Lorsque l’enfant paraît…

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Lorsque l’enfant paraît

Il fait si froid. La jeune femme se blottit contre la botte de paille en grelottant. Soudain, un souffle chaud semble apaiser la morsure de cette nuit glaciale. L’âne et le bœuf, jusqu’à présent immobiles au coin de leurs mangeoires vides, se sont rapprochés, et respirent lourdement au-dessus du flanc bombé de la femme en gésine. Elle ne crie pas, les yeux rivés vers cette étoile si brillante, qui transperce de son éclat les poutres fragiles de l’étable. Lorsque l’enfant paraît, trois hommes imposants et majestueux se penchent par-dessus l’épaule du charpentier ému. Bethléem, soudain, défie le monde, l’univers, l’éternité.

Ils sont une dizaine, recroquevillés autour de la bougie vacillante. La soldatesque romaine les poursuit depuis des mois, mais l’apôtre a demandé de n’en avoir cure cette nuit-là. Il faut se souvenir, a-t-il dit. Il faudra toujours de souvenir, mille ans, deux mille ans durant, de l’étoile du Berger, de la Crèche et de la Vierge à l’Enfant. Quand les glaives s’abattent sur la petite assemblée en prières, un chant s’élève, et les martyrs meurent en allégresse.

La petite église romane frissonne, mais elle embaume, aussi. La Vierge Noire a été vêtue de ses mousselines d’azur, elle n’en est que plus belle, entourée des cierges et des branchages. Un à un, les paroissiens pénètrent dans la nef glaciale, accueillis par le sourire de leur curé. On entend les pas des villageois crisser dans la neige des Monts d’Auvergne, et les joues rosies des enfants ressemblent à des pommes d’api. La messe de minuit sera, comme toujours, en latin, et devant l’âtre rougeoyant, on se pressera autour des braises avant d’avaler un maigre souper de châtaignes. Mais les cœurs emplis de joie seront bénis par la Naissance.

Ils sont peu nombreux dans la chapelle de bois, mais les femmes ont tendu les murs de leurs patchworks multicolores, et les tartes aux pommes parfument déjà la pièce communautaire où s’ébattent les enfants. Trois familles sont mortes le mois précédant cette nuit spéciale, emportées par les fièvres et par les tomahawks de la tribu indienne des plaines voisines. Ils ont enterré les corps du bébé scalpé, de la mère épuisée, et de ce jeune couple qui arrivait tout juste des Pays Bas. Le pasteur monte en chaire, il va dire l’histoire de la Nativité, mais auparavant des chants s’élèveront dans la nuit claire du Wyoming, comme pour défier l’hostilité du Nouveau Monde.

On chante aussi dans ce baraquement pouilleux. Ou plutôt on murmure, mais ensemble. Une prisonnière a déroulé le petit papier sur lequel, en lettres plus que minuscules, est recopié le psaume  de Noël. Une autre a gardé depuis des semaines des morceaux de pain, qu’elle distribue de sa main décharnée, tandis que la seule fillette présente a reçu une poupée de morceaux de bois, habillée de bouts de tissus trouvés dans les bois de hêtres…Les femmes toussent, titubent, mais les yeux brillent, malgré les aboiements qui déchirent le camp, malgré la certitude de la mort qui glace les espérances. Les étoiles du ciel ne disparaîtront pas, non, et les chants murmurés éclatent comme autant de fragments de mémoires.

Les boubous multicolores ont envahi la nuit. Fièrement, les femmes ont décoré la petite chapelle de brousse, tandis que les hommes tentaient de garder l’entrée de leurs armes dérisoires. Les enfants chantent et jouent comme tous les enfants du monde, c’est Noël, après tout, même si les morts se comptent par centaines au sein des communautés chrétiennes du monde en cette nuit de décembre de l’an de grâce 2013. Tant d’églises brûlées, tant de prêtres et de religieuses assassinés et enlevés, tant de fidèles persécutés, oui, car les chiffres ne mentent pas, c’est bien la communauté chrétienne qui, au sein des religions mondiales, est la plus persécutée, la plus décimée.

On parle beaucoup de l’islamophobie, mais les Chrétiens sont bien, de par le monde, de l’Afrique à l’Asie, en passant par tous les autres continents, les nouvelles victimes des exactions religieuses.

Les Chrétiens sont les nouveaux juifs.

On les chasse, les torture, les enlève, les viole, les brûle.

Mais en cette nuit de Noël, pourtant, dans le monde entier, ils se réuniront, le cœur limpide, l’âme apaisée, la mémoire glorieuse, certains de commémorer un moment unique dans l’histoire de l’humanité.

Je voulais leur rendre hommage.

Paix sur la terre aux hommes de bonne volonté, de toutes les confessions, de toutes les terres.

 

Sabine Aussenac.

Cher Dieudonné

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Cher Dieudonné,

 

Vous écrire ouvertement n’est peut-être pas une très bonne idée, car cela reviendra à nouveau à faire parler de vous…Mais votre présence, de toutes manières, envahit les scènes médiatiques comme des effluves pestilentielles qui s’échapperaient d’un charnier…

Car c’est bien de charniers qu’il est question, de tous ces charniers dont l’Histoire regorge, et qu’il vous plaît de nier et de conspuer. Alors voilà : nous sommes aujourd’hui des dizaines de milliers à vous demander de cesser vos délires.

Que vous soyez assez lâche pour ne pas payer les amendes infligées depuis des années par les tribunaux, soit.

Que votre répertoire s’appauvrisse au point de revenir en boucle sur les mêmes sempiternels sujets, soit.

Mais de grâce, cessez de vous prendre pour Dieu et d’insulter publiquement la mémoire de millions de disparus.

En fait, j’ai l’impression que pour vous, la Shoah, c’est un jeu. Qui ressemblerait aujourd’hui au « Pas vu pas pris » – « Si personne ne porte plainte contre moi, je peux continuer, même à insulter le Service Public… », ou à « Colin-Maillard » – « On dirait qu’on ferait comme si les chambres à gaz n’avaient jamais existé… », ou au Monopoly : « Allez, j’achète Auschwitz pour une bouchée de pain ! »…

Car votre antisémitisme est si primaire qu’il ferait passer les fours crématoires pour un jeu de dînette des nazis ; et les pogroms, qui sévissent depuis des siècles, pour de vagues jeux du foulard dans quelque école désaffectée.

Le problème, cher Dieudonné, c’est que des gens comme vous font le jeu des extrémistes en tous genres. On commence par faire rire les foules assez connes pour payer pour aller voir un prétendu humoriste – que vous prétendiez tel doit faire vomir les Fernand Reynaud et autres Le Luron…-, et on finit par cautionner un Mohamed Merah.

Or, voyez-vous, très cher, je vis dans la ville rose. Et j’ai vu grandir les petits Mohamed Merah, ceux que je j’ai eus l’occasion d’avoir comme élèves. Ceux à qui j’ai demandé d’écrire sur leurs carnets de correspondance :

  • « Je ne prononcerai plus le nom du Führer en cours sans y avoir été invité. »

Car ces élèves-là vouent, très cher Dieudonné, un véritable culte à Adolf Hitler, et voyaient dans mes cours d’allemand un terrain de jeu illimité à leurs fantasmes d’antisémitisme.

C’est bien dans ma bonne ville de Toulouse qu’il y a bientôt deux ans, un homme est entré dans une école juive pour y loger une balle dans la tête d’une enfant, à bout portant.

Alors voyez-vous, cher Dieudonné, moi je vous dis « merde ». Et j’espère que très bientôt, la justice de mon pays que je continue à dire « des Lumières », même si des prétendus républicains comme vous osent se revendiquer de notre démocratie, saura museler vos négationnismes et vos haines.

Je ne suis pas juive. Je ne suis pas visée par vos diffamations qui se croient drôles et subversives. Mais je suis issue d’un peuple qui a gazé des millions de juifs, qui a porté en lui les germes de cet antisémitisme larvé, ou même pas, que tant des nôtres continuent à apprécier, à propager, et qui a conduit à la Solution Finale.

Je porte en moi les voix de mille juifs qui suffoquent.

Et j’ai très, très, très envie de vous faire taire.

Sabine Aussenac.

http://www.huffingtonpost.fr/sabine-aussenac/myriam_1_b_1371928.html

http://www.oasisdesartistes.com/modules/newbbex/viewtopic.php?topic_id=171705&forum=2

Je porte en moi souvent mille Juifs qui suffoquent

Je porte en moi souvent mille Juifs qui suffoquent,
Et tant de matins blancs que déchirent leurs cris.
Tous ces appels glacés, ces visages enfuis,
C’est comme un souvenir dont tant de gens se moquent.

Ceux qui me disent allons, la Shoah, c’est fini !
Regarde un peu l’Afrique, et tous les naufragés,
Et puis tous ces enfants qui sont morts en Syrie,
Sans parler de Gaza et de ses sacrifiés…

Mais très obstinément, comme un grand vent de plaine,
Je les entends mugir, vociférer leurs haines,
Et je les sens souvent, les barbares affamés,

Roder autour de nous qu’ils voient en proies faciles,
Car oui le Juif c’est nous, c’est toi, c’est le Fragile :
Celui que le Nazi pour toujours veut traquer.

 

Je porte en moi souvent mille Juifs qui suffoquent

Je porte en moi souvent mille Juifs qui suffoquent

shoah

Je porte en moi souvent mille Juifs qui suffoquent,

Et tant de matins blancs que déchirent leurs cris.

Tous ces appels glacés, ces visages enfuis,

C’est comme un souvenir dont tant de gens se moquent.

 

Ceux qui me disent allons, la Shoah, c’est fini !

Regarde un peu l’Afrique, et tous les naufragés,

Et puis tous ces enfants qui sont morts en Syrie,

Sans parler de Gaza et de ses sacrifiés…

 

Mais très obstinément, comme un grand vent de plaine,

Je les entends mugir, vociférer leurs haines,

Et je les sens souvent, les barbares affamés,

 

Rôder autour de nous qu’ils voient en proies faciles,

Car oui le Juif c’est nous, c’est toi, c’est le Fragile :

Celui que le Nazi pour toujours veut traquer.

 

 

Sabine Aussenac