Comme un air de rumba…

Comme un air de rumba…

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https://www.facebook.com/Lingerie-Carrade-321325107943423/

Elle sentait bon, ma tante. Un parfum de sable doux et de vanille, comme un air de rumba. Lorsqu’elle arriva dans notre cuisine, elle me sourit, avec cet air de conspiratrice qui lui était familier. Nous en étions encore au café, engoncés dans nos habitudes des sixties, nous, les enfants, le dos bien droit, toute incartade étant prétexte au martinet, nous taisant, étouffant dans cette atmosphère à la Chabrol, grappillant les dernières miettes de tarte aux pommes dans nos assiettes immaculées.

Ma tante m’enleva à la tablée embourgeoisée pour notre sortie mensuelle, promettant à ma mère que nous serions rentrées avant la tombée de la nuit. Nous partîmes main dans la main, gloussant comme deux collégiennes dans l’escalier, et nous précipitâmes dans la rue gorgée du soleil de midi. Colette me toisa soudain d’un regard empreint de tendresse, ses grands yeux noisette malicieusement plissés, et m’annonça sur un ton officiel qui fleurait bon la remise des prix :

  • Ma chérie, l’heure est venue pour toi de devenir une femme. En ce 24 juin, pour fêter la Saint-Jean et les grandes vacances, je t’emmène aux Galeries !

Je rougis. C’est qu’elle commençait à peser lourd, ma poitrine de jeune fille en fleur… Je faisais tout pour la contenir sous mes chemisiers de percale rose, et me tenais, la plupart du temps, un peu voûtée, effaçant ainsi toute velléité de féminité de mon apparence, imitant en cela notre mère, souris grise et grenouille de bénitier, toujours vêtue de robes sombres, son chignon tiré à quatre épingles, le sourire pincé. Colette, elle, irradiait de légèreté, papillonnant dans l’existence, toujours entre deux galants, femme libre et femme de livres, sa carrière d’écrivain lui valant autant d’honneurs que d’amants.

Nous nous entendions bien, ma jeune tante et moi. Je lui confiais mes émois amoureux et mes élans littéraires, et elle me parlait de Simone et des suffragettes, de la Résistance et du jazz, et, virevoltante et gaie, me montrait que la vie d’une femme pouvait être autre chose que cette parodie de bonheur, perdue entre cuisine, ménage et pouponnière. La vendeuse des Galeries nous accueillit en nous montrant ses derniers modèles, mais Colette, très sûre d’elle, se dirigea vers un stand discret, où de jolies cotonnades blanches voisinaient avec quelques parures de dentelle.

Elle s’empara de plusieurs modèles et me guida vers la cabine d’essayage, en me racontant comment sa propre grand-mère portait, elle, des corsets, et comment, un beau jour de 1917, son époux n’étant pas revenu du front, elle avait définitivement renoncé à cette torture, coupant aussi sa longue tresse et arborant une coupe à la garçonne, affirmant ainsi une nouvelle indépendance. Puis Colette évoqua brièvement sa maman qui, elle, était morte dans les camps nazis, nue, sans soutien-gorge, ravalée au rang d’animal par des barbares. Ma tante, me regardant me dévêtir pudiquement,  m’expliqua encore que mon corps était mien, et que jamais je ne devrai le donner à un homme sans mon absolu consentement. Cet achat, celui de mon premier soutien-gorge, symbolisait ma nouvelle liberté : désormais, je serai la maîtresse de ce corps, de mes désirs, de mes envies. Car nous étions des femmes libres. Je ne devais jamais l’oublier.

Je me retournai vers le miroir, un peu tremblante, comme une biche surprise au détour d’une clairière. La ligne claire de mes épaules était à présent tranchée par deux fines bretelles de dentelle, et les oiselles palpitantes de ma jeune poitrine galbées par les jolies coques ajourées et nacrées.

Peu à peu, j’osai me redresser. Je me cambrai, sans savoir encore que bien des fois je me dresserai ainsi en regardant un homme, et soudain je la vis, cette femme, cette inconnue qui, ce matin, écrivait des vers à l’encre de l’enfance et qui, bientôt, embrasserait la vie.

Je tournai sur moi-même, soudain libérée du poids des conventions qui bridaient mes envies, et je me sentis belle, me sentis forte. Je ne savais pas encore ce que mon avenir me réservait, je ne connaissais pas les mains qui, souvent, dégraferaient impatiemment mes soutiens-gorge, je ne savais presque rien du désir et des plaisirs, mais en cette danse nubile je vis défiler des regards de braise et des chuchotements, et puis aussi, comme en rêve, de petites mains et des petites bouches qui approchaient de mes seins blancs et lourds. Mes enfants…

Colette écrasa une larme. Elle me serra contre elle en me murmurant qu’elle était fière de moi, de ma beauté, de mon intelligence. Puis elle paya, et nous sortîmes sur la place, complices et sororales.

Bien des années plus tard, je brûlerai, en sa compagnie, avec d’autres femmes ardentes, libres et extasiées, un autre soutien-gorge. Comme pour témoigner de notre volonté de changer la vie. Mais j’ai gardé précieusement la nacre de cette naissance.

 

Communiqué de presse: Sabine Aussenac n’est PAS « auteur à Riposte Laïque »

Communiqué de presse:

« Sabine Aussenac, professeur et écrivain, auteur de nouvelles et poèmes ayant remporté de nombreux prix littéraires, publiée en revues et en impression à la demande, blogueuse, engagée depuis de nombreuses années dans divers combats en faveur de la laïcité, du rapprochement entre les peuples, des droits des femmes et des opprimés, n’est PAS « auteur à Riposte Laïque », comme le prétend ce média. »

Ayant demandé depuis de nombreuses années à ce site de retirer l’un de mes textes -que je ne renie pas, car il concernait les libertés des femmes et les valeurs de la République et de la laïcité- de son portail internet, car je ne souhaite pas voir mon nom associé à ce ramassis d’insultes islamophobes et de propos haineux et déviants, je n’ai jamais obtenu gain de cause. Le 4 juillet 2015, j’ai à nouveau posé une demande, espérant acter deux mois plus tard la possibilité de déposer plainte auprès de la CNIL et de Google afin que mon nom ne soit plus associé à ce site d’extrême-droite, aux relents pétainistes et nauséabonds. En l’absence de réponse du site, j’ai fait un nouveau mail copié collé sur un réseau social, ne mâchant pas mes mots, très en colère de voir que sur les résultats de recherche en ligne ce site apparaît en première page des recherches me concernant.

Le texte écrit en 2010 est MA propriété, et je n’ai jamais demandé à ce qu’il soit mis en ligne sur ce site; l’eussé-je fait qu’il serait mon droit absolu de demander son retrait, puisque ces mots m’appartiennent et ne sont pas du domaine public. Ce texte figure encore sur l’un de mes blogs, et y a toute sa place.

En attendant l’action de la CNIL et de Google et les poursuites que je vais engager en diffamation pour injure publique, au vu de DEUX textes me concernant parus cette semaine sur le site, dans lesquels je suis publiquement insultée, vilipendée, puis traînée dans la boue dans des commentaires, textes ayant donné lieu à de nombreux mails d’insultes, où je suis, par exemple, nommés « pute socialo » ou « suceuse de muzz », je souhaite rectifier publiquement les choses et me dissocier totalement de ce site réactionnaire, fasciste et diffusant une parole de haine anti-républicaine.

Pour rappel, voici en miscellanées quelques textes écrits au fil des ans en faveur de la solidarité, du rapprochement entre les peuples et les cultures, des engagements anti-racistes et de la lutte contre tous les obscurantismes:

 http://sabineaussenac.blog.lemonde.fr/2015/04/16/400notjustanumber-400-migrants-et-le-silence/

– http://sabineaussenac.blog.lemonde.fr/2015/06/19/le-rossignol-et-la-burqa-et-lacademie-barenboim-said/

– http://sabineaussenac.blog.lemonde.fr/2015/06/21/elle-te-plait-pas-ma-chanson/

 http://sabineaussenac.blog.lemonde.fr/2013/12/03/je-porte-en-moi-souvent-mille-juifs-qui-suffoquent/

– http://sabineaussenac.blog.lemonde.fr/2015/01/20/je-me-souviens-une-fable-de-la-citoyennete/

– http://www.huffingtonpost.fr/sabine-aussenac/myriam_1_b_1371928.html

– http://www.huffingtonpost.fr/sabine-aussenac/front-national-presidentielle_b_1464158.html

– http://www.huffingtonpost.fr/sabine-aussenac/mandela-day-aux-cesars_b_1300910.html

– http://sabineaussenac.blog.lemonde.fr/2014/02/10/ilan-halimi-8-ans-deja/

– http://www.terredisrael.com/infos/les-osselets-de-la-memoire-par-sabine-aussenac/

– http://www.huffingtonpost.fr/sabine-aussenac/la-shoah-cest-has-been_b_1676229.html

– http://sabineaussenac.blog.lemonde.fr/2013/11/15/javais-des-amis-en-afrique/

– http://sabineaussenac.blog.lemonde.fr/2014/07/13/comme-de-longs-echos-qui-de-loin-se-confondentpaix/

– http://www.tribunejuive.info/france/lautre-cote-de-moi

– http://short-edition.com/oeuvre/tres-tres-court/il-s-appelle-farid

Enfin, en ce qui concerne les attaques commises envers ma plume, mes écrits, ma personne en tant qu’écrivain, je laisse les lecteurs libres d’apprécier mes productions…

De Toulouse à Tafraout

De Toulouse à Tafraout
Il n’y a qu’une seconde
Car depuis quelques jours nous partageons la route
Et grâce à toi j’ai appris à relire le monde.

Les ocres bleus de ton village
Font écho à mes pages :
J’ai trébuché une nuit d’avril sur tes mots envoûtants
Et me voilà enfin, les yeux le cour chantant

Découvrant des ailleurs, des magies, des beautés,
Ensorcelée déjà par ces roches et ces pierres
Me sentant fée des sables et câline sorcière
Et t’offrant de mon âme les fines aspérités.

Du Café St Sernin au Café des Délices
Je t’envoie folies douces et lumières stellaires.
Sans doute un jour boirons nous un pastis,
Moi la Toulousaine et toi, mon Prince des déserts.

Garonne ouvrira ses flancs ondulant d’aise
Quand le long de berges dolentes tu raconteras les braises
D’un soleil dardant ses pointes acérées
Et plongeant ses lumières dans le Drâa asséché.

Une mer nous sépare mais nos cours sont jumeaux,
Je me sens ta gazelle et tu te dis mon loup.
Mes timides violettes tu cueilleras beaucoup
Je serai ta rose des sables toute ouverte à nouveau.

Le palmier des Jacobins se penchera vers tes ruelles
Blanches. Briques rouges et chapeau de Napoléon
Danseront sarabande, ma cité gasconne se fera caravelle :
Sur l’eau verte du canal vers l’Orient nous voguerons.

Ton oasis charnue aux amandiers en fleur
Croisera en pays de cocagne le pastel aux couleurs
De tes roches azuréennes, et Mohammed Khaïr Eddine
Ecoutera le jazz de Claude en sourdine.

Au loin mes Pyrénées se profilent, grandioses et enneigées,
Tandis que ton Atlas domine en majesté
Paysages lunaires, poussières laminées
D’un vent en cousinage à mon Autan voilé.

Les sororités de nos textes en goguette
Se bousculent et se croisent à en perdre la tête.
Mes millions de toits roses se prosternent vers la Mecque,
Nos croyances et respects illuminent la fête

Elle sera belle, limpide, pure et chatoyante
Cette rencontre de deux cours du Prince et de l’Infante
Mon cour vibre de miel et je fonds, indolente,
Vers toi mon bel ami dont je serai l’amante.

Les mains de Pierre…Bon anniversaire, Pierre Santini!

Les mains de Pierre

ps

 

 

http://www.pierresantini.fr/

 

La bague, c’est ce qu’on remarquait toujours sur les photos. Cette grosse bague, orangée, presque corail, ronde, qui faisait penser à ces bagues d’autrefois. On lui en aurait presque baisé la main comme à un Monsignore, ou donné du Monsieur le Marquis…

Il ne la quittait pas, pas même pour le bain, pas même pour l’amour. Elle était sur scène avec lui, avait fait des centaines de lever de rideau, avait caressé des femmes, salué des publics…

Il se souvenait encore précisément de l’instant où sa grand-mère, sa délicieuse grand-mère, s’était rendue compte lors de l’une de ses premières représentations, alors qu’il interprétait un sombre personnage de Dumas, de ses mains dénudées.

  • Mais ce ne sont pas des mains d’aristocrate, Pierre ! Tu dois avoir des mains de marquis !

Et elle s’était délestée de l’encombrant bijou de cornaline, lui passant bague au doigt comme on le ferait à un époux, lui transmettant par là même un peu de la mémoire familiale.

Et la bague était restée, sertie d’or et rassurante, petite flamme du cœur, dégageant son aura bénéfique, puisqu’il se murmurait en coulisses que la pierre protégeait la voix et calmait les émotions…

La portait-il déjà, cette bague là, en interprétant Julien Durtol, le fils de l’Homme du Picardie ? C’est qu’il en faisant chalouper, des cœurs de midinettes, dans ses imperméables sombres, silhouette familière des écrans sages des années soixante…Et puis toutes ces scènes, et tous ces grands destins, ces rôles où chaque phrase vous façonne nouveau chemin…

Un jour, un bijoutier farceur la répara si mal que la pierre en tomba. Mais le hasard fait bien les choses : la fêlure est invisible, la nouvelle cornaline chatoyante à merci, et nul ne peut savoir que la pierre originale a disparu sur quelque pan de rue…

Le diamant, c’est autre chose. Les diamants sont éternels, et ce n’est pas notre James Bond hexagonal qui nous contredira. Il était si jeune, encore, lorsque son père l’emmena voir Cyrano au théâtre. Et en larmes, transporté, lorsqu’il sortit, déclarant qu’il serait acteur.

Son père lui promit à ce moment là le diamant de son propre père, et l’enfant tint, lui aussi, sa promesse.

Quand il monta sur scène, pour le Cyrano de Savary, lui qui voit en ce rôle toute l’humanité que peut transmettre le théâtre populaire, ce théâtre qui élève le cœur et qui rapproche les âmes, son père, en larmes à son tour, lui passa le flambeau de pierre.

Car le théâtre, c’est comme un cristal. Les passions et les songes s’y reflètent, et les mille prismes de la vie y tournoient, reflétés, agrandis, chatoyants et sublimes.

Les mains de Pierre ont porté de nombreux rôles, et ses bagues sont comme les témoins de ces multiples incarnations.

Elles orneront encore sa main de jeune patriarche lorsque, dans quelques jours, il partira affronter la ville éternelle, pour y chanter de sa belle voix grave les airs de Paolo Conte, son alter ego italien. Mais l’éternité ne fait pas peur à un acteur, et il ne fait nul doute que, comme d’ordinaire, ce seront des tonnerres d’applaudissements qui l’accueilleront à sa sortie de scène…

Buon viaggo, signore Santini. Ce fut un plaisir rare que de faire votre connaissance.

« M’illumino

D’immenso… » Guiseppe Ungaretti

 

http://culturebox.francetvinfo.fr/festivals/avignon-2015/avignon-jean-claude-dreyfus-pierre-santini-dans-le-fourre-tout-genial-du-off-224031

Ce texte a été écrit peu après ma rencontre avec Pierre, lors du tournage d’un « Homme d’état » à Auch.

Je suis chacune de ses apparitions dans Alice Nevers-ma série culte:)- avec un infini plaisir. Et j’espère avoir le bonheur de le revoir sur scène et de lui présenter mon fils, acteur en herbe, lors d’un été en Avignon ou d’une escapade parisienne…Bon anniversaire, Pierre♥!

Je veux marcher sur un chemin de clarté…Rencontre avec Malicorne

Je veux marcher sur un chemin de clarté…

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https://www.youtube.com/watch?v=GzsWl55tlRo

Je vous parle d’un temps où nous vivions sur de grands coussins de patchwork, à même le sol. On buvait du thé au jasmin en fumant de l’herbe bleue, nos aînés avaient ouvert la voie et nous nous rêvions, nous aussi, libertaires et contestataires. Certes, les grillons de Woodstock s’étaient tus, et les Vieilles Charrues n’existaient pas encore. Nous ne luttions plus contre la guerre de Vietnam mais contre des réformes, nos pattes d’eph’ courant devant des hordes de CRS…

Je me souviens de ce petit appartement sous les combles, le soleil de la Ville Rose nous brûlait déjà, avant l’invention du mot « canicule »…L’hiver, nous nous chauffions grâce à un poêle à charbon, et j’utilisais un moulin à café manuel pour moudre de gros grains de robusta, innocente jeune femme qui ne savait pas encore qu’un jour elle rêverait de Nespresso…

http://www.oasisdesartistes.org/modules/newbbex/viewtopic.php?topic_id=55162&forum=2

Allongés sur les grands coussins, nous écoutions nos vinyles : Dylan et son « Ouragan », Led Zep’ et ses « marches vers le paradis », et puis « Harvest » bien sûr, cette grande pochette jaune et le disque dont je connaissais chaque sillon…Mais il y avait aussi des voix françaises, entre les accents jazzy et « toulousaings » de Claude, les délires éraillés de Jacques, les douceurs québécoises de Robert et Fabienne, les soirées d’anarchie avec Léo et Jean, et, bien sûr, les émouvantes complaintes de Gabriel et Marie, nos amis de Malicorne

https://www.youtube.com/watch?v=eYW4Wx7sK3o

Elle nous enchantait, la viole d’amour, et puis bien avant You Tube et les vidéos où, aujourd’hui, nos enfants peuvent sourire devant les gilets de grand-père et les cheveux au vent, nous, nous les imaginions, puisque nous n’avions pas la téloche-d’ailleurs, y passaient-ils ??- nous les rêvions, nos amis de Malicorne, engrangeant leurs chansons qui parlaient de révolte et de vie, de destins et d’amours, de cette France d’antan qui justement nous faisait tourner la tête, nous qui étions des écolos de la première heure –oui, j’ai été sur la première liste verte de Toulouse, contre mon cher Dominique !- J’écrivais mon mémoire de maîtrise sur les « alternatifs allemands », je me faisais envoyer des autocollants anti-nucléaires, et puis nous achetions des graines de sésame au marché du Capitole, et je pense avoir porté les premiers Birkenstocks de la Ville Rose…

Nous aimions les « flutiaux », la viole et ce folk français qui virevoltait au rythme de nos insouciances et de nos engagements. Ils étaient compagnons fidèles, certitudes et ancrages. L’alouette, le loup, le renard et la belette, le bestiaire et les gibets, les mariages et les quolibets, tous ces airs d’autrefois tourbillonnaient, alors qu’ailleurs d’autres se trémoussaient au son du disco ou commençaient à se percer les narines en coupant raides leurs cheveux en mal de punkitude…

https://www.youtube.com/watch?v=kTOTt7aPA60&list=PLjM6eEYKpVS2vwu9S9POpEpigMZPI9B8s

C’est si loin. La vie, une vie a passé. J’en ai écouté tellement d’autres, des chansons, il y a eu les cassettes, les walkman, les CD, et puis Deezer. Il me reste, de cette époque, oui, une étagère de disques, mais sans platine…Un peu comme pour mes illusions : j’en ai de pleines armoires, mais sans réalisations…La vie, la vie a passé. Avec ses déboires, ses échecs, ses routes erratiques, en amour comme en politique. J’ai même fini par voter à droite, et, somme toute, je n’en ai pas honte…Un jour, la fille qui voulait devenir journaliste en Californie et écrivain à NY s’est évaporée et est devenue une vieille prof réac, engluée dans les affres de l’éducation nationale…

Mais quand on m’a dit que Malicorne serait de la partie, à Pause Guitare 2015, et que je pourrais même les interviewer, j’ai foncé…Ils m’attendaient, Marie et Gabriel, elle, toute juvénile dans sa robe fleurie, lui un petit air de Rockstar avec ses grandes lunettes fumées…Ils m’ont dit leur joie de tourner à nouveau, après les nombreuses désalliances ; ils m’ont dit la mésalliance à laquelle le FN, oui, le FN avait voulu les associer, puisqu’ils ont été approchés par ces incultes en raison de leur répertoire de vieux fonds « françois » ; ils m’ont dit la résilience, l’allégresse de se retrouver face au public qui, s’il a changé, demeure fidèle, comme l’a prouvé leur immense succès aux « Francos » de 2010, quand ils ont compris que personne ne les avait oubliés…

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Leur conscience est sociale plus que politique ; elle est passée par eux aussi, la vie. Il suffit de lire l’article Wikipédia qui leur est consacré pour lire les aléas et les détours, mais il suffit aussi de les voir sur scène, et c’est un bonheur qui m’a été accordé, pour sentir ce petit frisson en écho à la multiplicité de leurs talents polychromes.

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Elle est belle, Marie, en blanc vêtue comme une mariée d’antan, sautillant sur la scène, tambourin à la main, comme une oiselle de vingt ans ; et Gabriel, quand il déclame ses textes, son magnifique visage buriné éclairé par cette lumière intérieure, au milieu du chorus de leurs musiciens et chanteurs qui, comme autrefois, font éclore des sons innovants depuis des instruments de toujours, il est cet archange qui sait chanter le monde.

Et quand il chante, Gabriel, qu’il avancera dans la beauté, et que tout finira dans la clarté, on le croit. Nous aussi, on la voit, on la chante, on l’appelle, la beauté « devant moi derrière moi au-dessous et en-dessous beauté tout autour », nous aussi on veut « marcher sur un chemin de clarté. »

Pour ce seul instant de ce seul concert, je suis immensément reconnaissante.

http://www.gabrielyacoub.com/fr/disque/titre.php?idTitre=58

« j’avancerai dans la beauté j’avancerai dans la beauté

beauté devant moi beauté derrière moi

beauté au-dessus et en dessous de moi beauté tout autour

dans mon vieil âge je veux marcher sur un chemin de beauté

 

tout finira dans la clarté tout finira dans la clarté

bonheur devant moi bonheur derrière moi

bonheur au-dessus et en dessous de moi bonheur tout autour

dans mon vieil âge je veux marcher sur un chemin de clarté »

https://www.youtube.com/watch?v=fT3F_RBqTdM

https://www.youtube.com/watch?v=6Xuqh8omjyQ

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Je vous invite à visiter, d’ailleurs, le beau site intéressant de Gabriel Yacoub…

http://www.gabrielyacoub.com/fr/boites.php

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http://www.oasisdesartistes.org/modules/newbbex/viewtopic.php?topic_id=55276&forum=2

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La poésie, c’est la chanson sous la guitare…Rencontre avec Zachary Richard

La poésie, c’est la chanson sous la guitare

 

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http://www.zacharyrichard.com/francais/home.php

Vous le connaissez tous. Certes, les plus jeunes d’entre nous, les enfants de l’Ancien Monde, de la vieille France, n’ont peut-être pas entendu souvent cette chanson ; mais moi, je me souviens de mon coup de cœur absolu pour cette voix aux tessitures multiples, pour cet accent rocailleux, et pour la poésie fabuleusement humaniste de ce standard qui nous a longtemps bercés…

Alors vous pensez bien que quand le service de communication de Pause Guitare m’a tout simplement envoyé le numéro de téléphone de MONSIEUR Zachary Richard à Montréal, pour un « phoner », comme disent nos anglophones québécois, mon sang n’a fait qu’un tour.

Quelle simplicité ce fut que de mener cette belle « jasette » à bâtons rompus, comme si nous nous nous étions toujours connus…Il m’en a dites, des vérités, des simplicités, des évidences, et plus encore lors de notre entrevue avant son concert albigeois, m’invitant même gentiment à partager le souper de sa joyeuse drille de musiciens déjantés. Certes, quelques cheveux d’argent volent autour des paroles enchantées, mais cette belle âme a grandi au fil de ses apprentissages, et le personnage, loin de se contenter des certitudes d’un artiste, s’est enrichi de nombreux nouveaux défis.

Et puis il y a eu le doux regard de la pétillante Claude, son infatigable manageuse et compagne, et cette certitude : rencontrer Zachary Richard ne laisse personne indifférent.

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C’est cette langue imagée et forte qui frappe de prime abord, la même que celle des textes de ses chansons et poèmes. Les images percutantes font écho à ces « r » qui roulent comme le roulis des océans, et j’entends dans les mots tous les siècles de notre histoire commune. Zachary me parle avec ferveur de notre Sud-Ouest, et explique que si, en France, tout est différent, les tournesols et le soleil lui tiennent particulièrement à cœur ; il évoquera l’amitié qui le lie à notre Francis, quand d’Astafort à la Nouvelle-Orléans meurtrie, un pont de solidarités musicales aidera à panser les plaies du bayou.

C’est dans ce beau pays du Sud des États-Unis qu’il vivra son premier souvenir musical ;  parfois il allait, lui, l’enfant unique, avec son jeune voisin issu d’une famille de dix-huit enfants, écouter la musique chez les « créoles » ; ses yeux brillent à l’évocation de ces deux jeunes « chatons » émerveillés par l’allégresse de ces sons authentiques et joyeux. Cette musique source vive, cette musique capable de chanter le coton, le bayou et les inégalités, cette musique qui des souffrances crée de la joie, elle deviendra sa raison d’exister.

Il va m’en parler, de cette Louisiane –appuyer sur le « i » !-, et bien sûr de son Acadie, que je découvrirai avec délices tout au long de Pause Guitare

http://sabineaussenac.blog.lemonde.fr/2015/07/11/tous-les-acadiens-toutes-les-acadiennes/

Il évoquera l’origine du mot « cadien », prononcé « cajun » en Louisiane, me parlera des deux pistes étymologiques, entre cette « Arcadie » grecque et l’autre origine linguistique, qui viendrait de la langue des indiens Micmacs et signifie « terre fertile »…

https://fr.wikipedia.org/wiki/Micmacs

Car pour Zachary Richard, l’Acadie représente à la fois un élément fondateur des Amériques et un symbole de la francophonie, une sorte de passerelle entre l’ancien et le nouveau monde ; en parlant des nombreux vestiges historiques qu’on est en train de mettre à jour, le chanteur poétise l’espace incroyable de ce territoire qui n’est ni pays ni peuple, métissé dans ses frontières et pérenne dans cet appétit de survivance et de reconnaissance. Notre ami est aussi un lecteur, et il a dévoré les ouvrages de l’historien Gilles Havard :

 http://www.amazon.fr/Histoire-lAm%C3%A9rique-fran%C3%A7aise-Gilles-Havard/dp/2082100456

Car en cette immense terre acadienne, trop longtemps boudée par les chercheurs, qui s’étire du Saint-Laurent à l’Acadie tropicale et jusqu’en outre-Atlantique, avec les exilés de Belle-Ile ou de Saint-Malo, bat le cœur de la francophonie si chère à Zachary, cette francophonie qu’il avait si bien chantée dans Réveille

Mon grand-grand-grand père

Est venu de la Bretagne,

Le sang de ma famille

Est mouillé l’Acadie.

Et là les maudits viennent

Nous chasser comme des bêtes,

Détruire les familles,

Nous jeter tous au vent.

Lui qui avait grandi au milieu des influences souvent contraires de deux cultures, entre le rêve américain et les airs joués par les radios et la télévision et les racines européennes familiales, puisque ses grands-parents étaient de la dernière génération unilingue francophone de la Louisiane, lui qui a compris très tôt l’humiliation subie par sa culture minoritaire, va un jour se faire le chantre de cette notion de résistance. Sa Louisiane sera aussi son combat, afin que la langue des ancêtres ne se perde pas dans l’uniformité de l’anglicisation forcée, afin que le « cajun » devienne l’un des symboles de la francophonie.

Ma Louisiane

Oublie voir pas qu’on est Cadien,

Mes chers garçons et mes chères petites filles.

On était en Louisiane avant les Américains,

On sera ici quand ils seront partis.

Ton papa et ta mama étaient chassés de l’Acadie,

Pour le grand crime d’être Cadien.

Mais ils ont trouvé un beau pays,

Merci, Bon Dieu, pour la Louisiane.

Jamais Zachary ne perd le fil de cette résistance qui va de pair avec le fait de vivre en milieu minoritaire, quand on est bousculé par la notion que l’Autre vous inculque : vous seriez de culture inférieure…Car même au Québec, cette tendance à l’infériorisation n’est jamais bien loin, alors même que les chiffres sont impressionnants : imaginez donc que ce sont bien 33 millions de francophones, la moitié de la population française, qui vivent sur le continent nord-américain, et Zachary insiste sur cette évidence identitaire qui fait de la francophonie à travers le monde une polyphonie plurielle et unique que Léopold Sedar Senghor résumait ainsi : « L’humanisme se tisse autour de la terre. »

Longtemps, Zachary Richard en a presque voulu aux Français de bouder quelque peu la francophonie, de ne pas comprendre tous les enjeux de cette belle présence à préserver.  Il s’imaginait en sauveur de la langue française, et il est vrai que son interprétation de Réveille au premier Congrès mondial acadien à Shédiac, en 1994, avait marqué les esprits ! Mais en même temps, il affirme qu’aucune chanson ne doit se faire propagande…

Pourtant, il est le veilleur, le prophète, le diseur :

 

Et sans vouloir interférer dans les politiques des hommes, la passion dont il fait preuve dans ses récits est malgré tout aussi contagieuse que les airs entraînants de ses chansons : elle sait se faire entendre ; car Zachary n’a pas sa langue dans sa poche, et, s’il m’explique que la Louisiane a su panser les plaies laissées par Katrina, il demeure aussi persuadé que nous sommes à l’orée d’un désastre écologique majeur. Les 800 millions de litres de pétrole déversés dans le golfe du Mexique laisseront des séquelles pour plusieurs générations, puisque la marée noire n’a pas seulement souillé les faunes et flores locales, mais a exporté au fin fond des Amériques ses effluves de mort, via les migrateurs et les courants…Sa chanson Le Fou nous appelle à agir, « tous ensemble, ensemble tous »…

C’était le 20 avril,

Dans le tranché de Macondo.

J’ai entendu crier,

Et j’ai vu l’explosion.

Le tour s’est effondré,

À la perte de beaucoup de vie.

Et depuis la marée noire

N’arrête pas de s’étirer.

http://ici.radio-canada.ca/nouvelles/environnement/2015/04/17/001-explosion-deepwater-horizon-zachary-richard-louisiane-consequences-deversement.shtml

Zachary me la raconte, sa Louisiane meurtrie, et, moi qui depuis mon enfance me rêve à Tara, ayant même appelé ma cadette Scarlett, je le vois et je l’entends, le bayou martyrisé…

http://www.zacharyrichard.com/lyrics/crissurlebayou.html

Comme si c’est trop tard,

Comme si la bataille était perdue,

Tout le monde proche de

S’retourner de bord et

Courir se cacher dans le grand bois.

Comme si aucune graine

Poussait dans cette terre

Sèche et poussiéreuse

Et que la Saint-Médard s’annonçait

Sans pitié.

Comme si rien

Même bien amarré

Pouvait résister

De se faire garocher

D’un bord à l’autre

Dans ce vent grand comme

Le Plus Gros Ouragan.

Car Zachary me parle de cette double contrainte effrayante et insoluble à laquelle sont confrontés les habitants de la Louisiane, enchaînés qu’ils sont financièrement à l’industrie pétrolière qui les nourrit tout en les dévastant, beaucoup s’estimant pris « entre l’arbre et l’écorce », nombreux étant aussi ceux qui ont « pactisé avec l’ennemi » en acceptant de belles sommes pour devenir nettoyeurs de goudron en abandonnant la pêche ; il paraîtrait même que certains rêveraient d’une nouvelle marée noire…Et pourtant la chaîne alimentaire suffoque sous les séquelles, tandis que l’érosion côtière gagne du terrain. D’une part, l’économie de la Louisiane demeure attachée au prix du baril du pétrole, de l’autre, le littoral se rétracte à un rythme effrayant, les digues n’offrant plus de protection devant les ouragans qui menacent, l’écosystème étant devenu aussi fou que le climat…Et dans le Nouveau-Brunswick, l’autre partie de l’Acadie, nombreux sont aussi les clairvoyants qui tirent la sonnette d’alarme…

http://www.ledevoir.com/environnement/actualites-sur-l-environnement/444425/port-petrolier-a-belledune-offensive-juridique-des-micmacs

Zachary le martèle, en écho aux Hubert Reeves, Pierre Rabbi et autres défenseurs de notre terre : la question n’est pas de savoir si une catastrophe majeure se produira, mais quand elle arrivera…En l’entendant, je repense à la « force des mots-tocsin » de Maïakovski, le poète russe…Et toujours et encore c’est l’émotion qui se dégage de ses paroles et de nos échanges, cette émotion qui transparaît dans chacun de ses mots, à l’image de sa sensibilité artistique, toujours à fleur de peau, et de sa carapace d’homme, fragile comme de la soie et solide comme son destin de conteur et de chantre ; il parle de son vécu, et peu à peu se tisse autour de la confidence ce lien ténu qui va au-delà des tempos du concert, ce lien de la parole.

Car en peu France le savent, pourtant Zachary Richard, qui a plus d’une corde à son arc puisqu’il a aussi écrit des albums pour enfants et réalisé de remarquables documentaires autour des migrateurs et de l’histoire acadienne, est aussi un poète reconnu, qui a publié cette année Outre le Mont, son quatrième opus de poésie.

http://www.zacharyrichard.com/francais/poesie.php

Il me citera Arthur H qui, lui aussi, mêle dans ses œuvres musicalité et jeux des mots vivants,  et me l’affirme :

« La poésie, c’est la chanson sous la guitare… »

Certes, la poésie a mauvaise réputation, réputée élitiste, ardue, dépassée…Mais les nouvelles technologies permettent d’extraordinaires partages dans l’oralité, une oralité chère au chanteur qui nous offre des lectures percutantes de ces textes, permettant ainsi à sa poésie d’être entendue, et pas simplement lue en son for intérieur.  Il faut l’entendre déchirer le silence, cette voix de Bretonneux des siècles passés, quand elle nous parle en vers, en haïkus ou en liberté, musicale et émouvante…Dans les poésies de Zachary passent des moiteurs et des vertiges, des rêves et des hanches à caresser, on y sent battre le cœur des hommes et celui d’une terre…

http://www.zacharyrichard.com/lyrics/bebecreole.html

http://www.zacharyrichard.com/lyrics/Ce_vieux_reve_use.html

Car musique et poésie sont une seule et même chose, et la poésie lui semble un port d’attache, dit-il en citant Yeats et la force de son écriture…Son premier maître aura été Gary Snyder, l’autre grand chantre de la beat generation avec Allen Ginsberg, qui enseignera   son premier mantra à Zachary : après une enfance catholique, il pratique le bouddhisme depuis plusieurs décennies.

https://fr.wikipedia.org/wiki/Gary_Snyder

Mais, si vous n’êtes pas capable de montrer
ces vallées et ces montagnes
pour ce qu’elles sont,

qui pourra,
vous amener à percevoir que vous êtes ces vallées et ces montagnes ?

Gary Snyder, Montagnes et Rivières sans fin

Cependant, il a beau méditer durant des heures, c’est bien à travers la musique que lui vient l’éveil, l’illumination, et j’en aurai la confirmation en le voyant, lui, le taiseux qui, lors du souper, intériorisait ses émotions avant le concert, soudain se transformer en comète ! Il me l’avait dit, qu’une seule scène lui apportait davantage que des heures de zazen, et le swing absolu qu’il a offert au public albigeois ne l’a pas contredit…La tête, affirme-t-il, est là pour le rêve, le cœur pour sentir, et les pieds pour danser, et la musique aussi devient une forme de spiritualité, quand l’art se fait relation aux autres, altruisme, tout en étant aussi garde-fou, soulagement devant les brisures du monde.

Ce soir-là, à Albi, dans le magnifique théâtre de la Scène Nationale, nous avons d’ailleurs frôlé le drame : Zachary avait perdu son accordéon, son célèbre accordéon, indispensable à son spectacle, perdu entre Montréal, le Maroc et la Ville Rose, et le chanteur était prêt à aller en découdre avec les autorités aéroportuaires pour retrouver son bébé…L’accordéon diatonique, lui-même pont entre les cultures, introduit par un juif allemand dans cette musique de « violoneux » des bayous, sans doute à l’époque où la première ligne de chemin de fer rallia Lafayette, a fait ainsi danser les chapelets de villages qui se construisirent au rythme de la modernité, quand l’Acadie peu à peu découvrait le monde…

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C’est bien cette Acadie-là que Zachary va nous conter dans son prochain spectacle, un projet polychrome très abouti, mêlant de grandes reproductions en visuel photographique ou pictural sur la scène et tableaux vivants en chansons : les valeurs du peuple cajun résonneront ainsi, au gré de l’Histoire qui racontera les Grands et les humbles, les héros et les victoires.

« …j’entends les chuchotements

de mes ancêtres, venus de loin. »

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Il y a les Samuel de Champlain et les Jean Saint-Malo, les colonisateurs et les esclaves, et tout ce passé encore d’une actualité brulante dans cette Amérique où l’on tire des jeunes noirs comme des lapins, où l’on assassine  des fidèles de couleur dans les églises…

Et quand résonne le chorus répété du mot « liberté », ce n’est pas, pour Zachary Richard, un vain mot : c’est un appel à une culture de la tolérance, car « ce n’est pas en fermant les portes, en ayant peur et en nourrissant les ténèbres que nous allons avancer. » Devant les intolérances effrayantes du monde, il nous faut puiser dans nos humanités les forces de résistance et de résilience. Nous n’avons d’autre choix que celui d’avancer vers la lumière.

http://www.zacharyrichard.com/lyrics/L_univers.html

 

L’univers

Quand je vois les étoiles dans la nuit

Scintillaient avec autant de beauté
Je me demande, d’où vient l’univers.

L’univers, c’est les planètes et la terre
La noirceur et la lumière.
L’univers, c’est moi et toi et tout ce qui existe autour.
Il faut remplir l’univers avec ton amour.

Et l’amour fait partie de l’univers
Bien qu’il n’ait pas de poids ni de matière.
L’amour est un aussi grand mystère.

L’univers, c’est les planètes et la terre
La noirceur et la lumière.
L’univers, c’est moi et toi et tout ce qui existe autour.
Il faut remplir l’univers avec ton amour.

Et pourtant ce n’est pas très clair.
Mais je me sens beaucoup moins solitaire
Sachant que tu es dans l’univers.

L’univers, c’est les planètes et la terre
La noirceur et la lumière.
L’univers, c’est moi et toi et tout ce qui existe autour.
Il faut remplir l’univers avec ton amour.

***

Je sais, ce texte est un peu long pour un « article de blog ». Si vous avez eu le courage de lire jusqu’ici, sachez encore que la rencontre avec l’univers de Zachary a été pour moi importante, d’une insondable profondeur. Ses mots en échos aux miens, nos poésies croisées en  ribambelles, et quelque part des ailes d’hirondelles, voletant au gré des cieux acadiens et toulousains…

Neuf hirondelles voltigeant

dans le crépuscule.

Il y en aura une qui

Nichera seule.

 

Après ces jours de froid,

leurs gazouillis

comme baume

 

Sur mon esprit.

http://www.zacharyrichard.com/lyrics/Neuf_hirondelles.html

***

Si j’avais les ailes des hirondelles,

Je traverserais les montagnes et la mer.

Pour me poser tout près de toi me belle.

D’où je ne volerais jamais.

 

La vie est éphémère…

http://www.zacharyrichard.com/lyrics/les_ailes_des_hirondelles_fr.html

***

Texte dédié au grand petit garçon Émile, petit-fils de Zachary et Claude, et partenaire musical !

 

 

Voir Dylan

Voir Dylan

Photo Le Parisien
Photo Le Parisien

Longtemps, j’ai eu seize ans. J’entendais cette voix chanter dans le vent, qui parlait de tempêtes, de tambourins et de révoltes. Même si j’étais née trop tard pour avoir vécu mai 68, il me semblait avoir grandi « on the road », bercée par les vagues californiennes et par cette beat generation qui fit de moi une femme libre.

Bob Dylan est resté près de moi, toujours. À vingt ans, je le croyais, vraiment, qu’un jour « nous serions libres »…Il chantait « I shall be released », et moi je l’espérais ; nous affrontions la police au gré des briques roses, nous marchions vers Garonne, étudiants insouciants, sans savoir encore que bien des rêves seraient brisés…

À trente ans, j’errais déjà « dans le souffle du vent »…J’allais divorcer, malgré nos deux princesses, car je levais les yeux sans jamais apercevoir la lumière, et je mourais chaque jour sous des canons et des larmes…J’écoutais « Blowing in the wind » et savais que je devais garder courage.

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À quarante ans, j’ai frappé à la « porte du ciel », me remariant avec un homme que je pensais de Dieu. Anges noirs et mensonges m’entourèrent, pourtant, mais « j’y croyais encore ». Certes, mon « Knock’in on heaven’s door » était un échec, mais notre fils, ma lumière, sauvait tout le reste…

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Aujourd’hui, j’ai un peu plus de cinquante ans, et me sens toujours comme cette « fille du Nord », essayant enfin d’être « une vraie femme », malgré les ouragans…Je continue à écraser une larme en écoutant « Girl from the north country » et je demeure « just like a woman », pérenne dans mes destinées…

20 ans

Alors quand IL est apparu, au dernier soir de Pause Guitare, petit homme en costume coiffé de son chapeau blanc, que j’ai vu s’avancer depuis les loges non loin desquelles je me trouvais un peu par hasard, puisque j’attendais une interview d’une autre chanteuse tout en enrageant de manquer le début de SON concert, alors que justement Monsieur Dylan avait demandé que soit fait place nette, je peux vous l’assurer : j’ai eu la chair de poule.

Tout en moi s’est figé, de battre mon cœur s’est presque arrêté.

C’était comme si soudain ma vie entière soudain berçait la mesure du temps, comme si cet homme venait réveiller l’enfant aux espérances, la jeune fille aux rêves et la femme aux désirs ; il marchait, à pas lents, vers la lumière de la scène, et vers ce public albigeois qui, même si il était arrivé en masse, lui avait, en terme de statistiques, préféré les Fréro Delavega et Calogero…Je venais de parler avec deux personnes chargées de la sécurité, qui m’avaient dit « ne pas le connaître », et j’en étais restée bouche bée.

J’ai couru. J’ai couru pour être au plus près de la scène, et, oui, tout au long du concert, j’ai eu l’impression d’avoir regardé Dieu en face. Certes, « il » n’a pas vraiment, lui, partagé son spectacle avec le public. Oui, comme l’ont souligné les médias locaux et nationaux, Bob Dylan fait son show sans s’adresser vraiment au spectateur ; il demeure dans sa bulle mythique, entouré de quatre musiciens qui ne sont plus non plus de prime jeunesse, tantôt au piano, tantôt debout, avec son inénarrable harmonica. Certains festivaliers se détourneront même de l’écran géant, où l’on n’apercevait qu’à grand peine notre géant devenu presque photophobique.

Mais sur la pelouse fatiguée du festival, en ce dernier soir d’apothéose, les visages étincellent de bonheur. Je vois ces adolescents aux cheveux de bohême, aux visages angéliques non encore ternis par la vie, qui se tiennent par les mains et sourient ; je vois ces femmes aux cheveux blancs et aux rides émouvantes, qui crient de plaisir après chaque chanson ; je vois ces personnages aux chapeaux de cow boy, qui sans doute sont de chaque spectacle, fans de la première heure mais toujours émerveillés ; et je vois cette adolescente attardée qui frissonne au long des accords rocailleux et des airs mille fois entendus : je repense aux pavés et aux plages, aux combats non aboutis, aux libertés qui chantent et aux destins qui roulent comme ces pierres dont Bob est le symbole. Et je sais qu’elle aussi, cette jeune fille devenue une femme aux cheveux gris, est restée debout.

C’est ce que nous apprend cet homme demeuré fidèle à ses idéaux, qui continue à chanter dans une tournée sans fin, comme si ce tour de chant pouvait contrer les brisures du monde et réparer les humains déchirés ; il est déraisonnable de ne pas continuer à espérer.

Je rentrerai en passant sur le Pont Vieux, regardant couler le Tarn et me disant que ce n’est pas par hasard si Dylan est venu vers moi en mes terres tarnaises, là même où avait grandi cette provinciale qui découvrit la vie et le monde à travers ses albums.

Certains ont vu Joe Cocker à Woodstock ; d’autres Simon et Garfunkel à Central Park ; d’autres encore U2 au Stade de France.

Moi, j’ai vu Bob Dylan à Pause Guitare, à Albi, et j’en suis plus que fière.

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Texte dédié à Hugues Aufray, rencontré lui aussi à Pause Guitare, et qui a si bien traduit notre poète américain…

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Tous les Acadiens, toutes les Acadiennes

Tous les Acadiens, toutes les Acadiennes

 

https://noellarichard.wordpress.com/2012/10/11/original-painting-2/musique-acadienne-4-2/
https://noellarichard.wordpress.com/2012/10/11/original-painting-2/musique-acadienne-4-2/

 Y a dans le sud de la Louisiane

Et dans un coin du Canada

Des tas de gars, des tas de femmes

Qui chantent dans la même langue que toi

Mais quand ils font de la musique

C’est celle de Rufus Thibodeaux

Ils rêvent encore de l’Amérique

Qu’avait rêvée leur grand-papa

Qui pensait peu, qui pensait pas

 

Tous les Acadiens, toutes les Acadiennes

Vont chanter, vont danser sur le violon

Sont Américains, elles sont Américaines

La faute à qui donc ? La faute à Napoléon

 

Le coton c’est doux, c’est blanc, c’est chouette

Pour s’mettre de la crème sur les joues

Mais ceux qui en font la cueillette

Finissent la journée sur les genoux

Et puis s’en vont faire d’la musique

Comme celle de Rufus Thibodeaux

Pour oublier que l’Amérique

C’est plus celle de leur grand-papa.

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C’est bien la chanson de Michel Fugain que j’avais en tête, en découvrant le programme de Pause Guitare autour de la scène « Expérience Acadie »…Il faut dire que pour les nous, les Français de la vieille France, l’Acadie se résume hélas à quelques clichés glanés ici et là, entre quelques leçons de géographie de l’enfance, un ou deux accords de quelque violoneux et une vision bien peu claire de ce pays-territoire disséminé depuis la côte orientale du Canada jusqu’en pays cajun, dont nous ignorons que la diaspora est passée par le Maine, Los Angeles et même nos port de Bretagne…

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Je passais, moi, justement, au cœur d’Albi la Rouge, me préparant à aller écouter Status Quo et Moriarty à « Pratgrau », quand, juste avant le Pont Vieux, j’ai été happée par cette scène acadienne que je n’avais pas encore pu apprécier, tant la richesse de notre festival nous accapare en tous sens ! Imaginez quelques badauds qui soudain se font foule, les touristes se mêlant aux festivaliers et, malgré la température caniculaire, renonçant à une petite glace à l’ombre du Pontié pour se jeter au pied de l’estrade, aimantés par cette musique métissée et joyeuse et par le magnifique « bœuf » que nous ont « jammé » les musiciens des trois groupes réunis : Daniel Léger, La Virée et Prenez Garde.

Très vite, au fil des chansons, le public s’est laissé griser ; une communion totale s’est établie entre nos lointains cousins et leurs spectateurs albigeois, car nos musiciens réunis ont réellement « mis le feu » avec leur enthousiasme communicatif. Jamais je n’avais ressenti autant d’allégresse lors d’un « off », une joie pure, un bonheur à faire frissonner la brique de Sainte-Cécile et à faire déborder le Tarn !

Il faut dire qu’ils s’étaient bien trouvés, nos joyeux lurons acadiens…Il y avait là les cinq artistes de Prenez Garde réunis autour du violon en folie de Marie-Andrée Gaudet et de la gouaille festive du conteur Dominique Breau aux multiples talents, pour ne citer qu’eux…Mêlant répertoire traditionnel et humour, la connivence de leurs jeux respectifs devint une évidence…

http://www.prenezgarde.ca/

Et puis une partie de la troupe de La Virée a occupé l’espace aussi, faisant rêver les Tarnais avec leur fougue où la gigue se mêle au rock pour faire valser les frontières…

http://www.laviree.com/

N’oublions pas Daniel Léger, qui dans sa polyvalence artistique se partage entre le documentaire, l’écriture et la musique, ce raconteur d’histoire nous ayant communiqué son incroyable énergie du haut de sa guitare électrisant la foule.

http://www.danielleger.com/

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Plus tard, j’aurai le privilège d’échanger à bâtons rompus avec quelques membres des groupes, aussi chaleureux dans le dialogue qu’ils l’avaient été sur la scène. Et ils m’ont raconté ces lointains qui pour nous sont autant de terres neuves et inconnues, leur Nouveau Brunswick, « l’autre province du Canada », seule province officiellement bilingue, dont un tiers de la population est francophone. Leur lien avec la francophonie est extrêmement fort, car ils se sentent les dépositaires de cette histoire qui les lie à la France.

Je rentrerai ensuite dans mon hébergement albigeois et, dans la moiteur estivale, passerai plusieurs heures à rêver devant ces contrées aux noms exotiques de la baie de Fundy, de la baie des Chaleurs, des îles de la Madeleine, des rivières Ristigouche et Petitcodiac, et à redécouvrir l’histoire de cette Acadie qui a profondément marqué ses habitants formant une nation au territoire sans frontières réellement définies.

Car très vite, mes joyeux musiciens vont évoquer le « Grand Dérangement », cette déportation qui, de 1755 à 1763, a éradiqué une bonne partie du peuple acadien et l’a laissé exsangue et éparpillé des deux côtés de l’Atlantique. Qui, en notre vieille Europe toujours prompte à commémorer les (hélas) si nombreux génocides, se souvient de ces Acadiens chassés, scalpés, obligés de se cacher dans les forêts comme les « Nègres marrons » de Louisiane, leurs frères de douleur ?

https://fr.wikipedia.org/wiki/Grand_D%C3%A9rangement

Ce passé assombri par de multiples violences et humiliations explique sans doute, me disent les musiciens, l’attachement de nos Acadiens aux valeurs pacifistes, encore renforcées après le traumatisme de la mort de milliers de soldats pendant la dernière guerre ; leur musique est une musique festive, dont l’allégresse se veut revanche sur la vie et ancrage dans la jouissance de leurs terres quasi insulaires de ce Nouveau Brunswick et des bayous cajuns de la belle Louisiane.

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Et s’ils aiment jouer en France, c’est qu’un accueil particulièrement chaleureux leur est réservé, leur musique étant, chez nous, une denrée rare et précieuse, alors qu’en Acadie, elle « fait partie des meubles » ! Un peu plus tard, lors d’une autre nuit albigeoise, le conteur et musicien Dominique Breau me racontera encore comment cette musique lui tient à cœur, lui qui a eu mille vies et est passé d’un métier manuel au maniement extraordinaire des mots qu’il conte à travers le monde, tout en les chantant dans le groupe Prenez Garde. Il me dira que chaque écorchure d’un peuple ou d’un être peut devenir résilience, quand on sait partager la beauté et les arts.

http://www.dominiquebreau.com/

Car l’Acadie est aussi une terre des arts, dont je vous laisse parcourir les ivresses :

https://fr.wikipedia.org/wiki/Histoire_de_l%27art_en_Acadie

 

 

 

 

 

 

 

Un enfant du pays…

Un enfant du pays…

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 C’est un enfant du pays qui va chanter ce mercredi soir à Pause Guitare, le superbe festival d’Albi.

En effet, Hugues Aufray est un tarnais de cœur, puisqu’il a passé dans notre beau département les années de l’adolescence, celles qui fortifient l’âme et qui mettent la vie sur les rails.

« Comme un tout petit garçon », c’est en octobre 1941 qu’il arriva, à 12 ans,  à l’Abbaye-Ècole de Sorèze, puisque sa maman, Amyelle de Caubios d’Andiran, originaire du Béarn, s’était rapprochée géographiquement de la terre de ses aïeux. Et en chantant ce soir dans le grand théâtre d’Albi, Hugues aura sans doute une pensée pour ce lieu qu’il qualifie d’endroit magique, puisqu’il fut pour lui synonyme de paix au beau milieu d’une guerre…En effet l’abbaye, nichée au pied de la Montagne Noire, offrit au futur chansonnier des années réconfortantes, l’abritant des rumeurs et des bruits de bottes de ce siècle en feu. Lui, le gaucher dyslexique, s’y trouva soudain une vocation équestre, puisqu’il devint rapidement un cavalier émérite, gagnant tous les prix d’équitation sur quelque « Stewball » et s’intégrant ainsi dans l’école dont il vante encore aujourd’hui les valeurs.

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http://www.soreze.com/?cat=25&PHPSESSID=2fpeh3b160kfdbj8fpj1bujhg7

Nous avons tous en tête la chanson phare des années 68, quand « Adieu, Monsieur le professeur » devient le tube que l’on sait, tout en faisant parfois passer Hugues Aufray pour un « réactionnaire », alors que lui-même se définit comme un « réactionniste », mot qu’il a é créé sur le modèle du terme « humaniste »…Car le chanteur l’a dit récemment à notre ministre de l’éducation auprès de laquelle il était assis lors d’un déjeuner officiel à Bacou, tout comme il l’avait déjà exprimé à l’ancien président Sarkozy : il ne faut jamais que les idéologies s’approprient les mots, et le mot « Humanité », d’après lui, représente bien plus qu’un journal communiste…Hugues pense sincèrement que la jeunesse doit retrouver des valeurs fondamentales de respect et de partage, ces valeurs-mêmes qu’il a découvertes à Sorèze, non loin de la scène où il se produira ce soir…

Il me cite Camus au téléphone : « Mal nommer les choses engendre du malheur aux hommes », et m’explique ainsi qu’il faudrait scinder le MEN en deux ministères, l’un dédié à la pédagogie, et l’autre spécialisé dans l’éducatif et le savoir-vivre ensemble. Je comprends un peu mieux, au fil de notre conversation, l’énergie incroyable de ce géant de la chanson française qui, du haut de son sourire et de ses cheveux de neige, a encore tant de projets et d’idées qu’il souhaiterait voir aboutir…Car il est intarissable sur l’attachement qu’il éprouve pour Sorèze, qu’il aurait voulu voir transformée en « Académie équestre occitane », à l’image de lieux prestigieux comme Saumur ou Saint-Cyr, des endroits qui symbolisent encore de nos jours une certaine colonne vertébrale des valeurs de l’humanité. La France moderne, en effet, demeure ce joyau touristique où des millions de curieux viennent à la rencontre de quinze siècles d’histoire et de chrétienté, et Hugues se désole en voyant le triste sort de l’Abbaye-Ècole devenue un simple musée quand lui-même avait présenté au président Mitterrand une idée qui, hélas, s’est rapidement heurtée à des incompréhensions idéologiques…

Pourtant, cette perspective des « Internats d’excellence » avait ensuite été reprise au fil des ministres de l’éducation, et ne s’oppose en rien à la mixité sociale, puisqu’à l’instar des systèmes de bourses existant dans les pays anglo-saxons, ces endroits dédiés au savoir et à la transmission peuvent aussi se faire passerelles sociales…C’est bien l’Humain que chante Hugues à travers ses textes et ses passions, cet Humain qu’il déplore ne plus voir que « la terre est si belle »…Car dans nos beaux paysages tarnais, au cœur des ors du colza et des bleus du pastel, Hugues a aussi appris le vert de l’espérance et la valeur cette nature tutélaire qui lui transmis cette idée d’une écologie naturelle, bien supérieure aux valeurs de l’économie…

Oui, tout est lié, comme le lui disait le chef Raoni, aux côtés duquel il s’est engagé à l’instar de Sting,  Raoni qui lui expliquait que les dieux de ses petits-enfants se nommaient Coca-Cola et Thierry Henry, puisque l’évolution est inéluctable, comme le dit Rémy Chauvin, ce grand spécialiste des abeilles : « L’évolution va dans un sens, et un seul ». Pour contrer ce mouvement, il conviendrait de s’inspirer modestement de cette nature qui n’est pas, contrairement à l’homme, révolutionnaire, mais réformatrice, puisque tout n’est que transformation, régénération et impermanence. Hugues voudrait, par exemple, être enterré à même cette terre qu’il chante, -devinez où ? À Sorèze, bien sûr, aux côtés des moines…- et continuer à vivre aux couleurs des blés et de ces coquelicots qu’il aime tant, comme il a pu en voir récemment en chantant à Saint-Sylvain, en Normandie, admirant ces espaces dorés parcourus de l’azur des bleuets et du carmin des coquelicots…

Mais il en a encore, des « montagnes à traverser », avec tous ses projets et ses innombrables talents, comme la sculpture qu’il a osée découvrir à 70 ans, à l’âge où d’autres font des mots-croisés devant la télévision, quand le dernier modèle vivant de Maillol, Dina Vierny, lui impulsa cette énergie et qu’il façonna son premier bronze en hommage à son ami de toujours, Bob Dylan.

http://www.artaujourdhui.info/a06605-hugues-aufray-sculpteur.html

Il est triste, d’ailleurs, Hugues, à l’idée de rater de quelques jours notre Bobbie à qui il laissera un petit mot dans sa loge, pour qu’il soit ainsi accueilli par un enfant du pays…Car tous les deux continuent à chanter l’espérance dans ce monde si noir, offrant de la beauté et racontant la vie, et Hugues, avant de me quitter, me dit sa joie de faire enfin un concert à Sorèze, en octobre, avec deux dates réservées dans l’intimité de l’abbaye ; peut-être l’antichambre d’un futur concert dont le chanteur rêve très fort, en plein air, devant l’abbaye, à l’endroit-même où un petit garçon était ce brillant gardien de but tout en imaginant le monde…

Pause Guitare, c’est bien plus qu’un simple festival…Ce sont ces artistes venus du monde entier qui, au détour d’une interview, se livrent et se racontent, au gré de notre été tarnais. Et maintenant, chut : place à la musique !

 

Post scriptum, le 9 juillet 2015.

 

Un concert avec Hugues, c’est presque…irracontable ! Un véritable bain de jouvence, un partage merveilleux avec le public, une fan, Marlène, qui le suit en tournée avec une valise de produits dérivés et même, à Albi, sa maman de 98 ans qui se serait bien mise à danser !! Il faut le voir, notre Hugues, droit comme un I dans ses santiags, déployant une énergie que beaucoup de jeunes de vingt ans n’ont pas, et offrant ce merveilleux cadeau du partage de la scène. Il nous a régalés d’anciennes et de nouvelles chansons, de standards de Dylan, avant de terminer par Céline, Stewball, Santiano, tous  les « incontournables »…J’ai eu aussi la joie de le voir quelques instants avant son spectacle, et je peux vous l’assurer : il n’a absolument rien perdu de sa séduction légendaire !!!

https://onedrive.live.com/redir?resid=8DAAE5B306BE4C6!21825&authkey=!AKS7BdR3ZNU_ooI&ithint=video%2cmp4

LE PAYS DES SANS FEU (nouvelle retravaillée pour un concours du Secours Populaire)

LE PAYS DES SANS FEU

 

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 « Plus de tenailles

Plus d’ombres noires

Plus de craintes

Il n’y en a plus trace

Il n’y a plus à en avoir

Où était peine, est ouate

Où était éparpillement, est soudure

Où était infection, est sang nouveau

Où étaient les verrous est l’océan ouvert

L’océan porteur et la plénitude de toi

Intacte, comme un œuf d’ivoire.

 

J’ai lavé le visage de ton avenir. »

Henri Michaux

 

Les murs, d’abord, s’étaient vidés. Et puis le reste de l’appartement avait suivi.  Elle avait vendu d’abord sur Ebay, et puis, lorsque sa carte bleue avait été bloquée, dans Le Bon Coin.

Somme toute, cette assiette en Bleu de Delft, souvenir de ses années de belgitude, n’était pas indispensable à sa survie. Le vélo d’appartement non plus, puisqu’elle n’avait plus du tout le temps ni l’envie de pédaler ou d’aller courir.

Peu à peu, les menus objets, souvenirs d’une vie, avaient disparu. Ce tapis, un Kilim hérité de sa grand-tante, et puis le samovar rapporté de Russie. Les jouets des enfants se perdaient dans les vide-greniers, les livres, ses livres chéris, partaient, semaine après semaine, dans la revente de cette librairie étudiante…

Au fur et à mesure que l’espace s’agrandissait autour d’elle, il lui semblait pourtant que son univers rapetissait.

Et puis ce silence…Cet assourdissant silence. C’était comme si le monde se taisait. Peu à peu, elle en oubliait les clameurs et les chants. Cela avait commencé au sein même de son foyer, lorsqu’elle avait vendu successivement le lave-vaisselle, puis  la machine à laver, et enfin la stéréo. Les ronronnements apaisants de ce quotidien normé avaient fait place à la peur du frigo vide.

Bien sûr, il lui restait cette étagère de CD, et elle rêvait, parfois, devant U2 ou La Traviata. Bien sûr, elle chantonnait, encore, sous la douche ou en rangeant. Mais plus question de hurler à tue-tête Se bastasse une bella canzone en s’imaginant à la Nouvelle Star. Une Susan Boyle aphone, voilà ce qu’elle était devenue.

Elle avait aussi cessé de fréquenter les grandes surfaces. Terminées, les annonces vantant les rudesses d’un fromage de pays ou les douceurs gouleyantes d’un vin ; ne demeurait que le cliquetis saccadé de la caisse du discount. Voire même, de plus en plus souvent, cette torpeur fatiguée de la salle d’attente emplie de tristesse et de surpoids, lorsqu’elle se mêlait, ombre timide et rougissante, aux nécessiteux faisant la queue au Secours Populaire. Elle avait appris à les aimer, ces sourires édentés, et se laissait bercer par la tendresse silencieuse des modestes mamies et des femmes voilées discrètes, murmurant des remerciements.

Lui manquaient, en fait, les bruits de la vie, les clameurs du monde, tous ces flonflons de la normalité.

Depuis combien de temps n’avait-elle pas pris un café en ville ? Elle ne savait plus. Mais elle se souvenait de tout. Le bruit de la porte que l’on pousse, cet imperceptible glissement d’un brouhaha citadin vers un kaléidoscope de voix croisées et de tintements de verres ; ce n’était pas l’œuf de Prévert, mais ça y ressemblait…

Et les brasseries…Comme elle les avait aimées, les brasseries parisiennes, avec leurs chaleurs et leurs excès. Les cliquetis affairés des couverts gourmands, les « chaud devant ! » souriants, les pressions et les machines à expresso. Elle se souvenait des tablées de collègues, et puis des repas de famille, bruissants de gaieté et de partages.

Elle passait devant les vitrines et regardait manger les gens, et elle se sentait comme au spectacle, souriant parfois comme une enfant en se souvenant des Profiteroles ou du Sauternes, cent madeleines en bouche, en mémoire de goût.

L’été, elle allait dans les parcs. Cela au moins, on ne le lui prendrait pas. Oui, il lui restait cette liberté-là, d’arpenter encore et encore les jardins de sa ville, et elle regrettait d’avoir quitté la ville rose pour cette petite cité gasconne. Car en dehors des bords de rivière et d’un square étroit, la ville embourgeoisée manquait cruellement d’allées et de marronniers.

Elle regardait courir les petits Hollandais en vacances, et se souvenait des plages languedociennes et des déferlantes de Biarritz. Elle n’avait qu’à fermer les yeux pour s’étourdir de cigales ; au parfum de l’ambre solaire de l’enfance se mêlaient les cris des mouettes, au souvenir brûlant du sable que l’on foulait au midi s’ajoutait le mugissement du vapeur partant vers les îles.

Orpheline. Elle était orpheline du monde. Elle avait peu à peu glissé vers une surdité sociale, lorsque les ennuis familiaux, potentialisés par des soucis financiers majeurs, lui avaient retiré ses marqueurs environnementaux. Comme un détenu privé de ses droits civiques, elle avait fait le deuil de toutes ces petites habitudes sociales qui cimentent le quotidien et vous amarrent à la normalité. Elle avait changé de lieu, de territoire, passant sur l’autre rive, celle des sans feu.

Elle n’était pas pauvre, loin de là. Elle travaillait, même. Mieux : elle était fonctionnaire.

Mais comment expliquer à des collègues déjà tellement enferrés dans leur ronronnement qu’elle mangeait grâce à des colis alimentaires ? Alors elle se taisait, observant de loin les rituels banalisés de leurs soucis ridicules – allait-on avoir un lecteur de DVD dans la salle 14 ?-, quand elle ne savait pas si les huissiers lui laisseraient sa télévision…

Le mardi après-midi était devenu son rituel : quand d’autres avaient rendez-vous chez le coiffeur ou l’esthéticienne, elle, elle retrouvait Josette et son énergie inépuisable, et toutes les autres bénévoles qui remplissaient son caddy de boîtes et de gâteries, entre le café devenu denrée rare et les chocolats pour les enfants…Germaine, elle, du haut de ses quatre-vingt printemps, œuvrait à la distribution de vêtements, à l’étage du dessus, dans cette grande pièce sombre où défilait la misère nue.

Parfois, agacée, honteuse, mais déterminée, elle volait, d’ailleurs. Le papier toilette dans le train qu’elle ne payait pas ; des barquettes à la fraise dans le placard de la salle des profs ; un magazine dans une salle d’attente. Elle ne parlait plus de sa situation, même au dentiste, étonné par l’état de sa bouche. Non, elle n’avait pas les moyens de se payer des couronnes. Non, elle n’avait pas droit à la CMU. Oui, il lui manquait à présent cinq dents en haut.

Car elle l’avait déjà tellement racontée, son histoire. Dans les cabinets des avocats et dans les prétoires, aux assistantes sociales et aux juges, au rectorat et à ses amis, à des inconnus dans des squares, en riant, en plaisantant, en accusant, en s’énervant, en s’obstinant. Elle leur expliquait cette situation bancale des classes moyennes surendettées, en évoquant toutes ces femmes perdues entre le tout et le rien, encombrées par des vies qui s’effilochent, piétinant en vain dans un nomansland angoissant, n’ayant pas droit aux aides réservées aux plus démunis, devant se contenter de colis alimentaires, mais ne pouvant prétendre à plus…

Elle était même passée à la radio, faisant de sa propre vie un cheval de bataille, ne voulant pas écouter cette juge qui lui conseillait de se mettre en invalidité pour pouvoir payer peu à peu, sa vie durant, les dettes laissées par un autre, cet ex-mari ayant fui à l’autre bout de l’Europe…Mais c’était inimaginable de renoncer à aider ses enfants, de dire adieu à la vie, aux projets, de devenir une ombre parmi les ombres…

Et puis elle s’était tue.

Personne ne la croyait, de toutes façons. Son horizon se rétrécissait de mois en mois, le responsable de ses maux coulait donc des jours heureux à l’étranger, on allait sans doute finir par l’obliger à payer pour cet autre jusqu’à la fin de ses jours. Son chant du cygne avait été de passer LE concours, mais elle n’était pas arrivée au « grand oral ». Silencieuse, elle feuilletait les brochures des collectivités territoriales comme on parcourt des catalogues de voyages.

Ce qui lui manquait le plus, c’était la joie. Rien qui vaille la joie, lui avait répété Sophocle dans son adolescence. Le calme carcéral de son quotidien ricochait sur les souvenirs des jours heureux ; et ce silence dont l’opacité redoublait au fil du temps projetait en sa mémoire les ombres chinoises des bonheurs d’autrefois.

C’était ce rire absolu des grandes cousinades, quand au soir on jetait les nappes sur les tables au jardin, quand s’allumaient les lampions et les yeux des jeunes gens, et que les mains disaient que l’été était bon. Et puis tous les pétards et les accordéons, et tous les festivals et encore les flonflons, et les feux d’artifice et les bals de quartier, quand on court vers Garonne, mais pas pour s’y jeter.

Comme ces aveugles qui gardent en mémoire les couleurs, elle se souvenait. De la liesse joyeuse des tablées familiales, de l’hystérie des concerts de ses groupes préférés, du chuchotis qui précède les trois coups au théâtre, du bruit des réacteurs avant l’atterrissage ; et certains bruits, en synesthésie de vie, l’accompagnaient plus que d’autres.

Il y avait l’appel aux marrons chauds qui précédait la brûlure douce et l’éclat mordoré des châtaignes en bouche. Quand elle passait des après-midi entières à gâter ses princesses dans les grands magasins, et qu’elles s’arrêtaient pour partager ce trésor, les bras chargés de colifichets de chez Claire’s, les sacs pleins d’échantillons Yves Rocher, avant de renter faire de joyeux essayages en écoutant ensemble le dernier CD de Céline Dion.

Elle en avait lu, depuis, des pages rassurantes de magazines de vulgarisation psy, où de savants thérapeutes expliquaient que l’amour passe simplement par l’écoute et la joie, mais on ne lui ôterait pas de l’idée que sa décroissance involontaire, l’empêchant d’assurer la poursuite des études de ses amours et de jouer pleinement son rôle de maman, était aussi partiellement responsable du silence qui s’était instauré entre elles…

Ce qui lui manquait aussi terriblement, c’était ce crépitement des bûches accompagnant le chant régulier du balancier de la vieille comtoise, dans la maison de famille. Car il était le marqueur affectif de tant d’autres joies tribales, des rires sous la cascade, des voitures d’amis lointains klaxonnant à la montée du chemin, des longues discussions jusqu’aux étoiles, lorsqu’on refait le monde à grands coups de rosé. C’est qu’elle l’avait fatiguée, sa famille, avec ses histoires et ses ennuis, tant et tant que la cellule rassurante avait fini par faire place à des sourires de courtoisie, inutiles et glacés.

Et puis les surprises, elle aimait tant les surprises…Son téléphone ne sonnait plus pour annoncer un bouquet de fleurs. Ses nuits ne bruissaient plus de caresses impromptues. Au contraire, elle en était venue à redouter certains bruits, comme celui de la sonnette, quand s’invitaient les huissiers. Elle avait accroché de petites pancartes partout :

  • Ce tableau appartient à ma mère
  • Ce service en porcelaine est la propriété de ma fille

Calfeutrée dans ses souvenirs, elle glissait ainsi peu à peu vers une surdité affective, comme si un mal mystérieux, à l’instar de quelque inexorable atteinte virale, l’avait irrémédiablement coupée des sons et du sens de la vie.

C’est plus par habitude que par enthousiasme pédagogique qu’elle proposa aux élèves d’écouter Beethoven, par un doux matin de janvier. Il fallait préparer la semaine franco-allemande,  et certains réciteraient quelques lignes du texte de Schiller, pour ponctuer le traditionnel happening culturel qu’elle organisait dans son collège. Elle n’allait pas en plus tenter de didactiser quelque chanson de Tokio Hotel, elle n’avait pas vraiment la tête à ça.

Comme toujours, dans son établissement de banlieue, elle s’apprêtait à jouer les Super Nanny, avant de réussir à faire établir le calme dans sa petite classe bigarrée et agitée. Mais le silence se fit, comme par miracle. Dès les premières notes de l’Hymne à la joie, les réponds des cordes et des cuivres semblèrent faire miracle sur le brouhaha habituel ; Farid la regarda et sourit, posant le cutter qu’il avait déjà sorti de sa trousse. Bien sûr, la classe avait déjà travaillé le sujet, ils avaient regardé ensemble des vidéos, où fanfares présidentielles et classe de primaire se disputaient l’âme européenne. Mais aujourd’hui, c’était leur tour. Ils allaient chanter.

Et au fil de l’heure, le silence se fit, au rythme de la musique. Elle emportait tout, elle dissolvait les rancœurs des quartiers, elle éteignait les feux de voitures, elle soulevait les voiles et les niqabs. A ce moment-là, en regardant Abdelaziz sourire à David, en voyant la petite larme couler sur la joue de son grand baraqué d’Omar, la jeune femme eut soudain l’impression d’entendre à nouveau le chant du monde.

Et lorsque les voix aux accents bariolés entonnèrent les paroles de l’hymne, lorsque la porte s’ouvrit doucement et que les élèves des  classes voisines vinrent, bouche bée, écouter Zohra et Abdelkader chanter la paix, devant les grandes affiches de Berlin tentant de cacher la misère des murs de leur petit collège de ZEP, elle eut soudain l’impression que la surdité de Beethoven avait été la sienne, mais que la joie était revenue. Enfin.

Le silence était rompu.

Elle se souvint du compositeur, à moitié fou, vagabondant devant ses pianos sans pieds, chassant ses amis pour mieux sentir les soubresauts de sa propre création ; elle vit tomber le Mur de Berlin, elle regarda cet étudiant arrêter les chars à Tienanmen, elle entendit se construire l’Europe, au son même des cordes et des hautbois faisant écho aux merveilleuses paroles de Friedrich Schiller ; et elle se rappela que c’est en surdité quasi-totale que le Maître avait dirigé la première représentation de sa symphonie, continuant à battre la mesure alors même qu’un tonnerre d’applaudissements s’élevait à sa gloire.

Dès les jours suivants, ils revinrent. Tous les petits sons qu’elle avait oubliés. Un à un, comme si une fée les reposait nuit après nuit dans son berceau, ils reprirent possession de sa vie. Lentement, elle recouvra la mémoire du quotidien et des bonheurs. L’amnésie auditive dont elle avait été si longtemps frappée fit peu à peu place à la légèreté retrouvée. Elle osa répondre au marchand qui la hélait et acheter un cornet de marrons chauds au coin de la place du Capitole. Elle promit à ses filles qu’elle irait les voir, on se débrouillerait. Elle appela une nouvelle avocate. Elle réserva une location à Arcachon, d’ici l’été, on verrait ; il lui sembla entendre déjà le bruit des vagues et voir miroiter l’océan du haut de la dune du Pyla. Elle irait faire des ménages après ses cours, et peu à peu l’escarcelle se remplirait de sable et de beignets ; ses vacances, elle les prendrait.

Cela avait commencé par le crissement de la plume sur le papier, soir après soir. Et par le bruit régulier des touches de son ordinateur. Elle avait réussi à le garder, négociant cette survie avec l’âpreté d’un détenu quémandant la dernière cigarette. Il ronronnait à présent toutes les nuits, tel un chaudron magique concoctant potion.

Et puis les feuilles rejetées une à une par le ventre de son imprimante qui cliquetait frénétiquement, et la voix de la postière, demandant si elle désirait un recommandé. Elle fit tous les concours de nouvelles et de poésie. En quelques mois, elle écrivit deux romans. Devint blogueuse.

Le bruit. Le bruit était là, dans sa tête. Tous ces mots qui s’entrechoquaient, comme des galets au fil d’un ressac. Ils se bousculaient, joyeux, insouciants, heureux. Elle les entendait rire et s’interpeller, et il lui suffisait de s’asseoir à son bureau pour qu’ils lui arrivent. Les mots. Les mots étaient de retour.

Car elle savait désormais qu’elle devait dire le monde pour en entendre à nouveau les sons. Et chaque poème qui naissait dans son âme était comme un écho aux joies de l’antan, chaque nouvelle qu’elle couchait sur le papier comme une pastorale nouvelle. Elle savait aussi que désormais elle dirait le monde, ses misères et ses horreurs, mais aussi ses bonheurs et ses éclaircies ; elle serait la diseuse des vents, des gens et des tempêtes, elle parlerait à la place de tous les taiseux, elle hurlerait les silences. Pour toujours. Elle se fichait bien d’être éditée. Elle n’avait cure des brasseries parisiennes et des simagrées du Goncourt. À ceux qui s’étonnaient de sa boulimie d’écriture et du fait qu’elle soit poète et blogueuse, elle expliquait que les migrants et les alexandrins avaient, chacun à leur façon, voix au chapitre.

Elle serait la bénévole des mots.

Là où auparavant elle était couchée, elle marchait, debout, vers l’inconnu. Là où était la nuit, se tenait cette lumière, qu’elle croyait avoir perdue. Le chant du monde était revenu : et elle en deviendrait la soliste. Sa pauvreté se ferait hymne à la joie, et du silence, de l’assourdissant silence des tristesses, elle composerait une symphonie. Elle deviendrait écrivain.

Du pays des sans feu, elle ramènerait la lumière.

 

„Freude, schöner Götterfunken

Tochter aus Elysium,

Wir betreten feuertrunken,

Himmlische, dein Heiligtum!

Deine Zauber binden wieder

Was die Mode streng geteilt;

Alle Menschen werden Brüder,

Wo dein sanfter Flügel weilt.“

 

« Joie ! Joie ! Belle étincelle divine,

Fille de l’Elysée,

Nous entrons l’âme enivrée

Dans ton temple glorieux.

Ton magique attrait resserre

Ce que la mode en vain détruit ;

Tous les hommes deviennent frères

Où ton aile nous conduit. »

 http://archives-lepost.huffingtonpost.fr/article/2009/11/08/1780578_le-jour-ou-j-ai-vendu-rimbaud.html

http://www.franceinfo.fr/emission/noeud-emission-temporaire-pour-le-nid-source-713871/2012-2013/classes-moyennes-surendettees-pour-nous-c-est-ingerable

 

 

 

 

 

Comme un air de rumba, petite nouvelle écrite pour un concours…

Comme un air de rumba

 

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Elle sentait bon, ma tante. Un parfum de sable doux et de vanille, comme un air de rumba. Lorsqu’elle arriva dans notre cuisine, elle me sourit, avec cet air de conspiratrice qui lui était familier. Nous en étions encore au café, engoncés dans nos habitudes des sixties, nous, les enfants, le dos bien droit, toute incartade étant prétexte au martinet, nous taisant, étouffant dans cette atmosphère à la Chabrol, grappillant les dernières miettes de tarte aux pommes dans nos assiettes immaculées.

Ma tante m’enleva à la tablée embourgeoisée pour notre sortie mensuelle, promettant à ma mère que nous serions rentrées avant la tombée de la nuit. Nous partîmes main dans la main, gloussant comme deux collégiennes dans l’escalier, et nous précipitâmes dans la rue gorgée du soleil de midi. Colette me toisa soudain d’un regard empreint de tendresse, ses grands yeux noisette malicieusement plissés, et m’annonça sur un ton officiel qui fleurait bon la remise des prix :

  • Ma chérie, l’heure est venue pour toi de devenir une femme. En ce 24 juin, pour fêter la Saint-Jean et les grandes vacances, je t’emmène aux Galeries !

Je rougis. C’est qu’elle commençait à peser lourd, ma poitrine de jeune fille en fleur… Je faisais tout pour la contenir sous mes chemisiers de percale rose, et me tenais, la plupart du temps, un peu voûtée, effaçant ainsi toute velléité de féminité de mon apparence, imitant en cela notre mère, souris grise et grenouille de bénitier, toujours vêtue de robes sombres, son chignon tiré à quatre épingles, le sourire pincé. Colette, elle, irradiait de légèreté, papillonnant dans l’existence, toujours entre deux galants, femme libre et femme de livres, sa carrière d’écrivain lui valant autant d’honneurs que d’amants.

Nous nous entendions bien, ma jeune tante et moi. Je lui confiais mes émois amoureux et mes élans littéraires, et elle me parlait de Simone et des suffragettes, de la Résistance et du jazz, et, virevoltante et gaie, me montrait que la vie d’une femme pouvait être autre chose que cette parodie de bonheur, perdue entre cuisine, ménage et pouponnière. La vendeuse des Galeries nous accueillit en nous montrant ses derniers modèles, mais Colette, très sûre d’elle, se dirigea vers un stand discret, où de jolies cotonnades blanches voisinaient avec quelques parures de dentelle.

Elle s’empara de plusieurs modèles et me guida vers la cabine d’essayage, en me racontant comment sa propre grand-mère portait, elle, des corsets, et comment, un beau jour de 1917, son époux n’étant pas revenu du front, elle avait définitivement renoncé à cette torture, coupant aussi sa longue tresse et arborant une coupe à la garçonne, affirmant ainsi une nouvelle indépendance. Puis Colette évoqua brièvement sa maman qui, elle, était morte dans les camps nazis, nue, sans soutien-gorge, ravalée au rang d’animal par des barbares. Ma tante, me regardant me dévêtir pudiquement,  m’expliqua encore que mon corps était mien, et que jamais je ne devrai le donner à un homme sans mon absolu consentement. Cet achat, celui de mon premier soutien-gorge, symbolisait ma nouvelle liberté : désormais, je serai la maîtresse de ce corps, de mes désirs, de mes envies. Car nous étions des femmes libres. Je ne devais jamais l’oublier.

Je me retournai vers le miroir, un peu tremblante, comme une biche surprise au détour d’une clairière. La ligne claire de mes épaules était à présent tranchée par deux fines bretelles de dentelle, et les oiselles palpitantes de ma jeune poitrine galbées par les jolies coques ajourées et nacrées.

Peu à peu, j’osai me redresser. Je me cambrai, sans savoir encore que bien des fois je me dresserai ainsi en regardant un homme, et soudain je la vis, cette femme, cette inconnue qui, ce matin, écrivait des vers à l’encre de l’enfance et qui, bientôt, embrasserait la vie.

Je tournai sur moi-même, soudain libérée du poids des conventions qui bridaient mes envies, et je me sentis belle, me sentis forte. Je ne savais pas encore ce que mon avenir me réservait, je ne connaissais pas les mains qui, souvent, dégraferaient impatiemment mes soutiens-gorge, je ne savais presque rien du désir et des plaisirs, mais en cette danse nubile je vis défiler des regards de braise et des chuchotements, et puis aussi, comme en rêve, de petites mains et des petites bouches qui approchaient de mes seins blancs et lourds. Mes enfants…

Colette écrasa une larme. Elle me serra contre elle en me murmurant qu’elle était fière de moi, de ma beauté, de mon intelligence. Puis elle paya, et nous sortîmes sur la place, complices et sororales.

Bien des années plus tard, je brûlerai, en sa compagnie, avec d’autres femmes ardentes, libres et extasiées, un autre soutien-gorge. Comme pour témoigner de notre volonté de changer la vie. Mais j’ai gardé précieusement la nacre de cette naissance.