourd’hui encore, ce sont les mêmes barbus un peu crassoux qui m’arrêtent, quand par hasard je tente de repasser une agrégation, et qui me demandent: « Tu connais l’UNEF? »

Et puis la petite étudiante à lunettes devint prof.
Des années d’affiches du SNES plus tard, épuisée par le militantisme de pacotille et les revendications franchouillardes et frileuses de mes collègues, de tous ces enseignants vivotant dans un hors-monde de privilèges et d’inaction, je glissais imperceptiblement à droite.

Un jour, je votai Chirac. Pire, je suis allée l’applaudir, dans une salle des fêtes aux allures de stade de France, au coeur de l’Auvergne-j’avoue que VGE m’avait toujours laissée indifférente-, et les frissons ressentis à l’écoute de la Marseillaise -je concède aussi être allée m’assoir au rang des VIP, avec mon sésame « Sabine Aussenac, fille de conseiller général… »-m’ont convaincue: j’étais à droite.

Pas la droite des pourris, pas la droite des compromissions FN, non, la belle droite, celle des intelligences, des réflexions. Bien sûr, toute une partie de moi continuait à chanter l’Internationale et à vouer un culte à Rosa Luxemburg-déjà à la fac, on me nommait « die rote Rosa », mais j’avais grandi. Un proverbe ne dit-il pas qu’on est fou si l’on n’est pas de gauche à vingt ans, mais fou encore si on le reste à trente?

En gros, je crois que je symbolisais le parfait cliché: le coeur à gauche, et la raison à droite.

Bien sûr que j’ai voté Sarko. N’en déplaise à tous mes amis, bien évidemment de gauche. Mon Président, je le trouvais intelligent, brillant et offensif. J’aimais son idée de rassembler les forces vives, de débaucher des éléphants. Ma fracture politique intérieure battait l’amble du rassemblement de la Nation.( Et puis Ségo, la Dame Blanche,excusez-moi, mais je la trouvais tarte.) Enfin, un vrai problème personnel, dont je me relève à peine, n’a pu être réglé que par divers appuis, écoutes, conseils, et je demeure persuadée qu’ ELLE y est pour beaucoup. Parce que je n’ai pas honte de dire que quelqu’un a dit à quelqu’un d’autre de m’écouter…

Bon. Bien sûr, du fin fond de ma belle province, avec mon âge canonique, même si je pensais un jour pouvoir prendre la relève de Guaino et écrire les discours à la place du scribe du Calife, j’ai déchanté. La permanence de l’UMP locale ressemble à un squat, tant elle est vétuste. Mon militantisme UMP s’est contenté d’une galette des rois toulousaine où la moyenne d’âge frisait les soixante-dix ans. Et puis j’ai trouvé que not’ Président faisait pas mal de bêtises. Voire même que j’allais peut-être repasser à gauche.

Parce que somme toute, la déception n’est pas réservée à cette dernière, et, s’il existe des déçus du socialisme, pourquoi ne pourrais-je pas me revendiquer comme une déçue de la droite? Entre les expulsions arbitraires et les suppressions de postes, entre les fermetures de maternités et les dérapages de nos ministres, entre les compromissions et les bavures, flûte, je ne sais plus sur quel bulletin danser.

Et puis je me disais que maintenant que mes soucis de vie sont enfin réglés, je pourrais me lancer enfin en politique, militer en my little town, faire bouger les Gersois en dehors du nomansland culturel et du triangle des Bermudes Rugby-Tariquet-Cirque (ne me demandez pas pourquoi, mais la principale activité de ma ville est axée autour du CIRQUE…) Hélas, je suppose que je suis grillée; monsieur le Maire n’a JAMAIS répondu à mes demandes de rendez-vous, alors que franchement, que ce soit au niveau des investissements culturels ou économiques, voire même architecturaux, j’aurais des idées pour extirper Auch de l’immobilisme-oui, ma Gascogne s’est arrêtée à Henri IV. Mais bon. Monsieur le Maire ne sait pas, par exemple, que j’ai eu un échange de mails persos avec le big boss de super U, Serge Papin, que j’ai contacté un jour de rage, voyant que le centre ville ne comportait plus aucun commerce de proximité. Mais bon.

Il faudrait donc pour prétendre à une place au soleil politique local prendre une carte au PS…

Hors, là, voyez-vous, je ne sais pas si je pourrai-s: car il est HORS DE QUESTION que je me mette à militer dans un parti qui ose, rassuré par nos libertés démocratiques, comparer notre Président à Hitler. Et c’est bien ce qui se passe sur cette récente affiche ayant fait scandale à l’UMP…

Souvent, déjà, j’ai arraché des tracts de nos salles des profs. J’ai osé, entre deux récrés, quand personne ne regardait, enlever des papiers outranciers, des bavures démocratiques, qui encombraient nos tableaux d’expression de toutes sortes d’insultes envers nos gouvernants. Eussé-je été encore « de gauche », j’aurais fait la même chose: je ne supporte pas les outrages à dirigeants. Je trouve que lorsque l’on a la chance de vivre en démocratie, on doit laisser la part belle à l’alternance et au respect. Nos jeunes ne sont pas obligés de courir sous des tirs à balles réelles ou sous des bombardements pour changer de gouvernement, que je sache…

Et puis je suis d’origine allemande, et j’ai travaillé sur la poésie de la Shoah.

Alors j’ose dire publiquement, quitte à me griller définitivement sur la carte politique, que cette affiche des Jeunes Socialistes est une insulte gravissime à l’ordre public, à Monsieur le Président de la République et aux millions de morts et victimes de la barbarie nazie.

La Shoah et le nazisme ne sont pas des non événements.Ce n’est pas la première fois que je lis ou vois de tels amalgames, et, lors des présidentielles de 2007, nombre de mes collègues, justement, osaient de tels parallèles.

J’en ai la nausée. Non, Nicolas Sarkozy n’est PAS Adolf Hitler.

Quelles que soient nos idées politiques, ayons la décence de les exprimer dans la dignité, dans le respect de l’Histoire et de notre nation. J’ai honte pour ces jeunes, qui ont oublié le sens de l’Histoire. J’ai honte pour les publicitaires, qui ont laissé ces vomissures s’afficher.

Et j’ai honte quand la France perd la tête, et ne sait plus ce que signifie le mot RESPECT.

Sabine Aussenac, en recherche de parti.

Last minute :

Texte plus que jamais d’actualité, même si, voir :

 http://www.huffingtonpost.fr/sabine-aussenac/le-jour-ou-jai-vote-pour-_b_1422271.html

…j’avais fini par voter Bayrou !!

Par contre, Dieudonné, lui, me fait, mais alors FURIEUSEMENT, penser aux années trente, aux réunions miteuses d’un parti naissant, aux discours paranoïdes d’un fou, et aux suites…

J’en profite pour louer le civisme et le courage de ceux qui ont appelé au boycott de ce fou, et aux politiques qui, d’ores et déjà, ont agi.

Et pour dire ma conviction, une fois de plus, que c’est ensemble, et non pas séparément, que nous lutterons pour un monde meilleur.

 

My America is like a poemwhisperer

 

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http://www.huffingtonpost.fr/sabine-aussenac/scarlett-for-ever_b_2072059.html

My America is like a poemwhisperer

 My America is like a rising sun

 Twin Towers tempest and Walden woods

 Desert gospels and Harlem as a temple

 Oh give me the time of grace

 Even frozen hearts can touch this marigold summer of love

 

My America is like a bright harvest

 Gone with the dubious wind

 Suzanne is singing sadly

 And Johnny Cash feels hurt

 But sandpipers are waiting for the mermaid of their dreams

 

My America is like a poemwhisperer

 Tender is her night

 Captain oh my Captain can you feel this dusty wonderland

 Vermont greens and Texas spleen

 Over the rainbow she’s a dancing queen

 

My America is like a gentle hurricane

 Slate grey children play lonesome and lost

 Scarlett is crying rivers

 But bluebell hope will never die

 Can you smell the colors of our spicy apple pie

 

My America is like a blowing prayer

 Chestnut drums and sunflowers fields

 Many helpless rivers to cross

 A thing of beauty is a joy forever

 Poets and words swim in strawberry winds

 

My America is like a milky honeymoon

 Cherry blossoms whistles

 Cristal cities flying forests

 Moonwalks in purple rains

 Sound of silence or smiling Babylons

 

My America is like a genesis

 Ocean’s stars crossing hearts

 From the Golden Gate to Big Apple

 Sitting Bull sharing peace pipe with Marilyn

 Windmills in the secret of thousand golden roses.

 

Sabine Aussenac

Et découvrez la superbe musique de mon ami Silvanus Slaughter, talentueux jazzman:

http://www.youtube.com/watch?v=yqBbxdn1sTA

***

http://www.best-poems.net/editors/1293

Born from a german mother and from a french father between Rhine and Garonne, Sabine Aussenac is a child of Europe. She grew up between mediterranean lights and dark pine forests, Verlaine and Heine, Hugo and Celan.
German teacher, she was a graduate of the poetry of the Holocaust and has also written many poems, essays and short stories. Her first novel, British Kiss, is currently in peer review. Mom of three kids, she lives in Gasconny.

***

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Il me faudrait mille ans…Nos bonnes résolutions!!

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 Il me faudrait mille ans 

 

Il me faudrait mille ans.

 

Pour rester une enfant et devenir adulte, pour vivre intensément et être catapulte, pour savoir la douceur d’un couchant apaisé, découvrir la Toscane ou avoir mes bébés.

Comment faire le tour de cette vie immense, comment trouver le temps des danses et décadences, être mère et amante, lire Dante, prendre tous ces trains et les avions qui chantent ? Frissonner  au matin lorsque le jour poudroie, marcher en toute neige et ne pas avoir froid, savoir faire du feu et les tartes aux groseilles, comprendre le chinois et le vol des abeilles ; jouer du clavecin, et puis du violon en un bal en Irlande, découvrir les sonates et rester la rockeuse de diamants, hésiter entre arpèges et soirées de défonce. Comment apprivoiser cet infini qui gronde, ce tsunami du temps, cette mort par seconde ?

Il me faudrait mille ans.

Pour lire tous les livres, parler les langues anciennes, me faire ballerine et me mettre en cuisine, pour aller au Pérou ou aux confins des mondes, pour aimer tous ces hommes au regard d’amadou, ou bien un seul amour que je rendrais si fou. Je ne veux renoncer à l’appétit intense, je suis celle qui dit et qui vibre et qui danse, je me veux courtisane et amie et infante, je ne veux pas choisir.

Quand je ferme les yeux parfois je revois ces rayons de lumière où dansaient si graciles les infinies poussières. Je me sens particule élémentaire, de ma propre existence à peine locataire. « Si Dieu me prête vie » me disait ma grand-mère…Si Dieu me prête vie je n’aurais pas assez de ce temps dévolu pour aimer assez bien tous mes frères ici-bas, et l’indienne en sari et le clochard d’en bas, pour adopter chinoise jetée aux détritus, pour élever mes enfants au regard ingénu, pour aider mes amis en chaque coin de rue. Comment trouver la route ? Eviter nos déroutes ? Est-ce que j’aime Brahms ? Pourquoi dois-je choisir entre Bach et Johnny, pourquoi ne puis-je être Janis et Dame de Fer, mettre un jour un tailleur le lendemain pattes d’eph ? Pourquoi choisir la route et grandes découvertes plutôt que coin du feu et cultiver ma vigne ? Quand aurai-je le choix ? Je me voudrais sereine et vraiment accomplie, je ne suis que vilaine aux sabots d’infinis, jamais en paix des braves, toujours dans la bravade et l’éternel regret…

Il me faudrait mille ans.

Pour donner naissance et allaiter bébés, pour écrire mes livres et ne pas renoncer. Découvrir Mexico et tous les Béguinages, adorer les Buddhas et prier en couvent, et puis manifester et taguer le réel, m’engager me mouiller me retrousser les manches, aider les sans papiers scier les vieilles branches, goûter tous mes fantasmes, oser en rire enfin, et revoir tous les films et relire tout Proust. Parcourir la Bretagne aller à Compostelle, construire ce chalet et restaurer la grange, planter les ipomées élaguer ce vieux chêne apprendre à faire la sauce et rester mince toujours. Pour aller en Floride et aussi à Big Sur, écouter l’opéra mais danser sur les Stones, pour ne pas oublier la jeune fille en fleur qui jamais ne voulait perdre sa vie à la gagner, pour l’enfant que j’étais si tendre et si fragile, pour la femme accomplie qui choisit ses amants, pour l’aïeule à venir qui fera confitures, ou plutôt comme Maude saura parfum de neige…

La liberté d’une île. Le désert des tartares. Les grandes pyramides. Les lagons les Grands Lacs le Mont Blanc et les chutes, ma vie me bouscule comme en Niagara, et je roule aveuglée par mes rêves en défaite ne pouvant renoncer à ce sens de la fête. Mon rêve familier me hante en comète explosive, c’est celui d’une pièce inconnue découverte en mes murs, et je crie et je chante en découvrant heureuse comme une constellation, nouvelle Belletégueuse, et je parcours la pièce en m’y rêvant joyeuse…Au matin de ce rêve récurrent et magique, je me vis en futur et me sais à venir.

Il me faudra mille ans.

Pour enfin parcourir les couleurs de la terre, connaître les musées et les peintres et leurs cieux. Pour oser m’envoler sans parcours ni repère, pour faire les bons choix en agaçant les Dieux, pour ne plus regretter, pour enfin m’apaiser, pour te surprendre un jour quand tu auras grandi et aller à nos noces en robe d’organdi, pour en rire avec toi en nos folies ultimes, pour aller tout de go aux confins des ultimes, pour devenir sérieuse et ne plus m’affoler, pour me faire hirondelle comme on construit l’été. J’apprendrai la patience. J’aurai mille impudences mais serai respectée, on lira mes intenses et je serai aimée. J’aurai droit à la plage sans me sentir coupable, et tous les murs brisés de forteresse ancienne auront capitulé devant un amour vrai. Ce sera mon noël et mon temps des cerises, ma cité de la joie bruissera de cigales, tu m’attendras debout en aimant mes silences et ne m’accuseras pas de te faire une offense.

Il y aura les voyages et le retour au port, et l’odeur des vendanges en éternel retour, et les mots ribambelles et les cœurs paradis : séculaire et légère, elle sera l’heure exquise.

Lorsque l’enfant paraît…

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Lorsque l’enfant paraît

Il fait si froid. La jeune femme se blottit contre la botte de paille en grelottant. Soudain, un souffle chaud semble apaiser la morsure de cette nuit glaciale. L’âne et le bœuf, jusqu’à présent immobiles au coin de leurs mangeoires vides, se sont rapprochés, et respirent lourdement au-dessus du flanc bombé de la femme en gésine. Elle ne crie pas, les yeux rivés vers cette étoile si brillante, qui transperce de son éclat les poutres fragiles de l’étable. Lorsque l’enfant paraît, trois hommes imposants et majestueux se penchent par-dessus l’épaule du charpentier ému. Bethléem, soudain, défie le monde, l’univers, l’éternité.

Ils sont une dizaine, recroquevillés autour de la bougie vacillante. La soldatesque romaine les poursuit depuis des mois, mais l’apôtre a demandé de n’en avoir cure cette nuit-là. Il faut se souvenir, a-t-il dit. Il faudra toujours de souvenir, mille ans, deux mille ans durant, de l’étoile du Berger, de la Crèche et de la Vierge à l’Enfant. Quand les glaives s’abattent sur la petite assemblée en prières, un chant s’élève, et les martyrs meurent en allégresse.

La petite église romane frissonne, mais elle embaume, aussi. La Vierge Noire a été vêtue de ses mousselines d’azur, elle n’en est que plus belle, entourée des cierges et des branchages. Un à un, les paroissiens pénètrent dans la nef glaciale, accueillis par le sourire de leur curé. On entend les pas des villageois crisser dans la neige des Monts d’Auvergne, et les joues rosies des enfants ressemblent à des pommes d’api. La messe de minuit sera, comme toujours, en latin, et devant l’âtre rougeoyant, on se pressera autour des braises avant d’avaler un maigre souper de châtaignes. Mais les cœurs emplis de joie seront bénis par la Naissance.

Ils sont peu nombreux dans la chapelle de bois, mais les femmes ont tendu les murs de leurs patchworks multicolores, et les tartes aux pommes parfument déjà la pièce communautaire où s’ébattent les enfants. Trois familles sont mortes le mois précédant cette nuit spéciale, emportées par les fièvres et par les tomahawks de la tribu indienne des plaines voisines. Ils ont enterré les corps du bébé scalpé, de la mère épuisée, et de ce jeune couple qui arrivait tout juste des Pays Bas. Le pasteur monte en chaire, il va dire l’histoire de la Nativité, mais auparavant des chants s’élèveront dans la nuit claire du Wyoming, comme pour défier l’hostilité du Nouveau Monde.

On chante aussi dans ce baraquement pouilleux. Ou plutôt on murmure, mais ensemble. Une prisonnière a déroulé le petit papier sur lequel, en lettres plus que minuscules, est recopié le psaume  de Noël. Une autre a gardé depuis des semaines des morceaux de pain, qu’elle distribue de sa main décharnée, tandis que la seule fillette présente a reçu une poupée de morceaux de bois, habillée de bouts de tissus trouvés dans les bois de hêtres…Les femmes toussent, titubent, mais les yeux brillent, malgré les aboiements qui déchirent le camp, malgré la certitude de la mort qui glace les espérances. Les étoiles du ciel ne disparaîtront pas, non, et les chants murmurés éclatent comme autant de fragments de mémoires.

Les boubous multicolores ont envahi la nuit. Fièrement, les femmes ont décoré la petite chapelle de brousse, tandis que les hommes tentaient de garder l’entrée de leurs armes dérisoires. Les enfants chantent et jouent comme tous les enfants du monde, c’est Noël, après tout, même si les morts se comptent par centaines au sein des communautés chrétiennes du monde en cette nuit de décembre de l’an de grâce 2013. Tant d’églises brûlées, tant de prêtres et de religieuses assassinés et enlevés, tant de fidèles persécutés, oui, car les chiffres ne mentent pas, c’est bien la communauté chrétienne qui, au sein des religions mondiales, est la plus persécutée, la plus décimée.

On parle beaucoup de l’islamophobie, mais les Chrétiens sont bien, de par le monde, de l’Afrique à l’Asie, en passant par tous les autres continents, les nouvelles victimes des exactions religieuses.

Les Chrétiens sont les nouveaux juifs.

On les chasse, les torture, les enlève, les viole, les brûle.

Mais en cette nuit de Noël, pourtant, dans le monde entier, ils se réuniront, le cœur limpide, l’âme apaisée, la mémoire glorieuse, certains de commémorer un moment unique dans l’histoire de l’humanité.

Je voulais leur rendre hommage.

Paix sur la terre aux hommes de bonne volonté, de toutes les confessions, de toutes les terres.

 

Sabine Aussenac.

Cher Dieudonné

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Cher Dieudonné,

 

Vous écrire ouvertement n’est peut-être pas une très bonne idée, car cela reviendra à nouveau à faire parler de vous…Mais votre présence, de toutes manières, envahit les scènes médiatiques comme des effluves pestilentielles qui s’échapperaient d’un charnier…

Car c’est bien de charniers qu’il est question, de tous ces charniers dont l’Histoire regorge, et qu’il vous plaît de nier et de conspuer. Alors voilà : nous sommes aujourd’hui des dizaines de milliers à vous demander de cesser vos délires.

Que vous soyez assez lâche pour ne pas payer les amendes infligées depuis des années par les tribunaux, soit.

Que votre répertoire s’appauvrisse au point de revenir en boucle sur les mêmes sempiternels sujets, soit.

Mais de grâce, cessez de vous prendre pour Dieu et d’insulter publiquement la mémoire de millions de disparus.

En fait, j’ai l’impression que pour vous, la Shoah, c’est un jeu. Qui ressemblerait aujourd’hui au « Pas vu pas pris » – « Si personne ne porte plainte contre moi, je peux continuer, même à insulter le Service Public… », ou à « Colin-Maillard » – « On dirait qu’on ferait comme si les chambres à gaz n’avaient jamais existé… », ou au Monopoly : « Allez, j’achète Auschwitz pour une bouchée de pain ! »…

Car votre antisémitisme est si primaire qu’il ferait passer les fours crématoires pour un jeu de dînette des nazis ; et les pogroms, qui sévissent depuis des siècles, pour de vagues jeux du foulard dans quelque école désaffectée.

Le problème, cher Dieudonné, c’est que des gens comme vous font le jeu des extrémistes en tous genres. On commence par faire rire les foules assez connes pour payer pour aller voir un prétendu humoriste – que vous prétendiez tel doit faire vomir les Fernand Reynaud et autres Le Luron…-, et on finit par cautionner un Mohamed Merah.

Or, voyez-vous, très cher, je vis dans la ville rose. Et j’ai vu grandir les petits Mohamed Merah, ceux que je j’ai eus l’occasion d’avoir comme élèves. Ceux à qui j’ai demandé d’écrire sur leurs carnets de correspondance :

  • « Je ne prononcerai plus le nom du Führer en cours sans y avoir été invité. »

Car ces élèves-là vouent, très cher Dieudonné, un véritable culte à Adolf Hitler, et voyaient dans mes cours d’allemand un terrain de jeu illimité à leurs fantasmes d’antisémitisme.

C’est bien dans ma bonne ville de Toulouse qu’il y a bientôt deux ans, un homme est entré dans une école juive pour y loger une balle dans la tête d’une enfant, à bout portant.

Alors voyez-vous, cher Dieudonné, moi je vous dis « merde ». Et j’espère que très bientôt, la justice de mon pays que je continue à dire « des Lumières », même si des prétendus républicains comme vous osent se revendiquer de notre démocratie, saura museler vos négationnismes et vos haines.

Je ne suis pas juive. Je ne suis pas visée par vos diffamations qui se croient drôles et subversives. Mais je suis issue d’un peuple qui a gazé des millions de juifs, qui a porté en lui les germes de cet antisémitisme larvé, ou même pas, que tant des nôtres continuent à apprécier, à propager, et qui a conduit à la Solution Finale.

Je porte en moi les voix de mille juifs qui suffoquent.

Et j’ai très, très, très envie de vous faire taire.

Sabine Aussenac.

http://www.huffingtonpost.fr/sabine-aussenac/myriam_1_b_1371928.html

http://www.oasisdesartistes.com/modules/newbbex/viewtopic.php?topic_id=171705&forum=2

Je porte en moi souvent mille Juifs qui suffoquent

Je porte en moi souvent mille Juifs qui suffoquent,
Et tant de matins blancs que déchirent leurs cris.
Tous ces appels glacés, ces visages enfuis,
C’est comme un souvenir dont tant de gens se moquent.

Ceux qui me disent allons, la Shoah, c’est fini !
Regarde un peu l’Afrique, et tous les naufragés,
Et puis tous ces enfants qui sont morts en Syrie,
Sans parler de Gaza et de ses sacrifiés…

Mais très obstinément, comme un grand vent de plaine,
Je les entends mugir, vociférer leurs haines,
Et je les sens souvent, les barbares affamés,

Roder autour de nous qu’ils voient en proies faciles,
Car oui le Juif c’est nous, c’est toi, c’est le Fragile :
Celui que le Nazi pour toujours veut traquer.

 

Le Père et le désert

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Le Père et le désert

Dédié au Père Vandenbeusch et à tous les otages

 

 

Il se demanda si la neige recouvrait déjà le toit de son église.

Là-bas, si loin.

Soudain, lui revinrent en mémoire les pas qui crissent devant le lourd vantail, les chuchotements dans la nef encore glaciale. Et puis le poli de la statue de Sainte-Bernadette, qu’il aimait à effleurer en rentrant dans la sacristie.

Dehors, un bruit sourd. Il se leva et se tint prêt. Sans doute faudrait-il encore marcher, fuir dans ce paysage lunaire, essuyer son front sous la sueur âpre de la peur.

Rester un homme, lui qui jamais n’avait autant douté de cette condition. Ne pas céder à la panique, à ces angoisses atroces qui l’étreignaient le soir, quand, enchainé sous cet arbre au feuillage épuisé, il tentait de ne pas sombrer.

Mais l’homme enturbanné entra doucement, presque religieusement, et lui sourit. Ses yeux de braise soudain fraternels, presque bienveillants.

Il l’invita à le suivre, et le prisonnier, étonné, avança sous les étoiles blêmes de ce ciel africain aux morsures si éreintantes, quand on est loin des siens.

Titubant un peu, le prisonnier se remémora les étoiles de l’enfance, quand dans cette nuit-là les yeux des petits brillent autant que mille voies lactées. Qu’ils étaient loin, les sapins et les rouges, et puis tous ces bonheurs des parents rassemblés…

Il avait faim, il avait soif, il avait peur. Mais ses geôliers le laissaient aussi souvent s’agenouiller dans le silence, respectant ses coutumes, admirant l’invisible présence qui, quelque part, s’accordait à leurs ablutions et tapis. Les poussières du désert, étrangement, accordaient les âmes, quand elles divisaient les peuples et les tribus.

Il entendit, étonné, comme un chant dans la brousse. Mais ce n’était ni l’appel du muezzin, ni les psalmodies habituelles. Il lui sembla un peu se diriger vers sa maison.

Vers son église.

Le Père se redressa, ému. Il n’osait y croire.

Et pourtant, en ce 24 décembre 2013, sous une tente alourdie par les sables, un poste de radio, minuscule et immense, diffusait une messe de Noël retransmise par RFI.

Les gardiens, debout devant la tente, offrirent au Père une galette de mil et un bol de ce vin capiteux des collines de Johannesburg. L’Afrique entière venait communier en silence, et ces offrandes, eucharistie inattendue, firent de ces tortionnaires des Rois Mages, comme transfigurés en cette unique nuit.

Il tomba à genoux, en larmes, alors que l’Oratorio s’élevait depuis la basilique de Lourdes, alors que sur la terre entière des millions de fidèles célébraient la naissance du fils de son Dieu.

Et lorsque les hommes se retirèrent pour fumer et palabrer derrière les buissons décharnés, il sembla au Père que sa foi vacillante grandissait, dansante comme une fête des moissons, bruyante comme un marché à Bamako, joyeuse comme une messe dans ces petites églises colorées et fragiles.

Il sourit. Jésus ne l’avait pas abandonné. Et il retrouverait les siens.

Il se signa, se redressa, et s’apprêta, seul, mais entouré d’amour, à dire sa messe de minuit.

 

Sabine Aussenac.

 

Première lettre de saint Paul Apôtre aux Corinthiens – Chapitre 13

01 J’aurais beau parler toutes les langues de la terre et du ciel, si je n’ai pas la charité, s’il me manque l’amour, je ne suis qu’un cuivre qui résonne, une cymbale retentissante.

 

02 J’aurais beau être prophète, avoir toute la science des mystères et toute la connaissance de Dieu, et toute la foi jusqu’à transporter les montagnes, s’il me manque l’amour, je ne suis rien.

 

03 J’aurais beau distribuer toute ma fortune aux affamés, j’aurais beau me faire brûler vif, s’il me manque l’amour, cela ne me sert à rien. 

 

04 L’amour prend patience ; l’amour rend service ; l’amour ne jalouse pas ; il ne se vante pas, ne se gonfle pas d’orgueil ;

 

05 il ne fait rien de malhonnête ; il ne cherche pas son intérêt ; il ne s’emporte pas ; il n’entretient pas de rancune ;

 

06 il ne se réjouit pas de ce qui est mal, mais il trouve sa joie dans ce qui est vrai ;

 

07 il supporte tout, il fait confiance en tout, il espère tout, il endure tout.

 

08 L’amour ne passera jamais. Un jour, les prophéties disparaîtront, le don des langues cessera, la connaissance que nous avons de Dieu disparaîtra.

 

09 En effet, notre connaissance est partielle, nos prophéties sont partielles.

 

10 Quand viendra l’achèvement, ce qui est partiel disparaîtra.

 

11 Quand j’étais un enfant, je parlais comme un enfant, je pensais comme un enfant, je raisonnais comme un enfant. Maintenant que je suis un homme, j’ai fait disparaître ce qui faisait de moi un enfant.

 

12 Nous voyons actuellement une image obscure dans un miroir ; ce jour-là, nous verrons face à face. Actuellement, ma connaissance est partielle ; ce jour-là, je connaîtrai vraiment, comme Dieu m’a connu.

 

13 Ce qui demeure aujourd’hui, c’est la foi, l’espérance et la charité ; mais la plus grande des trois, c’est la charité.

Je porte en moi souvent mille Juifs qui suffoquent

Je porte en moi souvent mille Juifs qui suffoquent

shoah

Je porte en moi souvent mille Juifs qui suffoquent,

Et tant de matins blancs que déchirent leurs cris.

Tous ces appels glacés, ces visages enfuis,

C’est comme un souvenir dont tant de gens se moquent.

 

Ceux qui me disent allons, la Shoah, c’est fini !

Regarde un peu l’Afrique, et tous les naufragés,

Et puis tous ces enfants qui sont morts en Syrie,

Sans parler de Gaza et de ses sacrifiés…

 

Mais très obstinément, comme un grand vent de plaine,

Je les entends mugir, vociférer leurs haines,

Et je les sens souvent, les barbares affamés,

 

Rôder autour de nous qu’ils voient en proies faciles,

Car oui le Juif c’est nous, c’est toi, c’est le Fragile :

Celui que le Nazi pour toujours veut traquer.

 

 

Sabine Aussenac

Donnez et prenez !

Donnez et prenez !

 

En me promenant dans mon nouveau quartier, au cœur de la Ville Rose, j’ai découvert l’été dernier deux étranges écriteaux, et un rebord de fenêtre toujours curieusement « achalandé ». Sur l’une des avenues très fréquentées de ma belle « Côte Pavée », par ailleurs si huppée, s’affichaient donc ces deux messages écrits à la craie sur le fond rose de l’embrasure :

« Donnez et prenez ! » et « Espace de gratuité ».

Sur le chambranle bétonné, un peu tristounet, comme on dit par ici, de cette fenêtre, devant cette maison de rue qui ne paye pas de mine, le passant trouve ainsi presque chaque jour de nouveaux objets : vêtements, ustensiles de cuisine, livres, chaussures, et même parfois des lampes, des outils…

Curieuse comme une pie, et déjà vieille routarde des « Puces » et autres brocantes et vide-greniers, j’ai immédiatement trouvé l’idée formidable. Au vu de l’aspect extérieur de la maison, j’ai d’abord pensé à quelque vieux papé toulousain, que je visualisais un peu révolutionnaire, béret vissé sur la tête et nostalgique du Front pop’…Que nenni : un jour, ayant osé sonner, j’ai découvert que l’initiative venait d’une bande de joyeux colocs, qui non seulement ont donc ouvert cet espace de gratuité, mais vivent aussi dans l’un des hauts-lieux des colocations toulousaines (à « La Soupière », on partage un lieu de vie, mais aussi, par exemple, des paniers de légumes venus d’une AMAP, etc…)

Parfois fleurit aussi une citation, affichée sur la porte. « Ne racontez pas des salades, cultivez-les ! »…

Bref. Quelle bonne idée ! Oui, quelle belle et bonne idée que de transcender les frontières sociétales et commerciales, que d’oser proposer en dehors de tout cadre officiel, que ce soit un vide-grenier ou un site internet dédié au troc, ce partage simple comme bonjour, de la main à la main, au gré de nos passages… « Donnez et prenez », cela semble simple au premier abord, et pourtant, si peu de gens pratiquent ces échanges qui pourtant nous ramènent aux tous premiers temps de nos sociétés humaines, lorsque l’on échangeait soieries et sel, céréales et métaux…

Car pourquoi avoir toujours ce besoin de tout encadrer, alors que ce serait si simple, dans l’absolu ? Ne plus porter ses vêtements au Secours Populaire, mais les offrir à des SDF ou à des Roms, alors que les grands froids arrivent…Proposer dans chaque quartier, chaque village, un espace de ce style, tous genres confondus, accessible à tous…Aller dans les « quartiers » et banlieues difficiles et distribuer des livres et des feutres aux enfants, qui, même s’ils ont des IPad et des écrans plats, ne lisent pas…

Juste en face de cette colocation, une moyenne surface, certes bien sympathique, mais dont les employés sont sans doute obligés, comme partout, chaque soir, de détruire des stocks en les javellisant…

Quand ouvrirons-nous les yeux devant ce nouvel impératif catégorique qu’est la solidarité, essentielle, évidente, primordiale ? Je ne rêve pas, ne vais pas vous parler de Thomas Moore, d’utopie, de kibboutz ou de kolkhozes…Mais je pense que de tout petits gestes constitueraient déjà une immense avancée.

Personnellement, déjà avant un grave « accident de la vie », j’évitais les grandes surfaces, leur agressivité, leurs étalages indécents. Aujourd’hui, alors que malgré un salaire tout à fait correct de fonctionnaire je continue à manger de la vache enragée, au vu des séquelles de mes ennuis sociaux, j’ai entièrement changé ma façon de vivre, de consommer et d’être au monde.

Et je ne peux que saluer la belle initiative de ces jeunes Toulousains !

Donnons !

 Sabine Aussenac

Et un ancien article, paru dans le Huff Post:

Résister. Ne pas sortir. Ne pas regarder, faire le singe aveugle. Ouvrir nos placards. On l’a déjà, le petit top noir brillant. Ouvrir les armoires.

Ressortir les draps en lin blanc brodés, avec les initiales de nos arrières grands-parents, de mamie Marie-Louise. Ils sont tout aussi jolis que la paire de draps tout juste sortie d’un atelier de Pékin qui nous tend ses beautés factices en mille rayons bigarrés. Redécouvrir la simplicité du bois, des lignes d’épure. Admirer chaque objet de notre home, sweet home. S’arrêter un instant devant le vase chinois, la tapisserie de la licorne, le buddha. Les toucher, les yeux fermés. Allumer la radio. Ecouter la musique, beaucoup, souvent. Une heure de Virgin radio valent quatre séances de thérapie. On a 18 ans, on danse, on est heureux. Demander à nos enfants comment ça marche, le téléchargement illégal-c’est quand même plus excitant, on ne va pas tout s’interdire non plus !!! Sélectionner nos envies non plus selon les pochettes-nous qui regrettons encore les grands pochettes des vinyles (mais souvenez-vous comme c’était lourd, quand on déménageait !!!), mais en fonction des titres disponibles sur Deezer. Aller à la bibliothèque.

D’accord, ce n’est pas là que nous rencontrerons l’homme-la femme de notre vie-moyenne d’âge, en deux tranches, 4/8 ans et 75/98 ans, selon les départements… (Quoique chez moi, la bibli ait eu la chouette idée des Book-Dating , mais je n’ai pas encore osé tester, au vu de la moyenne d’âge du café philo…) Renoncer à flâner des heures dans les librairies. Ca, c’est sans doute le plus difficile. L’odeur du livre neuf, ce petit coup de cœur à la Delerm pour l’encre fraîche, ce plissé que nous déflorerions, les illustrations qui rivalisent de beauté ou d’audace… Il faudra préférer le toucher usé et quelque peu collant des livres de prêt, cette couverture aussi impersonnelle que des verres de cantine, et cette idée que nous ne foulons pas une terra incognita. Regarder dans notre bibliothèque. Se rendre compte qu’au fil des scolarités de nos enfants nous avons au moins quatre exemplaires de  Phèdre  et du  Grand Meaulnes  ! Les ouvrir.

Ressentir cette pointe d’émotion lorsque Yvonne de Galais apparaît à Augustin, ou Hippolyte à Phèdre:

Je le vis, je rougis, je pâlis à sa vue : Un trouble s’éleva dans mon âme éperdue. Mes yeux ne voyaient plus, je ne pouvais parler : Je sentis tout mon corps et transir et brûler.

 

S’asseoir dans le salon, si possible à même le sol. S’y sentir aussi bien que dans les rayons surchauffés de la Fnac. Prendre un petit quart d’heure et se persuader que, oui, tout a déjà été dit, écrit, pensé sur l’âme humaine, mais avoir néanmoins envie de continuer à jouer les défricheurs de terres et de mots.

Ouvrir le frigo. Se demander si il est vraiment nécessaire de ressortir pour aller dans une grande surface ou au discount. En imaginant d’heureux mariages gustatifs, il y a bien encore une semaine d’avance…Expliquer aux enfants comment mettre une barre de chocolat noir dans un quart de baguette, l’envelopper d’alu et le glisser dans le cartable, leur dire que ce sera aussi bon qu’une barre chocolatée.

Faire une citronnade. Chaude, brûlante, avec du miel, ou la servir frappée, avec des glaçons, et en humer chaque gorgée divinement acidulée.

Sortir, malgré tout. Se glisser dans une rue traversière. Atteindre la rivière, sans voir tous ces visages excités par les achats. Regarder le ciel. Y observer chaque nuage. Se pencher contre le tronc de ce saule noueux et le toucher, se faire pont entre l’eau, la terre et le ciel. Se mettre à courir. Peut-être va-t-il se mettre à pleuvoir, ce n’en sera que plus doux. Mais le soleil sera le bienvenu.

Vivre, tout simplement.

J’avais des amis en Afrique…

 J’avais des amis en Afrique…

15 novembre 2013.

Ce texte, qui était paru dans l’ancien « Post », et dont je ne trouve plus trace, je souhaiterais aujourd’hui le dédier à Madame la Ministre, à Christiane Taubira. Madame la Ministre dont je suis loin de partager toutes les opinions, mais que je soutiens, en ces jours où ma France brunit, de tout mon cœur républicain.

Mon Afrique, il me semble, ne va pas très bien en ce moment. Entre les sacrifiés de Lampedusa et nos deux journalistes assassinés, entre ce prêtre enlevé aujourd’hui et les terribles tensions du Proche-Orient…

Le monde, notre monde, bouillonne en tous sens, immense poudrière, pleine d’humains qui après les typhons ne trouvent même plus de quoi enterrer leurs morts, quand d’autres, honteusement, se gavent d’indécence.

Alors, nous, Français, nous, tous Présidents de la République, nous, héritiers des Lumières, levons-nous pour dire notre solidarité face aux serpents de toutes les dictatures. Nous, Français, nous, tous Présidents de la République, serrons-nous les coudes, retroussons nous les manches, osons la solidarité, plutôt que d’insulter les femmes et la démocratie.

J’avais, j’ai et j’aurai toujours des amis en Afrique, et dans le monde entier.

Et j’aurai une pensée toute spéciale pour ce prêtre enlevé au Cameroun, le Père Georges Vandenbeusch. Que Dieu  le garde. Et nos prières.

http://www.directmatin.fr/france/2013-11-14/qui-est-le-pere-georges-vandenbeusch-608728

 

Sabine Aussenac.

 

 

 

Africa day, 25 mai 2011.

https://www.youtube.com/watch?v=smEqnnklfYs

J’avais huit ans, guère plus. Bien sûr, nous avions un poste de télévision, et j’avais déjà vu des films se passant en Afrique, ou avec des Noirs américains.

Mais là, ma grand-mère, soudain, serra ma main plus fort. C’est que dans ma petite ville tarnaise, dans les années soixante, on était vraiment loin du Bronx. Et des Black, c’est simple : il n’y en avait pas. Ma mamie me dit alors, sur un ton docte, empli de son bon sens paysan :

–         Tu vois ma poulette, c’est comme les arabes. C’est dans leur pays que poussent les oranges. Il faut toujours bien les éplucher.

Jamais, jamais ne n’oublierai cette anecdote. Oh, ma mamie n’était pas ce que l’on appellerait aujourd’hui « raciste », c’était une femme bonne et simple, pleine de cœur et de tendresse. Elle avait juste vécu des guerres, et puis l’Algérie, où l’un de ses fils était parti longtemps, et en plus, son autre fils avait eu l’outrecuidance de lui ramener une « Boche » pour épouse, à quelques encablures de la fin des années brunes ! Et elle l’avait accueillie, avec bienveillance.

Des années passeront, avant que je ne recroise des métissages, enfin extraite de ma torpeur provinciale. En découvrant ma ville rose, je trébuchais sur le monde. Le vrai. Je grandis en même temps que les revendications des peuples. J’avais toujours regretté d’avoir loupé 68, le destin m’offrit Touche pas à mon pote. Je me souviens des conversations enflammées avec mon ex belle-mère ; pour l’agacer, le père de mes filles et moi lui disions que nous appellerions nos enfants Ahmed et Fatima.

Le dimanche matin, nous allions à Arnaud-Bernard, après le marché, acheter ces bons pains à l’anis et des bouquets de menthe fraîche. Quand le carillon de Saint-Sernin sonnait midi, et que les Puces commençaient à se vider, nous regardions voler les hirondelles autour du clocher, et nous étions heureux.

De l’Afrique, je ne savais toujours pas grand-chose. C’était l’époque où nous parcourions l’Europe en vélo et où je terminais un mémoire sur les mouvements alternatifs allemands. Quelques copines noires, à la fac, et, plus tard, des étudiants croisés dans des bibliothèques, puis des parents d’amis de mes enfants, ou des membres de la communauté black d’Ixelles, où je vécus quelque temps, allaient devenir mes guides.

Mon Afrique, bien sûr, avait d’abord été intellectuelle. De I had a dream, presqu’appris par cœur au lycée, que je ne peux encore aujourd’hui écouter sans frissonner, aux longs romans d’André Brink, en passant par Doris Lessing et par tous les Gone with the wind, ma fougue adolescente tordait le coup à tous les apartheids.

Puis vint la musique, de Touré Kunda à Johnny Clegg, et tous les papillons d’Afrique me volaient dans le ventre en entendant le grand Bob pleurer No woman no cry

http://www.youtube.com/watch?v=BGS7SpI7obY&feature=related

Et les gens. Un jour, je les entendis rire. Parce que pour moi, l’Afrique, c’est le rire. Bien sûr, le Sahel, les guerres, le SIDA. Et les fièvres et la colonisation, et toutes misères. Je le sais bien : il pleure, mon pays bien aimé. Mais moi, en ce jour d’Africa Day, loin de toutes les querelles politiques, des luttes fratricides, au-delà des immondes roitelets qui égorgent leurs peuples, et en hommage à toutes victimes récentes du printemps arabe, je voudrais seulement vous parler du rire. De leurs sourires.

Mon Afrique à moi sent le gombo et les piments, et ondule des terres arides aux grandes plaines. Les femmes sont fortes, belles et courageuses, les enfants y grandissent choyés par des familles entières, et les hommes y construisent un avenir. Les couleurs chatoyantes des marchés font écho aux arts primitifs que l’occident s’arrache. Les négritudes y explosent de modernité et portent en elles les siècles de tradition orale.

Mon Afrique est résiliente. Elle regarde devant. Elle n’oubliera jamais les cales putrides et les fers, les diasporas et les génocides. Aujourd’hui encore, le viol de masse et les meurtres commis par d’immondes dictateurs sont aux portes de nos actualités. Mais mon Afrique porte l’amour, aussi, comme on porte un enfant au cœur même des guerres.

Mon Afrique, bien sûr, n’est faite que de rêves et de clichés. Mais de rencontres, aussi. Cette maman toujours souriante, drapée dans son boubou, que je croise tous les matins dans le bus, au cœur de ma province ; les chants joyeux des gospels, dont chacun me renvoie invariablement à cette scène de La Couleur Pourpre où le gospel de l’église fait écho au blues jazzy du tripot ; cette étudiante hébergée quelques mois, qui me faisait tellement rire en appelant sa mère au pays et en mêlant des mots comme « télévision » ou « ordinateur » à son dialecte ; et Obama, bien sûr…

http://www.youtube.com/watch?v=vFTitXRVM0Y

La France l’a un peu oublié, cet Africa Day…Entre les Sofitels et les radars, le nuage d’Islande et le tennis, j’ai un peu peur que mon Afrique ne passe à la trappe. Alors en mémoire d’Angela et de Nelson, et même si mon Afrique à moi résonne avant tout d’un concerto de Mozart et des mots d’une romancière danoise, je dédie ces pensées à tous mes amis noirs-on vient de me dire sur un réseau social que « Noir » est préféré à « Black »-, chocolat, café au lait, métis, d’Afrique du Nord ou du Sud, d’Harlem ou de N’djamena :

https://www.youtube.com/watch?v=eSCFiMOWpCw

Black Power for ever !!!!!!

 

 

 

 

Elle s’appelait Jehanne

Elle s’appelait Jehanne

Elle s’appelait Jehanne.

Une blonde, toute douce.

Je m’en souviens comme si c’était hier, c’était une de mes premières élèves, en ma première année de prof. (Non, nous n’avions pas d’IUFM, nous non plus. On m’avait dit « Tiens, la clef du placard, le magnéto –à bandes, help !!-, les craies, et bon courage !!! »)

Très vite, le bruit a couru. La pauvrette, elle en rougissait. A son approche, les voix passaient en sourdine, on la regardait en chuchotant. On discutait de son cas en salle des profs …

–           Il paraît que son père est CRS.

–          Oui, je l’ai rencontré à la réunion, un beauf à la Cabu.

–          La pauvre gamine, elle avait un prénom prédestiné…

Ses camarades la défendaient.

–          C’est pas sa faute, Madame, si elle a pas fait son travail. Vous savez bien, c’est pas facile, pour elle.

Car devinez quoi ? Le père de Jehanne…votait Le Pen.

Je vous parle d’un temps où la vie était douce, où voter FN vous stigmatisait comme aux premiers jours du SIDA, où les moustachus du Front rejoignaient les moustachus à la Freddy Mercury dans un difficile outing ; d’un temps où l’on vous regardait avec horreur et compassion, partagé entre le chagrin et la pitié. Personne, non, personne n’aurait osé revendiquer en public son appartenance au parti de JMLP, hors réunions de famille avinées et/ou soirées entre anciens de l’OAS. L’information circulait sous le manteau, alimentée par la rumeur. Voter FN, c’était vraiment la fin du monde, c’était comme avouer qu’on était fils de collabo.

Voter FN, c’était le MAL.

Et il est bien loin, aujourd’hui, ce temps des cerises.

Car être frontiste, aujourd’hui, c’est carrément tendance. C’est, comment vous dire, jazzy, funky, à la limite du groove. Hey man, si tu veux être « cool », vas-y, come on, baby, Marine is the place to be !!!

Ils sont partout, David Vincent n’est plus le seul à les avoir vus. On a le droit, aujourd’hui, de se revendiquer ouvertement comme étant d’extrême-droite. Il y a quelques années encore, voter Le Pen, ça vous posait son homme ; la France alors de se gausser des Autrichiens et autres nazillons d’Europe, des Waldheim au passé brunâtre et des Haider à l’arrogance fière. Chez ces gens là, Monsieur, on ne se prétend pas Français : « ça » n’arriverait jamais chez nous, ce style de peste brune….

But times they are a changing. Le loden a le vent en poupe, tout comme le carré flou et la messe en latin. La CGT, le Facteur, et surtout les Dupond et Dupont du PS, eux, complètement has been, peuvent aller se rhabiller….Parce qu’à force de crier au loup, il sort du bois. Et on a tellement hurlé « Sarko-facho ! » que les véritables fascistes, en pleine conscience démocratique, en pleine confiance républicaine, préparaient tranquillement leur accession au pouvoir…

Oui, la France était dans la rue, la France faisait grève, la France militait, la France râlait. Sarkozy, c’était le MAL.

Pendant ce temps, au cœur des villes et des campagnes, la droite extrême prenait la clef des chants. S’appropriait la Marseillaise, à deux doigts de redorer le Chant des Partisans à grands coups de croix gammées…

Et son tour de force aura été de supplanter la véritable droite dans l’identité nationale. Faisant feu de tout bois, un pan de burka par ci, un meurtre d’enfant par là, la droite de Marine brandit les joggeuses assassinées et les cantines hallal comme autant de bulletins de vote.

Et peu à peu, l’image du bouledogue éructant s’est effacée de nos mémoires, laissant apparaître cette néo droite hype and smart, politiquement correcte, aussi huppée qu’un dîner chez Lipp, aussi policée qu’une dorure de l’Académie.

Et puis n’oublions pas que nos partis classiques, sortis de vagues pages Facebook au PS ou d’un lip dup à l’UMP, sont des partis de vieux, au mieux, de trentenaires déjà fatigués. Nos jeunes vivent avachis entre console et tablettes, l’œil rivé sur Skype, l’oreille abimée par Deezer. Un élève de terminale m’a récemment avoué ne pas savoir situer la Suisse-« c’est vers la Roumanie, non, Madame ? ». Alors la Syrie, vous pensez…Le Printemps Arabe ? Déjà oublié…C’est sûr que ce n’est pas dans le 93 qu’on irait se twitter des rassemblements politiques…Et je n’ose même pas imaginer la panique si une catastrophe de l’ampleur de celle qui s’est abattue sur le Japon frappait notre pays. Là aussi, mes élèves m’avaient sidérée : « On s’en fiche, Madame, puisque c’est pas chez nous ! «  Une autre : « Moi, ça me plairait bien, d’assister à la fin du monde… »

Non, les rares jeunes engagés, hélas, font partie de la garde rapprochée de la nouvelle diva des cantons. Pour un Clément Méric, combien de petits fachos aux dents longues et aux idées si courtes qu’elles en conspuent la Shoah et toute dignité… ?

Oui, elle s’appelait Jehanne. C’était au début des années 80. Elle avait honte, parce que son papa votait Le Pen.

Aujourd’hui, 7 novembre 2013, quand des enfants semblant sortis des Jeunesses Hitlériennes jettent des bananes à une Ministre de la République, quand des Mosquées sont incendiées comme lors d’une Nuit de Cristal, quand des journalistes noirs doivent écrire une tribune dans le Monde pour exprimer leur désarroi, alors même que de l’autre côté de l’Atlantique un maire quasi d’extrême-gauche, aux beaux enfants métis, prend le pouvoir dans la Grosse Pomme, au pays tant conspué par tous les « gauchistes » toujours prêts à faire la chasse aux méchants « Ricains », j’ai honte de mon pays. La paille et la poutre, toujours.

Mon pays des Lumières, aux portes de la nuit.

L’étape suivante ? Ce sera lorsque « elle » sera au pouvoir, et qu’ « elle » interdira certains partis.

Réveillez-vous ! Ne pas réagir, c’est le MAL !

 

Quand ils sont venus chercher les communistes,
je n’ai rien dit.
je n’étais pas communiste
Quand ils sont venus chercher les syndicalistes,
je n’ai rien dit.
je n’étais pas syndicaliste
Quand ils sont venus chercher les juifs,
je n’ai rien dit.
je n’étais pas juif
Quand ils sont venus chercher les catholiques,
je n’ai rien dit.
je n’étais pas catholique
Et, puis ils sont venus me chercher.
Et il ne restait plus personne pour protester.

 

Pasteur Martin Niemöller.

 

Sabine Aussenac.