Le Noël des personnels et autres crèches…

 

 

 

Le Noël des personnels et autres crèches…

WP_20141207_011

 

http://www.bernis.fr/fr/actualite/42965/noel-personnel-communal

Lorsque j’étais enfant, papa m’emmenait toujours au « Noël des personnels » de son lycée. Je possède encore cette photo où, inquiète, je lève les yeux vers un Père Noël qui visiblement m’impressionnait énormément. Mais je me souviens aussi des cadeaux au pied de l’immense sapin installé dans le hall, tout comme j’ai en mémoire les classes décorées d’étoiles de notre école primaire, et les beaux bricolages de mes enfants lorsqu’ils étaient en maternelle.

Et les crèches…Ma grand-mère française me prenant par la main pour me montrer les joues roses de l’enfançon couché devant l’église, et mon père, il y a quelques années encore,  emmenant mes enfants en voiture faire le tour des crèches illuminant la petite ville paisiblement blottie dans les senteurs de Noël…D’aussi loin que je me souvienne, un immense sapin a aussi toujours dominé les places des nombreuses villes dans lesquelles j’ai habité : La Place Ducale de Charleville, le Vigan, à Albi, la Place du Capitole dans ma Ville Rose, la place de Jaude à  Clermont-Ferrand…Orné d’une étoile guidant les enfants vers leurs rêves, il veillait sur cette atmosphère souvent, c’est incontestable, trop commerciale, rappelant aux petits et aux grands l’origine sacrée de cette fête millénaire…

Ça, c’était avant.

Avant que des femmes ne viennent voiler nos libertés occidentales de leurs niquabs grillageant le soleil, avant que des petites filles de sixième ne refusent d’aller à la piscine sous prétexte que les garçons de leur classe iraient aussi, avant que la religion ne devienne un enjeu sociétal et n’obsède nos gouvernants, et, je le conçois, à juste titre, car je suis la première à m’inquiéter des multiples dérives qu’implique l’islamisation à outrance de nos sociétés, entre les cantines hallal et le petit guide du patient musulman, entre l’exportation du conflit judéo-palestinien et les souffrances extrêmes des jeunes filles issues de l’immigration, soumises à des mariages forcées, à l’interdiction de la jupe, etc, etc. Mais mon propos en ce deuxième Avent n’est PAS de hurler avec les loups du FN, non, je voudrais simplement mettre en garde le Législateur.

Car lorsque j’entends toutes ces polémiques autour des crèches qui n’auraient plus leur place dans l’espace public, je m’inquiète. Tout comme je ris sous cape en voyant fleurir, aux quatre coins de l’Hexagone, des manifestations autour de la Nativité qui, elles, ne semblent pourtant déranger personne…

http://www.letelegramme.fr/morbihan/lanester/marche-de-noel-le-personnel-municipal-en-fete-samedi-13-06-12-2014-10452162.php

Et il suffit de regarder en arrière pour se souvenir de l’harmonie et de la quiétude dans lesquelles nous vivions, en bonne entente avec les autres communautés religieuses. Force est de constater que la communauté juive, par exemple, n’a jamais interféré d’une quelconque façon sur le « Noël » français. Il existait même une connivence autour de nos sacralités communes, Noël et Hanoukka étant célébrés à quelques semaines d’intervalle. Les bouddhistes, attendant joyeusement leur Nouvel An chinois, n’ont jamais non plus omis de réserves au sujet de la fête de la Nativité. Quant aux athées, je ne pense pas qu’ils soient nombreux à « boycotter » Noël…Il est évident, même, que la plupart des citoyens français considèrent cette fête comme une simple « tradition » et empiètent le pas à ces réflexes commerciaux et familiaux, ayant bien souvent oublié le fameux « esprit de Noël » au profit des orgies gustatives et dépensières qui, entre chapon farci et IPhone 6, ont depuis longtemps relégué l’histoire de la naissance de Jésus dans cette modeste paille au rang de vague légende presque effacée des mémoires…

Longtemps, en témoignent les joutes joyeusement relayées par la littérature et le cinéma, les Pepone et  les Don Camillo se sont livrés à de petites querelles de clocher bon enfant, la figure tutélaire du Curé et celle de l’Instituteur à la Pagnol organisant théâtralement une France aux deux visages, dans laquelle les « Laïcards » bouffaient du curé tandis que ce dernier veillait sur des fidèles de plus en plus clairsemés, de l’Angélus de l’aube à l’Angélus du soir ; le Français en avait pris son parti , jonglant lui aussi avec la tradition, Janus d’un jour lorsqu’il s’agissait de faire bonne  figure catholique en traînant ses sabots devenus  Louboutins à la Messe de Minuit avant de plonger dans le foie gras et les huitres…Aucune polémique ne venait entacher l’espace public, hormis celle des contempteurs de fêtes qui en appelaient à l’ascèse et critiquaient les dérives commerciales, mais qui ne pesaient pas lourd face aux yeux brillants des enfants du monde entier !

Car Noël, n’en déplaise à ses détracteurs, est bien célébré aux quatre coins de la planète, et ce depuis plus de 2000 ans. Des bikinis australiens relevés par un joli bonnet de Père Noël aux chants sacrés du Noël orthodoxe, des gospels des petites églises baptistes aux cadeaux offerts par les familles musulmanes françaises à leurs enfants « pour qu’ils puissent eux aussi profiter de la tradition », -du vécu, je vous le promets-, la fête explose, illuminant les cœurs des hommes. Et en France, avant cette fameuse –et indispensable- loi sur la Laïcité, nous fêtions Noël, laissant nos amis juifs construire leurs cabanes pour Souccot, et nos amis musulmans égorger leur mouton pour l’Aïd, et les rayons des grands magasins se gorgeaient de cornes de gazelles à ce moment-là, et, l’un dans l’autre, tout le monde y trouvait son compte.

Je souhaiterais que la loi sur la Laïcité reste à sa place.

C’est bon, nous avons compris son message essentiel : pas de voile sur les photos de passeport, pas de crucifix dans les salles de cours, pas de buddha géant sur les places- euh…il y en a eu, un jour ?- c’est simple, direct et efficace.

Toute dérive supplémentaire devrait être honnie.

Les maires FN s’appuyant éhontément sur ce texte pour exclure des enfants musulmans des cantines devraient être voués aux gémonies électorales. Mais les maires Front de gauche ou prétendument dans l’air du temps en exigeant de bouter les crèches hors du Royaume de Navarre en arguant qu’elles n’y ont plus leur place exercent un abus de pouvoir ; ils confondent tradition et religion, et, si on écoute leur discours sectaire, dans quelques années, ils demanderont aussi l’abolition des « illuminations » de Noël, voire la suppression des jours fériés, voire même l’abandon des traditions culinaires.

Sus à la bêtise liberticide de quelques élus confondant tradition séculaire et rites religieux, élus qui sont les premiers à se taire lorsque une jeune femme juive est violée et rançonnée parce qu’appartenant à la communauté israélite ou à demander que les associations juives ne puissent pas manifester à Toulouse-du vécu- aux côtés des associations antiracistes…Élus qui sont les premiers à exiger des droits pour les étrangers issus de l’immigration, élus qui depuis 30 ans martèlent « touche pas à mon pote ! » tout en sapant les traditions culturelles françaises, élus qui accueillent à bras ouvert la « diversité » mais ne luttent pas contre l’antisémitisme et se taisent devant les massacres de chrétiens.

Cette année, les deux établissements scolaires dans lesquels j’exerce, l’un en tant que « personnel rattaché », l’autre en tant que professeur, organisent un « Noël des personnels ». Sont-ils hors-la-loi ? Comme les millions de Français qui emmèneront leurs bambins aux joues rosies par l’excitation au « Noël des impôts », ou au « Noël de la Mairie » ? Ouvrez les yeux, Monsieur le Législateur, et laissez-nous chanter les cantiques de nos enfances, et pas seulement dans le silence feutré des églises ! Laissez les sapins se dresser, pleins d’étoiles, laissez les gens se prendre dans les bras, laissez les marchés de Noël scintiller de gourmandises, et laissez les santons avancer vers la Sainte-Nuit de Noël ! Hier, à Toulouse, devant mon majestueux Capitole, une chorale baptiste était là, en accord avec la Municipalité, au cœur du vin chaud et des badauds ravis, applaudissant les gospels : était-ce un crime ?

Non. Car si vous interdisez les crèches, il faudrait AUSSI interdire :

  • Les Marchés de Noël envahissant l’espace public
  • Les « Arbres de Noël » des personnels
  • Les décorations des villes

http://www.luchonmag.com/VIDEO-Debut-des-Pastorales-de-Nadau–ce-week-end_a480.html

 Etc, etc…

Et, à ce compte-là, il faudrait aussi interdire les prédicateurs qui arpentent les places en brandissant des versets du Coran et demandent de l’argent pour des Mosquées-tous les dimanches, aux Puces de Saint-Sernin et, j’imagine, partout en France…

Nul n’a le droit de nous priver de Noël.

Cette fête est une fête du PATRIMOINE CULTUREL français. Et je demande dès aujourd’hui son classement au patrimoine mondial de l’UNESCO.

Suis-je bête : Noël est…déjà classé au patrimoine mondial !!

http://www.unesco.org/culture/ich/index.php?lg=fr&pg=00011&RL=00865

PS: ce vieux texte, écrit dans « Le Post »…

http://archives-lepost.huffingtonpost.fr/article/2011/12/23/2666816_bon-anniversaire-p

Le ventre tendu de la femme faisait encore ressortir sa maigreur. Son visage émacié, défiguré par la peur, ressemblait à quelque masque antique. Les soldats entouraient le petit groupe de réfugiés, parlaient fort, hurlaient en faisant des mouvements brusques avec leur kalachnikovs. Deux fillettes avaient déjà disparu depuis la veille. Tout le monde savait ce qu’il était advenu d’elles, jetées en pâtures aux mercenaires assoiffés de vengeance…

Elle recula à petits pas. Son compagnon, qui avait réussi à échapper à la vigilance des soldats, embusqué derrière un buisson desséché, lui faisait de petits signes. Elle parvint à le rejoindre, et ils quittèrent le camp, passant de tente en tente.

Le lendemain, l’homme réussit à trouver un abri. Une case abandonnée, dans un village fantôme. Il avait même récolté quelques feuilles de bananier, qu’il déposa délicatement sur une couche de terre. La famine et la guerre avaient décimé toute vie. Mais lorsque la jeune femme revint, après s’être longuement accroupie sous l’unique arbre du village, seule, sans un mot, serrant l’enfant dans ses bras minces comme des fétus, l’homme sourit.

Il coucha le nouveau-né sur les feuilles, et vit soudain arriver trois enfants, les mains chargées de présents : une bouteille d’eau pour sa compagne épuisée ; un linge pour recouvrir le bébé ; une galette de mil pour lui.

Au ciel d’ébène si pur du Soudan dévasté, une étoile soudain se mit à scintiller. Aminata commença à chanter une douce mélopée. Sur le chemin qui menait vers la brousse, des dizaines de villageois étaient déjà rassemblés, sans peur et sans haine. La vie était revenue.***

La ville hurlait et bruissait et criait et grondait. On avait l’impression de vivre dans quelque cauchemar. Ou plutôt d’y mourir.

Mary gémit. Elle errait depuis des jours et des jours, de foyer en foyer. Jo, son ami, à bout de forces, lui aussi, toussait à perdre haleine. Ils avaient épuisé toutes leurs réserves, et la jeune femme sentait que sa délivrance était proche.

Soudain, elle eut une idée, et enjamba simplement une balustrade. Voilà. C’était là. Elle accoucherait dans Central Park. Elle eut le temps de demander de l’aide à une passante bienveillante, puis s’enfonça dans la nuit, suivie de son compagnon et de leurs chiens.

Jo réussit à crocheter la serrure de la vieille cabane de l’abri aux oiseaux. Il était temps. Mary s’effondra à même le sol, prise de douleurs. Leurs deux chiens se postèrent près d’elle, et il sembla à Jo que leurs corps efflanqués faisaient comme un rempart de dignité à son épouse.

Lorsqu’il tint le nouveau-né dans ses bras, au-dessus du braséro de fortune, alors que Mary se reposait un peu, il vit soudain comme un arc-en-ciel se dessiner dans la nuit new-yorkaise. Et cette lumière se confondit avec celle des phares de l’ambulance des services sociaux.

La neige avait déjà recouvert leurs traces, mais l’infirmier noir lui sourit en le félicitant. Il raconta en riant qu’une foule étrange s’était rassemblée devant les grilles, agenouillée et recueillie. « Hey, men, it’s amazing ! Is this boy the Lord ? My goodness, hey, I’m a muslim ! Shit ! »***

La mer, la mer allait revenir. C’était ce que sa grand-mère criait toutes les nuits, dans ses cauchemars. Mais Mako savait bien que ce n’arriverait plus. Elles étaient parties bien loin de la côté dévastée et de la Centrale…

Jôgo n’allait pas tarder. Mais Mako savait que les nouvelles seraient mauvaises ; elle avait entendu le poste. La radioactivité ne laissait pas de répit à leur avenir.

Et pourtant son ventre était rond comme un bol de thé retourné. Et elle sentait que le bébé allait naître, aussi sûrement que reviennent les fleurs de cerisier au printemps…

Jôgo et sa jeune compagne avaient perdu tous les leurs. Ils étaient seuls, et veillaient sur leur ancêtre. Cette nuit là, alors que la lune rouge éclairait le paravent, Mako poussa de toutes ses forces, comme le vent avait poussé la mer. Mais cette fois, c’est la vie qui revenait.

Des voisines arrivèrent au matin, en soques de bois et kimonos traditionnels, offrant à la jeune mère du riz parfumé, une branche de cerisier et un cerf-volant.

Elles racontèrent que des villageois s’étaient rassemblés durant la nuit, guidés par une étrange étoile. Il se murmurait que l’Empereur du Ciel était de retour. Au somment du mont Fuji, une neige immaculée berçait l’aube de ses tendresses.

Et de pays en pays, de ville en ville, de solitude en désert, de détresse en souffrance, la vie va et vient, en dépit des guerres et des hostilités ; et depuis plus de deux mille ans, des souffles chauds et des présents sont échangés au-dessus des couches de misère, et depuis plus de deux-mille ans, des étoiles guident les hommes vers des espoirs de paix.

Celui qui croit au ciel et celui qui n’y croit pas restent frères. De Fukushima au pays d’Obama, au Sodan, en Corée ou à New York,  et ce depuis la nuit des temps…Les femmes font des enfants, au plus profond des camps et des barbaries, et les hommes élèvent et protègent ces petits êtres, et tant que des bébés naîtront, envers et contre tout, au plus noir d’une nuit de décembre, au cœur des haines et des persécutions, alors des étoiles nouvelles apparaîtront dans le ciel de nos terres.

Il est né, le Divin Enfant.

Happy Birthday, Djéseuss !!!!

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Comme de longs échos qui de loin se confondent…PAIX!!!

Comme de longs échos qui de loin se confondent…

 téléchargement (1)

248895_539176146112338_1681661008_n

Elle s’arrêta un instant pour observer le ciel, ce ciel d’automne aux couleurs mordorées. Elle ne put s’empêcher de le photographier avec le vieil appareil que Malik lui avait offert pour ses 17 ans. L’horizon était immense, et lui rappelait les cieux de son Sahara, lorsque les sables et les vents tourbillonnaient au rythme de la vie. Mais surtout, il évoquait en elle ces vers que son professeur de lettres lui avait demandé d’apprendre pour le premier exposé de son année d’hypokhâgne :

Ayant l’expansion des choses infinies,

Comme l’ambre, le musc, le benjoin et l’encens,

Qui chantent les transports de l’esprit et des sens…

Aïcha adorait Baudelaire, la délicatesse de ses mots alliée à la puissance de son esprit. L’infini, voilà ce qui lui manquait tellement, à la cité, lorsqu’elle se heurtait en permanence à l’hostilité d’un quotidien étriqué par la précarité. Et l’étroitesse d’esprit qui régnait dans cette population qu’Aïcha, pourtant, portait dans son cœur, lui rongeait les sangs. Elle détestait les regards obliques et prédateurs des garçons lorsqu’elle se rendait en cours vêtue « à l’occidentale », toujours très sagement, afin de ne pas attiser les provocations ; elle attendait toujours d’avoir atteint la place Saint-Sernin, essoufflée par sa course matinale entre ses deux correspondances, pour ourler ses yeux de khôl et pour peindre sa bouche aux couleurs de son humeur. Au lycée, elle était libre. Elle existait entièrement.

Soudain, l’annonce automatisée de la SNCF la tira de sa rêverie. Elle regretta aussitôt d’avoir pris cette photo, et se mit à courir pour descendre vers le souterrain et tenter d’attraper la dernière navette vers Colomiers. Mais en remontant vers la voie, hors d’haleine, elle vit les portes de fermer et la machine s’éloigner. Elle sourit, dépitée, et remonta lentement vers la salle des pas perdus de la petite station de banlieue, fouillant déjà dans son sac pour en extirper le gros trieur de philo. Tant pis, elle s’avancerait dans la dissertation sur le bonheur.

C’est alors qu’elle l’aperçut. Il était assis sur l’un des bancs de la placette, lisant, malgré l’obscurité qui envahissait la gare, un gros livre qu’Aïcha reconnut immédiatement. Cette édition ressemblait en tous points à celle qu’elle avait presque toujours dans son sac, écornée, un peu jaunie, les pages presque vivantes d’avoir été relues mille fois. Elle pouvait presqu’en sentir le parfum, cette odeur caractéristique des livres de poche, qui lui faisait parfois tourner la tête de joie. Ce parfum-là, pour Aïcha, avait l’odeur de l’indépendance et du secret ; il symbolisait sa révolte sourde contre sa condition, contre la fatalité qui aurait voulu qu’elle arrête ses études à la fin du collège, ou qu’elle prenne une des voies professionnelles où tant de jeunes filles des « Quartiers » étaient enfermées, comme dans une nouvelle prison faisant écho à la ghettoïsation de leur cité.

Il est des parfums frais comme des chairs d’enfants,

Doux comme les hautbois, verts comme les prairies,

-Et d’autres, corrompus, riches et triomphants…

Le jeune homme leva la tête et lui sourit, refermant Les Fleurs du mal, et se leva très vite.

–          Vous voulez vous assoir ? Je vous en prie, ma correspondance va arriver, je n’ai même pas le temps de lire la fin de mon poème !

Aïcha éclata de rire, toute à l’allégresse de cette rencontre inattendue.

–          Lequel lisiez-vous ? Je les connais tous par cœur, je vais vous en réciter la fin ! Mais d’où sortez-vous ? J’ai l’impression de faire une rencontre du troisième type…Ce n’est vraiment pas courant de croiser sur ce quai des garçons qui lisent de la poésie, vous savez…Même les slameurs ne se risquent pas chez nous, nous sommes la frange dure de la ville rose !

–          J’arrive tout droit de Tel Aviv, je viens faire une conférence au centre culturel juif, sur la poésie israélienne, justement, répondit le jeune homme en souriant. Je suis doctorant et j’ai obtenu une bourse d’études pour Paris, mais je voulais faire cette étape à Toulouse, entre autres aussi pour rencontrer la famille de la petite Myriam…Et vous, vous êtes étudiante aussi ?

Aïcha avait pudiquement détourné le regard à l’annonce du prénom de la fillette assassinée quelques mois auparavant à l’école juive de Toulouse. Elle soupira et croisa à nouveau les magnifiques yeux verts de l’inconnu qui pourtant, étrangement, lui paraissait si proche.

–          Je suis seulement en hypokhâgne, cela correspond à la première année d’études, et je voudrais faire un master de littérature, puis enseigner à l’étranger, ou travailler dans l’alphabétisation. Et je ne devrais même pas vous parler, vous savez…Mes frères seraient fous s’ils me voyaient discuter avec un…feuj, ajouta-t-elle en souriant d’un air de défi.

–          Je m’appelle Dov, et je suis surtout un amoureux de la culture française et de ses lumières, répondit le jeune homme en cherchant un stylo dans son cartable. Vite, donnez-moi votre nom et votre mail, je me suis fait voler mon portable à Marseille, mais je vais noter vos coordonnées et je vous rappellerai ou vous écrirai, promis ! On se fiche bien de ce que pensent les autres, non ? Je vous trouve merveilleusement belle…et je ne laisserai pas une inconnue qui récite Baudelaire par cœur s’évaporer dans la nature, termina-t-il en regardant Aïcha droit dans les yeux, la faisant craquer avec son imperceptible accent.

Puis il partit en courant, serrant le petit papier dans sa main, non sans avoir délicatement embrassé la jeune fille sur les deux joues, comme on embrasse une enfant sage, en lui murmurant un vers qui parlait de « parfums frais comme des chairs d’enfants… »

 

Aïcha rentra dans sa cité sur un petit nuage, et s’enferma très vite dans la chambre qu’elle partageait avec ses deux petites sœurs, prétextant du travail, mais allant longuement sur google pour faire des recherches au sujet de  Dov.

Le jeune étudiant occupait déjà de nombreuses pages sur le net, et Aïcha passa une partie de la nuit à lire des articles sur divers auteurs qu’elle ne connaissait pas, ou très peu. Dov avait consacré un mémoire de littérature comparée à une grande poétesse iranienne, Forough Farrokzhad, et à une poétesse juive de la Shoah, Rose Ausländer, et la jeune étudiante eut les larmes aux yeux en voyant les incroyables correspondances entre leurs mots croisés, au-delà des conflits qui agitaient les peuples…

گامی ست پیش از گامی دیگر C’est le pas, puis le pas suivant,

که جاده را بیدار می کند. Qui fait s’éveiller le chemin

تداومی ست که زمان مرا می سازد Notre temps se tisse d’un fil continu

لحظه هائی ست که عمر مرا سرشار میکند. Ce sont les instants qui saturent nos existences.

Car ces vers de la « Ballade des saluts et des adieux » de la poétesse iranienne correspondaient si bien au « cheminement séculaire du mot au mot » de la poétesse de la Bucovine et à son :

pas de rêve que

nous rêvions ensemble

à hauteur d’ombre,

qu’Aïcha se prit à rêver, elle aussi, en découvrant « Ou alors », ce poème de Rose Ausländer. À rêver d’un monde où les jeunes filles « rebeu » auraient le droit de lier amitié avec des jeunes « feujs », à rêver que la poésie sauverait le monde…Il lui semblait que les vers des deux écrivaines étaient « comme de longs échos qui de loin se confondent »…C’est à ce moment-là que sa mère se mit à hurler dans la pièce voisine.

Aïcha se précipita dans le salon et prit le téléphone tombé par terre, tandis que Malik tentait de calmer leur mère, effondrée. Elle entendit d’autres hurlements dans le combiné, et des pleurs, et finit par reconnaître la voix de sa cousine. Une roquette venait de tomber sur la maison de sa tante maternelle, Fatima, une infirmière qui avait épousé un médecin palestinien. Ils vivaient et travaillaient à Gaza. Fatima était morte, ainsi que Rachid et Zohra, les jumeaux de cinq ans. L’oncle Ahmed prit ensuite le relai, en pleurs, lui aussi, expliquant que ce mois de novembre 2012 était terrible, et que leur famille était gravement touchée. Il demanda à Aïcha d’essayer d’organiser l’évacuation de sa cousine et du petit Khaled, le bébé de six mois, blessé à la tête. Puis la communication fut interrompue, et un silence assourdissant régna dans l’appartement.

Tremblante, Aïcha repartit dans sa chambre. Elle déchira rageusement le papier donné par Dov, brûlant d’envie de jeter son ordinateur, celui que le Conseil Régional avait financé en partie, par la fenêtre de leur quinzième étage. Elle hurlait intérieurement, prise d’une colère irrépressible envers le peuple juif qui bombardait les siens, et désespérée à l’idée de son impuissance. Que n’avait-elle pas commencé médecine, elle aurait pu partir comme volontaire internationale, être utile…A quoi bon tous ces mots, ces rêves, ces poèmes ? Le monde devenait fou, les peuples, encore et toujours, se déchiraient dans un massacre des innocents toujours renouvelé…

Son portable vibra. C’était un texto, un numéro inconnu. Pensant qu’il s’agissait peut-être d’un de ses cousins installés en banlieue parisienne, elle ouvrit le message.

–          Aïcha, c Dov. Roket tombé immeuble parents Tel Aviv. Ma sœur et ma mère très touchées. Je rentr 2min. Ne tombons pas ds ce piège, ds haine. Leilatov, bn nuit.

Sa colère retomba, aussi soudainement qu’elle l’avait envahie. Bien sûr. La souffrance n’était pas l’apanage d’un seul peuple. Un instant, la haine l’avait aveuglée, et la soif de vengeance avait effacé en quelques secondes la paix et l’espérance qu’elle venait pourtant de ressentir en découvrant les correspondances émotionnelles de ces poétesses…Elle devait se ressaisir, elle le devait à la mémoire de sa tante, une femme courageuse et engagée, et elle le devait à la mémoire de tous ces autres morts, des morts de la Shoah, que son propre peuple conspuait si souvent, malgré les atrocités du passé.

Elle sourit, à nouveau, en relisant le SMS où des phrases entières se mêlaient maladroitement au langage « texto ». Une idée folle lui vint. Mais oui, bien entendu, cette rencontre n’était pas anodine. Dov allait peut-être pouvoir l’aider à faire évacuer ses cousins de la bande de Gaza.

 

Les semaines suivantes passèrent très vite. Entre son travail acharné en prépa et les nuits sans sommeil où elle échangeait de longs mails avec Dov, Aïcha grandit, sortit soudain de l’enfance et des rêves. Elle se battait comme une lionne, sur tous les fronts, voulant prouver à ses professeurs qu’elle méritait de réussir, au même titre que ses camarades issus des beaux quartiers, et fomentant ce projet d’évacuation du petit Khaled et de sa grande sœur. Elle projetait de partir elle-même les chercher, en janvier, lorsqu’elle serait majeure. Elle avait déjà organisé une collecte au lycée pour financer son voyage, et elle regardait avec inquiétude les flashs d’informations sur les chaînes françaises et arabes, se demandant si l’escalade du conflit judéo-palestinien plongerait le monde dans l’obscurité, et si elle pourrait aller au bout de son projet.

Et elle était tombée très, très amoureuse de Dov. La rencontre sur un vers de Baudelaire avait débouché sur le réel, et ces chiasmes multiples confortaient la jeune femme dans son idée que la littérature, malgré tout, et l’art en général, la culture, leurs lumières, pouvaient rapprocher les hommes…Car Dov et Aïcha ne pouvaient plus se quitter. Le jeune doctorant, lui aussi, était fou de celle qu’il nommait sa « gazelle ». Leurs journées tournaient autour de leurs multiples correspondances, ils échangeaient des dizaines de mails, de SMS, de lettres, même, que la jeune étudiante se faisait envoyer au lycée, afin que sa famille ne découvre rien de ces liens interdits…Leurs peuples étaient ennemis, mais leurs esprits étaient jumeaux, et leurs cœurs ne formaient plus qu’un.

Comme de longs échos qui de loin se confondent

Dans une ténébreuse et profonde unité,

Vaste comme la nuit et comme la clarté,

Les parfums, les couleurs et les sons se répondent.

Le trois janvier 2013, jour de son anniversaire, Aïcha rentra à la maison avec son passeport, son visa, et son billet pour Israël. C’est en mangeant le délicieux gâteau d’anniversaire à la semoule et eu miel préparé par sa maman, encore très affectée par le décès de sa sœur, mais pleine d’affection pour sa fille aînée, qu’Aïcha annonça à sa famille qu’elle s’envolerait en fin de semaine vers Tel Aviv, et que l’évacuation de ses deux cousins avait été préparée avec son oncle et « un ami israélien ».

–          Mais ma fille, tu es folle, majnouna ! Qu’est-ce-que c’est que cette histoire ? Et tes cours ? Et avec quel argent as-tu préparé toute cette aventure ?

–          Et il n’est pas question que tu partes seule, gronda Malik d’une voix menaçante.

–          Oh si, frérot, je pars. Et puis là-bas, je ne serai pas seule. Je serai logée dans la famille de mon ami, ses parents sont professeurs de français, enfin son père, parce que sa mère est morte le mois dernier, après un tir de roquette…Malgré ce deuil, ils ont accepté de nous aider, et oncle Ahmed a déjà tout préparé : je récupèrerai nos cousins au point de passage de Gaza, je serai escortée, tout est arrangé au niveau des autorités, et mon professeur de philo, dont la femme travaille dans le service de neurologie enfantine de Purpan, a organisé l’hospitalisation du petit. Faites-moi confiance. Je vous en prie. Et pour mes cours, tout est arrangé ; mes camarades et mes profs m’aideront à rattraper cette semaine perdue.

La mère d’Aïcha se leva et serra sa fille dans ses bras, en larmes, tandis que ses frères se regardaient, abasourdis. Et muets. Que dire devant tant de détermination ? Puis soudain, la petite sœur de dix ans arriva de sa chambre avec un immense dessin représentant un soleil et un cœur. Tout le monde se mit à parler en même temps, à féliciter Aïcha pour son courage, et Malik mit la chanson « Aïcha » à fond sur son mp3 en faisant tournoyer sa sœur, tandis que leur mère téléphonait à toute la famille pour annoncer la bonne nouvelle.

 

Le six janvier, vers midi, une belle jeune femme posa le pied en terre d’Israël. Très émue, Aïcha souriait en découvrant la lumière de ce pays que des frères se disputaient et partageaient depuis la nuit des temps. Comme à son habitude, elle s’arrêta pour prendre des photos, pour s’imprégner de ces parfums nouveaux, et sortit de l’aéroport juste pour voir le bus s’éloigner…Et voilà ! Elle avait encore raté sa correspondance ! Elle maugréa intérieurement, se demandant comment elle arrivait à organiser une évacuation internationale tout en étant aussi étourdie dès qu’il s’agissait de prendre un transport en commun…Elle s’apprêtait à appeler Dov, qui était spécialement déjà au lieu de rendez-vous afin d’organiser les formalités administratives, quand un mouvement de panique fit refluer les voyageurs vers l’aéroport. Une hôtesse lui expliqua en anglais qu’une bombe venait de déchiqueter un bus venant de l’aéroport. Aïcha blêmit. À quelques secondes près, elle venait de frôler la mort.

La nouvelle de l’attentat s’était répandue comme une traînée de poudre. Dov, en grandes parlementations avec les autorités, reçut un texto de son père, lui demandant de se rendre au plus vite sur la route venant de l’aéroport. Au vu de l’horaire d’arrivée d’Aïcha, il craignait que la jeune fille ne se soit trouvée dans ce bus. Dov poussa un long hurlement de bête blessée et expliqua au soldat de la patrouille de frontière qu’il reviendrait plus tard. Il se mit à courir, de toutes ses forces, tout en essayant d’appeler sa bien-aimée. Mais les lignes étaient saturées.

Quelques minutes plus tard, le jeune homme descendit de sa voiture. Il profita de son laisser-passer pour fendre la foule, et arriva sur la scène de l’attentat. C’était atroce. Les corps déchiquetés jonchaient la chaussée éventrée, des hommes en costumes religieux côtoyaient les secouristes, papillotes et kipas se mêlaient aux blouses blanches déjà maculées de rouge. Le silence, voilà ce qui était le plus impressionnant, le silence de la mort, tranchant avec les hurlements des sirènes. Seul un enfant, miraculeusement épargné par le carnage, pleurait en appelant sa mère.

Un médecin expliqua à Dov que c’était le seul survivant du massacre. La déflagration avait été telle qu’un immeuble voisin avait été presque soufflé. Les trente occupants du bus étaient tous morts, ainsi que la jeune kamikaze palestinienne.

Le jeune homme s’éloigna en titubant en direction de l’aéroport. Il allait essayer de contacter les autorités consulaires. Des larmes coulaient sur son visage, tandis qu’il marchait, hébété devant ce nouveau deuil qui le frappait, si peu de temps après la perte de sa mère, si peu de temps avant ce qu’il avait pensé être le bonheur. Aïcha, sa gazelle, si forte, si courageuse, si proche de son but et de leur amour…

–          Dov ! Dov, ne pleure pas ! Dov !

Il leva les yeux. Non loin de lui, sur le trottoir d’en face, dans la lumière merveilleuse du midi, se tenait une belle jeune femme, une valise à la main. Elle souriait et pleurait à la fois, et elle lui cria qu’elle avait raté sa correspondance, qu’elle était tellement désolée de ce nouvel attentat, et de la peur qu’il avait eue.

Et elle lui cria qu’elle l’aimait, qu’elle ne voulait plus jamais le quitter.

–          Dov, habibi, promets-le moi. Promets-moi que nous serons heureux…

Quel étrange couple ils formaient, les amoureux de l’aéroport, soudain indifférents au regard des passants, au bruit et la fureur de ce jour de guerre, figés en un seul corps de tendresse, vivants piliers se murmurant des mots d’amour, vivants symboles d’une réconciliation possible…

La Nature est un temple où de vivants piliers

Laissent parfois sortir de confuses paroles;

L’homme y passe à travers des forêts de symboles

Qui l’observent avec des regards familiers…

 

Quelques mois plus tard, toute la famille d’Aïcha était réunie pour la sortie de l’hôpital du petit Khaled, à présent entièrement rétabli, et pour l’annonce des résultats de fin d’année de la jeune fille. Ils étaient tous là, même les cousins de Paris étaient descendus, et ils attendaient Aïcha, attablés au café Saint-Sernin. Le parfum des tilleuls embaumait l’air de mai, les premières hirondelles tournoyaient follement dans le ciel toulousain. Malik était en grande conversation avec le père de Dov, mais aucune animosité n’agitait la tablée. Les cousins couraient autour de la basilique, et la maman d’Aïcha parlait des fiançailles des deux amoureux avec Esther, la sœur de Dov, entièrement rétablie, elle aussi.

–          Maman, ça y est ! Je suis reçue à Henri IV, je peux partir à Paris pour faire ma khâgne !

Rayonnante, tenant Dov par la main, Aïcha marchait fièrement vers sa mère, plus belle que jamais. Le jeune homme souriait, lui aussi, et l’embrassa à pleine bouche sous les youyous de la famille. Puis il sortit un livre de son veston, et debout, face au clocher de la plus grande basilique romane d’Europe et des millions de toits roses, il commença à lire le poème qui symbolisait l’improbable amour de leur rencontre interdite…

Aïcha en était à présent persuadée : la beauté sauverait le monde.

Correspondances

 

La Nature est un temple où de vivants piliers

Laissent parfois sortir de confuses paroles;

L’homme y passe à travers des forêts de symboles

Qui l’observent avec des regards familiers.

 

Comme de longs échos qui de loin se confondent

Dans une ténébreuse et profonde unité,

Vaste comme la nuit et comme la clarté,

Les parfums, les couleurs et les sons se répondent.

 

Il est des parfums frais comme des chairs d’enfants,

Doux comme les hautbois, verts comme les prairies,

— Et d’autres, corrompus, riches et triomphants,

 

Ayant l’expansion des choses infinies,

Comme l’ambre, le musc, le benjoin et l’encens,

Qui chantent les transports de l’esprit et des sens.

 

Charles Baudelaire

**** 

 http://pelerinageendecalage.com/

http://www.west-eastern-divan.org/

https://www.youtube.com/watch?v=81A53xtOWXA

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Lorsque l’enfant paraît…

51699899_m

Lorsque l’enfant paraît

Il fait si froid. La jeune femme se blottit contre la botte de paille en grelottant. Soudain, un souffle chaud semble apaiser la morsure de cette nuit glaciale. L’âne et le bœuf, jusqu’à présent immobiles au coin de leurs mangeoires vides, se sont rapprochés, et respirent lourdement au-dessus du flanc bombé de la femme en gésine. Elle ne crie pas, les yeux rivés vers cette étoile si brillante, qui transperce de son éclat les poutres fragiles de l’étable. Lorsque l’enfant paraît, trois hommes imposants et majestueux se penchent par-dessus l’épaule du charpentier ému. Bethléem, soudain, défie le monde, l’univers, l’éternité.

Ils sont une dizaine, recroquevillés autour de la bougie vacillante. La soldatesque romaine les poursuit depuis des mois, mais l’apôtre a demandé de n’en avoir cure cette nuit-là. Il faut se souvenir, a-t-il dit. Il faudra toujours de souvenir, mille ans, deux mille ans durant, de l’étoile du Berger, de la Crèche et de la Vierge à l’Enfant. Quand les glaives s’abattent sur la petite assemblée en prières, un chant s’élève, et les martyrs meurent en allégresse.

La petite église romane frissonne, mais elle embaume, aussi. La Vierge Noire a été vêtue de ses mousselines d’azur, elle n’en est que plus belle, entourée des cierges et des branchages. Un à un, les paroissiens pénètrent dans la nef glaciale, accueillis par le sourire de leur curé. On entend les pas des villageois crisser dans la neige des Monts d’Auvergne, et les joues rosies des enfants ressemblent à des pommes d’api. La messe de minuit sera, comme toujours, en latin, et devant l’âtre rougeoyant, on se pressera autour des braises avant d’avaler un maigre souper de châtaignes. Mais les cœurs emplis de joie seront bénis par la Naissance.

Ils sont peu nombreux dans la chapelle de bois, mais les femmes ont tendu les murs de leurs patchworks multicolores, et les tartes aux pommes parfument déjà la pièce communautaire où s’ébattent les enfants. Trois familles sont mortes le mois précédant cette nuit spéciale, emportées par les fièvres et par les tomahawks de la tribu indienne des plaines voisines. Ils ont enterré les corps du bébé scalpé, de la mère épuisée, et de ce jeune couple qui arrivait tout juste des Pays Bas. Le pasteur monte en chaire, il va dire l’histoire de la Nativité, mais auparavant des chants s’élèveront dans la nuit claire du Wyoming, comme pour défier l’hostilité du Nouveau Monde.

On chante aussi dans ce baraquement pouilleux. Ou plutôt on murmure, mais ensemble. Une prisonnière a déroulé le petit papier sur lequel, en lettres plus que minuscules, est recopié le psaume  de Noël. Une autre a gardé depuis des semaines des morceaux de pain, qu’elle distribue de sa main décharnée, tandis que la seule fillette présente a reçu une poupée de morceaux de bois, habillée de bouts de tissus trouvés dans les bois de hêtres…Les femmes toussent, titubent, mais les yeux brillent, malgré les aboiements qui déchirent le camp, malgré la certitude de la mort qui glace les espérances. Les étoiles du ciel ne disparaîtront pas, non, et les chants murmurés éclatent comme autant de fragments de mémoires.

Les boubous multicolores ont envahi la nuit. Fièrement, les femmes ont décoré la petite chapelle de brousse, tandis que les hommes tentaient de garder l’entrée de leurs armes dérisoires. Les enfants chantent et jouent comme tous les enfants du monde, c’est Noël, après tout, même si les morts se comptent par centaines au sein des communautés chrétiennes du monde en cette nuit de décembre de l’an de grâce 2013. Tant d’églises brûlées, tant de prêtres et de religieuses assassinés et enlevés, tant de fidèles persécutés, oui, car les chiffres ne mentent pas, c’est bien la communauté chrétienne qui, au sein des religions mondiales, est la plus persécutée, la plus décimée.

On parle beaucoup de l’islamophobie, mais les Chrétiens sont bien, de par le monde, de l’Afrique à l’Asie, en passant par tous les autres continents, les nouvelles victimes des exactions religieuses.

Les Chrétiens sont les nouveaux juifs.

On les chasse, les torture, les enlève, les viole, les brûle.

Mais en cette nuit de Noël, pourtant, dans le monde entier, ils se réuniront, le cœur limpide, l’âme apaisée, la mémoire glorieuse, certains de commémorer un moment unique dans l’histoire de l’humanité.

Je voulais leur rendre hommage.

Paix sur la terre aux hommes de bonne volonté, de toutes les confessions, de toutes les terres.

 

Sabine Aussenac.