
Le 13 février, j’ai eu la joie de participer à une journée dédiée à la recherche-création à l’UT2J dans le cadre de ma thèse, proposant une communication autour de mon parcours de recherche dédié à Worpwede et à trois de ses créatrices.
https://creg.univ-tlse2.fr/accueil/agenda/seminaire%C2%A0-recherche-creation

Cette journée de séminaire entend cartographier les multiples formes d’articulation de la recherche et de la création à l’UT2J, en conviant doctorant·es, jeunes docteur·es et enseignant·es-chercheur·es travailant entre arts et sciences ou intéressé·es par ce type de projets. Grâce à des tables rondes de partages d’expériences et de discussions sur les exigences propres de la recherche avec les arts, nous testerons la pertinence d’une définition élargie de la recherche-création comprise selon trois approches :
1. La recherche en art (arts plastiques, design, musique, arts du spectacle, écriture créative, …) et les disciplines accueilant ponctuelement des artistes dont la création informe la recherche (par ex. lettres, philosophie) ;
2. Les colaborations ponctueles ou de long cours entre chercheur·es et artistes sur des terrains / problématiques / enquêtes spécifiques (configurations arts-sciences fréquentes en sciences sociales, par exemple) ;
3. La réinvention des formes de communication et de diffusion de la recherche (part de l’essai dans l’écriture académique et écriture créative de la recherche, performativité des conférences, dispositifs sensibles comme des expositions, spectacles, films, etc.) Il s’agira ainsi de définir depuis les projets et pratiques les multiples articulations de la recherche et de la création à l’UT2J, en prêtant une attention particulière aux besoins et désirs spécifiques qu’eles engendrent en termes de méthodologie, de moyens, d’encadrement et de valorisation scientifique.

Pour entendre la communication, cliquer sur le lien et faire défiler jusqu’à l’onglet des portfolios! Les différentes images du diaporama sont à voir au gré de l’article.
https://www.sabineaussenac.com/cv/portfolios/communication-lors-d-une-table-ronde-a-l-ut2j

Worpswede, un laboratoire de recherche-création
Jean Favard, inspecteur général d’allemand, m’a dit lors de ma titularisation du CAPES, en 1984, qu’un professeur d’allemand se devait de représenter la rigueur et la discipline, ce que je me suis efforcée, durant toute ma carrière, de ne… pas faire ! Ce petit clin d’œil introductif pour rappeler l’abime qui sépare sans doute encore aujourd’hui la germanistique et la recherche-création, puisque notre discipline n’est pas connue pour être des plus rock’n’roll… Mais justement, quelle fierté que de se sentir en quelque sorte pionnière, puisque ma thèse est la deuxième du genre, après les excellents travaux de Georgia Doll à l’AMU[1], et quelle responsabilité, aussi, que d’incarner cette toute récente passerelle entre deux mondes qui, en fait, ne sont pas si éloignés que cela si l’on se souvient que l’Allemagne est certes le pays des penseurs et des philosophes, mais aussi celui de Bach, de Caspar David Friedrich ou de Pina Bausch !
Ma thèse se propose justement entre autres choses de faire découvrir au public francophone une colonie d’artistes allemande née à la fin du XIXe siècle, située dans le village de Worpswede, en Basse-Saxe, à une vingtaine de kilomètres de Brême ; c’est un travail interdisciplinaire qui croise germanistique, histoire de l’art et études de genre, en explorant particulièrement le destin de trois créatrices majeures, Paula Modersohn-Becker, Clara Westhoff-Rilke et Martha Vogeler dans une perspective dialogique et poïétique au gré de diverses créations littéraires bilingues, de collages, de capsules audio et vidéo, et enfin en performant cette recherche avec une pièce de théâtre complétée par une exposition, ceci afin d’en confirmer le tournant praxique.


C’est bien à la croisée de multiples chemins que s’articulent donc mes recherches académiques et mes créations, et ce d’autant plus que je me positionne dans une double perspective, dans une sorte de mise en abyme puisque j’explore un corpus tiers artistique avec lequel je dialogue tout en produisant moi-même une écriture créative, suivant mode opératoire multifocal avec une dimension réflexive, autoréflexive et artistique. Sans prétendre prendre part à une révolution épistémologique, j’avoue que j’ai ressenti, en début de thèse, un sentiment de flottement, car il me paraissait périlleux de naviguer un peu à vue dans une interdisciplinarité foisonnante, entre échappées créatives et apports de la recherche théorique, entre enquête et état de l’art et alchimies émotionnelles artistiques.

Anne-Marie Petitjean explique dans un webinaire de mars 2023 repris dans un carnet Hypothèse, se basant sur les travaux de Dewey, toute l’alchimie paradoxale que constitue cette navigation entre une analyse herméneutique de l’étude des corpus et l’approche phénoménologique propre à une démarche artistique d’immédiateté entre objet et sujet ; c’est autour de ce nœud gordien que se cristallisent les enjeux des doctorats en recherche-création[2].
On demande en effet aux doctorants de développer en permanence une pensée en arborescence qui intrique recherche et construction intime des créations pour produire ce creuset subtil où savoirs et productions artistiques, loin de s’affronter, grandissent en miroir et s’auto-nourrissent en permanence, en une mue polychrome et en une expérience holistique.
C’est ainsi que mes travaux s’inscrivent dans ce que Mireille Losco-Lena, dans l’ouvrage collectif Faire théâtre sous le signe de la recherche, appelle le « troisième usage » du terme recherche, considérant « la recherche[-création] comme une pratique artistique susceptible d’être reconnue à la fois par le monde de l’art et par le monde universitaire, et délibérément inscrite dans ce double processus de reconnaissance[3] ».
La particularité de la recherche-création en germanistique (et sans doute dans les autres études aréales attachées à des domaines géoculturels particuliers) est qu’elle gravite autour d’un pôle majeur : celui de la philologie, puisque ce qui rassemble les domaines civilisationnels, sociologiques, artistiques dans le champ des études de langue – en germanistique comme ailleurs, en sinologie ou dans les études anglophones… – est bien cet axe commun de la langue. Et ce n’est pas un hasard si, dans la première thèse en recherche-création et germanistique, que j’ai déjà citée, l’autrice Georgia Doll a mûri une réflexion stylistique et narratologique sur l’écriture plurilingue d’aujourd’hui en explorant le geste d’écrire « entre les langues ». Cette écriture plurilingue constitue aussi le fil conducteur de l’un des volets créatifs de la thèse, puisque j’écris aussi entre les langues française et allemande, m’autotraduisant, alternant langue source et langue cible, et que lors de mes activités littéraires parallèles, j’écris même en trois langues, puisque je travaille à un opus franco-occitan au sujet du Tarn et de mes racines paternelles paysannes tout en traduisant une poétesse allemande ! Et j’ajouterais que le volet théorique de la thèse est aussi rédigé dans un style délibérément essayistique se voulant paradigmatique de ma double posture de chercheuse et d’artiste. Comme l’énonce Violaine Houdart-Mérot dans l’introduction à l’ouvrage collectif Le tournant créatif de la recherche[4] : « L’imbrication entre création et théorisation amène souvent à aborder différemment l’écriture théorique. »
Cependant, il me semble qu’il serait restrictif de faire de cette particularité philologique la seule singularité de la recherche-création en études aréales. Dans cet axe de recherche qui a su trouver une légitimité grandissante, il me semble que tout est encore à inventer au sens rimbaldien d’une vie qui se réinvente sans cesse, et il serait dommage que l’on restreigne le processus artistique à l’écriture créative et à un axe philologique. C’est pourquoi j’ai opté pour une porosité intra-artistique et que j’ai construit mon objet thèse, charpenté par le volet académique qui se déroule au gré d’une recherche que j’espère pointue et pertinente autour des questions de genre, de l’émancipation par l’art, de l’invisibilisation des créatrices, de la question fondamentale de l’art, mais qui gravite aussi à partir du point de départ des fameuses colonies d’artistes, sur des fondations artistiques multi strates :
certes, l’entremonde linguistique franco-allemand sera largement représenté avec des descriptions poétisées en deux langues de nombreuses vignettes iconographiques – tableaux, sculptures, souvent photographiés par moi-même, ou encore anciennes photographies des artistes, et je mise sur le punctum barthésien pour que ces visuels provoquent une osmose émotionnelle cristallisée par l’écriture[5] : en effet, il me semble que tout l’enjeu d’un doctorat en recherche-création est non seulement de faire avancer la recherche en apportant sa pierre scientifique à l’édifice, mais aussi d’offrir tout un hors-champs plus subjectif d’expression créative.
Mais je proposerai aussi des collages de copies de lettres originales, endossant donc aussi le rôle d’artiste-chercheuse, outrepassant ma qualité d’autrice et de philologue pour oser moi-même manipuler la matière, de même que je crée des photographies, des vidéos-poèmes ou des capsules digitales et sonores qui s’inscrivent elles-aussi dans une pratique intermédiale d’écriture visuelle, comme le propose Ben Spatz, fondateurice du Journal of Embodied Research, première revue scientifique publiant des vidéos-essais en guise d’articles scientifiques[6]. Comment d’ailleurs ne pas devenir soi-même artiste en travaillant sur Worpswede, où la plupart des créateurices ont souvent théorisé leurs œuvres, que se soit Paula Modersohn-Becker dans son Journal ou dans ses échanges avec Rainer Maria Rilke, ou Heinrich Vogeler, auteur d’une intense réflexion sur le processus créateur. Oui, la pépinière, le lab, dirions-nous aujourd’hui, de cette colonie d’artistes incarna vraiment l’idée même de recherche-création, avec ces ondoiements permanents entre la théorie et la pratique.

Enfin, le climax de ma recherche-création sera la pièce Becoming Paula, dans laquelle les trois créatrices dialogueront avec les voix des artistes et responsables muséaux d’aujourd’hui que j’ai interviewés, pièce qui sera présentée le jour de ma soutenance et plus tard aussi traduite en allemand, car on m’a déjà demandé de la faire représenter à… Worpswede !
Ainsi, j’espère devenir vraiment une passeuse de savoirs et une artiste reconnue de part et d’autre du Rhin, puisque la genèse de ma thèse reposait sur ce désir de faire connaître Worpswede et ses artistes en France. Mais, en tant qu’artiste, j’espère aussi porter une autre voix et incarner une autre forme d’écriture (pas seulement couchée noir sur blanc sur le papier, mais bien intermédiale) et participer à prendre ce « tournant créatif de la recherche » !
Paula Mosersohn-Becker affirmait que la vie devait être une fête ; faisons en sorte que la recherche-création en soit une aussi !

Mona Lisa à Worpswede
Tu te regardes,
femme et mère
éternelle,
tes mains protégeant
ton ventre-monde.
Tu te peins,
artiste et muse,
nue, offerte, et
enceinte:
alors que tu ne l‘es pas.
Tu te racontes,
un collier d‘ambre en
unique parure,
telle une femme
d‘une tribu
primitive.
Tu nous souris,
Mona Lisa à
Worpswede.
Ta beauté en allégresse
irradie ta toile.
**
Mona Lisa in Worpswede
Du siehst Dich an,
ewige Frau und
Mutter,
Deine Hände beschützen
Deine Bauch-Welt.
Du malst Dich,
Künstlerin und Muse,
nackt, hingegeben, und
schwanger:
Dabei trägst Du kein Kind.
Du erzählst von Dir,
eine Bernsteinkette als
einziger Schmuck,
als seist Du
eine Frau eines
Urstamms.
Du lächelst uns an,
Mona Lisa in
Worpswede.
Deine jubelnde Schönheit bestrahlt
Dein Gemälde.

Carl Vinnen, Moorlandschaft mit Birken und Mond
Sechs Birken und Nacht
Zwei Monde strahlen im Moor
Worpswedewunder
**
Six bouleaux la nuit
deux lunes brillent au marais
Worpswede en magie

[1] http://georgia-doll.com/recherche-artistique/
[2] Françoise Chambefort (1 avril 2023). La recherche création littéraire : un nouveau regard sur les lettres. Recherche Création. Consulté le 9 février 2026 à l’adresse https://doi.org/10.58079/ta3q
[3] Losco-Lena, M., « Introduction. La recherche au regard des pratiques théâtrales », in Faire théâtre sous le signe de la recherche, p. 14.
[4] https://www.puv-editions.fr/ouvrage/le-tournant-creatif-de-la-recherche/
[5] « Ce second élément qui vient déranger le studium, je l’appellerai donc punctum ; car punctum, c’est aussi : piqûre, petit trou, petite tache, petite coupure – et aussi coup de dés. Le punctum d’une photo, c’est ce hasard qui, en elle, me point (mais aussi me meurtrit, me poigne.) » Barthes R., La chambre claire. Note sur la photographie, Paris, Éditions de L’Étoile-Gallimard, Le Seuil, 1980, p. 48-49.
[6] https://jer.openlibhums.org/
Pour télécharger la communication avec les notes de références, cliquer sur le lien!
https://www.sabineaussenac.com/cv/portfolios/communication-lors-d-une-table-ronde-a-l-ut2j-le-texte