Cette beauté du monde: le Lehmbruck Museum de #Duisbourg #musées #Allemagne #francoallemand #art

Musée Lehmbruck, Duisbourg. © Sabine Aussenac

Duisbourg.

Plus grand port fluvial d’Europe, ville-monde au cœur du bassin de la Ruhr, cœur battant des hauts-fourneaux rougeoyants dans un air autrefois en permanence chargé de scories. Une ville ouvrière brassant des dizaines de nationalités, une ville qui a accueilli des générations de travailleurs immigrés et de familles venus de Turquie, d’Italie, des pays de l’est, avant de s’ouvrir à l’immense flot des réfugiés après le « Wir schaffen das ! » d’Angela Merkel. (« Nous y arriverons ! »)

Rives du Rhin, Duisbourg, © Sabine Aussenac

Lebensretter /Sauveur de vie

Grandes oiselles fuselées

filent, fantômes de l’enfance.

Fumées au loin, vestiges

d’une Ruhr en

renaissance verte.

Mon Rhin miroite comme

mer, étincelles mémoires des

hauts-fourneaux musées.

Lifesaver, sauveur de vie: sculpture de Niki de Saint Phalle sur la fontaine de la Königsstrasse (Lifesaver Brunnen) © Sabine Aussenac

Quand je raconte que je pars en vacances à Duisbourg, j’ai droit au mieux à un regard interrogateur – le Français lambda ayant une connaissance très réduite de la géographie outre-rhénane – au pire à des quolibets moquant une mégalopole autrefois synonyme de bassin minier et industriel, aujourd’hui qui plus est terre d’asile de milliers de migrants qui auraient fait de cette capitale de la sidérurgie une réplique des Quartiers Nord de Marseille…

Pourtant, la ville de mes grands-parents maternels, celle où j’ai passé tant d’étés merveilleux durant mon enfance binationale, a su se réinventer au gré des transitions écologiques en transcendant son passé sidérurgique, créant sur d’anciennes friches industrielles de fabuleux espaces paysagers, jouant la carte de l’accueil et de la culture. L’église Saint-Sauveur et l’hôtel de ville célèbre par son ascenseur Paternoster ont été reconstruits, une sculpture de Nicki de Saint-Phalle orne la fontaine du la rue piétonne…

Salvator Kirche

immuable, écho

au Paternoster

montant et descendant à

la mairie, marée d’une

Histoire apaisée.

Rires en cascades de

petits réfugiés devant

fontaine Lebensretter bariolée :

voyages en confluences, Nicki de

Saint-Phalle et Beaubourg sauveurs de vie.

Et c’est le Lehmbruck Museum, ce musée dédié à la sculpture, sis au centre de la cité à quelques encablures de la gare, qui symbolise le mieux la vitalité artistique et sociétale de Duisbourg et la transformation phénoménale d’une ville sombre, d’une ville où le charbon et l’industrie régnaient en maîtres, en une ville-lumière.

Duisbourg, scories en printemps.

Tes jardins-musées arcs-en-ciel

enfantent avenir.

Musée Lehmbruck, © Sabine Aussenac
Site internet du musée: https://lehmbruckmuseum.de/museum-english/history/architecture/

Il faut imaginer un grand cube de verre disposé aux confins d’un écrin de verdure, ses volumes aériens s’accordant parfaitement aux joyaux artistiques qu’il héberge. Car ses parois transparentes ouvrent l’espace des arts au tout venant, porte d’entrée vers le Beau, passerelle matricielle offrant au passant tous les trésors du monde. Ici, nul besoin de débourser des cent et des mille pour accéder à des expositions ou au fonds muséal : bien entendu, toutes les œuvres ne sont pas visibles depuis l’extérieur, mais pour qui s’aventure aux abords du bâtiment, l’aventure commence même en amont.

En effet, le musée s’érige au cœur du parc Immanuel Kant et de son « jardin de sculptures », une quarantaine d’œuvres d’art disséminées au gré des allées et des plantations comme autant de cailloux qu’un Petit Poucet curieux suivrait pour arriver dans cette superbe clairière artistique formée par le bâtiment du musée. Ce bel espace de verdure, qui formait autrefois le parc privé de la « Villa Rhein » de la famille Böninger, abritait autrefois les aises d’un banquier et négociant qui fut aussi un mécène éclairé, puisqu’il fit don du célèbre globe du géographe Mercator à la ville de Duisbourg et ouvrit en 1925 son parc au public, se faisant ainsi passerelle entre les classes sociales.

https://www.deutsche-digitale-bibliothek.de/item/24T2QY4UXLW6D5QPOAU3ZCD4MJFPRA4S

À cette époque, le sculpteur Wilhelm Lehmbruck avait déjà quitté ce monde, sans savoir que c’est dans sa ville natale et justement au sein de ce parc que sa mémoire perdurerait à l’infini… Peu de temps après, lorsque la peste brune envahirait l’Allemagne, sa veuve devra batailler ferme pour se réapproprier les œuvres de cet époux dégradé par les instances national-socialistes en tant qu’artiste « dégénéré » … Ce n’est qu’à la fin des années cinquante que le propre fils de l’enfant prodige de Duisbourg, qui n’avait que six ans à la mort du sculpteur, l’architecte Manfred Lehmbruck, sera chargé de la construction d’un nouveau musée dédié à son père Wilhelm. Il évoquera un jour cet édifice en ces termes :

« L’art est le vin. L’architecture, le verre. »

Quelle idée magnifique que celle de confier la conception d’un musée dédié à un artiste au propre fils de ce dernier ! Manfred Lehmbruck, qui avait fait ses classes aux côtés de Ludwig Mies van der Rohe, chantre du modernisme et l’un des pères fondateurs du Bauhaus, avant de participer aux côtés d’Auguste Perret à la construction de l’ancien Musée des Travaux Publics parisien – aujourd’hui Palais d’Iéna –, fut très clairement inspiré par ces alliages aériens de verre et d’acier. Au sens propre comme au sens figuré, le bon mot de l’architecte autour du vin et verre s’avère exact : le verre forme en effet la matrice englobant les œuvres, les sculptures et les toiles demeurant toujours éclairées par une lumière naturelle, ces vitres monumentales étant élégamment enchâssées dans des lignes de fuite d’acier trempé rappelant la tradition sidérurgique de la région, octroyant aussi à une population ouvrière et simple un extraordinaire accès à l’art, redonnant ses lettres de noblesse à une ville souvent décriée en créant cette rupture peu conventionnelle dans un paysage ultra urbanisé.

Intérieur du musée avec certaines des sculptures les plus connues de Wilhelm Lehmbruck. À gauche, Die Kniende, 1911. © Sabine Aussenac

Mais en regard de l’héritage de van der Rohe, l’élève a dépassé le maître, transcendant avec le Lehmbruck Museum le fameux clivage goethéen entre nature et culture afin de ne pas déshumaniser l’art, ancrant ce musée entre les essences rares du parc et les nuages du ciel rhénan si changeant, construisant une sorte d’arche transparente qu’il avait déjà appelée de ses vœux dans sa thèse de doctorat en 1942, quand il écrivait que l’osmose entre un jardin et un musée prédispose le visiteur à la rencontre des créations artistiques, s’inspirant aussi des idées novatrices de Jørgen Bo et Vilhelm Wohlert, les architectes du musée Louisiana de Copenhague : les visiteurs arpentant le Lehmbruck Museum naviguent à ciel ouvert au gré des différents niveaux, ne ressentant jamais cette sorte d’enfermement élitiste parfois propre à la fréquentation muséale.

Vue du musée Louisiana, https://louisiana.dk/

Cité radieuse des arts se voulant offerte à tous les publics, Dame de Fer de par ses aciers élancés, la construction imaginée par Manfred Lehmbruck en hommage à son père Wilhelm mélange les siècles et permet au Sacré et à l’esthétique de s’élancer vers l’infini, cette canopée vitrée semblant reliée au ciel tout en s’enracinant dans les humus fertiles du Kant Park que l’on aperçoit depuis tous les espaces intérieurs. C’est pourquoi l’on s’y sent tour à tour artiste primitif posant main argileuse sur parois de Lascaux, pèlerin ébloui par un retable de cathédrale ou roi du monde au sommet de l’Empire State Building, percevant au gré des allées du musée cette intense grandeur qui fait le cœur des humains créateurs.

Le ciel en canopée de l’art, © Sabine Aussenac

 « L’homme ne vit pas seulement de pain. Dans toutes nos activités, nous avons besoin d’une fenêtre ouverte sur le monde spirituel, à travers laquelle nous pouvons percevoir de manière pertinente les questionnements des meilleurs de nos pairs sur les problèmes actuels, les interprétations prophétiques de l’avenir, les signes de notre époque et les signes du passé qui nous guident vers l’avenir. »

C’est par ces mots miroirs d’une œuvre que Winfried Zehme, ingénieur responsable des travaux de la ville de Duisbourg, ouvrit son discours le jour de l’inauguration du nouveau bâtiment du musée, en juin 1964. Car le Lehmbruck Museum supporte à la fois le poids de l’Histoire et les enjeux du futur tout en s’ancrant dans les réalités actuelles de cette Allemagne résiliente depuis la fin de la seconde guerre mondiale, de ce pays ayant su, en avançant main dans la main avec l’ancien ennemi héréditaire français, reconstruire une Europe noircie par la Shoah et dévastée par les ravages du conflit. C’est sans doute en ce sens que l’architecture à la fois aérienne et ancrée dans la nature de cet écrin de verre me touche autant, car je retrouve dans les fondations de sa construction le microcosme familial, me souvenant de mes deux grands-pères, Albert, le résistant maquisard de la Montagne Noire, et Erich, l’ancien soldat de la Wehrmacht rentré moribond du Front de l’Est, qui s’entendaient comme larrons en foire.

Mon père, Yvan Aussenac, de face; à sa droite Albert, puis Erich, béret vissé sur la tête.

Limoges mes croissants

Limoges mes croissants.

La quatre-cent-quatre de papa, et presque la Belgique. Chocolat Côte d’Or en apnée frontalière.

Les gouttes se chevauchent sur la vitre embrumée.

Les briques se font brunes, Ulrike ma poupée a pris l’avion.

Au réveil, je suis au bled : mon métissage à moi a la couleur du Rhin.

Dans le jardin des grands-parents allemands, à Duisbourg

Le plus joyeux clin d’œil à cette immanence entre l’art et la vie qui permet la rencontre entre les peuples se concrétise lorsque les visiteurs du musée pensent avoir la berlue en voyant Reflexion II (Reflection II) d’Anthony Gormley, cette sculpture duelle se faisant face de part et d’autre d’une paroi vitrée, la gémellité de la fonte renvoyant à l’altérité qui nous effraie ou nous rassemble.

© Sabine Aussenac

Toute la luminosité du Lehmbruck Museum me semble ainsi faire rempart contre les heures sombres de l’histoire de ma deuxième patrie. À Duisbourg comme dans le reste de l’Allemagne, la population juive avait été décimée. L’architecture du musée trouve d’ailleurs un pendant sororal dans celle de la nouvelle synagogue s’élevant non loin de là, dans un des méandres du port intérieur, elle aussi toute en puits de lumière et au cœur d’un « Jardin du souvenir » : ce parc, perspective mêlant engazonnements et bâtiments, imaginée par l’artiste plasticien israélien Dani Karavan – qui a aussi créé le mémorial du souvenir dédié à Walter Benjamin à Port-Bou et de nombreuses autres œuvres de plein air inspirées par la mémoire des lieux –, croise les vestiges mnésiques dans lesquels le cœur battant de Duisbourg caracole au rythme des blés et d’autres céréales, emblèmes de ce quartier que l’on dénommait le « panier à pain de la Ruhr », ses lignes d’épure blanches comme autant de veines irriguant le présent de toutes les sèves ancestrales, à l’instar de cette rigole construite de conserve avec l’architecte Zvi Hecker, concepteur du centre communautaire juif, ruisselant telle eau neuve en direction de l’ancienne synagogue détruite lors de la Nuit de Cristal… Oui, la ville a su rallumer différents phares-remparts pour se protéger de nouvelles déviances.

Regain au Jardin du souvenir, © Sabine Aussenac

L’autre côté de moi 

L’autre côté de moi sur la rive rhénane. Mes étés ont aussi des couleurs de houblon.

Immensité d’un ciel changeant, exotique rhubarbe. Mon Allemagne, le Brunnen du grand parc, pain noir du bonheur.

Plus tard, les charniers.

Il me tend « Exodus » et mille étoiles jaunes. L’homme de ma vie fait de moi la diseuse.

Lettres du front de l’est de mon grand-père, et l’odeur de gazon coupé.

Mon Allemagne, entre chevreuils et cendres.

Parmi les œuvres de Wilhelm Lehmbruck reléguées au rang d’art « dégénéré », la sculpture emblématique de La femme agenouillée (Die Knieende),avait été déboulonnée une première fois dès 1927 de sa place initiale devant le théâtre de la ville par des contempteurs de l’art expressionniste, avant d’être confisquée par le régime national-socialiste.

Die Kniende, © Sabine Aussenac

Le retour de cette œuvre dans le Kant Park lors de l’ouverture du Lehmbruck Museum signa aussi une réconciliation de la cité rhénane avec son passé antérieur, adoucissant la césure de la Shoah et du nazisme. Les habitants de Duisbourg se sont très vite approprié le lieu, combinant déambulations dans le centre-ville tout proche et bien achalandé, pique-nique dans le jardin public et visites d’expositions, tandis que l’édifice accueillit au fil des ans non seulement des amateurs de sculpture, mais aussi d’architecture, tant la renommée du bâtiment se fit internationale…

Haïku des lumières

Lehmbruck Museum

Chiasmes entre l’art et le ciel

Duisbourg Or du Rhin

En pénétrant dans le sas d’entrée après avoir gravi quelques marches, après la découverte apéritive de sculptures disséminées dans le parc, les visiteurs sont d’emblée frappés par l’immédiateté, la proximité des œuvres. Le musée n’abrite pas moins de 300 peintures, 500 dessins et plus de 1000 sculptures, de très grands noms comme Magritte, Dali, Picasso, Käthe Kollwitz ou Giacometti côtoyant les sculptures de Wilhelm Lehmbruck.

La politique curatoriale fait graviter au fil des ans de nombreuses expositions dédiées à divers artistes tout en consacrant toujours une exposition annuelle à Lehmbruck lui-même, et la part belle est faite à l’ouverture vers le grand public et à l’éducation.

  • Papa, papa, regarde !
  • Oui, Nour, quoi ?
  • Les dames, là, dans la maison : elles sont toutes nues !!
  • Ferme les yeux, ferme les yeux, Nour, viens, ma chérie, donne la main à ton frère, on va jouer plus loin…

La petite famille de réfugiés syriens, venue se reposer dans le grand parc au centre de Duisbourg après des démarches administratives, se détourne pudiquement des grandes baies vitrées à travers lesquelles le bronze de statues hiératiques scintille dans la belle lumière d’automne…

C’est ainsi que divers projets ont été consacrés à l’intégration via l’art des migrants et réfugiés, la municipalité et la direction du musée s’unissant dans une perspective commune, comme lorsqu’en 2017 l’exposition „Frauen(T)räume“, au titre doublement signifiant puisqu’il peut être lu comme « Rêves de femmes » ou comme « Espaces de femmes », a permis à des femmes issues de la nouvelle immigration de s’approprier la dimension culturelle du musée, l’ancrant une fois de plus dans une cosmologie sociétale pluri citoyenne : l’art, passerelle entre les mondes, fait sens en permettant à des populations meurtries par des conflits de redécouvrir la paix de l’âme.

https://www.waz.de/staedte/duisburg/article212846783/patchwork-projekt-im-museum-ueber-identitaet-und-flucht.html

Les femmes, les femmes sculptées, ce sont elles qui me bouleversent le plus lorsque je flâne et me perds entre les niveaux du musée. La statue de celle qui se nomme justement La Duisbourgeoise (Die Duisburgerin), qui a été la seule sculpture vendue du vivant de l’artiste, offre un corps voluptueux aux regards mais porte sur son visage les stigmates de toutes ces mères-courage ayant traversé l’histoire de la ville, emblème de ces femmes ayant parfois perdu tous leurs fils lors de la première guerre mondiale, comme la grand-mère paternelle de mon grand-père allemand dont les quatre fils étaient tombés dans la Somme, de ces Trümmerfrauen (littéralement femmes des décombres) qui, fichu sur la tête, ont déblayé pierre après pierre les ruines fumantes de la ville éventrée par les bombardements alliés, ceux qui faisaient hurler de terreur ma propre mère qui n’était qu’une enfant innocente… Wilhelm Lehmbruck a façonné à sa Duisbourgeoise un visage aux traits un peu moins anonymisés que ceux des autres sculptures, permettant aux visiteurs d’y reconnaître des émotions précises.

Die Duisburgerin, 1910/12, © Sabine Aussenac

Quand leur bronze sourit

En colombes furtives apaisées de réel,
Les poitrines se galbent, élancées en plein ciel.
Tourterelles subtiles, telles oiselles endormies,
Elles frémissent en rêve, quand leur bronze sourit.

Souvent pourtant il brouillera les pistes et façonnera des visages empreints de la quintessence de l’humanité auxquels chaque visiteuse et chaque visiteur du musée peuvent s’identifier, d’âme à âme, sur le modèle de sa Grande penseuse (Große Sinnende) qui toise les visiteurs de ses grands yeux à peine ébauchés, les incitant à la réflexion du haut de son corps hiératique et pré nubile. Cette statue-là m’évoque invariablement la jeune sœur de ma mère et la meilleure amie de cette dernière, toutes deux devenues sculptrices et ayant aussi modelé des corps de femmes, sans nul doute inspirées par la fréquentation du musée du temps de leur adolescence, et elles-mêmes si inspirantes puisque je leur dois mon amour de l’art…

https://www.ludvanvorstenbosch.nl/edirector.html (le site de ma marraine, meilleure amie de ma mère.)

Große Sinnende, 1913, photo Andreas Hofmann

Émouvantes rondeurs de ces seins martelés,
Qui se donnent impudiques en leurs corps dévoilés.
Et la pierre respire, le burin la caresse,
Toute femme est lumière, la statue une messe.

C’est d’ailleurs toute une lignée familiale qui m’interpelle lorsque je contemple cette Mère à l’enfant (Mutter mit Kind) : cette mère agenouillée enveloppant de ses bras un nourrisson, le couvant du regard tandis qu’il lève les yeux sur elle m’évoque tout un héritage rhénan, avec mes arrière-grands-mères allemandes, Wiebke et Sofie, ma grand-mère Anneliese et ma propre mère dans ce geste de pure tendresse maternelle si intemporel et précieux. Qu’un homme soit capable de modeler cette ode à la maternité m’ancre dans la certitude que l’art n’est pas vain, tant cette œuvre respire la vie.

Mutter mit Kind, 1907, © Sabine Aussenac
Mutter mit Kind, 1907, © Sabine Aussenac

Au musée endormi le visiteur frissonne,
Il découvre égaré les langueurs des Madones
Qui lui offrent ce sein comme au matin du monde,

Cette statue trouve un immense écho dans la bouleversante sculpture de Käthe Kollwitz que l’on peut aussi admirer au musée Lehmbruck : sa Mère aux deux enfants (Mutter mit zwei Kindern), qui les tient serrés contre elle, mère-louve face au monde, fait pendant à la maternité vue par Lehmbruck.

Käthe Kollwitz, Mutter mit zwei Kindern, 1923/1937, © Sabine Aussenac

Plus loin, je pars à la rencontre des hommes de ma famille allemande, croisant un Garçonnet assis (Sitzender Knabe) qui m’évoque mon oncle Klaus, que je n’ai jamais connu puisqu’il est mort tout jeune, quelques années après la fin de la guerre, d’un cancer, Klaus dont la joyeuse mémoire a accompagné ma grand-mère jusqu’à la fin de ses jours…

Sitzender Knabe, 1910, © Sabine Aussenac
Klaus Neuhoff

Enfin, en me figeant devant Celui qui est tombé (Der Gestürzte), je me replonge dans une réflexion autour des guerres meurtrières qui ont ensanglanté notre Europe et qui perdurent hélas aujourd’hui aux quatre coins du globe, me souvenant des silences de mon grand-père autour de ce passé difficile.

Der Gestürzte, 1915/16, © Sabine Aussenac
Mes grands-parents allemands, Anneliese et Erich, peu après la fin de la guerre.

Mais au détour d’un autre étage je fais face à L’Avenir des statues, de Magritte, et le masque mortuaire de Napoléon que l’artiste a recouvert de nuages me réconcilie illico avec l’espérance, en m’ancrant dans la certitude que la fugacité de nos modestes vies humaines est bel et bien embellie par l’art. Regarder ces sculptures en observant leurs ombres projetées sur les murs par la lumière naturelle tombant des grandes parois vitrées, ou en accrochant justement distraitement son regard à quelque nuage cheminant au-dessus du musée ou aux grands arbres du parc, c’est aussi se sentir doublement vivant grâce aux inspirations croisées de l’esthétique et de la nature.

Et la pierre s’éveille, jeune fille en printemps,
Sa douceur auréole une valse à mille temps.
Les tétins si mutins aux grincheux font la fronde.

Détail de la sculpture Die Kniende, © Sabine Aussenac

Le Lehmbruck Museum respire. Au sein de son architecture aérienne, l’art n’est pas simplement accroché comme une collection de papillons épinglée aux murs, mais en transit entre les peuples et les siècles. Les cloisonnements habituels entre l’œuvre et sa réception ont été déverrouillés grâce à la transparence offerte par le riche imaginaire de Manfred Lehmbruck : lors des festivités autour du cinquantenaire du musée, sa fille raconta qu’il avait conçu une maquette de verre dans laquelle il agença les œuvres miniaturisées de son père, les faisant miroiter au soleil. Grâce au génie architectural de ce visionnaire, l’art et la lumière ont offert à la ville ce pneuma où les yeux brillants des visiteurs font écho aux rayons de lumière baignant les œuvres et aux scintillements des eaux du Rhin, là « où bat mon cœur », comme le chante Philipp Eisenblätter dans son ode à Duisbourg reprenant par ces paroles l’hymne sportif de la ville (“Mein Herz schlägt numa hier“).

À Duisbourg, ville plurielle, on aime le football et la sculpture, et on est fier d’un passé ouvrier et d’un présent multiculturel. Dans le « quartier des poètes » à Hamborn furent plantés plusieurs arbres en hommages à des auteurs turcs, comme celui dédié à la poétesse Gülten Akım qui affirme : « En chaque réfugié pousse un buisson de roses » (« Her mültecinin içinde bir gül ağacı boylanır »).

Les miroitements infinis du Lehmbruck Museum reflètent cette beauté du monde.

**

Jeux d’ombres et de lumière au musée:

Torso des Mädchens, sich umwendend (auch: Torso der Schreitenden), um 1914, © Sabine Aussenac (Torse de jeune fille en rotation, ou Torse de la marcheuse)

https://www.duisburg.de/

D’autres textes sur Duisbourg sont à retrouver au gré de mes blogs ou sites internet.

Phlipp Eisenblätter interprétant sa chanson sur Duisbourg lors de la tournée littéraire de 2023 organisée avec la Rose Ausländer Gesellschaft et la société franco-allemande de Duisbourg, un projet soutenu par le Fonds Citoyen franco-allemand. Lieu: DPaN

https://www.dasplusamneumarkt.de/

NB: Cette beauté du monde a participé au prix d’architecture Le Même en 2025:

Ce texte écrit il y a quelques mois pour ce prix d’architecture est mis en ligne en ce 28 février 2026; hier, une guerre a éclaté entre le Pakistan et l’Afghanistan. Aujourd’hui, c’est tout le Proche et Moyen-Orient qui sont à feu et à sang. Puisse la paix advenir, puissent les réconciliations se faire un jour, comme cela a été le cas entre mes deux patries

https://www.facebook.com/1138188420/videos/a.10209969198003385/214478808230746

Nativités #Noël #Migrants #Roms #SDF #Chrétiens #Christianisme #attentats

Vienne, KHM, Vierge allaitante

https://sabineaussenac.blog/2015/12/17/il-faudrait-ne-pas-aimer-noel-noel-chretiens-fete-nativite-enfance/

Elle marchait dans la nuit noire, son ventre pointant vers le ciel sans lune. Il se tenait près d’elle, portant leur balluchon. Il observait la silhouette gracile, mais vacillante, et admirait la force et le courage dont elle faisait preuve malgré l’adversité. Nul ange cette nuit pour veiller sur leur route, nulle comète au ciel pour effacer leurs doutes. Ils étaient seuls dans la belle campagne entourant Bethléem, seuls, sans abri, alors même que Marie ressentait déjà les souffrances de l’enfantement.

La jeune femme s’accrochait au bastingage crasseux de ce qui se prétendait barque mais n’était qu’un rafiot sordide. Elle tremblait, non de peur, mais de froid, malgré la couverture moisie que son compagnon avait jetée sur son épaule. Elle pouvait sentir les petits coups de pied au creux de son ventre, et n’espérait qu’une chose : qu’elle soit sur la terre ferme avant l’arrivée de cet enfant…

Elle se tenait près du cadre du salon, devant la photo où ils se souriaient, heureux, dans ce jardin ensoleillé où s’égayaient leurs noces…Elle faisait rouler l’alliance autour de son doigt amaigri et ses larmes coulaient, silencieuses mers de sel, tant elle avait peur de partir vers l’hôpital sans lui à ses côtés. Leur enfant allait naître et ne connaîtrait pas le visage de son père, de ce père martyrisé en pleine allégresse musicale par un soir de novembre…

Quelques heures plus tard, elle hurlait, défigurée par la tristesse autant que par la souffrance. Mais chaque cri lui semblait délivrance, elle qui n’avait pas réussi à pleurer depuis les événements…Et lorsqu’enfin la sage-femme lui tendit sa petite fille, encore rosie et poisseuse, qui déjà de sa bouche avide cherchait le sein gonflé de sa mère, elle se sentit apaisée et libre, et comprit qu’elle serait forte pour deux, pour lui, pour leur fille qui grandirait heureuse, cadeau de la vie, malgré la mort. Elle la nommerait Nour, un prénom arabe qui signifie « lumière », pour dire au monde que la nuit n’y tomberait pas.

Elle avait vu couler la barque et se noyer des dizaines de gens, dans cette nuit infernale où les vagues devenaient ouragans, quand les enfants hurlaient et que leurs mères se débattaient en vain. Elle ne savait pas comment elle avait réussi à nager jusqu’au sable gris de cette plage déserte. Elle s’arc-bouta sous la lune et poussa, de ses dernières forces, et eut la joie d’entendre vagir son nouveau-né avant de jeter un dernier regard, déjà terni, vers des étoiles aveugles. La secouriste qui trouva l’enfant, encore accroché au ventre de sa mère, glacé mais vivant, le nomma « Moïse ». Sa mère fut enterrée dans l’immense fosse commune où gisaient les Migrants, sans même un nom pour marquer sa sépulture.

Il faisait presque nuit dans la grange, et si froid. Mais le souffle des bêtes apaisait la jeune femme, qui berçait l’enfançon dans ses bras tremblants. Joseph était parti chercher de l’eau à la rivière. Soudain, une lanterne vacilla à l’entrée de la hutte, et trois silhouettes se découpèrent dans le ciel bleuté de l’aube. Marie aperçut aussi une grande lumière, en deçà du Levant. Elle leva les yeux vers les trois hommes et respira le parfum de leurs présents, toute éblouie par les odeurs de l’Orient.  Elle sourit et leur présenta, heureuse, l’Enfant au nom de Dieu.

Photos Philippe Hoch. Vierge allaitante, église Saint Martin à Metz

Ce texte a été écrit en 2015; je rajoute un paragraphe…

Elle respirait de plus en plus fort, lovée dans son abri de fortune. Ses deux autres enfants la fixaient de leurs grands yeux sombres, effrayés et incrédules. Son compagnon était parti depuis de longues heures déjà, en lui promettant de prévenir un bénévole du Samu social… Soudain, l’un des pans crasseux de la tente se souleva, et une vieille tête avinée et burinée lui sourit; elle lui sourit en retour, se souvenant que Jeff, avant d’arpenter les rues des alentours de la gare, toujours une bière à la main, avait été infirmier. Ils se comprirent sans bruit, puisque de toutes manières le vieil homme n’aurait pas déchiffré un mot de roumain, et qu’elle ne savait dire que « merci »… Son mari, qui parlait français, lui avait parlé de la vie tragique de Jeff, qui ressemblait à toutes les destinées qu’ils croisaient depuis des mois…

Quand l’ambulance se gara près du canal, un petit cri décidé déchirait déjà la nuit. La neige tombait de plus en plus fort, mais Jeff tournoyait devant la tente en essayant d’attraper les flocons, faisant rire les deux aînés de la petite famille, tandis que la jeune femme allaitait paisiblement un beau bébé. Elle savait qu’il serait français. En le tendant fièrement à son mari, elle murmura un prénom: Jean-François.

https://www.aufeminin.com/news-societe/la-naissance-de-bebes-dans-la-rue-augmente-de-maniere-alarmante-s4007876.html

Vienne, KHM, Vierge allaitante

« un trou dans la nuit

subitement envahi par un ange »

Alejandra Pizarnik

(Arbre de Diane)

http://femmeactuelle.fr/actu/news-actu/aurelie-silvestre-matthieu-giroud-bataclan-attentats-33925

Crédits Joël Arpaillange

Allégresses en exil : rencontres transfrontalières au hasard de l’exposition « Picasso et l’exil » au Musée des Abattoirs de Toulouse

https://www.lesabattoirs.org/expositions/picasso-et-lexil

En allant à la rencontre de ce singulier triptyque formé par Hans Hartung, un peintre allemand ayant fréquenté l’école des Beaux-Arts de Leipzig et de Dresde dans les années 1920, par Julio Gonzalez, sculpteur et peintre espagnol intimement lié au cubisme et au surréalisme, et par la fille de ce dernier, Roberta Gonzalez, elle-même artiste, au gré des œuvres exposées dans la salle rassemblant leurs productions respectives, même le néophyte, qui sera passé auparavant devant la relecture de Guernica par Robert Lungo (After Guernica), peut reconnaître aisément l’influence de l’ami Pablo, que ce soit par exemple dans les dites « têtes » de Hartung ou dans celles de sa future épouse, Roberta.

C’est d’ailleurs Julio, le père de Roberta, qui avait appris à Picasso à sculpter le métal, et l’on se prend à imaginer les œuvres des deux artistes mises en miroir, de par ce motif de la tête sans cesse renouvelé, symbole d’une humanité bien malmenée par le siècle et par les brûlures de l’Histoire.

Car ces quatre artistes auront eu en commun l’exil, superbement représenté par la photo prise par Hartung de son beau-père espagnol Julio, souriant face à l’objectif, béret basque vissé sur la tête, moustache et bretelles complétant ce portait si typique de l’allégresse méridionale à l’élan soudain coupé net, si douloureusement peint à la gouache sur la toile faisant face à la photo, l’une des « têtes » de Hartung : au noir et blanc ensoleillé de la photographie s’opposent les tons froids de la peinture et les traits durcis d’un homme usé par les épreuves, par les camps de détention et par toutes ces confrontations à la barbarie du monde.

Cette violence de l’exil et des guerres se retrouve aussi dans le morcellement et l’éparpillement des corps et des chairs, en écho aux abracadabrantes représentations de Picasso, comme dans cette Jeune fille à la tête penchée de Roberta Gonzalez de 1939, puisque si la féminité du modèle est bel et bien encore présente au vu de ses deux seins dressés, la position complètement tordue de la tête de ce qui est visiblement un cadavre – rigidité des traits, yeux fixant l’horreur et bouche ouverte glaçant le spectateur – met cependant en exergue Éros et Thanatos au cœur même de l’art.

Le fusain Nu effrayé, daté lui aussi de 1939, fait lui aussi écho à la destinée de Picasso, de celui que l’on nomma tour à tour le « Gitan » ou le « demi-juif polonais », puisque dans cette œuvre de Roberta Gonzalez c’est toute une humanité méprisée, torturée et assassinée qui se contorsionne, figée dans cette gestuelle saccadée et souffrante.

La vie de Hartung sera à l’image de ces millions de destinées brisées, puisqu’il va errer dans une Europe en proie aux convulsions des fascismes, allant jusqu’à être incarcéré au camp de concentration de Miranda del Ebro en Espagne, avant d’être amputé à deux reprises à l’hôpital Purpan de Toulouse et d’être finalement naturalisé français et de recevoir, plus tard, la Légion d’Honneur.

Comme son ami Pablo, il aura connu la « crise de l’abstraction », passera du figuratif à l’abstrait, migrant d’une forme ver l’autre ; et en déambulant d’une œuvre à l’autre dans cette salle croisant divers destins des exilés européens, le visiteur de 2019 ne peut s’empêcher de penser aux migrations actuelles, aux innombrables exils des réfugiés issus de pays en guerre ou soumis à des dictatures, ou en proie aux errances climatiques…

Car les convulsions de l’Histoire restent les mêmes : les visages des errants se tordent dans des brisures similaires, et la main tendue en haut à droite du tableau de Guernica est bien cette même main qui surgit des flots quand les migrants se perdent dans les eaux de Mare Nostrum, non loin de Vallauris…

C’est ainsi que tous les « frères humains » déjà chantés par Villon, devenus « Frères migrants » sous la plume de Patrick Chamoiseau, nous regardent, vous regardent au travers des yeux éternels de ces artistes de l’exil, nous invitant au vivre-ensemble.

Ce texte a été rédigé lors d’un stage au Musée des Abattoirs, le premier avril 2019, organisé par la DDAC : « Du regard sensible au regard critique : devenir critique d’art».

Vous pouvez retrouver le padlet et d’autres textes ici :

Made with Padlet

http://www.seuil.com/ouvrage/freres-migrants-patrick-chamoiseau/9782021365290

http://www.seuil.com/ouvrage/freres-migrants-patrick-chamoiseau/9782021365290

http://www.fondationhartungbergman.fr/sitehhaeb/

https://fr.wikipedia.org/wiki/Julio_Gonz%C3%A1lez

http://www.sciencespo.fr/artsetsocietes/fr/archives/539

Photos prises en visitant l’exposition.