Jusqu’à la dormition des vagues

Jusqu’à la dormition des vagues

Ce poème a d’abord été écrit en allemand. Je vous en livre la lecture par mon ami poète et chansonnier Volker Carl Jacoby:

https://www.youtube.com/watch?v=YKw2Tv7xS7g

Jusqu’à ce que la tempête s’apaise

le chemin sera long.

Jusqu’à la dormition des vagues,

jusqu’au sommeil du vent,

jusqu’à ce que les polychromies du

ciel colorent ma

vie nouvelle,

où l’on danse, béni.

 

Jusqu’à ce que la tempête s’apaise

les forêts seront sombres.

Cent loups voudront me

mordre, je serai la

trébuchante, perdue et

aveugle, et puis soudain la clairière,

si douce,

un cadeau.

 

Jusqu’à ce que la tempête s’apaise,

tapies, la peur, la soif,

dans l’étroitesse des recoins étouffants ;

mes nuits au cachot. Et

au matin : suffoquer. Mais vois :

il danse, le lilas, elles fleurissent, les vagues,

le pantin enfin ne gesticule plus.

Je brille, comme au matin du monde.

 ***

Bis der Sturm sich legt

 

Bis der Sturm sich legt

ist ein langer Weg.

Bis die Wellen ruhen,

bis der Wind sanft schläft,

bis der Himmel bunt

mir die Farben gibt

für ein neues Leben,

wo man tanzt im Segen.

 

Bis der Sturm sich legt

gibt es dunkle Wälder.

Da sind hundert Wölfe,

die mich beißen wild,

da muss ich nur stolpern,

bin verwirrt und blind,

und dann kommt die Lichtung,

ein Geschenk so mild.

 

Bis der Sturm sich legt

lauern Angst und Durst,

n den engen Ecken ohne Luft;

die Kerker meiner Nächte. Und

am Morgen: das Ersticken. Aber sieh:

Flieder tanzt und Wellen blühen,

endlich ruht der Hampelmann.

Ich strahle wie am Weltanfang.

Sabine Aussenac

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Lorsque l’enfant paraît…

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Lorsque l’enfant paraît

Il fait si froid. La jeune femme se blottit contre la botte de paille en grelottant. Soudain, un souffle chaud semble apaiser la morsure de cette nuit glaciale. L’âne et le bœuf, jusqu’à présent immobiles au coin de leurs mangeoires vides, se sont rapprochés, et respirent lourdement au-dessus du flanc bombé de la femme en gésine. Elle ne crie pas, les yeux rivés vers cette étoile si brillante, qui transperce de son éclat les poutres fragiles de l’étable. Lorsque l’enfant paraît, trois hommes imposants et majestueux se penchent par-dessus l’épaule du charpentier ému. Bethléem, soudain, défie le monde, l’univers, l’éternité.

Ils sont une dizaine, recroquevillés autour de la bougie vacillante. La soldatesque romaine les poursuit depuis des mois, mais l’apôtre a demandé de n’en avoir cure cette nuit-là. Il faut se souvenir, a-t-il dit. Il faudra toujours de souvenir, mille ans, deux mille ans durant, de l’étoile du Berger, de la Crèche et de la Vierge à l’Enfant. Quand les glaives s’abattent sur la petite assemblée en prières, un chant s’élève, et les martyrs meurent en allégresse.

La petite église romane frissonne, mais elle embaume, aussi. La Vierge Noire a été vêtue de ses mousselines d’azur, elle n’en est que plus belle, entourée des cierges et des branchages. Un à un, les paroissiens pénètrent dans la nef glaciale, accueillis par le sourire de leur curé. On entend les pas des villageois crisser dans la neige des Monts d’Auvergne, et les joues rosies des enfants ressemblent à des pommes d’api. La messe de minuit sera, comme toujours, en latin, et devant l’âtre rougeoyant, on se pressera autour des braises avant d’avaler un maigre souper de châtaignes. Mais les cœurs emplis de joie seront bénis par la Naissance.

Ils sont peu nombreux dans la chapelle de bois, mais les femmes ont tendu les murs de leurs patchworks multicolores, et les tartes aux pommes parfument déjà la pièce communautaire où s’ébattent les enfants. Trois familles sont mortes le mois précédant cette nuit spéciale, emportées par les fièvres et par les tomahawks de la tribu indienne des plaines voisines. Ils ont enterré les corps du bébé scalpé, de la mère épuisée, et de ce jeune couple qui arrivait tout juste des Pays Bas. Le pasteur monte en chaire, il va dire l’histoire de la Nativité, mais auparavant des chants s’élèveront dans la nuit claire du Wyoming, comme pour défier l’hostilité du Nouveau Monde.

On chante aussi dans ce baraquement pouilleux. Ou plutôt on murmure, mais ensemble. Une prisonnière a déroulé le petit papier sur lequel, en lettres plus que minuscules, est recopié le psaume  de Noël. Une autre a gardé depuis des semaines des morceaux de pain, qu’elle distribue de sa main décharnée, tandis que la seule fillette présente a reçu une poupée de morceaux de bois, habillée de bouts de tissus trouvés dans les bois de hêtres…Les femmes toussent, titubent, mais les yeux brillent, malgré les aboiements qui déchirent le camp, malgré la certitude de la mort qui glace les espérances. Les étoiles du ciel ne disparaîtront pas, non, et les chants murmurés éclatent comme autant de fragments de mémoires.

Les boubous multicolores ont envahi la nuit. Fièrement, les femmes ont décoré la petite chapelle de brousse, tandis que les hommes tentaient de garder l’entrée de leurs armes dérisoires. Les enfants chantent et jouent comme tous les enfants du monde, c’est Noël, après tout, même si les morts se comptent par centaines au sein des communautés chrétiennes du monde en cette nuit de décembre de l’an de grâce 2013. Tant d’églises brûlées, tant de prêtres et de religieuses assassinés et enlevés, tant de fidèles persécutés, oui, car les chiffres ne mentent pas, c’est bien la communauté chrétienne qui, au sein des religions mondiales, est la plus persécutée, la plus décimée.

On parle beaucoup de l’islamophobie, mais les Chrétiens sont bien, de par le monde, de l’Afrique à l’Asie, en passant par tous les autres continents, les nouvelles victimes des exactions religieuses.

Les Chrétiens sont les nouveaux juifs.

On les chasse, les torture, les enlève, les viole, les brûle.

Mais en cette nuit de Noël, pourtant, dans le monde entier, ils se réuniront, le cœur limpide, l’âme apaisée, la mémoire glorieuse, certains de commémorer un moment unique dans l’histoire de l’humanité.

Je voulais leur rendre hommage.

Paix sur la terre aux hommes de bonne volonté, de toutes les confessions, de toutes les terres.

 

Sabine Aussenac.

Le Père et le désert

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Le Père et le désert

Dédié au Père Vandenbeusch et à tous les otages

 

 

Il se demanda si la neige recouvrait déjà le toit de son église.

Là-bas, si loin.

Soudain, lui revinrent en mémoire les pas qui crissent devant le lourd vantail, les chuchotements dans la nef encore glaciale. Et puis le poli de la statue de Sainte-Bernadette, qu’il aimait à effleurer en rentrant dans la sacristie.

Dehors, un bruit sourd. Il se leva et se tint prêt. Sans doute faudrait-il encore marcher, fuir dans ce paysage lunaire, essuyer son front sous la sueur âpre de la peur.

Rester un homme, lui qui jamais n’avait autant douté de cette condition. Ne pas céder à la panique, à ces angoisses atroces qui l’étreignaient le soir, quand, enchainé sous cet arbre au feuillage épuisé, il tentait de ne pas sombrer.

Mais l’homme enturbanné entra doucement, presque religieusement, et lui sourit. Ses yeux de braise soudain fraternels, presque bienveillants.

Il l’invita à le suivre, et le prisonnier, étonné, avança sous les étoiles blêmes de ce ciel africain aux morsures si éreintantes, quand on est loin des siens.

Titubant un peu, le prisonnier se remémora les étoiles de l’enfance, quand dans cette nuit-là les yeux des petits brillent autant que mille voies lactées. Qu’ils étaient loin, les sapins et les rouges, et puis tous ces bonheurs des parents rassemblés…

Il avait faim, il avait soif, il avait peur. Mais ses geôliers le laissaient aussi souvent s’agenouiller dans le silence, respectant ses coutumes, admirant l’invisible présence qui, quelque part, s’accordait à leurs ablutions et tapis. Les poussières du désert, étrangement, accordaient les âmes, quand elles divisaient les peuples et les tribus.

Il entendit, étonné, comme un chant dans la brousse. Mais ce n’était ni l’appel du muezzin, ni les psalmodies habituelles. Il lui sembla un peu se diriger vers sa maison.

Vers son église.

Le Père se redressa, ému. Il n’osait y croire.

Et pourtant, en ce 24 décembre 2013, sous une tente alourdie par les sables, un poste de radio, minuscule et immense, diffusait une messe de Noël retransmise par RFI.

Les gardiens, debout devant la tente, offrirent au Père une galette de mil et un bol de ce vin capiteux des collines de Johannesburg. L’Afrique entière venait communier en silence, et ces offrandes, eucharistie inattendue, firent de ces tortionnaires des Rois Mages, comme transfigurés en cette unique nuit.

Il tomba à genoux, en larmes, alors que l’Oratorio s’élevait depuis la basilique de Lourdes, alors que sur la terre entière des millions de fidèles célébraient la naissance du fils de son Dieu.

Et lorsque les hommes se retirèrent pour fumer et palabrer derrière les buissons décharnés, il sembla au Père que sa foi vacillante grandissait, dansante comme une fête des moissons, bruyante comme un marché à Bamako, joyeuse comme une messe dans ces petites églises colorées et fragiles.

Il sourit. Jésus ne l’avait pas abandonné. Et il retrouverait les siens.

Il se signa, se redressa, et s’apprêta, seul, mais entouré d’amour, à dire sa messe de minuit.

 

Sabine Aussenac.

 

Première lettre de saint Paul Apôtre aux Corinthiens – Chapitre 13

01 J’aurais beau parler toutes les langues de la terre et du ciel, si je n’ai pas la charité, s’il me manque l’amour, je ne suis qu’un cuivre qui résonne, une cymbale retentissante.

 

02 J’aurais beau être prophète, avoir toute la science des mystères et toute la connaissance de Dieu, et toute la foi jusqu’à transporter les montagnes, s’il me manque l’amour, je ne suis rien.

 

03 J’aurais beau distribuer toute ma fortune aux affamés, j’aurais beau me faire brûler vif, s’il me manque l’amour, cela ne me sert à rien. 

 

04 L’amour prend patience ; l’amour rend service ; l’amour ne jalouse pas ; il ne se vante pas, ne se gonfle pas d’orgueil ;

 

05 il ne fait rien de malhonnête ; il ne cherche pas son intérêt ; il ne s’emporte pas ; il n’entretient pas de rancune ;

 

06 il ne se réjouit pas de ce qui est mal, mais il trouve sa joie dans ce qui est vrai ;

 

07 il supporte tout, il fait confiance en tout, il espère tout, il endure tout.

 

08 L’amour ne passera jamais. Un jour, les prophéties disparaîtront, le don des langues cessera, la connaissance que nous avons de Dieu disparaîtra.

 

09 En effet, notre connaissance est partielle, nos prophéties sont partielles.

 

10 Quand viendra l’achèvement, ce qui est partiel disparaîtra.

 

11 Quand j’étais un enfant, je parlais comme un enfant, je pensais comme un enfant, je raisonnais comme un enfant. Maintenant que je suis un homme, j’ai fait disparaître ce qui faisait de moi un enfant.

 

12 Nous voyons actuellement une image obscure dans un miroir ; ce jour-là, nous verrons face à face. Actuellement, ma connaissance est partielle ; ce jour-là, je connaîtrai vraiment, comme Dieu m’a connu.

 

13 Ce qui demeure aujourd’hui, c’est la foi, l’espérance et la charité ; mais la plus grande des trois, c’est la charité.

Je porte en moi souvent mille Juifs qui suffoquent

Je porte en moi souvent mille Juifs qui suffoquent

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Je porte en moi souvent mille Juifs qui suffoquent,

Et tant de matins blancs que déchirent leurs cris.

Tous ces appels glacés, ces visages enfuis,

C’est comme un souvenir dont tant de gens se moquent.

 

Ceux qui me disent allons, la Shoah, c’est fini !

Regarde un peu l’Afrique, et tous les naufragés,

Et puis tous ces enfants qui sont morts en Syrie,

Sans parler de Gaza et de ses sacrifiés…

 

Mais très obstinément, comme un grand vent de plaine,

Je les entends mugir, vociférer leurs haines,

Et je les sens souvent, les barbares affamés,

 

Rôder autour de nous qu’ils voient en proies faciles,

Car oui le Juif c’est nous, c’est toi, c’est le Fragile :

Celui que le Nazi pour toujours veut traquer.

 

 

Sabine Aussenac