Comme un oiseau qui s’envole #concoursdenouvelles #handicap #cécité

Buste de Clara Rilke-Westhoff

Samedi 9 mai 2026 a eu lieu la cérémonie de remise des prix du concours de la nouvelle Gaston Welter 2025. 

Je n’ai pu me rendre à cette cérémonie, mais suis très heureuse d’avoir reçu le premier prix d’honneur avec cette petite nouvelle dédiée aux thèmes du handicap, en particulier du handicap visuel, de l’inclusion, et des solidarités familiales. Vous pourrez lire le texte, l’écouter et même télécharger le fichier en braille juste sous mes remerciements! N’hésitez pas à laisser un commentaire et à diffuser!


Voici le palmarès 2025


Prix Gaston Welter :
« A chaque instant « 
BRUNSPERGER Thierry (Riedisheim – 68)


1er Prix d’honneur :
« Comme un oiseau qui s’envole »
AUSSENAC Sabine (Toulouse – 31)


2e Prix d’honneur :
« Patrimoine national »

JONCHERY Anne (Paris – 75)

Remerciements pour l’obtention du deuxième prix du concours de la nouvelle Gaston Welter:

« C’est avec une grande joie que j’ai appris l’attribution de l’un des trois premiers prix du concours de la nouvelle Gaston Welter à mon texte « Comme un oiseau qui s’envole ».

Quelle fierté que de faire partie des lauréats de ce magnifique prix qui, depuis de longues années déjà, puisque sa création remonte à 1989, fait rayonner les lettres dans la belle ville de Talange !

En effet, ce concours s’inscrit dans une dynamique culturelle cohérente et engageante qui fait de cette cité un modèle d’agora joyeuse, puisque le nom de Gaston Welter, qui fut aussi un peintre de talent, est aussi associé à un prix de peinture, attribué lors du Salon d’automne de l’Académie Artistique Paul-Cézanne, prix dont le peintre avait insufflé la création en 1994.

En faisant quelques recherches, j’ai ainsi pu découvrir que Talange respire la culture par tous ses pores : car si l’émulation intellectuelle et artistique est de mise avec l’existence de ces deux concours, il en va de même pour la diversité des offres culturelles mises en place en partie grâce à la municipalité, dont le point d’orgue est constitué par le superbe festival Hommes et Usines !

Ma mère est née en Allemagne au cœur du bassin de la Ruhr, à Duisbourg, et j’ai grandi avec l’amour de la ville industrielle et industrieuse de mes chers grands-parents chevillé au corps. J’ai été très fière, en 2023, de présenter à Duisbourg une lecture autour de Rose Ausländer devant un public composé en grande partie d’ouvriers ou d’anciens ouvriers de la sidérurgie, et c’est avec cette même fierté que je vous remercie de l’obtention de ce prix.

Ma nouvelle se veut, elle aussi une ode à la pluralité des joies et du vivant, décrivant par des mots simples l’inclusion d’une petite fille porteuse de handicap dans une vie où ses différences deviennent une chance. Ses yeux ne voient pas mais elle peut voir « toutes les merveilles du monde avec son cœur. »

Un tout grand bravo aux deux autres lauréats et un immense merci au jury ! Je n’ai pu être des vôtres en ce jour mais je partage l’allégresse de cette journée et l’évoquerai aussi dans mon blog toulousain, « Au-dessus d’un millier de toits roses ». »

https://prix-gaston-welter.com

***

La nouvelle:

Comme un oiseau qui s’envole

Pour écouter la nouvelle:

https://www.sabineaussenac.com/cv/portfolios/comme-un-oiseau-qui-s-envole-audio

Maman m’appelle.

– Où es-tu, ma poupée ?

J’aime bien quand maman m’appelle. Sa voix est douce comme du miel et toute chaude, on dirait du soleil dans mes oreilles. Je ris un peu et je me blottis dans ma cachette. Je suis sous les draps, tout au fond de mon lit. J’aime bien être sous les draps. Il y fait tout doux, comme dans l’eau du bain, on dirait une caresse sur ma peau.

Soudain, une main se pose sur ma tête et me chatouille. Maman m’a trouvée !

Je sors de ma cachette en rampant et je me dirige vers maman, parce que je sens sa bonne odeur de caramel et de lilas.

J’aime bien le caramel, c’est tout collant comme le sable mouillé, et puis c’est drôlement bon ! Et le lilas, papa m’a dit que sa couleur c’est comme un oiseau qui s’envole. Moi, je ne connais que son parfum, parce que mes yeux, ils ne sont pas comme les yeux des autres enfants : mes yeux, ils ne voient pas.

Mais je vois avec mon cœur, comme dit maman.

C’est dimanche aujourd’hui, et c’est le jour des cachettes.

Papa a caché les croissants quelque part sur la table, je dois les retrouver avant de les goûter. La boulangère rajoute toujours une chocolatine pour moi, et c’est le petit parfum de chocolat qui me guide, chut, c’est mon secret ! Je fais glisser ma main sur la table, je frôle le vase de marguerites, je contourne la boîte de céréales que je reconnais avec son couvercle un peu cabossé, et hop, je trouve le sachet de croissants en éclatant de rire ! Quel régal ça va être, avec le bon chocolat chaud et la confiture de mirabelles ! Il paraît qu’elle est orange, comme les oranges, mais pas acidulée, plutôt sucrée comme de la barbe à papa. Ma voisine Zohra, qui colore ses cheveux et ses mains avec du henné qui sent bon l’herbe et le foin et qui aurait adoré naître avec des cheveux déjà roux, m’a raconté que la couleur orange éclate comme les ballons en baudruche quand on les pique.

Après, on ira au parc avec mon petit frère pour une grande partie de cache-cache. Mon petit frère, il rouspète toujours un peu, il dit que je triche, parce que je peux deviner les cachettes mieux que tout le monde.

C’est normal, maman m’a expliqué que j’avais des super pouvoirs et que j’étais une super-héroïne ! C’est comme si mes oreilles entendaient toutes sortes de bruits, même les plus minuscules, comme quand mon petit frère marche à pas de loups sur l’herbe… J’entends les libellules voler, et les mouches, bien sûr, mais aussi le tic-tac de la pendule chez mes grands-parents, même quand je suis tout en haut, cachée dans le grenier. Parfois, dans le jardin, j’entends fureter les hérissons qui se promènent, je suis capable de les suivre sans les voir, et je sais aussi qu’il ne faut pas trop s’approcher car ils piquent comme le houx de Noël.

Et puis je reconnais tous les parfums du monde !

Ma mamie, elle sent la vanille et la fleur d’oranger, elle fait tout le temps des gâteaux ; je l’appelle mamie Douce parce que ses joues sont toutes douces quand je lui fais des câlins. Papi sent le miel, parce qu’il met dans sa pipe du tabac hollandais qui parfume tout son bureau, et il sent aussi les livres, parce que toutes les étagères de sa maison débordent d’ouvrages. J’adore passer ma main le long des livres, reconnaître les beaux livres d’art ou les vieux livres de poche. Papi me fait souvent la lecture et m’apprend plein de choses. En plus, on fait du vélo en tandem, c’est génial ! L’année dernière, papi et mamie m’ont emmenée à Paris. J’ai tout adoré : l’odeur du métro, le vent qui sifflait en haut de la Tour Eiffel, les vaguelettes de la Seine quand nous étions sur le bateau mouche, les cloches de Notre-Dame… Mamie m’a raconté à voix basse tout ce qu’elle découvrait sur les tableaux du musée d’Orsay et de l’Orangerie, et je crois que mon peintre préféré, c’est Monet, parce que mon amie Lisa a aussi des nymphéas dans son jardin, dans un petit étang où chantent les grenouilles.

Mon papa, il sent la musique ! Il est danseur, quand je vais l’écouter danser je sens cette délicieuse odeur de musique, et dans ma tête tout chante et tourbillonne ! La musique, ça sent l’été, c’est tout chaud, tout parfumé. J’adore la musique, maman dit que c’est ma deuxième meilleure amie. Chez nous, la musique est comme chez elle, répète papa : dans le salon, j’ai appris à poser les disques sur l’électrophone, et mes copines adorent venir jouer aux surprises-parties : on ne met que des morceaux de Rock ‘n Roll et on danse comme des folles avant d’aller prendre un bon goûter dans le jardin ! Mais j’ai aussi ma musique secrète sur mon téléphone, et je m’endors souvent en écoutant mes amis Wolfgang Amadeus ou Ludwig. Le pauvre Ludwig, lui, était sourd, mais ça ne l’a pas empêché de composer de merveilleuses mélodies…

Et ma maîtresse, elle sent bon le papier et la craie. J’adore l’odeur de la craie, et puis c’est tout lisse dans ma main ; mes camarades me disent toujours quelle couleur j’ai choisie dans la boîte à craies de la classe.

Dans ma chambre aussi j’ai un grand tableau et plein de feuilles, et je dessine en inventant des histoires. Papa m’a fabriqué une caisse spéciale pour trier les couleurs de mes craies, de mes feutres et de mes crayons. Les feutres roses sont dans un petit casier recouvert de laine, parce que la couleur rose, c’est doux comme un mouton. Les craies jaunes sont dans leur petit lit de plastique, puisque le jaune, c’est la couleur du soleil qui traverse tout, et le plastique, c’est transparent. Je ne vois pas les couleurs, mais mes mains magiques voient à la place de mes yeux. Ma couleur préférée, c’est le blanc : j’adore toucher le coton de ma boîte à blanc.

Mon chat aussi est tout blanc, maman m’a raconté qu’il a la couleur de la neige, et c’est drôle parce que lui il est toujours tout chaud et pas froid ! Il sent trop bon, il sent le jardin, la terre mouillée et les fleurs.

Quand je serai plus grande, j’aurai un chien, et je l’appellerai Capitaine ! Parce qu’il sera comme le capitaine d’un bateau et qu’il guidera mes pas : ce sera drôlement pratique et maman m’a dit que je pourrai même aller toute seule en ville, au parc, en vacances… L’été dernier, au bord de la mer, j’ai rencontré un garçon qui avait déjà son chien, j’ai eu le droit de le promener un peu, j’étais super fière.

J’aime tellement la mer… Quand je nage, j’ai l’impression que tout mon corps est plein de soleil ! Tout est doux et chaud autour de moi, l’eau me caresse la peau et les vagues me chatouillent. Je me sens toute légère, toute libre, comme le cerf-volant que mon papi fait voler sur la dune, je flotte entre la terre et le ciel. Le dimanche, après le parc, papa me conduit à la piscine, et c’est presque comme la mer.

Mais j’aime aussi la montagne : quand nous partons en randonnée, maman ou papa m’attachent avec une petite cordelette, pour être certains que je ne vais pas glisser quand nous poursuivons les chamois sur les sentiers escarpés. L’été dernier, j’ai été la première à arriver tout en haut du Pic de Nore, dans la Montagne Noire, et le vent d’autan soufflait si fort que j’ai failli m’envoler ! L’herbe picotait mes mollets et je sentais sautiller des dizaines de sauterelles, et l’air était tout frémissant de grillons. Papa m’a décrit l’immense paysage qui s’étend au pied du pic, comme il l’avait fait à Sète quand nous avions grimpé à l’assaut du Mont Saint Clar. Ma tête bourdonne d’images et de sons, et mon tonton se moque de moi en disant que j’ai des yeux magiques cachés derrière ma tête…

Le dimanche soir, j’adore quand c’est l’heure des étoiles. Papi m’a dit qu’elles ressemblent aux petits piquants qui s’accrochent à mes chaussettes quand on va dans les bois, parce qu’elles sont accrochées au ciel. Maintenant que je sais lire, c’est moi qui raconte une histoire à mon petit frère : je touche des centaines de petits points sur mes livres, et je reconnais les lettres avec mes doigts. Maman dit que j’ai des doigts de fée : ce sont eux qui devinent les lettres et les mots, et mon petit frère est tout content quand je lui raconte ce que je lis avec mes mains. Plus tard, j’ai décidé que moi aussi, j’inventerai des histoires.

Maman vient me border, elle m’appelle encore « ma poupée », et quand elle chuchote tout près de mon oreille c’est joli comme le bruit des vagues.

Je n’ai pas besoin de petite lampe comme certains enfants qui ont peur du noir : moi, je suis tout le temps dans le noir, et je n’ai même pas peur, parce que mon noir est plein de tout ce que j’entends, que je sens et que je respire.

Ensuite, moi aussi je ferme mes yeux qui ne voient pas, mais qui regardent toutes les merveilles du monde avec leur cœur. Et je m’envole au pays des rêves qui sentent bon comme le miel et qui sont doux comme le sable.

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Version en braille à télécharger (fait avec IA, je ne garantis pas la justesse…)

https://www.sabineaussenac.com/cv/portfolios/comme-un-oiseau-qui-s-envole-nouvelle-en-braille

Version texte unicode en braille (fait avec IA, je ne garantis pas la justesse…)

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Ce goût incomparable des antans

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Se souvenir d’une voix, d’un rire, et de tant de moments éparpillés au gré des tourbillons de la mémoire…

C’est le départ de sa maman qui nous a réunies. Ma mère m’avait fait part de la nouvelle, lue dans le quotidien local, et une autre voisine d’enfance, retrouvée quelques années auparavant, par hasard, en me promenant dans notre ancien quartier d’Albi la Rouge, m’avait aussi fait un mail.

Quel fait étrange : pris dans les rets de nos quotidiens, on trouve à peine le temps de soigner ses amis, ses connaissances, feuilletant parfois, nostalgique, ses anciens carnets d’adresse, en se demandant où se sont évanouis Pierre, Jacques et Paul, sans compter les mailles infinies du net et de nos réseaux sociaux… On a gardé quelques amis au fil des ans, on en a perdu beaucoup d’autres au fil de nos déménagements, les cercles se sont faits, défaits…

Mais il suffit d’un appel pour qu’en une fraction de seconde toute une enfance nous remonte en mémoire, et que nous nous retrouvions aussi peinés par une annonce de décès que s’il s’agissait d’un très proche…

Tout est allé, ensuite, très vite, une recherche sur internet, un mail, des sms, un appel…

Voilà : j’ai retrouvé une amie d’enfance.

Les amis d’enfance sont bien différents de nos autres compagnons de route, car ils partagent avec nous ce goût incomparable des antans… Bien sûr, avec l’ami de nos seize ans, il nous suffira d’entendre ce morceau de Dylan ou ce riff de Santana pour nous regarder en imaginant respirer une bonne bouffée d’herbe bleue, repensant aux maisons de la même couleur… L’amie de lycée ou de fac partagera jusqu’au bout nos fous-rires en revoyant les barbarismes de nos versions latines ou allemandes et les manies des profs… La maman des amis de nos enfants, devenue aussi notre amie, s’attendrira avec nous des premiers babils retrouvés sur quelque photo sépia, à moins que nous n’échangions longuement au sujet des frasques de nos ados… Le fils de l’amie de notre propre mère ne nous quittera, en fait, jamais, nos vies entremêlées en filigranes fidèles… Les amis du « virtuel » nous sont souvent devenus aussi proches que ceux du monde réel…

Mais l’ami(e) d’enfance possède cette fraîcheur mémorielle unique qui nous renvoie aux tout premiers émois, boussole inextinguible qui nous ramène à ces côtes connues, souvent oubliées, retrouvées à la seconde même où l’on va recroiser sa route.

Ce que nous avons vécu tient du miracle, ce miracle de l’innocence, en ces temps d’avant le réel, lorsque nous jouions des après-midis entières dans cette impasse qui nous était cocon presque matriciel, loin des rumeurs du monde encore…

Se souvenir de sa maison, plus cossue que la nôtre, de la grâce de sa mère, toujours radieuse, qui, femme plus moderne que notre maman, nous emmena pour la première fois faire des courses dans une « grande surface » au volant de sa « Diane », nous qui ne connaissions que l’épicerie et les autres petits commerces des années d’avant 68…

Aux goûters d’anniversaire, chez elle, on buvait du « Fruité « et du « Banga », quand nous n’avions que de la grenadine ; j’étais émerveillée.

Je revois même notre toute première rencontre ; tout juste débarquée de nos Ardennes, je tenais la main de ma grand-mère française, âgée de cinq ans, un peu étourdie encore par un grave accident et par une fracture du crâne qui m’avait immobilisée longtemps, éblouie par le soleil du sud-ouest. Mon amie, petite chipie dégourdie de trois ans à peine, curieuse et délurée, était venue seule du bout de la rue pour nous dire bonjour, m’épatant par sa débrouillardise.

Nos enfances étaient certes différentes, puisque j’étais l’aînée de quatre enfants et elle une benjamine adorée, puisque son père était médecin et le mien professeur, et que toute une partie de ma vie se passait en Allemagne, où nous partions souvent en vacances.

Mais nous restent de ces longues années partagées des centaines de mercredis (qui furent d’ailleurs d’abord des jeudis ! ) et de week-ends quasi communautaires, où l’on jouait dans les jardins respectifs de nos différentes maisons, tantôt à la marchande, tantôt aux mille bornes ou à bataille ouverte, quand nous ne pédalions pas comme des fous dans notre impasse, nous ouvrant parfois cruellement les genoux sur les gravillons…

Au fond du jardin de notre autre amie commune, nous montions des tentes de tissus et des cabanes et nous inventions des vies de princesses ; j’escaladais le pommier pour passer dans le jardin voisin et vivre mille existences de rêve dans l’immense maison de maître des « toulousains », qui venaient là en vacances chez leur grand-mère, et nous alignions les soldats de plomb ou chantions à tue-tête « Aux Champs-Élysées », avec ce petit voisin dont j’étais aussi amoureuse que je l’étais de Mehdi, enfin de « Sébastien » (« parmi les hommes »…)

En rentrant à pied de notre école, par un petit sentier qui raccourcissait notre route, en ces temps bénis où nos parents pouvaient nous laisser des heures entières dans l’espace public non encore livré aux incuries d’aujourd’hui, nous passions parfois voir une vieille dame du voisinage, qui nous offrait à boire ou nous laissait cueillir ses cerises…

J’adorais les maisons de mes ami(e)s : les parquets bien cirés et l’ambiance feutrée de celle de ma chère Monique, le poisson rouge de sa chambre, le vélo de son adorable papa, les livres de « Brigitte » que sa maman me prêtait au retour de la messe où elle me conduisait parfois, ayant pitié de la petite mécréante qui n’avait même pas fait sa communion… Le jardin aux parterres ordonnés m’enchantait. La maison de Jean-Didier vient parfois encore hanter mes rêves, j’en ai gardé une nostalgie éternelle pour ces encorbellements élégants et pour la terrasse aux piliers arrondis… Tous ces étages m’intriguaient, et au-dessus de chez sa grand-mère vivaient d’ailleurs deux autres camarades que j’aimais beaucoup, Anne-Michèle et Isabelle…

Quant à la maison de Nathalie, c’était un bonheur que de s’y aventurer, avec le joli jardin en enfilade et les belles tapisseries. Mais c’est sa maison de campagne surtout que je trouvais merveilleuse, qui, sise non loin de la nôtre, ourlée de beaux feuillages, s’élevait dans un petit village tarnais qui nous rapprochait encore…

Ah, cette enfance… Notre propre maison, veillée par un saule pleureur tutélaire, les meubles en teck des sixties, la 404 de papa, tout le confort offert par nos parents, les mange-disques et les clubs des cinq, les dimanches chez mes grands-parents français et les étés en outre-Rhin…

Entendre la voix de Nathalie, me réjouir de bientôt la revoir, malgré les décennies en béance de nouvelles, c’est replonger dans ces parfums inoubliables, entre la suavité de l’amande amère de nos colles blanches et les saveurs des petits berlingots Nestlé, c’est revoir les couleurs acidulées des années soixante-dix, l’orange de nos tabourets de jardin, c’est plonger vers ces espaces bénis d’avant les blessures, malgré les fêlures souvent déjà bien présentes.

Ballerine assassinée

 

Dans le parc Rochegude se sentir écureuil.

Légèreté des songes au brisant

des réels.

Mon corps trop lourd. Isadora Duncan s’étrangle sans même

danser.

Ballerine assassinée, derviche

tourneuse de mes imaginaires.

Larmes avalées, encore et encore, en couleuvres

des absences.

Une amie d’enfance, c’est cela, ce cordon ombilical vers cette mémoire précieuse, qui nous a forgés, guidés, éveillés, façonnés, permettant à l’adulte en devenir que nous étions de s’ancrer dans les tendresses, les joies, les bienveillances. En ce qui me concerne, beaucoup de choses étaient déjà là, en germe et pourtant définitives : le goût des livres et des mots, entre les dizaines de livres de la collection verte, rose ou rouge et or, mes rédactions dont ma mère était fière, les « récitations » que j’adorais, alliés à la maladresse dans le maniement de la plume violette compensée par une imagination déjà débordante… La passion pour le cinéma, grâce aux films et aux « feuilletons » de l’ORTF, et puis, dès l’âge de 10 ans, la lecture du journal d’Anne Franck… Je voulais devenir écrivain, épouser Walt Disney (ou Mehdi) et je me sentais très proche d’Anne… Bref, tout, ou presque, était tracé…

L’impasse Fernandez était vide ; devant moi marchait Nathalie…Elle avait un joli nom mon guide… Voilà. Recroiser Monique en « pèlerinage » en ville Rouge m’avait fait un immense plaisir, l’entendre parfois au téléphone me ravit.

Et bientôt, peut-être, je reverrai Nathalie.

***

Dédié à Monique et à Nathalie, et aussi à Isabelle, Marie-Paule et Marianne, fidèles camarades de classe, et aux autres voisins de notre rue…

Et le temps à Albi semble d’éternité

Mutine et légère comme un matin

d’été

la statue nous sourit en dominant

rivière.

Sur le Tarn impassible coule

une histoire fière:

Et le temps à Albi semble d’éternité .

***

Nos Noëls seventies

 

Lorsqu’aux temps d’autrefois nous allions à la messe,

Nos gros sabots aux pieds et le cœur à confesse,

Nous savions qu’en rentrant, les joues rosies de froid,

L’enfançon sourirait en sa crèche de bois.

Mais non, n’importe quoi ! Le divan explosait…

Un sous-pull à paillettes, et un sac au crochet !

Et puis l’électrophone, et un jean peau de pêche !

L’intégrale de Troyat, des vinyles de Delpech…

 

En pantalon pattes d’eph’, dans son costume orange,

Petit frère plongeait dans ses tas de légos.

Le sapin débordait sous de lourds cheveux d’ange,

 

A la télé heureuse nous admirions Clo-Clo.

Qu’ils étaient innocents, nos Noëls seventies,

Gouleyants de cadeaux en ces temps d’avant Crise.

L’image contient peut-être : une personne ou plus, personnes debout et plein air

À l’école du Colonel Teyssier…