Donnez et prenez !

Donnez et prenez !

 

En me promenant dans mon nouveau quartier, au cœur de la Ville Rose, j’ai découvert l’été dernier deux étranges écriteaux, et un rebord de fenêtre toujours curieusement « achalandé ». Sur l’une des avenues très fréquentées de ma belle « Côte Pavée », par ailleurs si huppée, s’affichaient donc ces deux messages écrits à la craie sur le fond rose de l’embrasure :

« Donnez et prenez ! » et « Espace de gratuité ».

Sur le chambranle bétonné, un peu tristounet, comme on dit par ici, de cette fenêtre, devant cette maison de rue qui ne paye pas de mine, le passant trouve ainsi presque chaque jour de nouveaux objets : vêtements, ustensiles de cuisine, livres, chaussures, et même parfois des lampes, des outils…

Curieuse comme une pie, et déjà vieille routarde des « Puces » et autres brocantes et vide-greniers, j’ai immédiatement trouvé l’idée formidable. Au vu de l’aspect extérieur de la maison, j’ai d’abord pensé à quelque vieux papé toulousain, que je visualisais un peu révolutionnaire, béret vissé sur la tête et nostalgique du Front pop’…Que nenni : un jour, ayant osé sonner, j’ai découvert que l’initiative venait d’une bande de joyeux colocs, qui non seulement ont donc ouvert cet espace de gratuité, mais vivent aussi dans l’un des hauts-lieux des colocations toulousaines (à « La Soupière », on partage un lieu de vie, mais aussi, par exemple, des paniers de légumes venus d’une AMAP, etc…)

Parfois fleurit aussi une citation, affichée sur la porte. « Ne racontez pas des salades, cultivez-les ! »…

Bref. Quelle bonne idée ! Oui, quelle belle et bonne idée que de transcender les frontières sociétales et commerciales, que d’oser proposer en dehors de tout cadre officiel, que ce soit un vide-grenier ou un site internet dédié au troc, ce partage simple comme bonjour, de la main à la main, au gré de nos passages… « Donnez et prenez », cela semble simple au premier abord, et pourtant, si peu de gens pratiquent ces échanges qui pourtant nous ramènent aux tous premiers temps de nos sociétés humaines, lorsque l’on échangeait soieries et sel, céréales et métaux…

Car pourquoi avoir toujours ce besoin de tout encadrer, alors que ce serait si simple, dans l’absolu ? Ne plus porter ses vêtements au Secours Populaire, mais les offrir à des SDF ou à des Roms, alors que les grands froids arrivent…Proposer dans chaque quartier, chaque village, un espace de ce style, tous genres confondus, accessible à tous…Aller dans les « quartiers » et banlieues difficiles et distribuer des livres et des feutres aux enfants, qui, même s’ils ont des IPad et des écrans plats, ne lisent pas…

Juste en face de cette colocation, une moyenne surface, certes bien sympathique, mais dont les employés sont sans doute obligés, comme partout, chaque soir, de détruire des stocks en les javellisant…

Quand ouvrirons-nous les yeux devant ce nouvel impératif catégorique qu’est la solidarité, essentielle, évidente, primordiale ? Je ne rêve pas, ne vais pas vous parler de Thomas Moore, d’utopie, de kibboutz ou de kolkhozes…Mais je pense que de tout petits gestes constitueraient déjà une immense avancée.

Personnellement, déjà avant un grave « accident de la vie », j’évitais les grandes surfaces, leur agressivité, leurs étalages indécents. Aujourd’hui, alors que malgré un salaire tout à fait correct de fonctionnaire je continue à manger de la vache enragée, au vu des séquelles de mes ennuis sociaux, j’ai entièrement changé ma façon de vivre, de consommer et d’être au monde.

Et je ne peux que saluer la belle initiative de ces jeunes Toulousains !

Donnons !

 Sabine Aussenac

Et un ancien article, paru dans le Huff Post:

Résister. Ne pas sortir. Ne pas regarder, faire le singe aveugle. Ouvrir nos placards. On l’a déjà, le petit top noir brillant. Ouvrir les armoires.

Ressortir les draps en lin blanc brodés, avec les initiales de nos arrières grands-parents, de mamie Marie-Louise. Ils sont tout aussi jolis que la paire de draps tout juste sortie d’un atelier de Pékin qui nous tend ses beautés factices en mille rayons bigarrés. Redécouvrir la simplicité du bois, des lignes d’épure. Admirer chaque objet de notre home, sweet home. S’arrêter un instant devant le vase chinois, la tapisserie de la licorne, le buddha. Les toucher, les yeux fermés. Allumer la radio. Ecouter la musique, beaucoup, souvent. Une heure de Virgin radio valent quatre séances de thérapie. On a 18 ans, on danse, on est heureux. Demander à nos enfants comment ça marche, le téléchargement illégal-c’est quand même plus excitant, on ne va pas tout s’interdire non plus !!! Sélectionner nos envies non plus selon les pochettes-nous qui regrettons encore les grands pochettes des vinyles (mais souvenez-vous comme c’était lourd, quand on déménageait !!!), mais en fonction des titres disponibles sur Deezer. Aller à la bibliothèque.

D’accord, ce n’est pas là que nous rencontrerons l’homme-la femme de notre vie-moyenne d’âge, en deux tranches, 4/8 ans et 75/98 ans, selon les départements… (Quoique chez moi, la bibli ait eu la chouette idée des Book-Dating , mais je n’ai pas encore osé tester, au vu de la moyenne d’âge du café philo…) Renoncer à flâner des heures dans les librairies. Ca, c’est sans doute le plus difficile. L’odeur du livre neuf, ce petit coup de cœur à la Delerm pour l’encre fraîche, ce plissé que nous déflorerions, les illustrations qui rivalisent de beauté ou d’audace… Il faudra préférer le toucher usé et quelque peu collant des livres de prêt, cette couverture aussi impersonnelle que des verres de cantine, et cette idée que nous ne foulons pas une terra incognita. Regarder dans notre bibliothèque. Se rendre compte qu’au fil des scolarités de nos enfants nous avons au moins quatre exemplaires de  Phèdre  et du  Grand Meaulnes  ! Les ouvrir.

Ressentir cette pointe d’émotion lorsque Yvonne de Galais apparaît à Augustin, ou Hippolyte à Phèdre:

Je le vis, je rougis, je pâlis à sa vue : Un trouble s’éleva dans mon âme éperdue. Mes yeux ne voyaient plus, je ne pouvais parler : Je sentis tout mon corps et transir et brûler.

 

S’asseoir dans le salon, si possible à même le sol. S’y sentir aussi bien que dans les rayons surchauffés de la Fnac. Prendre un petit quart d’heure et se persuader que, oui, tout a déjà été dit, écrit, pensé sur l’âme humaine, mais avoir néanmoins envie de continuer à jouer les défricheurs de terres et de mots.

Ouvrir le frigo. Se demander si il est vraiment nécessaire de ressortir pour aller dans une grande surface ou au discount. En imaginant d’heureux mariages gustatifs, il y a bien encore une semaine d’avance…Expliquer aux enfants comment mettre une barre de chocolat noir dans un quart de baguette, l’envelopper d’alu et le glisser dans le cartable, leur dire que ce sera aussi bon qu’une barre chocolatée.

Faire une citronnade. Chaude, brûlante, avec du miel, ou la servir frappée, avec des glaçons, et en humer chaque gorgée divinement acidulée.

Sortir, malgré tout. Se glisser dans une rue traversière. Atteindre la rivière, sans voir tous ces visages excités par les achats. Regarder le ciel. Y observer chaque nuage. Se pencher contre le tronc de ce saule noueux et le toucher, se faire pont entre l’eau, la terre et le ciel. Se mettre à courir. Peut-être va-t-il se mettre à pleuvoir, ce n’en sera que plus doux. Mais le soleil sera le bienvenu.

Vivre, tout simplement.

J’avais des amis en Afrique…

 J’avais des amis en Afrique…

15 novembre 2013.

Ce texte, qui était paru dans l’ancien « Post », et dont je ne trouve plus trace, je souhaiterais aujourd’hui le dédier à Madame la Ministre, à Christiane Taubira. Madame la Ministre dont je suis loin de partager toutes les opinions, mais que je soutiens, en ces jours où ma France brunit, de tout mon cœur républicain.

Mon Afrique, il me semble, ne va pas très bien en ce moment. Entre les sacrifiés de Lampedusa et nos deux journalistes assassinés, entre ce prêtre enlevé aujourd’hui et les terribles tensions du Proche-Orient…

Le monde, notre monde, bouillonne en tous sens, immense poudrière, pleine d’humains qui après les typhons ne trouvent même plus de quoi enterrer leurs morts, quand d’autres, honteusement, se gavent d’indécence.

Alors, nous, Français, nous, tous Présidents de la République, nous, héritiers des Lumières, levons-nous pour dire notre solidarité face aux serpents de toutes les dictatures. Nous, Français, nous, tous Présidents de la République, serrons-nous les coudes, retroussons nous les manches, osons la solidarité, plutôt que d’insulter les femmes et la démocratie.

J’avais, j’ai et j’aurai toujours des amis en Afrique, et dans le monde entier.

Et j’aurai une pensée toute spéciale pour ce prêtre enlevé au Cameroun, le Père Georges Vandenbeusch. Que Dieu  le garde. Et nos prières.

http://www.directmatin.fr/france/2013-11-14/qui-est-le-pere-georges-vandenbeusch-608728

 

Sabine Aussenac.

 

 

 

Africa day, 25 mai 2011.

https://www.youtube.com/watch?v=smEqnnklfYs

J’avais huit ans, guère plus. Bien sûr, nous avions un poste de télévision, et j’avais déjà vu des films se passant en Afrique, ou avec des Noirs américains.

Mais là, ma grand-mère, soudain, serra ma main plus fort. C’est que dans ma petite ville tarnaise, dans les années soixante, on était vraiment loin du Bronx. Et des Black, c’est simple : il n’y en avait pas. Ma mamie me dit alors, sur un ton docte, empli de son bon sens paysan :

–         Tu vois ma poulette, c’est comme les arabes. C’est dans leur pays que poussent les oranges. Il faut toujours bien les éplucher.

Jamais, jamais ne n’oublierai cette anecdote. Oh, ma mamie n’était pas ce que l’on appellerait aujourd’hui « raciste », c’était une femme bonne et simple, pleine de cœur et de tendresse. Elle avait juste vécu des guerres, et puis l’Algérie, où l’un de ses fils était parti longtemps, et en plus, son autre fils avait eu l’outrecuidance de lui ramener une « Boche » pour épouse, à quelques encablures de la fin des années brunes ! Et elle l’avait accueillie, avec bienveillance.

Des années passeront, avant que je ne recroise des métissages, enfin extraite de ma torpeur provinciale. En découvrant ma ville rose, je trébuchais sur le monde. Le vrai. Je grandis en même temps que les revendications des peuples. J’avais toujours regretté d’avoir loupé 68, le destin m’offrit Touche pas à mon pote. Je me souviens des conversations enflammées avec mon ex belle-mère ; pour l’agacer, le père de mes filles et moi lui disions que nous appellerions nos enfants Ahmed et Fatima.

Le dimanche matin, nous allions à Arnaud-Bernard, après le marché, acheter ces bons pains à l’anis et des bouquets de menthe fraîche. Quand le carillon de Saint-Sernin sonnait midi, et que les Puces commençaient à se vider, nous regardions voler les hirondelles autour du clocher, et nous étions heureux.

De l’Afrique, je ne savais toujours pas grand-chose. C’était l’époque où nous parcourions l’Europe en vélo et où je terminais un mémoire sur les mouvements alternatifs allemands. Quelques copines noires, à la fac, et, plus tard, des étudiants croisés dans des bibliothèques, puis des parents d’amis de mes enfants, ou des membres de la communauté black d’Ixelles, où je vécus quelque temps, allaient devenir mes guides.

Mon Afrique, bien sûr, avait d’abord été intellectuelle. De I had a dream, presqu’appris par cœur au lycée, que je ne peux encore aujourd’hui écouter sans frissonner, aux longs romans d’André Brink, en passant par Doris Lessing et par tous les Gone with the wind, ma fougue adolescente tordait le coup à tous les apartheids.

Puis vint la musique, de Touré Kunda à Johnny Clegg, et tous les papillons d’Afrique me volaient dans le ventre en entendant le grand Bob pleurer No woman no cry

http://www.youtube.com/watch?v=BGS7SpI7obY&feature=related

Et les gens. Un jour, je les entendis rire. Parce que pour moi, l’Afrique, c’est le rire. Bien sûr, le Sahel, les guerres, le SIDA. Et les fièvres et la colonisation, et toutes misères. Je le sais bien : il pleure, mon pays bien aimé. Mais moi, en ce jour d’Africa Day, loin de toutes les querelles politiques, des luttes fratricides, au-delà des immondes roitelets qui égorgent leurs peuples, et en hommage à toutes victimes récentes du printemps arabe, je voudrais seulement vous parler du rire. De leurs sourires.

Mon Afrique à moi sent le gombo et les piments, et ondule des terres arides aux grandes plaines. Les femmes sont fortes, belles et courageuses, les enfants y grandissent choyés par des familles entières, et les hommes y construisent un avenir. Les couleurs chatoyantes des marchés font écho aux arts primitifs que l’occident s’arrache. Les négritudes y explosent de modernité et portent en elles les siècles de tradition orale.

Mon Afrique est résiliente. Elle regarde devant. Elle n’oubliera jamais les cales putrides et les fers, les diasporas et les génocides. Aujourd’hui encore, le viol de masse et les meurtres commis par d’immondes dictateurs sont aux portes de nos actualités. Mais mon Afrique porte l’amour, aussi, comme on porte un enfant au cœur même des guerres.

Mon Afrique, bien sûr, n’est faite que de rêves et de clichés. Mais de rencontres, aussi. Cette maman toujours souriante, drapée dans son boubou, que je croise tous les matins dans le bus, au cœur de ma province ; les chants joyeux des gospels, dont chacun me renvoie invariablement à cette scène de La Couleur Pourpre où le gospel de l’église fait écho au blues jazzy du tripot ; cette étudiante hébergée quelques mois, qui me faisait tellement rire en appelant sa mère au pays et en mêlant des mots comme « télévision » ou « ordinateur » à son dialecte ; et Obama, bien sûr…

http://www.youtube.com/watch?v=vFTitXRVM0Y

La France l’a un peu oublié, cet Africa Day…Entre les Sofitels et les radars, le nuage d’Islande et le tennis, j’ai un peu peur que mon Afrique ne passe à la trappe. Alors en mémoire d’Angela et de Nelson, et même si mon Afrique à moi résonne avant tout d’un concerto de Mozart et des mots d’une romancière danoise, je dédie ces pensées à tous mes amis noirs-on vient de me dire sur un réseau social que « Noir » est préféré à « Black »-, chocolat, café au lait, métis, d’Afrique du Nord ou du Sud, d’Harlem ou de N’djamena :

https://www.youtube.com/watch?v=eSCFiMOWpCw

Black Power for ever !!!!!!

 

 

 

 

Elle s’appelait Jehanne

Elle s’appelait Jehanne

Elle s’appelait Jehanne.

Une blonde, toute douce.

Je m’en souviens comme si c’était hier, c’était une de mes premières élèves, en ma première année de prof. (Non, nous n’avions pas d’IUFM, nous non plus. On m’avait dit « Tiens, la clef du placard, le magnéto –à bandes, help !!-, les craies, et bon courage !!! »)

Très vite, le bruit a couru. La pauvrette, elle en rougissait. A son approche, les voix passaient en sourdine, on la regardait en chuchotant. On discutait de son cas en salle des profs …

–           Il paraît que son père est CRS.

–          Oui, je l’ai rencontré à la réunion, un beauf à la Cabu.

–          La pauvre gamine, elle avait un prénom prédestiné…

Ses camarades la défendaient.

–          C’est pas sa faute, Madame, si elle a pas fait son travail. Vous savez bien, c’est pas facile, pour elle.

Car devinez quoi ? Le père de Jehanne…votait Le Pen.

Je vous parle d’un temps où la vie était douce, où voter FN vous stigmatisait comme aux premiers jours du SIDA, où les moustachus du Front rejoignaient les moustachus à la Freddy Mercury dans un difficile outing ; d’un temps où l’on vous regardait avec horreur et compassion, partagé entre le chagrin et la pitié. Personne, non, personne n’aurait osé revendiquer en public son appartenance au parti de JMLP, hors réunions de famille avinées et/ou soirées entre anciens de l’OAS. L’information circulait sous le manteau, alimentée par la rumeur. Voter FN, c’était vraiment la fin du monde, c’était comme avouer qu’on était fils de collabo.

Voter FN, c’était le MAL.

Et il est bien loin, aujourd’hui, ce temps des cerises.

Car être frontiste, aujourd’hui, c’est carrément tendance. C’est, comment vous dire, jazzy, funky, à la limite du groove. Hey man, si tu veux être « cool », vas-y, come on, baby, Marine is the place to be !!!

Ils sont partout, David Vincent n’est plus le seul à les avoir vus. On a le droit, aujourd’hui, de se revendiquer ouvertement comme étant d’extrême-droite. Il y a quelques années encore, voter Le Pen, ça vous posait son homme ; la France alors de se gausser des Autrichiens et autres nazillons d’Europe, des Waldheim au passé brunâtre et des Haider à l’arrogance fière. Chez ces gens là, Monsieur, on ne se prétend pas Français : « ça » n’arriverait jamais chez nous, ce style de peste brune….

But times they are a changing. Le loden a le vent en poupe, tout comme le carré flou et la messe en latin. La CGT, le Facteur, et surtout les Dupond et Dupont du PS, eux, complètement has been, peuvent aller se rhabiller….Parce qu’à force de crier au loup, il sort du bois. Et on a tellement hurlé « Sarko-facho ! » que les véritables fascistes, en pleine conscience démocratique, en pleine confiance républicaine, préparaient tranquillement leur accession au pouvoir…

Oui, la France était dans la rue, la France faisait grève, la France militait, la France râlait. Sarkozy, c’était le MAL.

Pendant ce temps, au cœur des villes et des campagnes, la droite extrême prenait la clef des chants. S’appropriait la Marseillaise, à deux doigts de redorer le Chant des Partisans à grands coups de croix gammées…

Et son tour de force aura été de supplanter la véritable droite dans l’identité nationale. Faisant feu de tout bois, un pan de burka par ci, un meurtre d’enfant par là, la droite de Marine brandit les joggeuses assassinées et les cantines hallal comme autant de bulletins de vote.

Et peu à peu, l’image du bouledogue éructant s’est effacée de nos mémoires, laissant apparaître cette néo droite hype and smart, politiquement correcte, aussi huppée qu’un dîner chez Lipp, aussi policée qu’une dorure de l’Académie.

Et puis n’oublions pas que nos partis classiques, sortis de vagues pages Facebook au PS ou d’un lip dup à l’UMP, sont des partis de vieux, au mieux, de trentenaires déjà fatigués. Nos jeunes vivent avachis entre console et tablettes, l’œil rivé sur Skype, l’oreille abimée par Deezer. Un élève de terminale m’a récemment avoué ne pas savoir situer la Suisse-« c’est vers la Roumanie, non, Madame ? ». Alors la Syrie, vous pensez…Le Printemps Arabe ? Déjà oublié…C’est sûr que ce n’est pas dans le 93 qu’on irait se twitter des rassemblements politiques…Et je n’ose même pas imaginer la panique si une catastrophe de l’ampleur de celle qui s’est abattue sur le Japon frappait notre pays. Là aussi, mes élèves m’avaient sidérée : « On s’en fiche, Madame, puisque c’est pas chez nous ! «  Une autre : « Moi, ça me plairait bien, d’assister à la fin du monde… »

Non, les rares jeunes engagés, hélas, font partie de la garde rapprochée de la nouvelle diva des cantons. Pour un Clément Méric, combien de petits fachos aux dents longues et aux idées si courtes qu’elles en conspuent la Shoah et toute dignité… ?

Oui, elle s’appelait Jehanne. C’était au début des années 80. Elle avait honte, parce que son papa votait Le Pen.

Aujourd’hui, 7 novembre 2013, quand des enfants semblant sortis des Jeunesses Hitlériennes jettent des bananes à une Ministre de la République, quand des Mosquées sont incendiées comme lors d’une Nuit de Cristal, quand des journalistes noirs doivent écrire une tribune dans le Monde pour exprimer leur désarroi, alors même que de l’autre côté de l’Atlantique un maire quasi d’extrême-gauche, aux beaux enfants métis, prend le pouvoir dans la Grosse Pomme, au pays tant conspué par tous les « gauchistes » toujours prêts à faire la chasse aux méchants « Ricains », j’ai honte de mon pays. La paille et la poutre, toujours.

Mon pays des Lumières, aux portes de la nuit.

L’étape suivante ? Ce sera lorsque « elle » sera au pouvoir, et qu’ « elle » interdira certains partis.

Réveillez-vous ! Ne pas réagir, c’est le MAL !

 

Quand ils sont venus chercher les communistes,
je n’ai rien dit.
je n’étais pas communiste
Quand ils sont venus chercher les syndicalistes,
je n’ai rien dit.
je n’étais pas syndicaliste
Quand ils sont venus chercher les juifs,
je n’ai rien dit.
je n’étais pas juif
Quand ils sont venus chercher les catholiques,
je n’ai rien dit.
je n’étais pas catholique
Et, puis ils sont venus me chercher.
Et il ne restait plus personne pour protester.

 

Pasteur Martin Niemöller.

 

Sabine Aussenac.

 

 

 

 

Nous nous sommes tant aimés…

Nous nous sommes tant aimés…

Je ne sais pas vous, mais moi, j’ai mes morts.
Mes morts perso, ceux de mon petit autel des mémoires.
Par miracle, par chance, par quelque heureuse conjonction des étoiles- et de notre bonne santé occidentale, potentialisée par un climat somme toute modéré et par des failles sismiques paresseuses -, ils se comptent encore quasiment sur les doigts de mes deux mains…
Et en cette veille de Toussaint, j’avais envie de les rappeler à nous, en une séance de spiritisme littéraire. Parce que certains ont l’air d’avoir déjà disparu depuis bien longtemps, et que l’idée de cet effacement définitif m’est intolérable…Et qu’en même temps, ils ne me quittent jamais. Jamais.
Et puis je me disais tantôt que lorsque nos parents seraient partis, eux aussi, en voyage, il ne resterait plus grand monde pour aller fleurir les tombes, en ces âmes grises que sont les jours de Toussaint ; car qui donc, en nos générations éclatées, dispatchées au fil des divorces, des reconversions et de la mondialisation, songera encore à aller « nettoyer » les tombes de nos grands-parents, voire à leur acheter ces splendides pots de chrysanthèmes qui égayent nos mois de novembre comme de merveilleux printemps ?
La première tombe que je garde en mémoire est celle de ma petite sœur Isabelle, la jumelle de ma cœur cadette, disparue à deux jours de vie, lorsque j‘avais cinq ans ; je me revois encore ramasser des petits cailloux sur la tombe du cimetière de Charleville-Mézières et les garder précieusement, des années durant, dans une boîte vide de crène Nivea ; bien trop jeune pour avoir conscience du chagrin de mes parents d’avoir perdu un grand prématuré et toute à la joie de ma petite sœur restante, je ne compris l’ampleur du traumatisme que des années plus tard, en faisant le lien entre mon obésité et la date de la disparition d’Isabelle, car la jolie petite Gretchen bouclée s’était, en quelques mois, transformée en vilain petit canard bien trop dodu et pataud…
Mon grand-père français, lui, me manque encore aujourd’hui ; je n’avais pourtant que onze ans à sa mort, mais je revois comme si c’était hier les larmes de mon père, que je n’avais jamais vu pleurer. Et ce petit buste en plâtre du général De Gaulle, modeste cadeau que la fillette insouciante avait voulu apporter à son papi agonisant…Mais près de quarante ans plus tard, c’est d’un Albert vivant et joyeux que je me souviens, avec mille images plus bucoliques les unes que les autres. Le temps n’a pas de prise sur ceux que nous avons vraiment aimés.

Elle est encore là, l’odeur entêtante de la miellerie où mon grand-père, apiculteur, extrayait ce précieux liquide ambré au parfum de montagne. Je revois les poids de la vieille balance, et la force de papi lorsqu’il faisait tourner l’extracteur des heures entières, je sens encore la saveur sucrée éclater sur mes papilles lorsqu’il me faisait mâcher des alvéoles gorgées de ce miel divinement parfumé…Oui, je pense à mon papi chaque fois que je mange du miel, autant vous dire…souvent !
Je me souviens de tout, comme si c’était hier ; de la dizaine de sucres que mon grand-père mettait dans son café, de ses vêtements de paysan, de l’odeur de sa gibecière lorsqu’il partait à la chasse, de la 4L blanche avec laquelle il nous amenait au marché, quand je l’aidais à vendre le miel au marché de Castres ; de ces samedi soirs où il m’autorisait à regarder « le poste », et de Jacques Brel chantant en noir et blanc ; et puis les escargots que je ramassais avec ma mamie, et le bon sourire de mon papi quand je courais me jeter dans ses bras. Le temps n’existe pas, la mort elle-même me semble caduque, tant ces images demeurent gravées tout au fond de moi, à jamais.
Bien sûr, la mort adolescente, c’est autre chose.
Il s’appelait Pascal. Nous étions toutes un peu folles de lui, au lycée, amoureuses de sa blondeur et de ses yeux bleus. Qu’est-ce-qui lui avait donc pris, un dimanche, de prendre sa moto pour rentrer de la mer ? Et pourquoi était-il rentré bêtement chez lui après cet accident sans gravité ? En tous cas, le lundi matin, seule la place vide de son meilleur ami, qui était dans notre classe, nous avait un peu inquiétés.
Il était parti quelques heures plus tard, notre Pascal, et même l’hélicoptère l’ayant transporté en urgence à Toulouse n’avait été d’aucune utilité ; nous étions hébétés, abasourdis, et je revois encore la petite église blanche de notre quartier, emplie de jeunes déboussolés et en larmes, et aussi ce journal lycéen, « Le petit bavard », dans lequel j’écrivis l’un de mes premiers poèmes…Je me demande si la maman de Pascal est encore là, elle avait été si touchée par mon texte qu’elle m’avait ensuite reçue à plusieurs reprises…Cette mort anticiperait d’ailleurs celle d’un autre de mes anciens camarades, Laurent, fauché lors d’un trajet d’étudiant, malgré son sourire ravageur et sa gentillesse.
Comme elles font mal, ces morts adolescentes, comme elles nous semblent injustes, insupportables, indignes. Il semblerait que le chagrin soit décuplé, que la peine soit insondable, inhumaine, et, surtout, que la résilience n’existe pas, comme pour les morts d’enfants…Je revois encore ma grand-mère allemande avoir les larmes aux yeux lorsqu’elle évoquait le départ de son petit Klaus, le jeune frère de ma mère, disparu à la fin de la guerre, à peine âgé de quatre ans. En même temps, le visage éclairé de cet enfant qui avait sans doute été un « précoce », dont ma grand-mère disait qu’il émerveillait tout l’hôpital de ses chants et récitations, était encore si présent dans notre famille qu’il semblait ne pas avoir disparu ; et puis l’un de mes cousins, non content de porter le même prénom, est affublé d’une fossette et d’un sourire identiques…
Je n’ai jamais vu la tombe du petit Klaus, mais je suis la gardienne de son faire-part de décès, et j’ai aussi en ma possession la page du journal où mon grand-père raconte ses dernières heures…Etrange héritage mortuaire, faisant de mon secrétaire le suaire d’un petit allemand mort d’un cancer du rein dans l’Allemagne année zéro ; de nos jours, on l’aurait sauvé, sans doute…
La tombe de mon grand-père allemand adoré, Papu-prononcer « papou »-, je ne l’ai entraperçue qu’une fois, dans l’un de ces immenses cimetières allemands si différents de nos mastodontes latins. Ces lieux ressemblent davantage à des parcs qu’à nos cimetières débordant de marbres et de fioritures, de grilles rouillées et de guimauve…On y voit des écureuils gambader comme à Hyde Park, de grands arbres se penchent sur les chers disparus, tout y semble à la fois apaisé et vivant, moins compassé et terrifiant que dans les cimetières catholiques. On y allume aussi des milliers de lumignons en mémoire des morts, ce qui est tout aussi bigarré et même plus gai que nos sempiternelles bruyères…
De toutes manières, Papu, pour moi, n’est tout simplement pas mort. Comme il est l’être que j’ai le plus aimé en ce monde hormis mes enfants et un garçon qui se reconnaîtra, j’ai tout simplement décidé, du haut de mes dix-sept ans, en apprenant sa brutale disparition quelques jours avant d’entrer en hypokhâgne, que je le pleurerai plus tard. Il me semblait tout bonnement impensable de m’adonner à la tristesse de ce départ, j’en aurais été anéantie. Le deuil a donc été un lent processus d’adieu, comme un devoir de mémoire, qui se confond encore aujourd’hui avec toute l’histoire de ma famille, tout en croisant l’Histoire récente…
Car Papu avait été soldat sur le front de l’Est, et je possède aussi les dizaines de lettres qu’il a écrites à sa femme et à ses enfants, petites merveilles de douceurs et d’atrocités cryptées, que je me promets de retravailler un jour…Mon grand père a aussi été celui qui a déclenché mes propres chiasmes à l’Histoire en me mettant dans la main, sans un mot, Exodus, de Léon Uris, comme je lui parlais de ma passion pour le Journal d’Anne…J’avais à peine douze ans, et je dois à cet homme libre et courageux ma propre parole sur la Shoah.
Mais avant tout, mon grand-père a été l’homme de ma vie, présent et affectueux, cultivé et amusant, un modèle de mari et de père, dont le regard bienveillant ne me quitte jamais, puisque son portrait est toujours le premier objet que j’installe dans un nouveau lieu de vie…Et là aussi, des milliers d’images défilent en ma mémoire de petite fille et d’adolescente comblée par la bonté d’un homme extraordinaire. Je nous revois ensemble, tondre l’immense pelouse ou arpenter les parcs et les forêts, j’entends sa voix et son rire, et je sais que cette certitude affective a cimenté ma confiance en la vie et dans certaines valeurs.
A ce propos, Anne, ma petite Anne Franck, je la compte aussi parmi « mes » morts…Cela peut sembler étrange, puisqu’elle a basculé dans la mémoire collective, mais depuis que nous avons fait connaissance, Anne et moi, il y a bien des années, je me suis sentie la dépositaire privilégiée de son âme. Elle a enclenché chez moi les deux passions qui me sont les plus vitales, du haut de ses bûchers des horreurs, depuis le fin fond de l’Annexe et de Bergen-Belsen…Car c’est à la lecture de son journal que j’ai su que je deviendrais, comme elle, « écrivain », et c’est en prenant conscience que mon pays des Frères Grimm avait été AUSSI celui de l’abominable que je décidai, très tôt, que je ferai un jour des recherches sur la Shoah…
C’est ainsi que je me suis approprié la mort d’Anne, ma sœur en écriture, ma petite sœur juive, moi qui ne le suis pas, ni juive, ni écrivain encore, d’ailleurs. Pour moi, elle est toujours là, fragile icône que ni les Camps ni le temps ne pourront détruire, modèle de résilience et de courage, adolescente éternelle, dont l’envie de vivre et de grandir m’est garde-fou permanant contre mes propres désespérances.
C’est un peu pour la même raison que je conserve pieusement le souvenir de trois autres adolescents que, pourtant, je ne connaissais guère. Mais je garde leur mémoire année après année, ils comptent parmi « mes » disparus, car il s’agit d’anciens élèves, partis bien trop tôt. Je sais, c’est un peu ridicule, et je suis certaine que leurs familles ne se doutent pas que l’un de leurs anciens professeurs pense encore à eux, tant d’années après…Mais Maud, Jérôme et Michel devraient être encore là, devraient, si je compte bien, être même parents à leur tour, rire, aller en vacances, bref, vivre. Et cet atroce basculement qui fut le leur m’a bouleversée au plus haut point, car au fil d’une année on a le temps d’appréhender nos élèves d’une façon qui, même si elle n’est pas amicale, englobe pourtant énormément d’affect.
Alors chaque année, surtout vers la Toussaint, je repense à eux ; à Maud, partie un samedi soir de son année de seconde, en rentrant de boîte sur sa mobylette, Maud que les autres n’aimaient pas beaucoup, mais que je trouvais belle et intelligente, et dont je revois encore le sourire et le doigt levé…Il y a Jérôme, aussi, dont j’ai appris la mort alors qu’il n’était plus mon élève. Jérôme s’est tiré une balle dans le ventre. Oui, c’est brutal. Et définitif. Et voilà presque vingt ans que je me demande si nous, ses professeurs, n’aurions pas pu éviter ce geste.
Et puis il y a Michel, mon Michel. Il avait vingt ans quand je suis devenue sa prof, j’en avais vingt-six. Il avait un chapeau noir, des petites lunettes d’intello et un air d’étudiant, lui, le cancre. La dernière fois que je l’ai croisé, il était en voiture et m’a fait un grand sourire, nous ne nous étions pas vus depuis quelques années, mais n’avions pas oublié les repas de classe, ni nos promenades au jardin Lecoq. Sa voiture, justement, s’est encastrée sous un bus.
Le pire c’est que je n’ai appris ce départ que plusieurs mois plus tard, fortuitement, en croisant un autre élève. Une mort apprise en différé vous dépossède du chagrin.
Par contre, très étrangement, puisque j’avais eu l’occasion, souvent, de bavarder avec sa maman, un jour, des années plus tard, j’ai voulu prendre des nouvelles de cette dernière ; car la veille, j’avais longuement rêvé de Michel. Lorsque je lui racontai cela au téléphone, elle fondit en larmes : c’était justement l’anniversaire de la mort de son fils…
Et c’est une même étonnante et inexplicable synchronicité qui m’a poussée à téléphoner, un soir d’été 2010, à Bobbi, la mère de mon Josh. Ce soir là, précisément, de l’autre côté de l’Atlantique, elle avait posé la première pierre d’un petit musée du souvenir en mémoire de Josh. Josh dont les lettres m’étaient « tombées sous la main » en faisant du rangement. Josh décédé des années auparavant, après une vie difficile, faite d’errances et de fulgurances…Josh dont la photo ne quitte jamais mon portefeuille, et dont la douceur et la brillance m’explosent à la mémoire chaque fois que j’écoute du jazz ou que je médite : juif bouddhiste, il jouait divinement du saxo et avait été l’un de mes premiers boy friends.
Et ils sont là, en cette veille de Toussaint, mes morts, mes morts perso. Sans tombe, certes, mais avec une précision mémorielle incroyable, comme si leur disparition avait potentialisé ce qui reste d’eux au fond de nos cœurs : leurs sourires, leurs forces, leurs chaleurs. Et j’ai tellement honte, avec ce petit autel personnel, avec mes quelques morts en bandoulière, quand j’entends aux informations quelque horrible nouvelle me faisant part de disparitions de masse, dans un accident d’avion, ou au hasard d’un tsunami…Chaque fois, je me demande si quelqu’un, à l’autre bout du monde, saura garder la mémoire des disparus de Banda Aceh ou du vol Rio-Paris. Mais je crois que oui. Je suis certaine que c’est ce qui fait notre grandeur et notre singularité d’hommes, cette conscience aiguë de la mort, pas seulement de la nôtre, à venir inéluctablement, mais de celle de nos proches, que nous nous devons d’honorer, de garder en nos cœurs, chacun à notre façon…
La mienne se tricote au fil des images et des objets, entre souvenir d’enfance, impérissables baisers et mémoire cellulaire de quelque relique laissée par mes chers disparus…Je n’ai pas parlé ici de mes deux grands-mères, ayant peur d’être irrémédiablement cataloguée au rang des écrivains de terroir, tant je pourrais emplir de pages de merveilleuses anecdotes, mais elles accompagnent tout bonnement mon quotidien, entre les couvertures au crochet et les vestes amoureusement fabriquées par mamie et les dizaines de cartes et de lettres, souvent relues, écrites par Mutti. Mon appartement est émaillé de petites choses que mes disparus ont touchées, aimées, fabriquées, et je n’ai qu’à regarder cette carte postale où mon arrière grand-mère allemande écrit, en belles lettres gothiques, à ma maman enfant, pour me souvenir de la douceur de sa voix…Il y a encore la photo de mon cousin François, parti très tôt, lui aussi, dont les grands yeux bruns me regardent en souriant, ou le rire jamais oublié de ma délicieuse cousine Maggy, auquel je pense dès que je me fais une tartine de pain grillé, car elle déjeunait avec ça…
Et pourrais-je terminer ce petit texte sans évoquer mes morts littéraires, mes morts artistes, mes fidèles compagnons de route ? Car quelques uns demeurent de véritables visiteurs du soir, ils font partie de ma vie au même titre que des amis, des proches. Je peux affirmer que je vis avec Arthur Rimbaud, Rilke ou Paul Celan une passion sans faille. De même qu’avec James Dean ou Mike Brant-je sais, là, je baisse dans votre estime. L’honnêteté a toujours été l’un de mes défauts…
La mort ? Oui, elle fait partie de ma vie. Et mes morts, je les aime, parce qu’ils m’ont aimée. Nous nous sommes tant aimés…

Sabine Aussenac.

 

L’une chante, l’autre pas

C’est curieux comme elles se ressemblent. Non seulement elles ont presque le même âge, mais on retrouve aussi quelques similitudes au niveau des traits du visage, de la teinte des cheveux, noirs de jais, de la taille…

Toutes les deux voulaient aller à l’école. Toutes les deux en ont été empêchées.

Mais ne vous méprenez pas, chers amis idolâtres, non, je ne vais pas, surtout pas vous servir un parallèle en forme de panégyrique autour de deux « icônes » actuelles.

Non, non et non : Leonarda n’est pas Malala ! Et j’aimerais infiniment que cesse rapidement cette idolâtrie autour d’une adolescente somme toute vraiment ordinaire…

Certes, elle et sa famille ont été raccompagnées hors de nos frontières, et, dans son cas précis, cela s’est maladroitement passé dans le cadre à présent « sanctuarisé » de l’école. Certes, cette adolescente était « intégrée », puisque scolarisée (vous aurez comme moi noté cependant le nombre de ses absences…), et l’argument phare que nous sert la soupe médiatique, autour des manifestations de ces lycéens affamés de révolte, serait son retour au bercail de l’Éducation Nationale.

Mais il convient quand même de raison garder : avant de faire de cette enfant notre nouvelle Marianne, avant de l’ériger en passionaria des cours d’école et d’en stigmatiser une république qui, soudain, semble presque Vichyssoise, il conviendrait de séparer le bon grain de l’ivraie et de revenir à la réalité.

Malala, j’en appelle à toi pour ouvrir les yeux de mes concitoyens sur la réalité d’un monde où, oui, souvent, les enfants, à 99% des filles, sont privés du droit fondamental à l’éducation. Ce combat, ton combat, Malala, ne devrait pas être souillé, vilipendé, manipulé par des thèses simplistes et des combats douteux.

Il y a des écoles au Kosovo. Que ce soit bien clair pour tout le monde : si Leonarda et sa fratrie le souhaitent, elles pourront être scolarisées et reprendre une vie normale. Le problème n’est pas là, pas du tout.

Le problème réside dans le fait que cette famille, comme tant d’autres, n’a absolument pas « manifesté de désir d’intégration », entre les rapines et les actes de violence du père et l’absentéisme scolaire des enfants, contrairement aux autres familles kosovardes tout à fait intégrées dans la petite ville, et appréciées par les habitants –source : interview de France-Info.

Alors oui, je vous le concède : l’arrachement de Leonarda à ce bus scolaire a été d’une maladresse crasse, j’ai été la première à m’en indigner.

Mais de là à faire de la France un état fascistoïde –je n’ose imaginer les réactions si nous étions encore sous l’ère sarkozyste…-, de là à stigmatiser notre pays depuis les coulisses de Bruxelles ou dans l’intra-muros des FDG et autres extrêmes, et à prétendre que Leonarda serait la nouvelle Anne Franck, boutée hors de sa cachette et livrée aux hordes nazies sans scrupules de la police de Valls,  il y a un pas que je me refuse à franchir.

Il suffit d’ailleurs de lire des extraits de ce compte Twitter ouvert par l’adolescente-j’ose espérer que c’est un fake, tant il regorge d’agressivité envers notre pays…- pour se rendre compte que nous sommes loin du Journal d’Anne…

Ne faites pas de cette jeune fille une icône. Cessez de l’instrumentaliser en l’obligeant à témoigner si gauchement devant les caméras du monde entier.

Personne n’a tiré une balle dans la tête de Leonarda, et personne ne lui interdit d’aller à l’école…Ailleurs.

Par contre, il y a presque deux ans, un homme a tiré une balle dans la tête d’une enfant de ma Ville Rose. Elle se nommait Myriam.

Et les lycéens, là, ne sont PAS descendus dans la rue.

Je mélange tout ? Sans doute. Parce que je suis lucide. Parce que je suis enseignante, et que je défends depuis près de trente ans le droit à l’éducation, et le Devoir de Mémoire.

Anne, Malala, Myriam, voilà le nom de MES icônes.

Sabine Aussenac

http://www.huffingtonpost.fr/sabine-aussenac/myriam_1_b_1371928.html

 

 

 

 

 

Droit dans la nuit…À Marie Trintignant…

 

 

30 septembre 1948 : inauguration de l’exposition « Hitler, un bourreau, un artiste », avec une rétrospective des meilleures toiles de l’artiste méconnu, ou plutôt connu pour ses méfaits…

30 septembre 2020 : la mère de la petite Fiona reçoit les palmes académiques pour son travail en tant que professeur des écoles ; on se souvient que l’infanticide avait pourtant été victime de la vindicte populaire, après le meurtre de  sa fille, en 2013.

30 septembre 2016 : le conducteur de train ayant causé la mort de plusieurs dizaines de passagers, en Espagne, devient directeur de la Renfe.

30 septembre 2008 : Marc Dutroux reçoit les clefs de l’internat mixte qu’il dirigera désormais à Liège. Certains journaux évoquent encore cependant l’affaire Julie et Mélissa, qui avait fait grand bruit peu d’années auparavant.

 

Je dis n’importe quoi ? Ah oui, vraiment ? Vous êtes sûrs ?

Pourtant, aujourd’hui, le 30 septembre 2013, un assassin sort un CD, et fait sa promo sur de multiples médias, encensé par une foule d’afficionados sourds, aveugles et insensibles.

Pourtant, aujourd’hui, le 30 septembre 2013, un meurtrier enchante les ondes de sa voix doucereuse, clamant « droit dans le soleil » sa vérité, sa liberté, sa soif de vivre.

Et j’entends au fil des ondes ceux qui se félicitent de ce retour en catimini de pacotille, puisque malgré un nouveau nom de groupe le chanteur explose et s’expose partout ; Anna Gavalda sur RTL, qui pense que ce retour « honore notre société », par exemple.

Madame Gavalda, non, je ne partage pas votre opinion. Elle est indécente, indigne, et manque totalement de compassion. Elle fait la part belle aux bourreaux, aux assassins d’enfants, aux maris violents, à tous ces bien-pensants qui toujours défendront le droit et la liberté aux dépens des victimes, de leurs proches, de leurs peines atroces.

Honorer  Monsieur Cantat, c’est donner à nouveau le volant à celui qui, ivre, a fauché un groupe d’enfants qui riaient à la sortie de la classe.

Permettre à cet homme de chanter, mais surtout de vendre, de se vendre à nouveau, c’est permettre à un violeur de rôder à nouveau autour des forêts et des parkings.

Penser que laisser à l’art l’ultime liberté, même après un ou des crimes, fait partie des fondements du droit, cela revient à laisser se marier à nouveau un homme qui aurait battu à mort son épouse.

Car réfléchissez, Madame Gavalda : ce n’est pas simplement un homme ivre, drogué et malade qui a tué une femme, là-bas, si loin, à Vilnius. Non, c’est bien davantage. Aux confins de la Baltique, alors qu’il aurait dû couvrir d’ambre sa bien-aimée si talentueuse, c’est un chanteur, un artiste, qui depuis longtemps frôlait le borderline, expiant par son art les excès en tout genre, qui a assassiné une autre artiste, la merveilleuse comédienne Marie Trintignant.

C’était un double meurtre, car cet homme a tué une femme, une mère, mais aussi une artiste.

Alors le simple bon sens exige la décence. Certes, vous me dites qu’il a « payé », purgé sa peine, fait de la prison, mangé son pain noir. Dont acte. Et peut-être que les proches de Marie ont réussi, entre temps, à faire un travail de deuil, oubliant les douceurs de ce rire, la tendresse de cette peau, les caresses de cette voix, la finesse de cet esprit.

Mais la décence, le respect, Madame Gavalda, Monsieur Cantat, voudraient que la voix du chanteur demeure à présent confidentielle, et que ne s’expose cet indécent vague à l’âme dont vont se repaître les fans et les aveugles.

Aveuglés par le primat de l’art sur la vie, encensant un meurtrier, un compagnon violent, un chanteur aux excès funestes, oubliant que ce geste fatal, ce meurtre, sont le reflet et le symbole d’une terrible réalité, qui voit mourir des centaines de femmes par an, chez, nous, en France, et des millions de femmes, ailleurs dans le monde…

Écouter le nouveau disque de Monsieur Cantat, c’est cautionner la violence au sein du couple, c’est adhérer non pas aux valeurs d’une société « de droit », mais à celles d’une société malade, qui, dans le monde entier, et depuis les millénaires, tue, viole, exécute, dépèce, dénigre, humilie le deuxième sexe.

Et c’est faire la part belle à l’oubli.

Pour toi, Marie, ce texte écrit sous le coup d’une grande colère. Et pour vous, Nadine, Jean-Louis, tes parents.

Je le signe sans en renier aucun mot, car il n’est pas diffamatoire que de s’indigner d’un meurtrier qui, non content d’avoir bien vite recouvré la liberté, s’en va chanter sur les routes tandis que le cadavre de sa victime pourrit dans un caveau.

Et au moment où j’écris passe sur France 2 une émission dans laquelle témoignent des victimes, décentes, bouleversantes, passées, elles, à un fil de la mort. Osez donc, Monsieur Cantat, aller leur chanter que vous allez vers le soleil.

 

Sabine Aussenac.

 

 

Douce France: mes journées du patrimoine…par Sabine Aussenac

Douce France…

http://www.lexpress.fr/culture/paris-bordeaux-lille-lyon-les-journees-du-patrimoine-2013-ville-par-ville_1281344.html

Cette impression d’être lové dans le cœur de l’Histoire, comme on l’était dans le ventre d’une mère, avant tout. Car la pierre, qu’elle soit des châteaux ou des cathédrales, rassure et protège. Le bois, au détour de ces innombrables marqueteries et meubles anciens, nous deviendra racines. Quant aux lustres et autres lumières ressuscités, ils vont faire de chaque Français, le temps de ces Journées du Patrimoine, un Roi Soleil d’un jour. Et puis cette certitude d’être le dépositaire d’un passé, d’être responsable de toute une lignée d’ancêtres, malgré nos modernités, malgré les déménagements, les précarisations de nos sociétés. Parce que ce Patrimoine , il n’appartient pas à une famille, il n’est pas l’apanage de quelques nobliaux de province, ni d’un gouvernement -même si nos chers élus et gouvernants ne se privent pas de le côtoyer de bien près, eux, ce patrimoine…- , non, il fonde toute une nation, comme en assise de nos mémoires.

Comme elle est jolie, la France d’en bas, lorsqu’elle vient timidement toquer aux lourdes portes de chêne de la France d’en haut, de cette France d’autrefois, qui fut peuple avant de devenir nation, cette France dont chaque éclat de marbre restitue, une fois l’an, le souffle…

Comme elle est timide, la France des petites gens, lorsqu’elle s’avance à petits pas respectueux au travers des brillances vernissées de ces salons parquetés, avec quel immense respect elle parcourt préfectures et mairies, castels et églises, à la recherche d’un temps perdu et de ses Ducs de Guise…

Comme elle est émouvante, la France des simples, lorsqu’elle admire sans jalouser, elle qui souvent se saigne aux quatre veines, mais qui dans une étrange trêve des confiseurs, entre grève et scandales, va soudain sans mot dire arpenter ces hauts lieux, oubliant pour un jour cahiers de doléances et manifestations, sans penser aux nantis ou aux fractures sociales ; le temps d’un week-end, on dirait que le Patrimoine est vraiment l’affaire de tous.

Il me paraît passerelle, ce moment si précieux, quand enfin notre Histoire redevient accessible, au gré d’un long week-end qui nous rend nos beautés, lorsqu’enfin il s’entrouvre, ce grand temps des secrets. Car pour le commun des mortels, cette Histoire n’est plus qu’un souvenir de communale ou de lycée, demeurent seulement quelques dates, ou quelque événement conté par un grand-père… Nos mémoires sont certes soigneusement archivées, et nos enfants, heureusement, encore instruits par de zélés professeurs, mais pour un citoyen se passionnant pour la généalogie ou pour Napoléon, combien d’ignorances, de négligences, de mépris, même ?

Car on passe parfois toute une vie à proximité de richesses que l’on ne voit plus guère, blasé par les dorures, ou simplement exclu de ces fastes réservés, de nos jours, aux touristes ou aux Grands… Oui, ces JdP sont bien un pont-levis qui se lève vers cent châteaux perdus, enfouis sous les ronces des privilèges et des castes, puisque, reconnaissons-le, la plupart de ces lieux de mémoire demeurent réservés à nos élites, qui, elles, une fois désignées gouvernantes ou membres de collectivités territoriales ou locales, ont le droit de de venir vivre ou travailler au quotidien dans ces immeubles de sang royal…

Je demandai innocemment, lors d’une visite gersoise, pourquoi les jardins de notre préfecture n’étaient pas transformés en parc public, et ce d’autant que ma petite cité gasconne en est plus ou moins dépourvue. L’historien fort cultivé qui venait avec bonheur de nous parler à la fois de la fameuse poire du Gers et de querelles de clocher ayant abouti à la construction de la cathédrale, sourit et prit un air un peu pincé, me rétorquant que je devais me contenter de leur ouverture annuelle…

Je rentrai donc, le soir, en ma modeste demeure, justement maison natale d’un grand général napoléonien, enterré au Panthéon, dont j’avais enfin admiré le portrait dans la Salle des Illustres de la mairie-vous l’aurez deviné : je n’y suis que locataire…- , le cœur presque gros à force d’avoir aimé.

D’une part, bien sûr, je me disais que même loin de Paris, où je voudrais tant vivre, j’avais pu faire découvrir à mon fiston toute l’âme d’un peuple et d’une région, et il avait souri, lui aussi, devant le savoir truculent de cet adjoint à la culture, puits de sciences et mémoire locale, qui nous avait régalés de ses récits… Découvrir l’Histoire au travers de la vie palpitante de ses acteurs passés, trébucher sur les anecdotes murmurées par la pierre, quelle chance ! Un jour, ainsi, peut-être, des lycéens auront envie d’aller plus loin, d’explorer des archives, de prendre le relai…Car les Journées du Patrimoine sont une magnifique occasion de passer le flambeau, d’offrir la parole testimoniale à ces quidams soudain invités à cent cérémonies…

Mais d’autre part, je me disais aussi que les temps ne changent guère, que bien loin des préfets vit toujours la misère, et que si dans le monde grondent révolutions, c’est aussi car le pauvre est si loin du prospère.

Et aujourd’hui, en ces Journées du Patrimoine 2013, je songe aux enfants de Marseille, à toute cette violence urbaine, à ces cités envahies par les armes de guerre, quand nous avons le privilège, lovés au coeur d’une Europe en paix depuis des lustres, d’être, normalement, épargnés par tous les conflits qui dévastent le monde… Je songe au merveilleux patrimoine des villes et sites du Moyen-Orient, et à ces enfants morts, gazés, bombardés, qui jamais plus ne visiteront même de ruines…

Et je me dis que ces Journées devraient devenir une semaine entière, pour que des écoles puissent se rendre dans ces lieux qui s’appellent la France… Nous avons tellement de chance de posséder cette histoire, de pouvoir la décrypter, en devenir les témoins; un documentaire de France 5 a montré l’extraordinaire quête d’une équipe d’archéologues qui, ayant trouvé un minuscule morceau de métal rouillé dans un ancien village huron, au Canada, avaient, au bout d’une très longue quête, réussi à en démontrer la provenance. Car ce morceau de fer forgé ne pouvait pas avoir existé en terres d’Amérique avant l’arrivée de Christophe Colomb…

http://www.pluzz.fr/le-mystere-de-la-hache-indienne-2012-09-07-20h45.html

C’est un poinçon, un minuscule poinçon en forme de b, qui les avait finalement conduits en Pays Basque, où des baleiniers avaient, dès le 16° siècle, traversé l’Atlantique. Et le film montrait bien les limites de la TRANSMISSION de l’histoire dans les civilisations non dotées de traces écrites ou architecturales, puisque seule la modélisation par ordinateur pouvait, par exemple, donner une idée de ce qu’avait été un village huron de l’époque. Le spectateur découvrait différentes instances indiennes, les descendants des Hurons, très attachés à leur culture, et en recherche de ces traces, fragiles, enfouies dans la terre de leurs ancêtres.

Nous avons, nous, notre histoire et notre patrimoine à portée de regard. Il faudrait y songer plus souvent, en tirer leçons… Il faudrait partager, encore et toujours, éduquer, toujours plus, expliquer, patiemment ; il faudrait que nos villes soient castels en lumières, que les banlieues sordides redeviennent jardins, il faudrait que nos bourgs, nos ruelles, nos palaces, au lieu de devenir proies de bandits de grand chemin, jamais du passé ne fassent table rase, mais en gardent le Beau et construisent un demain.

http://www.huffingtonpost.fr/sabine-aussenac/poeme-de-sabine-aussenac-au-14-juillet-ton-histoire-est-la-mienne_b_1669859.html?just_reloaded=1

Scarlett for ever: hommage aux victimes du 11 septembre

Enfant, déjà, je l’ai rêvée. Cette Amérique des séries télévisées et des dessins animés, qui offrait à la petite provinciale que j’étais tant d’imaginaires… Je me souviens avoir écrit dans une rédaction que l’un de mes souhaits était de rencontrer Walt Disney! Puis vinrent les innombrables films que la télévision des Seventies nous proposait, sans le filtre des chaînes payantes… J’ai grandi avec Capra et Minnelli, j’ai dansé avec Cyd Charisse, chanté avec Marilyn, chevauché avec John Wayne. Même avant Little Big Man, je savais que les Indiens n’étaient pas tous des arracheurs de scalp, car la Captive du désert m’avait montré les richesses d’une culture qui longtemps, elle aussi, me fit voyager…

Je l’avoue, je me sentais pionnière. Bien avant Laura Ingalls et ses tresses, je regardais déjà  Les Monroe, une famille où les parents avaient disparu et où les cinq enfants se débrouillaient seuls dans l’Ouest américain. Mais les villes aussi me semblaient merveilleuses, des bourgades endormies comme Peyton Place aux rumeurs du Bronx ou de L.A.

La télévision m’avait enchantée, le cinéma passionnée, la littérature fit de moi une inconditionnelle. Mes seize ans eurent le goût des grands espaces et des gratte-ciels; A l’Est d’Éden, la jeune fille en fleur que j’étais perdit toutes ses illusions, et aujourd’hui encore je m’endors avec Paul, Nancy et d’autres contempteurs du temps.

En grandissant, j’avais constaté que si l’Amérique avait envahi nos quotidiens, des Cornflakes au Coca, en passant par l’ouverture des premiers MacDo -je me souviens encore du délicieux frisson éprouvé en mordant dans ce primo-burger; il me sembla alors être assise aux côtés de Fonzie de Happy Days…-, mon entourage, lui, était plutôt enclin à conspuer l’Oncle Sam… Car à mes côtés, au MacDo, se tenait mon premier époux, un cheminot communiste dont l’anti-impérialisme farouche annonçait celui que je retrouverai, mon CAPES en poche, dans tant de salles des profs dédiés au marxisme léninisme primaire…

Je n’en eus cure. Car mon Amérique à moi n’était pas seulement celle des vilains blancs et du KKK; j’avais aussi entendu Jane Fonda haranguer les boys au Vietnam, écouté Bobbie qui chantait dans le vent, et mon plus grand regret, à cette époque, était d’avoir raté Woodtsock de quelques années… Il me suffit d’écouter With a little help from my friends pour me revoir dans ma petite chambre d’hypokhâgneuse, buvant un thé au jasmin, croquant dans un Chamonix -bon, ok, tirant sur un pétard- et regardant les yeux brillants de Frédéric qui me parlait des communautés de Big Sur…

Tant d’autres moments américains ont jalonné ma vie qu’il serait difficile de les évoquer tous. Des rencontres, comme celles que je fis vers dix-huit ans, quand j’abordais les étudiants US sortant de la bibliothèque américaine de la rue du Taur, à Toulouse ; leurs yeux indescriptiblement bleus me rappelaient ceux de Paul Newman, leurs rires francs m’emportaient over the ocean, leur ouverture d’esprit me montrait que la vie était ailleurs, loin de nos frilosité hexagonales… Aujourd’hui encore, au gré des rencontres planétaires des réseaux sociaux, il m’arrive de trouver des perles, comme mon ami le cow boy jazzy Silvanus Slaughter ; écoutez, vous m’en direz des nouvelles…

Des films, comme The Sandpiper, qui, entre la liberté princière de cette artiste magistralement interprétée par Liz Taylor et ce pasteur tiraillé entre les conventions et ses désirs, a sans doute guidé toute ma vie de femme, puisque j’ai fini par épouser un pasteur (véreux !) avant d’oser devenir une artiste. Des livres, comme Autant en emporte le vent, dont les milliers de pages ont, elles aussi, façonné mes combats.

Puis vint le 11 septembre. L’horreur sans nom de l’indicible injustice. Et, très vite, les rires gras et les sourires fielleux des « ils l’ont bien cherché, ces Ricains! »

Mais pour moi, il n’y a pas de Ricains. Le conglomérat dont se gaussent ceux qui méprisent la Country, évoquant les bouseux du Middle West, encensant le jazz new yorkais, (comme c’est à la mode dans mon département, le Gers, avec son clivage socioculturel entre les bobos de Jazz in Marciac et les paysous de la Kountry de Mirande) me semble absurde, tout comme cet anti américanisme dont se targuent encore quelques Mélanchoniens, sans doute nostalgiques du Vietcong et des goulags…

J’ai toujours seize ans. Je suis encore capable de réciter les Etats américains, de rêver les neiges du Vermont et les grandes plaines du Wyoming, je pleure chaque fois que je revois la scène finale du Horsewhisperer, j’écoute CNN en boucle à chaque ouragan et j’attends ce grand type qui aurait l’humour et les muscles de Bruce Willis, la voix de Josh Groban et l’intelligence de Woody (NB: il pourrait aussi ressembler à Will Smith !!). Il m’offrirait mon premier vol transatlantique et me montrerait les Appalaches et le Bayou, avant de me faire danser dans un club de la cinquième avenue. Puis nous fêterions noël à NY.

Je suis Scarlett, for ever.

***

Independance Day

J’ai fait un rêve

D’une Amérique libre et grande

D’un peuple uni aux mille visages

Des Twins Towers ressuscitées

D’une Statue de la Liberté

Qui dévisage

Une nation toute redressée

J’ai rêvé les tribus Comanches

Et Sitting Bull en calumet

Des turquoises et de belles femmes blanches

Qui enlacent de fiers guerriers

J’ai descendu le vieux fleuve impassible

Et plongé dans de noirs bayous

Un très vieux noir se balance sur rocking chair

Et un gospel infini s’élève dans les airs

J’ai rêvé Sunset boulevard

Et croisé James Dean en Porsche intacte

Mes tramways se nommeront toujours désir

Et ma fièvre dans le sang ne s’apaisera pas

A l’est d’Eden je cueille raisins de ma colère

Il est grand temps de partager la terre

J’ai fait un rêve

De séquoias de Grand Esprit

Little big man part à Woodstock

La country a soudain oublié le Klan

Et Scarlett danse au gré du vent

La soul d’Aretha et d’Otis

Rejoint le rock du vieil Elvis

J’ai rêvé New York

Et un matin de noël blanc

Au-delà des arc-en-ciel Judy l’étoile est née lumière

A Harlem tout le monde s’appelle « Brother »

Nous venons tous d’Ellis Island

Et sommes de la même bannière

Mon Amérique à moi

A le parfum de rouges érables

Et des vagues de Big Sur

Des tipis et indiens vénérables

Y côtoient l’Oncle Tom libéré

C’est l’Amérique des engagés

Des Boys venus sauver vieille Europe

Des idéaux de fraternité

Mon Amérique à moi

Murmure à l’oreille des chevaux

Sur la route de Madison

C’est la voix tendre de Marilyn

Mêlée aux éclats noirs d’une trompette

J’ai fait un rêve

D’un Président qui aimerait

Les mille vies de ces naufrages

La barre il redresserait

Et son sourire aux métissages

Sa vie durant il donnerait.

***

My America is like a poemwhisperer

My America is like a rising sun

Twin Towers tempest and Walden woods

Desert gospels and Harlem as a temple

Oh give me the time of grace

Even frozen hearts can touch this marigold summer of love

My America is like a bright harvest

Gone with the dubious wind

Suzanne is singing sadly

And Johnny Cash feels hurt

But sandpipers are waiting for the mermaid of their dreams

My America is like a poemwhisperer

Tender is her night

Captain oh my Captain can you feel this dusty wonderland

Vermont greens and Texas spleen

Over the rainbow she’s a dancing queen

My America is like a gentle hurricane

Slate grey children play lonesome and lost

Scarlett is crying rivers

But bluebell hope will never die

Can you smell the colors of our spicy apple pie

My America is like a blowing prayer

Chestnut drums and sunflowers fields

Many helpless rivers to cross

A thing of beauty is a joy forever

Poets and words swim in strawberry winds

My America is like a milky honeymoon

Cherry blossoms whistles

Cristal cities flying forests

Moonwalks in purple rains

Sound of silence or smiling Babylons

My America is like a genesis

Ocean’s stars crossing hearts

From the Golden Gate to Big Apple

Sitting Bull sharing peace pipe with Marilyn

Windmills in the secret of thousand golden roses.

 Sabine Aussenac.

 

 

 

 

 

 

 

Le jour où je me suis abonnée au Monde

Le jour où je me suis abonnée au Monde

 

 

Bien sûr, parfois, je le lisais. Au hasard d’un CDI, ou pour quelque article spécifique, quelque événement : élections américaines, tsunami, rentrée littéraire…J’avais lu un jour que la Française type, sulfureuse et intello, se devait de le déployer sur une plage, ou à la terrasse d’un café. De moins en moins sulfureuse, je me prêtais donc assez rarement à cette dernière pratique.

Je ne vais pas vous mentir : la pressophage que je suis craquais bien plus régulièrement pour des magazines en papier glacé, pour la presse féminine, pour des revues de santé, de psychologie…Je piquais aussi Le Figaro chez mes parents, Match chez le dentiste, Elle chez des copines : bref, je n’étais pas une lectrice assidue du Monde.

Certains de mes proches étaient abonnés. Ils le plaçaient, parfois, d’un ton docte et assuré. Cette petite phrase légère, porte ouverte à tout un univers : « Tu sais, je suis abonné au Monde »…Et de m’envoyer des annonces de postes intéressants –merci tonton !-, et/ou de me découper mes propres lettres, en ces jours de gloire où je fus « publiée », ou presque !

Cette année, soudain, une envie presque impérieuse s’est fait jour : il fallait que je m’abonne, moi aussi. Oh, non pas tant pour le prix, si intéressant, ou pour l’offre alléchante de lire en sus l’édition numérique, tout en recevant un appareil photo…Non, cette envie en devenait ontologique, primitive, c’était, à plus de cinquante ans, comme un besoin de rite initiatique. Un déménagement, un nouveau départ après des années d’enfer social, et ce besoin soudain de normaliser mon rapport à la vie, au quotidien, aux autres. D’aucuns auraient eu envie de vacances en club, de faire Compostelle ou d’acheter une grange : moi, je me suis abonnée au Monde.

Recevoir le journal à la maison, ça vous pose un homme. En l’occurrence, une femme. On a soudain l’impression que plus rien ne peut vous échapper, et surtout pas le cours de sa propre vie. Le Monde vient à nous, à tous les sens du terme. Et nous voilà à feuilleter la culture dès potron-minet quand auparavant nous ne jetions qu’une oreille désabusée à France-Info, ou à promener l’univers dans le métro, avec cette assurance que donne le papier face à toutes les applis smartphone : cette encre et ce velin sont tangibles, au creux de notre main, cueillies à l’aube dans notre boîte aux lettres à l’heure où s’évade la rosée. Nous posons le journal partout, le lisons au gré de la liste de nos envies. Et surtout, nous savons que notre hostie intellectuelle quotidienne est assurée, shoot de communion à la marche du monde.

Être abonné au Monde. Un nouveau statut social, proche du Rotary ou de quelque club anglais. Les pages sentent bon ce vieux cuir, le sherry et les lampes vertes. Nous voilà adultes, enfin. Nous savons aussi que notre fils, cet adolescent curieux, qui lisait déjà Psychologies à huit ans avec autant de plaisir que Mickey Magazine, va grandir avec nous. Et la question me taraude : pourquoi ai-je, avec mes Princesses, il y a une dizaine d’années, partagé autant de fous-rires, de sondages Cosmo et de mode Marie-Claire – autrefois, oui, quand nous avions encore de ces samedis heureux où nous courions boutiques et nous parfumions d’insouciance, avant ma chute…- sans jamais leur faire lire ce journal-là ? Moi qui me hurle féministe, je me surprends soudain à me flageller, tant l’évidence me saute aux yeux : à l’époque, avec mes adolescentes pourtant si brillantes, non, je ne lisais pas le Monde, ce même Monde qu’aujourd’hui je me dois d’offrir à mon garçon.

Bref : je m’octroie en cette rentrée le droit à la différence, tout comme j’aime Arte ET Bruce Willis, Nancy Huston ET Harlan Coben. Je resterai une femme Barbara Gould, mais m’autorise enfin à me la jouer Flore, déployant MON Monde dans quelque estaminet, depuis cette terrasse au-dessus d’un million de toits roses…

Il ne me reste plus qu’à re-devenir sulfureuse…

Sabine Aussenac.

Te souviens-tu des ipomées?

 

Te souviens-tu des ipomées, leurs ailes bleues de mandolines ?
Nos soirées étaient douces, en attente de vent, et l’été sentait bon comme femme qui aime.
Au ruisseau je riais en voyant les truitelles ; leurs nageoires argentées louvoyaient en chantant. Les orties nous griffaient de leurs feuilles amères, mais nous courions joyeux, ignorant les piquants.
Le pommier. Sa tente verte, le tronc noueux, et nos rires toujours. Quand la nuit chuchotait jusqu’au cœur des étoiles, le parfum des fruits mûrs nous guidait vers nos lits.
Il y avait la charpente, tous ces sons de la terre, les outils d’autrefois, et le jardin déjà qui bousculait le temps.
Le granit de l’enfance, et les pierres moussues. Nous avions oublié le béton et les autres. Seuls, comme nus, nous vivions en Éden.
Terrassé au zénith, quelque gros hanneton titubait de bonheur. Les grillons essoufflés, que nous tutions de paille, dévoraient nos salades et déchiraient le soir.
Et les murets d’antan, façonnés de labeur…Bienveillance des ancêtres. Au hameau le lavoir résonnait, cendres gaies des battoirs envolées dans l’Autan.
Les phalènes caressaient  le taffetas des nuits ; au matin glorieux, la buse criait victoire.
Nous étions les voleurs de lumière.


Sabine Aussenac