Cet écrivain germano-iranien aux multiples talents, orientaliste, poète, dramaturge, essayiste, journaliste, exégète, a obtenu hier le Prix de la paix des éditeurs et libraires allemands, un prix attribué depuis 1950 par l’Association des éditeurs et libraires allemands qui lui a donc été remis le 18 octobre 2015 à l’église Saint-Paul de Francfort-sur-le-Main, lors de la cérémonie de clôture de la Foire Internationale du Livre.
Depuis notre bastion franco-français, empreint de certitudes tant électorales que littéraires, peu de voix se sont fait l’écho de cette prestigieuse récompense ; il faut dire que notre hexagone se targue toujours d’être le centre du monde des idées, et que, noyés sous les multiples lettrés de notre intelligentsia, forts de nos penseurs maison, entre les innombrables Finkielkraut, Attali, Onfray, BHL, nous, le petit peuple de France, n’avons que peu d’occasions d’ouïr des voix différentes, rarement invitées chez les Ruquier et autres « GG »…
Pourtant, je vous assure que Navid Kermani vaut le détour ! Son profil atypique et polymorphe fait de lui l’un des penseurs essentiels de notre temps. Né en 1967 de parents iraniens, il a grandi en Rhénanie-Wesphalie. Son père, médecin en Iran, exerçait dans un hôpital chrétien, et la famille s’est ensuite installée dans la ville de Siegen, très influencée par le protestantisme. C’est par l’un de ses grands-pères que l’écrivain découvre l’Islam dans son versant chiite. Très tôt, dès l’âge de quinze ans, il a commencé à écrire pour le journal Westfälische Rundschau, avant d’écrire pour la FAZ et pour différents organes de presse. Après son diplôme d’études secondaires, il a étudié l’islamologie, la philosophie et la dramaturgie à Cologne, au Caire et à Bonn, a enseigné la poétologie dans les universités de Francfort, de Göttingen et de Mayence, la littérature allemande à Dartmouth, mais a aussi été reporter en Irak pour le Spiegel, avant de prononcer le 23 mai 2014 le discours inaugural à l’occasion de la soixante-cinquième commémoration de la Loi Fondamentale allemande, le Grundgesetz.
Sa thèse de doctorat « Gott ist schön. Das ästhetische Erleben des Koran » (« Dieu est beau. L’expérience esthétique du Coran ») a très vite attiré l’attention des médias et des milieux universitaires. Après avoir travaillé comme dramaturge pour le Théâtre de la Ruhr à Mühlheim et celui de Francfort tout en ayant collaboré au Berliner Wissenschaftskolleg, Kermani décida en 2003 de vivre de sa plume foisonnante.
Cet auteur très connu outre-Rhin traite dans ses multiples publications de thèmes aussi différents que la mort, la sexualité, la musique, l’engagement, mais toujours avec cette mise en abyme de la mystique et de l’Islam. La Süddeutsche Zeitung a dit de lui qu’il manie aussi bien la critique envers Goethe, Herder ou Kafka qu’envers la mystique islamique. Son regard acéré, aiguisé par la fréquentation des textes sacrés et par le maniement d’une langue riche et imagée, est ainsi le révélateur de nos sociétés agitées par des conflits millénaires, mais aussi sous-tendues par d’innombrables sagesses.
En plus de ses livres et de ses essais, Navid Kermani prend toujours position dans les débats publics et politiques avec ses discours, ses conférences et ses articles de journaux. Il intervient particulièrement pour l’évolution du projet européen, a pris position lors du Printemps Arabe et bien entendu contre le prétendu État Islamique et au sujet des Migrants… Son œuvre lui a déjà valu de nombreuses récompenses, comme le Prix Hannah Arendt en 2011 ou le Prix du Livre Allemand et le Prix Kleist, en 2011 et 2012… Il avait aussi obtenu en 2009 le Prix Culturel de la Hesse, décerné aussi au Cardinal Karl Lehmann, à l’ancien Président synodal Peter Steinacker et au Vice-Président du Consistoire Salomon Korn, un prix récompensant le dialogue interreligieux.
Car au cœur des préoccupations de Navid Kermani on retrouve l’idée de laïcité, bien peu maniée chez nos voisins allemands qui n’ont pas connu de séparation entre l’Église et l’État, une idée que l’écrivain défend en lui associant une profonde connaissance des religions, arguant que seule une tolérance et un dialogue interreligieux pourront devenir le terreau d’une diversité pacifique et respectueuse de l’Autre.
Dans le magnifique discours tenu hier soir lors de la remise de son prix, l’écrivain est aussi longuement revenu sur le sort des minorités chrétiennes d’Orient, évoquant avec une grande émotion la libération du père Jacques Mourad, récemment libéré en Syrie, et expliquant aussi que si un porteur de prix « de la paix » n’avait déontologiquement pas le droit d’appeler à la guerre, il en appelait néanmoins à la plus grande détermination possible afin que cesse un conflit désormais presque mondial, comme il l’avait d’ailleurs déjà prédit en 2014 en comparant la guerre en Syrie à la Première Guerre Mondiale.
Vous retrouverez ici le discours en partie retranscrit et à réécouter :
Navid Kermani est un penseur éclairé, qui ose affirmer qu’il y aura d’autres attentats, d’autres décapitations, que l’Europe n’est et ne sera pas épargnée, mais que l’espoir peut rester présent si une majorité clairvoyante s’engage à la fois pour la paix et la tolérance sans être dans le déni devant les exactions de l’EI.
Gibt es Hoffnung ? Ja, es gibt immer Hoffnung.
Reste-t-il un espoir ? Oui, il reste toujours un espoir.
À mon tout petit niveau, poétesse, blogueuse, essayiste, romancière, dramaturge…seulement primée dans des concours de nouvelles et de poésie, j’ai trouvé dans les écrits de Navid Kermani comme un bel écho à mes propres textes, en particulier à tous mes écrits autour de la laïcité…
Et je dédie à ce grand penseur que je voudrais voir traduit en français mon poème, retranscrit en persan par mon ami Hossein Mansouri, fils de la grande poétesse iranienne Forough Farrokhzad :
میگویم: در نازک هوای شفاف صبح گاهی
میگویم: به رنگین کمان شسته شده از رنگ
میگویم: به شادکامی از دست رفته
میگویم: در سکوت ستاره ای شبانگاهی
میگویم: حتا اگر کسی نخواهد گوش کند
میگویم: به غریبی که پشت میله های زندان زندگی میلرزد
میگویم: به فرزندانم، هر بامداد، با سلام روشن خورشید
میگویم: به دوستانم، دوستان دیروزیم، امروزیم، ابدیم
میگویم: به گلهای آفتاب گردان، به درختان صنوبر
میگویم: به قمری های غمگین، به تپشهای مضطرب قلبم
میگویم: بی آنکه از باد انتظار پژواکی داشته باشم
میگویم: همچون کلامی رمزآلود
میگویم: همچون سوغاتی از راه دور
میگویم: همچون رحمتی نابهنگام
میگویم: حتا اگر به من بخندند، مسخره ام کنند
میگویم: همچون بهاری که به مصاف زمستان جاوید زمین میرود
میگویم: همچون خورشیدی که میدرخشد
میگویم: همچون لذتی جان بخش
میگویم: چون این کلام الفبای زندگی من است، دلیل زنده ماندنم:
Elle marchait depuis des heures, et vacillait sous le poids de l’enfant, fragile fétu sur son dos encore zébré des marques du fouet. Les cigales, impitoyables, semblaient chanter un requiem dans cette magnifique lumière estivale ; elle se souvenait du sentier qui serpentait entre pins et genêts, et arriva enfin sur la place des Matelles. Elle s’écroula devant le puits, face contre terre, et son âme ciselée par la foi des Bonshommes s’éleva pour rejoindre ses sœurs parties au bûcher, là-bas, de l’autre côté des garrigues, à Montségur. Elle avait réussi ce qu’elle avait promis à Dame Esclarmonde : l’enfant et le Livre étaient saufs.
Les femmes se pressèrent bientôt autour de la dépouille martyrisée, et ce fut la vieille Marie qui se chargea du petit endormi, malgré sa douleur de voir son unique fillotte ensanglantée sur la terre sèche de la place ; elle prit l’enfançon et écarta délicatement les guenilles de bure jusqu’à la fine dentelle emmaillotant son torse. Oui, la marque était là, sur l’épaule gauche, c’était bien Bérenger, sauvé du Bûcher pour continuer à porter le flambeau cathare au-delà des siècles. Le message apporté par les Parfaits du chemin avait bien été entendu, de pierre en pierre, de village en village, depuis la citadelle du Vertige jusqu’à ce petit hameau niché entre terre et mer. L’enfant serait sauvé, et élevé dans la justice et la liberté, conformément au souhait des siens. Il serait le conquérant de la liberté neuve. Ses yeux soudain s’ouvrirent, deux billes d’ébène reflétant pourtant la nuée azuréenne de cet été de plomb ; le jeune regard innocent croisa celui de l’aïeule en un sourire empli de confiance. Marie, qui tenait fermement le Livre, serra le bambin dans ses bras.
Quelques jours plus tard, un cheval galopait entre terre et mer, sur la fine bande de sable reliant la lagune au continent. Il avait fallu traverser le massif de la Gardiole, échapper à la vigilance des sentinelles de Maguelone et se frayer un passage vers l’horizon chargé de vagues. La cathédrale des Sables se dressait fièrement sur son îlot d’immensité, et la chapelle Saint-Augustin attendait l’orphelin en ses pierres matricielles. Le chanoine portier ouvrit au visiteur et son regard bienveillant fut comme un baiser sur le front pur de l’enfant. D’autres garçonnets accoururent, et un prénom fut murmuré, puis répété, et acclamé : « Bérenger ! Bérenger ! » La lourde porte se referma sur l’allégresse.
Hannah ouvrit les yeux. Elle s’était encore endormie, après ses heures de recherche dans la bibliothèque. Honteuse de cet assoupissement, elle s’étira et revint peu à peu au réel. Tout lui revint en mémoire, l’exposition, ses lectures, l’éblouissante lumière languedocienne, et son étrange certitude qu’elle avait une mission à accomplir, ici-même, si loin de Berlin et de ses travaux sur la République deMontferrand. Passionnée d’histoire française, la jeune femme était venue profiter des paysages marins et des ressources culturelles, et passait un merveilleux été, entre l’obscurité des pages de mémoire et les sables miroitants de la lagune. Un été salin et lumineux, dont les silences et les pénombres de ses recherches contrastaient avec les bruissements incessants de la mer, lorsque la doctorante venait cueillir le point du jour, éblouie et reconnaissante. Elle profitait aussi de son séjour pour s’activer au sein d’une association caritative internationale et donnait chaque jour de son temps en venant distraire des enfants dans le nouveau camp de migrants tout juste arrivés de Vintimille après de longues semaines sur l’île de Lampedusa…
Les rêves avaient commencé dès son arrivée à l’aéroport ; à peine avait-elle foulé la terre méridionale que déjà une sorte de vertige l’avait saisie, un état de semi-conscience. Et puis il y avait eu cet inconnu, un SDF sans doute, au regard perçant, enveloppé dans sa drôle de houppelande ; il s’était dirigé vers elle alors qu’elle s’apprêtait à prendre possession de sa voiture de location et lui avait murmuré ces mots étranges avec un fort accent yiddish qui l’avait interloquée.
– Bérenger est le fils d’Esclarmonde. Tu dois le dire au monde. Sous la tribune des chanoines, tu trouveras le vœu du moine.
Incrédule, elle n’avait pas eu le temps de répondre, et l’inconnu avait disparu dans la foule bigarrée des cohortes de touristes. Depuis, la jeune universitaire alternait les longues promenades dans les villages frappés de chaleur et la bienfaisante plongée dans les méandres de l’Histoire. Elle tentait de comprendre comment, au milieu des tourmentes de ce Moyen Âge encore obscurci par les luttes fratricides entre princes, au gré des bûchers et autres inquisitions, un « don de joyeux avénement » avait pu passer de génération en génération d’évêque.
Elle venait encore de relire ses notes, et trouvait décidément passionnante l’histoire de cette première « République » en royaume de France, peu connue en dehors des cénacles d’initiés, qui renfermait pourtant en germe tous les idéaux de l’époque moderne. Car c’est bien aux habitants de ce petit village des Matelles, non loin du château de Montferrand, que l’évêque avait accordé différents privilèges emplis de lumière, en conquête de modernité. Elle se pencha à nouveau sur le parchemin numérisé :
« En 1293, l’évêque Bérenger de Frédol accorda une grande liberté aux gens pauvres de la vallée de Montferrand : compacientes et companionem habentes gencium pauperum vallis nostre Monferrandi… »… « C’est la première fois que nous voyons apparaître le don de joyeux avénement, dû par les habitants de Montferrand à tout nouvel évêque de Maguelone… »
Hannah tressaillit. « Bérenger », c’était bien le prénom cité par le clochard de l’aéroport… Elle décida de repartir vers la plage, pour tenter de percer à jour cette mystérieuse énigme. Toute engourdie encore, elle sortit vers le boulevard des Moures, et se demanda une fois de plus qui était cet enfant qu’elle voyait grandir en rêve, nuit après nuit, songe après songe, depuis son arrivée en terre occitane. Elle l’avait vu emmailloté de linges ensanglantés et mis au sein de la nourrice à l’ombre des Matelles ; elle l’avait aperçu, ballotté sur le cheval qui le menait vers l’asile de la nef des sables, fragile témoin de l’Histoire ; elle l’avait regardé devenir un garçonnet malicieux, sa coupe au bol et ses vêtements presque sacerdotaux contrastant avec la sagesse impudente de son regard perçant ; et ce rêve, toujours le même rêve, lorsque elle le voyait se relever la nuit et étudier de longs textes cabalistiques et regarder le ciel chargé d’étoiles noires…
Bérenger, seul, au milieu de la placette du couvent, aperçut la lune, comme accrochée à la mer. Le doux son de Complies était loin, mais bientôt sonneraient Mâtines, et il avait encore tant de pages enluminées à lire et à comprendre avant le lever du jour et l’angélus de l’aube. Il aimait ces heures nocturnes, les seules qui lui appartenaient vraiment, car il sentait qu’il redevenait l’enfant des lumières sous la pâleur lunaire. Jour après jour, sa mission grandissait, et, tandis qu’il s’instruisait à l’école des moines tout en admirant la mer fouettant la cathédrale des Sables, ses nuits étaient consacrées à des réminiscences ancestrales.
Sa mère lui apparaissait souvent en songe, en sa belle robe de bure blanche, souriante malgré les flammes qui léchaient les remparts de Peyrepertuse : il la voyait donner son bébé endormi à la jeune servante, et aussi le manuscrit, ce livre d’or de la Parole, que la jeune fille cachait sur son sein en promettant de protéger ces deux trésors. Parfois, aussi, il revoyait la vieille femme qui l’avait emmené en lieu sûr, et cet homme qui chaque lune pleine revenait et l’instruisait dans la foi des Bonshommes ; ils partaient marcher sur la grève et, bercé par les vagues protectrices, Bérenger apprenait peu à peu qui étaient ces femmes et ces hommes si enclins à l’ascèse et à la pureté, et au partage des biens de la terre. Les eaux miroitantes se faisaient réceptacle de leur foi pourtant décrétée parjure par les autorités ecclésiales, et les récits et enseignements se poursuivaient dans cet immense bénitier d’azur.
Bérenger savait qu’il était l’Élu. C’est lui que les mains des Consolants avaient désigné pour garder la flamme du savoir cathare ; un jour, lorsqu’il aurait intégré les plus hautes fonctions, quand il aurait fait ses preuves comme chanoine de Béziers, puis comme sous-chantre de Saint-Nazaire, avant de devenir évêque de Béziers, puis de Maguelone, il pourrait devenir le pont, la passerelle entre les lumières du catholicisme et celles des Parfaits.
La cathédrale des Sables, îlot de croyance enchâssé dans la majesté de la Méditerranée, reliée à la terre ferme par cette étroite bande lagunaire, formait un microcosme de pureté dans le macrocosme du Beau. Bérenger, l’enfant des Matelles, deviendrait le chantre d’une religion d’exception, et savait déjà qu’il pourrait un jour tenter de recréer une petite enclave des miracles : sa « République de Montferrand » serait la nouvelle citadelle du vertige.
Le lendemain, Hannah avait passé la matinée dans le camp, et s’était prise d’affection pour un jeune garçon tout juste arrivé de Lampedusa ; aphasique, il demeurait immobile sous la bâche centrale, et un médecin allemand avait raconté à Hannah comment, avec d’autres chrétiens d’Orient, il s’était embarqué pour fuir les exactions et avait perdu toute sa famille dans l’un des terribles naufrages récents, Mare nostrum étant devenue le tombeau de mille innocences. La jeune fille avait alors offert un maillot de la « WM », la coupe du monde de l’été précédent, au petit, qui, par miracle, s’était alors dénudé en éclatant de rire, enfilant le vêtement noir, rouge et or.
Une marque de naissance brillait sur son épaule, et, arborant fièrement son nouveau tee-shirt qui semblait l’avoir réconcilié avec l’enfance, le garçonnet avait tendu les bras vers Hannah, bouleversée par cette scène. Il lui avait ensuite chuchoté quelques phrases en araméen, et c’est en souriant que la jeune femme, la seule dans le camp à comprendre cette langue ancienne, avait téléphoné au consulat, avant même d’appeler sa famille.
Razi lui avait raconté la nuit noire des eaux profondes, l’espérance de ses parents et de sa grande sœur, après le viol des deux jumelles égorgées, à l’idée d’une nouvelle vie en France ou en Angleterre, et puis les hurlements de terreur lorsque l’enfer avait recommencé ; et enfin les mains inertes des noyés, sous la lumière glacée de la lune, unique témoin de l’horreur. Razi avait murmuré, et Hannah avait écouté, le berçant dans la douce lumière du midi. Elle avait pris sa décision sans même la comprendre. Elle s’installerait aux Matelles et y ouvrirait un orphelinat tout en poursuivant ses recherches.
Hannah était ensuite repartie vers la cathédrale et s’était réfugiée à l’ombre de la nef pour visionner les photos prises lors de sa récente escalade de Peyrepertuse. Comme elle aimait ce pays aux collines odorantes, et la beauté farouche des paysages languedociens, perles sauvages sises au cœur des mondes… La nature y semblait toujours hésiter entre le minéral et le végétal, témoin du combat apaisé entre l’eau, la terre et le ciel. Elle avait gravi lentement le sentier escarpé menant aux ruines, entendant mugir le silence des siècles. Arrivée au somment de la forteresse, elle avait pu enfin imaginer les garrigues embrasées et les cris des suppliciés. Les vestiges de pierre lézardaient au soleil, témoins éternels des bûchers du passé, comme autant de souvenirs des incuries de l’Homme…
À présent, elle se reposait et se préparait à vivre une merveilleuse soirée estivale, puisque le festival de musique ancienne commencerait dans quelques heures, ici même. Le petit Razi, dont le prénom signifait « un secret », lui avait confié un coquillage qu’elle caressait d’une main rêveuse, se demandant comment la vie pouvait offrir tant de beautés et de d’atrocités dans l’immense ballet des destinées…
Un frôlement la fit tressaillir. Une chauve-souris voletait près des vitraux, décrivant de grands cercles étranges. Soudain, l’animal plongea en direction de la tribune des chanoines, et s’immobilisa, s’accrochant par les pattes juste au-dessus de l’un des sièges. Elle se souvint alors de la prédiction du vieil homme, à l’aéroport. Curieuse, elle s’approcha, et vit que l’animal était pendu au-dessus d’une plaque patinée par les ans, où elle déchiffra une inscription latine et un nom : « Bérenger de Frédol ». Elle sourit, amusée de cette coïncidence, de cette synchronicité des présages…Cela ne signifiait rien, sans doute, c’était simplement un clin d’œil de la nature à la culture…Mais alors qu’elle poursuivait sa déambulation, les yeux rivés vers les chatoyances des vitraux, sa main caressant distraitement la pierre lissée d’un immense bénitier, elle trébucha sur une anse de fer rouillée qui dépassait légèrement du sol :
Enfin, enfin, mein Kindele, tu as trouvé le passage ! s’exclama un homme d’une voix douce, avec un léger accent allemand sous-tendant un impressionnant parler méridional. Elle sursauta en se retournant, et reconnut l’individu qui l’avait abordée le jour de son arrivée.
Portant beau sa longue barde d’érudit, il se présenta. David Steinfeld avait quatre ans lorsqu’il avait été emmené au camp d’internement de Rivesaltes. Il avait été très vite séparé de ses parents, effondrés après leur arrestation si près de la frontière, alors qu’ils fuyaient l’Allemagne nazie. Un prêtre avait réussi à le faire évader et l’avait caché dans les monts de Lacaune, jusqu’à la Libération, et puis les choses s’étaient enchaînées ; converti au christianisme, il avait été ordonné moine, puis s’était spécialisé dans l’étude du catharisme.
Oui, Hannah ; un enfant juif devenu moine, qui étudie le catharisme. L’Exodus est parti de Sète, non loin d’ici, vers la terre d’Israël, et moi je suis celui qui suis resté, le témoin. Je suis le Passeur des secrets.
Le Passeur ? Hannah souriait, incrédule et ravie…La lumière semblait enfin éclairer les rêves confus et incessants de ses nuits.
Tu le sais, Kindele : les Justes n’appartiennent à personne, ils sont les relieurs d’âmes. « Religion » vient de « religere », relier. Mais c’est toi que j’attendais. Toi seule étais désignée pour servir de pont entre les astres. C’était écrit. Tu es l’Élue. Tu es celle que Bérenger avait devinée au travers des siècles, tu es l’âme de la Parfaite Esclarmonde, et tu es aussi le cœur de tous les hommes bons.
Mais…qu’attendez-vous de moi ? Je ne suis qu’étudiante en histoire médiévale…
C’est à toi à présent qu’appartient la lumière. Nos cathares avaient conquis la liberté, comme les Justes, comme les passagers de l’Exodus…D’une conquête à l’autre, les idées de lumière demeurent ! Ta mission sera de libérer la parole, et de raconter la croisée des possibles. Il me semble aussi qu’un enfant à nouveau t’aidera dans tes lectures, dans tes recherches. Tu l’as déjà rencontré, et même déjà aimé. Celui qui sauve un enfant sauve toute l’humanité… Vous êtes l’Occident et l’Orient réuni sur le divan de l’espérance, vous êtes la paix. Comme la musique de ce soir, qui chantera l’épopée cathare, mais aussi les voix sépharades…Ensemble, nous nous serons forts, et nous irons vers la lumière.
Bérenger écrivait. Il continuait le manuscrit sacré. Il racontait, classait, expliquait, exégète et copiste, scribe et philosophe, témoin et acteur de l’Histoire. Il était la mémoire des temps, le puits sans fond et la bibliothèque d’Alexandrie, il était le Verbe, le pneuma, le souffle de vie, pierre rouge de Petra en Jordanie et colonne de Palmyre…Le jour, il demeurait l’évêque éclairé, le concepteur de la République de Montferrand, petite démocratie où s’estompaient les trois ordres, où oratores, bellatores et laboratores vivaient presqu’en une agora de libertés. La nuit, il noircissait les pages de son journal, immense volume répertoriant l’histoire du catharisme, ses pensées, ses rêves prémonitoires, sorte de bulle papale mâtinée de Talmud et de sagesse sarrasine, message et mémoire, passerelle entre l’ancien et le nouveau, flambeau et livre d’or. Il savait qu’un jour viendrait où Dieu serait décrété mort, mais que bien des peuples pourtant se déchireraient en Ses noms…Il savait que toujours la sagesse aiderait à la paix.
Bérenger fit lui-même sceller l’ouvrage sous la tribune, puis cadenasser la petite trappe. Il connaissait exactement le visage de celle qui en trouverait la voie. C’était le même visage que celui de sa mère, Esclarmonde, le beau visage du don, de l’intelligence et de la bonté.
Etil connaissait aussi les mains de cette femme, ces mêmes mains qui donnaient le Consolament aux mourants, lorsque Esclarmonde, sa mère chérie, soulageait les âmes, ces mains qui ouvriraient délicatement la boîte de Pandore du Bien, de longs siècles plus tard, en cette obscurité estivale, entre les cigales chantant leur ode à la joie au creux des vignes et les premières notes de musique médiévale s’élevant dans la nef…
Hannah, comme habitée par l’âme ancienne de la Parfaite, et guidée par le vœu du moine devenu évêque de Maguelone, souleva délicatement la pierre et découvrit le manuscrit, qui l’attendait, qui attendait que sa voix d’historienne réhabilite la sagesse de celui qui avait transcendé les inquisitions et apaisé les bûchers. Elle déchiffra les premières lignes, toutes ourlées de la beauté des enluminures, et balbutia, émue, les mots de la Sagesse :
« Bérenger est le fils d’Esclarmonde. Tu dois le dire au monde. Sous la tribune des chanoines, tu trouveras le vœu du moine. »
Dehors, le soleil embrassait la lagune, tandis que les festivaliers, médusés par la beauté de la cathédrale des Sables, s’apprêtaient à s’illuminer d’immense. Le programme métissé de l’ouverture du festival annonçait un spectacle de musique sépharade médiévale et de chants autour de Montségur, dont tous les bénéfices iraient au camp de migrants et aux enfants orphelins…Jordi Savall, tout juste débarqué de l’aéroport, le cœur empli de notes à la croisée des cultures, frôla devant le bénitier une belle jeune femme au regard lointain et la salua d’un sourire, avant de se diriger vers le chœur où ses musiciens installaient déjà leurs pupitres et accordaient leurs luths.
Elle serrait un gros livre contre elle et lui sourit en retour. Une lumière séraphique chatoyait le long des travées. Hannah rayonnait et songeait à Razi et aux enfants d’Orient qui l’attendaient ; ils seraient bientôt tous les enfants des Matelles. Et grandiraient dans la confiance et l’amour.
Son épaule gauche, joliment dénudée, laissait entrevoir une marque de naissance.
Les résultats 2015 sont arrivés. Les voici, ci-dessous. Détails ici-même et sur le site dans la semaine. Félicitations aux lauréates, aux publiées, à toutes celles dont le manque de réussite cette année n’aura tenu qu’à un fil, ou plutôt à une ligne, et bravo à toutes celles qui ont eu l’énergie et le talent d’écrire une nouvelle.
Anne Marie ALLIOT CHÂTEL est notre Nouvelle George Sand 2015 pour Toucher la lumière Alice PARRIAT recevra le Prix jeune auteure pour La nuit des mouches à feu La publication dans le recueil 2015 sera également proposée à Jenane WHABY pour Deuxième étoile à droite Anne Camille CHARLIAT pour A l’aube lorsque domine encore la nuit Christine BORIE pour Ne rentre pas trop tard Magalie BREMAUD pour Fiat lux Sabine AUSSENAC pour L’enfant des matelles
Elle sentait bon, ma tante. Un parfum de sable doux et de vanille, comme un air de rumba. Lorsqu’elle arriva dans notre cuisine, elle me sourit, avec cet air de conspiratrice qui lui était familier. Nous en étions encore au café, engoncés dans nos habitudes des sixties, nous, les enfants, le dos bien droit, toute incartade étant prétexte au martinet, nous taisant, étouffant dans cette atmosphère à la Chabrol, grappillant les dernières miettes de tarte aux pommes dans nos assiettes immaculées.
Ma tante m’enleva à la tablée embourgeoisée pour notre sortie mensuelle, promettant à ma mère que nous serions rentrées avant la tombée de la nuit. Nous partîmes main dans la main, gloussant comme deux collégiennes dans l’escalier, et nous précipitâmes dans la rue gorgée du soleil de midi. Colette me toisa soudain d’un regard empreint de tendresse, ses grands yeux noisette malicieusement plissés, et m’annonça sur un ton officiel qui fleurait bon la remise des prix :
Ma chérie, l’heure est venue pour toi de devenir une femme. En ce 24 juin, pour fêter la Saint-Jean et les grandes vacances, je t’emmène aux Galeries !
Je rougis. C’est qu’elle commençait à peser lourd, ma poitrine de jeune fille en fleur… Je faisais tout pour la contenir sous mes chemisiers de percale rose, et me tenais, la plupart du temps, un peu voûtée, effaçant ainsi toute velléité de féminité de mon apparence, imitant en cela notre mère, souris grise et grenouille de bénitier, toujours vêtue de robes sombres, son chignon tiré à quatre épingles, le sourire pincé. Colette, elle, irradiait de légèreté, papillonnant dans l’existence, toujours entre deux galants, femme libre et femme de livres, sa carrière d’écrivain lui valant autant d’honneurs que d’amants.
Nous nous entendions bien, ma jeune tante et moi. Je lui confiais mes émois amoureux et mes élans littéraires, et elle me parlait de Simone et des suffragettes, de la Résistance et du jazz, et, virevoltante et gaie, me montrait que la vie d’une femme pouvait être autre chose que cette parodie de bonheur, perdue entre cuisine, ménage et pouponnière. La vendeuse des Galeries nous accueillit en nous montrant ses derniers modèles, mais Colette, très sûre d’elle, se dirigea vers un stand discret, où de jolies cotonnades blanches voisinaient avec quelques parures de dentelle.
Elle s’empara de plusieurs modèles et me guida vers la cabine d’essayage, en me racontant comment sa propre grand-mère portait, elle, des corsets, et comment, un beau jour de 1917, son époux n’étant pas revenu du front, elle avait définitivement renoncé à cette torture, coupant aussi sa longue tresse et arborant une coupe à la garçonne, affirmant ainsi une nouvelle indépendance. Puis Colette évoqua brièvement sa maman qui, elle, était morte dans les camps nazis, nue, sans soutien-gorge, ravalée au rang d’animal par des barbares. Ma tante, me regardant me dévêtir pudiquement, m’expliqua encore que mon corps était mien, et que jamais je ne devrai le donner à un homme sans mon absolu consentement. Cet achat, celui de mon premier soutien-gorge, symbolisait ma nouvelle liberté : désormais, je serai la maîtresse de ce corps, de mes désirs, de mes envies. Car nous étions des femmes libres. Je ne devais jamais l’oublier.
Je me retournai vers le miroir, un peu tremblante, comme une biche surprise au détour d’une clairière. La ligne claire de mes épaules était à présent tranchée par deux fines bretelles de dentelle, et les oiselles palpitantes de ma jeune poitrine galbées par les jolies coques ajourées et nacrées.
Peu à peu, j’osai me redresser. Je me cambrai, sans savoir encore que bien des fois je me dresserai ainsi en regardant un homme, et soudain je la vis, cette femme, cette inconnue qui, ce matin, écrivait des vers à l’encre de l’enfance et qui, bientôt, embrasserait la vie.
Je tournai sur moi-même, soudain libérée du poids des conventions qui bridaient mes envies, et je me sentis belle, me sentis forte. Je ne savais pas encore ce que mon avenir me réservait, je ne connaissais pas les mains qui, souvent, dégraferaient impatiemment mes soutiens-gorge, je ne savais presque rien du désir et des plaisirs, mais en cette danse nubile je vis défiler des regards de braise et des chuchotements, et puis aussi, comme en rêve, de petites mains et des petites bouches qui approchaient de mes seins blancs et lourds. Mes enfants…
Colette écrasa une larme. Elle me serra contre elle en me murmurant qu’elle était fière de moi, de ma beauté, de mon intelligence. Puis elle paya, et nous sortîmes sur la place, complices et sororales.
Bien des années plus tard, je brûlerai, en sa compagnie, avec d’autres femmes ardentes, libres et extasiées, un autre soutien-gorge. Comme pour témoigner de notre volonté de changer la vie. Mais j’ai gardé précieusement la nacre de cette naissance.
« Sabine Aussenac, professeur et écrivain, auteur de nouvelles et poèmes ayant remporté de nombreux prix littéraires, publiée en revues et en impression à la demande, blogueuse, engagée depuis de nombreuses années dans divers combats en faveur de la laïcité, du rapprochement entre les peuples, des droits des femmes et des opprimés, n’est PAS « auteur à Riposte Laïque », comme le prétend ce média. »
Ayant demandé depuis de nombreuses années à ce site de retirer l’un de mes textes -que je ne renie pas, car il concernait les libertés des femmes et les valeurs de la République et de la laïcité- de son portail internet, car je ne souhaite pas voir mon nom associé à ce ramassis d’insultes islamophobes et de propos haineux et déviants, je n’ai jamais obtenu gain de cause. Le 4 juillet 2015, j’ai à nouveau posé une demande, espérant acter deux mois plus tard la possibilité de déposer plainte auprès de la CNIL et de Google afin que mon nom ne soit plus associé à ce site d’extrême-droite, aux relents pétainistes et nauséabonds. En l’absence de réponse du site, j’ai fait un nouveau mail copié collé sur un réseau social, ne mâchant pas mes mots, très en colère de voir que sur les résultats de recherche en ligne ce site apparaît en première page des recherches me concernant.
Le texte écrit en 2010 est MA propriété, et je n’ai jamais demandé à ce qu’il soit mis en ligne sur ce site; l’eussé-je fait qu’il serait mon droit absolu de demander son retrait, puisque ces mots m’appartiennent et ne sont pas du domaine public. Ce texte figure encore sur l’un de mes blogs, et y a toute sa place.
En attendant l’action de la CNIL et de Google et les poursuites que je vais engager en diffamation pour injure publique, au vu de DEUX textes me concernant parus cette semaine sur le site, dans lesquels je suis publiquement insultée, vilipendée, puis traînée dans la boue dans des commentaires, textes ayant donné lieu à de nombreux mails d’insultes, où je suis, par exemple, nommés « pute socialo » ou « suceuse de muzz », je souhaite rectifier publiquement les choses et me dissocier totalement de ce site réactionnaire, fasciste et diffusant une parole de haine anti-républicaine.
Pour rappel, voici en miscellanées quelques textes écrits au fil des ans en faveur de la solidarité, du rapprochement entre les peuples et les cultures, des engagements anti-racistes et de la lutte contre tous les obscurantismes:
Enfin, en ce qui concerne les attaques commises envers ma plume, mes écrits, ma personne en tant qu’écrivain, je laisse les lecteurs libres d’apprécier mes productions…
De Toulouse à Tafraout
De Toulouse à Tafraout Il n’y a qu’une seconde Car depuis quelques jours nous partageons la route Et grâce à toi j’ai appris à relire le monde.
Les ocres bleus de ton village Font écho à mes pages : J’ai trébuché une nuit d’avril sur tes mots envoûtants Et me voilà enfin, les yeux le cour chantant
Découvrant des ailleurs, des magies, des beautés, Ensorcelée déjà par ces roches et ces pierres Me sentant fée des sables et câline sorcière Et t’offrant de mon âme les fines aspérités.
Du Café St Sernin au Café des Délices Je t’envoie folies douces et lumières stellaires. Sans doute un jour boirons nous un pastis, Moi la Toulousaine et toi, mon Prince des déserts.
Garonne ouvrira ses flancs ondulant d’aise Quand le long de berges dolentes tu raconteras les braises D’un soleil dardant ses pointes acérées Et plongeant ses lumières dans le Drâa asséché.
Une mer nous sépare mais nos cours sont jumeaux, Je me sens ta gazelle et tu te dis mon loup. Mes timides violettes tu cueilleras beaucoup Je serai ta rose des sables toute ouverte à nouveau.
Le palmier des Jacobins se penchera vers tes ruelles Blanches. Briques rouges et chapeau de Napoléon Danseront sarabande, ma cité gasconne se fera caravelle : Sur l’eau verte du canal vers l’Orient nous voguerons.
Ton oasis charnue aux amandiers en fleur Croisera en pays de cocagne le pastel aux couleurs De tes roches azuréennes, et Mohammed Khaïr Eddine Ecoutera le jazz de Claude en sourdine.
Au loin mes Pyrénées se profilent, grandioses et enneigées, Tandis que ton Atlas domine en majesté Paysages lunaires, poussières laminées D’un vent en cousinage à mon Autan voilé.
Les sororités de nos textes en goguette Se bousculent et se croisent à en perdre la tête. Mes millions de toits roses se prosternent vers la Mecque, Nos croyances et respects illuminent la fête
Elle sera belle, limpide, pure et chatoyante Cette rencontre de deux cours du Prince et de l’Infante Mon cour vibre de miel et je fonds, indolente, Vers toi mon bel ami dont je serai l’amante.
La bague, c’est ce qu’on remarquait toujours sur les photos. Cette grosse bague, orangée, presque corail, ronde, qui faisait penser à ces bagues d’autrefois. On lui en aurait presque baisé la main comme à un Monsignore, ou donné du Monsieur le Marquis…
Il ne la quittait pas, pas même pour le bain, pas même pour l’amour. Elle était sur scène avec lui, avait fait des centaines de lever de rideau, avait caressé des femmes, salué des publics…
Il se souvenait encore précisément de l’instant où sa grand-mère, sa délicieuse grand-mère, s’était rendue compte lors de l’une de ses premières représentations, alors qu’il interprétait un sombre personnage de Dumas, de ses mains dénudées.
Mais ce ne sont pas des mains d’aristocrate, Pierre ! Tu dois avoir des mains de marquis !
Et elle s’était délestée de l’encombrant bijou de cornaline, lui passant bague au doigt comme on le ferait à un époux, lui transmettant par là même un peu de la mémoire familiale.
Et la bague était restée, sertie d’or et rassurante, petite flamme du cœur, dégageant son aura bénéfique, puisqu’il se murmurait en coulisses que la pierre protégeait la voix et calmait les émotions…
La portait-il déjà, cette bague là, en interprétant Julien Durtol, le fils de l’Homme du Picardie ? C’est qu’il en faisant chalouper, des cœurs de midinettes, dans ses imperméables sombres, silhouette familière des écrans sages des années soixante…Et puis toutes ces scènes, et tous ces grands destins, ces rôles où chaque phrase vous façonne nouveau chemin…
Un jour, un bijoutier farceur la répara si mal que la pierre en tomba. Mais le hasard fait bien les choses : la fêlure est invisible, la nouvelle cornaline chatoyante à merci, et nul ne peut savoir que la pierre originale a disparu sur quelque pan de rue…
Le diamant, c’est autre chose. Les diamants sont éternels, et ce n’est pas notre James Bond hexagonal qui nous contredira. Il était si jeune, encore, lorsque son père l’emmena voir Cyrano au théâtre. Et en larmes, transporté, lorsqu’il sortit, déclarant qu’il serait acteur.
Son père lui promit à ce moment là le diamant de son propre père, et l’enfant tint, lui aussi, sa promesse.
Quand il monta sur scène, pour le Cyrano de Savary, lui qui voit en ce rôle toute l’humanité que peut transmettre le théâtre populaire, ce théâtre qui élève le cœur et qui rapproche les âmes, son père, en larmes à son tour, lui passa le flambeau de pierre.
Car le théâtre, c’est comme un cristal. Les passions et les songes s’y reflètent, et les mille prismes de la vie y tournoient, reflétés, agrandis, chatoyants et sublimes.
Les mains de Pierre ont porté de nombreux rôles, et ses bagues sont comme les témoins de ces multiples incarnations.
Elles orneront encore sa main de jeune patriarche lorsque, dans quelques jours, il partira affronter la ville éternelle, pour y chanter de sa belle voix grave les airs de Paolo Conte, son alter ego italien. Mais l’éternité ne fait pas peur à un acteur, et il ne fait nul doute que, comme d’ordinaire, ce seront des tonnerres d’applaudissements qui l’accueilleront à sa sortie de scène…
Buon viaggo, signore Santini. Ce fut un plaisir rare que de faire votre connaissance.
Ce texte a été écrit peu après ma rencontre avec Pierre, lors du tournage d’un « Homme d’état » à Auch.
Je suis chacune de ses apparitions dans Alice Nevers-ma série culte:)- avec un infini plaisir. Et j’espère avoir le bonheur de le revoir sur scène et de lui présenter mon fils, acteur en herbe, lors d’un été en Avignon ou d’une escapade parisienne…Bon anniversaire, Pierre♥!
Je vous parle d’un temps où nous vivions sur de grands coussins de patchwork, à même le sol. On buvait du thé au jasmin en fumant de l’herbe bleue, nos aînés avaient ouvert la voie et nous nous rêvions, nous aussi, libertaires et contestataires. Certes, les grillons de Woodstock s’étaient tus, et les Vieilles Charrues n’existaient pas encore. Nous ne luttions plus contre la guerre de Vietnam mais contre des réformes, nos pattes d’eph’ courant devant des hordes de CRS…
Je me souviens de ce petit appartement sous les combles, le soleil de la Ville Rose nous brûlait déjà, avant l’invention du mot « canicule »…L’hiver, nous nous chauffions grâce à un poêle à charbon, et j’utilisais un moulin à café manuel pour moudre de gros grains de robusta, innocente jeune femme qui ne savait pas encore qu’un jour elle rêverait de Nespresso…
Allongés sur les grands coussins, nous écoutions nos vinyles : Dylan et son « Ouragan », Led Zep’ et ses « marches vers le paradis », et puis « Harvest » bien sûr, cette grande pochette jaune et le disque dont je connaissais chaque sillon…Mais il y avait aussi des voix françaises, entre les accents jazzy et « toulousaings » de Claude, les délires éraillés de Jacques, les douceurs québécoises de Robert et Fabienne, les soirées d’anarchie avec Léo et Jean, et, bien sûr, les émouvantes complaintes de Gabriel et Marie, nos amis de Malicorne…
Elle nous enchantait, la viole d’amour, et puis bien avant You Tube et les vidéos où, aujourd’hui, nos enfants peuvent sourire devant les gilets de grand-père et les cheveux au vent, nous, nous les imaginions, puisque nous n’avions pas la téloche-d’ailleurs, y passaient-ils ??- nous les rêvions, nos amis de Malicorne, engrangeant leurs chansons qui parlaient de révolte et de vie, de destins et d’amours, de cette France d’antan qui justement nous faisait tourner la tête, nous qui étions des écolos de la première heure –oui, j’ai été sur la première liste verte de Toulouse, contre mon cher Dominique !- J’écrivais mon mémoire de maîtrise sur les « alternatifs allemands », je me faisais envoyer des autocollants anti-nucléaires, et puis nous achetions des graines de sésame au marché du Capitole, et je pense avoir porté les premiers Birkenstocks de la Ville Rose…
Nous aimions les « flutiaux », la viole et ce folk français qui virevoltait au rythme de nos insouciances et de nos engagements. Ils étaient compagnons fidèles, certitudes et ancrages. L’alouette, le loup, le renard et la belette, le bestiaire et les gibets, les mariages et les quolibets, tous ces airs d’autrefois tourbillonnaient, alors qu’ailleurs d’autres se trémoussaient au son du disco ou commençaient à se percer les narines en coupant raides leurs cheveux en mal de punkitude…
C’est si loin. La vie, une vie a passé. J’en ai écouté tellement d’autres, des chansons, il y a eu les cassettes, les walkman, les CD, et puis Deezer. Il me reste, de cette époque, oui, une étagère de disques, mais sans platine…Un peu comme pour mes illusions : j’en ai de pleines armoires, mais sans réalisations…La vie, la vie a passé. Avec ses déboires, ses échecs, ses routes erratiques, en amour comme en politique. J’ai même fini par voter à droite, et, somme toute, je n’en ai pas honte…Un jour, la fille qui voulait devenir journaliste en Californie et écrivain à NY s’est évaporée et est devenue une vieille prof réac, engluée dans les affres de l’éducation nationale…
Mais quand on m’a dit que Malicorne serait de la partie, à Pause Guitare 2015, et que je pourrais même les interviewer, j’ai foncé…Ils m’attendaient, Marie et Gabriel, elle, toute juvénile dans sa robe fleurie, lui un petit air de Rockstar avec ses grandes lunettes fumées…Ils m’ont dit leur joie de tourner à nouveau, après les nombreuses désalliances ; ils m’ont dit la mésalliance à laquelle le FN, oui, le FN avait voulu les associer, puisqu’ils ont été approchés par ces incultes en raison de leur répertoire de vieux fonds « françois » ; ils m’ont dit la résilience, l’allégresse de se retrouver face au public qui, s’il a changé, demeure fidèle, comme l’a prouvé leur immense succès aux « Francos » de 2010, quand ils ont compris que personne ne les avait oubliés…
Leur conscience est sociale plus que politique ; elle est passée par eux aussi, la vie. Il suffit de lire l’article Wikipédia qui leur est consacré pour lire les aléas et les détours, mais il suffit aussi de les voir sur scène, et c’est un bonheur qui m’a été accordé, pour sentir ce petit frisson en écho à la multiplicité de leurs talents polychromes.
Elle est belle, Marie, en blanc vêtue comme une mariée d’antan, sautillant sur la scène, tambourin à la main, comme une oiselle de vingt ans ; et Gabriel, quand il déclame ses textes, son magnifique visage buriné éclairé par cette lumière intérieure, au milieu du chorus de leurs musiciens et chanteurs qui, comme autrefois, font éclore des sons innovants depuis des instruments de toujours, il est cet archange qui sait chanter le monde.
Et quand il chante, Gabriel, qu’il avancera dans la beauté, et que tout finira dans la clarté, on le croit. Nous aussi, on la voit, on la chante, on l’appelle, la beauté « devant moi derrière moi au-dessous et en-dessous beauté tout autour », nous aussi on veut « marcher sur un chemin de clarté. »
Pour ce seul instant de ce seul concert, je suis immensément reconnaissante.
Vous le connaissez tous. Certes, les plus jeunes d’entre nous, les enfants de l’Ancien Monde, de la vieille France, n’ont peut-être pas entendu souvent cette chanson ; mais moi, je me souviens de mon coup de cœur absolu pour cette voix aux tessitures multiples, pour cet accent rocailleux, et pour la poésie fabuleusement humaniste de ce standard qui nous a longtemps bercés…
Alors vous pensez bien que quand le service de communication de Pause Guitare m’a tout simplement envoyé le numéro de téléphone de MONSIEUR Zachary Richard à Montréal, pour un « phoner », comme disent nos anglophones québécois, mon sang n’a fait qu’un tour.
Quelle simplicité ce fut que de mener cette belle « jasette » à bâtons rompus, comme si nous nous nous étions toujours connus…Il m’en a dites, des vérités, des simplicités, des évidences, et plus encore lors de notre entrevue avant son concert albigeois, m’invitant même gentiment à partager le souper de sa joyeuse drille de musiciens déjantés. Certes, quelques cheveux d’argent volent autour des paroles enchantées, mais cette belle âme a grandi au fil de ses apprentissages, et le personnage, loin de se contenter des certitudes d’un artiste, s’est enrichi de nombreux nouveaux défis.
Et puis il y a eu le doux regard de la pétillante Claude, son infatigable manageuse et compagne, et cette certitude : rencontrer Zachary Richard ne laisse personne indifférent.
C’est cette langue imagée et forte qui frappe de prime abord, la même que celle des textes de ses chansons et poèmes. Les images percutantes font écho à ces « r » qui roulent comme le roulis des océans, et j’entends dans les mots tous les siècles de notre histoire commune. Zachary me parle avec ferveur de notre Sud-Ouest, et explique que si, en France, tout est différent, les tournesols et le soleil lui tiennent particulièrement à cœur ; il évoquera l’amitié qui le lie à notre Francis, quand d’Astafort à la Nouvelle-Orléans meurtrie, un pont de solidarités musicales aidera à panser les plaies du bayou.
C’est dans ce beau pays du Sud des États-Unis qu’il vivra son premier souvenir musical ; parfois il allait, lui, l’enfant unique, avec son jeune voisin issu d’une famille de dix-huit enfants, écouter la musique chez les « créoles » ; ses yeux brillent à l’évocation de ces deux jeunes « chatons » émerveillés par l’allégresse de ces sons authentiques et joyeux. Cette musique source vive, cette musique capable de chanter le coton, le bayou et les inégalités, cette musique qui des souffrances crée de la joie, elle deviendra sa raison d’exister.
Il va m’en parler, de cette Louisiane –appuyer sur le « i » !-, et bien sûr de son Acadie, que je découvrirai avec délices tout au long de Pause Guitare…
Il évoquera l’origine du mot « cadien », prononcé « cajun » en Louisiane, me parlera des deux pistes étymologiques, entre cette « Arcadie » grecque et l’autre origine linguistique, qui viendrait de la langue des indiens Micmacs et signifie « terre fertile »…
Car pour Zachary Richard, l’Acadie représente à la fois un élément fondateur des Amériques et un symbole de la francophonie, une sorte de passerelle entre l’ancien et le nouveau monde ; en parlant des nombreux vestiges historiques qu’on est en train de mettre à jour, le chanteur poétise l’espace incroyable de ce territoire qui n’est ni pays ni peuple, métissé dans ses frontières et pérenne dans cet appétit de survivance et de reconnaissance. Notre ami est aussi un lecteur, et il a dévoré les ouvrages de l’historien Gilles Havard :
Car en cette immense terre acadienne, trop longtemps boudée par les chercheurs, qui s’étire du Saint-Laurent à l’Acadie tropicale et jusqu’en outre-Atlantique, avec les exilés de Belle-Ile ou de Saint-Malo, bat le cœur de la francophonie si chère à Zachary, cette francophonie qu’il avait si bien chantée dans Réveille…
Mon grand-grand-grand père
Est venu de la Bretagne,
Le sang de ma famille
Est mouillé l’Acadie.
Et là les maudits viennent
Nous chasser comme des bêtes,
Détruire les familles,
Nous jeter tous au vent.
Lui qui avait grandi au milieu des influences souvent contraires de deux cultures, entre le rêve américain et les airs joués par les radios et la télévision et les racines européennes familiales, puisque ses grands-parents étaient de la dernière génération unilingue francophone de la Louisiane, lui qui a compris très tôt l’humiliation subie par sa culture minoritaire, va un jour se faire le chantre de cette notion de résistance. Sa Louisiane sera aussi son combat, afin que la langue des ancêtres ne se perde pas dans l’uniformité de l’anglicisation forcée, afin que le « cajun » devienne l’un des symboles de la francophonie.
Ma Louisiane
Oublie voir pas qu’on est Cadien,
Mes chers garçons et mes chères petites filles.
On était en Louisiane avant les Américains,
On sera ici quand ils seront partis.
Ton papa et ta mama étaient chassés de l’Acadie,
Pour le grand crime d’être Cadien.
Mais ils ont trouvé un beau pays,
Merci, Bon Dieu, pour la Louisiane.
Jamais Zachary ne perd le fil de cette résistance qui va de pair avec le fait de vivre en milieu minoritaire, quand on est bousculé par la notion que l’Autre vous inculque : vous seriez de culture inférieure…Car même au Québec, cette tendance à l’infériorisation n’est jamais bien loin, alors même que les chiffres sont impressionnants : imaginez donc que ce sont bien 33 millions de francophones, la moitié de la population française, qui vivent sur le continent nord-américain, et Zachary insiste sur cette évidence identitaire qui fait de la francophonie à travers le monde une polyphonie plurielle et unique que Léopold Sedar Senghor résumait ainsi : « L’humanisme se tisse autour de la terre. »
Longtemps, Zachary Richard en a presque voulu aux Français de bouder quelque peu la francophonie, de ne pas comprendre tous les enjeux de cette belle présence à préserver. Il s’imaginait en sauveur de la langue française, et il est vrai que son interprétation de Réveille au premier Congrès mondial acadien à Shédiac, en 1994, avait marqué les esprits ! Mais en même temps, il affirme qu’aucune chanson ne doit se faire propagande…
Pourtant, il est le veilleur, le prophète, le diseur :
Et sans vouloir interférer dans les politiques des hommes, la passion dont il fait preuve dans ses récits est malgré tout aussi contagieuse que les airs entraînants de ses chansons : elle sait se faire entendre ; car Zachary n’a pas sa langue dans sa poche, et, s’il m’explique que la Louisiane a su panser les plaies laissées par Katrina, il demeure aussi persuadé que nous sommes à l’orée d’un désastre écologique majeur. Les 800 millions de litres de pétrole déversés dans le golfe du Mexique laisseront des séquelles pour plusieurs générations, puisque la marée noire n’a pas seulement souillé les faunes et flores locales, mais a exporté au fin fond des Amériques ses effluves de mort, via les migrateurs et les courants…Sa chanson Le Fou nous appelle à agir, « tous ensemble, ensemble tous »…
Zachary me la raconte, sa Louisiane meurtrie, et, moi qui depuis mon enfance me rêve à Tara, ayant même appelé ma cadette Scarlett, je le vois et je l’entends, le bayou martyrisé…
Car Zachary me parle de cette double contrainte effrayante et insoluble à laquelle sont confrontés les habitants de la Louisiane, enchaînés qu’ils sont financièrement à l’industrie pétrolière qui les nourrit tout en les dévastant, beaucoup s’estimant pris « entre l’arbre et l’écorce », nombreux étant aussi ceux qui ont « pactisé avec l’ennemi » en acceptant de belles sommes pour devenir nettoyeurs de goudron en abandonnant la pêche ; il paraîtrait même que certains rêveraient d’une nouvelle marée noire…Et pourtant la chaîne alimentaire suffoque sous les séquelles, tandis que l’érosion côtière gagne du terrain. D’une part, l’économie de la Louisiane demeure attachée au prix du baril du pétrole, de l’autre, le littoral se rétracte à un rythme effrayant, les digues n’offrant plus de protection devant les ouragans qui menacent, l’écosystème étant devenu aussi fou que le climat…Et dans le Nouveau-Brunswick, l’autre partie de l’Acadie, nombreux sont aussi les clairvoyants qui tirent la sonnette d’alarme…
Zachary le martèle, en écho aux Hubert Reeves, Pierre Rabbi et autres défenseurs de notre terre : la question n’est pas de savoir si une catastrophe majeure se produira, mais quand elle arrivera…En l’entendant, je repense à la « force des mots-tocsin » de Maïakovski, le poète russe…Et toujours et encore c’est l’émotion qui se dégage de ses paroles et de nos échanges, cette émotion qui transparaît dans chacun de ses mots, à l’image de sa sensibilité artistique, toujours à fleur de peau, et de sa carapace d’homme, fragile comme de la soie et solide comme son destin de conteur et de chantre ; il parle de son vécu, et peu à peu se tisse autour de la confidence ce lien ténu qui va au-delà des tempos du concert, ce lien de la parole.
Car en peu France le savent, pourtant Zachary Richard, qui a plus d’une corde à son arc puisqu’il a aussi écrit des albums pour enfants et réalisé de remarquables documentaires autour des migrateurs et de l’histoire acadienne, est aussi un poète reconnu, qui a publié cette année Outre le Mont, son quatrième opus de poésie.
Il me citera Arthur H qui, lui aussi, mêle dans ses œuvres musicalité et jeux des mots vivants, et me l’affirme :
« La poésie, c’est la chanson sous la guitare… »
Certes, la poésie a mauvaise réputation, réputée élitiste, ardue, dépassée…Mais les nouvelles technologies permettent d’extraordinaires partages dans l’oralité, une oralité chère au chanteur qui nous offre des lectures percutantes de ces textes, permettant ainsi à sa poésie d’être entendue, et pas simplement lue en son for intérieur. Il faut l’entendre déchirer le silence, cette voix de Bretonneux des siècles passés, quand elle nous parle en vers, en haïkus ou en liberté, musicale et émouvante…Dans les poésies de Zachary passent des moiteurs et des vertiges, des rêves et des hanches à caresser, on y sent battre le cœur des hommes et celui d’une terre…
Car musique et poésie sont une seule et même chose, et la poésie lui semble un port d’attache, dit-il en citant Yeats et la force de son écriture…Son premier maître aura été Gary Snyder, l’autre grand chantre de la beat generation avec Allen Ginsberg, qui enseignera son premier mantra à Zachary : après une enfance catholique, il pratique le bouddhisme depuis plusieurs décennies.
Mais, si vous n’êtes pas capable de montrer
ces vallées et ces montagnes
pour ce qu’elles sont,
qui pourra,
vous amener à percevoir que vous êtes ces vallées et ces montagnes ?
Gary Snyder, Montagnes et Rivières sans fin
Cependant, il a beau méditer durant des heures, c’est bien à travers la musique que lui vient l’éveil, l’illumination, et j’en aurai la confirmation en le voyant, lui, le taiseux qui, lors du souper, intériorisait ses émotions avant le concert, soudain se transformer en comète ! Il me l’avait dit, qu’une seule scène lui apportait davantage que des heures de zazen, et le swing absolu qu’il a offert au public albigeois ne l’a pas contredit…La tête, affirme-t-il, est là pour le rêve, le cœur pour sentir, et les pieds pour danser, et la musique aussi devient une forme de spiritualité, quand l’art se fait relation aux autres, altruisme, tout en étant aussi garde-fou, soulagement devant les brisures du monde.
Ce soir-là, à Albi, dans le magnifique théâtre de la Scène Nationale, nous avons d’ailleurs frôlé le drame : Zachary avait perdu son accordéon, son célèbre accordéon, indispensable à son spectacle, perdu entre Montréal, le Maroc et la Ville Rose, et le chanteur était prêt à aller en découdre avec les autorités aéroportuaires pour retrouver son bébé…L’accordéon diatonique, lui-même pont entre les cultures, introduit par un juif allemand dans cette musique de « violoneux » des bayous, sans doute à l’époque où la première ligne de chemin de fer rallia Lafayette, a fait ainsi danser les chapelets de villages qui se construisirent au rythme de la modernité, quand l’Acadie peu à peu découvrait le monde…
C’est bien cette Acadie-là que Zachary va nous conter dans son prochain spectacle, un projet polychrome très abouti, mêlant de grandes reproductions en visuel photographique ou pictural sur la scène et tableaux vivants en chansons : les valeurs du peuple cajun résonneront ainsi, au gré de l’Histoire qui racontera les Grands et les humbles, les héros et les victoires.
« …j’entends les chuchotements
de mes ancêtres, venus de loin. »
Il y a les Samuel de Champlain et les Jean Saint-Malo, les colonisateurs et les esclaves, et tout ce passé encore d’une actualité brulante dans cette Amérique où l’on tire des jeunes noirs comme des lapins, où l’on assassine des fidèles de couleur dans les églises…
Et quand résonne le chorus répété du mot « liberté », ce n’est pas, pour Zachary Richard, un vain mot : c’est un appel à une culture de la tolérance, car « ce n’est pas en fermant les portes, en ayant peur et en nourrissant les ténèbres que nous allons avancer. » Devant les intolérances effrayantes du monde, il nous faut puiser dans nos humanités les forces de résistance et de résilience. Nous n’avons d’autre choix que celui d’avancer vers la lumière.
Scintillaient avec autant de beauté
Je me demande, d’où vient l’univers.
L’univers, c’est les planètes et la terre
La noirceur et la lumière.
L’univers, c’est moi et toi et tout ce qui existe autour.
Il faut remplir l’univers avec ton amour.
Et l’amour fait partie de l’univers
Bien qu’il n’ait pas de poids ni de matière.
L’amour est un aussi grand mystère.
L’univers, c’est les planètes et la terre
La noirceur et la lumière.
L’univers, c’est moi et toi et tout ce qui existe autour.
Il faut remplir l’univers avec ton amour.
Et pourtant ce n’est pas très clair.
Mais je me sens beaucoup moins solitaire
Sachant que tu es dans l’univers.
L’univers, c’est les planètes et la terre
La noirceur et la lumière.
L’univers, c’est moi et toi et tout ce qui existe autour.
Il faut remplir l’univers avec ton amour.
***
Je sais, ce texte est un peu long pour un « article de blog ». Si vous avez eu le courage de lire jusqu’ici, sachez encore que la rencontre avec l’univers de Zachary a été pour moi importante, d’une insondable profondeur. Ses mots en échos aux miens, nos poésies croisées en ribambelles, et quelque part des ailes d’hirondelles, voletant au gré des cieux acadiens et toulousains…
Longtemps, j’ai eu seize ans. J’entendais cette voix chanter dans le vent, qui parlait de tempêtes, de tambourins et de révoltes. Même si j’étais née trop tard pour avoir vécu mai 68, il me semblait avoir grandi « on the road », bercée par les vagues californiennes et par cette beat generation qui fit de moi une femme libre.
Bob Dylan est resté près de moi, toujours. À vingt ans, je le croyais, vraiment, qu’un jour « nous serions libres »…Il chantait « I shall be released », et moi je l’espérais ; nous affrontions la police au gré des briques roses, nous marchions vers Garonne, étudiants insouciants, sans savoir encore que bien des rêves seraient brisés…
À trente ans, j’errais déjà « dans le souffle du vent »…J’allais divorcer, malgré nos deux princesses, car je levais les yeux sans jamais apercevoir la lumière, et je mourais chaque jour sous des canons et des larmes…J’écoutais « Blowing in the wind » et savais que je devais garder courage.
À quarante ans, j’ai frappé à la « porte du ciel », me remariant avec un homme que je pensais de Dieu. Anges noirs et mensonges m’entourèrent, pourtant, mais « j’y croyais encore ». Certes, mon « Knock’in on heaven’s door » était un échec, mais notre fils, ma lumière, sauvait tout le reste…
Aujourd’hui, j’ai un peu plus de cinquante ans, et me sens toujours comme cette « fille du Nord », essayant enfin d’être « une vraie femme », malgré les ouragans…Je continue à écraser une larme en écoutant « Girl from the north country » et je demeure « just like a woman », pérenne dans mes destinées…
Alors quand IL est apparu, au dernier soir de Pause Guitare, petit homme en costume coiffé de son chapeau blanc, que j’ai vu s’avancer depuis les loges non loin desquelles je me trouvais un peu par hasard, puisque j’attendais une interview d’une autre chanteuse tout en enrageant de manquer le début de SON concert, alors que justement Monsieur Dylan avait demandé que soit fait place nette, je peux vous l’assurer : j’ai eu la chair de poule.
Tout en moi s’est figé, de battre mon cœur s’est presque arrêté.
C’était comme si soudain ma vie entière soudain berçait la mesure du temps, comme si cet homme venait réveiller l’enfant aux espérances, la jeune fille aux rêves et la femme aux désirs ; il marchait, à pas lents, vers la lumière de la scène, et vers ce public albigeois qui, même si il était arrivé en masse, lui avait, en terme de statistiques, préféré les Fréro Delavega et Calogero…Je venais de parler avec deux personnes chargées de la sécurité, qui m’avaient dit « ne pas le connaître », et j’en étais restée bouche bée.
J’ai couru. J’ai couru pour être au plus près de la scène, et, oui, tout au long du concert, j’ai eu l’impression d’avoir regardé Dieu en face. Certes, « il » n’a pas vraiment, lui, partagé son spectacle avec le public. Oui, comme l’ont souligné les médias locaux et nationaux, Bob Dylan fait son show sans s’adresser vraiment au spectateur ; il demeure dans sa bulle mythique, entouré de quatre musiciens qui ne sont plus non plus de prime jeunesse, tantôt au piano, tantôt debout, avec son inénarrable harmonica. Certains festivaliers se détourneront même de l’écran géant, où l’on n’apercevait qu’à grand peine notre géant devenu presque photophobique.
Mais sur la pelouse fatiguée du festival, en ce dernier soir d’apothéose, les visages étincellent de bonheur. Je vois ces adolescents aux cheveux de bohême, aux visages angéliques non encore ternis par la vie, qui se tiennent par les mains et sourient ; je vois ces femmes aux cheveux blancs et aux rides émouvantes, qui crient de plaisir après chaque chanson ; je vois ces personnages aux chapeaux de cow boy, qui sans doute sont de chaque spectacle, fans de la première heure mais toujours émerveillés ; et je vois cette adolescente attardée qui frissonne au long des accords rocailleux et des airs mille fois entendus : je repense aux pavés et aux plages, aux combats non aboutis, aux libertés qui chantent et aux destins qui roulent comme ces pierres dont Bob est le symbole. Et je sais qu’elle aussi, cette jeune fille devenue une femme aux cheveux gris, est restée debout.
C’est ce que nous apprend cet homme demeuré fidèle à ses idéaux, qui continue à chanter dans une tournée sans fin, comme si ce tour de chant pouvait contrer les brisures du monde et réparer les humains déchirés ; il est déraisonnable de ne pas continuer à espérer.
Je rentrerai en passant sur le Pont Vieux, regardant couler le Tarn et me disant que ce n’est pas par hasard si Dylan est venu vers moi en mes terres tarnaises, là même où avait grandi cette provinciale qui découvrit la vie et le monde à travers ses albums.
Certains ont vu Joe Cocker à Woodstock ; d’autres Simon et Garfunkel à Central Park ; d’autres encore U2 au Stade de France.
Moi, j’ai vu Bob Dylan à Pause Guitare, à Albi, et j’en suis plus que fière.
Texte dédié à Hugues Aufray, rencontré lui aussi à Pause Guitare, et qui a si bien traduit notre poète américain…
C’est bien la chanson de Michel Fugain que j’avais en tête, en découvrant le programme de Pause Guitare autour de la scène « Expérience Acadie »…Il faut dire que pour les nous, les Français de la vieille France, l’Acadie se résume hélas à quelques clichés glanés ici et là, entre quelques leçons de géographie de l’enfance, un ou deux accords de quelque violoneux et une vision bien peu claire de ce pays-territoire disséminé depuis la côte orientale du Canada jusqu’en pays cajun, dont nous ignorons que la diaspora est passée par le Maine, Los Angeles et même nos port de Bretagne…
Je passais, moi, justement, au cœur d’Albi la Rouge, me préparant à aller écouter Status Quo et Moriarty à « Pratgrau », quand, juste avant le Pont Vieux, j’ai été happée par cette scène acadienne que je n’avais pas encore pu apprécier, tant la richesse de notre festival nous accapare en tous sens ! Imaginez quelques badauds qui soudain se font foule, les touristes se mêlant aux festivaliers et, malgré la température caniculaire, renonçant à une petite glace à l’ombre du Pontié pour se jeter au pied de l’estrade, aimantés par cette musique métissée et joyeuse et par le magnifique « bœuf » que nous ont « jammé » les musiciens des trois groupes réunis : Daniel Léger, La Virée et Prenez Garde.
Très vite, au fil des chansons, le public s’est laissé griser ; une communion totale s’est établie entre nos lointains cousins et leurs spectateurs albigeois, car nos musiciens réunis ont réellement « mis le feu » avec leur enthousiasme communicatif. Jamais je n’avais ressenti autant d’allégresse lors d’un « off », une joie pure, un bonheur à faire frissonner la brique de Sainte-Cécile et à faire déborder le Tarn !
Il faut dire qu’ils s’étaient bien trouvés, nos joyeux lurons acadiens…Il y avait là les cinq artistes de Prenez Garde réunis autour du violon en folie de Marie-Andrée Gaudet et de la gouaille festive du conteur Dominique Breau aux multiples talents, pour ne citer qu’eux…Mêlant répertoire traditionnel et humour, la connivence de leurs jeux respectifs devint une évidence…
Et puis une partie de la troupe de La Virée a occupé l’espace aussi, faisant rêver les Tarnais avec leur fougue où la gigue se mêle au rock pour faire valser les frontières…
N’oublions pas Daniel Léger, qui dans sa polyvalence artistique se partage entre le documentaire, l’écriture et la musique, ce raconteur d’histoire nous ayant communiqué son incroyable énergie du haut de sa guitare électrisant la foule.
Plus tard, j’aurai le privilège d’échanger à bâtons rompus avec quelques membres des groupes, aussi chaleureux dans le dialogue qu’ils l’avaient été sur la scène. Et ils m’ont raconté ces lointains qui pour nous sont autant de terres neuves et inconnues, leur Nouveau Brunswick, « l’autre province du Canada », seule province officiellement bilingue, dont un tiers de la population est francophone. Leur lien avec la francophonie est extrêmement fort, car ils se sentent les dépositaires de cette histoire qui les lie à la France.
Je rentrerai ensuite dans mon hébergement albigeois et, dans la moiteur estivale, passerai plusieurs heures à rêver devant ces contrées aux noms exotiques de la baie de Fundy, de la baie des Chaleurs, des îles de la Madeleine, des rivières Ristigouche et Petitcodiac, et à redécouvrir l’histoire de cette Acadie qui a profondément marqué ses habitants formant une nation au territoire sans frontières réellement définies.
Car très vite, mes joyeux musiciens vont évoquer le « Grand Dérangement », cette déportation qui, de 1755 à 1763, a éradiqué une bonne partie du peuple acadien et l’a laissé exsangue et éparpillé des deux côtés de l’Atlantique. Qui, en notre vieille Europe toujours prompte à commémorer les (hélas) si nombreux génocides, se souvient de ces Acadiens chassés, scalpés, obligés de se cacher dans les forêts comme les « Nègres marrons » de Louisiane, leurs frères de douleur ?
Ce passé assombri par de multiples violences et humiliations explique sans doute, me disent les musiciens, l’attachement de nos Acadiens aux valeurs pacifistes, encore renforcées après le traumatisme de la mort de milliers de soldats pendant la dernière guerre ; leur musique est une musique festive, dont l’allégresse se veut revanche sur la vie et ancrage dans la jouissance de leurs terres quasi insulaires de ce Nouveau Brunswick et des bayous cajuns de la belle Louisiane.
Et s’ils aiment jouer en France, c’est qu’un accueil particulièrement chaleureux leur est réservé, leur musique étant, chez nous, une denrée rare et précieuse, alors qu’en Acadie, elle « fait partie des meubles » ! Un peu plus tard, lors d’une autre nuit albigeoise, le conteur et musicien Dominique Breau me racontera encore comment cette musique lui tient à cœur, lui qui a eu mille vies et est passé d’un métier manuel au maniement extraordinaire des mots qu’il conte à travers le monde, tout en les chantant dans le groupe Prenez Garde. Il me dira que chaque écorchure d’un peuple ou d’un être peut devenir résilience, quand on sait partager la beauté et les arts.
C’est un enfant du pays qui va chanter ce mercredi soir à Pause Guitare, le superbe festival d’Albi.
En effet, Hugues Aufray est un tarnais de cœur, puisqu’il a passé dans notre beau département les années de l’adolescence, celles qui fortifient l’âme et qui mettent la vie sur les rails.
« Comme un tout petit garçon », c’est en octobre 1941 qu’il arriva, à 12 ans, à l’Abbaye-Ècole de Sorèze, puisque sa maman, Amyelle de Caubios d’Andiran, originaire du Béarn, s’était rapprochée géographiquement de la terre de ses aïeux. Et en chantant ce soir dans le grand théâtre d’Albi, Hugues aura sans doute une pensée pour ce lieu qu’il qualifie d’endroit magique, puisqu’il fut pour lui synonyme de paix au beau milieu d’une guerre…En effet l’abbaye, nichée au pied de la Montagne Noire, offrit au futur chansonnier des années réconfortantes, l’abritant des rumeurs et des bruits de bottes de ce siècle en feu. Lui, le gaucher dyslexique, s’y trouva soudain une vocation équestre, puisqu’il devint rapidement un cavalier émérite, gagnant tous les prix d’équitation sur quelque « Stewball » et s’intégrant ainsi dans l’école dont il vante encore aujourd’hui les valeurs.
Nous avons tous en tête la chanson phare des années 68, quand « Adieu, Monsieur le professeur » devient le tube que l’on sait, tout en faisant parfois passer Hugues Aufray pour un « réactionnaire », alors que lui-même se définit comme un « réactionniste », mot qu’il a é créé sur le modèle du terme « humaniste »…Car le chanteur l’a dit récemment à notre ministre de l’éducation auprès de laquelle il était assis lors d’un déjeuner officiel à Bacou, tout comme il l’avait déjà exprimé à l’ancien président Sarkozy : il ne faut jamais que les idéologies s’approprient les mots, et le mot « Humanité », d’après lui, représente bien plus qu’un journal communiste…Hugues pense sincèrement que la jeunesse doit retrouver des valeurs fondamentales de respect et de partage, ces valeurs-mêmes qu’il a découvertes à Sorèze, non loin de la scène où il se produira ce soir…
Il me cite Camus au téléphone : « Mal nommer les choses engendre du malheur aux hommes », et m’explique ainsi qu’il faudrait scinder le MEN en deux ministères, l’un dédié à la pédagogie, et l’autre spécialisé dans l’éducatif et le savoir-vivre ensemble. Je comprends un peu mieux, au fil de notre conversation, l’énergie incroyable de ce géant de la chanson française qui, du haut de son sourire et de ses cheveux de neige, a encore tant de projets et d’idées qu’il souhaiterait voir aboutir…Car il est intarissable sur l’attachement qu’il éprouve pour Sorèze, qu’il aurait voulu voir transformée en « Académie équestre occitane », à l’image de lieux prestigieux comme Saumur ou Saint-Cyr, des endroits qui symbolisent encore de nos jours une certaine colonne vertébrale des valeurs de l’humanité. La France moderne, en effet, demeure ce joyau touristique où des millions de curieux viennent à la rencontre de quinze siècles d’histoire et de chrétienté, et Hugues se désole en voyant le triste sort de l’Abbaye-Ècole devenue un simple musée quand lui-même avait présenté au président Mitterrand une idée qui, hélas, s’est rapidement heurtée à des incompréhensions idéologiques…
Pourtant, cette perspective des « Internats d’excellence » avait ensuite été reprise au fil des ministres de l’éducation, et ne s’oppose en rien à la mixité sociale, puisqu’à l’instar des systèmes de bourses existant dans les pays anglo-saxons, ces endroits dédiés au savoir et à la transmission peuvent aussi se faire passerelles sociales…C’est bien l’Humain que chante Hugues à travers ses textes et ses passions, cet Humain qu’il déplore ne plus voir que « la terre est si belle »…Car dans nos beaux paysages tarnais, au cœur des ors du colza et des bleus du pastel, Hugues a aussi appris le vert de l’espérance et la valeur cette nature tutélaire qui lui transmis cette idée d’une écologie naturelle, bien supérieure aux valeurs de l’économie…
Oui, tout est lié, comme le lui disait le chef Raoni, aux côtés duquel il s’est engagé à l’instar de Sting, Raoni qui lui expliquait que les dieux de ses petits-enfants se nommaient Coca-Cola et Thierry Henry, puisque l’évolution est inéluctable, comme le dit Rémy Chauvin, ce grand spécialiste des abeilles : « L’évolution va dans un sens, et un seul ». Pour contrer ce mouvement, il conviendrait de s’inspirer modestement de cette nature qui n’est pas, contrairement à l’homme, révolutionnaire, mais réformatrice, puisque tout n’est que transformation, régénération et impermanence. Hugues voudrait, par exemple, être enterré à même cette terre qu’il chante, -devinez où ? À Sorèze, bien sûr, aux côtés des moines…- et continuer à vivre aux couleurs des blés et de ces coquelicots qu’il aime tant, comme il a pu en voir récemment en chantant à Saint-Sylvain, en Normandie, admirant ces espaces dorés parcourus de l’azur des bleuets et du carmin des coquelicots…
Mais il en a encore, des « montagnes à traverser », avec tous ses projets et ses innombrables talents, comme la sculpture qu’il a osée découvrir à 70 ans, à l’âge où d’autres font des mots-croisés devant la télévision, quand le dernier modèle vivant de Maillol, Dina Vierny, lui impulsa cette énergie et qu’il façonna son premier bronze en hommage à son ami de toujours, Bob Dylan.
Il est triste, d’ailleurs, Hugues, à l’idée de rater de quelques jours notre Bobbie à qui il laissera un petit mot dans sa loge, pour qu’il soit ainsi accueilli par un enfant du pays…Car tous les deux continuent à chanter l’espérance dans ce monde si noir, offrant de la beauté et racontant la vie, et Hugues, avant de me quitter, me dit sa joie de faire enfin un concert à Sorèze, en octobre, avec deux dates réservées dans l’intimité de l’abbaye ; peut-être l’antichambre d’un futur concert dont le chanteur rêve très fort, en plein air, devant l’abbaye, à l’endroit-même où un petit garçon était ce brillant gardien de but tout en imaginant le monde…
Pause Guitare, c’est bien plus qu’un simple festival…Ce sont ces artistes venus du monde entier qui, au détour d’une interview, se livrent et se racontent, au gré de notre été tarnais. Et maintenant, chut : place à la musique !
Post scriptum, le 9 juillet 2015.
Un concert avec Hugues, c’est presque…irracontable ! Un véritable bain de jouvence, un partage merveilleux avec le public, une fan, Marlène, qui le suit en tournée avec une valise de produits dérivés et même, à Albi, sa maman de 98 ans qui se serait bien mise à danser !! Il faut le voir, notre Hugues, droit comme un I dans ses santiags, déployant une énergie que beaucoup de jeunes de vingt ans n’ont pas, et offrant ce merveilleux cadeau du partage de la scène. Il nous a régalés d’anciennes et de nouvelles chansons, de standards de Dylan, avant de terminer par Céline, Stewball, Santiano, tous les « incontournables »…J’ai eu aussi la joie de le voir quelques instants avant son spectacle, et je peux vous l’assurer : il n’a absolument rien perdu de sa séduction légendaire !!!